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LA GRANDE COLERE DE BIG-BEEF-BILL TAUREAU AUVERGNAT

De
200 pages
Ce recueil de nouvelles est celui de l'aventure, de la tendresse, de l'émotion et de l'humour, penché sur le passé, ancré dans le présent, tourné vers le futur. Autrement dit, il s'agit là d'un passionnant mélange des genres qui permet à l'auteur de faire montre de son imagination et de son talent de conteur, sachant jouer avec l'espace, les hommes et les situations. Se rappelant aussi qu'il est auvergnat et que l'Auvergne vaut bien… Quelques messes.
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La grande colère de Big-Beef-Bill Taureau Auvergnat

L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7910-3

@

"

JEAN

SANITAS

La grande colère de Big-Beef-Bill Taureau Auvergnat
Nouvelles

Illustrations de [/auteur et de Georges Sarre

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur

Romans
Aimez-vous Wagner? (Éditeurs Français Réunis) Deux roses blanches pour un noir (Éditeurs Français Réunis) Un jour et une nuit (Éditeurs Français Réunis) Coup de toit (Éditeurs Français Réunis).

Essais
La liberté a la parole (Éditions Sociales). Barbusse, la passion d'une vie (Éditions Valmont).

Enquêtes
Des hommes du ciel (Aéroflot) (Éditions APN). Le Birobidjan :,une terre juive en Union soviétique (avec Ie Dr Braun) (Ed. Robert Lafont). Le sang et le sida (L 'Harmattan et Éd.Pavillon). Pour que demain soit plus h~main (Le Secours Populaire Français) (L 'Harmattan et Edit. Pavillon).

Récits historiques
Les tribulations d'un résistant auvergnat ordinaire (la Battaille du Mont Mouchet). Préface de Lucie Aubrac (L 'Harmattan). Des "terroristes" auvergnats qui savaient se battre et mourir. Préface d'Edmond Leclanché (L 'Harmattan). Le petit soldat de Clermont Ferrand (prêtre ouvrier ou mihtant? Préface d'André Chassaigne (L 'Harmattan).

Bandes dessinées
Octobre 17 (Dargaud). La bataille de la Neretva (Yougoslavie) (Éd. Dargaud). Les Pâques sanglantes (Irlande) (Éd. Dargaud). Le sel et le coton (Gandhi) (Éd. Dargaud). Le Maraudeur (Science-fiction) (Éd. Dargaud). La nuit des castors (Fanfan la Tulipe) (Éditions VMS). Au nom de la loi (Éditions Hachette). Les Mystères de l'Ouest (Éditions Hachette). Destination Danger (Éditions Hachette). Sunny Sun Éditions (Éd. Aventures et Voyage). Simon Bolivar (Éd. Jeunes Années). Garibaldi (Éd. Jeunes Années). Raspail, le soldat de la République (Éd. Jeunes Années).

Récits imagés dans la presse quotidienne Les orgues du Diable (La révolte des Jacques). Tchapaïev. Vercingétorix, le guerrier à l'alouette. Mort à Wounded Knee: les dernières guerres indiennes.

Disques
Au Chant du monde. Le tour du monde en 80 minutes (Y ouri Gagarine).

A paraître ou en préparation
Les Cent contes du Perroquet bleu. Histoires de dire (poèmes).

Son1maire
La grande colère de Big-Beef-Bill, Taureau Auvergnat La route des Maures Le choix de Michel Védrine Et l'histoire suivit son cours La goutte de rosée L'imaginatif.. Luem, le guerrier à l'alouette L'ange bleu La cinquième roue du carrosse L' œuf d' autruche L'aile de poulet Le certif Les vacances de Bob Mallard Le cheval noir et la Dame blanche Les Huns et l'autre qui se mit à fréquenter la cantine Les Ducs du Brazos Le bobo ... Le père Noël. Cyber AA . Les deux vies de Wild-Horse Le silence Le voleur de chevaux Le banc d'essai La balade du vélivole Le rayon biologique L'impossible voleur. 9 15 24 31 36 41 47 57 61 67 73 79 89 99 108 113 120 129 138 148 159 164 173 178 182 192

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~ ,1/

La grande colère de Big-Beef-Bill Taureau Auvergnat
Pourquoi Bill, taureau dans la force de l'âge, se mit-il en colère ce jour-là? Dieu seul le sait. Ce qui, en l'occurrence, n'est même pas certain. Toujours est-il que ce sacré vieux Bill piqua, en cette magnifique journée printanière, la plus belle colère de sa vie. Que dis-je? La seule. Car Bill, d'un tempérament des plus conciliants, était toujours d'humeur égale. Il allait son petit bonhomme de chemin, préférant la méditation à l'action, la vie intérieure à l'agitation. Il avait ses rêves d'or et cela lui suffisait. Peu lui importait, par exemple, qu'on l'ait affublé du surnom démonstratif de Big-beef, lui qui, sans une once de graisse, était tout en muscles et portait, comme des encensoirs, les impressionnants attributs de sa virilité. Les rieurs, soit dit par parenthèse (et souci de la vérité), se moquaient de Bill lorsqu'une triple rangée de fil de fer barbelé s'interposait entre eux et lui, jamais lorsqu'ils le croisaient dans un chemin. Ils avaient le sarcasme circonspect. Or donc, ce jour-là, Big-beef-Bill se mit en colère. Certains prétendent que le président Cussalgras l'avait piqué avec l'épingle de la décoration bicolore, expression normalisée de son succès, au moment de son apposition sur son poitrail tauresque. Big-beef-Bill, qui exécrait les banderilles, n'aurait pas apprécié. La ville, si tant est qu'une agglomération de cinq cents âmes puisse se prévaloir de ce titre, était en fête; la guirlande fleurissait jusque dans les impasses et les

flonflons de la batterie-fanfare municipale emplissaient les rues et les cours. La course cycliste enlevée par Jojo Combabessou et le concours de beauté par Marie Bascoulergue, Big-beefBill remportait le premier prix du concours agricole. C'est justement au moment précis où le président Cussalgras le décorait de la traditionnelle cocarde des vainqueurs, aux couleurs de la commune, verte et jaune, moitié-moitié, champs de blé et prairies que Big-beef-Bill se fâcha. Bousculant le président qui n'en put mais et, avec lui, pour faire bonne mesure, le sous-préfet, représentant le ministre de l'Agriculture, sidérés, il quitta l'enceinte de son triomphe et mit le cap sur le Boulevard de la République, l'artère principale de la cité. Dédaignant la mairie et l'église, il se dirigea, à sabots pressés, vers le café Batifoullier, "Aux Armes d'Auvergne". A l'approche de Big-beef-Bill, la rue se vida de la foule des villageoises et des villageois qui l'encombrait. Une envolée de perdrix au premier coup de fusil. Les boutiques du marchand de journaux, de l'épicier, du boucher, du boulanger, du pharmacien et de la mercière se remplirent aussitôt de chalands selon le principe éprouvé des vases communiquants. Mais ce fut le café Batifoullier qui battit les records d'affluence. La foule s'y pressait c'est le cas de le dire - comme au jour de l'inauguration du comptoir, verni au tampon, orgueil de l'établissement. Jamais, au grand jamais, il ne se vendit, en ce cheflieu de canton, autant de revues de tricots, de nus artistiques, de boîtes de petits pois extra-fins et de bouteilles de vinaigre de qualité supérieure, de saucisses de Strasbourg et de rillettes du Mans, de pains longs et de batards, de pilules contraceptives et de laxatifs, de boutons nacrés et de pressions dorées, en aussi peu de temps qu'à cette occasion. On dit même que Pierre Destaille, le concessionnaire local des Pompes funèbres générales, vendit trois cercueils en chêne massif et deux caveaux en lave de Volvic.

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Tous ceux qui ne purent trouver refuge dans une des quelconques boutiques précitées du Boulevard de la République s'égayèrent dans les ruelles adjacentes. Il y eut mieux. L'histoire raconte, en effet, qu'Henriette Beauvalot réussit à hisser ses cent trente cinq kilos de viande drue sur le toit du local des pompiers, lequel toit consentit, effort méritoire, à tenir le coup jusqu'au passage de Big-beefBill avant de s'effondrer dans un grand fracas de poutres brisées et de tuiles cassées. Une charité, toute chrétienne, m'oblige à taire le nom de cet édile qu'on retrouva, à la tombée de la nuit, caché au creux d'une poubelle en compagnie de son épouse. Big-beef-Bill s'arrêta devant le café Batifouiller, huma l'air alentour d'un naseau connaisseur et pénétra dans le troquet d'un pas décidé. Le principe des vases communiquants joua une nouvelle fois: la salle de bistrot se vida de ses occupants au profit de la cuisine et d'une salle à manger attenante. Seuls restèrent derrière le comptoir une poignée de malchanceux et deux intrépides. Big-beef-Bill, au milieu de la pièce désertée, sembla hésiter sur la conduite à tenir. Peut-être s'en serait-il allé comme il était venu, sans histoire, si ce fier-à-bras, ce rouleur de mécanique d'Edouard Sangdeveau, de la police municipale, n'avait voulu faire preuve d'autorité. - Ne vous en faites pas les gars. Je vais reconduire manu-militari le citoyen Bill à son herbage, affirma-t-il avec l'autorité que lui conférait son uniforme. Il quitta l'abri du comptoir, fit un pas en direction de Big-beef-Bill, s'immobilisa, réalisant alors la témérité de son action, effectua un tour complet sur lui-même en vue d'un repli stratégique et... Et, Big-beef-Billle réexpédia d'un magistral coup de tête, en un harmonieux vol plané, derrière le zinc protecteur. De longs pourparlers s'engagèrent alors entre les assiégés du comptoir et Big-beef-Bill. L'appel à la raison ne donna aucun résultat, les promesses non plus. Les menaces restèrent, elles aussi, 11

sans effet. Big-beef-Bill, debout comme le veau d'or, Minotaure impassible, ne bronchait pas, l'œil sec, le museau frémissant et la corne en alerte. - Sûr qu'il foncera au moindre geste suspect, estima René Mangemon, le facteur. La méfiance atavique qu'il avait des chiens s'étendait désormais aux taureaux. La situation risquait de s'éterniser.
- Euréka!

l'ai une idée, dit soudain la mère

Batifouiller qui avait des lettres et ne craignait pas de pratiquer le pléonasme. Délaissant un instant la surveillance de son tiroir caisse, elle emplit de bière à la pression une bassine à vaisselle qu'elle poussa à l'aide de son balai entre les pattes avant de Big-beef-Bill.
- Il paraît que les bovidés aiment ça, expliqua-t-elle.

- Et alors? s'enquit Jules Rabanel, un des meilleurs clients des "Armes d'Auvergne".
- Alors, précisa la mère Batifouiller, nous lui en

ferons boire jusqu'à ce qu'il s'écroule ivre-mort. Il n'y aura plus qu'à le transporter dans le pré le plus proche. Big-beef-Bill n'aima pas. Il fallut récupérer la bassine et son contenu et le remplacer par du Beaujolais. Qu'il dédaigna également. - Tu devrais essayer le wisky, proposa Rabane! dont les goûts en matière de boisson étaient dispendieux.
- Tu n'y penses pas, protesta la mère Batifouiller. A

cent vingt francs la bouteille! Et si, il y pensait. Et tous les réfugiés du comptoir avec lui.
- Qui paiera? demanda la mère Batifouiller.

On se cotisa. Il fallut trois bouteilles pour remplir la bassine à moitié. Big-beef-Bill promena son nez d'œnologue au-dessus du breuvage, en but une gorgée, en apprécia la saveur d'un claquement de langue, releva la tête, sembla chercher sa décision en connaisseur et, finalement, vida le récipient ménager jusqu'à la dernière goutte. 12

avec espoir.

- Il va s'effondrer,. murmura la mère Batifouiller

Mais Big-beef-Bill ne s'effondra pas. C'est à peine s'il vacillait sur ses quatre pattes quand il consentit à lever le siège et à regagner son étable. Depuis lors, Big-beef-Bill a un nouveau surnom, celui plus musclé, de Wisky-Bill. Car il a pris goût au célèbre breuvage écossais, et son propriétaire, Léon Chabiron, est obligé de le régaler chaque jour d'une demi-bouteille de Red and Black, sa marque préférée, s'il veut le conserver dans la plénitude de ses moyens de bête à concours et de reproducteur patenté.
- Les abonnés de comptoir, buveurs de "limés" ou

de rouges nature, répètent à l'envi: - Le Léon l'a bien cherché. A-t-on idée, en effet, de doter d'un nom anglais un taureau charolais. Ils n'avaient peut-être pas tort: si Bill se fut appelé Nanar ou Jujube sans doute se serait-il contenté d'un plus modeste breuvage. Un petit Sancerre par exemple. Une différence de prix appréciable pour la bourse du magmgnon.

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La route des Maures
La rue des Marchands est déserte. Dame! A cinq heures du matin... Le ciel coiffe Draguignan endormi du bleu laiteux de sa ,., cloche d'opaline. Le thermomètre marque 20 degrés. D eJa.

,

- Voilà une bien chaude journée qui se prépare, dit

Titou Landuze. Jo, c'est sa femme. Elle est petite et souple. Elle a des jambes harmonieuses et des seins fermes. Ses cheveux bruns, rejetés en arrière, descendent jusqu'à ses reins. Ses yeux ont la couleur de l'aigue marine. Elle est belle. Titou Landuze s'installe au volant de la camionnette et Jo prend place à côté de lui. La jupe noire de Jo découvre ses genoux et son corsage blanc moule sa poitrine. Jo, qu'elle reste au magasin ou qu'elle suive son mari dans ses tournées, est toujours vêtue d'une jupe noire et d'un corsage blanc. Ça lui va bien. Titou Landuze regarde les jambes de Jo et la petite chaleur qu'il connaît bien l'envahit aussitôt. Il tend le cou et embrasse Jo sur la tempe. Jo le remercie d'un battement de paupières. Titou Landuze sourit. Il a toujours le sentiment, quand il regarde Jo ou l'embrasse, de la regarder ou de l'embrasser pour la première fois. La main se Jo effleure sa main posée sur le volant.
- On y va, André? - Hé oui! approuve Jo.

Jo ne l'a jamais appelé Titou. Même lorsque, adolescente, ils allaient à l'Alcazar-Cinéma ou jouer au baby-foot chez Tonio Garrigue.

"

Titou Landuze met le contact. Il va tirer sur le démarreur quand un homme débouche de la rue des Franchandins et court vers la camionnette. Il tient une petite valise de cuir noir à la main. Titou Landuze se penche à la portière.
- Bonjour l'ami, dit I'homme. - Bonjour, répond Titou Landuze. Qu'est-ce que je

peux faire pour vous? L 'homme est grand, ses épaules sont larges et ses hanches étroites. Il a les cheveux filasse, des petits yeux extrêmement mobiles, une bouche aux lèvres minces qui fait plus penser à une blessure qu'à une bouche. Il porte un complet clair bien coupé, mais fripé. "J'ai déjà vu cette tête là quelque part, pense Titou Landuze, et pourtant ce n'est pas un gars de par ici. Il parle bien trop pointu pour ça". - Pouvez-vous me prendre avec vous? demande l'homme. Titou Landuze hésite. - Alors? insiste l'homme.
- Ça dépend où vous allez, dit Titou Landuze.

L'homme a un geste vague en direction du Sud. - Par là ! - Nous, précise Titou Landuze en désignant Jo du menton, on va jusqu'au Plan de la Tour en passant par les petits villages des Maures. On fait une tournée. On vend des vêtements, du linge et des tissus aux paysans. On couche au Plan de la Tour et, demain, on rentre par un autre itinéraire. - Le Plan de la Tour, c'est dans la direction de StMaxime? demande l'homme. Titou Landuze approuve d'un signe de tête. - Alors ça me va! conclut l'homme. Jo intervient alors. - Vous savez, nous ne serons pas au Plan de la Tour avant la tombée de la nuit. Et puis... L'homme lui coupe la parole.
- Ça ne fait rien, madame! J'ai tout le temps.

Il prend un air humble pour ajouter aussitôt: 16

- Je ne vous gênerai pas, je vous le promets. Je... Titou Landouze tape sur la tôle de la portière du plat de la main. - Allez... ! Installez-vous à l'arrière. La camionnette, une 1 500 kilos Citroën, est une sorte de magasin ambulant: rayonnages à droite pour les tissus, penderies à gauche pour les vêtements, malles en osier pour le linge de maison. La porte à glissière, séparant la caisse et la cabine, est ouverte. L'homme s'assoit sur une des malles, entre des coupons de lainage et des salopettes en croisé. Il pose sa valise sur ses genoux et ses coudes sur la valise.
- Ainsi, vous vous rendez à St-Maxime ? interroge

Titou Landuze. L'homme ne répond pas et Titou Landuze tire sur le démarreur . La camionnette roule dans la ville basse, laissant derrière elle les ruines du quartier haut que domine la Tour de l'Horloge. Les maisons, avec leurs volets clos, ont l'air d'être assoupies. Les rues vides font penser à de longs corridors depuis longtemps désaffectés. Titou Landuze pose la main sur le genou de Jo. La peau de Jo est chaude sous sa paume. Titou Landuze sait à quoi pense Jo. Jo pense à la même chose que lui. A ce type, assis sur la malle en osier, dont la présence va gâcher la journée. Boudiou ! Quelle déveine. Aujourd'hui, Jo ne fera pas de commentaires sur tout et sur rien. Jo n'éclatera pas de rire. Jo ne se penchera pas sur lui pour murmurer à son oreille, soudain très grave!
- Tu sais André... ? Je t'aime.

La main de Jo se referme sur le poignet de Titou Landuze. La main de Titou Landuze serre plus fort le genou de Jo. Titou Landuze sourit. Il n'a pas besoin de regarder Jo pour savoir qu'elle sourit aussi. Qui donc pourrait les empêcher de se dire qu'ils s'aiment?

17

La malle en osier vient de crisser. L'homme a bougé dans le dos de Titou Landuze et de Jo. Titou Landuze ralentit un peu et jette un coup d'œil à l'intérieur de la camionnette, par-dessus son épaule. L'homme a posé la valise noire sur la malle, il est debout et tient un révolver à la main. - Médanné... ! fait Titou Landuze. Jo tourne la tête à son tour et porte la main à sa gorge. - Arrête ta boutique à roulettes, ordonne l'homme à Titou Landuze. Sa voix est dépouillée de toute inflexion humaine, ses yeux ne recèlent plus la moindre parcelle de lumière, son visage est de cire. Titou Landuze range la camionnette au bord du trottoir. Il a mis un nom sur la figure de Musée Grévin. Il ouvre la bouche pour un juron, mais la voix de l'homme s'élève à nouveau et il lui reste dans la gorge. - Je suis Julien Selmeur, un des auteurs du "casse" de la rue du Louvre. J'ai les flics aux fesses et je compte sur vous pour leur échapper. Titou Landuze a un geste de rage impuissante. Que ne l' a-t-il reconnu plus tôt? Les photos publiées par les journaux, depuis quarante huit heures, étaient pourtant suffisamment ressemblantes. Couillon va ! Jo pèse de tout son poids sur le siège. Elle s'y enfonce, s'y incruste. Julien Selmeur poursuit: - Vous allez effectuer votre tournée sans rien changer à vos habitudes. Vous me présenterez à vos clients comme un ami de Paris. Vu ? Titou Landuze hoche la tête. Julien Selmeur reprend: - Une seule modification au programme: vous ne vous arrêterez pas au Plan de la Tour, vous poursuivrez jusqu'à St-Maxime où m'attend, pour me conduire en Italie, le bateau d'un copain. Julien Selmeur pose le canon de son révolver sur la nuque de Jo. Jo avale sa salive. Titou Landuze pâlit. Julien Selmeur lui tape sur l'épaule.

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- Et maintenant, bonhomme, écoute bien ce que je

vais te dire. Le révolver ne quittera pas ma poche de tout le voyage, ma main ne quittera pas la crosse du révolver, et moi, je ne quitterai pas ta nénette d'une semelle. Si tu essaies de faire le zigotto, je la descends aussi sec. Vu? Titou Landuze ne répond pas et Julien Selmeur insiste:
- Comprends moi bien. Les potes qui ont fait le

"casse" avec moi sont en taule. J'ai le cadavre d'un "poulet" sur les bras et tous les "poulets" de France et de Navarre dans les jambes. La seule chance de m'en tirer est d'atteindre St-Maxime et la seule chance d'atteindre StMaxime c'est vous deux. Je ne ferai pas de sentiments. Je n'ai rien à perdre. Ou plutôt si : ma liberté dans un cul de basse fosse de la République et les" I 00 briques" de bijoux que contient ma "valoche". Vu ? - Vu, dit Titou Landuze. - C'est bon! En route, ordonne Julien Selmeur en fermant à demi la porte de communication de la cabine. Titou Landuze redémarre. Les gendarmes arrêtent la camionnette à la sortie de Draguignan. Ils ont des mitraillettes et le doigt sur la détente. Le brigadier Lartoisse, que Titou Landuze connaît bien, pose la main sur la poignée de la portière.
- Hé Titou: Comment va ce matin? claironne le

pandore. Et, sans attendre de réponse, il ajoute:
- Tu n'as pas rencontré un grand type porteur d'une

valise noire par hasard? Un gars avec des yeux en boutons de bottines et des lèvres aussi minces qu'une feuille de papier à cigarette? Titou Landuze secoue la tête.
- Non! dit-il.

Il sait que le révolver de Julien Selmeur est braqué sur Jo.
- Ne le prends pas à bord si tu le rencontres, ce type

là c'est de la dynamite, recommande le brigadier. Et il s'éloigne en précisant: 19

-

Il est un des auteurs du vol de la rue du Louvre à

Paris. On l'a manqué de peu à la gare.

La camionnette escalade les premiers contreforts des Maures. Le soleil s'infiltre entre les arbres bordant la route et la chaussée est découpée en tranches. Une tranche d'ombre, une tranche de lumière, une tranche d'ombre, une tranche de lumière... Titou Landuze conduit comme un automate. Il a l'impression d'avoir été projeté dans un monde irréel, situé en dehors du temps et de l'espace. Impossible est le mot qui revient le plus souvent à son esprit. Impossible de tenter quelque chose sans risquer la vie de Jo. Julien Selmeur n'hésitera pas à tirer. Impossible de poursuivre jusqu'à St-Maxime sans tenter quelque chose, car la mort est au bout du voyage. Julien Selmeur ne peut, en effet, les laisser vivants derrière lui. Impossible d'agir. Impossible de ne pas agir. Tout ça est impossible. Tout ça n'est pas vrai. Titou Landuze débraye, change de vitesse, rembraye, accélère, freine, tourne et les kilomètres succèdent aux kilomètres, borne kilométrique après borne kilométrique. La voix de Julien Selmeur le fait sursauter.
- Roule moins vite!

Titou Landuze ralentit.
- C'est bon! approuve Julien Selmeur.

Jo soupire. Titou Landuze frôle le genou de Jo du revers de la main. Il n'a jamais senti aussi fort qu'à cet instant combien ill' aime. Jo ne mourra pas aujourd'hui. Lui peut-être, mais pas Jo. Arc-sur-Argens, Portiros, Lespignan... La camionnette s'arrête sur des places ensoleillées et son klaxon alerte les villageois. Dix, quinze femmes viennent marchander des taies d'oreiller, des gants de toilette ou des cotonnades. Quelques hommes s'aventurent au milieu des commères pour dire bonjour à Titou Landuze. Julien 20