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LA MISÈRE INTELLECTUELLE AU CAMEROUN

96 pages
Les auteurs de ce document sont des enseignants des universités de Yaoundé dont l'un des buts est de mener une réflexion inspirée par la foi chrétienne sur les problèmes brûlants du Cameroun. Dans cet ouvrage, ils prennent la responsabilité d'évaluer la place des valeurs intellectuelles au Cameroun. Ont-ils atteint la vérité sur la misère intellectuelle au Cameroun ?
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La misère intellectuelle
au Cameroun

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8485-9

FORUM DES UNIVERSITAIRES CHRÉTIENS

La misère intellectuelle au Cameroun

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

-FRANCE

L'Harmattan Ioe. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

INTRODUCTION
Le terme « misère» et ses synonymes font désormais partie du vocabulaire courant des Camerounais depuis que de nombreuses difficultés économiques ne leur permettent plus de satisfaire aisément leurs besoins matériels les plus élémentaires. Ces termes désignent alors le grand dénuement qui plongerait le plus endurant des humains dans le désespoir.
Cependant, malgré l'étendue et la progression de la misère matérielle au Cameroun comme le relève un rapport de la Banque Mondiale d'octobre 941, beaucoup de penseurs camerounais estiment que leur pays souffre d'un malheur encore plus dévastateur: la misère intellectuelle. Ici, comme dans le cas de la grande pauvreté matérielle, le terme « misère» traduit un état de manque porté à l'extrême. Mais lorsqu'on lui adjoint le déterminant « intellectuel », de quel genre de manque s'agit-il? « Intellectuel» renvoie forcément à l'intelligence. Or, l'objet de l'intelligence est la vérité. La vérité, on le sait est chose complexe : il y a des vérités absolues, éternelles; d'autres sont relatives; dans tous les cas, la vérité est souvent difficile à atteindre. Rechercher la ou les vérités, c'est par conséquent, se donner pour vocation de questionner sans cesse ce qui est. Dans ce contexte, l'expression « misère intellectuelle» signifie donc absence criarde de questionnement de ce qui est, acceptation 1«Cameroun; diversité, croissance et réduction de la pauvreté », document de travail, division des ressources humaines et de la pauvreté, Département Technique, Banque Mondiale, octobre 1994.

parfois irréfléchie de l'ordre établi quel qu'il soit. La misère intellectuelle ainsi définie atteint son degré le plus inquiétant lorsqu'elle caractérise ceux que le commun des mortels considère comme des phares ou des guides. Si la plupart des êtres humains sont dotés d'une intelligence qu'ils peuvent mettre au service de la vérité, il demeure constant, néanmoins, que certains d'entre eux, par formation ou par vocation, exercent plus souvent leur intelligence que d'autres, Ce sont précisément, les intellectuels. On range généralement dans la catégorie des intellectuels toutes les personnes qui ont fait des études jusqu'à un niveau avancé ou qui se sont donné une solide formation personnelle dans un domaine particulier du savoir, pour la bonne raison qu'elles sont des habitués des démarches qui conduisent aux vérités dans leur domaine de spécialisation. Comme les intellectuels se retrouvent dans la partie supérieure de la pyramide dans toutes les sociétés, les masses populaires attendent d'eux qu'ils conçoivent les principes structurants de leur vie en communauté. TIs sont naturellement concernés au premier chef lorsqu'il est question d'analyser le phénomène de la misère intellectuelle comme le FUC se propose de le faire, poussé par le constat d'une déchéance inquiétante de la pensée dans la classe intellectuelle camerounaise et singulièrement au sein de l'élite universitaire. Si le phénomène est devenu beaucoup plus préoccupant aujourd'hui qu'il y a quelques années à cause sans doute de la regrettable régression multidimensionnelle du Cameroun en Afrique et dans le monde, force est de constater qu'il constitue une des caractéristiques de l'histoire de ce pays et plonge ses racines au moins aussi loin que l'époque coloniale.

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C'est aujourd'hui une vérité historique établie que l'école n'a pas été introduite au Cameroun et dans le reste de l'Afrique pour former une élite pensante mais plutôt des auxiliaires de l'administration coloniale dont le niveau dépasse rarement celui de l'école primaire puisque l'école coloniale s'arrête généralement à ce niveau. Même le foisonnement des journaux et des partis politiques à cette époque n'est qu'un leurre puisqu'il n'empêche pas le pouvoir colonial de placer à la tête de l'État camerounais son homme de paille à l'heure de l'indépendance pour assurer la continuité de sa domination. De fait, le pouvoir politique favorise peu l'épanouissement de la pensée au Cameroun quand il ne s'emploie pas à l'étouffer sous des prétextes divers. La création de l'université Fédérale du Cameroun en 1962 n'y change rien. Les informateurs de la police veillent au grain partout sur le campus et, à la moindre incartade, étudiants et enseignants sont rappelés à l'ordre sans ménagement. Nombre d'entre eux séjourneront de nombreuses années dans les diverses prisons politiques du pays pour leurs idées avant d'être libérés. Une figure de proue de l'intelligentsia camerounaise tel le professeur Thomas Mélone doit quelquefois interrompre brutalement ses cours pour répondre aux sommations de la police. Le prétexte d'une grève pour des raisons salariales est bon pour le remercier en 1974, le forçant ainsi à l'exil. Les collègues du professeur Mélone, exclus en même temps que lui de l'université sous les mêmes prétextes ne seront réadmis qu'après avoir fait amende honorable et promis de s'insérer sagement dans un système universitaire où, non seulement les programmes d'enseignement sont soumis à l'approbation préalable du gouvernement, mais encore où aucune conférence publique, quel qu'en soit le thème, ne peut être prononcée sans l'accord préalable du Chancelier ou du Recteur par ailleurs délégué du gouvernement.

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Une revue telle Abbia dont la contribution à la vie culturelle du Cameroun a été immense n'a pu survivre pendant deux décennies que grâce à la forte personnalité de son directeur Bernard Fonlon, le seul intellectuel qui pouvait tenir tête au président Ahidjo, de l'avis d'Henri Bandolo dans son livre La Flamme et la Fumée2. D'ailleurs dans la préface au premier numéro paru en février 1963 le Ministre de l'éducation Nationale, William Etéki Mboumoua, alors en charge des affaires culturelles prévient: « Action Culturelle engagée? Entendons-nous bien. Mon rôle sera ici de veiller à tout moment qu'Abbia ou toute publication de même mission ne dégénère sous prétexte du droit à la liberté d'expression culturelle ou d'engagement, en tribune ouverte aux invectives outrancières3 ». L'avertissement ne souffre d'aucune équivoque. De fait, même membre du gouvernement, Bernard Fonlon, en sa double qualité de Rédacteur en chef d'Abbia et d'auteur d'articles percutants recevra une sévère mise en garde écrite de son collègue

chargé de l'administration territoriale Enoch Kwayeb. « La liste
de vos articles subversifs s'allonge »4.TIn'est pas étonnant que la revue meure avec son directeur. Pour exprimer librement sa pensée lorsqu'elle est différente de la ligne de pensée du gouvernement, il faut s'exiler. Alexandre Biyidi, alias Mongo Beti, l'écrivain camerounais de renommée mondiale, devra attendre plus de trente ans pour être autorisé à fouler de nouveau le sol de son pays. Nombreux sont les penseurs camerounais qui connaissent un sort semblable.

La Flamme et la Fumée. Ed. Sopecam 1985, p. 253. B. Fonlon The Pathfinder, Mémoires inédits.
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4 B. Fonlon The Pathfinder, Mémoires inédits. 8

Abbia n° 1 février 1963, p. 7

Le changement de régime intervenu en 1982 fait particulièrement rêver les intellectuels qui considèrent que le nouveau chef de l'État est susceptible de les comprendre. Au contraire de son prédécesseur, pensent-ils, il a fait des études universitaires et peut être un « guide éclairé ». Les intellectuels déchantent très vite. Le nouveau pouvoir, comme le précédent, se replie sur lui-même et ne tolère la dissidence qu'en apparence. Des intellectuels sont incarcérés pour avoir exprimé une opinion peu favorable au gouvernement. C'est ainsi qu'au lendemain d'une

table-ronde sur le thème: « l'essai politique au Cameroun »,
dans un amphithéâtre de l'ancienne université de Yaoundé, le professeur Ambroise Kom est incarcéré pendant quelques jours à la Brigade Mixte Mobile (B.M.M.). Des journalistes de la Radio Nationale et du quotidien gouvernemental subissent le même sort pour leurs écrits et commentaires jugés non conformes à la politique officielle. Dans ce contexte, la mort par assassinat de plusieurs intellectuels laïcs et religieux, notamment celle des universitaires Bernard Nanga auteur d'un roman d'abord censuré et du jésuite Engelbert Mveng, est ressentie par toute la communauté universitaire comme une profonde injustice et considérée comme des actes d'une cruauté inqualifiable, perpétrés par des hommes sans cœur ni tête, au détriment de la pensée. Alors que cette communauté s'interroge encore sur les raisons de l'assassinat d'un savant comme le père Engelbert Mveng surtout après le déroulement de ses obsèques dans des conditions pour le moins indignes de son rang - corps scellé par la justice sans prévenir les jésuites, changement de l'heure de la mise en bière, refus de la décoration posthume à la Cathédrale par l'archevêque Jean Zoa -le professeur Jean Marc Ela, sociologue à la 9