//img.uscri.be/pth/20568c0e558e06a83f0754511a02af1162032891
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LA MUTATION DE LA POESIE COREENNE MODERNE

De
354 pages
Au moment où la Corée s'interrogeait sur son passage à l'ère moderne et sur l'affranchissement du sino-centrisme, l'irruption des impérialismes et la colonisation sont venues brouiller toutes ses perspectives, les jeunes modernes ont développé une thématique de la force (jeunesse, vigueur, santé), mais une thématique " mythologique " qui pouvait dangereusement se retourner…
Voir plus Voir moins

La Mutation de la Poésie Coréenne Moderne
ou Les Onomatopées Fondatrices

~L'Hannattan, 1999 ISBN: 2-7384-8654-1

Patrick Maurus
à l'Institut Maître de Conférences de coréen national des Langues et Civilisations orientales

La Mutation de la Poésie Coréenne Moderne

ou les Onomatopées Fondatrices

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y

I K9

Du même auteur On se dit tu? Méthode français langue étrangère. Kyôngmunsa. Séoul. 1988 Les Bouddhas de l' Avenir. Actes Sud. 1993 Etude rythmique d'un poème coréen. CRIC.Racine. Paris. 1998 Réflexions sur le poème en prose. Chu Yohan, Baudelaire. CRIC-Racine. Paris. 1999

Corée: Voir Japon. Grand Larousse Illustré. 1930

à Ch'oe Yun, évidemment

AVERTISSEMENTS
1. Ce travail résulte de la réécriture de la première partie d'une thèse intitulée Nationalisme et modernité, mutation de la poésie coréenne moderne, 1894-1908-1927, recherches sociocritiques, soutenue en 1994. Cette réécriture a largement bén~ficié des conseils de M le professeur Claude Duchet, membre du jury et directeur de ma première thèse. 2. Il me fallait choisir un !Jystème de romanisation du coréen. Une seule solution, désagréable, s'imposait, celle du ,système McCuneReischauer, re!Jpectable, mais conçu pour les seuls anglophones. Avec de menues (mais problématiques) corrections, il est devenu provisoirement officiel au Sud, à ce détail près que pratiquement aucun Coréen ne s'en sert. Le système McCune hésite entre divers principes (transcription, translittération, romanisation). De ce fait, une syllabe ne sera pas transcrite de la même façon isolée ou placée dans un mot, ce qui pose bien des problèmes pour un travail comme celui-ci. Néanmoins, "adoption un tantinet ridicule d'un code personnel n'aurait fait que multiplier cet inconvénient, et je ne m y suis pas risqué. Mon objet étant le tournant littéraire, cette question de romanisation devait éviter de constituer un obstacle, puisque l'écriture et la langue étaient parties prenantes de mon objet d'étude. Pour ce faire, j'ai résistiblement respecté le McCune-Reischauer, à la seule exception non des signes diacritiques, mais de leur forme. La sarte d'accent circonflexe à l'envers qui surmonte les voyelles ouvertes est remplacée par un simple accent circonflexe de valeur strictement identique. Dans le même ordre d'idées, les transcriptions des noms et des choix typographiques tels qu'elles apparaissent dans les oeuvres citées ont été respectées.

7

3. Il Y a des limites à ce qu'un lecteur peut supporter -et qu 'on pourrait théoriser- en particulier dans un domaine peu connu. Les r~férences, par exemple les noms propres. n'évoquent pas grand chose, et le texte doit s'alourdir d'autant d'explications, toutes susceptibles de détourner du sujet. J'ai donc été amené à mettre de côté les questions de traduction, mais pour mieux les étudier ailleurs. Dans le présent travail, toutes les traductions sont traduction-information. Autrement dit, au lieu de chercher à fabriquer en français le même effet qu'en coréen, et provoquer un déluge -nécessaire- de notes, il s'agissait de proposer des essais comportant avant tout la même somme d'informations que l'original. Naturellement, dam' un tel travail de recherche, les originaux font foi. Ce qui ne serait pas le cas avec une traduction littéraire digne de ce nom. .J. De façon à signaler avec insistance que mes traductiominformations restent des traductions du coréen, ce qui reste à mes yeux nécessaire dans un monde oÙ règne sans partage l'idéologie du chef d'oeuvre et de la transparence du texte (qui réduit la traduction à un mal nécessaire dont la seule excuse serait de ne pas se montrer). j'ai néanmoins systématiquement conservé une des techniques permettant de respecter la coréité du texte (en poésie surtout), l'absence de majuscules. Celles-ci, en français, relèvent de codes indiscutés, dont le moindre défaut est d'accentuer le caractère évident de la phrase et du vers, notions dont le présent travail discute l'universalité. Cette absence de majuscules est destinée à surprendre, donc à conserver aux textes traduits leur étrangeté-étrangéité. Ceci, bien
entendu, parce qu'il n

y a pas

de majuscules

en coréen. Leur ltsage

doit donc être réservé à la fabrication en français d'un effet n'existant qu'en coréen, par exemple l'usage de caractères chinois. J'appellerais volontiers cette pratique, avec JF Lyotard, exercice de déconcertation, si ses considérations sur la modernité n'étaient aux antipodes de celles d'Henri Meschonnic, dont je me réclame.

8

5,

Pour plus de détails sur les textes étudiés, on se référera à Etude rythmique d'un poème coréen, Polys CRIC-Racine, Paris J 998. oÙ sont reproduits tous les originaux. ainsi que les tableaux d'étude rythmique. en particulier phonématique,

9

INTRODUCTION
1. Objet Soient deux textes privilégiés. Le premier de 1908, le second de 1919. Le premier est un poème, le second une déclaration politique. Le premier est l'oeuvre d'un homme isolé, le second est assumé collectivement, mais rédigé par le même. Le premier est explicitement intitulé haeegesô sonyônege, de la mer aux adolescents (1), oeuvre du jeune poète coréen Ch' oe Namsôn, le second ne porte pas de titre, mais il est habituellement désigné sous le nom de déclaration d'indépendance (du mouvement du Premier Mars) (1919), tongnip sônônsô, oeuvre, donc, du même Ch'oe Namsôn. Le premier traduit-fabrique les données fondamentales de la modernité littéraire coréenne, le second traduit-fabrique la mythologie nationaliste. Opposés par la langue employée, les deux textes témoignent dans leurs domaines respectifs d'une autonomisation impossible du champ littéraire. Encore une fois, ils sont du même auteur. Modernité littéraire et mythologie nationaliste ne sont pas sans rapport. Ni inéluctablement contradictoires. Pourquoi ces deux textes. Parce que leur étude les place au coeur des questions soulevées par la juxtaposition des deux termes nationalisme et modernité. Parce que mon approche se voulant sociocritique, je me dois de partir des textes, au moins pour éviter ce que Walter Benjamin condamne, pour la traduction, sous le nom d'annexion. Il ne s'agit pas de me frapper la poitrine à l'avance en signe de contrition post-colonialiste, en rejetant toute forme de conceptualisation occidentale. Il s'agit d'éviter une annexion à

la problématique occidentale, et ce serait justement le cas si j'en restais à cette opposition, ni opératoire, ni pertinente, d'un Orient et d'un Occident. Mon approche n'est pas orientaliste, et je partage jusque-là globalement les préventions d'Edward Said, pour lequel l'Orient de l'orientalisme est une fiction du discours colonial (un non-Occident, si l'on veut). De ce fait, toute approche d'un sujet comme le mien qui ne définirait pas sa situation devant cet héritage hériterait de ce discours. L'orientalisme n'est ni une méthode, ni une carrière (2). En m'orientant vers l'étude du sociogramme (3) de la Force, que je vois à l'oeuvre de façon structurante dans tout le siècle moderne (schématiquement les cent vingt dernières années), avec, secondairement, les sociogrammes de l'Autre (AlterAliud) et de l'Orient (Orient-Asie», je cherche justement à surmonter les oppositions factices qui paralysent, par exemple, les études américaines (4). L'opposition Orient-Occident, même renversée, reste stérile. Cette force qu'on va voir agir en Corée fait suite à ou se coule dans le thème du danger (jourberie-slIrprise-fascinationmystère) depuis toujours appliqué ici à là-bas (5). Ce retour des choses est-il surprenant, ou une marque de l'emprise de la problématique occidentale sur mon discours? C'est tout simplement la prise en compte de l'histoire. Bien des chercheurs (6) ont déjà souligné que le cadre fondamental des revendications asiatiques, le nationalisme, qui se dit anticolonial, est en fait la mise à plat du discours occidental apporté par le colonialisme, y compris avec le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. La question littéraire dépasse largement la seule littérature. L'objet de la sociocritique est de conserver à l'objet d'étude sa complexité entière, sa socialité, d'en faire un objet pour l'histoire. Certains textes montrent la littérature en train de se faire. Certains textes mettent en scène la littérature et révèlent ce qu'est la littérature en même temps que le champ qui la produit. L'Education sentimentale, bien sûr. 12

Envisager la littérature coréenne avec les outils de la sociocritique, ce n'est pas exporter des concepts, comme celui de littérature, c'est au contraire les soumettre à l'épreuve des faits, des périodes, des aires. La littérature n'est pas une donnée en soi, une évidence indiscutable. Son autonomie encore moins. Ses catégories non plus, surtout quand une autre tradition copie nos concepts (les mots, sinon les choses). Ainsi du réalisme (rialijûm, sasiljuûi), le nom que prend aujourd'hui la conception confucéenne de l'écriture, et qui implique non seulement un jugement moral sur les textes et les choses, mais aussi la croyance en l'efficacité de la littérature. Certes, il s'agit là d'une inversion des choses, la littérature ayant l'efficacité de ceux qui s'investissent dans son champ, ceux, par définition, qui disposent déjà d'un capital social. N'empêche que pour cette raison même, ils sont efficaces, et la littérature avec eux (7). Ici encore, la question dépasse largement la seule littérature. S'interroger sur les sujets d'une littérature sans objet cerné, c'est interroger le mode de production de tous les discours coréens consécutifs. 2. Domaine: la poésie coréenne moderne Les questions de cette époque subsistent avant tout sous forme écrite, ce qui doit nous conduire à privilégier une étude textuelle. Et, dans le monde de l'écrit, c'est la poésie (8) qui possède le capital symbolique le plus important. Je me suis donc intéressé par la force des choses, parce que les textes m'y contraignaient, à l'époque où émerge la modernité poétique coréenne, consubstantiellement liée au nationalisme, mais l'époque aussi où ce nationalisme lui-même est en train de se constituer et de prendre plusieurs acceptions. Une homologie s'y fait jour, ce qui ne doit pas conduire à faire de l'homologie la clé de toute oeuvre. Il va de soi que la modernité poétique n'est pas la seule question qui se pose à la Corée agressée de toutes parts, victime 13

des impérialismes et de ses élites (9). Mais, par ses fonctions sociales et littéraires incommensurablement plus grandes que ce que nous connaissons ici, par sa place différente dans le champ culturel et dans le champ social, et parce qu'elle se situe sur'le terrain du langage (travaillé), la poésie exprime en même temps qu'elle transforme ce qu'un peuple a de plus profond: sa langue. Et comme l'époque considérée est à la fois celle où certains Coréens tentent justement de libérer leur langue du carcan sinocentriste et celle de la perte de l'indépendance, on comprendra d'emblée l'ampleur des problèmes soulevés par la seule juxtaposition des mots: nationalisme / modernité. Etudier la Corée moderne sans connaître le débat poétique des années 1908, c'est se résoudre à ne pas savoir de quoi parlent les textes. Les rapports du nationalisme et de la modernité ainsi envisagés ne sont pas un sujet de recherche parmi d'autres, mais la question littéraire fondamentale de l'époque considérée (19081919 pour les textes, 1860-1927 pour le contexte). Donc le moteur de la compréhension de l'écrit. 3. Principe méthodologique Tout est histoire. Ainsi commence le livre de Charles Grivel, La Production de ['Intérêt Romanesque. Souscrivant absolument à cette approche et à ses implications tant théoriques que pratiques, il m'est impossible de définir a priori la modernité et le nationalisme, car ces définitions seraient absolues, pré-constituées, et par là-même a-historiques. C'est en cheminant que je formulerai ces définitions, d'une part en les affinant, d'autre part en les modifiant à mesure que la situation changera.
« Du moment où les choses et leurs rapports réciproques sont conçus non comme fixes, mais comme variables, leurs reflets mentaux, les concepts sont, eux aussi, soumis à la variation et au changement dans ces conditions, ils ne seront pas enfermés dans une définition rigide,

14

mais développés selon le procès historique ou logique de leur formation. » F.Engels (III,l, p.l?)

C'est d'ailleurs le seul moyen de tenter une approche non nationaliste du nationalisme. Celui-ci se présente toujours sous le mode de la rumeur, sans sujet pour assumer le propos, la permanence d'une essence. Lorsque sujet il y a, par exemple un historien, c'est pour succomber devant l'évidence de cette essence: ainsi des premiers Coréens qui auraient peuplé la péninsule depuis 30.000 (?) ans (10). Non seulement notre ignorance du temps et la multiplicité des vagues de peuplement rendent l'affirmation absurde, mais quand bien même y aurait-il, par on ne sait quel miracle, une unité et une immobilité ethniques, l'affirmation d'une coréité d'avant la Corée n'auràit guère plus de sens. Il ne s'agit que de téléologie à rebours (11). Mais cette rumeur nationaliste est pour moi un problème essentiel. Non seulement elle relève de mon objet d'étude, mais, à la façon d'un linguiste étudiant le langage avec le langage, elle est aussi le bain dans lequel j'évolue. Le discours et l'idéologie nationalistes étant devenus parfaitement hégémoniques, les textes critiques coréens (historiques et littéraires) se sont mis à me résister, dans l'autre sens. Le préalable qu'ils imposent à toute modernité (Ie primat du nationalisme, valeur suprême) m'a fait prendre une autre voie. Ce n'est pas pour plaquer une méthodologie occidentale sans risque d'être contredit, mais parce qu'il m'est impossible de me référer extensivement aux méthodes et aux concepts d'un monde littéraire qui n'a pas fait sa révolution méthodologique, si je puis dire. Son instrument de mesure est la Corée, le mien, l'objet pour l'histoire, si l'on veut, d'autres diront la littérarité. Enfin, et surtout, le bain idéologique nationaliste constitue la justification de mon postulat. Choisir d'étudier le nationalisme et la modernité sans les définir a priori n'a de sens que parce que le nationalisme d'aujourd'hui recouvre tout propos sur le passé et revendique la paternité du modernisme, quand ce n'est pas de toute modernité.

15

Ce qui, au passage, dédouble mon projet d'étude, car, derrière les relations nationalisme(s)-modernité(s) dans la poésie, il y aura toujours le décryptage du discours nationaliste hégémonique d'aujourd'hui. 4. Mots-conflits Refus de définition a priori, donc. Néanmoins, il ne faut pas se cacher que l'emploi de ces mots fait déjà, en quelque sorte, définition. Plutôt donc que d'être porté par une définition passive, voici d'emblée quelques jalons: Moderne, modernité, modernisme, contemporain, actuel, nouveau, d'aujourd'hui, la litanie est interminable des termes proches (même si parfois d'emploi contradictoire) et explorant le champ du présent. Patrie, nation, pays,. masses, peuple, posent les mêmes problèmes. Il en va de même en coréen, avec les mêmes problèmes de définition, auxquels s'ajoutent, ici, des problèmes de mentalité et de traduction, et, naturellement, le fait que les mots évoluent, par leurs utilisations et leurs utilisateurs. Ils sont des enjeux, parfois très lourds. Un exemple français montrera peut-être mieux ce que je veux dire. D'une façon générale, et en particulier pendant la seconde guerre mondiale, les patriotes ont été des gens de gauche. Du moins se désignaient-ils eux-mêmes de la sorte (leurs adversaires aussi, avec un certain mépris, tel Chateaubriand). Parce qu'ils se réclamaient, en cela héritiers de la Révolution française, de la Nation. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation (Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789). De l'autre côté, et plutôt sur les franges de l'extrême droite, c'était la patrie qui avait bonne presse. Laquelle patrie. en danger, appartenait autrefois à l'autre camp. Et ses défenseurs, globalement, se nommaient nationalistes. Il va de soi que nul acte de propriété n'a été dressé. Ce sont des usages linguistiques, des champs 16

sémantiques qui s'organisent en fonction de pratiques linguistiques et socio-linguistiques, voire de luttes politiques, et qui se modifient constamment. La patrie de Maurras, par exemple, est explicitement anti-démocratique: un syndicat de familles composé par l 'histoire et la géographie, son principe exclut le principe de la liberté des individus, de leur égalité. (Mes idées politiques) Un tel exemple a le mérite d'illustrer à la fois les changements linguistiques et les enjeux qu'il véhicule et exprime. Mots, tropes, schèmes, syntagmes voyagent et se figent au gré des luttes, des changements sociaux et de l'histoire. Loin de me compliquer la tâche, une telle versatilité terminologique me fournit autant d'indices sociogrammiques, en ceci qu'elle me signale qu'il existe un débat, autour de ce qui pourra s'avérer être un noyau contradictoire.

5. Ce que pourrait être la nation
Mieux vaut donc commencer par le vocabulaire disponible en coréen. Le terme de base est minjok, quelque chose comme nation, et composé, lorsque transcrit en caractères chinois, de peuple et de race ou tribu. En découle directement minjokjuÛi, ce nationalisme qui m'intéresse directement. Apparemment, car K. de Ceuster s'empresse de préciser:
« minjok signifie aussi ethnie, et à ma connaissance. la distinction entre ethnie et nation n'existe pas en coréen. » Qu'est-ce qu'une nation (p.5,6)

La distinction nation-ethnie, quoique fort difficile à établir, est à peu près la suivante dans l'esprit de cet auteur, qui se situe dans l'héritage réflexif (et non homogène) de Renan et Eric Hobsbawn: L'ethnie est une collectivité tenue
« par un complexe mythico-symbolique qui a pour double raison d'être de l'enraciner dans un passé mythique et lui fournir un instrument d'élucidation du présent» (id)

17

Cette ethnie est indissociable d'une société agraire marquée par l'immobilité de ses institutions, et l'absence de lien rationnel entre gouvernants et gouvernés. La nation, elle, se fonde sur un accord entre toutes ses parties, en particulier en ce qui concerne la délégation de pouvoir. La Nation revendiquée par les Révolutionnaires de 89 et la nation ont ceci en commun, en France, que la première s'appuie sur la seconde pour fonder la légitimité de ses représentants. L'idée de contrat fonde la notion de nation. Dernier bémol: considérer que nation-minjok soit le terme fondamental est déjà un choix, car cette nation même fait débat au sein du nationalisme. On peut s'en rendre compte en étudiant le vocabulaire de la Corée du Nord se réclamant du marxisme, puis rompant avec lui au profit du chuch 'e. Je discuterai ailleurs cette question (12) Deuxième élément constitutif du nationalisme (tout autant que racisme, xénophobie, internationalisme), le rapport à l'Autre. Mille définitions existent, qui tentent souvent de généraliser transhistoriquement une notion qu'il vaudrait mieux ancrer le plus possible dans un temps et dans un lieu. Tout contrat, par nature, unit et isole (ou distingue):
« Un groupe nationaliste affirme sa spécificité et sa supériorité parce qu'il craint non seulement la contagion politique mais aussi la contagion culturelle d'un autre groupe. » J. Fairbank, E. Reischauer. A. Craig (in de Censter. id)

Je partirai de ces mêmes prémisses, dans la mesure où elles ont l'avantage de se donner pour relatives. La définition ultime serait d'ailleurs: une nation n'est que ce que la collectivité considérée entend par nation (pour elle-même). Ce qui pose incidemment la question philosophique du droit des peuples à disposer d'euxmêmes: sauf à croire qu'il existe toujours un peuple homogène sur un territoire homogène, un peuple désirant s'affranchir de celui qui l'englobe en englobera toujours un troisième dans son indépendance. D'où conflits. La relativité de la chose n'a d'équivalent que son caractère collectif, c'est à dire, à terme, son aspect contraignant ou son 18

absolu. Car cette nation, pour relative qu'elle soit (et son discours va renforcer sa cohésion en niant cette relativité), ne peut que s'incarner sur (et s'identifier à) un territoire, à la fois géographique et symbolique. Ce qui inclut donc toute personne se situant sur le dit territoire. Elle ne peut donc que se concrétiser sous forme d'état. Etat-nation. En Corée donc, l'ethnie ancienne (que, forcément, la vox populi assure homogène) et la nation moderne sont confondues. On doit pouvoir invoquer à ce sujet l'extrême précipitation du passage à l'époque moderne. Minjok, ethnie-nation est aussi moderne, et les termes pour la désigner sont inéluctablement variés. Je citerai encore de Ceuster, pour un premier accès à la complexité des choses:
« L'étude de l'édition anglaise de The Indépendant montre que le terme de nation est largement employé. Manifestement, nation n'est pas utilisé de façon très précise, mais plutôt comme synonyme de pays. et inclut des notions comme peuple, territoire et système politique. Quand état est utilisé, cela désigne le gouvernement. L'édition coréenne, pour sa part, se sert de termes multiples. Alors que nara sert généralement à désigner le pays, des mots variés sont utilisés pour désigner le peuple. en fonction du rôle iméré par le contexte social. Le terme le plus neutre sans valeur politique, à connotation nationale, est saram. Inmin et paeksông renvoient au peuple en tant que population d'une structure politique précise, le second terme désignant toute la population indépendamment de toute fonction publique. Quand le contexte politique prime. le terme sinmin est utilisé qui fait référence au peuple en tant que sujets loyaux du monarque. » (id.)

Pour compliquer les choses, les nationalistes insistent, après 1905, sur la souveraineté nationale et la Corée comme unité politique (kukka) habitée par des kungmin (kuk, nation, min, peuple). Après 1910, minjok s'impose dans un débat dont l'indépendance devient le terme premier, avant d'être concurrencé par minjung. La superposition du vocabulaire moderne à la problématique ancienne est inévitable. Les termes relevés par Koen de Ceuster appartiennent à l'époque où les notions qu'ils tentent de recouvrir étaient en cours de formation. Ces notions ont naturellement évolué, et il n'y a guère que le nationalisme 19

contemporain pour se présenter comme unifié et fixe. Après les agressions impérialistes, la colonisation (deux générations) la libération manquée, la guerre civile déclarée (3 ans) et la division (deux autres générations), on voit mal comment la pérennité et l'intangibilité de la patrie pourraient être autre chose que des thèmes idéologiques. Le pays, pour un contemporain, sera donc nara. Pourtant, celui qui sera de même origine, le compatriote, sera koyang saram (avec emphase sur le pays natal) ou tongp'o. Celui qui aime son pays, et nous nous approchons de ce que dit le nationalisme, via le patriotisme (aeguksim), sera au sens strict aegukja (aimer-pays-personne). Mais la patrie ajoute quelque chose à ce seul guk (kuk, terme d'origine chinois -guoutilisé en composé): choguk, qui introduit la nuance terre des ancêtres. Pour la nation, les termes les plus génériques sont encore minjok et kukka, le second marquant davantage la différence matérielle entre pays, minjok contenant plutôt une idée étatique. D'autres termes existent, mais avec des acceptions plus restreintes, partant plus aisément cernables: Tel sinmin, sujets (ce qui définit une époque: la monarchie), paeksông,peuple (cent + nom), mais par rapport au roi, ou encore inmin (homme + peuple), qui implique à l'époque un contexte communisant. Inmin est aujourd'hui dans le nom même de la RPDC et a été utilisé dans le nom de cette République Populaire de Corée proclamée en 1945, ni américaine, ni communiste, et balayée par les USA et l'extrême-droite. Enfin, pour de toute façon ne pas être complet, je rappelle ce qui surprend toujours les étrangers, à savoir que le nom même du pays est lui aussi sujet à variation. D'abord baptisée chosôn à l'époque de la dynastie Yi (1392-1910), la Corée doit sa réputation de pays du matin calme à une transcription défectueuse. Le mot chosôn est la prononciation coréenne des caractères chinois transcrivant l'ancien coréen Asadal, mentionné dans le samguk yusa, légendes ou plutôt antiquités des Trois Royaumes, pour reprendre la traduction de Maurice 20

Courant. Le sens en était terre du matin (puisque la Chine était le point de référence, le centre) expression concurrente d'est, comme dans cette première anthologie nationale de 1478, tongmunsôn (tong = est) qui se distingue par référence. Le Chosôn des Yi (matin clair) est devenu Taehan, lorsque l'empereur a voulu faire jeu égal avec le Japon, pour tourner à Han 'guk (= Taehan minguk) en Corée du Sud, mais rester Chosôn en Corée du Nord. Où l'on prône Koryô, comme l'ancien royaume, comme nom d'une Corée réunifiée (13). Répétons que ce sont là termes mouvants, présentant une multitude d'emplois socio-linguistiques, et qu'un même locuteur peut utiliser dans plusieurs acceptions. La nation, là où elle prendrait une majuscule en français, est souvent kungmin, se mêlant alors à peuple, avec toutes les variantes possible (de population à gouvernés). Si l'on veut désigner tous les participants au contrat que nous avons évoqué, nous avons les simin, les citoyens. C'est d'ailleurs le terme que les autorités emploient pour rappeler aux citoyens le contrat. Ainsi de toutes ces banderoles et affiches politico-morales vues à Séoul (décembre 1996): Moi qui respecte les règles de circulation Je suis un citoyen (simin) cultivé du monde Pour marquer politiquement les gouvernés, ou exploités, ou le peuple sans ses dirigeants, minjung s'est assuré une place hégémonique et assez fourre-tout (il existe même un clergé bouddhiste minjung, ce qui nous éloigne sensiblement de la modernité laïque à la française. La traduction plus ou moins problématique doit être masses, pour en respecter la teinte politique (même s'il a été davantage utilisé par des intellectuels que par les masses concernées). Mais la traduction du français en coréen débouchera plus probablement sur taejung, encore qu'en adjectif, ce sera plutôt pour rendre populaire, comme dans taejung sosôl, roman populaire. Taejung tend à endosser une dénotation de plus en plus péjorative (à l'inverse de sa traduction française), signalant, dans la presse par exemple, des publications à caractère pornographique. 21

Conclusion toute provisoire et heuristique: J'en suis quitte pour définir à chaque étape, à chaque modification, le nationalisme tel qu'il se manifestera. Car il est un problème bien plus important que celui de la dispersion terminologique cidessus, et c'est son contraire: l'utilisation récurrente du seul terme de nationalisme pour désigner des choses très hétérogènes, voire contradictoires. Et je postule qu'une telle confusion est idéologiquement inhérente au nationalisme même, qui ne peut être qu'un. On ne joue pas innocemment avec le nationalisme. 6. Interroger le nationalisme Il Y aurait une façon toute simple de régler cette question, d'autant plus simple qu'elle est celle de bien des coréanologues. Ce serait de dire: la Corée est un pays divisé, affligé par une histoire faite d'agressions. Pas une famille qui ne soit elle-même divisée. Pas un débat qui ne tienne compte de la division. Conclusion pavlovienne: Comment une telle situation n'engendrerait-elle pas un nationalisme? La plupart vont même plus loin. C'est un devoir que d'en parler. J'aborde déjà ici les questions l'autonomie du champ littéraire et de la définition de la littérature. Paek Nakch'ông, considéré à juste titre comme un chercheur progressiste et un critique contemporain majeur, ne va-t-il pas jusqu'à classer les textes en prose récents en ce qu'ils permettraient ou non de surmonter la division (14). Avec tout ce qu'une telle tentative d'imposer à la littérature des critères extérieurs implique:
« Quand on y réfléchit, iJ n'est néanmoins guère surprenant qu'il n'y ait pas encore eu de roman intégrant suffisamment bien l'idée de surmonter la division de façon à contribuer à la réunification. Une oeuvre qui partirait à la recherche de la vérité d'une époque se devrait, avant tout, d'être assez longue, sans que la longueur soit la seule chose qui importe. » (p.46)(l5)

Il n'entre pas dans mon sujet de faire l'analyse de la critique littéraire dite engagée (ch'amyô munhak ou minjung munhak, 22

littérature engagée ou littérature des masses), mais je profite de cette affirmation de Paek Nakch'ông pour planter le décor. La conception coréenne de la littérature, et cela inclut, il faut le dire et le redire, la poésie, est instrumentaliste. L'ennui est qu'en acceptant ce point de vue, ce sont les présupposés du nationalisme d'aujourd'hui que l'on accepte. Lorsque Bourdieu cherche un moyen d'introduire ses Règles de l'Art, il a recours à
« quelques-uns de ces mornes topiques sur l'art et la vie, l'unique et le

commun (...) fonctionnantcomme des filtres ou des écrans (...)
menacent toujours de bloquer ou de brouiller la compréhension de l'analyse scientifiquede livres ou de la lecture. » (plO)

Je me contenterai de l'envier. Si un tel point de départ s'explique par la suite de son raisonnement, il est aussi captatio benevolentiae efficace. Gageons que même ceux de ses lecteurs qui ne le suivent pas dans sa démarche acceptent une telle exécution des lieux communs. D'autant que, placée sous le patronage du dictionnaire de Flaubert, il y aurait danger à s'opposer à une dénonciation de la bêtise... Mon sujet, pour recouper partiellement le sien (étude d'un temps où un champ culturel se met en place), m'interdit absolument de profiter d'une quelconque complicité avec mes lecteurs. Ce qui ne m'empêchera pas de lire des lieux communs, mais ceux-ci, pour des lecteurs non-coréens, ne seront pas lisibles a priori comme tels, et, pour des lecteurs coréens, se verront refuser l'étiquette, en raison même du champ: le nationalisme. Image idéologique totalisante, qui a réponse à tout (Althusser), sa force, son unicité, la raison pour laquelle il faut la décrypter de toute urgence, est son acceptation universelle. L'idéologie ne règne pas sans partage. Que se passe-t-il donc quand elle y parvient. Mon objet est un sujet. Les mornes t(r)opiques en font partie. Elles ne seront pas ce bruit (16) qu'on peut écarter. En littéraire, je ne peux qu'inclure les bruits dans mon investigation.

23

Le moindre regard sur l'histoire conduit à questionner les présupposés du nationalisme moderne (expression quasi pléonasmique dans le cas coréen): . Pourquoi les premières formes de nationalisme sont-elles antérieures à cette division qui expliquerait tout? . Pourquoi sont-elles liées, à l'époque, à des revendications modernistes? . Pourquoi sont-elles indissociables de luttes internes à la Corée? . Pourquoi le nationalisme qui se donne par définition comme un a-t-il débouché sur l'une des guerres civiles les plus effroyables de l'histoire moderne? (17) . Pourquoi les plus modernes des premiers nationalistes sont-ils si souvent devenus collaborateurs des Japonais? . Pourquoi l'immense majorité de l'intelligentsia a-t-elle sombrée dans la collaboration? . Le nationalisme actuel ne serait-il pas (aussi) la mauvaise conscience de la Corée ex-coloniale? . Le nationalisme n'est-il pas aussi le meilleur moyen de nier la dégénérescence du confucianisme, la division entre Coréens, et la guerre civile déclarée de 1950-1953, sous couvert d'agressions étrangères? . Ce nationalisme, si prompt à postuler une coréité transhistorique, tant en Corée du Nord qu'en Corée du Sud, n'est-il pas avant tout un discours idéologique? Et qui y trouve son intérêt? . Pourquoi les intellectuels coréens se sont-ils divisés et déchirés dans les années 1927-1930 au nom de conceptions différentes du nationalisme? . Dans ce cas, qu'y a-t-il donc de si divisé qu'un nationalisme si prégnant soit si longtemps nécessaire pour l'unifier? . Pourquoi reste-t-iI si difficile de discuter de l'historicité de concepts fondamentaux (minjok, chuch 'e) dont il est aisé de vérifier qu'ils n'ont qu'un siècle d'existence? Ces quelques questions, sans ordre précis, montrent au moins que le problème est beaucoup plus complexe que ne le clame la 24

rumeur. En fait, la seule certitude est la présence hégémonique (dirait Gramsci) de ce nationalisme. Dans la Corée d'aujourd'hui, la rumeur est nationaliste. Mais n'est-ce justement pas ce que cherche le nationalisme? Car il faut bien s'interroger sur sa fonction:
« L'essence même du nationalisme est (...) le maintien de la cohésion du groupe-nation et la recherche d'un consensus. D'où, dans un premier temps, le désir de dépasser les oppositions intérieures, les oppositionsde classe (..). »

analyse Zeev Sternhell (p.70), à partir de l'étude du cas Barrès, lequel a une formule tout à fait intéressante pour définir le nationalisme, en ceci qu'elle met à jour le point sur lequel tout nationalisme risque de rencontrer le fascisme:
« l'union de ceux qui parlent une même langue et que rapprochent les légendes communes»

Les mythes véhiculés étant par nature justifiés, puisque fondant la légitimité de la collectivité, et s'appuyant éventuellement sur la troïka renanienne race-milieu-moment, ils ouvrent la porte toute grande au darwinisme social dont il sera largement question ici, et dont il serait peut-être utile d'étudier la survie dans les actuels discours des Petits Dragons. 7. D'autres mots-conflits Dans ma recherche sur la modernité, j'utiliserai la terminologie suivante: Adjectifs. . Est moderne ce qui relève de la modernité. . Est moderniste ce qui relève du modernisme. . Est contemporain ce qui apparaît aujourd'hui. . Est nouveau ce qui apparaît aujourd'hui pour la première jois. Substantifs. . Modernisme? Modernité? Je conserverai modernisme pour désigner cette attitude qui consiste à mettre l'accent sur les créations et produits

25

contemporains, attitude qui change d'ailleurs de forme et d'intensité selon les époques. Quant à la modernité en littérature, notre sujet, une première et très intéressante réflexion de Michel Butor nous servira de marchepied:
« La modernité, en poésie, je la définirai par une prise de conscience plus ou moins claire de ce problème de la relativité des genres et de la situation de ceux-ci, ainsi que de celui de la relativité et de la situation des arts. Non seulement les genres littéraires traditionnels doivent être compris historiquement, fonctionnellement de telle sorte qu'on puisse enfin comprendre quels sont les genres qui sont effectivement en action aujourd'hui et qu'on puisse en trouver d'autres qui amènent à une transformation du fonctionnement social, mais il faut aussi mettre en question, interroger, la situation de la littérature par rapport à l'ensemble des autres activités, et, en particulier, par rapport aux activités dites culturelles. » (Magazine littéraire)

La modernité poétique serait donc un rapport nouveau aux institutions (langue comprise). Cela implique que la modernité n'est pas, en soi, le nouveau. Car le nouveau peut se couler sans peine dans le système institutionnel existant. Car la modernité peut utiliser, prendre en charge des faits anciens, passés, retrouver d'anciennes pratiques ou d'anciens rythmes (si la modernité poétique, c'est la poésie s'interrogeant sur elle-même, cela n'est pas non plus sans lien avec la tradition des Arts Poétiques). C'est la confrontation de ceux-ci avec les institutions d'aujourd'hui (le aujourd'hui du texte) qui sera proprement moderne. Aragon remarquait, il y a déjà bien longtemps:
« La modernité est une fonction du temps qui exprime l'actualité sentimentale de certains objets dont la nouveauté essentielle n'est pas la caractéristique, mais dont l'efficacité tient à la découverte récente de leur valeur d'expression. » (1929. p. 58.)

Dois-je, ici encore, craindre l'exportation de concepts, l'imputation à la Corée d'une problématique qui n'est pas la sienne? Non seulement la distinction national-étranger en ce qui concerne la recherche m'est... étrangère, mais la question se pose autrement. Il est vrai que modernisme et modernité, dans certaines acceptions, sont d'importation. L'existence de 26

modônijûm (modernisme), d'emploi fréquent, à côté de hyûndaejuÛi, kÛndaejuÛi et hyôndaesik (non conceptuel) en atteste. Les dictionnaires courants n'offrent que (kÛndae) hyôndaesông, -jôkin, tandis que môdônit'i reste très rare. modônit'j (modernité) est apparu, à ma connaissance, pour la première fois dans le titre de l'essai de Kim Kirim, Silii môdônit'i, paru en juillet 1933. L'article a d'abord été titré P'oejiwa môdôniti, Poésie et modernité, attestant de l'emprunt linguistique et sans doute de l'importation d'une problématique. Le poète moderniste (= du mouvement dit Modernisme) qu'est Kim Kirim s'y défend contre les critiques, qui lui reprochent le caractère artificiel de ses poèmes. On le traite de yosuljaengi, magicien, manipulateur. Il accepterait le terme, s'il s'accompagnait de ônô, pour signifier manipulateur du langage. Parmi les multiples critères de modernisme, Kim Kirim défend (a) la relation directe avec l'objet, comme dans l'extase (eksÛt'asi), (b) le lien entre l'époque et le texte critique, (c) la vitesse (slip'idi) et le dynamisme, (d) les idées nouvelles comme expression des sensations primitives, (e) le primat des sensations, (f) l'expression d'un rythme intérieur, (g) le sens esthétique des machines, du mouvement, du travail, (h) le rôle de la postérité comme critère de valeur, mais sur l'oeuvre et non sur l'école, (i) l'ouverture au monde entier, là où la poésie du passé était ceHe du moi. Conception d'une grande richesse, on le voit, mais profitant déjà de la poésie de transition (1895-1910) et de la poésie moderne (1905-1920), toutes deux faisant aujourd 'hui figures de poésie du passé! Cette approche m'aide, en aval, à définir les transformations imposées par la modernité de la période qui me préoccupe. 8. Périodisation
« Or si j'avais à faire une brève revue de la sémiologie française, je n'essaierais pas de lui trouver une borne originaire: fidèle à une recommandation de Lucien Febvre (dans un article sur la périodisation

27

en Histoire), je lui chercherais plutôt un repère central, d'où le mouvementpuisse sembler irradier avant et après. » Roland Barthes

Impossible de lire une page de critique coréenne sans buter sur la question de la périodisation, ou sa question corollaire: Quelle est la date de fondation de x, quel est le premier y? La question est à ce point itérative qu'elle mériterait une étude approfondie, de type philosophique ou sémiologique, qui devrait prendre en compte la (une?) conception chinoise du temps et de l'histoire (comme répétition de tranches semblables), de même que les conceptions coréennes correspondantes. Un linguiste devrait pouvoir apporter quelques éclaircissements, dans la façon dont le système verbo-temporel du coréen neutralise (d'un point de vue francomorphiste, naturellement) les distinctions du passé. Il n'en reste pas moins que je marche de ce fait sur un terrain miné. Là où j'aurais cru pouvoir livrer un fait, je dévoile un enjeu. Non pas tant au sens idéologique du terme, qui veut que des mots comme genre, don, besoin, influence, origine soient plus lourds d'implications que d'autres, mais parce que dans le pays même dont je me donne pour but d'étudier la poésie moderne, les dates disent autre chose en même temps qu'elles disent la date. 1788 et 1789, 1918 et 1919 ne sont pas des dates de même importance. Ce n'est pas seulement à cause du sens qu'on projette dans une date, en vertu d'un rapport imagé et imaginaire collectif au monde, mais aussi parce que la périodisation réécrit l'histoire dans ce qui a force d'argument d'autorité, à savoir les dates (apparemment) objectives et indiscutables. Cependant, toute tentative d'inclure les problèmes de la réception (contemporaine des événements ou contemporaine de la recherche) interdit de rejeter cette problématique sans la discuter. Dans le contexte coréen, ce problème de la périodisation littéraire consiste à se demander si la modernisation de la littérature coréenne est un effet de l'influence des lettres occidentales et japonaises ou un phénomène propre à la 28

littérature coréenne, amplifié éventuellement par ces influences? Produit local ou importation? D'un côté, on trouve par exemple 0 Saeyông:
« Il est impossible de préciser la date exacte où débute la poésie moderne en Corée. Mais il est communément admis qu'elle est apparue à la fin des années 1910 ou au début des années 1920. » (1990)

Donc sans lien direct avec les troubles étrangers. De l'autre, par exemple, Kim Yongjik, pour lequel la poésie moderne commence avec l'ouverture du pays à la fin du siècle dernier, en raison de la politique des nations impérialistes. Il va de soi (pour moi) que cette question est celle que formule le nationalisme. Je ne tenterai pas d'y répondre. Mon travail consistera à reformuler la question. Sur la base des textes. Autrement dit, faire des essais coréens de périodisation une source documentaire comme une autre. On peut ainsi lire: A. la périodisation d'un historien comme Yi (Lee) Kibaek (celui qui parle d'early Koreans dès l'époque néolithique (1990; ch.l » Ch. 13: La montée des forces des Lumières. Ce qui comprend une période allant de l'incident Unyo (précédé tout de même de la mention des Coréens partisans de l'ouverture) jusqu'aux lendemains de Kabo et de l'assassinat de la reine Min. Ch.14: Agitation nationaliste et agressions impérialistes. Du Club de l'Indépendance jusqu'au 1er Mars 1919. Ch. 15: Développement du mouvement nationaliste. Du gouvernement culturel jusqu'à la fin de l'occupation. Il s'agit d'une façon de voir qui cherche à concilier le poids des faits étrangers et la logique de la constitution du nationalisme. B. L'Aperçu sur l'Histoire de la Corée, publié en Corée du Nord, qui désigne par époque moderne ce qui commence à la seconde moitié du XIXème siècle. Une subdivision propose
seconde moitié du XIXème siècle

- années

dix du XXème, c'est

29

à dire le 1er mars 1919, et ensuite, sans date, la lutte pour la restauration de la patrie. Le milieu du XIXème est considéré comme le moment où le régime féodal commença à s'écrouler sur le plan général, et 1919 est considéré comme la fin du mouvement nationaliste bourgeois. C. Kim Hyôn (1974) qui résume clairement les enjeux dissimulés derrière les choix.
« Les uns situent ce moment en 1876, quand les ports ont été ouverts aux étrangers, ce qui est considéré comme le point de départ de la modernisation. D'autres le situent à la réforme Kabo de 1894. Enfin une troisième opinion envisage la dernière période de la dynastie des Yi.

Ceux qui attachent de l'importance à l'ouverture des ports y voient la
naissance de l'étatisme. Les partisans de la réforme y voient la disparition des inégalités sociales, le rejet des mauvaises coutumes et la recherche d'un idéal pour le peuple. Ceux qui situent l'origine de la modernisation durant la dernière période de la dynastie des Yi mettent l'accent sur la force nationale spontanée et estiment que la prise de conscience de la contradiction inhérente à la société féodale et le désir de vaincre cette contradiction sont la clé du problème. »

Toutes attitudes qui ont en commun l'idée que l'époque moderne est en Corée inéluctablement liée à l'apparition des étrangers. Kim Tonguk l'affirme et bien d'autres avec lui. Kim Hyôn le nie, prudemment (Modernisation ne signifie pas toujours occidentalisation (op.cit.». 0 Saeyông le nie et va chercher des traces d'un pré-capitalisme au XVIIIème siècle. Cho Tong' il le refuse totalement, faisant du Mouvement du 1er Mars la date où tout bascule. On le voit, chaque histoire nationale, (et cela fait partie de l'histoire) définit sa façon de découper le réel. Là où des historiens français auront tendance à débattre sur le sens des dates, des historiens coréens demanderont aux dates d'exprimer le sens. D. Cho Tong'il qui, dans ses tomes, 4 et 5 articule sa réflexion en deux ensembles:

30

Cinquième époque: De la littérature chungse (médiévale) à la littérature kûndae (moderne), c'est à dire de 1860 à 1919, seconde partie d'un ensemble dont la première partie examine la littérature de la dynastie Chosôn. Sixième époque: La littérature kûndae (moderne), 1919-1945. Des montagnes de questions terminologiques se posent. Disons superficiellement que kûndae est globalement traduit par moderne, et hyôndae par contemporain, lorsqu'ils sont employés concurremment. Mais les termes coréens sont d'un emploi tout aussi mouvants que leurs équivalents français, en particulier en fonction du locuteur. Les deux traductions proposées ci-dessus pourraient se trouver inversées, sans qu'il y ait faute du traducteur. Il suffirait d'un discours d'une autre logique. Kûndae engloberait donc l'époque récente, tandis que hyûndae serait lié à l'époque moderne. Cela contredit-il le point précédent? Tout dépend du sens donné à moderne, dans le contexte coréen. Le moderne (vs ancien, c'est à dire renouvellement permanent) n'est évidemment pas étranger aux mentalités coréennes. C'est le moderne (= modernisme importé) qui est nouveau, et lui-même importé. Et c'est donc parce qu'il est contemporain qu'il serait exprimé par hyÛndae. La perspective de Cho Tong'il consiste à lire la littérature moderne en fonction d'une périodisation historique nonlittéraire. Il va de soi que certains événements lourds sont à prendre en considération, quelle que soit la perspective: ainsi, dans tous les cas, la colonisation. De même que la censure, phénomène intéressant les littéraires autant que les historiens. Encore faudrait-il se référer à des faits dont le poids puisse être évalué dans l'histoire littéraire. Le choix du 1er mars 1919 est très logique, et un tel point de vue doit certainement recevoir l'assentiment de millions de Coréens. Mais il classe assurément mieux son classeur que des phénomènes littéraires, dirait Bourdieu. Il en va de même pour moi, lorsque je place non le 1er Mars, mais la déclaration du 1er Mars en relation avec le poème de Ch'oe Namsôn, de onze ans antérieur. Du moins mon choix 31

n'est-il pas imposé par la rumeur nationaliste. C'est celle-ci qui impose ses marques à cette périodisation 1860-1919-1945. Faire de l'époque des yangyo, troubles étrangers, le préalable à l'époque moderne et contemporaine n'est pas très gênant. Histoire et littérature peuvent toutes deux s'y retrouver. Le lien établi entre le premier événement et la question de l'état est une question fondamentale. Par ailleurs, que l'on insiste sur les troubles étrangers, la réforme Kabo (kabo kyôngjang), ou la chute des Yi n'a guère d'incidence sur l'histoire littéraire, en raison d'une part de la proximité des événements, d'autre part du fait que je refuse au texte le statut a priori de document. Mais choisir 1919 comme tournant fondamental est une violation des tendances littéraires. La question d'histoire littéraire à poser est la suivante: Y a-t-il avant 1919 et après 1919 un état des choses -définissable- à ce point différent que l'on ne puisse l'expliquer que par une rupture coïncidant au Premier Mars? Quant au raisonnement historique, est-il sûr qu'il y trouve son compte? Ne doit-il pas (se) poser les mêmes questions? La nature du pouvoir japonais, la nature de classe de la société coréenne ont-elles changé entre 1918 et 1920? Il y a certes un changement réel des mouvements nationalistes, qui est leur transformation en mouvements de masse. L'événement est donc politiquement significatif, et intéresse l'un des deux termes de ma problématique. Constitue-t-iI pour autant le tournant historique? Le nationalisme définit 1919 comme fondamental, car 1919 définit le nationalisme. Rendons à César ce qui est à Cho Tong'iI. Dans un compterendu de son travail (1988), Kim Chongch'ôl signale d'abord avec raison que son apport majeur est d'avoir globalement rompu avec les périodisations dynastiques, puis critique ainsi le choix de Cho Tong'iI:
« Ce n'est qu'à partir de 1920 que la Littérature des Citoyens prend une place dominant. Mais il ne faut pas négliger le fait que dès 1905 le mouvement de rénovation a engendré la littérature destinée à éclairer le peuple et à lui inspirer le patriotisme. (oo.) Par ailleurs, il y avait pendant la période d'éveil un consensus des Coréens qui consistait à reconquérir l'indépendance nationale pour créer un pays moderne. Le

32

Mouvement d'indépendance du 1er mars 1919 fut la première manifestation collective de ce consensus (...) Mais il semble hâtif de dire que, par ce Mouvement du 1er mars, les citoyens soient devenus les agents directeurs de l'histoire. Nous préférons plutôt penser que ce mouvement a provoqué une réorganisation des mouvements de citoyens et un changement de direction pour leur littérature. »

Le point de vue de Cho Tong'il (le même que celui des historiens de Pyôngyang, partant d'un lieu politique diamétralement opposé) est donc discuté en Corée même, à commencer par cette littérature des citoyens, notion particulièrement controversée, qui n'est compréhensible que dans un cadre nationaliste, mais aussi en fonction des polémiques nationalistes. A titre d'exemple contrastif, citons Kim Tonguk, qui fait de la littérature moderne à peu près celle de la dynastie Yi, jusqu'aux réformes Kabo (1894). Ce qui s'est passé depuis prend chez lui le nom de littérature contemporaine. On le verra, bien des historiens tentent de rompre avec l'histoire officielle. Ce n'est pas le cas des littéraires, consommateurs d' histoire dominante, ce qui rend bien délicate l'utilisation de leurs travaux. Le livre d'histoire utilisé dans les universités commence par:
« La bronze culture Chine. nation coréenne sort de la période néolithique et de l'âge du comme un peuple exceptionnel, homogène, possédant une unique, établissant une tradition, différente de celle de la » Han' guksa kaesôl. 1983

Ce fatras pourrait servir d'exergue à toutes les Histoires de la Littérature coréenne qu'il m'a fallu utiliser. Je concluerai ce bref survol avec Sim Myôngho (Sym Myung-Ho), sans discuter encore les termes mis par moi en italiques:
« (...) le peuple coréen eut le malheur d'être forcé d'accepter son premier véritable mouvement vers une société moderne (victime des pressions impérialistes). Cependant, la tradition féodale séculaire fut détruite au cours de ce processus de modernisation et, en bien ou en mal, fit un pas vers la civilisation moderne. » (1982. p.7)

33

Voici qu'en termes bien feutrés est signalé le fait que les modifications de la société coréenne ne peuvent être étudiées qu'en liaison avec celle de la nature du pouvoir (féodal). Cette évidence n'en est pas une dans le domaine qui m'occupe, en raison du nationalisme. Plus exactement, en raison du fait qu'il s'agit du moment même où le nationalisme prend naissance. Or rien n'est plus contraire à la diffusion de son évidence, de sa rumeur, que de souligner son historicité (voir la bourgeoisie française et la Révolution). Il convient de ne jamais oublier, comme le rappelle Henry Em, que
«(..) la nation en tant qu'idéologie se présente à nous comme une nécessité ontologique, et produit une histoire linéaire, continue. qui commence à la période paléolithique et culmine avec l'établissement de la République de Corée (ou, si l'on préfère, de la RPDC). Parce que l'historiographie nationaliste postule l'existence d'un objet pré-existant (minjok), elle induit la réduction d'histoires discontinues et hétérogènes à un récit continu et unique. » (p.vi)

9. Les deux textes

Le premier texte est un poème de six strophes présentées à la fois de façon classique (pagination et lecture de droite à gauche et verticale) et nouvelle (strophes distinctes et pages spéciales). Il est imprimé sur trois pages réservées à cet usage, en tête du premier numéro de la revue sonyôn. Etant donné que Ch'oe Namsôn utilise par la suite toutes les variations typographiques à sa disposition (je rappelle qu'il est son propre éditeurimprimeur), cette forme de présentation est particulièrement marquante. Dans cette traduction-information, j'évite la majuscule initiale là où les conventions françaises l'exigent et j'utilise son caractère autoritaire ainsi que l'italique gras pour ce qui est traduit des caractères sino-coréens (18). Enfin je conserve la ponctuation originale. Le texte est écrit en coréen mélangé, c'est à dire en coréen farci de mots sino-coréens (voir 1.3.3). Il n'est pas signé, mais identifié dans la table des matières. 34

de la Mer aux Adolescents
1. , , a. t yO I sso, t ' yo .. I ssok, t yo,k sswa k je frappe, je casse,je détruis, montagnes hautes comme Taesan et rochers comme des maisons qu'est-ce que c'est ça, qu'est-ce que c'est, en hurlant, ma grande force, tu la connais, ou non, je frappe, je casse, je détruis, , , , , I sso, t yo I so, t yo,k t yururung, k ' wa.k k t yo k
~ ~ ~ ~ ~ A A

A

A

~

~

A

, I sso, t ' yO t yO k I sso, t ' yok , sswa a. k moi, rien, ne me faisant peur, sur la Te"e, rien, un Homme possédant force et Pouvoir, devant moi ne peut même bouger, si grande qu'elle soit, aucune chose à ne peut agir sur moi. à, moi à moi devant moi, I sso, t ' yo t yo k I sso, (t ' yo k,) t ' yururung, k ' wa.k k
A A A A A A A A A A ~ A

2.

3.

t'yô I ssôk,1'yô I ssôk,1'yôk, sswa a. à moi, Un qui ne m'a pas salué, jusqu'à Maintenant, il y en a un, montre toi en t'annonçant. Premier Empereur Qin, Napoléon, est-ce vous, qui est-ce qui est-ce qui est-ce, vous Aussi ployez devant moi, s'il en est un pour se mesurer à moi viens là. , , I sso, t ' yo I sso, t ' yo, t yururung, sswa k k k t yo a.
A A A A ~ A A

, I sso, t ' yok, sswa k I sso, t ' yO k t yO a. celui qui S'appuie sur un minuscule Monticule, une île petite comme un grain de millet ou une terre grande comme la main,
A A A A ~

4.

35