La guerre des esprits en Ouganda 1985-1996

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296343702
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La Guerre des esprits en Ouganda
le mouvement du Saint-Esprit d'Alice Lakwena (1985-1996)

Ouvrage traduit avec le concours du Centre national du Livre, Paris et de Inter Nationes, Bonn

Couverture de Fritz Heubach
(Ç)Trikster Verlag München 1993 (Ç)Heike Behrend (Ç)L'Harmattan pour la traduction française, ISBN 2-7384-5576-X

1997

Heike Behrend

La Guerre des esprits en Ouganda
Le mouvement du Saint-Esprit.d'Alice Lakwena ( 1985-1996)
préface de Claude Meillassoux

traduit de l'allemand par Olivier Barlet et Jutta Lossos

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y ] K9

Collection: " Etudes africaines

- Alfred BOSCH, Nelson Mandela - Le dernier titan. - Ambroise KOM, Éducation et démocratie en Afrique - Le temps des illusions. - ATANGANA, Éducation scolaire au Cameroun. - Claude RA YNAUD, Sociétés d'Afrique et Sida. - Thibaut MOURGUES, Les Ethiopiens. La Misère et la Gloire. - Fweley DIANGITUKW A, Qui gouverne le Zaïre? La république des copains. Essai.- Fabien EBOUSSI BOULAGA, La démocratie de transit au Cameroun - Jean-Pierre LACHAUD, Lesfemmes et le marché du travail urbain en . Afrique subsaharienne. - Olivier MEUNIER, Dynamique de l'enseignemennt islamique au Niger. - Olivier MEUNIER, Les routes de l'Islam. Anthropologie politique de l'islamisation de l'Afrique de l'Ouest en général et du pays Hawsa en particulier, du VIlle au XIXe siècle.

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Remerciements
Je voudrais remercier J. C. Winter et Gert Spittler de Bayreuth pour leur aide et leur soutien; ainsi que le département de recherches «Identités africaines» de l'Université de Bayreuth qui par son généreux soutien a rendu possible ce travail. Merci à Hans-Jürgen Greschat, Karl-Heinz Kohl, Fritz Kramer, Ute Luig, Claude Meillassoux, Louise Pirouet et Catherine Watson pour leurs avis et leurs conseils. Je tiens à citer aussi Michael Twaddle et Holger Bernt Hansen, qui, par les séminaires qu'ils ont organisé à Roskilde, ont créé un forum où les principaux thèmes de ce travail ont été débattus. Merci pour leur soutien à Gulu à la famille Lubwa, Mike Ocan, R. M. Nono~ Andrew Adimola et Caroline Lamwaka, ainsi qu'à .Kampala J. P. Ocitti qui m'a utilement conseillé. Sans l'amitié et l'aide de Alja Epp-Naliwaiko, Rainer Epp et Maria Fischer à Kampala ainsi que de Gennaro Ghirardelli et Ute Roschenthaler à Berlin, ce texte n'aurait pu voir le jour. Je tiens également à remercier tous ceux dont je ne peux citer les noms ici mais qui m'ont considérablement aidé par les entretiens qu'ils m'ont accordés. Mes remerciements vont tout particulièrement à Dan Mudoola pour son aide et son amitié sans lesquelles mon travail ethnographique en Acholi n'aurait pas été possible. Il est mort le 22 février 1993 à Kampala des suites d'un attentat. Ce livre lui est dédié.

7

Préface
Il n'est plus possible aujourd'hui pour les ethnologues d'ignorer le sort fait aux paysanneries du Tiers Monde dans le cadre des luttes qui s'y mènent. Il n'est pas possible d'arrêter l'enquête au seuil des transformations et des ravages qu'elles subissent sous l'effet des politiques de violence qui leur sont infligées. Parallèlement, il est indispensable de comprendre quels types de sociétés se fondent sur les organisations armées ou les constructions religieuses qui se créent, dans les deux camps, pour mener ces luttes. L'ouvrage de Heike Behrend répond à cette exigence contemporaine. Comme elle l'écrit, elle traite d'une ethnologie liée "à la destruction, à la souffrance et à la mort". Non par goût, bien sûr, mais parce que les circonstances du terrain se sont imposées à elle et parce qu'elle les a assumées. Loin de chercher à reconstruire une réalité ethnologique perdue, elle a pris les risques, réels, de s'impliquer dans des événements qui constituaient la réalité ethnologique du moment. Une ethnologie imbriquée, mouvante, cruelle et dangereuse pour laquelle il existe encore peu de repères et qui se situe ici sur deux registres: celui de la guerre et de la militarisation des rapports sociaux et celui de la religion qui, en voulant 9

s'opposer à l'armée sur le plan moral, en emprunte les codes, la discipline et lui accorde une idéologie. Les événements qui se passent dans le' nord de l'Ouganda, en pays Acholi, ont leur spécificité historique

que l'auteur relève avec pertinence. Il ne peut être question
de les ignorer. Mais le travail de Heike Behrend est trop riche, trop neuf et trop pénétrant pour qu'il ne serve pas à nourrir une réflexion d'un caractère plus général. La guerre et la militarisation des rapports sociaux. L'indépendance politique des pays africains a été presque partout relayée par la mise en place de nouvelles formes de pouvoir destinées à perpétuer l'emprise des grandes puissances sur le continent. Jouant sur les nécessités d'un développement que la colonisation avait gravement compromis, l'aide économique et l'assistance technique ont été les moyens de rétablir, puis de maintenir une tutelle politique qui perdure jusqu'à nos jours. L'élimination des hommes politiques africains attachés à la construction d'Etats véritablement indépendants, la promotion de politiciens et d'officiers corruptibles, se sont accompagnés d'une campagne de dépolitisation de la population. Le recours presque général à une politique répressive pour imposer les ajustements structurels et l'encouragement concomitant apporté aux dictatures civiles ou militaires sous prétexte de stabilité, ont partout créé localement un vide politique. Celui-ci est particulièrement aigu dans les campagnes où l'imposition des modèles de représentation démocratique à l'occidentale réduit 'la politique' à l'image lointaine d'un chef d'Etat plus ou moins mythique et gratifié de bonnes intentions mais qui serait mystérieusement paralysé par son entourage. L'absence d'expression politique, c'est-àdire l'impossibilité pratique pour une collectivité locale JO

d'exprimer ses problèmes civiques et d'en discuter, se traduit généralement soit par des solutions individualistes (recours à la divination ou à la sorcellerie) soit par l'adhésion candide à des leaders tribalistes ou à des sectes. Au prétendu désordre de la politique des partis, se substitue ainsi, de manière latente, puis ouverte, un chaos conflictuel interminable et sanglant, nourri non plus d'opinions, mais de valeurs irréductibles. Le contrôle politique des pays africains passe encore par celui des populations paysannes. Celles-ci, en effet, dans la mesure où elles disposent encore de terres, constituent la base logistique indispensable de toutes les formes d'insurrection. C'est d'elles que proviennent leurs ressources alimentaires. Même dépourvues de terre, c'est en leur sein que se recrutent les armées comme les mouvements de résistance. Bien avant que Mao Dsedong ait expliqué que l'armée du peuple vivait dans le milieu paysan "comme un poisson dans l'eau", les pouvoirs gouvernementaux avaient compris que la politique de la "terre brûlée" était le moyen le plus efficace de priver les insurgés de leur base humaine et matérielle. Mais la politique de la terre brûlée, sans qu'on y renonce complètement en raison de son efficacité terrible et exemplaire, ne peut être généralisée sans priver aussi le pouvoir de toute base politique dans les campagnes. Il vient toujours un moment où, après les massacres, il est indispensable de placer la population sous un contrôle d'autant plus attentif que les mouvements de résistance sont proches d'elle. Les puissances impérialistes disposent aujourd'hui, pour discipliner les populations, d'une longue expérience qui a procédé d'affrontements de plus en plus nombreux, de plus en plus puissants avec des paysanneries de mieux en mieux organisées et encadrées. Elle procède aussi de l'étude, par les experts des agences spécialisées (CIA, 11

BOSS, MOSSAD, etc.) des ouvrages militants, à commencer par ceux de Mao Dsedong, Giap, Gueyara, Cabral, etc. Les mesures appliquées par les gouvernements répressifs s'appuient sur les ens.eignements tirés de la politique des experts militaires américains au Vietnam, auxquelles sont venues s'ajouter les modalités de confinement et de ségrégation applicables à des populations nombreuses, apprises de l'apartheid sudafricain, ainsi que les expériences du gouvernement israélien dans les territoires palestiniens occupés.1 Ce sont des conseillers de ces trois pays que l'on a trouvés ces dernières décennies dans la plupart des zones où des armées gouvernementales affrontent des guérillas. Ces conseillers ont élaboré, avec les gouvernements et surtout les armées locales, une doctrine qui vise à modifier profondément les structures et les idéologies paysannes en s'attaquant directement au processus de reproduction sociale et culturelle des populations sous contrôle. L'armée, lorsqu'elle a charge de la conception et de l'application de cette politique, se fait assister dans cette tâche par des organisations à prétention religieuse et caritative, souvent seules autorisées à pénétrer dans les zones sous contrôle militaire, et qui contribuent à inculquer aux populations de nouvelles normes sociales et morales aptes à les conditionner idéologiquement. On voit ainsi, sur de nombreux fronts, des armées investies de la capacité formidable de façonner une fraction majeure de la société selon des normes capables d'en assurer la docilité totale, docilité susceptible d'être

1. La France, une des principales puissances néocoloniales, agit ~urtout par le truchement d'un organisme non-officiel baptisé 'Cellule Elysée', largement resté sous l'influence d'un conseiller ami de de Gaulle, Jacques Foccard, aujourd'hui décédé mais qui inspire encore une politique ultra-paternaliste de corruption délibérée ou d'assassinat d'hommes d'Etats africains pour sauvegarder la présence française en Afrique, face au 'péril anglophone'. 12

présentée comme la manifestation de son adhésion aux autorités auxquelles elle est soumise. Les premières mesures sont d'essayer d'isoler les populations des mouvements d'insurrection. La terreur est mise en œuvre par la pratique de massacres exemplaires dans les localités accusées d'avoir eu des contacts avec des mouvements subversifs. Elles visent à démontrer que ces contacts sont mortels et que I'horreur est indissociable de la présence de l'insurrection sur laquelle on en rejette la responsabilité. La peur de l'armée se transforme alors en une peur de la guérilla: pour parer à sa propre violence, l'armée ne laisse aux paysans d'autre recours que de résister activement à la guérilla. Par la terreur qu'elle exerce sur les populations toujours accusées d'être complices des rebelles, l'armée se pose comme la protectrice la plus efficace contre elle-même, plus efficace que la protection de la guérilla. Dans des cas maintenant trop nombreux, les mouvements de guérilla, lorsqu'ils ne s'embarrassent pas de scrupules quant à la nature des moyens employés, ripostent par ce même procédé, punissant les paysans d'avoir aidé les gouvernementaux, entraînant un enchaînement irrémédiable de massacres des communautés paysannes. Conditionnés par la peur, les paysans survivants, ainsi que ceux des autres villages informés de ces violences, peuvent être alors déportés par les armées gouvernementales dans des agglomérations conçues pour les isoler et les placer sous surveillance. De telles déportations réalisent d'emblée l'expropriation de fait de ces paysans, séparés non seulement de la terre, leur principal moyen de production et de survie, mais aussi de leurs sites ancestraux auxquelles ils ne peuvent plus accéder que dans des conditions restrictives. La dépossession des moyens de production agricole et la dépendance paysanne envers un approvisionnement extérieur ou fourni par l'armée, entraîne sa fragilisation 13

sociale. Une fois séparée de ses conditions matérielles d'existence, la paysannerie est vulnérable aux manipulations idéologiques associées aux conditions de survie qui lui sont imposées. L'ancienne pola~isation autour du chef de famille masculin, perçu comme le pourvoyeur de la nourriture, disparaît. Privé de sa fonction économique et social, il n'a d'autre issue pour conserver son prestige que de s'engager dans l'un ou l'autre camp armé. Il en sera de même de ses enfants. L'essentiel des tâches domestiques comme du travail prestataire retombe sur les femmes et les jeunes filles. Aucune nouvelle infrastructure économique familiale ne se substitue aux communautés domestiques. Les relations sociales se nouent et se dénouent dans l'indifférence, sinon 1'hostilité, des autorités qui ne souhaitent pas l'établissement de liens affectifs susceptibles de rendre plus difficiles les déportations, les arrestations, les exécutions. Aucun système répressif ne disparaît sans laisser de traces darls les mentalités. Ces hommes, ces femmes et ces enfants, soumis au chantage alimentaire et à ses conséquences sociales, seront nombreux à figurer, sans qu'on y prenne garde, parmi la cohorte immense des invalides de guerre, à la charge économique future des peuples qui en sont aujourd'hui victimes. La guerre de guérilla accorde aux armées gouvernementales une position très différente de celle qu'elles occupent en cas de guerre nationale contre un autre Etat. Dans une guerre nationale, le gouvernement civil dont dépendent les armées étant complètement impliqué dans l'issue du conflit, il exerce sur ses militaires un contrôle pressant. Il exige de son état-major des victoires qui puissent le placer dans une situation de négociation favorable envers un ennemi étranger bien identifié. Les autorités politiques se tiennent aux aguets de 14

la situation militaire pour saisir ce moment. En outre, l'armée étant composée en majorité de recrues, la population civile est également très impliquée dans le cours et l'issue des opérations militaires. Lorsqu'à l'inverse, l'Etat s'oppose à une fraction de la nation et plus particulièrement à la paysannerie, le conflit est d'un autre ordre que lorsqu'il s'oppose à un Etat ennemi. La "guerre" anti-guérilla offre aux armées nationales des conditions nouvelles d'implications politiques qui recèlent de graves dangers tant pour la population que pour le pouvoir civiL Les opérations ressortent plus de la police que de la guerre et le pouvoir n'envisage pas a priori de négociation avec les parties adverses. Au contraire, il considère que ces 'rebelles', en s'insurgeant au sein de la nation, ont perdu toute légitimité politique et que ce serait la leur reconnaître que d'accepter de discuter avec eux. Les opérations de répression armée sont donc pensées comme devant aller jusqu'à leur terme, c'est-à-dire l'écrasement de la rébellion, par l'extermination ou la capture. Le pouvoir civil, une fois qu'il a déclenché l'arme militaire dans ces conditions répressives, n'a plus de raisons politiques pour intervenir jusqu'à l'achèvement de l'opération. Il est d'autant plus enclin à laisser de ce fait l'initiative aux états-majors. On conçoit dès lors les avantages que présentent pour une armée gouvernementale ce type d'opération: initiative presque totale des militaires sur le terrain en matière de stratégie et de tactique; peu ou pas de contrôle de la part des autorités civiles; démarcation d'un territoire rebelle soumis légitimement à une juridiction strictement militaire et dont est écartée toute autre instance politique ou civile. La guerre aux populations paysannes offre aux armées professionnelles des avantages spécifiques. Sur le plan de l'affrontement, les dangers sont réduits au minimum. L'armée dispose généralement d'un armement techniquement supérieur à celui de la guérilla et surtout 15

des populations civiles considérées a priori comme complices. Elle peut, par l'artillerie, ou l'aviation, attaquer en se tenant hors de portée de ses opposants (mais sans être capable de cibler proprement, donc en causant presque inévitablement de grosses pertes parmi les civils). Sur le terrain, la population réprimée est utilisée comme force supplétive contre la guérilla; elle sera chargée de missions de surveillance ou même placée aux avant-gardes, sans am1es appropriées puisqu'elle est suspecte. L'armée, en s'appuyant sur la prétention de la guérilla à représenter la paysannerie, provoque et entretient une confusion continue entre guérilleros et paysans. Grâce à cette confusion, les massacres des populations civiles passent facilement pour d'héroïques actions militaires contre des 'rebelles'. Cette confusion permet aussi aux militaires de grossir l'importance réelle des effectifs ennemis, donc de justifier leurs demandes répétées de renforts, de troupes et de moyens supplémentaires ainsi que le "prolongement indéfini des opérations de répression. Cette' guerre' contre des populations désarmées et apeurées, présente peu de risques pour les troupes (et moins encore pour les officiers). Elle contribue par contre au renforcement du pouvoir de l'armée au sein des instances nationales. Les militaires ne souhaitent gagner que des batailles, pas la guerre. La fin des hostilités représente pour le militaire la fin de sa raison d'être, comme celle d'espérer un avancement. Elles entraîne pour l'armée la disparition de sa plate-forme politique. L'armée professionnelle, trouvant dans la guerre aux civils le moyen facile d'affirmer et de perpétuer son existence, elle cherchera à prolonger activement sa fonction en éloignant sans cesse les objectifs qui lui sont assignés, quitte à renforcer l'hostilité de la paysannerie par des mesures brutales et répétées. Cette prolongation ne pourrait trouver son terme, en tout état de cause, que dans une négociation impossible avec des adversaires que l'on récuse. 16

Du côté de la guérilla, une situation symétrique se crée qui contribue aussi au prolongement du conflit. L'esprit militaire s'insinue parmi les 'partisans', poussant à la constitution d'une hiérarchie galonnée, à une division sociale au sein de la guérilla, menant à la préfiguration d'un pouvoir politique bureaucratique en cas de victoire. Le personnel dirigeant de la guérilla tend, après une certaine durée des hostilités, à se figer dans un corps social plus soucieux de cristalliser son pouvoir qu'à atteindre les objectifs prévus. A partir du moment où un corps de cadres militaires tend à exister politiquement pour luimême, son attitude vis-à-vis de la paysannerie se modifie. Dans un premier temps, comme le recommandait Che Guevara, la guérilla cherche à vivre de la production paysanne sans compromettre le ravitaillement de la population. Mais en dehors de cette mention, on ne trouve guère, chez aucun théoricien de la guérilla, de préoccupations quant aux conditions pratiques de la production vivrière domestique. Il leur semble acquis que les paysans disposent toujours d'un surplus dont ils peuvent faire bénéficier des troupes vivant parmi eux. Ces troupes par contre, comme l'explique aussi le Che, étant occupées à des tâches multiples et souvent en déplacement, ne peuvent produire elles-mêmes leur nourriture, sauf dans des conditions particulières. Ainsi l'effectif des guérilleros est-il limité par la productivité agraire des paysans, celle-ci étant aggravée conjoncturellement par les variations climatiques et les dégâts aux cultures commis délibérément par les troupes gouvernementales. Les effectifs de la guérilla augmentant, il arrive un point où la pression exercée sur la production agricole vivrière paysanne devient trop forte: les difficultés d'approvisionnement sont mises au compte de la mauvaise volonté des paysans; les rapports se durcissent entre eux et la guérilla; celle-ci cherche à imposer des 17

prestations. Les rapports volontaires, qui ont pu exister au début de l'insurrection, deviennent coercitifs. Si, pour éviter une trop forte pression sur la population, la guérilla se déplace vers d'autres zones, elle se prive des liens qu'elle avait noués localement avec les paysans; elle doit faire accepter sa présence ailleurs. La nature des relations entre la guérilla et le milieu paysan qu'elle prétend représenter prend une tournure autoritaire: les combattants imposent des prestations en nature, en travail, la mobilisation des jeunes, une discipline, etc. A un certain point, l'armée gouvernementale prend prétexte d'exactions commises par la guérilla pour 'libérer' les paysans. Il y a donc une logique de l'exclusion et de la subordination de la paysannerie dans ce processus de guerre si celui-ci n'aboutit pas dans des délais limités. Aujourd'hui, les situations suscitées par les actions armées s'aggravent encore: les guérillas cèdent la place à des bandes armées qui se drapent dans des défroques idéologiques et empruntent un discours révolutionnaire pour se donner une façade honorable ou obtenir des appuis politiques. L'utilisation par les grandes puissances de bandes mercenaires soudoyées se faisant passer pour des guérilleros se généralise. Dans d'autres cas, il s'agit soit de business crapuleux usant des armes comme moyens de faire des affaires, soit de factions ou de cliques visant à la conquête violente du pouvoir à des fins mercantiles. Marchands d'armes et trafiquants de drogue s'y rencontrent et mènent entre eux, par bandes mercenaires interposées, des guerres dont les populations civiles sont les premières et souvent les seules victimes. Une société sud-africaine de tueurs armés loue aujourd'hui ses services et ses tueurs à quiconque peut en assumer le coût. Les guerres vénales s'installent ainsi aux extrêmes de l'économie de marché et de la radicalisation politique d'une concurrence sans loi. 18

Les populations qui endurent des circonstances aussi t~agiques sont abandonnées par ceux-là mêmes qui se targuent de représenter la loi et l'ordre. Leur recours à toute les-formes de protection, même les plus improbables, qui restent à leur portée, est d'autant plus ardent qu'il est désespéré. Le recours aux esprits Le mouvement du Saint-Esprit que nous décrit Heike Behrend est une autre réponse aux désordres de la répression néo-coloniale. Placé sous l'égide du surnaturel, il en manifeste à la fois les élans et les dérives totalitaires. Il témoigne aussi des capacités organisationnelles et idéologiques de populations rurales livrées à elles-mêmes dans des situations de crises sociales aiguës. Sans être un exemple, c'est un sujet essentiel de réflexion sur le développement politique de l'Afrique. Depuis la révolution de palais de Milton Obote en 1969, les populations rurales d'Ouganda n'ont connu que des régimes autoritaires, dont la violence culmina sous la dictature militaire d'Idi Amin Dada (1971-78) qui supprima tous les partis. La chute d'Idi Amin affecta plus particulièrement le pays Acholi où s'était recrutée la majorité de ses troupes. Débandés et renvoyés chez eux, mais soucieux de vivre comme ils l'avaient appris sous les armes et incapables de retourner à l'agriculture, les exsoldats d'Idi Amin se livrèrent à tant d'exactions que leur présence devint bientôt catastrophique. Ni les autorités traditionnelles, ni les Eglises établies, chrétiennes ou musulmanes, ne parvinrent à juguler ce "lumpenmilitariat". Dans ce désordre, les règlements de comptes vengeurs et homicides se multiplient et, en contrepoint, le recours grandissant à la sorcellerie. L'apparition du mouvement prophétique d'Alice représente une tentative 19

de moraJisation d'une société fortement dégradée. L'intention morale et pacifiante est, en effet, très présente au début du mouvement. Cependant la réintégration de la soldatesque posa des problèmes du même ordre et de même intensité, à l'échelle du pays acholi, que ceux, autrefois en Europe des Grandes Compagnies. Le Mouvement du Saint Esprit d'Alice eut recours en définitive aux mêmes solutions: l'embrigadement des soldats perdus dans une nouvelle armée qu'il fallut tôt ou tard mener au combat en une sublimation de la guérilla. D'où ce mélange de commandements religieux et de discipline militariste que charrie la doctrine prêchée par la secte. Les miracles et la foi suppléent à un armement au départ déficient, mais réel néanmoins, provenant des déserteurs ou d'attaques sur les troupes régulières. A bien des égards la religion nouvelle est une expression sophistiquée de pratiques anciennes dont en particulier la possession, devenue prophétisme, assortie d'érudition biblique. Nous voyons naître un panthéon hétéroclite recrutant des personnages souvent contemporains mais lointains, dont Lakwena, chez qui l'on reconnaît un EspritSaint. Autour de cet Esprit gravite un triumvirat charnel qui s'en fait l'annonciateur. L'Esprit se manifeste par la bouche d'Alice, une jeune femme dont il est difficile de mesurer l'implication personnelle, comaquée qu'elle est par un père sourcilleux. Les 74 langages incompréhensibles dans lesquels elle s'exprime doivent être traduits par un clerk constamment à ses côtés. D'étranges phénomènes (comme par exemple, la prophétesse condamnée à être battue par l'Esprit dont elle serait le porte-parole, ou l'Esprit lui-même réprimandé par une des instances de la secte) laissent présumer des conflits et des jeux d'influence entre ces personnages. Il n'en reste pas moins que l'effort organisationnel des protagonistes, tant sur le plan militaire que sanitaire ou judiciaire, est impressionnant. Quand bien même on y 20

relève l'imitation et souvent le dévoiement d'institutions occidentales, leur transposition délibérée dans le. milieu rural africain par les intéressés eux-mêmes est, en soi, un cas instructif de prise en main par elle-même d'une société blessée. Bien qu'assimilable à d'autres manifestations de moindre envergure, elle est à cette échelle, encore assez rare. Elle aide à comprendre un processus de 'modernisation' adapté et accepté localement. Beaucoup d'autres enseignements pourraient être tirés de cette étonnante leçon d'ethnographie pratique, attentive et pénétrante, que nous donne Heike Behrend. Car le cas évoqué ici est voué à se reproduire ailleurs. En dehors des spécificités historiques ougandaises qui en constituent le contexte national et local, l'affaire de la secte du Saint-Esprit est aussi le produit du néocolonialisme international qui n'a pas cessé de sévir dans tous les pays dépendants.l Or l'effet de cette politique se manifeste par des conflits de plus en plus nombreux et de plus en plus violents dont les populations civiles et paysannes sont l'enjeu. Le mouvement d'Alice, bien qu'il s'appuie sur la plus vieille supercherie du monde et bien qu'il ait mal tourné, témoigne néanmoins par ses efforts organisationnels, d'un ressort civique des populations acholi qui méritait d'être souligné. Paris, le 22 février 1997 Claude Meillassoux Directeur de Recherche hone au C.N.R.S.

1. Il existe plusieurs prophétesses appelées Alice en Afrique Orientale, et des mouvements analogues ayant leurs propres rites, mais semble-tH assez peu d'échanges entre eux. 21

1.Les soucis d'une ethnologue
Le mouvement Holy Spirit lancé par Alice Lakwena En août 1986, une jeune femme nommée Alice Auma, originaire de Gulu, se mit à réunir en Acholi une armée qui prit le nom d' Holy Spirit Mobile Forces (Holy
Spirit Mobile Forces

- les Forces

mobiles du Saint esprit).}

On m'a expliqué sur place qu'elle le fit sur l'ordre d'un esprit chrétIen nommé Lakwena dont elle était le médium spIrituel. En dehors de cet esprit, Chairman (responsable) et Chief in Command (maître d'oeuvre) du mouvement, elle fut également possédée par d'autres esprits comme Wrong Element des Etats-Unis, Ching Po de Corée, Franco du Zaïre, quelques combattants islamiques et un esprit acholien répondant au nom de Nyaker. Ce furent ces esprits qui menaient la guerre et c'était en eux que l'entreprIse puisait sa légitimation surnaturelle. Dans un contexte de menace extrême, tant interne qu'externe, Alice débuta une guerre contre le mal. Il était à
la fois ennemi extérieur nationale)

National Resistance Army (NRA, Armée de la Résistance impurs, de sorciers. En novembre 1986, Alice s'installa à Kitgum et reçut 150 soldats d'un autre mouvement de résistance luttant également contre le gouvernement, l' Uganda Peoples' Democratic Army (UPDA, Armée démocratique du Peuple ougandais). Grâce à un rituel d'initiatIon cOlnplexe, elle lava du mal ces soldats et leur enseigna ce
1. On trouvait également l' appelation Holy Spirit Movement (mouvement de l'Esprit Saint). Par la suite, j'utilise synonymiquement ces deux noms. Les observateurs appelèrent aussi les membres de l'armée" Ies Lakwena". 23

-

l'armée

du gouvernement,

la

- et

ennemi intérieur sous la forme de soldats

qu'elle appelait la Holy Spirit Tactics (straté~ie du Saint esprit), un mode de combat particulier invente par l'esprit Lakwena. Elle communiqua une série d'interdits prenant le nom de Holy Spirit SaJety Precautions (Précautions de sûreté du Saint esprit), également indiquées par l'esprit Lakwena. Avec ces 150 soldats, elle commença à la fin novembre à attaquer différents postes de la NRA stationnés en Acholi. A la vue des succès qu'elle remportait et de son aptitude à gagner la sympathie d'autres couches de la population en dehors de l' Acholi, se joignirent à elle non seulement des soldats issus d'autres mouvements de résistance mais aussi des paysans, des écoliers, des étudiants, des professeurs, des hommes d'affaire, un ancien ministre et un certain nombre de jeunes filles et de femmes. Les Holy Spirit Mobile Forces marchèrent de Kitgum vers Lira, Soroti, Kumi, Mbale, Tororo et jusgu'à Jinja où elles perdirent à la fin octobre 1987 les bataIlles décisives. Alice dut fuir au Kenya où elle trouva l'asile politique. Ces défaites ne marquèrent cependant pas la fin de la guerre au nord de l'Ouganda, car l'esprit Lakwena n'abandonna pas: il s'empara du père d'Alice qui continua le combat avec le reste des soldats des Holy Spirit Mobile Forces mais se rendit dès 1989 à la NRA et d'un jeune homme nommé Joseph Kony qui poursuit encore aujourd'hui en Acholi la lutte contre la NRA. Mass media et feedback Lorsque je débutai mon travail en 1987, aucun livre ni article de collègues etlmologues ne mentionnait l'objet de mon étude, le mouvement Holy Spirit (MHS) d'AlIce Lakwena. Le discours scientifique ne l'avait pas encore appréhendé. Je n'eus cependant pas le privilège d'écrire le premier texte sur le mouvement car les média s'en étaient déjà emparés. Ce n'est pas le fait qu'en 1986, une jeune femme de l'Acholi, au nord de l'Ouganda, monte une armée parce qu'un esprit saint chrétien répondant au nom de Lakwena le lui avait ordonné qui fit l'événement. C'est lorsqu'elle infligea dans certaines batailles - notamment celle qui se déroula près de Corner Kilak - des pertes sévères à l'armée gouvernementale et se mit à marcher sur la capitale 24

Kampala que s'empara d'elle une presse nOlI seulement locale mais aussi internationale qui élabora les images et les stéréotypes qui allaient déterminer le discours sur le MHS. Les tItres de la presse locale autant qu'internationale présentèrent Alice comme une prêtresse rebelle ou vaudou, une sorcière, une prophete,une ancienne prostituée, une future reine de l'Ouganda ou une Jeanne d'Arc dans la bourbier ougandais (Jeanne d'Arc fut elle aussi appelée sainte ou prophète et vue par ses ennemis comme une prostituée ou une sorcière). Son mouvement fut présenté comme une entreprise étrange, anachronique et suicidaire faisant livrer un combat insensé à des hordes armées de pierres et de bâtons. Les reportases abordaient également un thème qu'il conviendra de traIter en détail par la suite: la sorcellerie. Dès le 21 mars 1987, le New Vision, un quotidien ougandais de tendance gouvernementale, qualifia Alice de witchdoctor (doctoresse sorcière). Le 3 avril 1987, on pouvait y lire: «Le taux exceptionnel de blessés dans les rangs rebelles s'explique princIpalement par leur confiance continue en la sorcellerie comme moyen de mobilisation primitive.» Un récit suivait, exemple typique de propagande en temps de guerre: « Alice a tué un enfant en un horrible sacrifice rituel après la seconde attaque de Lira le 21 mars (1987). Lakwena a trouvé une femme ayant des jumeaux et prit l'un d'entre eux. L'enfant fut alors tué et son foie mangé par les soldats rebelles. Le sacrifice avait pour but de les fortifier par la sorcellerie... » (New Vision, 3.4.87).1 On sait que l'accusation de sorcellerie et de cannibalisme faIt partie des stéréotypes utilisés pour décrire l'autre, l'étranger, l'ennemi et celui que l'on veut exclure (cf. Arens 1980). Comme ce fut le cas durant les première et deuxième guerres mondiales, la propagande a toujours fort bien su le faire en temps de guerre (cf. Fussel 1977:115sq.). Les soldats Holy Spirit ne so.ntpas restés indifférents aux mass media. Ils écoutaient régulièrement la radio, surtout la BBC et la Deutsche Welle. Il lisaient également journaux et revues. Ils écoutaient et lisaient ainsi des
1. Bien que certains esprits (jogi) aient exigé des sacrifices humains en Acholi, tous les soldats Holy Spirit que j'ai pu questionner sur ce thème ont démenti que le mouvement Holy Spirit ait exercé ce genre de pratiques. 25

reportages dont ils étaient eux-mêmes l'objet, ainsi que leur combat. Les media leur transmirent leur propre importance.l Ils sure.nt comment les percevait ce qu'il est conv~nu d 'app~le~ l'opinion publique inte1!lationale. e! essayerent aUSSIbIen de correspondre aux Images aInsI formées que de les contredire. Dans un entretien qu'Alice - ou plutôt l'esprit Lakwena - accorda à des journalistes occidentaux ~quelques jours avant sa défaite près de Jinja, elle s'efforça de rectifier l'image que les media avaient forgé d'elle et de son mouvement. Elle expliqua en acholI (traduite en anglais par l'un de ses soldats, Mike Ocan) que l'esprit Lakwena combattait pour renverser le gouvernement Museveni et réunifier toute la population ougandaise. La guerre servait aussi à chasser tous les éléments mauvais (wrong elements) de la société et apporter la paix. Elle était là pour annoncer la parole du Saint esprit (Sunday Nation, 25.10.87). Elle demandait en outre que les reportages soient plus mesurés (Allen 1991 : 395). Alice et les soldats Holy Spirit étaient conscients du pouvoir médiatique et essayèrent donc d'y opposer un contre-pouvoir. Au sein du MHS, ils créèrent un Department of Information and Publicity (service de l'information et de la diffusion). On y produisaIt des tracts expliquant les objectifs du mouvement qui étaient ensuite distribués à la population, ainsi que des lettres aux chefs et aux hommes politiques; on y réunissait également des informations. Un équipement de radio était à disposition et un photographe prit des clichés des prisonniers de guerre, des visiteurs, des armes prises à l'ennemi et des cérémonies rituelles. Les soldats Holy Spirit écrivaient leurs propres textes. Ils rédigeaient des journaux de bord. Les responsables et chefs de la Frontline Coordination Team (FTC, équipe de coordination de la ligne de front) dressèrent la liste des pertes, du recrutement et des dons des civils. Ils tinrent également un protocole des assemblées et rédigèrent un compte-rendu de chaque bataille. Le chief clerk, le secrétaire d'Alice, écrivit ce que les esprits avaient à dire quand ils entraient en posseSSIon d'Alice, leur médium. Certains soldats notèrent dans des cahiers d'école les Holy Spirit Safety Precautions, règles
1. Fussel cite un récit sur la deuxième guerre mondiale dans lequel les soldats « ont presque totalement substitué à leurs propres impressions les descriptions qu'ils avaient lues dans les journaux ou entendues à la radio» (Fussel 1977 : 173). 26

que l'esprit leur avait imposé, ainsi 'lue des prières et des chants religieux. Des pharmaciens, Infirmières et aidessoignants prirent également note de la composition des différents médicaments que l'esprit Lakwena avait inventé. Le mouvement Holy Spirit se documenta lui-même contre le pouvoir des mass media et produisit ses propres textes. Leur élaboration était un acte d'affirmation de soi, un essai de faire triompher sa vérité, sa version de l'Histoire face à celle des autres. C'était aussi, en un certain sens, un acte magi~ue lui permettant de fixer sur le papier une vérité qui, par I acte d écrire, gagnait encore en vérité. Mais il restait difficile de se dégager complètement des images et des stéréotyPes des massmedia: même en s'y opposant, certains restaIent puissants. Etude de terrain dans une région touchée par la guerre

L'ethnographie est actuellement exercée dans un
monde où l'on rencontre partout
périphérie

occIdentaux: Coca-cola, transistors-radIos, lunettes de soleil, montres, voitures etc. Et même s'il semble que les différences interculturelles ont tendance à se niveler en un monde homogène (Kramer 1987: 284), des travaux ethnographiques ont montré que les habitants de ce qu'il convient d'appeler le Tiers monde s'approprient ces marchandises de façon autonome et les transforment (cf. par exemple Taussig 1980, Appadurai 1988, Werbner 1989: 68, Comaroff et Comaroff 1990). Ces produits développent leur propre histoire et significations; ils se métamorphosent parfois en des biens de prestige ou se voient intégrés dans un échange sacré, allant même jusqu'à perdre leur caractère de marchandise. Loin du contexte de notre culture, nous les rencontrons à nouveau dans un environnement différent et qui nous est étranger. Nous croyons les reconnaître comme nos biens propres mais, considérés de plus près, ils nous apparaissent meconnus ou du moins plus lointains. La comparaison ethnologi9ue n'assimile plus les objets provenant de cultures differentes, la nôtre et celle des autres: ils nous apparaissent plutôt côte à côte, déjà insérés dans un nouveau contexte, celui de cultures qui nous sont étrangères. Peut-être la reconnaissance de choses 27

-

-

et même dans la
pays industriels

les

Inarchandises

des

connues dans un~. contexte étranger nous permet-elle de mieux déterminer la différence existant entre leurs
.

significations, celles qui nous sont connues et les

nouvelles qui s'attachent à l'objet dans un contexte étranger. La périphérie de notre monde n'est pas seulement atteinte par les marchandises d'origine occidentale: les mass media y transmettent des informations dans les deux sens et des savoirs des uns sur les autres. L'ethnologue et les sujets de son étude entretiennent ainsi aussi bien un rapport de connaissance que de méconnaissance (Marcus et Fischer 1986: 112). Les mass media influencent, comme nous l'avons déjà indiqué, ce que nous appelions jusqu'ici la réalité ethnographtque. Ils nous livrent des modèles appelés à être reproduits. Ils engendrent un feedback. La réalité ethnographique ne peut donc plus être présumée authentique: nous, ethnologues, devons plutôt nous occuper de la façon dont elle est produite et selon quels modeles. Centres et périphéries s'influençant mutuellement, il n'est plus question d'évoquer ces cultures indépendantes et autosuffisantes qui représentèrent longtemps l'unité analytique classique de l'ethnologie (ibid. : 39). Car ces cultures sont maintenant imbriquées dans la société mondiale et en sont partie prenante. Le marché mondial et les relations politiques internationales ne peuvent plus non plus être considérees comme une influence extérIeure sur des cultures qui seraient sinon indépendantes: les interprétations locales, indigènes, de ces influences extérieures et l'invention de traditions doivent davantage être prises en compte (ibid.). La dichotomie si souvent utilisée jusqu'ici en ethnologie entre le "traditionnel" et le "moderne" n'a ainsi plus lieu d'être (cf. Ranger 1981). Il s'avère déjà qu'à l'avenir, les ethnologues seront de ~lus en plus confrontés à une réalité (ethno graphi 'lue) qU'lIs engendrent eux-mêmes - en commun avec les sUjets de leur étude. En m'entretenant avec des vieux Acholi dans le nord de l'Ouganda, je dus constater 9.ue mes interlocuteurs avaient lu et me parlaient de lIvres et d'articles écrits par des missionnaires, des ethnologues et des historiens sur leur culture et leur histoire. Leurs réponses ne m'offraient donc pas tant un savoir authentique mais plutôt celui de mes propres collè~ues, et donc en un certain sens le mien. Je découvrai aUSSIqu'un certain nombre d'études ethnographiques et d'historiographies avaient déjà été écrites par des Acholi 28

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