LA GUERRE DES GRANDS LACS

De
Publié par

C'est le processus de déstabilisation, d'extension de la logique de la violence et, enfin de guerre que ce livre veut étudier. Les auteurs analysent d'abord les prémisses de la violence dans l'aire géographique qui constitue le cœur de la région des grands lacs. Le Kivu, le Rwanda et le Burundi sont, depuis longtemps, des foyers d'instabilité, mais les événements de fin 1993 au Burundi et, surtout la reprise de la guerre et le génocide au Rwanda au milieu de 1994 ont été des accélérateurs fondamentaux de cette violence. Une partie importante est consacrée à la guerre de 1996-1997 qui a porté au pouvoir Laurent-Désiré Kabila.
Publié le : vendredi 1 octobre 1999
Lecture(s) : 150
Tags :
EAN13 : 9782296397811
Nombre de pages : 256
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

COLLECTION L'AFRIQUE DES GRANDS LACS

@

La région des grands lacs SOUDAN

.
ZAIRE

(siro

Beni

.

." ,Il .Kasese "

i ..

..

.,.
.

_Itlt
Fort Portal

OUGANDA

Kampala .

Lubutu

.

Walikale

.

w~() .~ Rutshuru : ..
Goma

Shabunda

.

Bukavu çyangugu.:.,-t .e ., . ,,~ I-

.

. ,D.

: .

", .. Oisenyi. ,.

:. ,.

Kisoro. Il''

oW

t

~

t

.,
"'~

18"

figali:

....
t

Rwanda _. ~iJ

+ )~

'. . ) IIt.~. l'

U~m.~
t
Fizi

.

+..,~

..

....

...t"
"

la

.

Burundi .....' .+ ... "~ v

..t

.
TANZANIE

.

.

JI I

.,. I.. +

+'t

.1

.. "If

L-..I

40 km

Filip Reyntjens

LA GUERRE DES GRANDS LACS Alliances mouvantes et conflits extraterritoriaux en Afrique centrale

L'Harmattan
5- 7, rue de l'École Polyteclmique 75005 Paris

- FRANCE

L 'HarmattaD IDC. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Centre d'Etude de la Région des Grands Lacs d'Afrique Université d'Anvers - Villa C

Middelheimlaan, I
2020 Anvers Belgique Téléphone: +32 3 218 06 58 Téléfax: +32 3 218 06 66 e-mail: gralac@nets.ruca.ua.ac.be

-

Copyright L'Harmattan, 1999
ISBN: 2 7384

-

- 8356 - 9

Table des matières

INTRODUCTION GENERALE CHAPITRE I. LES FOYERS D'INSTABILITE Section 1. Le Kivu: terre d'affrontements 1. Le contexte national 2. Crises identitaires, foncières et politiques 3. La nouvelle donne: l'afflux des réfugiés hutu 4. Le Sud-Kivu: les Banyamulenge Section 2. Rwanda: du génocide à la dictature 1. La base du pouvoir 2. La dérive 3. La "Burundisation" du Rwanda 4. La militarisation du paysage politique 5. Continuité dans les modes de gestion Section 3. Burundi: du coup d'Etat à la guerre civile 1. Le coup d'Etat rmnpant 2. L'extension de la guerre civile 3. Le coup d'Etat du 25 juillet 1996 et ses suites Section 4. Jonctions régionales

...

7
Il Il Il 13 16 22 25 25 27 30 32 35 37 37 43 46 47 51

CHAPITRE II. LA PREMIERE GUERRE DES GRANDS LACS Section 1. La "rébellion des Banyamulenge" et l'opération
rwandaise.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 51

Section 2. Les autres voisins de l'Est: l'Ouganda et le Burundi Section 3. L'entrée de l'Angola: Kinshasa en cent jours Section 4. Autres soutiens régionaux Section 5. L'implication des Etats-Unis. 1. Soutien logistique et politique 2. Fourniture de matériel et de personnel 3. Incohérences 4. Degré d'engagement Section 6. Le sort des réfugiés rwandais 1. L'intervention internationale avortée 2. Crimes contre l'humanité. Génocide? 3. La force de la manipulation

65 69 74 75 75 79 84 87 90 90 100 123

LA GUERRE DES GRANDS LACS

Section 7. Les acteurs congolais 124 1. Laurent-Désiré Kabila et l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo-Zaïre (AFDL).. 124 2. Les FAZ et leurs alliés 131 Section 8. Le ballet diplomatique 143 Section 9. A Kinshasa, l'orchestre du Titanic 158 Section 10. La nouvelle situation géopolitique 168 CHAPITRE 3. VERS UNE NOUVELLE GUERRE Section 1. Les signes précurseurs: les "territoires libérés" à l'Est. 1. Deux problèmes plus graves qu'auparavant 2. Violations massives des droits de l'homme 3. Pratiques de gouvernance Section 2. L'impasse au Rwanda et au Burundi 1. Les guerres civiles 175 175 175 183 185 188 188 198

2. Issues politiques ou militaires?
3. La justice: un goulet d'étranglement

;

.............. 201

4. Gouvemance et vie des institutions 204 Section 3. La fin d'une alliance et le début d'une nouvelle guerre 214 1. Un régime à la dérive 214 2. L'art de se faire des ennemis 224 3. Vers une nouvelle guerre 226 CONCLUSION GENERALE 1. Alliances mouvantes 2. Privatisation et criminalisation des Etats 3. Un rappel de taille: la bipolarisatioh en situation d'ethnogénèse instantanée'. 4. L'absente "communauté internationale" Références bibliographiques Liste des sigles Liste des cartes 1. La région des grands lacs 2. Le Kivu 3. Attaque des camps de réfugiés 4. Première phase de la guerre 5. Seconde phase de la guerre 6. Sort des réfugiés rwandais 231 231 234 238 239 241 252 2. 12 57 62 71 99

INTRODUCTION GENERALE Jadis considérée comme périphérique, enclavée, politiquement et économiquement inintéressante, la région des grands lacs d' Afiique centrale est aujourd'hui au coeur d'une profonde recomposition géopolitique et économique aux retombées continentales. Des pays aussi éloignés les uns des autres que la Namibie au Sud, la Libye au Nord, l'Angola à l'Ouest et l'Ouganda à l'Est sont directement ou indirectement impliqués dans une guerre qui ignore les frontières. Les germes de l'instabilité sont présents dès le début des années soixante: exil massif de Tutsi rwandais qui s'installent dans les pays voisins pendant et après la révolution de 1959-1961 et exclusion virtuelle des Tutsi de la vie publique au Rwanda, radicalisation des Tutsi burundais qui monopolisent le pouvoir, statut aléatoire des populations rwandophones du Kivu. La déstabilisation aiguë de la région débute le

1cr octobre 1990, lorsque le Front Patriotique Rwandais (FPR) attaque

le Rwanda à partir de l'Ouganda. A l'issue d'une guerre, généralement de basse intensité, de l'effondrement d'un accord politique et d'un génocide et de crimes massifs contre I'humanité, le FPR prend le pouvoir en juillet 1994. Huit mois plus tôt, le processus démocratique a tourné au drame au Burundi; des dizaines de milliers de personnes ont trouvé la mort et le pays s'est engagé dans la guerre civile. Fin 1993, près de deux cents mille réfugiés burundais et, au milieu de 1994, plus d'un million de réfugiés rwandais inondent le Kivu, qui vient à peine de s'engager dans une fragile pacification. C'est le début de l'extension, en cercles concentriques, des conflits burundais et, surtout, rwandais. L'implosion progressive de l'Etat zaïrois, miné par un système généralisé de prédation, porte certes en elle les germes de la violence. Mais le Zaire est également entouré de neuf voisins, dont sept sont instables de façon endémique ou aiguël. Or, l'instabilité des voisins menace le Zaïre, tout comme celle du Zaire menace ses voisins. Nous évoquerons les alliances conjoncturelles dans une situation où les frontières sont poreuses et où les acteurs raisonnent dans la logique de "J'ennemi de mon ennemi est mon ami". En outre, la déliquescence des Etats ouvre le terrain à d'autres acteurs poursuivant des intérêts très

,

Nous considérons

ici la Tanzanie et la Zambie comme "stablesn.

LA GUERRE DES GRANDS LACS

divergents: seigneurs de la guerre, opérateurs économiques locaux et internationaux de type mafieux, nouvelles formes de mercenariat, immigrés, réfugiés et déplacés, ensembles identitaires (surtout ethniques), organisations humanitaires... Ce contexte est évidemment propice à une "privatisation accélérée de la violence publique,,2 et à la remise en cause des espaces tenitoriaux étatiques3. A l'Est, l'oeil du cyclone se situe au le Rwanda. D'une part, le génocide de 1994 constitue une référence fondamentale: couronnement de la politique du pire menée par l'ancien régime, il n'a pas seulement causé la mort atroce de centaines de milliers de Tutsi, mais il a également été le point de départ d'une violente déstructuration de toute la région. D'autre part, le FPR, totalement incapable de gérer sa victoire, s'est engagé sur la voie de l'exclusion, de l' ethnisme et de la gestion militaire d'un espace politique; ce mode de gestion sera par la suite étendu au-delà des frontières. Encouragé par des acteurs importants au sein de la communauté internationale, les Etats-Unis en tête, qui souffrent d'un profond sentiment de culpabilité suite au génocide de 1994 sentiment très habilement entretenu et exploité par Kigali le Rwanda explore les limites de la tolérance mondiale, et se rend compte qu'elles n'existent pas. Le succès est enivrant: l' APR (Armée Patriotique Rwandaise) est allée d'une victoire à l'autre (de 1982 à 1986 aux côtés de Museveni en Ouganda; de 1990 à 1994 au Rwanda; en 1996-1997 au Zaïre). Le statut de puissance régionale de ce très petit et très pauvre pays est paradoxal. C'est à la seule force des armes qu'il le doit. Paraphrasant ce qui s'est dit jadis au sujet de la Prusse, le Rwanda est ainsi devenu une armée avec un Etat, plutôt qu'un Etat avec une armée. Son arrogance et son refus de tout dialogue politique en ont fait un important facteur d'instabilité régionale. C'est ce processus de déstabilisation, d'extension de la logique de la violence et, enfin, de guerre que ce livre veut étudier. Nous

-

-

2

A. MBEMBEt "Des rapports entre la rareté matérielle et la démocratie en Afrique

sub-saharienne"t Sociétés africaines el Diasporat n° It mars I996t p. 34. 3 Badie évoque "tout un ensemble de stratégiest politiquest économiques et sociales qui contredisent le principe de la tenitorialité" (B. BADIE, La fin des territoires. Essai sur le désordre international ell'utililé sociale du respect, Paris, Fayard, I995t p. 132t cité par J.-C. WILLAME, Banyarwanda el Banyamulenge. Violences ethniques et gestion de l'identitaire au Kivu, Bruxelles-Paris, Institut AfricainLtHannattant 1997 (Cahiers Afiicains n° 25), p. 31).

8

analysons d'abord les prémisses de la violence dans l'aire géographique qui constitue le coeur de la région des grands lacs. Le Kivu, le Rwanda et le Burundi sont, depuis longtemps, des foyers d'instabilité, mais les événements de fin 1993 au Burundi et, surtout, la reprise de la guerre et le génocide au Rwanda au milieu de 1994 ont été les accélérateurs fondamentaux de cette violence. Les énormes flux de réfugiés, parmi lesquels se trouvent des "réfugi és-gueni ers" , dans un contexte de "transfrontaliérité", de conclusion d'alliances, et d'absence d'Etat au Zaïre, ont transformé des guerres civiles nationales en une guerre civile régionale d'abord, en une guerre internationale ensuite. Le gros du travail est consacré à la guerre de 1996-'1997 qui a porté au pouvoir Laurent-Désiré Kabila. Sans entrer dans les détails militaires, nous analyserons le rôle joué par des acteurs nationaux, régionaux et internationaux, le "collateral damage" causé à des centaines de milliers de réfugiés, l'hypocrisie et l'impuissance tant de la fantomatique "communauté internationale" que de la classe politique zaïroise. La troisième partie concerne l'entre-deux-guerres, période qui porte en elle les germes de la nouvelle guerre qui éclate en août 1998. Cette deuxième guerre est en cours au moment où nous achevons la rédaction de ce livre; dès lors, nous ne l'abordons pas. Dans la conclusion générale, nous tentons cependant de placer cette guerre, qui est le prolongement de la première, dans le contexte géopolitique de la région et du continent. Plusieurs thèmes importants ne sont pas abordés dans ce travail. Ainsi, il ne sera question que de façon incidente des enjeux et des stratégies économiques de la part d'acteurs locaux, régionaux et internationaux. Le retour de la région à l'Afrique des comptoirs mérite une recherche approfondie que nous devons laisser à des auteurs plus experts en la matière. Lié sous certains angles à ce thème est celui des nouvelles formes de mercenariat que nous n'avons pu qu'effleurer. De même, nous avons à peine touché aux aspects militaires de la guerre; une étude approfondie des forces sur le terrain, de leur commandement, de leur coordination, des stratégies déployées, de leurs soutiens logistiques et autres serait des plus intéressantes. Nous utilisons le terme "Zaire" jusqu'au 17 mai 1997, date de la prise du pouvoir par Kabila; ensuite, le terme utilisé sera Congo ou RDC. Nous voudrions remercier très sincèrement A. Des Forges, G. de

9

LA GUERRE DES GRANDS LACS

Villers, E. Kennes, E. Lubala et trois autres lecteurs qui ont souhaité ne pas être cités pour leurs observations et suggestions. Comme il est coutumier de le dire, nous restons évidemment responsable des erreurs et omissions qui demeurent dans ce livre. Edwine Simons a bien voulu corriger le texte sur les plans linguistique et stylistique. Les cartes ont été dessinées par le centre audiovisuel de l'Université d'Anvers. La rédaction de ce livre a été achevée en juin 19994.

4

Par conséquent, nous n'avons pas été en mesure de bénéficier des apports de deux

livres récents: C. BRAECKMAN, L'enjeu congolais. L'Afrique centrale après Mobutu, Paris, Fayard, 1999; J.-C. WILLAME, L'odyssée Kabila. Trajectoire pour un Congo nouveau?, Paris, Karthala, 1999.

10

CHAPITRE I. LES FOYERS D'INSTABILITE
Section 1. Le Kivu: terre d'affrontements 1. Le contexte national Avant d'aborder la région qui retiendra notre attention, il faut rappeler très sommairement la situation telle qu'elle se présente au milieu des années 1990 au niveau zaïroiss. Politiquement, la situation est complètement bloquée: la transition qui a débuté en 1990 n'aboutit pas, la classe politique est enlisée dans d'interminables querelles soutenues par un juridisme parfois surréaliste, les membres du parlement de transition (Haut Conseil de la République - Parlement de Transition: HCR-PT) ne sont pas pressés d'aller aux élections et préfèrent l'aisance relative que procure le per diem. L'instrument juridique qui doit introduire la troisième République tarde à voir le jour6 et la commission nationale des élections est paralysée par des contradictions tant internes qu'avec le HCR-PT et la société civile7. Ces blocages, l'absence de perspectives et le discrédit qui frappe progressivement l' entièreté de la classe politique, "mouvance présidentielle" et "opposition radicale" confondues, poussent de nombreux acteurs nationaux et partenaires internationaux au désespoir et à une certaine léthargie. Tous doutent de plus en plus d'une issue politique. Depuis des années, l'Etat zaïrois a quasiment disparu et le système politique s'est replié sur Kinshasa, où il "opère" en vase clos

S

Pour plus de détails,

voir G. de VILLERS

et J. OMASOMBO

TSHONDA,

"Zaïre.

La

transition manquée 1990-1997", Cahiers Africains, n° 27-28-29, octobre 1997, BruxellesParis, Institut Amcain-L 'Harmattan. 6 Comme on le verra plus tard, le projet de constitution pour la troisième République ne sera approuvé par le HCR-PT qu'au début décembre 1996, en pleine période de guerre. 7 Début septembre 1996, le vice-président de la CNE, le professeur George Nzongola, réputé proche d'Etienne Tshisekedi, démissionne, à cause notamment des tentatives du gouvernement d'empiéter sur ses prérogatives, mais également des dysfonctionnements au sein de la commission et de l'insuffisance de ses ressources. Il se pourrait également que le fait que le professeur Bayona ba Meya, proche de la mouvance présidentielle, ait obtenu la présidence de la CNE, ait poussé Nzongola à rentrer aux Etats-Unis, où il devait rejoindre sa chaire.

LA GUERRE DES GRANDS LACS

LE KIVU

Beni.
Nande

.,. .,. + -t ~

.,. 1-

Lubero 8

OUGANDA

Rutshuru
Banyarwanda

Walikale 8

It "M.. .. .~ ~ Je Nyanga 8 Bwisha ~.. +I( .c

:
...

...

1. ."
+ ...

... M 85151 Hunde

Goma.."'

Z A I R E

~ Havu
~L.

~. Gisenyi

~+
+ + ~
~

~
~~

/1;
+ 1. 1(
)I"

. Kigali
.,. X ~
~"

RWANDA
J'~" -t++~" ... 1C~'"
~Jt

:
TANZANIE

.J1I'. Rega Bukavu...Cyangugu:
Ir
Fulero
X Ir

Rundi.+
~

~++,

..,.

BURUNDI:

~~
JI~

+ Uvira Banyamulenge +
(Banyarwanda) Vira

.

~

:
+

Ir It -

I
_'/.
Je Jrlt

.-

:"

"

t\'

+ + ++..
+

"

...

Goma : nom de lieux
Fulero: nom de groupes ethniques

(cf. infra). Il ne gère plus et n'est pas intéressé par les enjeux "périphériques"~ notamment dans une zone, celle du Kivu et donc des grands lacs, où les dynamiques locales et régionales vont dépasser de loin les capacités de l'Etat et de la classe politique déliquescents.
2. Crises identitaires, foncières et politiques

Les problèmes identitaires au Kivu, en particulier dans sa partie

septentrionale, sont anciens. D'importants flux migratoires

pendant et après la période coloniale une pression démographique considérable, le statut incertain des autorités (néo-)traditionnelles, le dynamisme politique et économique de la région, sa situation périphérique dans l'ensemble zaïrois et son insertion dans l'aire estafiicain: tout cela constitue la toile de fond des récents événements dans la région. L'expression la plus visible et la plus violente en est la situation des "Banyarwanda", les Rwandophones vivant au Kivu, constitués de plusieurs groupes:. les "autochtones" établis depuis dès avant la période coloniale, les "immigrés" et les "transplantés"S de la période coloniale, les "infiltrés" ou "clandestins" d'avant et après 1960, les réfugiés tutsi9 et les réfugiés hutulO. Ce brassage a contribué à la naissance d'un important contentieux dès les années 1960; déjà à cette époque dite de la "rébellion kanyarwanda" les Banyarwanda ont

-

-avant,

-

-

failli se faire expulser du Nord-Kivull. Après une longue accalmie sous le régime Mobutu, dont l'influent directeur du bureau politique, Barthélémy Bisengimana, était d'ailleurs d'origine tutsi, le problème refait surface à la Conférence nationale (1991-92), lorsque les représentants de la société civile du Sud-Kivu et du Nord-Kivu soulèvent la "question des Zaïrois à double nationalité ou à nationalité douteuse", expression codée qui signifie "Banyarwanda". Même si le conflit a des racines bien plus anciennes, nous n'en reprenons le fil qu'à partir du début 199312.
8

Les "transplantés" rwandais ont été importés entre 1937 et 1955 comme main d'oeuvre

dans le cadre d'une politique volontariste des autorités coloniales belges (MIB: Mission d'immigration des Banyarwanda). 9 Les vagues d'anivée de ceux-ci se situent surtout en 1959-64, 1973 et 1990-94. 10 Arrivés massivement au milieu de 1994. Il Voir Congo 1965, Bruxelles, CRISP, p. 79-80. 12 Pour les antécédents, voir notamment: J.-P. PABANEL, "La question de la nationalité

13

LA GUERRE DES GRANDS LACS

Les événements qui commencent au Nord-Kivu en mars 1993 illustrent bien le caractère fluide des catégories ethniques. En effet, ce sont les Banyarwanda, Hutu comme Tutsi, qui sont les victimes d'une vague de yiolences déclenchée contre eux par des groupes "autochtones" hunde, nande et nyanga soutenus par leurs milices (les Mai-Mai et les Bangilima). L'''ethnie'' visée ici est celle des Banyarwanda; nous verrons qu'à peine trois ans plus tard, d'autres "ethnies" entreront en confrontation. La toile de fond du conflit de 1993 est ancienne, nous l'avons dit, et rejoint celle qui sous-tendait le contentieux de la première moitié des années 1960. D'abord, le processus de la démocratisation entamé en 1990 ouvre la perspective d'une lutte compétitive pour le pouvoir. Puisque seuls les nationaux exercent les droits politiques, en particulier ceux d'élire et d'être élu, la nationalité devient un enjeu important, surtout dans les régions où le nombre de Banyarwanda est considérable (cas extrême, dans la zone de Masisi, les Banyarwanda constituent environ 70% de la population). Ensuite, dans cette partie Est du Zaire relativement surpeuplée, des conflits fonciers mettent aux prises les divers groupes de la population. Entrent en confrontation, d'une part deux types d'utilisation de la terre (en particulier les terres de culture et les pâturages); d'autre part, deux conceptions de la tenure foncière et de l'accès à la terre: l'usage de terres par les membres d'un groupe qui en est le propriétaire corporatif (régime du droit coutumier), par opposition au concept de la propriété individuelle du droit moderne qui permet les transactions contractuelles (achat-vente). Un troisième type
au Kivu", Politique Africaine, n° 41, mars 1991, p. 32-40; A. GUICHAOUA, Le problème des réfugiés rwandais et des populations banyarwanda dans la région des grands lacs africains, Genève, HeR, 1992; P. KANYAMACHUMBI, Les populations du Kivu et la loi sur la nationalité. Vraie ou fausse problématique, Kinshasa, Editions Select, s.d. (1993); "Dossier: La 'guerre' de Masisi", Dia/ogue, n° 192, août-septembre 1996; F. REYNTJENS et S. MARYSSE (Eds.), Conflits au Kivu: antécédents et enjeux, Anvers, Université d'Anvers, Centre d'étude de la région des grands lacs d'Afiique, 1996; J.-C. WILLAME, Banyarwanda et Banyamulenge, op. cit.; E. KENNES, "Du Zaire à la R.D. du Congo: la vieille tennitière teITassée par le vent de la savane", Afrika Focus, 1997, p. 31-77; J.-C. WILLAME, "Kivu: la poudrière", in: KabUa prend le pouvoir, Bruxelles, GRIP-Editions Complexe, 1998, p. 31-46; E. LUBALA MUGISHO, "La situation politique au Kivu: vers une dualisation de la société", in: F. REYNTJENS et S. MARYSSE (Eds.), L'Afrique des grands lacs. Annuaire 1997-1998, Paris, L'Harmattan, 1998, p. 307-333.

14

de conflits, non sans liens avec le précédent, concerne la position des autorités coutumières. Les populations immigrées ou présentées comme telles tentent de se soustraire à l'autorité des chefs locaux, menaçant ainsi la position de ceux-ci et se démarquant par rapport aux populations "autochtones"; cette attitude est la plus nette de la part des communautés pastorales de souche tutsi. Le déni de la nationalité devient alors un instrument pour exclure politiquement et économiquement les Banyarwanda, et les Tutsi en particulier. Alors que le conflit refait surface à la Conférence nationale et que des affrontements ont déjà lieu en 199113 et 1992, surtout dans les zones de Masisi et de Rutshuru, la conflagration se généralise en mars 1993. Nous résumons ici en quelques lignes le récit présenté par JeanClaude Willame14. Cela commence le 20 mars, deux jours après le passage du gouverneur du Nord-Kivu, au marché de Ntoto dans la zone de Walikale, mais proche du Masisi. Les Banyarwanda hutu et tutsi sont massacrés à grande échelle, leurs maisons sont incendiées, leur bétail est pillé. Dans les jours qui suivent, les violences s'étendent à la zone de Masisi, où cependant les Banyarwanda sont majoritaires et organisent leur défense. Une véritable guerre éclate, ce qui est illustré par le fait que les communautés "autochtones" et "immigrées" déplorent un nombre de morts (environ un millier chacune) et de déplacés (des dizaines de milliers de part et d'autre) grosso modo comparable. Les deux parties s'accusent mutuellement: d'après les Banyarwanda, les "autochtones" veulent les chasser voire les massacrer; d'après les "autochtones", les Banyarwanda et les Hutu en particulier entendent récupérer un tenitoire qu'ils considéreraient comme faisant partie de l'''ancien Rwanda"lS. Deux facteurs vont permettre de pacifier - provisoirement le Nord-Kivu. Sur le court terme, le président Mobutu se rend à Goma, où il réside durant tout un mois, rencontrant tous les acteurs et dépêchant des unités de la Division spéciale présidentielle (DSP) dont la simplê

-

13 Un antécédent important a lieu en juin 1991, lorsque des groupes armés hutu attaquent des agents de l'Etat chargés d'identifier les nationaux dans le Masisi où ils saccagent les bureaux et détruisent les registres. Déjà à cette époque, il y a des liens avec le conflit rwandais: en mars 1991, le colonel Simba, officier rwandais retraité, est interpellé à Goma en possession d'armes et d'argent. 14 J.-C. WILLAME, Banyarwanda el Banyamulenge..., op. cil., p. 66-68; 124-131. IS C'est une allégation qui reviendra en 1996-97 (voir infra).

15

LA GUERRE DES GRANDS LACS

présence suffit pour ramener un semblant de calme (aucun coup de feu ne paraît avoir été tiré). Sur le plus long terme, des '~ournées de réflexion" organisées en novembre 1993 et en février 1994 permettront de consolider la pacification. L'initiative de réunir toutes les parties en conflit est lancée par le doyenné de Mweso (zone de Rutshuru) en concertation avec l'ACODRI, une ONG présente dans les trois zones concernées (Rut$huru, Masisi, Walikale). Les rencontres réunissent "tout le monde": mandataires de groupements, commerçants, enseignants, représentants d'ONG locales, curés et pasteurs, officiers de la DSP, responsables de coopératives, chefs coutumiers, capitas de village, petits fonctionnaires, simples paysans, au total 88 acteurs locaux auxquels se joignent 30 "observateurs" invités. L'approche est novatrice: on utilise la méthode de l' "arbre à problèmes", qui définit les attentes et les analyses de chaque partie concernée, la recherche de pistes de solution, les points de convergence et de divergence, et enfin les points d'accord. Les débats montrent que les deux causes principales du conflit sont les problèmes de "nationalité" et de "course au pouvoir pour avoir des terres". Au titre des solutions, de nombreuses références tournent autour du partage du pouvoir. Quant aux divergences, on retrouve surtout le malentendu culturel déjà évoqué: les Banyarwanda ont une perception du statut de la terre et de l'autorité des chefs coutumiers notamment dans le domaine foncier différente de celle des Hunde et des Nyanga. Certaines de ces divergences sont cependant harmonisées, entre autre par le recours à des arbitrages nationaux ou régionaux. Même si tous les problèmes n'ont pas trouvé de solution sur le fond, les deux séries de rencontres ont permis de gérer une situation explosive et de faire baisser la tension. Le relatif succès de la démarche est dû à l'implication de la "base" et à son caractère négocié plutôt qu'imposé. Cependant un immense facteur venu de l'extérieur va détruire tous les patients efforts consentis fin 1993-début 199416.

-

-

3. La nouvelle donne: l'affiux des réfugiés hutu Quelques mois à peine après la pacification, le Nord-Kivu est envahi par plus de 700.000 réfugiés rwandais, quasiment tous Hutu, qui
16

Ici se tennine le résumé de l'analyse de J.-C. Willame.

16

la guerre civile et le FPR victorieux. Installés dans cinq mega-camps (Katale, Kahindo, Kibumba, Lac Vert et Mugunga) concentrés sur un espace réduit, ils bouleversent complètement la donne démographique - et dès lors politique. Dans les trois zones (Masisi, Rutshuru, Goma) du Nord-Kivu où s'installent les réfugiés, il y avait, au début des années 1990, environ 425.000 Banyarwanda pour une population totale d'un peu plus d'un million, c'est-à-dire environ 40% (nous avons déjà dit que ce rapport était de 70% pour la zone de Masisi); dès lors, suite à l'injection massive de réfugiés, les Rwandais et les Banyarwanda constituent soudainement la majorité de la population. En outre, la composante hutu (réfugiés rwandais et Hutu zaïrois) devient largement dominante, rompant ainsi le fragile équilibre mis en place depuis le début de l'année. L'alliance des Banyarwanda hutu et tutsi se brise et les deux groupes s'affrontent désormais. L'anivée massive des réfugiés n'a d'ailleurs pas que des conséquences politiques: l'environnement s'en trouve fragilisé par l'effet de la déforestation, du braconnage et du besoin en eau, l'économie est déstabilisée par la dollarisation et la diminution vertigineuse du cheptel, et les infrastructures de base, déjà très faibles, sont endommagées. Ce n'est pourtant qu'en novembre 1995 que débutent les violences à grande échelle. Sans le vouloir, sans doute, le gouvernement zaïrois contribue à les déclencher17 en annonçant, en août 1995, que les réfugiés rwandais seront expulsés et qu'ils doivent avoir quitté le Zaïre au plus tard le 31 décembre18. En réaction, nombre de réfugiés quittent les camps et tentent de s'installer dans les zones de Rutshuru et de Masisi, où ils entrent inévitablement en collision avec les "autochtones" et les Banyarwanda tutsi dont ils veulent accaparer les terres et les maisons. A un niveau plus généralement politique, cette tentative d'occupation fait craindre à de nombreux Zaïrois la mise en
17

- encadrés par les responsables du génocide - fuient

Il faut toutefois souligner que le gouvernement agit sous la pression du HCR-PT

qui, sous l'impulsion des parlementaires bunde et nande du Nord-Kivu, prône des solutions radicales au sujet des Banyarwanda et des réfugiés rwandais. Nous verrons plus loin que, également dans d'autres dossiers, le gouvernement sera poussé à l'intransigeance par le parlement. 18De fait, en août 1995 quelque 15.000 réfugiés 1Wandaiset bunmdais sont rapatriés de force, mais le gouvernement zaïrois suspend les expulsions suite à la pression internationale.

17

LA GUERRE DES GRANDS LACS

place d'un "Hutu-land" au Nord-Kivu19. Des incidents d'une inégale ampleur en septembre et octobre 1995 sont le prélude d'une véritable guerre qui éclate, d'abord dans le Masisi, puis dans les zones de Rutshuru et de Lubero. Des massacres commis par des milices hutu contre des Hunde et des Tutsi et par des milices hunde contre des Tutsi et des Hutu créent progressivement des espaces ethniquement homogènes. Dès mars-avril 1996, la zone de Masisi est "ethniquement purifiée": quasiment l'entièreté de la population tutsi s'enfuit au Rwanda (près de 18.000 personnes fin avril 1996). En mars le conflit s'étend également vers les zones de Rutshuru, Walikale et Lubero, où les milices hunde Bangilima attaquent les Banyarwanda: en mai-juin près de 65.000 personnes sont déplacées pour la seule zone de Rutshuru. Si la violence a pu prendre cette ampleur, c'est parce que les autorités zaïroises interviennent d'une façon aussi tardive qu'ambigue. Début avril 1996, l'armée zaïroise lance l'opération "Kimia" sous le commandement direct du général Eluki, chef d'Etat-major des Forces Armées Zaïroises (FAZ). Les éléments d'élite de la DSP parviennent assez rapidement à ramener un semblant de calme. En revanche, les troupes d'autres unités, mal équipées, mal entraînées et mal payées, sont peu efficaces, voire participent aux pillages et à la violence. Même si ces éléments des FAZ semblent avoir souvent combattu aux côtés des Hutu contre les Tutsi et les Hunde, la motivation de ce parti pris paraît économique plutôt qu'ethnique ou politique. L'ambiguïté ressort également de l'attitude des autorités, habituées à manipuler l'ethnicité à des fins de politique kleptocratique. Ainsi, en mai 1995 le gouverneur de la région du Nord-Kivu, Christophe Moto Mupenda, affirme lors d'un meeting dans la ville de Masisi devant une audience hunde que "l'hospitalité a des limites" et qu'il s'agit de "ftapper et de ftapper maintenant contre les immigrés". Dans l'année qui suit, deux radios de Goma crachent régulièrement leur venin anti-tutsi, tandis que la population est appelée par mégaphone à "chasser les Tutsi de la ville,,2o. Des appels de ce genre n'auraient pu être faits sans l'aval des
19

AZADHO, Nord-Kivu: Etat d'urgence, Kinshasa, avril 1996, p. 4; le 3 août 1996,

l'ONG SIMA-Kivu organise à B111Xelles une conférence-débat sur le thème "ZaireRwanda-Burundi: A qui profiterait la création d'un Hutu-land et d'un Tutsi-land?". 20 'U.S. COMMITIEE FOR REFUGEES, Masisi, Down the Road from Goma: Ethnic Cleansing and Displacement in Eastern Zaire, Washington, juin 1996, p. 16.

18

autorités locales. En novembre 1995, le général Eluki déclare d'ailleurs publiquement que "les Hunde, les Nyanga et les Batembo ont raison de combattre l'our la terre de leurs ascendants et d'en chasser les étrangers,,2 . La situation est encore compliquée par la présence, parmi les réfugiés rwandais, de l'ancienne armée gouvernementale (FAR) et de miliciens. En juillet 1994, ceux-ci sont entrés, au Nord-Kivu en particulier, avec annes et ba~ages. Une partie seulement de leur matériel est saisie par les FAZ 2. En outre, jusqu'au milieu de 1996, annes et munitions tontinuent à atteindre la région de Goma, en contravention d'un embargo décrété par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Plusieurs rapports d'une commission d'enquête de l'ONU (UNICOI) constatent que les ex-FAR et les milices s'annent et s'entraînent en vue d'une invasion du Rwanda, que certaines autorités zaïroises jouent un rôle central dans ces activités, qu'un important effort de mobilisation de fonds est entrepris au sein des communautés de réfugiés (notamment par la levée d'une "taxe de guerre"), et qu'on observe une jonction entre insurgés rwandais et burundais qui déstabilisent leurs pays respectifs par des incursions menées à partir du tenitoire zaïrois23. Déjà en mai 1995, une enquête menée par Human Rights Watch avait abouti à des constats similaires24. Ces activités ont lieu avec le soutien du régime zaïrois, mais bénéficieraient également de nombreuses indications vont dans ce sens25 - de l'appui de la France qui combat ainsi l'axe Kampala-Kigali. Il y a donc':Ranni les réfugiés, une importante composante de "réfugiés-guerriers" l), qui ne sont pas que des objets passifs de l'aide internationale, mais au contraire des acteurs à part entière dont l'objectif est clair: reprendre le pouvoir dans
ANB BIA, 1eravril 1996. D'après certaines sources, les FAZ revendent par la suite une partie des annes et munitions saisies aux ex-FAR et aux milices... 23 INTERNATIONAL COMMISSION OF INQUIRY (RWANDA), Rapports 17 janvier 1996, 14 mars 1996, 28 octobre 1996, 26 janvier 1998 et 19 août 1998. 24 HUMAN RIGHTS WATCH ARMS PROJECT, Réarmement dans l'impunité: soutien international aux auteurs du génocide rwandais, Washington, 29 mai 1995. 25 On trouvera un aperçu sommaire de ces indications dans F.-X. VERSCHA VB, La Françafr;que. Le plus long scandale de la République, Paris, Stock, 1998, p. 239-252. 26 Voir à ce sujet A.R ZOLBERG, A. SUHRKE, S. AGUAYO, Escape from Violence: Conflict and Refugee Crisis in the Developing World, New York, Oxford University Press, 1989, p. 278.
21

22

-

19

LA GUERRE DES GRANDS LACS

leurs pays d'origine. Pour certains parmi les Rwandais bénéficiant de ce "sanctuaire humanitaire,,27, la poursuite de cet objectif passe probablement par le parachèvement du génocide. Le fait que l'aide humanitaire serve également à ces éléments armés ~t à leur projet de reconquête pousse d'ailleurs MSF à quitter les camps du Kivu au milieu de 1995. Dès lors, l'instabilité causée par la présence des réfugiés rwandais (et burundais au Sud-Kivu, voir infra) ne touche pas que l'Est du Zaïre, mais également le Rwanda et le Burundi. En ce qui concerne le Rwanda, les préfectures de Cyangugu, Kibuye et Gisenyi, limitrophes du Zaïre~ font l'objet de raids et d'infiltrations depuis le début de 1995. Même si ces activités insurrectionnelles sont initialement de basse intensité, l' APR a beaucoup de mal à les contenir et le nombre de victimes civiles va en augmentant (voir infra). La question se pose toutefois de savoir si les autorités rwandaises désirent réellement le retour des réfugiés. Contrairement à ce qui a été dit et répété, le gouvernement zaïrois ne tient pas à la présence encombrante des réfugiés rwandais sur son tenitoire. Aussi, entre fin 1994 et le milieu de 1996, fait-il de nombreuses démarches auprès du HCR et du Rwanda pour assurer leur rapatriement et/ou la réinstallation ailleurs de ceux qui ne veulent ou ne peuvent rentrer. Selon Honoré N'Gbanda, Kagame "ne voulait pas des Hutu au Rwanda,,28 et il relate un incident qui semble conforter cette thèse. Fin 1994, lors d'une visite à Gbadolite, le président Bizimungu aurait accepté une proposition du président Mobutu tendant à régler ce problème. Lorsque N'Gbanda se rend à Kigali quelques semaines plus tard pour finaliser les détails, l'un des conseillers de Bizimungu aurait - sans connaître le chef de l'Etat et
27L'expression est de J.-C. RUFIN, "Les économies de guerre dans les conflits internes", in: F. JEAN et J.-C. RUFIN (Eds.), Economie des gue"es civiles, Paris, Hachette, 1996, fa ~~°N'GBANDA NZAMBO KO ATUMBA, Ainsi sonne le glas! Les derniers jours du Maréchal Mobutu, Paris, Editions Gideppe, 1998, p. 95. Même si nous ferons encore référence à cet ouvrage, un avertissement s'impose. L'auteur, ancien responsable des services de renseignement et de sécurité, ancien ministre et, surtout, conseiller spécial du président Mobutu en matière de sécurité de 1992 à 1997, est également un acteur important. Dès lors, il relate sa version des événements; le parti pris et l'apologie ne peuvent être exclus; en outre, de nombreux faits sont basés sur le seul témoignage de l'auteur. Cependant, N'Gbanda est un témoin privilégié et l'ouvrage jette une lumière tellement unique sur un certain nombre d'événements que, lu avec les réselVes qui s'imposent, ce livre est incontournable.

20

sans fournir d'explications - rejeté la solution. N'Gbanda en conclut que "le centre de décision était ailleurs" (sous-entendu: chez
Kagame)29.

Puisque le HCR raisonne, à tort, dans la logique d'un retour rapide des réfugiés rwandais3o, des camps beaucoup trop grands et beaucoup trop proches de la frontière rwandaise sont maintenus. Lorsque le gouvernement zaïrois demande à l'ONU d'éloigner les réfugiés des frontières en les installant dans des anciens centres d'instruction à Irebu, Lukandu et Kongolo, l'ONU estime le coût de l'opération trop onéreux. Nous avons vu en outre que certains de ces camps abritent des éléments armés des ex-FAR et des interahamwe; or aucun effort n'est fait pour séparer les civils des militaires/miliciens. Enfin, le "quadrillage" de la population, très serré depuis toujours, est exporté dans les camps, où les réfugiés, organisés en cellules, secteurs, communes et préfectures, sont étroitement "administrés". On en a un peu vite déduit que ces populations sont des "otages", voire des "boucliers humains" denière lesquels se cachent militaires et miliciens. Toutefois, même s'il y a incontestablement une part de violence et d'intimidation qui décourage le retour volontaire des réfugiés désireux de rentrer au Rwanda, cette population est également en quelque sorte "otage volontaire": habitués à une structure pyramidale d'encadrement et socialement conformistes (on fait ce que font les autres ou les notables) et inquiets des pratiques (arrestations, massacres) d'un pouvoir à l'intérieur du Rwanda en qui ils n'ont pas confiance, la plupart des réfugiés n'envisagent par réellement le rapatriement31. Enfin, contrairement à ce que certaines sources - inspirées par une volonté d'intoxiquer plutôt que d'informer ont affirmé, le nombre de

-

29 Sur cet épisode, voir H. N'GBANDA, Ainsi sonne le glas..., op.cit., p. 89-92. 30 C'est également le point de vue des autorités zaïroises, qui signent plusieurs accords (notamment le 24 octobre 1994, le 27 janvier 1995, le 25 septembre 1995 et le 20 décembre 1995) avec le HCR et/ou le Rwanda relatifs aux mesures incitatives au rapatriement des réfugiés. En vertu du dernier accord cité, le Zaïre entreprend la "fermeture administrative" des camps de Kibumba et de Nyangezi en février 1996. 31 On trouve des échos de ces sentiments dans J.P. GODDING, Réjùgiés rwandais au Zaire. Sommes-nous encore des hommes?, Paris, L'Hannattan, 1997. En plus de l'intimidation, les réfugiés citent l'insécurité au Rwanda et les problèmes liés aux disputes de propriété comme facteurs principaux du non-retour (Joint Evaluation of Emergency Assistance to Rwanda, The International Response to Conflict and Genocide: Lessons from the Rwanda Experience, Vol. 4 (Rebuilding Post-War Rwanda), mars 1996, p. 92).

21

LA GUERRE DES GRANDS LACS

réfugiés impliqués dans le génocide de 1994 ne dépasse pas les dix à . 32 qUInzepour cent. Début 1996, un "Plan Tindemans" (député européen, ancien premier ministre belge), dont l'auteur est en réalité Christian Tavernier
(voir infra), aurait - peut-être - pu résoudre ce problème. Alors qu'il

concerne essentiellement les FAZ, qui doivent être partiellement démobilisées et devenir une "armée au service du développement", le plan comprend également un volet relatif aux ex-FAR. Ceux-ci seraient transférés à la base de Kamina (Shaba, à près de mille km. du Rwanda); ceux parmi eux accusés de génocide seraient traduits devant le Tribunal international, défendus par des avocats belges et purgeraient, le cas échéant, leur peine hors du Rwanda. Le 5 janvier 1996, Tavernier signe à Mugunga avec le général Bizimungu, chef d'Etat-major des ex-FAR, un document qui prévoit la tenue d'une réunion afin de concrétiser le projet. Parce que la communauté internationale n'est pas prête à engager les moyens nécessaires, mais également pour des raisons belgo-belges, trop complexes pour être expliquées ici33, Tindemans n'obtient pas les soutiens indispensables aux niveaux de la Belgique et de l'Union européenne, et le plan sera abandonné34. S'il avait été appliqué, l'Afrique centrale serait peut-être très différente de ce qu'elle est aujourd'hui... 4. Le Sud-Kivu: les Banyamulenge Contrairement au Nord-Kivu, le Sud-Kivu reste relativement calme jusqu'en 1996, même si J'arrivée au milieu de 1994 d'un demimillion de réfugiés rwandais, en plus de près de 200.000 Burundais
32
3

Joint Evaluation of Emergency Assistance to Rwanda, The International of. cit., Synthesis Report, p. 39.

Response...,

Il s'agit en substance, d'une part, de vieilles animosités personnelles au sein de la

Démocratie chrétienne flamande et, d'autre part, du refus obstiné des Socialistes flamands d'accepter le moindre contact avec le président Mobutu, qui aurait émis son accord sur le "Plan Tindemans" et dont l'appui était nécessaire. 34 On trouvera des détails sur le plan et les obstacles rencontrés dans Afriqu'Events, n° 29, novembre-décembre 1996 et Le Soir Illustré, 23-29 novembre 1996. Lorsque Tavernier reprend du selVice au Zaire (voir infra), Tindemans prendra ses distances, allant jusqu'à prétendre que "[s]ije devais le revoir, je ne le reconnaîtrais sans doute pas" (Le Vi/IL 'Express, 7 février 1997).

22

arrivés fin 1993, a évidemment un considérable effet déstabilisant. Dès novembre 1995, Müller Ruhimbika, secrétaire général du Groupe Milima, attire l'attention de la communauté internationale sur les discriminations dont seraient victimes les Banyamulenge, dont Milima - une "mutuelle tribale" comme il en existe tant dans la région est le porte-parole. Dans une lettre adressée le 15 novembre 1995 au Centre Carter, Ruhimbika avertit que "[l]a situation actuelle peut vite déboucher sur un conflit anné qui s'étendra au-delà des Rwandophones concernés, d'autant plus que la circulation des armes est très intense dans la Région. La récente guerre inter-ethnique au Nord-Kivu qui a fait des milliers de victimes et de déplacés est un précédent dont il faut tenir compte". Avant de parler du débat que les démarches de Ruhimbika entament., il faut dire un mot sur le sens du terme "Banyamulenge,,3s. Dans un document adressé le Il juillet 1996 à la Commission des Nations Unies pour les Droits de I'Homme, Ruhimbika avance un nombre de 350 à 500 mille Banyamulenge, ajoutant qu'avant 195936les Banyamulenge s'appellaient Banyarwanda. D'après lui, l'utilisation du terme Banyamulenge servait à "les distinguer des autres Tutsi de la Région". Dès lors, les Banyamulenge seraient les Banyarwanda arrivés au Sud-Kivu avant 1885 (début de la colonisation); il s'agit en d'autres termes des Banyarwanda autochtones, à l'exclusion des "immigrés", "transplantés", "infiltrés", "clandestins" ou réfugiés (voir supra au sujet du Nord-Kivu). Cependant, si tel est le cas, le nombre de Banyamulenge cité par Ruhimbika constitue une surestimation considérable. En effet, lorsqu'on recoupe le peu d'information disponible sur les Banyamulenge avant les années 199037, leurs effectifs ne dépasseraient certainement pas 50.000; le nombre réel est très probablement inférieur à ce maximum38.

-

35Pour plus de détails, voir F. REYNTJENS et S. MARYSSE (Eds.), Conjlits au Kivu...,
of. cit., p. 5-8. 3 Année du début de la révolution rwandaise qui a engendré les premiers réfugiés tutsi. 37 G. KAJIGA, "Cette immigration séculaire des Rwandais au Congo", Bulletin du CEPSI, 1956, n° 32, p. 5-64; G. WEIS, Le pays d'Uvira, Bruxelles, ARSC, 1959; J.-F. DEPELCHIN, From Pre-Capita/ism to Imperia/ism. A History of Social and Economic Formations in Eastern Zaire (Uvira zone, c. 1800-1965), Stanford University, Ph.D. Dissertation, 1974. 38 On trouvera des calculs plus précis dans F. REYNTJENS et S. MARYSSE (Eds.),

23

LA GUERRE DES GRANDS LACS

Puisqu'ils ont immigré au Sud-Kivu avant 1885, les Banyamulenge possèdent la nationalité zaïroise, même si on leur applique la législation la plus restrictive, celle introduite par la loi de 1981 sur la nationalité ("Est Zaïrois (...) toute personne dont un des ascendants est ou a été membre d'une des tribus établies sur le territoire de la République du Zaire dans ses limites du 1eraoût 1885 (...)"). Les démarches du Groupe Milima s'expliquent à la lumière de nouvelles tentatives de remise en cause des droits politiques des "populations à nationalité douteuse", au Sud-Kivu en particulier. Ainsi, une résolution d'avril 1995 du parlement (HCR-PT) exigeant l'exécution de la loi de 1981 est relayée dans la région par des autorités locales, notamment le commissaire d'Uvira et le vice-gouverneur du Sud-Kivu. Dans son rapport du 29 janvier 1996, le rapporteur spécial des Nations Unies, Roberto Garreton, attire l'attention sur les menaces pesant sur les Banyamulenge39, position qui suscite une réaction virulente de la part de ressortissants du Kivu vivant au Canada, qui estiment que Garreton "s'est fait rouler" par les Banyamulenge 40. Le document du Il juillet 1996 déjà cité du Groupe Milima y voit la preuve que "le Sud-Kivu est maintenant dans les mêmes voies que son voisin du Nord", une référence très claire aux violences dont les Banyarwanda tutsi ont fait l'objet au Nord-Kivu fin 1995-début 1996. En juin-juillet 1996 la tension s'accroît donc sensiblement. Des Banyamulenge sont victimes de discriminations, de violences et d'évictions; en juillet, le gouverneur du Sud-Kivu appelle au boycot économique des Banyamulenge; en août le Groupe Milima est interdit et Ruhimbika fuit au Rwanda. En même temps, les Banyamulenge s'arment et surtout le Rwanda prépare depuis quelque temps le terrain de ce qui deviendra la "rébellion des Banyamulenge".

Conflits au Kivu.. ., op. cit., p. S-8. 39 Nations unies, Conseil Economique et Social, Commission des Droits de l'Homme, Doc. E/CN.4/1996/66 du 29 janvier 1996. 40 Forum Baraza La Kiw, "Banyamulenge ", Roberto Garreton's report and Human
Rights in Fizi, Uvira and Mwenga, Zaire: The anatomy of fraud and genesis of a conflict,

Montréal, 10 mai 1996.

24

Section 2. Rwanda: du génocide à la dictature41 1. La base du pouvoir Lorsqu'à l'issue du génocide et de la défaite de l'ancien régime, un nouveau gouvernement prête serment le 19 juillet 1994, le Front Patriotique Rwandais (FPR) victorieux affirme son adhésion à l'esprit sinon à la lettre de l'accord de paix d' Arusha dont la logique est celle du partage du pouvoir. Cependant certaines modifications apportées à la loi fondamentale par une déclaration du FPR en date du 17 juillet 1994 changent profondément la nature du régime: introduction d'un pouvoir présidentiel dominant, ancrage de la dominance du FPR au sein du gouvernement, réaménagement de la composition du parlement. La nouvelle loi fondamentale relève d'une subtile ingénierie constitutionnelle, qui tente de cacher le caractère monolithique du
pouvoIr.

. 42

Ce n'est cependant pas l'ordre constitutionnel qui détennine l'exercice du pouvoir, mais bien le contexte dans lequel celui-ci est exercé. Or ce contexte est celui de la domination par le FPR qui a créé et tente de maintenir un environnement sécuritaire et militaire contraignant. Politiquement et socialement, la base de ce pouvoir est extrêmement mince: l'armée et les services de renseignement, les cadres du FPR (abakada), une partie de la population urbaine en

-

particulier l'ancienne diaspora tutsi rentrée au pays. Alors qu'initialement la volonté d'un certain nombre de politiciens, fonctionnaires, magistrats et même militaires en place avant 1994 de rester ou de rentrer et de coopérer avec le FPR avait nourri un certain espoir, la vague de défections qui commence au début de 1995 a vite mis à nu cette illusion. A part un grand nombre d'''inconnus'' et de nombreux Rwandais qui souhaiteraient quitter le pays (mais qui n'y parviennent pas, faute de passeport ou de visa, ou qui n'osent pas par peur de mettre en danger les membres de leurs familles), la liste de ceux ayant jeté
41

Pour les antécédents

jusqu'au

début

1994, voir F. REYNTJENS,

L'Afrique

des grands

lacs en crise. Rwanda, Burundi: 1988-1994, Paris, Karthala, 1994. 42 Voir à ce sujet: F. REYNTJENS, "Un ordre constitutionnel dissimulé: la 'loi fondamentale' du 26 mai 1995", Dialogue, n° 186, octobre-novembre 1995, p. 13-22.

25

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.