La lagune ébrié

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296343603
Nombre de pages : 304
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LA LAGUNE EBRIE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5571-9

JACQUES MABILLE

LA LAGUNE EBRIE
Roman

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

1.

Manel sortit du bureau du rédacteur en chef, un volcan dans la poitrine. - Hourra! cria-t-il, je pars en AFRIQUE! Après l'examen de fin de stage, il venait d'être nommé reporter stagiaire premier échelon au journal Une semaine dans le Monde. Le chef de la rubrique coloniale avait en effet déclaré devant le comité, réuni pour la conférence de rédaction: - Emmanuel Ferrière, nous sommes heureux de vous compter au nombre des correspondants stagiaires du journaL Vous irez faire vos premières armes, selon vos souhaits, en Afrique-Occidentale française. » Vous aurez pour mission de nous informer sur tout ce qui vous paraîtra important. La rédaction en chef se réserve le droit de publier ou non vos écrits. » En cas de publication, elle vous donne la garantie de respecter le fond et la forme de vos papiers. » Je vous rappelle les conditions du « challenge» :
compte tenu des circonstances créées par la guerre, et de la saturation des moyens de transport, vous vous assumez. 7

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» Vous rejoindrez vos territoires d'affectation, c'est-àdire l'Afrique-Occidentale française, à votre guise!

auprès des autorités françaises en Afrique. Vos articles, études ou reportages vous seront réglés au tarif de la convention des journalistes stagiaires en mission à l'étranger.
»

» Vous partez muni d'une lettre d'introduction

Le journal, naturellement, n'exige pas l'exclusivité,

sauf en matière de vie sociale et politique. A vous de négocier avec des confrères outre-mer des « papiers» d'intérêt général, afin de vous procurer - c'est un conseil d'ami! les moyens d'existence nécessaires, du moins au début, bon voyage, donc... et bonne chance! La conférence de rédaction applaudit; Manel rougit, s'inclina et applaudit, à son tour, la conférence. En fin d'après-midi il fit un effort surhumain pour
assurer son service au « marbre », jusqu'à vingt-deux

heures, au lieu de courir au lycée Janson-de-Sailly où il remplissait les fonctions de maître d'internat, afin d'annoncer la bonne nouvelle à ses collègues. Il voulait éprouver encore une fois le plaisir physique que lui procurait l'imprimerie, écouter le cliquetis des linotypes, humer les odeurs mêlées d'encre et de plomb fondu, et sentir sous ses doigts la caresse des grandes feuilles gaufrées des premières épreuves, avant que les énormes monstres rotatifs ne dévorent le fleuve impatient des bobines de papier. Mais sa tête et son cœur se perdaient déjà dans le désert, au bord du Niger, sous les voûtes des forêts de Guinée ou de Casamance, au Sénégal. A vingt-deux heures passées, sur les Grands Boulevards illuminés, Paris vivait et bruissait dans un manteau de neige que les passants tâtaient prudemment du pied. L'hiver 1946 épuisait ses frimas. Pâques approchait. Manel prit le métro et descendit à la station « Rue de la Pompe ». Il rejoignit le lycée Janson-de-Sailly, grimpa au 8

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cinquième étage) surnommé « Pionville ») où tous les maÎtres d'internat occupaient) deux à deux) des chambres

mansardées qu'ils appelaient leurs « turnes ».

- Eh! les pions) hurla Pierre Destephen) son collègue de chambre) devenu son ami) Manel est reçu! Manel va partir en Afrique! Brouhaha) vivats. Manel quoi? Part où? Au Hoggar? Quel veinard! En Afrique? Ça c'est chic! Vive le fric! Les huit portes des huit turnes battirent. La soirée s'annonçait chaude et mémorable) car chaque événement heureux devenait une fête) chaque peine était partagée par ces garçons de dix-huit à vingt ans) hommes déjà) mais toujours adolescents) dans l'esprit et dans le cœur) avec un appétit de vivre qui allait de pair parfois avec un certain dégoût du monde moderne et un penchant pour la contestation. A l'annonce du succès de l'un des leurs) les ions déclenchèrent le vacarme. Dans la turne de Mane et de Pierre Destephen) les bouchons de mousseux sautaient. On

r

buvait

«

t'à la santé du confrère) qui nous régale

aujourd'hui ») l'hymne célèbre de la confrérie de la presse. On trinqua à l'amitié) aux voyages) à la littérature) et à tout ce qui pourrait refaire ce monde « mal fichu»! - Eh) ManeI! ces peigne-culs t'assurent même pas le transport ? - Eh non! Je ne suis pas encore en pied! Un stagiaire) ça doit se débrouiller! - Ah! pour être en pied) il faut partir à pied) en Afrique! - Très drôle! ricana ManeI. Tu ne crois pas si bien dire... Je vais essayer de faire du stop jusqu'à Gibraltar... Ou bien de l'avion-stop! Dans ce cas-là) je suis à Dakar demain soir! - Farceur va! A minuit) passablement éméchés) les surveillants d'internat trouvèrent péniblement le chemin de leur lit. Destephen) lui) pleurait en chevrotant.
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- Manel, mon ami, mon seul ami, ne pars pas; je viens de découvrir le plus grand haut-parleur du monde! Tu n'as jamais entendu Beethoven avec cette puissance et cette majesté... Oui! l'Hymne à la joie, dans la neige, dans le ciel de Paris! - Pierre, tu es complètement saoul! - Viens, ManeI! Ne pars pas avant de connaître une joie musicale immense, une émotion phénoménale! Quand j'aurai fini mon oratorio sur l'Ancien Testament, je le ferai jouer dans ma chambre d'écho! Tu vas écouter ça! Il rampa sous son lit, en sortit un volumineux phonographe qu'il saisit dans ses bras en titubant. - Prends le pavillon, sous le lit! Le grand Destephen, dégingandé, le visage ravagé de tics, franchit la porte de la turne, s'enfonça dans le couloir, s'arrêta sous une imposte vitrée envahie par la neige, agrippa les barreaux d'une échelle scellée dans le mur. - Aide-moi, prends le phono. Il faut monter sur le toit! - Pierre, hurla Manel, j'ai mes bagages à faire. Je pars tout de suite... - En Afrique? bégaya Destephen. En pleine nuit? Ecoute Beethoven d'abord; tu partiras ensuite plein de joie! Manel céda. Se poussant, se tirant, ahanant, ils parvinrent à soulever l'imposte et sortirent à quatre pattes sur le toit couvert d'une neige brillante, épaisse, glissante. En équilibre sur les gouttières, ils progressèrent vers une cheminée rectangulaire. Destephen posa le phonographe sur l'entablement. Manel, inquiet, jeta un coup d'œil sur les cours de récréation, tout en bas, entourées par les arbres poudrés de blanc. Les étoiles doutaient le ciel d'un bleu de glace. Quel décor, se dit-il, avant les sables du désert! Destephen remonta le ressort de l'appareil, posa
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l'aiguille du diaphragme sur le disque et le finale de la IXe Symphonie de Beethoven retentit dans l'immense quadrilatère de Janson-de-Sailly. Les échos rebondissaient sur les vastes surfaces vitrées des salles de classe à hauts plafonds. On eût dit que l'orchestre tout entier et les cent choristes jouaient vingt mètres au-dessous. C'est alors qu'une voix de stentor couvrit l'océan musical. - Allez-vous cesser ce vacarme! Destephen, instantanément dégrisé, s'étrangla: - Merde! Le proviseur! Les fenêtres du deuxième étage à droite, puis celles de gauche, s'éclairèrent. En soulevant l'aiguille d'acier du phonographe, Destephen fit déraper l'appareil qui bascula, fut happé par le vide et alla se fracasser sur les grilles entourant les arbres de la cour d'honneur. Pierre se pencha, inconscient, pour scruter le vide. Manelle saisit à bras-le-corps. A la seconde près, Destephen basculait à son tour... Déjà, au cinquième étage, au pied de l'échelle de Pionville, le surveillant général tempêtait; le couloir était envahi de robes de chambre et de .{'yjamas. Au quatrième étage, les fenêtres a guillotine des dortoirs se peuplaient d'élèves en chemise réveillés merveilleusement par Beethoven. Les deux sonorisateurs nocturnes furent tancés avec fureur; conseil de discipline, exclusion, hurlaient le surgé, le proviseur, le concierge montés en toute hâte à Pionville, tandis que les ma~tres d'internat s'étranglaient de rire, trouvant la farce musicale et culturelle tout à fait à leur goût! La tempête se calma peu à peu dans les bâillements. Pierre s'écroula sur son lit et s'endormit.
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Manel vida son armoire, remplit deux sacs de marin, vérifia ses papiers, son passeport, récupéra sur les murs quelques photos et jeta un long coup d' œil sur le décor banal, vieillissant et pauvre. Puis, il emprunta le corridor de Pionville et ouvrit la porte de l'escalier. Le panneau de service immuable s'y trouvait, actualisé chaque semaine par le préfet des études. Les heures de surveillance des réfectoires, études et dortoirs s'alignaient, et, en regard, le nom des pions reporté à la craie. Au rez-de-chaussée, ses deux sacs sur le dos, comme un loup de mer, il traversa le hall. - Halte, qui êtes-vous? Où allez-vous? Le hall s'alluma. Le concierge, l'œil furibond, aboya: - Ah! c'est vous, Manel? - Oui, c'est moi. Pardon pour ce concert d'adieu. Je pars. - Déjà? Le proviseur vous a fichu à la porte? - Je ne sais pas encore. Et puis ça m'est égal, je pars. Le concierge dévisagea Manel, éberlué. - Oui, ça vous étonne? Je pars en Afrique...

2.
Toute la soirée, au marbre du journal, Manel avait réfléchi au moyen le plus sûr pour rejoindre le continent noir. Tous les transports classiques métropole-colonies et inversement affichaient « complet» depuis la fin de la guerre. Des listes d'attente pour rejoindre la métropole par bateau recensaient tous les coloniaux et leurs familles, bloqués en Afrique depuis juin 40. Les malades et les gouverneurs se partageaient la priorité sur les rares avions civils. Restaient les avions militaires, basés en France à Toussus-Ie-Noble. Manel décida de tenter de recourir à l'avion-stop. Il fit l'inventaire de sa monnaie dans ses poches et jugea la somme suffisante. - Taxi! Je vais à Toussus-Ie-Noble, à l'aérodrome militaire... A l'aéroport, Manel se faufila à travers les barbelés. Les gardes, aux miradors, ne se manifestèrent pas. ManeI poussa la porte d'un baraquement qui semblait abriter le mess des pilotes et aborda un capitaine à qui il exposa son problème: journaliste stagiaire, ayant une carte de presse
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et un ordre de mission, souhaite rejoindre Dakar, Conakry, ou Abidjan, au plus vite! - Eh, les gars, lança l'officier, y a un jeune candidat pressé de partir en « raton» pour Dakar... Y a pas un Glenn-Martin sous pression qui doit barrer cette nuit, à trois heures? - Ouais, moi, lança un rouquin qui pliait sa serviette. Il s'avança l'air jovial: - Salut! En effet, mon zinc décolle dans une heure. L'équipage est de cinq, plus le mitrailleur de ventre; mais le veinard est en congé de mariage... trois jours! T'as de la chance, profites-en. C'est défendu, mais le « pitaine » est dans un bon jour! Cependant, je te préviens, la place n'est pas très confortable! Tu risques de t'enrhumer! - C'est ton premier voyage, môme? demanda un sergent-chef. Eh bien, à tes souhaits! Tu voyageras à plat ventre dans la bulle de plexi fixée sous l'avion! C'est le poste du mitrailleur ventral. De là, on ne voit ni les ailes ni la carlingue. On est en l'air comme un oiseau! Une demi-heure plus tard, des fourmis dans les jambes et un léger trac dans l'estomac, ManeI monta à bord du Glenn-Martin et se faufila, guidé par le rouquin, dans le tube central conduisant à la bulle de ventre. Ils calèrent les deux sacs de marin sur la fente dans laquelle pivote la mitrailleuse. - « Crache-le-feu» a été envoyée en révision, expliqua le rouquin, et tes deux sacs vont aveugler l'ouverture. Les courants d'air, dans cette bulle, sont atroces, car ce zinc vole à six cents kilomètres à l'heure! En revanche, comme le Glenn file en rase-mottes, au-dessus de la mer et à la limite du rivage, tu verras le lever du soleil sur le Sahara espagnol. Fabuleux... mais gare à l'atterrissage! En effet, c'est à Dakar, quand le Glenn-Martin se posa, que Manel eut le plus peur! Il vit le sol littéralement l'aspirer, et crut que l'avion atterrissait sur lui.
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Un peu sonné, Manel s'extirpa de la bulle par le puits qui débouchait sur le poste de pilotage. - Alors? questionna le lieutenant pilote. - Impressionnant! bafouilla ManeI. - En effet t'es un peu verdâtre, mais ça va passer! Question d'habitude. Tu vas où, maintenant? - Au Gouvernement général, à Dakar-ville. - Que fais-tu dans la vie? - Journaliste stagiaire. Je dois couvrir cinq territoires de l'A-OF. - Mince! c'est bien ça! T'as quel âge? - Presque vingt et un ans. - Chapeau! siffla le lieutenant. Il jeta un coup d'œil sur la piste que venait d'emprunter, pour atterrir derrière eux, un gros hanneton en métal brillant équipé de deux moteurs à hélice. - Tiens, belle aubaine! Tu dois aussi couvrir la Côted'Ivoire? - Oui! - Nous, on y va demain, mais voilà ton affaire, profitesen! Si tu veux, je te présente au commandant du Halifax de bombardement qui vient de se poser. C'est maintenant un avion civil qui fait la ligne Dakar-Conakry-Abidjan. Dans deux heures, il repart. L'équipage, c'est des copains. Ils te poseront gratis à Abidjan. Faut bien aider les jeunes! - Vous êtes des chefs! affirma Manel en souriant. - Tu vas au Gouvernement général? demanda le radio. Si oui, j'y vais aussi. Je leur apporte la valise diplomatique. Alors je t'emmène avec la Jeep. - Décidément, commenta gaiement Manel, les dieux sont avec moi! - Ouais! mais si tu prends le Halifax, commenta le radio, n'oublie pas ton parachute! C'est des vieux coucous désarmés, déglingués; un zinc sur deux casse à l'atterrissage!
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- Ta gueule! cria le pilote du Glenn. C'est son plaisir, à ce con, de foutre la trouille! Croise les doigts, garçon! T'as du pot. T'es né coiffé. Bonne route! Le radio serviable s'appelait Bernie, solide Breton de vingt-deux ans, engagé volontaire à dix-huit. Il pilotait sa Jeep comme une voiture de course, klaxonnant sans arrêt pour éviter les paysannes portant calebasse sur la tête et bébés noirs dans le dos. A la Résidence du gouverneur général, superbe bâtiment style château XIxe revu par Gallieni, le Sénégalais en faction, fusil à l'épaule et chéchia rouge, laissa passer et salua la Jeep-tornade qui grimpa en trombe jusqu'au perron. - Bonjour, beautés, cria Bernie en ouvrant le bureau des I .
secretaires.
L'arrivée de Bernie provoqua des fous rires sympathiques. - Mesdemoiselles! Un: voilà la valise diplo. Deux: vous me donnez la valoche diplo pour Abidjan. Trois: je vous présente Manel Ferrière, un journaliste sympa qui va sûrement parler de vous dans le journal le Monde! Voulezvous enregistrer sa lettre d'accréditation. Quatre: notez, s'il vous pla~t, son adresse à Abidjan: chez Ferracci, hôtel de la Lagune. - Hein! Manel, vous descendrez à l' hôtel de la Lagune Ebrié, c'est bien! Familial et africain! On y va toujours! Comme ça, on se reverra! - Et cinq, ajouta Manel avec un sourire, mademoiselle, donnez-moi je vous prie l'adresse et le téléphone du journal Paris-Dakar. Toutes les formalités prirent dix minutes au plus et la Jeep repartit. - Direction le journal? dit Bernie. C'est tout près d'ici! Le planton, à qui Manel demanda à voir le directeur, désigna un homme grand, habillé de gris, les cheveux coupés en brosse, âge probable: la cinquantaine. 16

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M. de Bressieu passait dans le hall. Manelle rejoignit, s'excusa, se présenta et sortit sa carte accréditive. Il expliqua qu'il serait heureux de soumettre au comité de rédaction une enqu&te sur« Le cinéma en France pendant l'Occupation» et une interview exclusive de Jean Cocteau, réalisée une semaine auparavant, à propos du tournage du film la Belle et la Bête. Le tout devait représenter huit publications d'une demi-page dans le quotidien ParisDakar. M. de Bressieu l'écouta poliment avec un demisourire au demeurant sympathique. - Monsieur, dit-il à Manel, je présume que vous &tes pressé? - Oui, monsieur; j'ai quitté Paris cette nuit et je pars pour Abidjan dans deux heures! - Je comprends; je suis également pressé. Donc pouvezvous déposer vos manuscrits à la rédaction? - Pardon de vous interrompre, mais j'ai le dossier
« Cinéma» sous le bras!

bien, c'est parfait. Laissez-le-moi. Si le comité et moi-m&me sommes intéressés par sa publication, nous vous établirons un contrat et vous serez réglé fin de mois de parution aux conditions habituelles des journalistes pigistes en métropole, c'est bien votre statut actuel?

- Eh

-

Oui, monsieur. Où pourra-t-on

vous joindre?

- Provisoirement à l'hôtel de la Lagune Ebrié, à Abidjan. Après, ça dépendra des circonstances... Le directeur tendit une main ferme à ManeI.
A Abidjan, saluez, je vous prie, de ma part,

M. Ferracci, propriétaire de l'hôtel de la Lagune; c'est un ami. Bon voyage et bonne chance. Sympathique, ce jeune, se dit de Bressieu. Bonne graine, semble-t-il, de l'initiative et du punch! Dans la Jeep, Manel dit à Bernic :

-

L'homme

de presse pressé prend

quand

m&me le

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temps de se faire une opinion, et il t'écoute comme un psychiatre. En tout cas, si mes articles l'intéressent, j'aurai gagné ainsi une cagnotte pour les mauvais jours. Sur la piste cimentée de Dakar, un avion Halifax à deux hélices, tout habillé d'aluminium nervuré, brillant au soleil, engouffrait lentement ses voyageurs. Souvenir de guerre, les passagers prenaient place sur des banquettes de bois inconfortables disposées latéralement le long de la carlingue. Pendant les hostilités les parachutistes, à la queue leu leu, puis côte à côte, se tassaient, tant bien que mal, attendant avec un trac qui leur étreignait le cœur l'ouverture de la trappe d'expulsion. Ces Halifax dits de bombardement et de parachutage furent, la guerre finie, revendus ou donnés aux compagnies aériennes d'outre-mer. L'avion décolla lourdement, dans un fracas assourdissant. En face de lui, Manel vit une jeune fille qui lui parut, instantanément, charmante. Manel esquissa un sourire, elle lui souriait aussi. Une place était restée libre à côté de Manel; une place était inoccupée, à la droite de la charmante. Ils se levèrent tous les deux. Au même instant, l'avion amorçait un virage serré. Ils faillirent se télescoper. - Vous allez où? dit Manel, en lui prenant le bras. - Et vous? - J'avais envie de m'asseoir à côté de vous. - Sympa! Moi aussi! Ils se regardèrent et pouffèrent de rire. - Venez à côté de moi, dit ManeI.

- Pourquoi, - Oui, vous

c'est mieux? répondit-elle avec ironie. n'aurez pas le soleil dans l'œil! Ces avions

de la guerre ne sont pas confortables... - En effet, dit-elle. C'est la première fois que je monte en avion. J'ai peur! Je viens de Paris, par le train, jusqu'à Marseille, puis j'ai atteint Dakar, avec un grand bateau, en
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longeant le Maroc. C'était très beau! Et pour rejoindre rapidement Abidjan, j'ai décidé de prendre l'avion. La jeune fille se massait les mains en faisant la grimace. - Et je crois que je le regrette! - Moi, c'est la deuxième fois que je prends l'avion.Je suis parti cette nuit de Paris sur un chasseur bombardier et j'ai voyagé dans une bulle de plastique fixée sous l'avion. C'est le poste du mitrailleur de ventre. - Vous êtes militaire? - Non! Journaliste stagiaire. - Ah! stagiaire! Moi aussi. Je vais faire un stage à la maison des missions d'Abidjan, pour travailler dans les colonies. Manella scruta avec attention. Elle avait des yeux bleus, avec quelques éclats de couleur mordorée, un petit nez droit, une bouche cerise, une peau d'un blanc de lait, des cheveux très blonds coupés à la garçonne. Il était frappé par la facilité de son abord, mais aussi par un soupçon de mystère qui baignait en profondeur ses yeux. - Vos parents..., dit-il enfin. - Ne parlons pas de mes parents. - Vous habitez Paris? - Non, j'habitais la Pologne. - Vous êtes d'Europe centrale? -Non! - Vous avez terminé vos études? - Je n'ai pas fait d'études depuis le certificat. Le reste j'ai essayé de l'apprendre par moi-même... L' hôtesse offrit à chaque passager des coussins. La jeune fille se pelotonna sur la banquette, fit un sourire à Manel et s'endormit, après avoir dit dans un bâillement caché par un geste de sa main: - Je m'appelle Laura Prince. - Et moi, Manel Ferrière. 19

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Laura sembla ne pas avoir entendu. Elle ne se réveilla que lorsque l'avion prit l'axe de la piste de l'aéroport d'Abidjan, et se posa pesamment, en donnant l'impression qu'il ébrouait ses ailes. ManeI saisit la valise de la jeune fille et ses deux sacs de marin. Ils prirent un taxi. La nuit africaine sur les grands boulevards de la mer brillait d'un éclat romantique. A l'arrière du véhicule un brusque cahot rapprocha les deux jeunes gens. La main de ManeI, par hasard, rencontra le poignet de Laura. Elle bougea à peine. Sous la paume de sa main, ManeI sentit comme un rayonnement de chaleur. La tête de Laura se tourna vers lui, en souriant. Elle dit: - Vous avez déjà fait un plan de votre tournée? - Non! Je vais interroger les autorités administratives, me balader, humer l'air, les lieux, la mer, les gens. Et les sujets viendront à moi! Laura émit un petit rire. - J'aimerais vous revoir, ajouta ManeI. - Moi aussi! - J'aimerais être indiscret. - Pourquoi pas! - Vous vous baladez seule en avion, c'est intrigant! - Pourquoi? je suis presque majeure! - Presque? - Appelez-moi à la maison des missions, quand vous voudrez. - Je n'y manquerai pas. A minuit, vingt-quatre heures après l'Hymne à la joie éclatant dans les cours enneigées de Janson, Manel trouva le sommeil à l'hôtel de la Lagune Ebrié, dans la chambre numéro 13, après s'être dit:« Ça commence bien! A nous deux l'Afrique! »

3.

Manel ouvrit l'œil, le lendemain, en fin de matinée. Trop fatigué la nuit précédente pour découvrir les charmes de l'hôtel africain, Manel reçut à son réveil une multitude de picotements annonciateurs de joies à consommer illico et il sauta du lit. Il courait vers la terrasse ensoleillée, quand il entendit frapper à sa porte. Une petite soubrette ivoirienne vêtue à l'européenne entra, portant un plateau de petit déjeuner avec jus d'ananas glacé, œufs au bacon, café, toasts et, pour la couleur locale, flottant sur un ravier, des fleurs de bougainvillée et deux orchidées d'une folle et mystérieuse beauté. Sur un bristol, une mention manuscrite:
Variété d'orchidée cattleya ivoirienne appelée Wanda. Nota: je me ferai un devoir de venir vous saluer, vers midi trente. Donnez, je vous prie, votre réponse à la femme de chambre. Le directeur: Noël Ferracci. Manel écrivit sur le carton: D'accord. 21

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Torse et pieds nus, en short sur la terrasse, il savoura le délectable petit déjeuner, tout en examinant, les prunelles allumées de plaisir, l'hôtel mi-africain mi-européen, construit comme une pyramide, avec une succession de terrasses décalées donnant sur la lagune. Un vaste balcon entouré d'une oasis glauque, plantée de cannes à sucre et d'arbres à pain, prolongeait chaque chambre. A gauche, au loin, un minuscule village indigène comptant une vingtaine de cases rondes en terre ocre, à toits comques. Le ciel semblait tissé de soies bleues délavées par endroits par des brumes de chaleur, et coiffait un lac immense couleur turquoise. De longues langues d'argent éblouissaient les zones où le soleil incendiait l'eau. Manel ressentit à nouveau dans ses artères le pétillement annonciateur de joies rares. Au milieu du lac, il aperçut une sorte de scarabée flottant. Il courut chercher ses jumelles et découvrit une étonnante cité lacustre avec un ponton assez vaste, supportant quatre baraques comme on en voit sur les chantiers, avec de petites fenêtres. Au pourtour, un large pont circulaire. Deux silhouettes s'agitaient et semblaient pêcher. On frappa. - Entrez! cria ManeI. Un homme à forte carrure, très enveloppé, vêtu d'un costume blanc façon saharienne et chaussé de sandales en . , cmr tresse, apparut. - Bonjour, monsieur, je me présente: Noël Ferracci; je suis le propriétaire de cet hôtel; heureux de vous conna~tre! J'ai vu sur votre fiche que vous étiez journaliste... - Stagiaire, précisa Manel en souriant. - Votre territoire de mission, c'est la Côte-d'Ivoire? - Non, j'ai aussi la Guinée, le Soudan, le Sénégal et la Mauritanie.
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- Diable! le grand jeu et les longues distances! En tout cas, à votre disposition. Je connais assez bien la Côted'Ivoire depuis trente ans et un peu le reste de l'A-OF. Si je peux vous être utile... n'hésitez pas! - Merci! J'aurai sûrement besoin de vos lumières. Ditesmoi, ce gros scarabée sur le lac, en face, c'est quoi? - Ah!... (Ferracci se mit à rire.) Ah! le ponton, c'est la maison, le bureau, le laboratoire du «commandant ». » On l'appelle ainsi parce qu'il fut, avant la guerre, capitaine au long cours. Maintenant, dans le civil, il a obtenu l'autorisation de construire une cité lacustre flottante pour se consacrer à la recherche piscicole. On le dit très savant. Il étudie les poissons ou plutôt l'influence de la salinité sur les poissons. - ~ - Etrange, n'est-ce pas? Ce lac immense s'appelle la lagune Ebrié. C'est, paraît-il, une curiosité scientifique; une énorme étendue d'eau de mer, retenue par un cordon littoral de dunes. Ebrié a la forme d'une gigantesque étoile de mer dont les branches pénètrent très avant dans les terres. Je vous montrerai une carte dans mon bureau.
»

La lagune ne communique

avec l'océan

Atlantique

que par le canal artificiel de Vridi, creusé pour ménager un port abrité à la capitale Abidjan. Donc, à la surface de cette immense lagune salée, l'eau s'évapore et la teneur en sel s'accroît sans cesse. » Dans cet aquarium géant vivent toutes sortes de poissons, y compris des espèces, paraît-il, très rares, ayant subi des modifications génétiques, en raison de la teneur en sel considérable, surtout dans les profondeurs. Le comman-

dant, qu'on nomme aussi « le pacha », étudie tout cela
depuis longtemps. - Eh bien voilà un excellent reportage possible, s'exclama ManeI. - Du calme, jeune homme! Pour en savoir plus, il fau23

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drait le rencontrer. Or il ne vient jamais à terre et, à ma connaissance, personne n'a été reçu par lui sur son ponton, à part quelques rares responsables de l'Institut français d'Afrique noire. - Aurait-il un secret? - Qui sait... Quelques fois, des barcasses sont allées patrouiller vers son repaire. Il a tiré quelques coups de feu en l'air. Le village en a conclu que c'était un sorcier qui cherchait les poissons « du mal et du bien» pour les vendre à ses clients en « métropole », ce dernier nom prononcé sans rouler le r! Mais, jusqu'ici, personne n'a osé violer sa solitude. En écoutant Perracci, Manel regardait le ponton à la jumelle. - C'est curieux, on dirait qu'il y a des filets de toutes les couleurs sur le ponton... - Ce ne sont pas des filets; ce sont des cordelettes très fines, rouges, jaunes, vertes ou bleues. Chaque couleur indique la profondeur du prélèvement; au bout de ces cordelettes, des nasses attachées avec des appâts. Je vous souhaite un bon après-midi. Il se dirigea vers la sortie puis, se ravisant :

- Après

tout, essayez avec Coulibali,

son boy, un Ivoi-

rien fidèle, astucieux, bosseur infatigable, sachant tout faire. Il travaille avec le pacha depuis le début de l'aventure du ponton de recherches. Il vient souvent à terre pour les journaux, et assure le ravitaillement chaque semaine avec sa pirogue. Tenez, il vient aujourd'hui. C'est peut-être le seul moyen de joindre le pacha utilement. L'après-midi, jumelles en mains, Manel scruta sans désemparer la cité lacustre flottant sur huit fûts volumineux. Les cordelettes multicolores décrites par Perracci recouvraient presque en totalité le pont, certainement pour les faire sécher. Des balustrades donnaient accès tous les quatre ou cinq mètres à des escaliers ressemblant aux
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échelles de coupée sur les bateaux. Le commandant et Coulibali travaillaient sur la large base de ces échelles, déroulant ou enroulant à l'aide de moulinets les cordelettes de couleur. Puis, ils vidaient les nasses d'osier dans des bocaux et les transportaient dans une des baraques, à l'aide de brouettes. Vers le soir, Coulibali s'installa dans la pirogue qui se balançait près d'une des échelles de coupée. Il hissa une minuscule voile latine et la pirogue se dirigea à petite vitesse vers le rivage. Venant du ponton, une musique de jazz répétitive et lancinante parvenait hachée par la brise. Manel se précipita vers l'estacade et attendit le pirogUler. - Bonsoir; jetez-moi votre amarre; je vais vous haler! - Merci, patron! - Vous vous appelez Coulibali? - Ah oui, patron, dit-il interloqué. ManeI déclina son nom, sa profession, et il ajouta: - Je suis français; j'arrive de Paris... Dites-moi, la musique que j'ai entendue à l'instant, c'est un morceau de jazz qui s'appelle Caravane? - Ah oui, patron! - Ça venait bien de la maIson flottante du commandant? - Ah oui, patron! Le commandant il aime beaucoup la musique. Moi aussi! Vous aussi? Son visage, un peu fermé à l'instant, se détendit; le jeune boy se mit à rire, la bouche grande ouverte, la langue et les lèvres bien rouges dans un visage très noir. Ses yeux aux pupilles foncées sur un ovale laiteux brillaient. Il hocha la tête, puis il sortit de la pirogue des couffins et des bidons vides arrimés dans un grand filet de pêche, et jucha le tout sur son épaule. - J'aimerais rencontrer le commandant. Vous croyez que c'est possible?
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- Ah non) patron!
- Pourquoi? - Parce que le commandant ne veut voir personne! - Personne? Vraiment? - Personne! Il travaille tout le temps... - Pourtant) j'ai vu à la jumelle une chaise longue et un parasol... - Ah oui) ça c'est pour la sieste... Mon patron fait la sieste quatre fois par jour deux heures) pour pouvoir travailler tout le reste du temps) le jour et la nuit! D'un coup de reins) Coulibali remonta son chargement sur son épaule et se mit à rire. - Mon commandant c'est un très savant) très original) très gentil) mais y veut voir personne! - Bon! Au revoir) Coulibali... - Au revoir) patron! Manel alla dîner au restaurant de l'hôtel, en plein air) sur une terrasse bordée de plantes vertes) abritée par un régiment de parasols. Il prit une table près de la balustrade) juste au-dessus de l'embarcadère. Il faisait encore jour) mais le crépuscule ne tarderait pas. La France et Paris s'estompaient) comme s'il voyageait depuis des semaines. Tant de choses vues) d'odeurs nouvelles respirées) de mystères pressentis... Mais ne pas pouvoir aborder sur l'île mystérieuse du pacha l'irritait. Son premier contact avec Coulibali était sympathique mais lui laissait un goût un

peu amer. Quel ton adopter avec les Noirs? le tutoiement)
la fausse familiarité) la complicité) le ton protecteur un peu suave) avec un brin de démagogie? Coulibali l'avait immédiatement conquis) touché) par
son naturel) sa franchise) sa ferveur pour son « patron ».

Donc) en faire un allié pour forcer le commandant à le recevoir... Mais comment? L'acheter) lui donner un pourboire? Lui offrir un cadeau? Pouah...! Pouah...! Faire comme les colons envers les colonisés?
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Au loin, la pêcherie se balançait mollement. A l'œil nu, ManeI ne voyait qu'une petite tache de couleur sur la face avant. La chaise longue! Le commandant dormait; rêvaitil? Ses heures avaient-elles la même durée pour lui, savant passionné, opiniâtre, solitaire, que pour le jeune homme brûlant de vivre, de comprendre, d'agir?

4.
La semaine suivante, Manel ne parvint pas à écrire dix

lignes valables sur l'épisode « Glenn-Martin », la description des dunes survolées en rase-mottes, au Maroc espagnol. Il se surprenait à rêver sur un mot, le stylo en l'air. Sur la terrasse, l'atmosphère s'immobilisait, et l'air devenait étouffant. Il descendait plusieurs fois par jour au bord de la lagune. Il en faisait le tour, inlassablement. Chaussé de ses bottes de brousse, il pataugeait dans les marigots, s'accrochait aux racines aériennes des palétuviers géants pour être plus près du bord, pour scruter à la jumelle la pêcherie lacustre, en surprendre les échos. Les quatre baraques de chantier ressemblaient de loin à des maisons de poupée, posées en carré sur cales avec une sorte de place au centre. Un chapiteau de toile orangée coiffait ces maisonnettes cubiques peintes de couleurs pastel: une rose, une bleue, une verte, une ocre. Un matin, Manel s'aperçut que les baraques de couleur pâle, presque blanches, s'offraient toujours au soleil, tandis que les bleue et verte se trouvaient toujours à l'ombre. Il en conclut que la pêcherie 28

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tournait sur elle-même ~our garder au soleil les maisonnettes claires qui réverberent les rayons et maintiennent les autres à l'ombre, avec une relative fraîcheur. Dans les bouffées de brise, ou les sautes du vent, il percevait des bribes de musique, des toccatas de Bach, des nocturnes de Chopin, du jazz, Saint Louis Blues ou Saint James Infirmary, du bel canto, Caruso ou Mado Robin. Ces concerts lointains, fugaces, se mélangeaient aux chants d'oiseaux. Un mercredi matin, la veille du jour de marché de Coulibali, Manel sortit plus tôt que de coutume. Il faisait presque frais. Ciel pur. Une brise venue de l'Atlantique arrivait, sonorisée de notes de Chopin cueillies dans le laboratoire du pacha et déposées dans la chambre de l'hôtel. Il pensa alors, immédiatement, à son magnétophone à piles. En 1946, les premiers enregistreurs à fils magnétiques apparurent. Manel avait réussi, malgré ses infimes finances, à s'en procurer un pour prendre, affirmait-il, des notes plus rapidement. Il partit donc se promener le long de la lagune en tendant son micro aux innombrables jacassements, coassements, trilles ou chuintements des cormorans, engoulevents, vanneaux, calaos, passereaux, qui nichaient dans les végétations lacustres. Puis, il s'assit sur l'énorme tronc d'un cocotier abattu par les ans ou les tornades, et se mit à jouer avec sa machine. Il enregistrait: « Cher monsieur, à écouter de loin les musiques que vous aimez, j'ai envie de vous connaître. Ma curiosité est insatiable. Je ne peux pas croire que vous ayez décidé de vivre sans amitié, sans dialogue, sans confidences. Donc, monsieur, vous avez un secret, et je brûle de le connaître. J'arrive de France où j'ai entrepris pendant la guerre des études de lettres qui auraient pu faire de moi un prof, à 29

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condition que je prépare l'agrégation. Or j'ai trouvé des piges journalistiques me permettant de partir à l'aventure, de voir comment tourne

et de découvrir des gens... CRAC...

»

La bobine s'arrête. Manel n'a pas de recharge sous la main. «Bon! je vais rentrer à l'hôtel, je vais transcrire ce message par écrit, l'affiner et le confier demain à

Coulibali. »

- Patron!

- Qui m'appelle dans cette jungle? - Regardez par ici, je suis dans les roseaux, avec la pirogue! - Salut, Coulibali! Je croyais que vous ne veniez que demain... - Oui, mais aujourd'hui, je viens pour vous! Le grand patron, avec sa jumelle, il vous a vu tourner autour du ponton. Il dit qu'il n'a pas le temps et que votre jumelle le gêne dans son travail. - Attendez-moi, Coulibali... l'arrive! Manel joua à saute-mouton. Il n'était plus qu'à cinq mètres de la pirogue... GNOUF!... Un tronc se dérobe dans la vase, il dérape et Manel s'enfonce tout debout dans le marigot gluant, infesté de moustiques et de crapauds-buffles qui sautent par dizaines depuis les larges feuilles de nymphéas tropicaux. La boue aspire Manel jusqu'au thorax! - Ne bougez surtout pas, patron! Attrapez la perche. Coulibali la brandit; Manella saisit; il tire; il tire; et enfin bascule dans la pirogue, de la fange bottant ses, jambes, inondant ses tennis, et remplissant son short! Par chance, il avait protégé le dictafil en le glissant entre peau et chemise. Haletant, à demi groggy, il bafouilla: - Ecoutez, Coulibali, vous prenez cette petite machine, vous la donnez au commandant. C'est une lettre qui parle...
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