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La Grèce contemporaine (1854)

De
302 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296317659
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LA GRECE

CONTEMPORAINE (1854)

Collection "ETUDES GRECQUES" dirigée par Renée-Paule Debaisieux La collection "Etudes grecques", créée en 1995, est consacrée au domaine néo-hellénique, et se donne pour objectif de publier:

- des -

"introuvables" : ex : textes de voyageurs français des xvmème et XIXème siècles, des ouvrages bilingues: textes anciens, composés en grec moderne, assortis de leur traduction et de commentaires, des textes contemporains (d'auteurs français) de critique littéraire, d'histoire, d'histoire de l'art, de géographie, des traductions d'ouvrages grecs de référence (critique littéraire, histoire...).

Ouvrage paru: Renée-Paule DEBAISIEUX, Le Décadentisme grec (1894-1912) A paraître: Mario VITTI : Introduction à la poésie de Georges Séféris Henri TONNET : Histoire du roman grec BERGADIS, Apokopos, 1509 [édition bilingue]

Edmond

About

LA GRECE CONTEMPORAINE (1854)
Texte établi, présenté et annoté par Jean TUCOO-CHALA

Editions L'HARMATTAN
Collection "Etudes grecques fi 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris

De Jean Tucoo-Chala: Edgar Quinet, La Grèce moderne et ses rapports avec l'Antiquité, suivie du Journal de voyage (inédit). Ouvrage établi, présenté et annoté par Jean Tucoo-Chala et Willy Aeschimann. Paris, Les Belles Lettres,

1984.

Avant-propos
Rééditer en 1996 La Grèce contemporaine d'Edmond About, publiée en 1854, peut sembler une gageure saugrenue. En 1985, année du centenaire de la mort d'About, une intéressante exposition organisée au Palais de Tokyo à Paris permit de constater que seul le critique d'art qu'il fut méritait quelque attention. De l'écrivain, Sébastien Loste ne pouvait que constater "l'effondrement", en notre XXème siècle, et prédire sa prochaine et totale disparitionl. Le journal Le Monde, sous la plume de Jacques Meunier ("Le Monde aujourd'hui", 18-19 mai 1986, IX) posait la question: "Mais où est donc passé Edmond About ?" et ne retenait de son oeuvre que "trois romans physiologiques qui pourraient s'apparenter au style caféthéâtre" ,. il signalait aussi l'exception du Roi des Montagnes, recherché par les amateurs de belles reliures, avec les illustrations de Gustave Doré. Ce roman est d'ailleurs, en France, le seul ouvrage d'About actuellement disponible en librairie2. La Grèce contemporaine fait évidemment partie de ce naufrage total. Alors pourquoi cette.réédi-

tion ?
Elle est d'abord le résultat d'un heureux concours de circonstances. Des recherches et des travaux universitaires sur les voyageurs français en Grèce autour de l'Expédition scientifique de.Morée (18291830) m'avaient amené à publier une édition critique de La Grèce moderne... d'Edgar Quinet. En 1989 je reçus une proposition éditoriale sans lendemain - de republier La Grèce contemporaine d'Edmond About. J'en profitai pour relire de près l'oeuvre d'About et son unique biographie3. En 1990 je pris connaissance d'un fonds manuscrit, conservé par la Bibliothèque de l'Institut de France, qui contient les lettres écrites par About à sa famille pendant son séjour en Grèce (1852-1853). En participant, à partir de 1992, à un séminaire sur

-

1. Voir les "Cahiers. Musée d'Art et d'Essai. Palais de Tokyo. Paris" n016, 1985. Edmond About, écrivain et critique d'art (1828-1885). Editions de la Réunion des musées nationaux. Textes de Sébastien Loste et de Geneviève Lacambre. 2. Collection "Bouquins". Aventures pour tous les temps, Robert lAffont, 1989. Le Roi des Montagnes est accompagné de. trois autres romans (de L. Cahun, A. Assolant, T. Gautier) "qui ont émerveillé les générations d'adolescents qui les ont reçus en livres de prix" (Francis Lacassin). 3. Marcel Thiébaut, Edmond About, Gallimard, Paris, 1936. (huitième édition).

"L'Invention scientifique de la Méditerranée. Egypte, Algérie, Morée "4, je rencontrai une jeune universitaire belge, Sophie Basch, qui s'intéressait à la Grèce dans une perspective qui prolongeait la mienn& et s'avouait "aboutiste". Enfin l'annonce que, depuis 1988, on traduisait et éditait à Athènes non seulement La Grèce moderne de Quinet, mais aussi Le Roi des Montagnes d'About et... sa Grèce contemporaine fut déterminante6. La réalisation de ceUe réédition en 1996 a pu se faire grâce au concours actif, souriant et efficace de la directrice de la collection "Etudes grecques" des Editions de L'Harmattan, Renée-Paule Debaisieux, à qui j'adresse ici l'expression de ma vive gratitude. Et puis - dernière ''justification'' - pourquoi ne pas avouer le plaisir que j'ai éprouvé à renouer avec cette oeuvre, plaisir que je crois pouvoir promettre au lecteur? Le texte que je propose, avec notes, a été établi, comme il est de règle, à partir de celui de la dernière édition Hachette revue et co"igée par l'auteur: la deuxième, publiée en 1855~ un an à peine après l'originale de 1854, et réimprimée (18 185 exemplaires I) jusqu'en 1912, année du dernier tirage, à l'identique ou à peu près7.Cette deuxième édition comportait des modifications, peu nombreuses, du texte primitif,. j'ai signalé les plus intéressantes. About avait également ajouté des notes nouvelles suivies de l'indication: (Note de la 2ème édition) ,. elles ont été imprimées ici en romain, les miennes étant en italiques. Cette réédition n'offre pas l'intégralité du texte, les normes de la collection ne le permettant pas. Mais tous les abondants sommaires qu'About a placés en tête de chaque sous-chapitre sont scrupuleusement reproduits: le lecteur pourra donc avoir une vue complète et exacte de l'ensemble, grâce à cette réduction faite par l'auteur lui-

même.

4. Séminaire organisé par Daniel Nordman, Marie-Noëlle Bourguet et alü à l'Université de Paris VII. 5. Sophie Basch a publié dans la collection "Confluences", Editions. Ekdoseis Hatier, Athènes, Le voyage imaginaire. Les écrivains français en Grèce au XXème siècle, Librairie Kauffmann, essai, 1991, et sa thèse Le Mirage grec. La Grèce moderne devant l'opinion française (1846-1946), 1995. 6. Editions Tolidis frères, Athènes. Avec d'intéressantes introductions de Tasos Vournas. 7. Des coquilles typographiques, que j'ai corrigées avec soin, apparaissent ou disparaissent çà et là, au gré des réimpressions. Par exemple le "Mazeppa" de la p.112 de La Grèce contemporaine devient "Zampa" (pourquoi?) à partir de la 5ème édition... et le reste par la suite. 8

Les coupures sont toujours signalées par le sigle [...], etfaites avec le souci constant de maintenir l'équilibre interne de l'oeuvre, d'assurer sa continuité et de mettre en valeur ce qu'elle me semble avoir d'essentiel. Ainsi ai-je, sans trop de regret, éliminé de pesantes statistiques
_

administratives, économiques, financières

- qu'About,

pour un pu-

blic friand d'actualité immédiate, avait accumulées et , de même, élagué le foisonnement excessif des anecdotes mondaines ou piquantes qu'il conte parfois trop complaisamment. Mais j'ai conservé et privilégié toutes les pages, nombreuses et belles, qui évoquent ses rencontres personnelles et directes avec la

Grèce "profonde": tous les épisodes de son voyage dans le
Péloponnèse, dispersés avec art dans le livre, sont intégralement reproduits. J'ai respecté tout autant l'aspect pamphlétaire, si important: on pourra suivre de près le procès, historiquement juste et littérairement savoureux par sa causticité, qu'About a intenté au gouvernement du royaume de Grèce et à son souverain Othon. lA "Préface" que j'ai placée avant le texte d'About se vbudrait à lafois étude de genèse et interprétation d'une oeuvre qui m'a semblé riche, attachante et méconnue. Des "Documents" figurent en fin de volume: lettres et textes d'About rares ou inédits, documentation iconographique et cartogra-

phique.
Choix, interprétation d'About. Le lecteur jugera. subjectifs et contestables,... comme ceux

Jean TUCOO-CHALA

9

PREFACE
Edmond About, philhellène paradoxal.

"Il veut réussir à tout prix, Ce charmant compagnon de Taine, Cet About qui revient d'Athène !"1

I. D'une

ttEcolett à l'autre:

vers une Grèce idéale.

"Le nom de la Grèce... est plein de promesses. Vous ne trouverez pas un jeune homme en qui il n'éveille des idées de beauté, de lumière et de bonheur. Les écoliers les moins studieux et qui maudissent le plus éloquemment l'histoire de la Grèce et la version grecque, s'ils s'endorment sur leur dictionnaire grec, rêvent de la Grèce "2. Ce rêve d'élève doué mais qui se permettait parfois un peu de relâchement3 fut évidemment celui du jeune Edmond About. A Paris, au collège royal de Charlemagne que le petit écolier lorrain de Saverne

fréquenta de 1840 à 1848, il triompha dans toutes les disciplines'
1. Voir "Documents", N, in fine. 2. About, La Grèce contemporaine, p. 30. 3. Un de ses maîtres de l'Ecole normale supérieure où About passa "trois ans de loisir intelligent" a porté sur lui cette appréciation: "Elève très distingué, remarquable par sa grande facilité de parole et. de composition. Intelligence vive, nette, prompte. Travail médiocre". Voir Marcel Thiébaut, Edmond About, Paris, Gallimard, 1936, p. 28.

d'humanitésl. Ensuite, à l'Ecole normale supérieure, où, reçu en 1848, il fit partie de la "grande section" avec Taine pour "cacique", il continua à se distinguer, obtenant, enfin de première année, l'examen de licence en tête de liste, malgré une explication grecque hasardeuse5. En deuxième et troisième années (1850-1851), il participa activement, avec les libéraux et les anticléricaux, à l'agitation contre "Monsieur Bonaparte". Son talent de polémiste, allié à l'occasion à son érudition d'helléniste, y fit merveille6, ce qui ne l'empêcha pas d'être reçu (premier sur huit admis) agrégé des classes d'humanités. N'ayant aucune envie de "ramer sur la grande galère de l'instruction publique"7, comme durent le faire ses amis Taine (à Nevers) et Sarcey (à Chaumont), il va utiliser la Grèce comme porte de sortie. Edgar Quinet, vingt-trois ans auparavant y était parti, depuis l'Université d'Heidelberg, pour se joindre, comme philologue et philhellène, à l'Expédition scientifique de Morée; il avait ensuite publié La Grèce moderne et ses rapports avec l'antiquité (1830) où il célébrait à lafois sa régénération politique et sa permanence culturelle8. Mais en 1851 la Grèce, petit royaume étroitement surveillé par des puissances européennes conservatrices, n'offrait aucune pgrspective héroïque à un jeune libéra~. Par contre Louis-Philippe, en instituant en 1846 une "Ecole de perfectionnement pour l'étude de la langue, de l'histoire et des antiquités grecques à Athènes", y avait affermi notre position politique et culturelle. Rejoindre le noyau de brillants agrégés normaliens pour qui elle avait été faite pouvait donc ienter l'un d'entre eux. About a raconté comment il s'y présenta. Peut-être son bagage scientifique était-il un peu mince et bénéficia-t-il d'une crise de

4. About inaugura sa carrière de lauréat des ConcQurs généraux de l'Université par un 2ème prix de version grecque (1843, classe de 4ème), triompha ensuite dans les épreuves de discours latin et français, de thème, version et vers latins et, couronnement supr2me, remporta en 1848 le prix d'honneur de philosophie, devançant son ami et rival Hippolyte Taine. 5. Sarcey raconte qu'About, expliquant un choeur d' Electre ''fit les contresens les plus ingénieux mais se reprit avec autant de grtlce que d'à-propos". (M. Thiébaut, op. cit., p. 18). 6. Témoignage de Taine: "Je l'ai vu étudier Platon et Aristote pendant un mois de suite,. le plaisir de battre les catholiques en ferait pour six mois un bénédictin". Voir Hippolyte Taine. Sa vie et sa correspondance. "Correspondance de jeunesse. 1847-1853", Paris, 1905, p. 155. 7. Lettres à sa mère, Paris, Bibliothèque de l'Institut de France, fonds M S 3983 (inédit). fol. 70, Athènes, 5 juin 1852. 8. Voir notre édition de Edgar Quinet, La Grèce moderne et ses rapports avec l'antiquité, Paris, Les Belles Lettres, 1984.
.

12

recrutement, mais la Commission d'examen de l'Institut reconnut ses qualités d'helléniste et l'admit sans difficulté9. Sajoie et ses espérancesfurent grandes. Mais l'image brillante qu'il traça alors à sa soeur de cette "Ecole d'Athènes où nous ne sommes ni professeurs ni élèves mais membres tout simplement... ce qui en fait le modèle des écoles"lO ~tait peut-être un mirage. Il l'avouera implicitement en 1854: "Je ne songeais pas que les biens qu'on vante le plus ne sont pas ceux qu'on a, mais ceux que l'on désire "11.

II. Les tribulations réelle.

d'un"

Athénien"

dans

la Grèce

Pour comprendre comment et pourquoi ces biens lui ont
échappé il faut reconstituer et analyser, à partir de sa correspondance et des commentaires de son entourage, l'agenda de son séjour en Grèce. Le simple examen des dates et des lieux révèle qu'il se caractérise par une brièveté et une fébrilité en désaccord avec cette "vie de méditation savante dont il est réservé aux membres de l'Ecole de savourer l'austère douceur durant des années entières", selon son mentor Guigniaut12. En effet le cours normal des études y était fixé à 2 ans au moins et 3 ans au plus. Edouard Beulé, son "ancien" le prolongea même d'une 4ème année sous ses yeux (1849-1853). About, arrivé à Athènes le 9 février 1852, en repartit le 27 juin 1853, soit après un peu moins de 17 mois. D'autre part le calendrier de ses déplacements, en Grèce et hors de Grèce13, témoigne qu'ils furent fréquents, irréguliers, souvent improvisés, de nature et de durée très variables. Egine, avril 1852 : 6 jours (pour accompagner l'architecte Garnier qui y

9. About, La Grèce contemporaine, p. 84, n. 30. Voir aussi Lettres à sa mère, fol. 96, Athènes, 1er février 1853, à propos de l'échec de Sarcey à l'examen d'entrée à l'Ecole en 1853 : "Je défie son examen d'avoir été plus déplorable que le mien: le tout est d'arriver à propos". On trouvera le rapport de la Commission dans le précieux ouvrage de Georges Rade t, L'Histoire et l'oeuvre de rEcole française d'Athènes, Paris" Fontémoing, 1901, p. 111. L'arr2té de ,nomination d'About fut signé le 1er décembre 1851, la veille du Coup d'Etat. 10. Lettre citée par M. Thiébaut, op. cit., p. 31. Il. About, La Grèce contemporaine, p. 30. 12. Voir G. Rade t, op. cit., pp. 121-122. . 13. Le passeport d'About figure dans le fonds de la B./.F. M S 3 984/ I, et les visas permettent de suivre ses déplacements hors de Grèce. 13

travaille pendant 3 semaines). Péloponnèse, mai 1852 : 3 semaines (promenade touristique avec Garnier et le peintre de Curzon). Corfou, septembre 1852 : 4 semaines (farniente et attente inutile d'amis parisiens). Egine, mars 1853 : 10 jours (pour accompagner de nouveaux arrivés à l'Ecole etfaire quelques recherches personnelles). Smyrne et Constantinople, avril 1853 : 4 semaines (tourisme "oriental"). A Athènes même il quitte souvent la maison de l'Ecole: promenades vers le palais royal et son jardin, visites à Patissia où réside le ministre de France, courses à cheval en direction de Kiphissia pour chasser ou trouver la fraîcheur en été, montées du Pentélique où la duchesse de Plaisance a sa villa, descentes en voiture au Pirée pour y retrouver les officiers de la station française. Ce refus d'un long séjour, cette instabilité, sont confirmés par les témoignages de son collègue Beulé et de son directeur Daveluy, observateurs de cet itinéraire tourmenté,- marqué par l'incertitude, la déception, l'accablement et la révolte. Le 8 mars 1852 Beulé s'interroge: "About est arrivé cet hiver, pétillant d'esprit, Parisien dans l'âme, fourvoyé en Grèce. Sa forte culture littéraire lui fera tout comprendre, mais les langueurs contemplatives de la vie orientale pourront-elles le captiver longtemps ?"14. Le 27 décembre 1852 Daveluy
constate les difficultés d'adaptation, qu'il croit surmontées, de son pen-

sionnaire: "Je soupçonne qu'il n'a pas savouré tout de suite les "austères douceurs" de sa vie nouvelle. Mais il s'est bientôt remis de sa première surprise et maintenant on peut espérer beaucoup de son travail"15. Le 24 février 1853 Beulé, témoin de ce travail, l'admire mais pressent la rupture: "Je voudrais bien le retenir une année de plus en Grèce: il y marirait et qui sait? Mais il braie de s'échapper; son tempérament le porte vers l'éclat et la bataille"16. Le 8 avril 1853 il trace à Garnier ce portrait étonnant d'un About d~sorienté, presque dépressif: "11est parti pour la Terre sainte, malgré toutes nos représentations. Je le crois à moitié fou. Il ne parle que de religion, d'ascétisme, de vie contemplative. J'ai peur qu'il ne se fasse moine làbas"17. Certes About, qui s'est contenté d'aller à Constantinople, est revenu sain d'esprit, mais 2 mois après, jour pour jour, il quittait définitivement l'Ecole et la Grèce.

14. Voir Ernest Beulé, Fouilles et découvertes, Paris 1878, t. l, p. 12. 15. Voir G. Radet, op. cit., pp. 121-122 16. Voir Beulé, op. cil, p. 66. 17. Voir Paul Bonnefon, Edmond About à l'Ecole normale et à l'Ecole d'Athènes. Lettres et documents inédits, Revue des Deux Mondes, 1915, t. XXVII, pp. 173-205 et 395-424,. (p. 421). 14

Pourtant, en 1851, il s'y promettait une belle vie: "L'Etat nous donne 3 600 francs par an, nous loge dans un palais et nous fournit quelques petites choses, entre autres un directeur et un cuisinier"18. About en effet, de condition sociale très modeste, était attentif aux affaires d'argent, rendant compte régulièrement à sa mère de ses recettes (traitement, prime d'agrégation, remboursement de frais de voyage) et de ses dépenses (participation à la "gamelle" de l'Ecole, achat d'équipement de route, places de théâtre, cadeaux de nouvel an). Il ne s'enrichira pas matériellement à Athènes et, de retour à Paris, se contentera d'un bilan presque en équilibre: 700 francs d'économies, 800 francs de dettes. La maison Ghennadios, demeure de l'Ecole depuis sa fondation en 1846, sans être un palais19, était confortable et paisible. Il y souffrit beaucoup de la chaleur de l'été athénien mais il pouvait descendre dans le jardin et en goûter la fraîcheur matinale. Ce havre pouvait aussi se transformer en prison: en 1853 il dut s'yenfermer pour rédiger son mémoire réglementaire sur Egine: "Je n'ai pas mis les pieds hors de la maison depuis huit jours; je çrois que je suis cloué sur ma chaise dans la bibliothèque", écrit-il à sa mère20. La vie collective lui pesa. S'il s'entendit toujours excellemn1J!nt avec le personnel de service (dont surtout le "cafédji", Pétros), il eut des relations contrastées avec son directeur et ses collègues. A son arrivée il se plaint de l'accueil des anciens, Mézières, Bertrand et Beulé : "Des gens que 2 ans de solitude absolue avaient tant soit peu glacés et pétrifiés" (L.M., fol. 70, A. 5 juin 1852). Par contre avec l'architecte Garnier, arrivé de Rome, ce furent trois mois de franche amitié. Si, avec le temps, il sut apprécier la cordialité et la compétence de Beulé, il éprouva, dès le premier jour, une violente antipathie à l'égard de Victor Guérin, arrivé à l'Ecole 5 mois après lui. Voici un de ses portraits-charge, au vitriol: ItOn ne saurait en dire trop de mal : c'est le cafard cafardant de cafarderie ; cafard de la tête aux pieds, et sciant, et sermonnant; acrimonieux avec ses égaux et plat avec les puissants l" ( L.M., fol. 70). Enfin, et surtout, il se heurta à son directeur. Son autoritarisme administratif - obligation de faire partir le courrier personbourgeoise - il nel pour la France sous son timbre - , sa pudibonderie présente sa fille naturelle comme adoptive -, son goût du décorum pas de tenue négligée dans l'Ecole -, choquèrent About, frondeur par 18. Voir M. Thiébaut, op. cit., p. 31. 19. Au contraire de la maison Lemnienne où Daveluy installa l'Ecole en 1856 (aujourd'hui le luxueux Mtel de Grande-Bretagne). 20. Lettres à sa mère, fol. 98, Athènes, 27 février 1853. Pour ne pas multiplier les notes je mentionnerai désormais les références à ces lettres sous la forme abrégée: L. M., fol..., A. le..., dans le texte meme. 15

nature et habitué aux libertés de la vie étudiante. Ils ne cessèrent de s'opposer (à quelques rares moments près d'humanisation), à propos du jardin qu'About lui reprocha de "massacrer", de Pétros renvoyé par Daveluy pour des peccadilles, d'un pique-nique offert et refusé. Parfois

jours l" ( L.M., fol. 101, A. 15 mai 1853). Ainsi le "modèle des
écoles" était peu à peu devenu pour About "cette rude école qu'on appelle l'Ecole d'Athènes" ( L.M., fol. 96, A. 1er février 1853). Suivons maintenant About à l'extérieur de l'Ecole, cherchant à accomplir la double mission - culturelle et politique - dont selon lui les membres étaient investis. Il avait ainsi défini la seconde en 1851 : "On a pensé qu'en envoyant là-bas une dizaine de jeunes gens instruits que recevrait la société de la ville, on aurait, sous un autre nom, des attachés d'ambassade et des propagateurs des idées françaises... "21. Ce rôle de diplomate homme du monde22 était fait pour le séduire, mais difficile à réaliser. D'abord en raison de ses propres convictions politiques libérales qui l'entraînèrent à qualifier de "singerie" l'obligation à laquelle il dut se soumettre, de fort mauvais gré, de prêter serment de fidélité à l'Emper~ur. N'alla-t-il pas jusqu'à braver le pouvoir en intervenant pour David d'Angers23, exilé à Athènes en 1852 ? D'autre part notre position diplomatique en Grèce était devenue précaire. L'influence anglaise s'y exerçait brutalement. La Russie favorisait un nationalisme panhellénique irrédentiste et anti-turc et la guerre de Crimée suscita en Grèce des manifestations anti-françaises. Restait le monde de la société athénienne, qu'About fréquentait assidûment mais vainement. Celui de la cour bavaroise, roide et ennuyeuse, des légations étrangères, cérémonieuses et ridicules,. celui de la ville, avec ses salons endimanchés, ou de la petite colonie de philhellènes français d'un autre âge. Les contacts

About lance contre lui une flèche simplement ironique: "C'est un homme d'esprit: il gagne 12 000 francs et moi 3 000" ( L.M., fol. 74, A. 27 juin 1852). Plus tard il peste énergiquement: "Le diable soit des tyrans, surtout des petits /" ( L.M., fol. 282, A. 15 novembre 1852). A la fin il éclate presque grossièrement, quand il le voit favoriser Guérin dans un rapport officiel: "Les goujats s'entendent tou-

avec quelques voyageurs français

de passage à Athènes furent

21. Voir encore M. Thiébaut, op. cit., p. 31. 22. Panni les nombreuses carrières dont About rêve à Athènes celle de diplomate (en Russie par exemple, où sa mère a vécu) revient souvent sous sa plume. 23. Voir "Documents", I, in fine. 16

décevants24. Deux noms de femmes reviennent sous sa plume: la belle comtesse Théotoki (la "Janthe" de La Grèce contemporaine) et son amie la duchesse de Plaisance, une Française excentrique qui le poursuivit de ses invitations et de ses cadeaux et avec laquelle il finit par se brouiller. Il n'eut, d'ailleurs, aucune aventure galante dans la cité d'Aspasie: "Si à Corfou on trouve de tout et même des femmes à l'usage de l'homme, à Athènes j'ai été saisi d'horreur. Il faut que le pain soit b!en noir pour qu'un affamé comme moi n'en veuille pas! "25. Donc mission ''politique'' impossible. Restait la première, consistant en voyages archéologiques et en travaux scientifiques. En 1851, avant le départ, il n'y voyait que promesses de plaisir et de succès: "En été, on monte à cheval, on parcourt le Péloponnèse, et toute la Grèce, en découvrant des monuments si l'on peut, on monte en bateau et l'on parcourt les côtes et les îles, fabriquant des cartes si l'on sait. Mais ce n'est pas tout: on s'embarque pour Constantinople et l'on visite l'Asie Mineure... On envoie deux fois par an des mémoires ou tout au moins des imp~essions de voyage à l'Institut, qui les lit en grande pompe, les trouvé excellents et les fait imprimer"26. La réalité fut assez différente. Il fit bien l'excursion dans le Péloponnèse et rédigea même une Arcadie, r.écit non publié mais dont sa Grèce contemporaine a bénéficié27. Il prit deux fois le bateau pour Egine, visita Corfou, Smyrne, Constantinople, moments agréables de "distraction et de santé" ( L.M., fol. 70, A. 5 juin 1852) dont il aurait souhaité profiter bien davantage. Quant aux travaux scientifiques, ils furent vite pour About source d'inquiétude et d'ennui. On lui proposa d'aller à Patmos étudier des manuscrits byzantins, dans cette "île sauvage où il ne pousse que des apocalypses "28. Il put y échapper et se résigna à "Etudier, sur le terrain, la topographie de l'île d'Egine", nouveau sujet de mémoire pour l'Institut. Ille rédigea comme un pensum entre janvier et mai 1853, mais par à-coups violents et de très mauvais gré: "Le travail ingrat et stupide auquel je me livre depuis quelques jours m'a fait pousser des pommes de terre dans mon cerveau,. je ne suis plus bon qu'à copier des inscriptions et à 24. Théophile Gautier, qu'About "cornaqua" à Athènes à la fin d'aoat 1852 pendant quatre jours, ne semble guère s'en 2tre souvenu. 25. Lettre à Garnier, du 5 octobre 1852, dans P. Bonnefon, op. cit., p. 411. 26. Voir toujours M. Thiébaut, op. cit., p. 31. 27. Voir "Documents", II, in fine. 28. Lettre à son ami Charles Tissot, du 24 juillet 1852, citée par Gaston Deschamps, Edmond About à l'Eèole d'Athènes, Revue des Cours littéraires / Revue Bleue, 1891 1, tome XLVIII, p. 292. 17

commenter les oeuvres complètes du père Le Bas" ( L.M., fol. 289, A. 15 mai 1853). Pendant un très court instant - et ces hésitations révèlent son désarroi - il envisagea de passer une troisième année à l'Ecole pour faire des recherches en Macédoine en vue d'une thèse d'université. Il y renonça, malgré l'exemple et les encouragements de son collègue Beulé. Donc, dans le domaine culturel aussi, les grandes espérances ont fait place à la déception, à l'ennui. Ce dernier mot revient comme un leitmotiv dans une de ses dernières missives athéniennes, où il fait, avec un triste sourire, le bilan de ses tribulations matérielles et morales en Grèce: "Ce n'est pas que j'aime à calomnier le pays où je me suis tant ennuyé: ce pauvre pays, je ne lui en veux pas, il fait de son mieux pour être beau... Ce sont les hommes qui m'ennuient, ou plutôt ce qui m'ennuie c'est de ne pas voir des hommes... Je parle si peu que mes moustaches finiront par obstruer ma bouche... Il y a des moments où je donnerais tout, soleil, olives, ravins, chevaux, pour une petite place au coin d'une cheminée, entre trois hommes d'esprit et quatre jolies femmes... Je pars d'Athènes le 27 ,. je vais droit à Naples" ( L.M., fol. 266, A. 7 juin

1853). III. Le retour d'un enfant prodigue.

Du voyage de retour en France nous ne connaissons que les grandes lignes: la durée - trois mois - et l'itinéraire - Athènes, 27 juin,. Naples, 4 juillet,. Capoue, 23 juillet,. Rome, jusqu'au 9 septembre ,. Paris, début octobre -. Le séjour en Italie, de deux mois, mérite attention. Pour un "Athénien" aujourd'hui l'escale italienne est considérée comme une extension naturelle du voyage en Grèce (comme, symétriquement, celle des "Romains" à Athènes) ,. mais ce qui deviendra une tradition était une nouveauté en 1853 : Beulé en 1851 et Mézières en 1852 en avaient été les pionniers. En fait, dès juin 1852, About en avait conçu le projet, qui devint vite un besoin impérieux de grandes vacances réparatrices après dix-huit mois de labeur et d'ennui athéniens. A Naples, à Pompéi, à Rome il revit l'ami Garnier avec joie, se lia avec des peintres, pensionnaires de la Villa Médicis, comme Chifflart et Baudry29, et recouvra avec eux la belle humeur qu'il avait perdue en Grèce.

29. Nicolas-François Chifflart (1825-1901) fit à Rome un dessin d'Edmond About jeune reproduit par M. Thiébaut. Paul Baudry (1828-1886) devint un intime d'About et fera plus tard un portrait de son ami assez connu. 18

A Paris, il vit son retour comme une renaissance. Taine, qu'il a retrouvé, écrit: "C'est un plaisir et un encouragement d'être avec lui, tant il est gai, confiant, vivant / "30 Cette confiance dans l'avenir explique sa décision, longuement mûrie à Athènes, de rompre définitivement avec la carrière universitaire: il refuse un poste de professeur de seconde à Mâcon et préfère courir le cachet à l'Institution Jauffret, sauf lorsque cela le gêne pour aller dans le monde. Taine le prudent ne peut s'empêcher de confier à Edouard de Suckau: "Quel papillon / Sera-ce un Rastignac ?"31 About a-t-il donc déjà oublié la Grèce? Ce passage d'une lettre à sa mère, sur les difficultés domestiques de sa soeur, jeune mariée, prouve le contraire: "Aimée est toujours sans bonne. Avanthier nous avons fait les lits nous-mêmes ,. hier soir j'ai servi à table, la serviette sous le bras. L'an dernier, à pareille époque;'je me faisais moucher par Nicolas et je faisais mâcher mes aliments par Pétros. En ai-je assez rebattu l" ( L.M., fol. 102, Paris, 16 octobre 1853). Simple accès de nostalgie juvénile: About clôt un premier chapitre de ses relations conflictuelles avec la Grèce. En rompant avec l'Ecole et l'Université Îl semble avoir échoué, perdu la bataille engagée. Mais il reçoit les honneurs de la guerre: le 25 novembre 1853, dans lq, séance publique de l'Institut, Joseph-Daniel Guigniaut, rapporteur, présente un compte rendu très favorable de son Mémoire sur l'île d'Egine. Déjà Beulé l'avait admiré: "J'aime beaucoup ce mémoire d'About; il aura un succès sérieux; c'est l'oeuvre d'un littérateur et d'un érudit. "32 Guigniaut est encore plus perspicace quand il cite, dans son rapport, l'éloge fait par About des Eginètes - d'hier et d'aujourd'hui -: "La plus intéressante de toutes les ruines qu'on vient étudier en Grèce, c'est

encore le peuple grec." Son commentaire de cette sentence apparemment paradoxale prouve qu'il a très bien senti le "génie" propre d'About: "Nous aimons cette justice rendue à une nation toujours ingénieuse et toujours vaillante, même après les longues éclipses de sa liberté et de sa civilisation... M. About était digne de la prit. "33
lui rendre, lui qui est un vrai fils de la Grèce, par les études et par l'es.

30. Voir Hippolyte Taine, op. cit., "Le critique et le philosophe (18531870", p. 16, Paris, 9 octobre 1853. A Melle Sophie Taine. 31. Ibid., p. 29, Paris, 30 janvier 1854. 32. Voir Beulé, op. cit., p. 66. A rapprocher de l'appréciation de G. Rade t, op. cit., p. 284: "Ce qui plaît, aujourd'hui encore, dans cette improvisation brillante, c'est, sous la vivacité du trait, un bon sens alerte et la justesse, un peu sèche, mais singulièrement aiguë, de la vision. " 33. Voir Archives des Missions, t. 3, 1854, pp. 463-464. 19

Et, quelques mois après, succédant à un mémoire académique érudit, paraissait cette chronique d'actualité brillante, due à la plume d'un "enfant terrible" resté un "enfant grec" : La Grèce contemporaine.

IV. 1854.

About

écrivain:

la

Grèce

vue

de

Paris

en

"Les Soussignés, M. Louis' Christophe François Hachette, agissant au nom et pour le compte de la Société L. Hachette et Cie., Libraires éditeurs Paris, rue Pierre Sarrazin, n014, d'une part. Et Mr. Edmond About homme de lettres, demeurant à Paris, rue de Fleurus, nOl, d'autre part. Sont convenus de ce qui suit. Art. 1er: Mr. About se charge de rédiger pour la librairie de MM. L. Hachette et Cie. un ouvrage dont le titre sera: La Grèce contemporaine et qui contiendra sous une forme aussi attrayante que possible la description des moeurs, des usages, du gouvernement du peuple grec. lLt Grèce contemporaine formem de douze à treize feuilles in 16 conformes pour l'impression à La Russie contemporaine de Mr. Léouzon Leduc.

[...] fait double à Paris le quinze avril mil huit cent cinquante quatre. approuvé récriture L. Hachette. approuvé récriture E. About. "34
Ce contrat, dont j'ai reproduit le début et lafin, marquait le départ de la carrière littéraire d'About comme "auteur-Hachette". A ce titre, il mérite attention. Certes About était revenu de Grèce en France avec de nombreuses notes et une Arcadie en manuscrit35, embryons d'un récit de voyage, mais ilformait aussi beaucoup d'autres projets d'écriture: articles de revues, essai pour un prix de poésie mis au concours par l'Académie, pièce de théâtre36. Son livre sur la Grèce ne prit vraiment corps qu'avec la rencontre de l'éditeur Hachette37. Taine d'ailleurs en
34. Archives Hachette. Dossier "Comptabilité auteurs". T. I, fol. 313. 35. Voir "Documents" II, in fine. 36. Voir Hippolyte Taine..., op. cit., pp. 16, 17, 20. 37. Sur ce point je suis en léger désaccord avec Sophie Basch, Le Mirage grec; La Grèce moderne devant l'opinion française (1846-1946), Editions EKDOSEIS-HATIER, 1995. Dans le chapitre II, consacré à la Grèc~

20

informa aussitôt, le 3 décembre 1853, leur ami commun E. de
Suckau : "About fait un ouvrage sur la Grèce pour Hachette, à cent francs la feuille"38. Neuf mois plus tard, le 31 août 1854, La Grèce contemporaine voit le jour et sa naissance est déclarée par le parrain L. Hachette39. Celui-ci, fondateur en 1826 d'une librairie et maison d'édition de publications destinées à l'enseignement, était devenu en 1852 concessionnaire de la vente des livres et journaux dans les gares du Chemin de fer alors en plein essor. [llança donc "La Bibliothèque des Chemins de fer": 500 volumes prévus, dont la 2ème série "Moeurs et Voyages" - couleur verte - comportait, au 1er janvier 1854, 11 titres (Siam, Afrique, Louisiane etc.) et notamment La Russie contemporaine, 2ème édition. Flairant en About un auteur d'avenir, Hachette lui commanda un volume sur la Grèce, signa un contrat d'abord modeste, puis très favorable (celui qui figure supra), doublant la rétribution initialement prévue et laissant à l'auteur la propriété du livre4o. About, participant à une entreprise éditoriale visant un grand public et protégée officiellement par le contrat de concession41 sut se conformer aux normes correspondantes: pour la forme il contemporaine d'Edmond About (De l"'Enfant grec" à la "Jeune 'Gr~cque"), remarquablement informé et très pertinent, elle écrit: "About avait déjà tout son livre en t2te à son retour en France au milieu de 1853 et n'eut à peu près qu'à rassembler ses brouillons pour l'écrire", p. 81. 38. Voir Hippolyte Taine..., op. cit., p. 23. 39. Dans sa Revue de l'Instruction publique, n022, p. 336: "Publications nouvelles et réimpressions. Grèce (la) contemporaine par Edmond About. ln 16 de 15 feuilles 1/4. Paris, 1854. Chez L. Hachette et compagnie. Prix: 3,50 c." 40. D'après Félix Jahyer, Galerie contemporaine, 1ère série, n °138 (1878 ?), Bibliothèque de l'Institut de France, Fonds About, M S 3984 : "About essayait en vain de placer un livre chez Hachette, lorsqu'au moment de la guerre de Crimée il reçut de lui la commande d'un volume sur la Grèce, à la condition de le livrer avant un mois,. ce traité stipulait en payement une somme de huit cents francs pour huit feuilles, et l'ouvrage restait la propriété de l'éditeur. Mais lorsqu'au terme voulu, About livra la Grèce contemporaine, Hachette, normalien comme lui, et en mesure d'apprécier l'ouvrage, déchira son contrat léonin avant de rien publier et par un autre traité assura au jeune auteur quinze cents francs pour la 1ère édition et pareille somme pour chacune des éditions suivantes, lui laissant en outre la propriété du livre. " 41. Voir Celia Ross, Edmond About, un romancier dans son époque, Thèse dactylographiée pour le Troisième cycle. Bibliothèque de l'Université de Bordeaux, 1982 : "Le seul désavantage de l'auteur était que cette collection tombait sous le régime du colportage, ce qui entraînait une censure stricte." (p. 147).

21

n'eut qu'à laisser libre cours à l'agilité et à la gaieté naturelles de sa plume ,.pour la composition il adopta un plan et une présentation très didactiques (avec chapitres, sous-chapitres et sommaires détaillés) ,. pour le fond il rassembla informations et documentations abondantes et précises (avec statistiques, références aux sources) dans une orientation socio-politique susceptible de rallier un large consensus. Mais si, pour About, La Grèce contemporaine est une publication Hachette, matériellement avantageuse, elle est aussi, et surtout, son premier essai - réussi - d'intégration littéraire et sociale, en tant que chronique brillante d'actualité franco-hellénique. La Grèce d'About aurait pu, en effet, s'intituler actuelle42. Dans le contrat avec Hachette, cité supra, l'épithète "actuelle" figurait dans la rédaction primitive du texte et a été ensuite rayée et corrigée (en marge) par "contemporaine". Simple lapsus calami ? Souci commercial d'harmonisation avec La Russie contemporaine mentionnée comme référence pour l'impression? Les vraies raisons sont ailleurs. Ilfaut donc analyser comment, pourquoi et avec quelles conséquences

La Grèce a été d'abord "actuelle" avant de devenir et rester
contemporaine. Grèce "actuelle" signifiait: Grèce au présent, voire au quotidien, hic et nunc. De fait l'abondance des dates précises dans le chapitre I du livre43, la mise àjour par des notes expressément ajoutées pour la 2ème édition de 185544, l'emploi de la première personne dans le récit, les "choses vues" et les anecdotes prises sur le vif, les dialogues rapportés directement, tout cela peut sembler correspondre à l'attente d'actualité des acheteurs de la "Bibliothèque des Chemins de fer". Barbey d'Aurevilly reprochera d'ailleurs à l'auteur de n'avoir pu "faire mieux 42. n me paraît intéressant de signaler que les titres de plusieurs ouvrages
parus sur la Grèce au XIX.ème siècle témoignent de ce souci

- et

de cette

nécessité - d'actualité. Par exemple Quinet, La Grèce moderne... (1830); Gobineau, Deux études sur la Grèce moderne (1841) ; Grenier, La Grèce en 1863 (1863) ; Thouvenel, La Grèce du roi Othon (1890) ; Deschamps, La Grèce d'aujourd'hui (1892). La remarquable et toute récente édition en grec moderne procurée par Tasos Vournas s'intitule: La Grèce d'Othon, "La Grèce contemporaine (1854)", Athènes, éd. Tolidis, 1990. 43 La Grèce contemporaine: "Le 1er février, je m'embarquais à

Marseille... ,. le 9, je descendais au Pirée" (p. 29). "J'étais si impatient... queje trouvais le 1er mai bien lent à venir" (p. 38). "Le lendemain de mon
retour à Athènes..." (p. 55). 44. Par exemple pour donner les dernières nouvelles sur l'évolution de la situation politique au moment de la crise franco-hellénique: "On m'écrit d'Athènes que..." (p. 147). "D'après les derniers renseignements qu'on m'a rapportés d'Athènes..." (p. 238). 22

qu'un

livre de voyage"45. Ce goût et cette pratique du "petitfait divers"

ont eu deux conséquences: l'image donnée ainsi de la Grèce est, d'une part, restreinte ou superficielle, et d'autre part, grossie, voire déformée. About déclare, en ouverture, qu'il a quitté Paris ''pour aller voir le roi Othon dans sa capitale". Sa Grèce sera donc, souvent,. étroitement citadine, athénienne, et, en vrai parisien, il se moquera de "ce QuimperCorentin glorieux que nous vénérons sous le nom d'Athènes"46. Jeune

libéral passionné de politique, il ne verra les Grecs et leur gouvernement qu'à travers l'image caricaturale d'Othon, "débile fondateur d'une petite monarchie absolue"47. Ce qu'on a appelé le mishellénisme d'About pourrait donc n'être qu'un mélange de myopie "athéno-parisienne" et de "misothonisme". A vouloir être trop
"actue 1"... !

Mais, fort heureusement, La Grèce d'About s;lntitula bien contemporaine, et le fut, au sens plein et large du terme. Allant bien au-delà de l'éphémère et du ponctuel, elle se situe dans une durée historique et s'inscrit dans un espace géographique :ceux d'un pays européen dans le deuxième quart du XIXème siècle, vu par un observateur de tempérament et décrit par un écrivain de talent. En somme un document et un livre d'auteur. Il reste donc à examiner - sans refaire pour
autant le "procès" d'About et de La Grèce contemporaine48

- comment

et dans quelle mesure cette délicate alliance a été réalisée. Une description de pays contemporain se doit d'abord d'être claire. Les termes du contrat l'exigeaient: "les moeurs, les usages, le gouvernement du peuple grec". Le tableau composé par About s'y conforme, par la limpidité de ses grandes lignes. En ouverture il présente un diptyque classique: "Le Pays" (ch.I) et "Les Hommes (ch. II). Il développe ensuite, en les entrelaçant, les deux grands thèmes de la vie privée et de la vie publique: d'une part "La Famille" (ch.IV) et

45. Barbey d'Aurevilly, compte rendu de La Grèce contemporaine dans "Le Pays", 27 septembre 1854 (repris dans Journalistes et Polémistes, Chroniqueurs et Pamphiétaires, Paris, A. Lemerre,o 1895. [XIXème siècle. 2ème série. Les Oeuvres et les Hommes] pp. 63-72). 46. La Grèce contemporaine, p. 85. 47. Voir dans les "Documents", III, la lettre d'About dans le journal grec Le Précurseur. Selon Taine (op. cil, p. 70, à E. de Suckau, 26 juin 1854) : "About termine son Hachette; il voulait finir en conseillant aux puissances de mettre à la porte ce "tonton d'Othon", et de faire gouverner le pays par deux résidents, l'un anglais, l'autre français... Il prend pour épigraphe "Un roitelet pour vous est un pesant fardeau"... Il est toujours Edmond! ". 48. Ce qu'a fait excellemment Sophie Basch, op. laud. 23

"La Religion" (ch. VI), d'autre part ''Agriculture, Industrie, Commerce" (ch. III), "Le Gouvernement et l'Administration" (ch. V), "Les Finances" (ch. VII) et "Le Roi, la Reine et la Cour" (ch. VIII). Il conclut par une vue synthétique de la vie urbaine et de la vie rurale en Grèce: "La Société" (ch.IX). Il faut aussi être complet: on veut tout partager, "avec" nos " contemporains", de ces Grecs d'un "étrange pays"49. About a-t-il vu et décrit toute la Grèce? J'ai signalé les inconvénients de son point de vue, essentiellement citadin, qui réduit les perspectives. Beulé, implicitement, le lui reproche: "Vous voulez observer sérieusement la race grecque? Sortez d'Athènes, parcourez la Grèce à petites journées... : alors vous aurez vu la véritable Grèce et quelque chose de plus que de faux Grecs dans les salons de Paris ou de faux Parisiens dans les salons d'Athènes! "50. About, en effet, a peu voyagé en Grèce: une excursion de trois semaines en Morée, deux brefs séjours à Egine
,.

de

l'Attique il ne connaît que la banlieue immédiate d'Athènes. A sa décharge - partielle - notons qu'en 1852-53 la Grèce était, géographiquement, un tout petit territoire ,. qu'About fit (en simple touriste) les voyages de Corfou et de Smyrne, et qu'en 1860-62 il plaida pour une "grande Grèce"51. Une autre dimension est également absente de La Grèce contemporaine: celle de son passé historique et culturel, à peine évoqué çà et là. Rares sont les mentions des traces laissées par la Grèce antique dans la Grèce moderne, qui avaient, vingt-cinq ans auparavant, passionné Edgar Quinet et constitué la matière de La Grèce moderne et ses rapports avec l'antiquité. De même le passé byzantin, si important pour les Grecs, est occulté ou simplement raillé. Ces lacunes nous paraissent graves, mais, en 1854 La Grèce contemporaine ne pouvait être un guide de voyage en Grèce. La "Bibliothèque des Chemins de fer" réservait cette matière pour une autre collection de "Guides des voyageurs" (couleur rouge), consacrés à des itinéraires français (aux seules exceptions de "Londres" et de "La Belgique"). C'est un peu plus tard, en 1860-61, qu'Hachette fera paraître, dans la
collection des "Guides Joanne"

- ancêtres

de nos

"Guides

bleus"

- un

Itinéraire de l'Orient dont la 2ème partie est consacrée à la Grèce. Le livre d'About y est d'ailleurs abondamment cité et présenté comme une référence indispensable52. 49. La Grèce contemporaine, p. 38. 50. Ernest Beulé, "Athènes et les Grecs modernes", dans La Revue des Deux Mondes, 1855, vol. 10 51. Voir "Documents", III. 52. Voir Sophie Basch, op. laud., pp. 100-103 : "Sans doute n'y a-t-il de meilleur indice que ce premier Joanne pour mesurer l'impact et l'orbite de 24

Livre clair? - Oui, sans doute. Complet? - Pas tout fait, mais... Exact, objectif? - Apparemment non! Que l'on encense La Grèce contemporaine, "cet immortel pamphlet, rançon ironique et vengeresse "53 ou qu'on vilipende "About, le triste About qui a livré au monde un portrait odieusement travesti"54, dans les deux cas la déformation de la satire semble exclure la vérité de l'observation. Mais ne peut-on nuancer cette affirmation? Barbey d'Aurevilly décrit About comme "un pococurante d'attitude, à l'ironie d'un froid... très sincère", auteur d'''un livre de réaction contre la Grèce "55. About en effet s'est voulu ostensiblement voltairien et son tempérament l'a toujours porté vers la dérision et la satire; à 25 ans il avait conservé l'esprit "canularesque" d'un normalien anticlérical et libéral, incapable de résister à l'envie de lancer une saillie contre le gouvernement ou les moines: la "petite" Grècè d'Othon lui offrit ample matière. D'autres "Athéniens" comme Grenier et Daveluy, que G. Radet classe parmi les "satiristes" de l'Ecole, en firent autant56. Faut-il s'en ,offusquer et refuser ce plaisir léger.? Ne peut-pn reconnaître que Le Roi des Montagnes, prolongement romanesque de La Grèce contemporaine, est une oeuvre marquante du Second :empire, au même titre que La Belle Hélène d'Offenbach? "Livre tout de parti pris", dit encore Barbey d'Aurevilly. Peutêtre, mais pas le parti de ce qu'il appelle "l'opinion de tout le monde sur ce pays" qu'il résume en termes protecteurs et déplaisants: ''Après avoir été surfait longtemps dans l'antiquité, le peuple grec a été surfait dans les temps modernes encore davantage. Mais, Dieu merci! ce malheureux peuple a cessé d'être à l'ordre du jour"57. Ce mishellénisme "ordinaire" ne se retrouve pas dans La Grèce contemporaine, même si, comme un miroir, elle "rassemblait" , selon Sophie Basch, "concentrait et, de ce fait déformait, les impressions diffuses du

mishellénisme
d'indépendance"58. et peu indulgentes,

qui

naissait

au

lendemain

de

la guerre

Pour mieux comprendre les critiques, nombreuses qu'About a adressées aux Grecs, il faut étudier la

La Grèce contemporaine et l'importance du rôle qu'elle a joué dans la diffusion de l'image de la Grèce en France". 53. Eugène Lovinesco, Les Voyageurs français en Grèce au XIXème siècle, Paris, 1909, p. 133. 54. Pie"e de Coubertin, Souvenirs d'Amérique et de Grèce, Paris, 1897, p. 123. 55. Barbey d'Aurevilly, op. cil, p. 67 56. Georges Radet, op. cil, pp. 410-412. 57. Barbey d'Aurevilly, op. cil, pp. 69-70. 58. Sophie Basch, op. laud., p. 105. 25

politique extérieure de leur gouvernement au milieu du XIXème siècle et la perception qu'un Français pouvait en avoir. La crise orientale, provoquée par l'effondrement, prévisible depuis 1839, de l'empire ottoman, ainsi que par les rivalités entre la France, l'Angleterre et la

Russie

- les

trois "puissances protectrices"

de la Grèce

- mit

le

gouvernement grec dans une position très difficile, précisément dans les quatre années du séjour d'About en Grèce et de la rédaction de son livre à Paris (1852-1855). La guerre russo-turque (novembre 1853) engendra un autre conflit où les Franco-Anglais s'opposèrent aux Russes: la guerre de Crimée (1854-1855). La Grèce d'Othon, par hostilité naturelle envers la Turquie, se retrouva dans le camp de nos ennemis russes (soulèvements "spontanés" en Thessalie) et dut subir,

en 1854, l'intervention de notre flotte au Pirée et une mise en
surveillance humiliante par la France et l'Angleterre. Aboût, français et patriote, se solidarisa pleinement avec notre action, comme le prouvent de longues citations qu'il fit dans La Grèce contemporaine d'un important article du Moniteur, journal officielde l'Empire, du 14 mai 1854, dans lesquelles il incrimine le gouvernement grec pour sa politique financière, intérieure et extérieure59. Ce nationalis~ un peu cocardier et antihellénique me semble pourtant superfici~l et conjoncturel. Cinq ans après, la situation en Grèce et en Europe ayant évolué, About aura une vision plus exacte et plus généreuse de l'avenir de la Grèce dont il souhaitera sincèrement l'agrandissement territorial et l'affranchissement politique6o. Finalement, l'inexactitude et la
partialité d'About à l'égard de la Grèce

- bien

que

réelles

- n'excluent

pas une sympathie sans illusion: la lucidité est-elle forcément froideur ? Le dernier chapitre du livre, "La Société" (ch.IX), le plus long et le plus riche, me semble le reflet de cette attitude "ambiguë, donc mal comprise"61. La plus grande place y est donnée à l'évocation complaisante du brigandage et de la vie urbaine (les rues d'Athènes, les hôtels, les théâtres, le beau monde) et l'ironie corrosive s'y déploie; mais c'est sur deux longues scènes décrivant la vie rurale en Arcadie qu'About termine: pages très attachantes par le mélange singulier du sourire avec la réflexion sérieuse et même l'émotion. Je ne peux

59. La Grèce contemporaine, p. 192 . 60. Voir "Documents" III, in fine. Je diffère ici de Sophie Basch qui n'y voit que "littérature de circonstance", op. laud., p. 114. 61. Sophie Basch, "Les Français du XXème siècle et la Grèce", dans La Quinzaine littéraire, n0548, 1er-15 février 1990. 26

m'empêcher profonde62.

de citer les dernières

lignes de cette "coupe"

dans la Grèce

"Nous n'avons pas quitté sans regret Kerésova et cet heureux petit coin de l'Arcadie: tout nous y plaisait, le pays et les gens. Le vin même du cru avait une saveur amusante: il nous rappelait les petits vins clairets qu'on boit à Meudon, à Verrières, à Monbnorency et dans tous ces charmants villages où l'on va manger des fraises, cueillir des lilas, rire à gorge déployée et réveiller le Gaulois qui dort sous l'habit noir de tout Français. "
About me semble là tout entier: un "dernier" mot sur le bonheur "à la grecque", accompagné d'un "bon" mot, "à la française" ! Jean-Jacques Rousseau a écrit: "Lecteurs vulgaires, pardonnezmoi mes paradoxes: il en faut faire quand on réfléchit: et, quoi que vous puissiez dire, j'aime mieux être homme à paradoxes qu'homme à préjugés"63. Je crois qu'Edmond About - quoique voltairien - aurait pu souscrire à cette profession de foi. Sa Grèce contemporaine n'est pas exempte de préjugés, mais elle est surtout et profondément. "paradoxale", au sens étymologique

- grec - du

mot.

About

n'hésite

jamais

à heurter, contredire ce qui lui semble doxa, opinion cielle. Ni philhellène ni mishellène : un philhellène fois antiphilhellène - il se moque franchement de ces liers errants"... "cerveaux brûlés qui n'avaient rien
qu'aller mourir en Grèce"64

vulgaire, superfiparadoxal! A la "derniers chevade mieux à faire
les deux

- et

antimishellène

- il

désavoue

enseignes de vaisseau qui, pendant le voyage aller le "désabusaient à qui mieux mieux, avec une verve désolante et faisaient tomber [ses] plus chères espérances"65 - About est lui-même, dans cet apparent sophisme. A la fois homme du logos - le langage du calcul et de la réalité - et du muthos - langage de la fable et de la fantaisie, comme l'étaient, et le sont encore, ces Grecs tIde raison ardente", "qui ont autant de passion qu'il en faut pour mettre en oeuvre ce qu'ils ont
d'esprit ''66.

62. La Grèce contemporaine, p. 271. Antoine Bon, dans son article "Edmond About philheUène" du Mercure de France, n0104, 1er février 1948 a senti aussi, dans ces pages arcadiennes, "une sympathie profon,Je et sincère d'où toute ironie est bannie" (pp. 232-233 J. 63. J.-J. Rousseau, L'Emile, Livre Il 64. La Grèce contemporaine, p. 77. 65. Ibid., p. 30. 66. Ibid., p. 62. 27

CHAPITRE

PREMIER

LE PA YS

I
Idée qu'on se fait de la Grèce. - Deux sceptiques. - Premier coup

d'oeil, qui n'est pas mssurant.-Syra.

..

Le 1er février 1852, je m'embarquais à Marseille sur le Lycurgue; le 9, je descendais au Pirée. L'Orient, qui passe pour un pays lointain, n'est pas beaucoup plus loin de nous que la banlieue: Athènes est à neuf jours de Paris, et il m'en a coûté trois fois moins de temps et d'argent pour aller voir le roi Othon dans sa capitale, que Mme de Sévigné n'en dépensait pour aller voir sa fille à Grignan. Si quelque lecteur veut s'épargner la peine de parcourir ce petit livre ou se donner le plaisir de le contrôler, je lui conseille de s'adresser à la compagnie des Messageries impériales: elle a d'excellentes voitures qui vont à Marseille en trentesix heures, et de fort bons bateaux qui font le voyage de Grèce en huit jours sans se presserl. A Paris, à Marseille et partout où je disais adieu à des amis, on me criait, pour me consoler d'une absence qui devait être longue : "Vous allez voir un beau pays!" C'est
1. La rapidité des transports a fait de tels progrès depuis un an, qu'on peut aller en sept jours du Louvre à l'Acropole. (Note de la deuxième édition. )

aussi ce que je me disais à moi-même. Le nom de la Grèce, plus encore que celui de l'Espagne ou de l'Italie, est plein de promesses. Vous ne trouverez pas un jeune homme en qui il n'éveille des idées de beauté, de lumière et de bonheur. Les écoliers les moins studieux et qui maudissent le plus éloquemment l'histoire de la Grèce et la version grecque, s'ils s'endorment sur leur dictionnaire grec, rêvent de la Grèce. Je comptais sur un ciel sans nuage, une mer sans ride, un printemps sans fin, et surtout des fleuves limpides et des ombrages frais: les poètes grecs ont parlé si tendrement de la fraîcheur et de l'ombre! Je ne songeais pas que les biens qu'on vante le plus souvent ne sont pas ceux qu'on a, mais ceux que l'on désire. Je fis la traversée avec deux enseignes de vaisseau qui allaient rejoindre la station du Levant et l'amiral Romain Desfossés2. Ces messieurs riaient beaucoup de mes illusions sur la Grèce: l'un d'eux avait vu le pays; l'autre le connaissait aussi bien que s'il l'avait vu : car chaque carré d'officiers, à bord des bâtiments de l'Etat, est un véritable bureau de renseignements où l'on sait au juste les ressources, les distractions et les plaisirs que peut offrir chaque recoin du monde, depuis Terre-Neuve jusqu'à Tahiti. Dans nos longues promenades sur le pont, mes deux compagnons de voyage me désabusaient à qui mieux mieux, avec une verve désolante, et faisaient tomber mes plus chères espérances comme on gaule des noix en septembre. "Ah! me disaient-ils, vous allez en Grèce sans y être forcé? Vous choisissez bien vos plaisirs! Figurezvous des montagnes sans arbres, des plaines sans herbe, des fleuves sans eau, un soleil sans pitié, une poussière sans miséricorde, un beau temps mille fois plus ennuyeux que la pluie, un pays où les légumes poussent tout cuits, où les poules pondent des oeufs durs, où les jardins n'ont pas
2. Desfossés, Romain Joseph (1798-1864), de la marine de 1849 à 1851. amiral français, ministre

30

de feuilles, où la couleur verte est rayée de l'arc-en-ciel, où vos yeux fatigués chercheront la verdure sans trouver

même une salade où se reposer! .
Il

C'est au milieu de ces propos que j'aperçus la terre de Grèce. Le premier coup d'oeil n'avait rien de rassurant. Je ne crois pas qu'il existe au monde un désert plus stérile et plus désolé que les deux presqu'îles méridionales de la Morée, qui se terminent par le cap Malée et le cap Matapan. Ce pays, qu'on appelle le Magne, semble abandonné des dieux et des hommes. J'avais beau fatiguer mes yeux, je ne voyais que des rochers rougeâtres, sans une maison, sans un arbre; une pluie fine assombrissait le ciel et 'la terre, et rien ne pouvait me faire deviner que ces pauvres grandes pierres, si piteuses à voir dans les brouillards de février, resplendissaient d'une beauté sans égale au moindre rayon de soleil. La pluie nous accompagna jusqu'à Syra, sails ~outefois nous dérober la vue des côtes; et je me souviens même qu'on me fit voir à l'horizon le sommet du Taygète. La terre paraissait toujours aussi stérile. De temps en temps on voyait passer quelques misérables jardins, sans vergers, sans tout cet entourage de verdure et de fleurs qui couronnent les villages de France. J'ai connu bon nombre de voyageurs qui avaient vu la Grèce sans quitter le pont du bateau qui les portait à Smyrne ou à Constantinople. Ils étaient tous unanimes sur la stérilité du pays. Quelques-uns avaient débarqué pour une heure ou deux à Syra, et ils avaient achevé de se convaincre que que la Grèce n'a pas un arbre. J'avoue que Syra n'est pas un paradis terrestre: on n'y voit ni fleuve, ni rivière, ni ruisseau, et l'eau s'y vend un sou le verre. Le peu d'arbres qu'elle nourrit dans ses vallées, loin du vent de la mer, ne sont pas visibles pour le voyageur qui passe; mais il ne faut pas juger l'intérieur d'un pays d'après les
côtes, ni le continent d'après les îles.

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II
Le brillant Antonio.- L'Attique au mois de février. - Le ciel et la mer. - Le Pirée et la route d'Athènes.

Dans la rade de Syra, on nous fit quitter le Lycurgue, qui continuait sa route vers Smyrne, et l'on nous embarqua sur un autre bateau de la compagnie, l'Eurotas, qui devait nous déposer au Pirée. Je me préparais à passer d'un bord à l'autre, et je m'expliquais de mon mieux, c'est-àdire fort mal, avec le batelier grec qui allait transporter mes bagages, lorsque je m'entendis appeler en français par une voix inconnue. Un homme de quarante ans, de bonne mine, l'air noble, et couvert de vêtements magnifiques, s'était approché du Lycurgue dans un bateau à quatre rameurs: c'était lui qui, d'un ton plein de dignité, demandait au capitaine si j'étais à bord. Ce seigneur portait un si beau bonnet rouge, une si belle jupe blanche; il avait tant d'or à sa veste, à ses guêtres et à sa ceinture, que je ne doutai pas un instant qu'il n~ fût un des principaux personnages de l'Etat. Mes deux officiers de marine prétendaient que le roi, informé des sentiments d'admiration que je nourrissais pour son royaume, avait envoyé au-devant de moi son maréchal du palais, tout au moins. Lorsque ce gentilhomme fut arrivé jusqu'à moi et que je l'eus salué avec tout le respect que je devais à son rang, il me remit courtoisement une lettre pliée en quatre. Je lui demandai la permission de lire et je lus: "Je vous recommande Antonio; c'est un bon domestique qui vous épargnera les ennuis de la barque de la douane et de la voiture." Je m'empressai de confier mon manteau à cette grandeur déchue qui me servit fidèlement pendant dix ou douze heures, fit transporter mes bagages et ma personne, se chargea de corrompre, moyennant un franc, la facile vertu 32