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LA MONDIALISATION EN QUESTION

320 pages
D'une part, les sociétés ont changé en profondeur et de manière accélérée au cours des 20 dernières années. D'autre part, se précise à nouveau la conviction que le capitalisme, par l'intermédiaire duquel s'opèrent ces changements, n'est pas du tout une forme sociale efficace et harmonieuse. Les auteurs analysent les deux visages de la crise du monde contemporain au travers de ces références.
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(Ç)L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7807-7

Études coordonnées par Jean-Claude Delaunay Atelier de Recherches Théoriques François Perroux (ISMEA)

lA MONDIAI1SAllON lN QrnSIION

Jean-Claude Delaunay Patrick Dieuaide Alain Femex Thierry Pouch Quynh Delaunay Stéphanie Treillet Serge Le Roux Carlo Vercellone Sylvain Zeghni

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collectioll Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Régine BERCOT, Devenir des Ùu/ividus et investisselnent au travail, 1999. Sophie DIVA ¥, L'aide à la recherche d'entploi, 1999. Myriam BALS, Esclaves de l'espoir, 1999. Lindinalva LAURINDO DA SILVA, Vivre avec le sida en phase avancée, 1999. Ivan SAINSAULIEIJ, La contestation pragl11.atique dan~" le syndicalisnle autoncnne, 1999. Chantal HORELLOU-LAFARGE, Les rapports hUlnains chez les penseurs du social, 1999. Maryse PER V ANCHON, Du Inonde de la voiture au Inonde social, 1999. Marie-Anne BEAUDUIN, Les techniques de la distance, 1999. Joëlle PLANTIER, COl1unentenseigner? Les dilelnlnes de la culture et de la pédagogie, 1999. Christian RINAUDO, L'ethnicité dans la cité, 1999. Sung-Min HONG, Habitus, corps, dOI11ination, 999. 1 Pascale de ROZARIO (sous la direction de ), Passerelles pour les jeunes, 1999. Jean-Rodrigue PARÉ, Les visages de l'engagelnent dans l'(l!uvre de Max Weber, 1999. Christine GAMBA-NASICA, Socialisations, expériences et dynamique identitaire, 1999. Pascales BONNAMOIJR, Les nouveauxjoumalistes russes, 1999. Paul RASSE, Les Inusées à la IUlnièrede l'espace public, 1999.

Ouvrages publiés par les auteurs
Jean-Claude Delaunay

Essai marxiste sur la Comptabilité Nationale, Editions Sociales, 1971. Nouveau Cours d'Economie Politique (Jean Gadrey co-auteur), Editions Cujas, 2 volumes, 1979 et 1984. Actualité du Marxisme (Actes du Colloque tenu à Lille les 26-28 avril 1980, publiés sous la direction de Jean-Claude Delaunay, avec la collaboration de Lysiane Cartelier, Lyse Demailly, Gilles Dostaler, Claude Dubar, Jean-Marc Fontaine, Trinh- Van-Thao), Anthropos, 2 volumes, 1982 et 1983. Salariat et Plus- Value en France depuis la fin du XIXème siècle, Presses de la FN des Sciences Politiques, 1984. Les Enjeux de la Société de Service (Jean Gadrey co-auteur), Presses de la FN des Sciences Politiques, 1987. Services in Economic Thought, Three Centuries of Debate, (Jean Gadrey co-auteur), Kluwer Academic Publishers, 1992. Services, Cultures, Mondialisation, Les services juridiques dans les relations économiques euro-arabes, De Boeck, 1994. Les Services dans l'économie française (Laurence Bancel Charensol et Muriel Jougleux co-auteurs), Armand Colin, 1999. Quynh Delaunay Histoire de la machine à laver, Un objet technique dans la société française, Presses Universitaires de Rennes, 1994. Sylvain Zeghni L'analyse économique de l'Etat (Philippe Abecassis et Philippe Batifolier co-auteurs), Editions Ellipses, 1996.

INTRODUCTION

Introduction
Cet ouvrage matérialise l'essentiel du travail effectué au cours de l'année 1998 au sein de l'Atelier de Recherches Théoriques François Perroux. Composante de l'Institut de Sciences Mathématiques et Economiques Appliquées (ISMEA), cet atelier est localisé à l'Université de Marne la ValléeI. Depuis sa création, en septembre 1997, deux objectifs lui ont été assignés. D'une part, réunir des personnes que satisfont les patronages symboliques de Karl Marx et de François Perroux. D'autre part, associer à leur propre travail des universitaires en poste dans différentes facultés parisiennes, ou dans des laboratoires de recherche de la région. Les neuf contributions rassemblées dans le présent livre proviennent d'économistes, de sociologues, de chercheurs insérés dans le mouvement syndical. Elles illustrent cette démarche. On se propose d'abord d'en tracer les motivations puis de mentionner fort brièvement le contenu de la publication sur laquelle elle débouche aujourd'hui.

Une indication d'ensemble
Les motivations ayant conduit l'ART François Perroux à produire ce livre ont d'abord et avant tout pour fondement les interrogations que suggère aujourd'hui le mouvement chaotique de la société capitaliste. Mais prenant place dans un contexte idéologique défavorable à la discussion ouverte, il n'était pas évident qu'elles puissent trouver les voies de leur expression.
1 L'ISMEA est dirigé par Gérard de Bernis, qui en est aussi le président. Cet institut relève d'une double localisation géographique, à Champs sur Marne (Université de Marne La Vallée, 5 Bd Descartes, Champs sur Marne, 77454 Marne la Vallée cedex 2) et à Paris (14 rue Corvisart, 75013). Jean-Claude Delaunay assure la direction de l'ART François Perroux (ISMEA). Il

D'une part, en effet, une certaine tradition d'humanisme et de débat, dont il ne faut sans doute pas magnifier l'importance mais qui exista cependant, s'est effacée du fonctionnement des facultés de sciences économiques au bénéfice d'une culture technicienne et sectaire. D'autre part, l'idée que le capitalisme serait I'horizon indépassable des sociétés a progressivement pris place dans le consentement général. La réflexion économique universitaire est actuellement engagée dans une voie acritique relativement au système social dominant. L'ART François Perroux fut constitué avec le souci de prendre de la distance avec l'ordre établi. Joignant ses efforts à ceux de chercheurs de l'ISMEA ou de chercheurs externes à cet institut, les membres de cet atelier ont peut être cristallisé le désir, qui survit encore ici et là, de n'être pas prisonnier des idées ambiantes. L'intervention de l'ART a été située sur deux plans. Celui, tout d'abord, de la préservation de la tradition humaniste et conceptuelle d'économistes tels que Marx ou Perroux, tradition qu'il conviendrait de ne pas opposer aux acquis de la technicité économique. La façon dont François Perroux s'est approprié la pensée de Marx a favorisé le choix de cette double référence. Son exemple montre que l'on peut être opposé à Marx, ou très différent de lui, ou en complet accord avec lui, sans être médiocre à l'égard de sa pensée. Celui ensuite, de la contribution à l'esprit de critique propre au comportement français. Alors que le climat intellectuel régnant dans les départements universitaires d'économie (comme dans les instances dirigeantes de la société) est si ouvertement acritique et dominateur de toute contestation, il paraît important, par principe, de s'en différencier et de s'y opposer. C'est pourquoi les références retenues pour représenter l'enseigne de l'atelier (Perroux et Marx) n'ont pas fonctionné comme contraintes de réflexion et d'expression pour qui que ce soit ayant participé au travail du séminaire. Les structures théoriques des contributions peuvent être différentes d'un texte 12

à l'autre et sont parfois incompatibles. Mais cette caractéristique est un signe de santé et non l'expression d'une faiblesse. Le risque a été assumé de la divergence conceptuelle et méthodologique, laissant au lecteur le soin de réaliser ses propres choix, et aux auteurs de faire évoluer et de consolider leurs convictions théoriques selon leur propre rythme.

Le contenu de la publication
En procédant de manière pragmatique, il avait été convenu de ne pas définir d'emblée un thème unique de travail pour l'ensemble des personnes intéressées au fonctionnement du groupe. C'est donc en suivant un cheminement décentralisé que s'est construit le séminaire débuté en septembre 1997. Le regroupement des travaux qui en ont résulté relève, de ce fait, d'une certaine convention. Il a néanmoins semblé possible, sans artifice excessif, de les réunir en les répartissant selon les trois rubriques suivantes. Celle du travail et des classes sociales, celle de la mondialisation des phénomènes, celle enfin des difficultés contemporaines de la mesure économique. Ces thèmes ne sont évidemment pas couverts de manière exhaustive par les textes qui les illustrent. Les auteurs des contributions ont cherché à montrer les grandes évolutions que l'on peut repérer sous ces diverses rubriques, tout en soulignant l'existence de permanences et de continuités.
Le travail et les classes sociales

Il est compréhensible que le travail ait constitué le premier des trois thèmes retenus pour la présente publication. S'efforçant de déchiffrer le mouvement contemporain de mondialisation des entreprises, Patrick Dieuaide en voit l'origine dans le fait que la valeur d'usage tendrait aujourd'hui à imposer au capital des 13

contraintes inédites. Explorant cette potentialité, dont la rationalité reposerait sur la prééminence croissante de « la vente effective» (la production sur commande), il cherche à cerner les traits que pourraient prendre le travail et la force de travail si la valeur d'usage confirmait sa primauté sur la valeur d'échange. Le modèle d'entreprise à partir duquel il réalise cette exploration est celui de la« Firme Transver~ale ». Il s'agit d'une abstraction désignant la forme d'organisation qu'engendreraient aujourd'hui les exigences de la demande et des clients, par différence et contraste avec les organisations antérieures, fonctionnelles, hiérarchiques, construites sur le fondement d'actifs réels. Il découle de son analyse que, dans le cadre de la firme transversale et sous certaines conditions, le travail pourrait être favorablement bouleversé à l'avantage des travailleurs. En s'intéressant au phénomène de l'intensification du travail, Alain Fernex étudie une autre face de la réalité sociale. Sans nier l'existence, relativement au travail, des tendances optimistes mises en lumière par Dieuaide, cet auteur insiste sur le fait que l'entreprise (résidente ou européenne), tout en expérimentant de nouvelles modalités d'organisation du travail, n'en continue pas moins de faire produire de la valeur à ses salariés par intensification de leur labeur. Les difficultés de mesure de l'intensité du travail et de son évolution, loin de le conduire à l'idée que « l'effet intensité» ne pourrait être dissocié de « l'effet productivité», le poussent au contraire à réfléchir aux enquêtes qu'il faudrait mettre en œuvre pour surmonter ces difficultés. Le texte de Jean-Claude Delaunay est, en partie, une réflexion sur l'importance intellectuelle du marxisme et sur l'intérêt de lier cette référence théorique à celle de Perroux. Mais c'est en même temps l'esquisse d'une analyse des classes sociales aujourd'hui et de leurs rapports. Ce qui rattache son texte aux deux précédents. En effet, le travail n'est pas 14

seulement déployé dans l'entreprise. Il l'est aussi dans la société, laquelle est caractérisée par une certaine structuration sociologique et un rapport donné des forces en présence. Ce texte est une critique de la notion de «société salariale». Il insiste sur la pleine domination aujourd'hui exercée sur le travail d'exécution (ouvriers et employés) par la bourgeoisie financière et les managers, privés et publics, alors même que le travail de recherche et de production de connaissances ne s'est pas autonomisé relativement au capital ou à ses gestionnaires. Monde Le deuxième thème abordé par ce livre est celui du déploiement du capital. Les articles rassemblés sous cette rubrique interprètent, en prenant appui sur la théorie de Marx, des domaines factuels et des événements observables dans le monde d'aujourd'hui. Le texte de Thierry Pouch sur les diverses réformes de la politique agricole commune engagées depuis une vingtaine d'années, rend compte des pressions fortes et croissantes auxquelles l'agriculture européenne (et donc, en particulier, l'agriculture française) est désormais soumise pour remettre aux «marchés» (en fait, un ensemble d'agents et de forces sociales concrètes) le soin d'organiser les modalités de son fonctionnement. L'auteur montre le sous-bassement néo-libéral de l'engagement désormais complet de l'agriculture dans le marché capitaliste. Cette analyse le conduit à rappeler un débat théorique s'étant déroulé lors des années 1970: savoir si l'agriculture de l'Europe continentale pouvait être un îlot de petite production dans l'océan du capitalisme industriel. Les évolutions en cours montrent que ce débat est maintenant dépassé. Toutes choses égales par ailleurs, l'agriculture continentale serait en voie d'être entièrement recouverte par l'océan.
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La contribution de Quynh Delaunay sur l'Europe sociale apporte un autre éclairage, mais cette fois celui des salariés de grands groupes industriels, sur les évolutions européennes du moment. Dans ce domaine également, c'est la tempête qui prévaut et c'est l'océan qui l'emporte. Les grands groupes industriels implantés en Europe ont depuis longtemps « oublié» leur enracinement national, et même leur implantation européenne. Leur périmètre est celui du monde entier. Par suite des divisions existant entre les syndicats nationaux de travailleurs des divers établissements les constituant, ces groupes, leurs administrateurs et leurs actionnaires, disposent de marges considérables de manœuvre pour imposer restrictions salariales et compressions d'emplois. L'exemple du groupe Electrolux au cours des dernières années montre cependant que cette marge n'est pas totale. En prenant appui sur l'Etat de leur pays, et en mobilisant leurs énergies, cela va de soi, les salariés des établissements Electrolux d'Italie ont réussi à imposer à la direction de cette multinationale d'autres mesures que celles qu'elle avait initialement envisagées. Dans la mesure où sont en jeu des intérêts économiques et pas seulement des idéaux politiques, l'action internationale des salariés semble devoir prendre appui sur les structures nationales des Etats. Stéphanie Treillet, enfin, élabore une interprétation des politiques d'ajustement structurel (PAS) mises en œuvre en Amérique latine depuis une vingtaine d'années. Se situant dans le prolongement du débat théorique entre Lénine et Luxemburg, sur l'essence économique de l'impérialisme, et concluant au caractère complémentaire de leurs analyses, l'auteur montre que la domination aujourd'hui exercée sur ces pays relève de l'une et l'autre explication (exportation de marchandises, exportation de capitaux) quoique de manière successive et renouvelée dans ses formes. Le marché intérieur des pays considérés est trop réduit pour permettre l'écoulement de 16

marchandises de consommation finale. En revanche, des biens capitaux y sont vendus et des usines y sont implantées. Parallèlement, des flux de capitaux argent s'y investissent. Mais ils sont très volatiles. L'objectif des PAS, dans ces conditions, serait de créer ou de renforcer, dans les pays en voie de développement, les conditions de la rentabilité des capitaux longs (usines) tout en rassurant les détenteurs des capitaux courts. Mais cet objectif serait, de toute évidence, de réalisation fort incertaine. L'un des mérites du travail de Stéphanie Treillet est de faire reposer son argumentation sur des éléments chiffrés. Mesures Au fur et à mesure de son développement, le système capitaliste s'est affirmé comme un système pour lequel la mesure était inséparable de son fonctionnement. C'est pourquoi la théorie du capitalisme est directement concernée par la dimension de la mesure propre à ses concepts, ainsi que par les instruments de cette mesure. Serge Le Roux s'est attaché à ce dernier aspect en analysant le principe comptable de l'annualité, l'histoire de sa mise en place au cours des cinq siècles écoulés, le rôle de l'Etat (la comptabilité publique) dans ce parcours. Mais il montre aussi qu'à notre époque ce principe est sévèrement contredit. La temporalité annuelle est bouleversée tant au plan des entreprises (comptabilités en temps réel, fonctionnement des marchés financiers) qu'au plan de l'Etat dont la crise se répercute et s'observe jusque dans ces recoins techniques. Par voie de conséquence, le droit à l'information économique conquis par les salariés au cours des dernières décennies est lui aussi perturbé par cette évolution. C'est à un autre problème de mesure que s'intéresse Carlo Vercellone. Considérant que depuis la fin du XVIIIè siècle, « la norme de salaire» fut la condition de mesure de la richesse marchande en même temps que son étalon implicite, il indique 17

comment cette règle s'est traduite dans quelques grands « documents» de la société capitaliste (divers systèmes de comptabilité nationale), mais comment aujourd'hui l'évolution des forces de production (hommes et connaissances scientifiques) s'opposerait à son application. Les exigences nouvelles du savoir et de la technique, et les exigences sociales plus générales qui leur sont associées, ouvriraient le chemin à des formes non marchandes de fonctionnement. Le système capitaliste serait perverti de l'intérieur. La norme de salaire tendrait à ne plus pouvoir jouer le rôle qui avait été le sien jusqu'alors. Dans ces conditions, l'attribution généralisée d'un revenu de citoyenneté, en poussant cette évolution à la limite, serait le moyen de révolutionner la société. La contribution de Sylvain Zeghni est orientée différemment. Son approche vise à montrer que, dans le cadre du capitalisme, la valeur n'est pas une notion de portée uniquement économique. Aussi primordiale soit-elle, la valeur économique ne peut être abstraite de « systèmes» plus généraux de valeurs, relevant notamment de la morale politique et religieuse des sociétés. Cherchant à situer les interrogations sur la pauvreté, les pauvres, et l'opportunité de leur verser un revenu indépendant de toute implication laborieuse, l'auteur aboutit aux conclusions suivantes. D'une part, il faut replacer la réflexion contemporaine sur les revenus sociaux de la pauvreté dans un contexte idéologique beaucoup plus large que celui de l'époque. Tant les principaux textes religieux du bassin méditerranéen que les penseurs de la politique ont balisé depuis longtemps les solutions envisageables en ce domaine. Mais d'autre part, l'attribution de tels revenus peut conduire à des résultats contraires aux intentions les plus généreuses. Pour Sylvain Zeghni, la révolution ne serait pas au bout de Speenhamland.

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En économie, la mise à flot d'un ouvrage, aussi modeste soit-il, est toujours l'affirmation d'un système de concepts et de valeurs en même temps qu'une espérance de communication à ce propos. On comprendra qu'à ce livre tout particulièrement il soit souhaité un bon voyage.

Que le service de Télétravail

de l'Université

de Marne-la-Vallée,

et tout particulièrement Mmes Estevao et Haghebaert, soient remerciés chaleureusement pour leur aide aussi aimable qu'efficace à la mise au point de cet ouvrage.

JC.D.

19

Chapitre

1

TRAVAIL ET CLASSES SOCIALES

François Perroux (1903-1987) Une référence intellectuelle stimulante pour une analyse centrée sur Marx Jean-Claude Delaunayl

En 1974, Henri Chambre repérait quatre paradigmes économiques, au sens de Kuhn: les paradigmes classique, marxiste, keynésien et institutionnaliste. Il ajoutait: «Actuellement, on peut ramener à deux les paradigmes économiques en présence: le Neo-classique d'inspiration anglo-saxonne..., et le Marxiste et le Neo-marxiste» (1978, p.57). Vingt-cinq ans après, il apparaît que le rapport des forces entre les théories figurant dans le champ économique a beaucoup évolué. L'efficience du paradigme marxiste a été considérablement réduite, alors que celle du paradigme classique et néoclassique s'est accrue en proportion. La conception selon laquelle le capitalisme serait le meilleur système existant et imaginable pour régler la vie économique des sociétés est toujours, aujourd'hui comme hier, la poutre maîtresse de la charpente propre à ce champ. Mais elle est à ce point dominante que l'on parle aujourd'hui de «fin des idéologies ». On observe bien quelques réactions vigoureuses contre cette hégémonie. Mais elles sont interprétées comme des feux encore mal éteints. Cette configuration idéologique est connue. Toute personne considérant, en France notamment, que la référence marxiste en économie est opératoire, sait combien elle doit faire face, a priori, sauf populations très particulières, au scepticisme et à la
1 Maître de conférences en économie à l'université de Marne La Vallée, responsable de l'Atelier de Recherches Théoriques François Perroux (ISMEA).

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Jean-Claude

Delaunay

fermeture des esprits à son égard. Cette référence n'est plus considérée comme dangereuse au plan politique, mais elle est déclassée au plan intellectuel. Tout au plus est-elle supposée conserver quelque crédit aux marges de la pensée savante. C'est ainsi que les philosophes et les sociologues sont les professionnels qui, selon l'idéologie établie, peuvent, aujourd'hui encore, en traiter de manière vivante. On ne partage évidemment pas cette appréciation, estimant que la réflexion économique s'appauvrirait en refusant de se confronter à la pensée de Marx, ou en évitant de s'en inspirer. C'est avec cette disposition d'esprit que l'on rappelle brièvement, dans une première partie, les facteurs expliquant la dévalorisation contemporaine du marxisme au plan économique. Aboutissant à la conclusion que la mise en cause du paradigme marxiste laisse entière la fécondité de la théorie de Marx, on indique, dans une deuxième partie, quelles pourraient être les orientations majeures de la réflexion si elle s'inspirait de cet auteur. On montre, dans une dernière partie, le renfort que l'on peut tirer de l'œuvre de François Perroux dans cette recherche du maintien de la relation avec la pensée de Marx.

La crise du paradigme marxiste (les années 1980)
En suivant Kuhn, on définit un paradigme comme l'ensemble des croyances et des valeurs morales, des concepts et des méthodes, qui sont admis par un groupe humain donné pour formuler et traiter intellectuellement les problèmes auxquels il est confronté. Le paradigme est la forme sociale, concrète, majoritaire, d'existence de toute théorie. Celle-ci peut être traversée de discussions et de débats vigoureux, mais le paradigme propre à une théorie est unique. Pouvant en être l'exact reflet, il ne se confondrait pas avec elle (ou avec elles), 24

François

Perroux (1903-1987),

une référence

intellectuelle

stimulante

bien qu'étant sa médiation (leur médiation) nécessaire relativement aux groupes humains en faisant l'usage. Pour ce qui concerne l'économie capitaliste, explorée par Marx, le paradigme économique ayant été initialement associé à la théorie de cet auteur peut être appréhendé à l'aide des cinq traits suivants: . L'économie, comme tout phénomène social, est une création des hommes. La raison devrait donc permettre de comprendre cette création et d'aider, si nécessaire, à la modifier. . Le travail humain, physique ou intellectuel, est la principale source de la richesse économique des sociétés, cette source étant plus ou moins féconde en fonction des moyens à sa disposition et des relations sociales présidant à sa mise en œuvre. Les lois majeures du fonctionnement et du développement du travail humain seraient macro-économiques, structurelles et historiques. . Jusqu'au XIXème siècle, la mise en œuvre du travail humain et de sa puissance productive fut réalisée sur le fondement de son exploitation, processus à dimensions multiples, par l'intermédiaire duquel une partie minoritaire de la population ferait produire du produit net par les autres membres de la société, se l'approprierait et l'utiliserait en fonction de ses propres objectifs. . Ce mouvement historique fut porté à son apogée par le XIXème siècle capitaliste et industriel, en sorte qu'il serait devenu compréhensible et socialement maîtrisable, de manière définitive et irréversible. Cet apogée correspondrait au développement le plus poussé possible du travail en tant que force physique. Pour libérer le travail comme force intellectuelle, la société devrait trouver les voies et les moyens de sa transformation, car elle ne pourrait plus désormais se développer dans cette direction.

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Jean-Claude

Delaunay

. La classe ouvrière est l'agent de cette transformation. Elle contribuerait à matérialiser la raison scientifique par la raison politique. Toujours plus nombreuse, guidant et regroupant les populations exploitées par le système, elle deviendrait capable de comprendre simultanément sa situation et celle des autres composantes de la société. En luttant pour sa libération, elle établirait une autre façon de produire et de répartir les richesses, mais sans exploitation et dans le but de satisfaire les besoins individuels et collectifs de l'ensemble. Il est banal d'observer qu'aujourd'hui, le paradigme marxiste est remis en cause en profondeur et globalement, dans son être même. Quelles que soient les fractions ou écoles de pensée considérées dans le champ de l'idéologie marxiste, aucune n'échappe à ce déclin précipité. Il en est à leur égard comme des effets de la peste: « Et tous étaient frappés ». Pour interpréter cet aboutissement fatal, il est courant que les éléments suivants soient avancés. On les reprend sous les six rubriques ci-après, la dernière étant peut-être plus originale2.
La liaison entre les activités scientifiques et politiques

L'effondrement du paradigme marxiste a d'abord résulté de la structure de son fonctionnement. L'activité politique est devenue dominante et dominatrice de l'activité de connaissance. Par la
2 La littérature sur ces aspects est abondante. On indique les actes d'un colloque que nous avions organisé à l'Université de Lille 1, en avril 1980, et dont les Actes furent édités aux Editions Anthropos, Paris (2 volumes, 1982). Dans ce colloque, les participants avaient amorcé un examen sérieux de la crise du marxisme, alors en plein développement. Il était déjà clair que le marxisme était soumis à de très fortes pressions. « ...Qui peut garantir que le marxisme n'est pas présentement vulnérable et menacé? Le marxisme n'est pas venu au monde avec un billet d'éternité... C'est parce le marxisme est vivant qu'i! est aussi mortel» (tome 1, p.52). Cf. également un texte sur certains aspects de la crise du marxisme, « Une science pour la société», Le Monde Diplomatique, septembre 1980. 26

François

Perroux (1903-1987),

une référence

intellectuelle

stimulante

suite, les échecs et les impasses de la politique menée au nom de la théorie de Marx ont brutalement rejailli sur la théorie ellemême. Ainsi est-il rapidement apparu que les régimes identifiés au socialisme poursuivaient les fonnes antérieures de l'exploitation du travail humain, ou en inventaient de nouvelles, tout en développant l'oppression politique des travailleurs. Or l'exploitation socialiste du travail humain s'est révélée une forme d'exploitation beaucoup moins productive que l'exploitation capitaliste, et tout au plus une forme de rattrapage accéléré, utilisatrice inconsidérée de forces humaines et de richesses naturelles, du niveau de développement capitaliste. Lorsque ces régimes sont entrés en faillite, le paradigme marxiste qu'ils avaient associé à leur destin politique fut lui aussi mis en liquidation. Toutes proportions gardées, l'échec en France, en 1982-1983, du programme économique de gouvernement de la gauche politique, eut le même effet sur la théorie de Marx. La perception que les réformes structurelles engagées par ce programme n'avaient guère modifié la situation des salariés et des ouvriers tout en contribuant à dégrader la position de la France dans les rapports internationauxde change et d'échanges, a pu avoir l'effet théorique suivant. Dans l'opinion courante, l'idée de la liaison, que l'on supposait devoir s'établir rapidement, entre les changements introduits dans la propriété sociale et leurs effets bénéfiques sur le fonctionnement économique d'ensemble se révélait erronée, comme dans les pays socialistes.
De moins en moins d'ouvriers dans les pays développés

Les classes ouvrières des différents pays développés ont diminué en poids relatif et en nombre au fur et à mesure que la société capitaliste élevait le niveau de ses performances techniques. L'agriculture a évolué comme Marx l'avait anticipé, mais l'industrie a suivi, au cours des dernières 27

Jean-Claude

Delaunay

décennies, un cheminement différent de ce qu'il avait imaginé. La croissance de la productivité agricole et industrielle a permis et rendu nécessaire le développement de nouvelles activités, dites de service, dont Marx n'avait sans doute pas perçu qu'elles puissent contribuer à la production de la richesse. Loin d'être une force en augmentation, la classe ouvrière a été réduite au bénéfice de catégories salariales diversifiées, distinctes tant des classes dirigeantes que du prolétariat industriel. Mais le paradigme marxiste ayant été identifié au destin des ouvriers industriels, la contraction numérique déclassante de ce groupe socio-économique a contribué à la mise en crise, jusque dans ses concepts les plus fondamentaux, au premier rang desquels celui de « valeur travail », du paradigme auquel il était lié. Les évolutions en cours (importance croissante de la production intellectuelle relativement à la production matérielle, intellectualisation en développement de la production matérielle) semblent aboutir à ce que l'information associée au travail principalement intellectuel, et non l'effort associé au travail principalement physique, tende à devenir la source majeure de la richesse économique.
La capacité du capitalisme à développer les richesses

Le marxisme peut apparaître désormais comme la forme compliquée d'une idéologie pauvre ayant fourni la trame d'une idéologie de pauvres, tant dans les pays en voie de développement (moyen de rattrapage intensif des pays riches) que dans les pays développés. Au cours des longues heures qu'il aurait passées à lire et à écrire, Marx n'aurait enfilé que des perles factices, et seulement laissé aux souris le bien piteux repas d'une verroterie savante. En contrepartie de cette image entièrement négative et négatrice du paradigme marxiste, se dresse la dynamique du capital, prenant en charge le 28

François

Perroux (1903-1987),

une référence

intellectuelle

stimulante

développement économique de nouvelles fractions du tiersmonde, assurant la relève dans les pays antérieurement socialistes, et mettant en place les conditions d'un régime nouveau de croissance dans les pays développés.
La valorisation de l'individu plutôt que celle du groupe

Le paradigme marxiste tend à valoriser la totalité et le groupe, relativement à leurs composantes individualisées et locales. Mais les concepts macro sociologiques sont toujours des concepts hypothétiques et potentiellement douteux au plan théorique. Ils peuvent être dangereux au plan politique. Les décisions effectuées au nom d'une entité sociale sont toujours problématiques. Or les évolutions observées au cours des dernières décennies ont eu pour conséquence la valorisation du sujet, compris comme volonté originelle. C'est ainsi que l'effondrement politique des pays socialistes a eu pour source et contrepoint la revendication des libertés individuelles, politiques, économiques, intellectuelles, religieuses. De son côté, la mondialisation capitaliste contemporaine du développement économique a engendré la formation d'une classe étendue d'entrepreneurs pour lesquels l'initiative individuelle ou d'entreprise est devenue une règle de vie et d'action. Enfin, les nouvelles façons de produire et de consommer, dans les pays développés, reposent sur la personnalisation des relations entre les agents. Bien d'autres phénomènes, comme par exemple celui de la réduction des interventions étatiques, ont agi dans le même sens.
L'optimisme du paradigme marxiste a été dévalorisé

Sans doute la théorie libérale dominante admet-elle que l'économie est une création humaine. Mais selon elle, c'est un 29

Jean-Claude

Delaunay

objectif que la société doit atteindre en intervenant le moins possible sur les mécanismes marchands. En globalisant l'ensemble des économies du monde et en instituant un marché étendu des marchandises, des hommes, des techniques, des savoir- faire et des capitaux, le paradigme dominant a pris le contre-pied absolu du paradigme marxiste, puisque ce sont désormais les marchés, celui des capitaux en premier lieu, qui devraient dicter leur conduite salariale, monétaire et budgétaire aux sociétés. Le Traité de l'Union Economique et Monétaire est construit sur ce principe.
La nouvelle classe managériale

A ces cinq facteurs explicatifs de la mise en cause du paradigme marxiste, il nous semble qu'il faut ajouter l'incidence des évolutions managériales. La notion de classes moyennes, qu'utilisait déjà Tocqueville pour décrire la société américaine des années 1830, est imprécise. En raison de sa nature résiduelle (est moyen ce qui n'est pas socialement situé aux extrêmes), elle ressemble à la catégorie du tertiaire inventée par Fisher et Clark. Aussi peut-on comprendre que, dans un souci d'approfondissement théorique, certains auteurs aient caractérisé les sociétés contemporaines développées comme étant des sociétés salariales, plutôt que des sociétés de classes moyennes. Prenant en compte la réduction numérique des ouvriers, ils ont mis en avant le trait commun à tous ces groupes d'être aujourd'hui des salariés, ou des «quasi salariés ». Ce qui désigne un statut économique et sociologique, une façon juridique particulière de participer à la répartition du revenu global, de consommer et de prendre place dans les activités sans considération de savoir si le secteur concerné relève ou non de la production matérielle. Le terme de société salariale, dont la sonorité est marxiste, a eu pour effet de dévaloriser celui de classe ouvrière. Ce faisant, 30

François

Perroux (1903-1987),

une référence

intellectuelle

stimulante

il a servi de point d'appui théorique au mouvement socialiste français après 1980, mouvement dont l'affirmation fut corrélative du déclin accentué des idéologies révolutionnaires et contestataires. Pour des raisons d'histoire politique, le paradigme marxiste a été particulièrement vivace dans ce pays. Il ne fut pas éradiqué de l'idéologie populaire socialisante aussi tôt et avec la même simplicité qu'il le fut dans d'autres pays européens. L'évaporation du paradigme marxiste en France, lequel matérialisait tant bien que mal une rationalité d'opposition aux classes de la bourgeoisie, a donc été réalisée d'autant plus aisément que simultanément au processus de sa mise à mort, s'élaborait une rationalité de substitution, présentant de grandes différences avec le corps théorique dont elle ambitionnait la succession mais ne pouvant éviter d'avoir des ressemblances avec lui. Les idéologues politiques et certains théoriciens économiques ont convergé vers cet objectif. Pour ce qui concerne le premier aspect, on prend l'exemple de Laurent Fabius. Dans un ouvrage de 1990 (p.194-197), il énonce les trois évolutions de pensée caractéristiques, selon lui, de la différence entre l' anticapitalisme radical du marxisme et le socialisme moderne. Tout d'abord, ce dernier ne confondrait plus le capitalisme et l'entreprise (le marché, la concurrence, le profit). Ensuite, le socialisme moderne serait conscient de la puissance dynamique du capitalisme, tout en associant au fonctionnement de ce système une intervention publique compensa~rice. Enfin, il conviendrait, non pas de renverser les capitalistes, mais de prendre appui sur les plus dynamiques d'entre eux (les entrepreneurs authentiques) contre les rentiers et les spéculateurs. On illustre le deuxième aspect (celui de la théorie économique) par l'exemple de Michel Aglietta,. qui d'après le Monde, «veut réhabiliter la politique et réinventer la socialdémocratie» (Entretien du 9/12/97). En suivant un raisonnement 31

Jean-Claude

Delaunay

nourri par la technique économique, ce qui confère à son propos le rang de l'expertise, cet auteur a développé des considérations qui sont fondamentalement de même nature que celles des idéologues politiques socialistes. Selon lui, «le capitalisme a en lui-même la capacité de mobiliser les énergies humaines pour les transformer en croissance. Il n'a pas celle de faire une cohérence globale du choc des intérêts individuels» (p.420). Le problème théorique à résoudre, concernant ce système ne serait donc pas celui de son renversement mais celui de sa mise en cohérence, de sa régulation. L'inspiration commune de ces idées peut être trouvée dans la pensée de Pierre Mendès-France. Pour Laurent Fabius, il convenait, lorsqu'il fut nommé au gouvernement en 1984, de moderniser les rapports sociaux, c'est à dire de mettre en place, au plan des relations entre agents, «la république moderne» que Mendès-France appelait de ses vœux. Or ce mouvement de modernisation de la société et de ses principaux rouages suppose que la théorie qui l'impulse soit elle-même moderne. C'est-à-dire, selon cette acception, dégagée de l'idéologie anticapitaliste du socialisme telle que l'engendra le capitalisme du siècle passé. La notion de société salariale a participé de cette modernisation. Les difficultés qu'elle soulève sont de deux sortes. D'une part, cette notion fait disparaître la trace des rapports capitalistes, comme s'il n'y avait plus désormais que des salariés. D'autre part, elle fait trop aisément l'impasse sur les traits qui différencient fortement entre eux les salariés. Si l'on décrit complètement le statut salarial de chaque individu, en y associant notamment un niveau de salaire, une origine et un niveau de formation scolaire, des responsabilités de commandement et de décision ou au contraire d'exécution, une aire d'exercice de la profession (nationale ou internationale), des participations diversifiées à la production et à la distribution du revenu national, des niveaux de patrimoine matériel, 32

François

Perroux (1903-1987),

une référence

intellectuelle

stimulante

financier, relationnel, des degrés de vulnérabilité au chômage, il apparaît que le groupe salarial est hétérogène. Il est également compartimenté et tend à reproduire à l'identique sa diversité structurée. Le principe de classement des salariés que l'on repère alors exprime la différence de leurs positions dans l'organisation des entreprises et de la société, ainsi que la différence de leurs pouvoirs dans la gestion de ces entités. Tout en sachant que la réalité sociologique est décrite de manière abrupte en considérant que tout individu appartient à une classe et n'appartient qu'à une seule, il reste que l'approximation des classes paraît suffisamment précise pour dire que l'ensemble des salariés est socialement hétérogène. Il contient d'une part la population des directeurs et décideurs opérationnels, ou classe des managers (d'entreprise et d'administration au sens large) et d'autre part la population des exécutants. Celle-ci se divise à son tour en plusieurs sous-catégories. On y distingue les salariés ouvriers (exécutants dans la production matérielle), ou classe ouvrière, les salariés d'exécution dans la gestion, ou classe des employés, et les salariés des services (exécutants dans la production « immatérielle»). Ce classement sommaire n'épuise pas l'énumération. Il nous semble, en effet, que se développe aujourd'hui une population savante, dont une fraction est directement impliquée dans l'activité scientifique et dont le reste recouvre les sous populations précédemment énoncées. Cela dit, les managers ne peuvent être identifiés aux autres salariés. Leurs intérêts en sont radicalement différents dans la mesure où, par fonction, ils participent de la décision, qui est un attribut majeur de la propriété privée ou de la gestion capitaliste collective. Dans leur ouvrage de 1998, Gérard Duménil et Dominique Lévy, tout en rappelant d'anciens débats sur le nouveau rôle des ingénieurs (Veblen, 1921), ou des managers (Burnham, 1941), sur la séparation du pouvoir et de la propriété (Berle, 1946), tout en rappelant les très importantes 33

Jean-Claude

Delaunay

études d'histoire économique conduites sur ce sujet par Alfred D. Chandler (1977), avancent le concept de capito-cadrisme pour désigner l'étape actuelle du développement des sociétés les plus avancées. La double critique que l'on adresse ainsi à la notion de société salariale, rejoint l'idée que, pour renouveler le paradigme marxiste en son axe sociologique, ce dernier devrait, d'une part, réévaluer (pour en montrer l'importance toujours actuelle), le rôle de la propriété capitaliste, notamment financière, et d'autre part, rendre compte autrement que cela ne fut fait généralement jusqu'alors des séparations et coupures existant au sein de l'ensemble salarial, au lieu de les confondre dans le vaste mais illusoire chaudron du travailleur collectif. François Perroux en avait d'ailleurs fait la remarque aux « marxistes». Dans un article de 1964 (Journal La Croix) il écrivait par exemple: « L'observation directe de l'industrialisation prouve que, en tout milieu industriel, la classe a gagné rapidement en diversité et en complexité. Les sous-ensembles qui la composent ne se livrent pas à un travail comparable,. ils perçoivent des salaires très inégaux, ils pratiquent des genres de vU!très différents et s'ils ont en commun d'obéir aux ordres des directeurs, ils éprouvent des «dépendances» très variables... Ces faits sont signalés - imparfaitement - par l'expression «nouvelles classes ouvrières ». Ambigu plus encore est le terme de « nouvelles classes moyennes ». Mais le changement qu'il évoque est très clair. Le travailleur de la base est enveloppé par des groupes d'ingénieurs, d'organisateurs, de producteurs de connaissances, de producteurs d'information. Le travail matériel ne prend son efficacité que dans une nébuleuse de « services» et les prestataires de « services» ne sont pas nécessairement ses alliés ». Eu égard au fait que, dans les sociétés développées, d'une part le financement anticipe désormais, et massivement, la production des valeurs et la formation de l'épargne, et que 34