La grande Comore

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296285095
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LA GRANDE COMORE
DES SULTANS AUX MERCENAIRES@ L'Harmattan, 1993
ISBN: 2-7384-2299-3Jean-Louis GUÉBOURG
LA GRANDE COMORE
DES SULTANS AUX MERCENAIRES
Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris------
GRANDECOMORE LES COMORES
Jo CARTE DE SITUATION
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MORONI
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Fig. I tes Comores
Curte de Situution
7AVANT-PROPOS
C'est en 1967 que je rencontrai, pour la première fois, le monde
tropical, à l'occasion d'un séjour de deux ans, en qualité de V.A.T.
(Volontaire à l'Aide Technique). Une première escale, via Nosy Bé et
Tananarive, m'avait offert la couleur et la lumière tropicales, l'émeraude
des terrasses rizicoles s'enchâssant dans l'ocre de la latérite. L'arrivée
sur la Grande Comore, île à l'époque peu connue, associant les laves
mélanocrates aux verts dégradés du milieu végétal, me révéla un autre
visage de l'océan Indien et je choisis, dès cet instant, mon espace et ma
VOle.
Je n'avais qu'une vocation potentielle de géographe, mais les
souvenirs précis que je gardais de cette civilisation grand-comorienne,
huit ans avant l'Indépendance, ne quittèrent jamais mes pensées
d'enseignant, en Afrique comme en France. Revenu dans les
Mascareignes, quelques vingt ans plus tard, je décidai d'entreprendre
une thèse de géographie sur les concepts de Milieux, Territoires et
Pouvoirs appliqués à Ngazidja. L'énorme documentation rassemblée
sur l'histoire de l'île, durant ces années, mélitait davantage que quelques
paragraphes synthétiques dans une étude régionale.
Le propos de cet essai n'est pas de traiter l'histoire exhaustive de
Ngazidja. Une synthèse de la péliode pré-coloniale s'imposait et je me
suis appuyé sur les travaux de Oamir Ben Ali et Annick Moutailler ; pour
la période du dix-neuvième siècle et du Protectorat, la thèse de Jean
Martin exhume l'essentiel des sources d'archives existantes. Par ailleurs,
une compilation active aux Archives d'outre-Mer d'Aix-en-Provence, au
CERSOl, au CHEAM,au Service Historique de la Marine au Vieux Fort
de Vincennes, à la Bibliothèque Nationale, à la Bibliothèque Municipale
de Saint-Maur-les-Fossés, à la Bibliothèque de l'Université de La
Réunion, les Sources d'Archives de Madagascar, les Archives
Nationales de Maurice, les Sources d'Archives Comoriennes et tous les
recueils bibliographiques concernant l'océan Indien ont guidé mes
recherches pour les épisodes pré-coloniaux, coloniaux et ceux de
l'Autonomie Interne; mais, depuis l'Indépendance, ce sont les notes et
les documents personnels, les sources d'archives privées, accumulés
depuis mon premier séjour (entre 1967 et 1969), qui ont nourri mes
9propos. Je me suis fondé, en outre, sur les travaux de Jean Charpantier
et sur les textes traduits par Michel Lafon, publiés par l'I.N.A.L.C.O.,
concernant la période soilihiste, qui ont recoupé mes enquêtes auprès des
acteurs encore en place.
L'histoire grand-comorienne, comme un palimpseste, laisse
transparaître les apports civilisateurs successifs, modifiant l'emprise
humaine sur l'espace îlien, par définition peu malléable. Le présent
immédiat qui intéresse le géographe, est ici fort difficile à découper.
Certaines permanences coutumières actuelles sont bantoues ou arabes et,
souvent, le présent ressemble au passé proche.
Dans une perspective de longue durée, c'est-à-dire en pratiquant
une certaine géohistoire sur "l'espace bon à penser", selon la formule de
J. Le Goff, j'ai essayé de mettre en rapport le "pouvoir politique
étatique" avec l'espace, produit de l'homme sur un milieu économique à
un moment donné, mais aussi avec le territoirel, soit aire sociale,
dominée par l'habitant, soit aire plus large, limitée par des frontières:
"Espace physique balisé par les ré6eaux et les nux qui s'y installent",
Henri Lefevre, (1985).
Si la nature du pouvoir s'étoffe aujourd'hui, affectant les milieux
économiques, sociaux et religieux, elle génère des relations, toujours
dissymétriques, dans la société où chaque groupe dominant (ou hinya)
exploitera sa position économique et ses dons d'innovàtion.
"Pouvoir étatique et espace consacrent l'événement comme facteur
de changement, que ce soit le traité commercial entre le sultan de Grande
Comore, Saïd Ali, et le premier colon, Léon Humblot, ou les
nombreuses tentatives de coups d'Etat après l'Indépendance.
J'ai tenté de démontrer dans une thèse soutenue en 1992, les
rapports originaux à Ngazidja, entre pouvoir coutumier et territoire. La
puissance étatique n'échappe pas à cette règle, puisqu'elle est bien
souvent, pour chaque Grand-Comorien, la combinaison ultime du
cursus coutumier et de l'assise familiale, chaque hinya ou phratrie
essayant, peu ou prou, de placer un de ses membres à la direction d'un
Parti ou à un poste clef de la structure politique en place.
Ainsi, l'événement est-il, moins le fait d'un choix d'individu, que
celui d'un courant familial s'appuyant sur un ou plusieurs rndjini, espace
coutumier, selon Damir ben Ali, ce qui explique l'intérêt, toujours
renouvelé, du Grand-Comorien pour la chose publique et lui confère une
plus grande épaisseur historique.
(1) Cette définition du territoire exclut le terme admis de "Territoires d'Outre-Mer",
dénomination utilisée jusqu'en 1975. pour ensuite faire place à celle d'État comorien.
10INTRODUCTION
Ignorée du grand public, sauf à l'occasion de la découve11e du
fameux poisson relique, Latimeria (Cœlacanthe) en 1938, ou en raison
de soubresauts politiques originaux, comme la révolution lycéenne de
1976 ou les assassinats présidentiels, Ngazidja, l'île la plus occidentale
des Comores, est, depuis trente ans,' le théâtre des principaux
événements politiques et sociaux de l'Archipel aux paifums .
Située au nord du canal de Mozambique, respectivement à 300 km
et 450 km des côtes africaines et malgaches, l'île procède de deux
civilisations différentes, l'une d'origine bantoue, égalitaire et terrienne,
l'autre musulmane, commerçante et urbaine.
Cette première originalité, productrice d'un corpus coutumier
spécifique, l'anda2 fondé sur le "Grand Mariage", se double d'une
colonisation française en deux épisodes: d'abord un Protectorat de 1886
à 1912, avec un habile aventurier qui confisqua la presque totalité du
territoire utile et du pouvoir politique, puis le rattachement à l'Empire
colonial qui reléguait Ngazidja et l'archipel des Comores à la périphérie
de la "Perle Malgache".
Après 1912, se posent à la puissance coloniale deux grands types
de difficultés: jusqu'à la Première Guerre Mondiale, les différents chefs
de territoire essayèrent de limiter le pouvoir de la SAG.C., héritière de la
Société Humblot, en contestant ses limites foncières, cartographiées en
1898 et en favorisant l'implantation de colons. Puis, après la Seconde
Guerre mondiale, le centre de gravité politique se déplaça sur Ngazidja,
l'île la plus peuplée, sans compensation pour la capitale implantée à
Mayotte; ce sera le germe de conflits futurs.
La personnalité des acteurs comme Ahmed Abdallah ou Ali Soilihi,
l'éviction du Prince Saïd Ibrahim servirent d'adjuvant à une
Indépend().nce brusquée qui mécontenta la puissance protectrice et facilita
coups d'Etats et sécession. Depuis dix-huit ans, l'île a catalysé les
expériences politiques originales et a vu émerger trois types de régimes:
un gouvernement révolutionnaire personnalisé s'appuyant sur la
(2) Cf. Thèse J.L. GlIébollrg p 336-339.
Iljeunesse, une période semi-dictatoriale et un régime débonnaire, depuis
1990, évoluant peut-être vers la démocratie.
Surtout, elle pose la }louble problématique de la survie économique
et politique d'un micro-Etat soumis aux aides internationales et aux
coups de main intérieurs ou ~xtérieurs.
- La viabilité de l'Etat rejojnt-elle le sous-développement
économique? La multiplication des Etats insulaires membres de l'O.N.V.
s'effectua dans les années soixante dans le cadre de la décolonisation.
Les Comores appartiennent à cette quinzaine d'États îliens ayant moins
d'un million d'habitants et une superficie comprise entre 700 et
4.000 km2. Ils ont obtenu leur Indépendance depuis 1974 et leur P.I.B.3
ne dépasse jamais 300 millions de dollars.
- La viabilité politique se mesure-t-elle pour ces pays par le
minimum de moyens matériels et techniques pour réussir une mise en
valeur ou protéger leurs frontières? Le retrait des ,Forces françaises de
l'Archipel en 1975 souligna la fragilité de ce micro-Etat en multipliant les
coups de mains et les assassinats présidentiels. La Convention du droit
de la mer du 30.04.1982, en les dotant d'une zone exclusive
économique de 200 milles (Z.E.E.)est-elle un moyen de leur assurer une
assise tenitoriale ou une nouvelle dimension géopolitique?
L'ossature du plan suivi dans cet essai découle des principales
ruptures mettant en exergue les mutations entre l'espace et les détenteurs
du pouvoir.
Si les civilisations bantoue et arabe, dont l'autorité reposait sur
héritage et raison, restent les sources du pouvoir accepté, fondé sur le
village groupé ou rndji, l'impact européen demeure tardif, essayant
d'intégrer Ngazidja, devenu isolat, dans une ligne insulaire, courant de
l'Afrique à l'Indochine de 1912 à 1946. La fin de la guerre apportant son
cortège de décolonisations, comment Ngazidja et l'Archipel négocièrent-
ils leur Autonomie de 1946 à 1975, puis leur Indépendance après cette
date?
(3) Avec un P.I.B. de 67 milliards de FC, un endettement excessif supérieur à 30% des
ressources, un manque de civisme évident, marqué par les affaires récentes de détournement
(1992), parent pauvre de la C.O.I. comme de la Z.E.P., Moroni peut-elle se faire entendre et
trouver une place modeste dans le concert des nations" Pourtant, phénomène paradoxal,
bien que le pouvoir étatique devienne de plus en plus dangereux pour son principal titulaire,
il est très recherché, si l'on en juge par l'attrait de la chose publique et l'éclosion de vingt-
quatre partis depuis 1989. Ce pouvoir chancelant ne va-t-il pas céder la place à d'autres
forces, d'autres appétits, ceux des puissances voisines, grands organismes internationaux,
puissances commerciales .,
12CHAPITRE I
N@A~II]])JJA JPffi.JÉ",C«J)L«J)NIIALIE
(WII~ ~II~C~~ n~~~)"
L'absence de documents écrits malgré les fouilles archéologiques
récentes à Sima (Anjouan), Ikoni, Mbashile, Mohoro4 rendent difficiles
l'approche des premiers peuplements du lye siècle au Xe siècle. Oamir
Ben Ali, directeur du C.N.D.R.S.est le seul à avoir esquissé une synthèse
historigue5 de la société pré-arabo-shirazienne6.
A partir du xe siècle et jusqu'au XIIIe siècle, "les sources" des
navigateurs décrivaient la pénétration arabe à partir de la mer Rouge. La
période arabo-persane, dite shirazi ou shirazienne, courut du XIIIe au
XIxe siècle; fixant la civilisation musulmane de rite chaféïte, elle mêla
légende7 et "vérité historique" pour imposer ses lignées aux quatre îles
comoriennes. Il s'agit d'une civilisation connue, plus facilement
comparable à celles de Kilwa, Lamu ou Zanzibar. Le XYIIIesiècle fut une
réussite économique permettant l'ébauche d'un art et d'une littérature
essentiellement grand-comoriens. Pour cette période shirazienne, sept
(4) Travaux archéologiques de Vérin, Chanudet, Chittick; à Mbashile, les fouilles furent
conduites par un groupe suédois.
(5) Les progrès de cette histQire pré-coloniale se feront par le biais de la confrontation des
traditions arabes avec les pays limitrophes (Zanzibar, Kilwa) et les progrès de
l'archéologie. La découverte récente par le C.N.D.R.S., à trois mètres sous terre, à Mohoro,
de miroirs et de poteries, pourrait bouleverser la chronologie actuelle (cf. Damir Ben Ali,
fa Mkobe, 1984, C.N.D.R.S., Moroni). À Mohoro, on a pu reconstituer les trois quarts
d'une tasse qui serait d'origine égyptienne et qui daterait du IVe siècle. Cette découverte
réactualise les affirmations de Gévrey concernant les Iduméens, émigrés ici sous le règne du
roi Salomon. Le contact égyptien a très bien pu s'effectuer à cette date. Juba, roi de
Mauritanie, cité par Pline (livre VI, chapitre XXIX) prétendait "qu'en partant de la mer
Rouge, après le cap Mossule par le vent corus, on passe l'île Brûlée, puis l'île Malchum (île
Malichor du "Périple" : île Mozambique) et par navigation en ligne droite on compte
(?) où commence la vaste étendue de l'Océan".1.875.000 pas jusqu'à l'embouchure
(6) Fouilles de P. Vérin à Sima (Anjouan), de H. Wright à Mayotte, de Chanudet et Vérin à
Mohéli.
(7) Selon Chittick, leurs origines ne seraient pas de Shiraz, mais de Mogadiscio ou de la
côte de Bénadir.
13manuscrits rédigés au XIxe siècle et s'appuyant sur la tradition orale
furent répertoriés sur Ngazidja. Ils sont en langue swahili et insistent sur
l'introduction de l'Islam dans l'île8. En fait, chaque manuscrit relate
soigneusement l'origine prestigieuse de son lignage, le lien étroit avec le
prophète et chacun veut affermir la légitimité de sa maison face au nouvel
arrivant colonial.
LA MISE EN PLACE DES PREMIÈRES CHEFFERIES
BANTOUES, LES MAFE
*L 'ÉTABLISSEMENT BANTOU
Au cours de ce premier millénaire par comparaison avec l'Afrique
de l'Est, il semble que se soient mis en place plusieurs groupes
d'ascendance patrilinéaire politiquement indépendants, dirigés par un
chef de clan, le fe (pluriel: mafe). Le doyen, souvent assisté par un
conseil de chefs de foyer et de mwalimu animistes, prenait des décisions
en matière de justice, de défrichement, de répartition des parcelles,
d'organisation du culte et des sacrifices. L'activité économique reposait
sur un partage des tâches entre homme et femme. Celle-ci cultivait
quelques tubercules (patates, taro), pratiquait le ramassage des
coquillages, des huîtres, du poisson, soit au moyen de nasses en lianes
tressées, soit par empoisonnement. L'homme était un éleveur de bovins,
la viande étant consommée durant les fêtes religieuses, et l'on évaluait sa
fortune et son rang social au nombre des têtes de bétail, tout comme en
Afrique de l'Est.
Si les premiers sites de villages furent côtiers, autour de sources
(fumbu) d'eau saumâtre, proches de la côte, les paillotes des premiers
groupements d'habitat étaient disposées autour de l'enclos à bétail et du
grenier commun qui prendra le nom de cuisine de village, le paya la
mdji9. Sous ce grenier sur pilotis où l'on pouvait se tenir debout, se
trouvait le hiko ou djikolO, le feu du foyer, où l'on préparait les festins
collectifs à base de viande de bœuf. Selon Damir Ben Ali, le chef
possédait une chèvre ou une vache sacrée, hirizi, qui protégeait les
membres de la communauté contre les maléfices.
Très rapidement, du VIlle au Xe siècle, sous la pression
démographique, les groupes de lignage ou hinya se segmentèrent, se
déplacèrent du Sud vers le Nord, créant de nouvelles communautés: le
(8) Manuscrit d'Abdul Ghafur Bin Jumbe Fumu, né en 1890 à Mbeni. il s'y retira en 1940.
Les autres manuscrits sont ceux du Prince Saïd Bakari (1886) ; d'Abdul Latwif Msafumu
(1898 ) ; de Saïd Hussein (1934) ; de Toibibou Ahmadi et de Bourhane Mkele. Le Habari za
Ngazidja a été perdu mais un résumé en arabe existe.
(9) Damir ben Ali . Ya Mkobe. 1984, C.N.D.R.S. Moroni.
(10) Les pêcheurs utilisent encore le vieux terme de "hiko" pour désigner le lieu de
rangement de leurs outils.
14site et l'emplacement du village étaient déterminés par le cri du coq,
auxiliaire du rnwalirnu. Quelquefois une lignée pouvait être accueillie par
un groupe préexistant et fondait alors un nouveau quartier. Une alliance
matrimoniale pouvait également être à l'origine de l'établissement d'un
hinya : la Ruissance économique et militaire du groupe s'en trouvait
renforcée. A chaque groupe émigrant était attribué par le Conseil de
village, un lot de terres, leurs paillotes s'élevaient autour de celle du chef
de clan, l'Hindi, après la mort du doyen fondateur, elle restait un lieu de
prières rituelles vis à vis des ancêtres. L'ancien enclos de bétail, peu à
peu, se transformait en place publique ou bangwe tandis que le grenier
commun ou paya la rndji fonctionnait jusqu'au XIXe sièclell, avant de
devenir un djiko individuel.
Bien avant le Xe siècle, selon les sources orales comoriennes et
celles du Prince Saïd Hussein (1934), un débarquement d'un contingent
bantou, dirigé par un chef de tribu Wanyaka, Mdjonga, aidé de deux
jeunes chefs subalternes, Ya Mkanga et Ya Mkobe, eut lieu à Male. Ils
fondèrent sur la côte orientale, entre Male et Hantsindzi, sept
communautés matrilinéaires et essaimèrent ensuite vers les autres îles de
l'Archipel. Damir Ben Ali en tire deux conclusions intéressantes: avant
l'arrivée shirazi, coexistaient donc deux sociétés: l'une patrilinéaire à
caractère arabe et l'autre matrilinéaire à caractère bantou. Il s'appuie sur
les appellations qui fonctionnent encore à Fomboni (Mwali) où les clans
patrilinéaires et matrilinéaires répondent aux dénominations de rndjaurne
et rndjawashe.
Mais, depuis le ,xye siècle, la transmission matrilinéaire de biens
fut adoptée par tous. A Ngazidja, si les dénominations ne sont pas aussi
nettes, les clans patrilinéaires d'origine rndjaurne ont leur nom précédé
de wa et ceux, d'origine matrilinéaire, précédé d'hinya, c'est-à-dire
descendant d'une même mèrel2. Quoi qu'il en soit, aux XIIe et XIIIe
siècles, ces communautés rurales devenues rndjini, fondées sur une
communauté lignagère dominée par le fe, allaient céder la place à un autre
pouvoir plus structuré, celui du bedja, mais auparavant, nous allons
noter les éléments constructifs qu'apporta l'Islam à ces premiers clans.
L'Islam apparut très tôt et favorisa la vie citadine. Selon les
recherches d'historiens récents, comme Mze Ali wa Mtsunga cité par
Damir Ben Ali, des navigateurs arabes qui connaissaient la Grande
Comore depuis longtemps, touchèrent le Mbude et Anjouan vers 82413,
(11) Le sultan l'exploitera jusqu'au XIX. siècle pour le regroupement de la récolte du riz.
(12) Ainsi à Ntsudjini douze clans coexistaient: six d'origine patrilinéaire, Wa Nyandje,
Wa Mwinani, Wa Kwiyini, Wa Shambadju, Wa Nkurani, Wa Zazini et six d'origine
matrilinéaire ou mdjawashe, Hinya Fwambaya, Hinya Mwankodo, Hinya Mawlimu wa îlezo,
Hinya Itambi, Hinya Mrwabedja, Hinya Radjabu. .
(13) Immigration entre 750 et 825 de sectes Zaidites, Ummayades et Ibadites ; les villages
de Saweni et Djummani sont des toponymes de localités irakiennes. Ils s'établirent
également à Ndzuani (Domani) et à Maore (Itsandju).
15fondant les villages de Saweni (Ntsaweni) et Djummani (Djomani). Le
plan quadrangulaire, les rues étroites de Ntsaweni en firent une des
premières villes arabes de Ngazidja. Ce fut l'apparition des mosquées
qui, alliées aux bangwe publics, devinrent les centres des cités. Les
contacts commerciaux entre l'Inde, l'Hadramaout et l'Afrique de l'Est,
nourrirent ces embryons urbains. L'influence de l'Islam fut certainement
décisive sur le type de société patrilinéaire, l'instaura-t-il ou la
développa-t-il ? Les opinions divergent.
*LE POUVOIR DU BEDJA
Le glissement du POUVOIT des mafe aux mabedja fut une transition
floue qui se situerait entre le XIe et le XIIIe siècle. Les historiens locaux
s'accordent à penser que les deux civilisations cohabitèrent à Ngazidja,
entre les Arabes des premières cités commerçantes et les Bantous
pêcheurs et éleveurs. sur les principaux sites côtiers et les premières
pentes des massifs volcaniques. Plutôt qu'une révolution de palais, le
passage d'un pouvoir à l'autre se fit progressivement avec la pression
démographique et la création des classes d'âge, les hirimu, que l'on
trouvait d'ailleurs dans d'autres îles, notamment à Lamu et Zanzibar14.
Ce passage d'une classe d'âge à une autre était fondé sur
l'initiation qui faisait des adolescents, les wanamdji, des hommes
accomplis ou wandruwadzima, entre vingt-cinq et trente-cinq ans. Les
wandruwadzima s'emparaient du pouvoir politique et c'était d'entre
leurs rangs que se dégageait le beya ou bedja par ses qualités morales,
ses dons d'orateur, de médiateur et un puissant lignage qui l'imposait au
mdj i au plan de la justice, de la répartition collective des terres
(uswayezi) et dans les litiges fonciers liés à la transmission des biens
fonciers par la femme uniquement, fondement de la société matrilinéaire
grand-comorienne (manyahuli).
Cette période très mal connue fut désignée, dans les traductions
manuscrites, sous le vocable de : "période aux quarante princes",
(wafaume arbayine). Se posait naturellement le problème du passage du
non initié à l'homme accompli; pour quitter la classe mineure, il fallait se
marier avec un lignage reconnu, c'était un des premiers éléments de la
coutume qui se mettait en place. Selon les auteurs, l'abattage des boeufs,
lors d'une célébration de mariage, s'effectuait déjà sous le régime des
mafe, puis il s'était codifié. Le lien, entre la création d'un troupeau
conséquent et le paiement d'une dot, devenait peu à peu la base de
l'initiation. Avec les apports civilisateurs successifs, il deviendra le
ndola kuu sophistiqué que nous connaissons. La tradition orale leva la
dénomination de ces mafe et mabedja avec les principales lignées
dominant les chefferies territor.iales que nous avons essayées de
reconstituer au plan caltograhique.
(14) Cf. F. Le Guennenc Coppens. op. cité.
16Fig. 2 Les chefferies pré-shiralÏennes
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./ OIcfferi.. et Phntriu .
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-Dimoni Fe MN
-Kwamboni, F. Zindubadi0
-Nyomb!:ni F. Nyadombe
-Bwankuu F. HadjiouSh.zani
-Baal- Kuuni Fe Zimo", ou'Damon,
(Zimu)
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17L'IMPLANTATION DU POUVOIR SHIRAZI
Légendes, traditions orales, archéologie récente, textes du XIxe
siècle se confrontent allègre ment pour aboutir à des conclusions bien
différentes. La chronique d'Abdul Latwif, transcrite par Ottino et Damir
Ben Ali, analyse finement la prise de possession ten'itOl;ale dans un
cadre matrilinéaire. La tradition orale admet la légende de l'accostage
shirazien15, à la suite de persécutions religieuses, juste après l'apparition
portugaise 16.
En revanche, Chittick17 fonde ses conclusions sur les fouilles de
Kilwa : la ville fut créée vers le XIesiècle, par les Shirazi O1;ginaires de la
côte somalienne du Bénadir qui s'y étaient installés vers le Xe siècle,
après la fondation de Mogadiscio par les Arabes Sunni de Bahrein. Il
semble donc que la première migration Shirazi vers Ngazidja, dès la fin
du XIIIe siècle, soit en rapport avec la prise du pouvoir à Kilwa par une
lignée du Yémen, Hassan ibn Talih, antérieure à l'arrivée des P0l1ugais.
Une seconde vague migratoire aurait pu intervenir vers le xve
siècle et, ce fut à partir de là, que se construisit le mythe shirazi des sept
frèresl8 et celui de l'an;vée, par la mer, des deux princesses fondau;ces
des grandes lignées royales d'ltsandra et du Bambao, c'est-à-dire les
lignées Fwambaya et Matswa Pirusa.
*L' AFFIRMATION MATRILINÉAIRE. PRINCIPAL HÉRITAGE BANTOU
Bedja Maharazi 2ème Princesse ShiraziG 1: 1ère PrincesseoOBedja Bambao Sud ~
I Maizani (Hamanvu)I
G 2: Fille 0<> Fe Pi rusa Bambao N
2ème épouse1ère épouse
I établie à Batsa(Itsandra) l
,---J
WabedjaDjll1n~ambaG 3: Mvasi Pirusa
PirusalUbbaya (ler sultan)(réunit les 2 Bambao)
.I I
Koridazi Mwazema Mwankodo Mwa SangaG4 I;:eMte Ntibe
Q)& I
MyongwaG 5 Ll: Succession Lignée MsafJn~ Mwiny'lse
du Hamahame de wazirs cr> G)~
Io : Succession à Itsandra
Inyehele ~G6
d'après Ottino/BoulinierlDamir Ben Ali
(l5 ) Le terme de Shirazi provient des habitants de Shiraz en Perse qui auraient fondé Kilwa
à la suite de persécutions religieuses.
(16 ) Cf. Annick Moutailler. op. cité.
(17 ) Chittick: 1965. "The Shirazi Colonisation of East Africa" in The jOl/mal of African
History (t. 6) P 270-300.
(18) Paul Ouino : Le Mythe Shirazi des Sept Frères. 1980.
18L'expansion du clan Fwambaya fut véhiculée dans la tradition
orale par l'exil de Wabedja, fille de Ubayya, en Hamahame 19. La
tradition conserva le contact entre une civilisation musulmane évoluée et
une civilisation bantoue agraire, beaucoup plus grossière. Ainsi le
nouvel époux de Wabedja, "qui ne connaît que ses bœufs"2o, traduction
littérale, fut revêtu d'une robe blanche, le kandzu et, ce nouveau
vêtement surprit tellement sa lignée qu'il fut surnommé "Kandu",
patronyme qu'il transmit à sa descendance. Ce fut après plusieurs
conseils de la classe dominante des mabedja en place, que fut décidé le
choix du fils de Wabedja comme responsable politique. Le premier
sultan du Hamahame, Fe Mte Wakandzu s'installa à Buuni. Quatre
générations après l'arrivée des princesses, trois sultanats Bambao,
ltsandra et Hamahame s'étaient mis en place, après une union entre
bedja et shirazien.
Fig. 3: L'extension territoriale des hinva
Bangwa KuuniMitsarmhuli . . .. . . . . . . . . . . .,
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Shindim
(19) À la mort de son père. Wabedja n'ayant point d'enfant consulta un mwalimlJ qui lui
ordonna de marcher vers le soleil levant munic d'une amulettc ou hiriz; au cou et de ne
s'arrêter que là aù le coq chanterait cn y dressant une paillote. Un bedjambe ou jeunc gardicn
de lxeufs. demanda du feu par trois fois. Wabedja y distingua un signe ct. malgré sa jeunesse
et la pauvreté de son habit. elle l'épousa. Ils eurent six enfants (cf croquis au.dessus : G4 ).
(20) Nyombe :"lxeuf" est resté dans le vocabulaire kiswahili. le synonyme d'inculte.
d'illettré.
19Le texte d'Abdul Ghafur, comme celui d'Abdul Latwif, énumérait
les créations des sultanats à Ngazidja, après l'arrivée des immigrants
21et allaient seshiraziens. Une dizaine de sultanats se partageaient l'île
perpétuer av~c des fluctuations frontalières jusqu'au XIxe siècle. Le
recoupement des généalogies et des textes manuscrits d'Abdul Latwif,
de Saïd Hussein, d'Abdul Ghafur aboutirent à un nouveau partage de
l'espace territorial fondé sur les nouveaux hinya.
Autour de chaque communauté importante, se développa un hinya
correspondant (exemple: hinya Fe Djauma à ltsikudi ou Mbadro à
Shezani ou Mlazema à Mtsamdu), mais, très vite, trois hinya royaux
s'imposèrent à l'île:
SultanatHin va
MitsamihuliHinya Mwatsa Pirusa
Bambao Nord, Bambao Sud, Hambu, MbudeHinya Ita Pirusa
Hinya Fwambaya Itsandra : migration en Hamahame puis absorption
des hinya du Washili et du Dimani (c'est-à-dire
les hinya Mdro, Mlazema, et Fe Djauma).
part du sud Mbadjini et du Domba pour s'étendreHinya Mdombozi
sur le Dimani et sur le Washili.
Deux épisodes historiques permettent aux historiens et aux
ethnologues de dégager une option matrilinéaire dans la transmission des
biens et du pouvoir; l'épisode du mbuni et un texte de Mariama Ali
Mkufundi sur l'origine du manyahuli.
L'anecdote du mbuni se déroula au XVIe siècle, lors de
l'intronisation du sultan d'Itsandra, Ntibe, deuxième fils de Wabedja,
après la mort de Djumwamba, frère de Wabedja22, En présence du
mwalimu, Ntibe et ses deux sœurs furent hissés sur le mbuni, natte
circulaire fort résistante où l'on battait le riz après la moisson, mais l'aire
étant étroite, Ntibe tomba à terre. Sans hésiter, le mwalimu écarta sa
descendance de la lignée royale qui reçut, en compensation, la,fonction
de wazir au profit de celle de sa sœur. Ce système fonctionna. A la mort
de Ntibe, créateur de la ville de Ntsudjini, ce fut à Mgongwa, fils de sa
sœur Mwajema, qu'échut le titre de sultan. Il fut remplacé à sa mort, par
son cousin Msafumu, fils de la seconde sœur de Ntibe. En Hamahame,
ce fut Inyehele23 ("né des vagues et du vent") fils de Mwinyise et neveu
de Mfasumu qui devint sultan, il fonda la ville de Mbeni avant de mourir
vers 1470.
(21) 1 : Domba ; 2: Mbadjini ; 3 : Washili ; 4: Hambu ; 5: Mbude ; 7 : Bambao (Pirusa) ; 8 :
Mitsamihuli ; 9 : Mbwankuu (lié au Hambu) ; 10: Hamahame (même hinya qu'Itsandra).
(22) À cet égard, la chronique déjà, souligne le fait que Ntibe avait dû se débarrasser du
Wazir, second personnage après le sultan (Fe Nya Dun Bove) qui assurait la régence et ne
voulait point céder le pouvoir.
(23) Sa mère aurait été violée par un Portugais; cette paternité douteuse n'est guère
rédhibitoire en système matrilinéaire.
20Le texte de Mariama Ali Mkufundi, traduit par Aziza Abubakar24,
évoque la maladie de Mjongwe, chef bantou débarqué au XIe siècle (ou
bien avant selon les sources), vivant à Jonegwe dans le Sud et ayant
besoin de sang humain pour sa guérison (sacrifice rituel ?). Abandonné
par sa femme et ses enfants (sept enfants comme les sept ports fondés
par ce groupe bantou), il fit quérir sa sœur à Domoni (qui correspond au
débarquement shirazi). Elle s'offrit en sacrifice ainsi que ses deux
enfants. Le mwalimu scarifia un enfant et créa un remède qui se révéla
efficace. Ce fut ainsi qu'une fille aînée fut avantagée par rapport à ses
frères et reçut de son oncle, le mdjomba, l'essentiel de ses biens.
L'analyse des documents d'Abdul Latwif ainsi que la légende du
manyahuli font naître un certain nombre de réflexions.
- À part les premières épousailles entre mabedja et "princesses
shirazi", les Bantous étaient médiocrement civilisés, comme l'époux de
Wabedja, bouvier mal vêtu. L'époux de Mwasanga fut qualifié par les
Arabes de dalundje, c'est-à-dire de "pauvre hère qui dort à la belle étoile"
et Inhyehele était un bâtard né d'un viol. Ceci se traduisait également
dans le choix patronymique: Djumwamba portait encore le nom de son
père Pimsa, mais sa sœur Wabedja préférait celui de sa mère Fe Ubayya
transformé en Fwambaya qui restera le pau'onyme de la lignée.
- En fait, la femme détenait véritablement le yezi, la souveraineté,
bien que ce fussent les hommes de la lignée qui assurassent l'exercice
effectif du pouvoir. Au sein de l'hinya, souligné par le texte de Mariama
Mkufundi, c'était la première fille de la branche aînée (Wabedja) qui
gardait une prééminence sur toutes les autres, phénomène qui se poursuit
encore socialement aujourd'hui. En revanche, tous les hommes
pouvaient espérer gouvemer comme le prouva la succession en Itsandra
et en Hamahame (cf. généalogie). Selon Ottino et Damir Ben Ali, ils
étaient tous:
"idéologiquement enfants de cette pseudo-mère",
- Ce rôle bien tranché entre frères et sœurs se traduisait
spatialement au plan résidentiel où le palais du sultan différait nettemel1t
du palais des princesses, lieu "porphyrogénète" par excellence. A
Ntsudjini, le palais des princesses fut construit par Ntibe pour sa sœur
Mwazema ; la résidence fut nommée "La maison du tamarinier" ou Palais
de Dahwamhadju, en référence à Wabedja qui fit élever sa première
demeure devant le tamarinier où le coq avait chanté. Dans cette demeure,
vinrent résider25 les époux successifs.
(24) Documents Comoriens "Elude de l'Océan Indien", 19K2 ; en annexe, n°l.
(25) Ce phénomène de résidence féminine stable sc retrouve dans l'anda, Celte pennanence
statique est-elle en rapport avec la vision cosmique de l'Univers par les premiers bantous '/
21*STABILITÉ DES INSTITUTIONS SHlRAZIENNES (XVIe s. XIxe S.)
Avec l'immigration shirazienne, un pouvoir hiérarchisé
sophistiqué, le sultanat, s'associa à une communauté agricole,
matrilinéaire, bantoue, fondée sur une association coutumière et spatiale,
le mdji, dirigé par une lignée fondatrice appartenant à une classe d'âge
(hirimu) initiée, les wandruwadzima.
Du XIe au xve siècle, l'intégration de Ngazidja et de l'Archipel
dans les réseaux commerciaux des ports swahili, yéménites, arabes ou
indiens allait promouvoir davantage de villes qui allaient devenir
capitales politiques des sultanats dominés par les lignées shirazo-
bantoues.
Sur quel équilibre mdjini et sultanats s'articulèrent-ils? Un code
villageois né peu à peu des conseils des anciens, anda na mila, se greffa
sur le code oral préexistant; il consacrait l'essentiel de l'organisation
politique et administrative du mdji, ce fut le mila na ntsi, littéralement la
"Tradition et le Territoire". Ce code définissait et garantissait le droit à la
propriété, les frontières et les juridictions du mdji et du sultanat, les
règles de préséance légiférant lignages royaux et "viziraux". Il semblerait
que les Shiraziens, présents depuis plus d'un siècle, aient ressenti le
besoin d'un acte institutionnel pour asseoir davantage leur pouvoir.
26Un conflit de droit entre le sultan d'Itsandra-Ntsudjini, Ntibe
Wa Kandzu, et le bedja du Mbadjini, entraîna la conférence de Mzaliya
(en 1890 dans le Mbadjini). Durant ce kabar resté célèbre, fut institué le
titre de Ntibe ou sultan dominant l'île. Il fut choisi en l'honneur du Ntibe
Wa Kandzu, ntibe étant une déformation de tubba qui désignait les
Sabéens dans le Coran27.
À Ndzuani et Maore, apparurent des sultans responsables nommés
mawana, les chefs de Province conservant le titre de fani. A Ngazidja,
le regroupement des chefferies aboutit à l'émergence d'une dizaine de
sultanats à descendance matrilinéaire, pouvant élire le sultan général ou
Ntibe, lequel s'appuyait sur un grand conseil d'une cinquantaine de.
personnes28.
(26) La sœur de Ntibe Wa Kundzu. installée à Ntsudjini. eut un fils Mgongwa ; or son cousin
Dari wa Ntiba (lignée Mdombozi). maître du Mbadjini. commit plusieurs crimes adultères,
fut destitué et exécuté par les mabedja du Mgongwa essaya, sans succès. de les
punir et ces mabedja demandèrent le jugement par une assemblée territoriale inter-île, le
mila na ntsi. L'ensemble des trois îles se réunit donc à Mzaliya (Mbadjini), où furent
redéfinis les pouvoirs de la coutume. La branche Mdombozi de Dari fut déchue à cette
occasIOn.
(27) Selon Gevrey (1870), les Subéens furent les premiers habitants de l'île.
(28)Jean Martin dans "La notion de clans, nobles et notables"op. cité. donne la liste des
sultanats et sous clans "vizir aux où étaient recrutés les wazir ."
22Fig. 4 Organisation du Pouvoir Politique
Sultan NUbe résident à Ntsudjini ou Ikoni (Fwambaya ou Pirusa)
garde personnelle de ~ "
huit hommes Wazir GrandConseilou marendrazi
Sultan résident29 dans les 9 villes (sharifu)
(
Fa~me wa mdji chef de village)
administratif: Mnadjumbe chargé de l'administration
~~:i~~nt et de la collecte de l'impôt
~nale/
domaine sultanique Hommes libres Esclaves I pêcheurs) )cultivateurs (ongwana (watwanale slrkall
toutes les terres sur parcelles distribuees sur terres nobiliaires
par le conseil en shamba ounon cultivées
uswayezi. sirkali.au delà de 40Om.
Le mila na tsi allait instaurer un premier classement qes mdjini
qui allait, peu à peu, être doublé par une hiérarchie d'hinya. A l'échelon
supérieur, existait le sultanat dont les limites étaient marquées
naturellement par "les marches laviques" ou les espaces forestiers.
Fig. 5 Marches naturelles entre sultanats
coulée de lave répulsive~Mitsamihuli / Mbwankuu
masses volcaniques forestières[:sJ
(> 1000111.)Hamahame
[TI]barrière physique impurtante
Dimani
~frontières historiques sujettes
aux litigesL-J
(29) Principaux sultanats: cf note 23.
23Chaque sultanat30 avait une organisation hiérarchisée.
- Le rndji ya yezi ou "ville du pouvoir" était administré par le
sultan ntibe ou un wazir aidé d'un grand conseil de notables. On
retrouva ainsi les "neuf villes historiques" de Ngazidja consacrées par la
tradition, Moroni, Ikoni, Itsandra-Mdjini, Ntsudjini, Ntsaweni,
Mitsamihuli, Mbeni, Kwambani, Fumbuni. Dans ces villes, l'armature
dirigeante se composait de chefs de confrérie, les Imans, de nobles ou
faurne revendiquant le titre de sharifu, c'est-à-dire de descendants directs
du Prophète, cette qualité se transmettant par les hommes3l. Dans
chaque Province, un cadi rendait la justice; c'était souvent un parent du
sultan, mais seulement en lignée paternelle, ne disposant d'aucun droit
ou pouvoir et pouvant être révoqué à tout moment.
- Le rndji wa yezi assimilé aujourd'hui à la grande ville, le rndji-
rnhuu, était le chef-lieu de la sous-région ou ngongwe dirigée
administrativement par un rnnadjurnbe, c'est-à-dire un agent du palais.
C'étaient de gros villages.
- Le rndji ndze, au niveau inférieur ou village rural dépendait des
précédents, (cette appellation traditionnelle est remplacée aujourd'hui par
celle de rndji rntiti).
- Le rndji itreya (hameau périphérique) formait la dernière classe
de cette organisation aujourd'hui disparue; il représentait les
communautés serviles, les esclaves (watrwana), qui allaient se multiplier
avec le commerce malgache et africain.
Ces institutions fonctionnèrent durant trois siècles. La stabilité du
rndji et le fonctionnement du Conseil des Anciens furent particulièrement
efficaces puisqu'ils fonctionnent de nos jours. Ce système fut
satisfaisant jusqu'au début du siècle. En revanche, c'était au sommet de
la hiérarchie que le sultan Ntibe, par les rivalités entre lignages, voyait
son autorité davantage contestée à Ngazidja qu'à Ndzuani. Entre l'hinya
Pirusa et l'hinya Fumbaya, donc entre Ikoni et Itsandra, une lutte
permanente, bien résumée par l'ouvrage d'Urbain Faurec, Les sultalls
batailleurs, entraîna, au gré des alliances et des regroupements
(30) Les sultanats s'étant mis en place à partir du XVe siècle. quelles furent leurs limites
territoriales? Les hommes ont toujours habilement utilisé les barrières physiques. en
général les coulées de lave. Entre chaque sultanat se créait peu à peu une zone de "marche".
plus ou moins répulsive. qui a perduré jusqu'à nos jours. où les hommes ne se sont pas
installés alors que les conditions physiques l'auraient permis: - IOkm entre Mohoro et
Pidjani donc entre Domba et Mbadjini (même si Mohoro actuellement appartient au
un seul village récentMbadjini) : -
deux petits villagesDzahadju. entre Shindini et Ifundihe-Ambwani : -
côtiers seulement. Samba-Madi, Sidju. entre Washili et Dimani dont les premiers
5 km séparent Itsikundisont séparés par 6 km de vide : -
(Washili) d'Herumbili( Hamahame) : -12 km séparent Domoni
(Mbude) de Hahaya( Hamanvu) alors que 3 km seulement séparent Djomani (Nord de Mbude)
de Ndzauze (Sud de Mitsamihuli).
(31) Phénomène qui se retrouve à Lamu (cf. Hélène Coppens. op. cité).
24dynastiques, les petits sultanats dans une guerre fratricide, génératrice
d'anarchie.
Au plan spatial, il est intéressant de constater que dans le cadre
d'une division maximale, Ngazidja pouvait compter douze sultanats:
Mitsamihuli, Mbwankuu, Hamahame, Washili, Dimani, Domba,
Mbadjini, Hambu, Bambao, Itsandra, Hamanvu et Mbude qui
correspondaient aux douze cantons. Mais pour les plus petits, les moins
riches, les guerres tribales suscitèrent de multiples regroupements. Ainsi
Hamanvu, capitale Hahaya, passa bien souvent dans la mouvance de
l'Itsandra, le Domba fut très vite annexé par le Mbadjini, le Mbwankuu
grossit à tour de rôle le sultanat de Mitsamihuli ou de Hamahame.
Un âge d'or économique et culturel à Ngazidja s'affirma au XVIIIe
siècle. Avant le XVIe siècle, un commerce avait été instauré entre
l'Afrique de l'Est et l'Archipel. Il aurait été à l'origine des premières
villes construites. Mais ce furent les migrations shiraziennes et
l'unification européenne (portugaise anglaise et française) qui intégrèrent
véritablement Ngazidja dans le commerce international. Lobo de Souza
(1557), J. Lancaster, Sharpey (1608), Thomas Rhoe, ambassadeur
d'Angleterre, le général A. de Beaulieu (1620), Francis Cauche (1642)
décrivirent Ngazidja en soulignant son rôle de relâche et l'installation au
XVIIe siècle du premier système de troc. Fruits, légumes, riz, bétail
s'échangeaient contre des tissus, de la verrerie, de la "quincaillerie en
fer" (cf. Pirard de Laval de la Compagnie des Marchands de Saint-
Malo). Les navigateurs se plaignaient déjà de la difficulté de se procurer
de l'eau à "Gadisa". Le sultan gérait, semble-t-il, le grenier à riz
communautaire (héritage bedja), mais dès le milieu du XVIIe siècle, le
troc cédait le pas à l'échange monétaire notamment pour le bétail. En
1644, Richard Boothby déclarait:
"À l'une des isles Combro (Ngazidja), il nous a fallu acheter aux sauvages
du bétail de qualité inférieure et le payer en piastres de 40 à 50 shillings
(par tête soit 10 piastres) tandis qu'à Madagascar les animaux ne coûtent
que quelques cornalines d'un shilling..."32
À la fin du XVIIe siècle et durant le XVIIIe siècle, les Comores
passaient du statut de port de relâche à celui de centre de redistribution
des produits européens, indiens et africains dans toute l'aire de l'océan
Indien, de Madagascar à la Péninsule Arabique. Les atouts en effet ne
manquaient pas:
- une situation exceptionnelle à mi-chemin entre Madagascar et
l'Afrique de l'Est au cœur du canal de Mozambique;
(32) A. Grandidier 1. III p. 89, "Découverte de Madagascar ou Saint Laurent en Asie à
proximité de l'Inde Orientale" par Richard Boothby, marchand de Londres, 1644.
25Fil!. 0 Les Cumures d:lRs l'ucéan Indien
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26- si le boutre ne fut utilisé qu'au XIxe siècle par les Grand-
Comoriens, même si J.H Grose33 crut en voir au mouillage, (il
s'agissait de bâtiments indiens), ils usaient pour le cabotage inter-
insulaire et pour la traversée vers l'Afrique ou Madagascar, de la
chelingue, embarcation légère et non pontée, selon Decary 34, et proche
des pangai décrits par lH Grose;
- une île forestière et volcanique de pénétration difficile et
facilitant l'entrepôt d'esclaves d'Afrique du Sud et de Madagascar ;
. - des petits ports à boutres ou tranky35, où l'on pouvait
radouber, s'appuyant sur des cités musulmanes actives et sur des
colonies d'immigrés indiens commerçants.
Néanmoins, il n'existait pas de véritable indépendance de
l'Archipel qui lui aurait permis de mener, seul, une politique
commerciale; les îles étaient rivales et J.H Grose36 souligna
l'assujettissement de l'Archipel aux comptoirs de la côte Africaine et de
la côte de Mascate (Arabie), ainsi que le passage définitif du troc à
l'argent, avec une fixation des prix, loin d'être désavantageuse à
Ngazidja. Horsburgh écrivait au milieu du XVIIIesiècle:
"En 1759, le prix d'un bœuf fut fixé de concert avec le roi à 4 ou 6 dollars.
il est prudent lorsqu'on veut des rafraîchissements de lui (au sultan) faire un
présent (tissus ou mousquets)... "37.
À la fin du XVIIIe et au XIxe siècle38, le dollar ou la piastre
d'Espagne entière ou coupée étaient acceptés dans l'Archipel. La pièce
d'Autriche à l'aigle de Marie-Thérèse avait la même valeur que les
piastres, l'or de quelque pays qu'il fût n'était échangé qu'à perte.
(33) J.H Grose, Voyage to the East Indies (1750), London, 1757, cité par J. Martin.
(34) Les voyages du chirurgien Avine à l'île de France et dans la mer des Indes au début du
XIXe , Paris 1961. M. A Publications, Port-Louis, 1964, p.3.
(35) Tranky : boutre à voile de 70 à 120 tonneaux.
(36) J.H Grose. ibidem.
(37) Horsburgh, Annales Marilimes Coloniales, vol 13, 1824: "lies Comores et dangers
environnants" .
(38) Prix de denrées pour l'Archipel de la fin du XVIIIe au XIXe siècle:
n huile de coco: 2 velts (mesure) pour une piastre-
n coco sec: 15 à 20 piastres le mille
n basting (cordage tiré de la bourre de noix de coco) : 4écaille: 2 piastres et demie la livre
piastres le ballot; 2 ballots font un câble de 70 brasse de 7 à 8 pouces de diamètre --riz :4 le sac de 100 livres -- viande de bœuf: 30 livres désossées: une piastre (un boeuf
n chevreau: 1/2 piastren orange: leentier vaut (10 piastres) --volaille: 8 pour une piastre
n oignons: une piastre les douze paquets -- patates: une piastre les douzeune piastrecent =
paquets. L'eau est fort chère, deux piastres la barrique.
Rq. : L'unité de compte est le réal ou ryali précurseur de la roupie. La piastre vaut deux réals,
la roupie vaut 0,85 F.
27Le trafic s'effectuait en trois temps39:
"L'île obtient de l'argent et de la quincaillerie du trafic de denrées avec les
vaisseaux européens. Avec ces piastres ils (les Grand-Comoriens)
obtiennent d'Inde ou d'Hadramaout, mousquets. poudre. balles, sabres et
couteaux et des toileries de Bombay. Toutes ces marchandises sont ensuite
troquées à Madagascar ou au Mozambique contre des esclaves. du bétail et
du riz"4o
Le croquis traduisant les grands courants commerciaux en exprime
quatre:
- avec l'Afrique de l'Est: Ngazidja vendait des noix de coco, du
coprah préparé, de l'huile, du bétail (zébu cabris), des armes et de la
poudre, des écailles de tortue, des toileries, de la mousseline d'Inde. Elle
importait des perles, de la nacre, de l'ivoire, des peaux de rhinocéros,
des épices (poivre), du café, du savon;
- avec Madagascar, Ngazidja exportait des effets de traite et
importait bétail, riz, peaux et petites chaînes en or et en argent fabriquées
par les Hovas;
- avec l'Inde, Ngazidja achetait des toileries, de la mousseline,et
réexportait des cauris ;
- en Arabie, surtout avec Mascate, les boutres comoriens
faisaient commerce d'armes et d'esclaves et ramenaient des dattes, de
l'eau de la source sacrée de Zem Zem et surtout du sel qui servit de
monnaie d'échange jusqu'en 1890.
Le trafic inter-îles, surtout au XIxe s., selon Lelieur (cité par Le
Bron de Vexcela4l, 1846) :
"est plus considérable à Ngazidja parce qu'elle produit des cocos, de
l'huile. des bastings. des cauris et envoie dans les îles adjacentes du petit
mi!...".
(39) Cf. Barbara Dubins "Historical influence on Comoro Islands" in African Studies
Association. New York, 1968.
(40) Selon A. Toussaint, "La Route des îles: Contribution à l'histoire maritime des
Mascareignes", Paris. Berger-Levraul, Mondes d'Outre-Mer, 1972 : "Le trafic entre
Comores et Madagascar (1773/1870) qu'il s'agisse de bœufs. de riz ou d'esclaves
s'échangeait au moyen de marchandises de traite ou d'effets de traite, c'est à dire des toileries
(toile blanche, bleue, de Guignan, mouchoirs. couverture de laine). des armes (fusils.
mousquets, balles de plomb, poudre) et de la pacotille (miroirs. clous, couteaux, marmites.
rubans).
Évolution du prix des esclaves:
1639 : un jeune esclave vaut 8 piastres-
une jeune fille vaut 6 piastres
une mère et son enfant valent 10 piastres.
1787 : un esclave vaut 52 piastres.-
(41) Le Bron de Vexcela : "Voyage à Madagascar et aux Comores", Revue de L'Orient
10,1846. p.51-66.
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