LA NATION JUIVE PORTUGAISE

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A partir de soixante-quatorze familles de marchands portugais d'origine marrane mentionnés au XVIIe siècle dans les archives des consuls de France à Tunis, Lionel Lévy reconstitue les circuits commerciaux et les réseaux familiaux qui unissent, d'Amsterdam, à Livourne et à un de leurs comptoirs privilégiés, Tunis, de la fin du XVIe siècle au début du XXe, les descendants des Nouveaux-Chrétiens revenus au judaïsme.
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296386372
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<9 L 'Hannattan, 1999 ISBN: 2-7384-7778-X

LA NATION JUIVE PORTUGAISE
Livourne, Amsterdam, Tunis
1591-1951

Lionel LÉVY

LA NATION JUIVE PORTUGAISE
Livourne, Amsterdam, Tunis
1591-1951

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan IDe 55, roe Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur: La Communauté juive de Livourne - Le Dernier des Livournais
L'Harmattan, 1996

Qui écrira l'histoire vraie de Livourne? Fernand Braudel (le Modèle Italien) Histoire immense, à saisir sur le plan du monde. Fernand Braudel et Ruggiero Romano (Navires et marchandises à ['entrée du port de Livourne)

*

Cet ouvrage reproduit, avec quelques corrections, allègements et mises à jour, le texte d'une thèse de doctorat en Histoire des Religions et Systèmes de Pensée, soutenue le 13 mai 1997 à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, Section des Sciences Religieuses, sous la direction d~ Monsieur Gérard Nahon, Directeur d'Etudes, intitulée:

Itinéraires Portugais de Tunis, de Livourne et d'Amsterdam au XIXe siècle: Nation, Communautés, Familles, Entreprises.
Le Jury était composé de Madame Mireille Hadas-Lebel, Professeur à l'Université de Paris I V, Sorbonne, Présidente, et de Messieurs Gérard Nahon, Directeur d'Etudes à l'EPHE, Directeur de Thèse, Jean-Pierre Filippini, Professeur à l'Université de Haute-Alsace à Mulhouse, Maurice Vaïsse, Professeur à l'Université de Champagne-Ardennes à Reims, et Richard Ayoun, Maître de Conférences à I'INALCO.

Préambule Remerciements

Faut-il qu'un historien s'abstienne d'aborder tout domaine où il serait impliqué? Peut-être serait-il permis aux chercheurs de toute dimension, sans forfanterie, de faire leur cette assurance de Braudel dans son introduction à L'Identité de la France:
« Mais cette passion (celle de la France) n'interviendra guère dans les

pages de cet ouvrage. Je la tiendrai soigneusement à l'écart. Il se peut qu'elle ruse avec moi, qu'elle me surprenne, aussi bien la surveillerai-je de près. Et je signalerai, chemin faisant, mes faiblesses éventuelles. Car je tiens à parler de la France comme s'il s'agissait d'un autre pays, d'une autre patrie, d'une

autre nation.

»

Sans doute était-il sincère, bien qu'une passion, d'être

contenue, ne s'en exprime souvent qu'avec plus deforce. Retrouvant, après une vie active, un précoce attachement pour l'histoire, j'ai choisi après quelques hésitations qui ne me trompèrent pas tout à fait, d'étudier les Portugais. Je ne projetais point là comme un dernier plaidoyer pour une cause personnelle et chère. Au contraire, me penchant avec passion sur les travaux de tant d'historiens de talent, ambitieux de recouper leurs analyses et leurs constats par une mémoire familiale, des témoignages, euxmêmes soumis au crible d'une critique à laquelle m'avait habitué dans d'autres domaines la pratique du droit avant ma récente initiation à la méthode historique, j'en vins à croire que l'œil et la mémoire d'un Livournais de la dernière génération de l'identité portugaise, ayant eu le privilège de naître trente ans avant que ne s'éteigne une communauté insolite et attachante, pourraient apporter de quoi mieux expliquer et comprendre. Mais comprend-on sans amour? Pour moi, l'œil de l'historien sur les peuples qu'il étudie ne peut se poser avec plus de détachement que ceux du botaniste ou du zoologiste sur la .flore et la .faune qui les passionnent. Comment ne pas aimer un peuple qu'un long regard nous a fait connaître, même s'il est le nôtre, et comme si cette appartenance l'avait séparé de l'humanité? Or, s'agissant de celui-là, fruit d'une histoire millénaire, multiple, aventureuse, son essence particulière, sa réduction dans certains cas à une certaine classe sociale, le plus souvent du côté des privilèges, bourgeoise dans une vision du monde où cet état serait coupable ou au mieux ridicule, européenne dans un continent où il serait malséant de l'être; s'agissant, dis-je, de celui-là, une sorte de pression non formulée paraissait s'opposer à la règle commune, comme si l'identité livournaise à Tunis avait 5

été l'une des rares qu'il ne fût pas permis de revendiquer. C'est ce droit que je me suis astreint à conquérir par mes travaux, comportant celui d'affirmer des différences qui n'offensent pas l'égalité, d'éprouver une fierté collective propre, non dédaigneuse des autres. Si tant d'historiens juifs se sont intéressés au judaïsme espagnol, c'est en partie parce qu'il insérait les Juifs dans une histoire plus valorisante, qui cesserait de se limiter à un simple martyrologe. Mais allant plus loin, il faut convenir que l'histoire du séphardisme est bien la clé de l'histoire du judaïsme tout court, celle qui la relie par des circuits souterrains ou éclatants à l'histoire moderne, et non seulement à une antiquité mythique. Car ce qui s'est passé de 1492 à la fin du XlXe siècle fait du peuple juif, ou de sa fraction significative de racines ibériques, un acteur essentiel de la civilisation où nous vivons. Mais en même temps ces événements révèlent combien tout ce que l'on pensait être un passé oriental et africain assoupi, s'articulait étroitement à l'Europe, en un mouvement d'emprunts et de retours qui n'ont pas encore cessé d'agir. En révélant que la culture est une, le judaïsme espagnol et ses avatars permeUent d'appréhender en un seul bloc harmonieux une histoire tronçonnée. On ne valorise point le judaïsme maghrébin en passant sous silence les Livournais, ni même en négligeant le caractère profondément ibérique de ce que furent la Nation portugaise d'Amsterdam et la Nazione Ebrea de Livourne, et leurs parentés avec le monde arabe. S'il était contraire à l'esprit démocratique - qui, sauf sinistres retours, s'est enfin imposé à notre siècle - de revendiquer dans son patrimoine une société oligarchique, ce serait, par contre, une sorte d'égalité que de voir
reconnaître,
même aux sociétés juives,

des aristocraties,

contre

une tradition

qui l'avait jusque-là refusé. Doit-on, par une fâcheuse tendance anachronique de la morale historique, frapper de condamnation toutes les formes de société antérieures non seulement à la Déclaration des Droits, mais à son application? Avec moins d'ambition, je pense qu'il était utile à la connaissance de montrer à quel point les communautés portugaises ressortiraient d'une histoire non point vraiment nationale, mais familiale, dont les principaux acteurs formaient un groupe solidaire, même si trois ou quatre siècles en avaient, en certains lieux, distendu les liens. Un tel constat réduit la durée, et rapproche considérablement dans la mémoire les Portugais fondateurs des communautés de Livourne, Tunis, Amsterdam et leurs successeurs. Cette histoire sonne bien comm,e une illustration de la durée, de la résistance des cultures et de leur victoire dans la longue luUe de la répression et du dé.fi. Elle réhabilite l'orgueil et l'honneur, et par là continue d'être espagnole. Elle souligne la capacité de micro-sociétés à s'adapter en milieu hostile. Elle enseigne comment de la persécution peut venir la tolérance ou l'intransigeance, la solidarité ou l'égoïsme. Elle montre que les péripéties de ce peuple ne l'ont pas toujours empêché de croire aux utopies, ni de . participer aux combats généreux. Cette histoire a parcouru le monde et pourtant conserve ses racines autour de la Mer Intérieure, entre Orient et Occident quels que soient ses prolongements atlantiques. Il n'est pas indifférent que l'histoire des Portugais se soit arrêtée près de Carthage, non loin sans doute d'un des lieux 6

où celle de leurs ancêtres avait commencé. Je repense soudain à cette vieille juive portugaise de Surinam, l'une des dernières, dona Sara, rencontrée il y à quelques années par l'ambassadeur Mordechai Arbell qui le racontait récemment dans une conférence en ces lieux. Lorsque elle sut qui il était, et avant de lui transmettre ce qu'elle ne

nommait pas "sa mémoire", elle exprima son soulagement par ces mots: « Je
savais que quelqu'un viendrait à qui je pourrais relater tout ce que, sans cela, personne n'aurait su, la vie des gens qui ont vécu là, ce peuple disparu
et oublié. Maintenant je puis mourir tranquille.
»

Sans m'autoriser à rapprocher tant soit peu mes travaux d'un symbole aussi vénérable, il est vrai, avouons-le, que depuis lontemps me pressaient le besoin et le souci de laisser trace de mon propre témoignage. C'est pourquoi les remerciements exprimés ici aux maîtres éminents dont les encouragements et l'aide m'auront permis d 'y parvenir, serait-ce imparfaitement, traduiront une reconnaissance bien au delà des rituelles marques de gratitude. M. Jean-Pierre Filippini, que sa modestie me pardonne, doit être le premier nommé. Les études formant sa participation à l'ouvrage collectif Les Juifs d'Espagne réalisé en 19.92 sous la direction de M. Henry Méchoulan, m'avaient déjà fait mesurer pour la première fois la dimension historique de la Nazione Ebrea de Livourne. La notoriété de ses travaux tant en Italie qu'en Israël en fait le spécialiste internationalement reconnu. M. Filippini a manifesté, au lecteur anonyme que j'étais, une disponibilité touchante, allant au devant de mes désirs et me comuniquant l'intégralité de ses sources et de ses travaux, me faisant bénéficier de ses explications personnelles; de ses conseils aussi lors de la mise au point de mon essai La Communauté juive de Livourne qui bénéficia de ses encouragements très précieux. Enfin, prenant connaissance de ma tardive vocation, loin de l'accueillir par la dérision, il m'accordait cette faveur inestimable: me suggérer comme Directeur de thèse M. Gérard Nahon et, plus encore, me recommander à lui. Mais surtout M. Filippini a droit à ma reconnaissance en ce qu'il m'a écarté d'un autre sujet plus modeste, que je pensais plus adapté à mes possibilités d'étudiant avancé, en me rappelant, pour me l'appliquer, cette exhortation que Fernand Braudel

lui-même lui avait en son temps adressée: « Vous devez choisir un grand sujet! » J'espère qu'il n'aura pas été pour moi trop ambitieux.
M. Maurice Vaisse doit accepter mes remerciements particuliers. Il a agréé parmi ses étudiants de D.E.A. en Histoire et Civilisations à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Reims un avocat honoraire quasi septuagénaire - qui l'est devenu depuis -, le faisant bénéficier de conseils irremplaçables quant à la méthode, la critique, la recherche, la présentation. JI m'a montré par l'exemple qu'un spécialiste de haut niveau pouvait, grâce à une profonde culture générale, appréhender tous domaines nouveaux, et que l'histoire contemporaine n'avait de sens que reliée aux siècles qui la précèdent et à celu i qui la suit. Il a manifesté pour mes travaux de novice une disponibilité et un intérêt d'autant plus précieux à qui savait le nombre et l'étendue de ses engagements. Je ne puis cacher plus longtemps ma gratitude à M. Gérard Nahon, mon directeur de travaux dont la simplicité, la bienveillance et l'amitié spontanée auront su rendre moins intimidantes la science immense et l'autorité. Au delà 7

des matériaux abondants et rares puisés dans ses ouvrages, j'ai reçu de lui de façon personnalisée, au cours d'entretiens généreusement accordés avec une attention non mesurée, orientations de fond et de forme, conseils et informations relatifs à la bibliographie et aux archives. Sa vigilance aimable et ferme a toujours su me retenir sur les chemins de la rigueur. Surtout M. Nahon m'a aidé à définir, grâce à sa maîtrise du sujet, le cadre de mes recherches, en m'expliquant ce qu'il en attendait, me laissant espérer ainsi qu'elles apporteraient quelque chose de neuf et même d'utile. Enfin il me faut rendre public un hommage que j'avais toujours tendance à vouloir intime, car mon attachement à l'histoire en général, et à celle de mes ancêtres entre autres, je l'ai puisé dans ce que l'on appelle l'éducation inconsciente. De l'expérience professionnelle d'avocat de mon père, je devais retirer plus tard à la fois l'entraînement dialectique et le regard sur l'âme humaine. Quant à la formation livresque, je prenais dans sa bibliothèque non point surtout ce qu'il m'en proposait mais ce que je lui voyais lire. Enfant, je ne réalisais point que par ses aïeux paternels sépharades de Gibraltar, de Londres et d'Amsterdam, par ses ancêtres maternels Portugais de Livourne, mon père se situerait au cœur de ma future thèse. Assurément dans cette attachante communauté livournaise de Tunis, il formait un cas particulier, sans doute encore plus près de ses sources ibériques que les autres Livournais, lui dont le père Lionel, né à Gibraltar en 1856, étudiait la langue locale dans un dictionnaire espagnol-arabe. Arrière-petit-fils d'un grand Rabbin de Gibraltar, Isaac Levy, petit neveu de Yeshoua Levy grand Rabbin de Lisbonne, élevé par une tante veuve d'un compagnon de Garibaldi,. luimême mari d'une Attias, Livournaise issue d'une famille patriote, mon père, Albert Lévy, Britannique à sa naissance, Français par option, entretenait .avec l'Italie des liens affectifs puissants. L'enseignement reçu au Lycée Carnot de Tunis devait parfaire son identité française par une vision enthousiaste de la France humaniste et de sa culture. Son grand-père maternel, Moses Levy, dont la mère Ordueiia était fille de Moses Espinoza et d'Esther Aboab 1, avait représenté la Grande-Bretagne en Tunisie au sein de la commission financière internationale de 1869 ,. dans cette même commission un grand-oncle maternel de mon père, Angelo Guttières Pegna, représentait le nouveau royaume d'Italie. De toutes les branches de sa famille et de sa belle-famille mon père avait donc recueilli la conscience aiguë d'une histoire particulière dont il se savait l'héritier. Quand, quelques années avant la guerre de 1939, je l'accompagnai à Alger, lors d'une visite qu'il faisait au professeur Robert Brunschvig, j'ignorais quelle était la personnalité et l'autorité de son interlocuteur. Je l'ai découvert depuis. J'ai souvenir d'une con.férence donnée par mon père, alors avocat connu, sur la Tunisie des Hafsides, sous les auspices de l'Alliance française dont il était à Tunis l'un des administrateurs. Lors de la libération de Tunis deux mesures le chagrinèrent: tout d'abord que l'on débaptisât la place Garibaldi en un réflexe
1 Moses Espinoza, fils d'Isaac venu d'Amsterdam, et quadrisaïeul de l'auteur, fut vice-consul des Pays-Bas à Gibraltar dans le dernier quart du XVIIIe siècle. Il était armateur (shipowner), et l'un des dirigeants de la communauté (Mesod Benady, "The Settlement of Jews in Gibraltar, 17041783", The Jewish Historical Society of England, Transactions sessions 1974-1978, vol

XXVIMiscellanea Part XI 1fT19, . 102).A la même source on apprend que le chef (leader) de la p
communauté était Isaac Aboab, parent des Espinoza et des Levy. 8

d'italophobie pour le moins primaire; d'autre part que, par suite de l'attribution à l'Alliance française des anciens locaux de la société culturelle italienne Dante Alighieri, on eût jugé bon, malgré ses suggestions, de retirer des lieux le buste de Dante. Envers un père la reconnaissance prend la forme de la fidélité.

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Nation et Communautés

Présentation

Qu'est-ce qu'une Nation? Les nuances et les hasards de la sémantique ne sont pas toujours sans paradoxe. Si l'on se réfère au Dictionnaire Historique de la Langue Française d'Alain Rey, à l'époque chrétienne le mot pluriel nationes est pris pour désigner les populations païennes, par opposition au "peuple de Dieu'~, Juifs et chrétiens. Après avoir désigné, au XIIIe siècle, l'extraction, le rang, la famille, la lignée, mais aussi la communauté d'origine, de langue, de culture, le mot s'applique en 1470, au découpage linguistique de l'université de Paris, divisée en Anglais (incluant les Allemands), Picards, Normands et Français (incluant les Espagnols et les Italiens). A la même époque (1475), le mot s'applique à une colonie de marchands se trouvant en pays étranger. Au XVIIe siècle, et par extension, nation englobe l'ensemble des individus unis par une communauté d'intérêts, de profession, avec une connotation péjorative que souligne Furetière (1690). La

notion moderne de "nation" n'émerge qu'à la fin du XVIIIe siècle 1. Ainsi, c'est
au moment d'être intégrées dans une Nation au sens contemporain, que les communautés juives cesseront progressivement d'être des nations telles que les définissaient les XVe, XVIe et XVIIe siècles en une acception, soulignons-le, dont l'aspect péjoratif n'est pas sans lien avec le regard chrétien porté sur elles, quand on sait que l'expression La Nation, employée dans l'absolu, en portugais: La Naçao, en espagnol: La Nacion, en italien: La Nazione, désignait la communauté des nouveaux chrétiens, autrement dit les Marranes, ou les Portugais, avec tout le mépris que ce nom contenait 2. La Nation portugaise C'est en 1511, semble-t-il, et à Anvers, qu'apparaÎt pour la première fois, tout au moins officiellement, l'expression Nation portugaise. En effet, les décrets pris par le gouvernement de cette ville, le 20 novembre de cette année, accordaient aux membres de la Nation portugaise des privilèges importants comme l'exemption de la plupart des taxes municipales, la reconnaissance des pouvoirs

1 Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris 1993, éd. Robert. 2 Anita Novinsky, Professeur à runiversité de Sao Pau1o,~~Portugal"in Les Juifs d'Espagne, Paris 1992, éd. Liana Levi, p. f.f7: Pendallt des siècles, les expressiolls "homme de négoce" et "gells de la Nation" ont été synonYmRs de "Juifs" ; cf. .Anita Novinski et A. Pau]o, ~Jhe l..ast Marranos", Co"unentary, New York, mai 1967. Il

juridiques de leurs consuls et un traitement de faveur de la part du magistrat 3. L'importance croissante de la ville, avec sa situation favorable à l'embouchure de l'Escaut, attirait aussi beaucoup d'autres marchands européens, également organisés en Nations. Or, la plupart des Portugais d'Anvers étaient de nouveauxchrétiens judaïsants, vivant apparemment comme de bons catholiques. Pour éviter toute confusion, il y a lieu de rappeler que, depuis 1492, la grande majorité des Juifs du Portugal, environ 80 0/0,étaient des exilés espagnols, et que leur conversion forcée en 1497 avait fait de l'ensemble des Juifs portugais, d'origine ou immigrés, des conversos ou nouveaux-chrétiens. La bourgeoisie d'affaires d'origine juive espagnole figurait en grande majorité parmi ces marchands portugais. Ainsi nous retiendrons que dès le XVIe siècle les communautés dites portugaises, qu'elles se reconnaissent ouvertement comme juives ou non, sont composées essentiellement de personnes d'origine espagnole. Leurs membres ont pris l'habitude d'utiliser pour langue courante le portugais, mais, comme tous les Portugais cultivés, pratiquent à titre de langue de culture l'espagnol. L'empreinte espagnole conservée depuis l'exil ne pourra qu'être ravivée par l'union personnelle de l'Espagne et du Portugal en 1580 sous la couronne des Habsbourg; puis par le retour de nombreux nouveaux chrétiens dits Portugais en Espagne dès la deuxième moitié du XVIe siècle; enfin par leur séjour dans des pays sous domination espagnole comme les Pays-Bas. Lorsque la recrudescence de l'Inquisition amènera un nouveau mouvement d'émigration de la fin du XVIe siècle au XVIIe siècle, les émigrés seront cette fois non des Juifs officiels, mais de nouveaux chrétiens. Même s'ils reviennent majoritairement au judaïsme, avec certaines particularités de rite et d'esprit, ils se distingueront des Juifs d'Orient, d' Mrique ou d'Italie descendants des exilés de 1492. Ces derniers, en tous cas, n'avaient jamais pratiqué le portugais, mais seulement l'espagnol, voire le catalan. Ainsi sous le nom de Portugais seront désignés les anciens Marranes ou leurs descendants. Si, par la suite des Juifs d'autres origines, levantins, c'est-dire Juifs espagnols des pays d'Orient, maghrebins (on disait barbaresques) ou italiens, voire ashkénazes, se trouveront cooptés dans les communautés portugaises, ce sera par assimilation, mais on peut dire que jusqu'au début du XIXe siècle, et, dans une certaine mesure au delà, les Nations portugaises continueront de réunir les descendants d'un groupe essentiellement caractérisé par une communauté de destin, même si le lien culturel et sentimental avec la diaspora juive espagnole plus ancienne est indéniable. A toutes ces expressions qui se recoupent sans coïncider: conversos, nouveaux-chrétiens, Portug~is, Marranes, s'en est ajoutée récemment une cinquième: crypto-juifs. Henry Méchoulan en explique le choix par son refus viscéral de "Marrane", dont la nature est une injure 4. Pouvons-nous ne pas sympathiser avec un tel refus? Mais à vrai dire, il y a bien eu, chez des historiens du judaïsme, une sorte de défi à s'emparer de l'insulte comme d'un
3

I.S. Revah~hPour l'histoire des marranes à Anvers~recensementsde la I.I.Nationortugaise" de p

1571 à 1666"~ in Revue des Etudes Juives.. XIII. S. Ullmann.. Histoire des Juifs en Belgique jusqu'au XVIIIe siècle~ Anvers~ 1909 ; Hans Pohl~ Die Portugiesell ill Alltwerpell (1576-1646), Zur Geschichle einer Minderheit, Wiesbaden~ 19T1; Renata Fuks-MansfeJd," Jes Nouveaux Chrétiens Portugais à Anvers aux XVlo et XVIIo sièclesn p. 183 in Les Juifs d'Espagne~ Paris~ éd Liana Levi~ 1992. 4 Actes du Colloque Alélnoires et fidélités séfarades 1492-1992, Rennes 23-24 novembre 1992~ Presses lJruversitaires de Rennes, 1993. débat~ p. 130. Cf. Henry MéchouJan, EIre Juif à Amsterdam au temps de Spinoza~ Paris, éd. Albin Michel~ 1991 p. 12.

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drapeau. Roth, une fois énoncées les hypothèses étymologiques et confirmé le sens le plus plausible du vieil espagnol marrano 5 : "porc", conclut: « Le mot exprime de manière succincte et indubitable toute la haine et le mépris qu'éprouvait l'Espagnol ordinaire pour ces néophytes insincères. » Et : « seule la constance manifestée par les marranes et leurs descendants a pu effacer l'ancienne connotation insultante et lui conférer à jamais son pouvoir mythique. » Peut-être en effet, l'histoire a-t-elle revêtu le marranisme de tragédie et de grandeur, au point d'en faire, comme nous le suggérions, la noblesse du mépris 6. Au plan technique chaque expression comporte sa part d'incertitude. Tous les conversos n'étaient pas judaïsants; ils ne pouvaient tous être englobés dans la catégorie des crypto-juifs. Par contre ils étaient tous suspects, tous impurs. Crypto-juif, à l'œil comme à l'oreille, blesse en nous l'esthétique, et manquera toujours de ce pouvoir poétique que le temps avait conféré à l'injure. Sans aller jusqu'à suivre Anatole France qui, s'il avait eu à choisir entre la vérité et la beauté, eût préféré, à l'en croire, cette dernière, nous avons, dans cette étude, privilégié le terme "Portugais". C'est ainsi que les Espagnols désignaient ordinairement les conversos, tout au moins ceux que nous allons étudier, sans oublier d'ailleurs que cette désignation elle-même était, en Espagne, péjorative comme le furent le nom ou l'adjectif "juif" dans une acception longtemps unanime, universelle et, depuis peu seulement, particulière. Ce fut par une sorte de prophylaxie verbale que l'on en vint à parler d'" israélites".
Tunis, Livourne, Amsterdam, critère du choix. Amsterdam est connue comme une métropole du séphardisme 7 , en raison de

l'importance économique et politique de sa communauté, et spécialement en France du fait de ses liens avec les communautés portugaises de Bordeaux et de Bayonne bien mis en lumière par Gérard Nahon. Livourne est connue également comme l'un des foyers primordiaux de la Nation portugaise, peut-être de façon moins évidente en France 8 et à l'extérieur qu'en Italie même où la communauté Livournaise a joui d'une véritable suprématie 9 . La Nation portugaise de Tunis est par contre peu connue en dehors des historiens locaux. Or, numériquement, elle eut, à son apogée, une population égalant celle de l'une et de l'autre des deux communautés soeurs. Sans jamais rivaliser en importance politique et économique avec celles-ci, elle n'en joua pas moins un rôle dans l'évolution de la communauté juive traditionnelle de Tunisie, et, au XIXe siècle, dans les velléités coloniales de l'Italie et les rivalités francoitaliennes. Elle eut la fonction d'une base commerciale et culturelle de la communauté de Livourne celle-ci jouant longtemps le rôle de communauté mère.
5 La véritable étymologie de marrano a été révélée par I.S. Revah; il s'agit de l'arabe espagnol maJuan, "interdit", que les musulmans et les Juifs appliquaient au porc, de sorte que pour les chrétiens le mot était devenu synonyme de "porc". 6 Lione] Lévy, La communauté juive de Livourner Le dernier des Livournais, Paris, éd. l'Hannattan, 1996, p. 7. 7 Voir notamment Gérard Nahon, Métropoles et Périphéries Séfarades d'Occident, Paris 00. Cerf, 1993. 8 Malgré les nombreux et importants travaux de J.-P. Filippini (cf. Bibliographie) 9 Renzo Toaff, La Naziofle Ebrea a Livor1lo e a Pisa, Florence, éd. Olschki, 1990 ; Michele Cassandro, Aspetti della storia economica e sociale degli Ebrei di Lh'omo nel seicento, ~1ilan, éd. Giuffré 1983 ; Atilio Milano, Storia degli Ebrei in Italia, Milan, éd. Einaudi, Saggi, 1963 ; Cecil Roth, History of Jews of Italy, Philadelphie, éd. the Jewish Publication Society of America, 1946. 13

Enfin par sa longévité dans l'identité portugaise, relayée par l'italianité, par la permanence de ses contacts étroits avec le monde arabe, ellé en représenta comme le dernier feu. L'étude des liens de ces trois communautés, évidents si l'on envisage Tunis et Livourne, moins apparents si l'on sort de ce duo, devrait permettre de déterminer ou d'apprécier si, au début de l'histoire contemporaine, il existait encore, à supposer qu'elle ait jamais existé entre ces trois pôles, une sorte de supranationalité portugaise, entendue bien sûr au sens que le XVIIe siècle conférait à la nation. Nous aurions pu parler de Venise, et cela eût été nécessaire si notre cadre d'études avait été le XVIIe siècle, car nous savons que la Nation portugaise fut d'abord, en Europe, celle de Venise, et que c'est à partir de Venise que fut créée et organisée celle d'Amsterdam. Certes les ponentini de Venise continuèrent de jouer un rôle économique important, mais ils ne purent que retarder le déclin de la Sérénissime, et ne connurent pas l'expansion démographique des Portugais de Livourne ni même de Tunis. La communauté de Venise fut, dans les débuts, la génitrice de celle d'Amsterdam, avant d'en devenir la tête de pont en Méditerranée. Mais même dans ce dernier rôle, elle fut vite supplantée par Livourne. Code de Lecture.On peut aborder cette lecture dans l'ordre où elle se présente ou dans celui de l'écriture. On comprendra, en effet, que l'effort d'analyse a précédé la synthèse. Or, nous sommes partis, pour orienter nos recherches, s'agissant de communautés de démographie étroite, des soixante-quatorze familles livournaises mentionnées à Tunis au XVIIème siècle, constatant rapidement qu'elles formaient un noyau suffisant autour duquel se concrétisaient les relations familiales et communautaires entre Livourne et Amsterdam. Au terme de ce travail, la juxtaposition des histoires individuelles, ou des éléments d'histoires dont nous disposions, nous a semblé donner une image vivante de ces trois métropoles du XVllème au XVlllème siècle, si bien qu'une somme d'histoires familiales devenait mémoire collective. Le lecteur voudra donc bien, s'il ne préfère se reporter immédiatement au "Dictionnaire des 74familles", publié au Titre IV, en Annexe I, patienter jusqu'à cette dernière lecture pour prendre connaissance de chaque histoire familiale, ou encore se reporter si besoin est à celui-ci au fur et à mesure que l'une de ces famines apparaîtra dans le développement.

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Titre Mémoire collective

I et mentalités

Chapitre 1 Introduction

De tous ceux qui ont écrit sur le marranisme, me confiait Jean-Pierre Filippini, Yosef Haim Yerushalmi est le plus grand. Je ne suis pas loin de le croire aussi. Le parti pris de psychologie de cet ashkénaze rosso-américain n'est pas le simple tribut payé à la freudomanie new-yorkaise. Simplement, et cela peut paraître un luxe pour un historien, il a décidé un jour de se mettre à la psychanalyse pour lire dans les âmes, comme il s'était mis au portugais pour lire les textes. Le résultat est à la mesure de l'homme plus que de la méthode. Nous pouvons retenir de lui cette vérité essentielle pour un historien: « J'estime que la concordance entre l' indi vidu et la masse est presque patfaite sur ce point: dans les masses aussi l'impression du passé se conserve

dans les traces mnésiques inconscientes. »

1

La lecture de Roth, comme celle d'autres historiens du judaïsme, nous avait parfois laissé peut-être un goût de saupoudrage, par l'accumulation de personnages et d'anecdotes à forte couleur romanesque, l'aspect quelque peu fabuleux des destinées individuelles, où souvent le fil n'apparaissait pas autrement que sous la forme de cet attrait, bien dévoilé par Marc Bloch, et si fréquent chez l'historien, de l'insolite, et cette satisfaction légitime et non formulée de l'Ashkénaze à retrouver, dans un passé reculé, des Juifs acteurs et non simplement sujets de l'histoire. C'est sans doute l'ambiguïté de Roth chez qui la sévérité du jugement sur les Portugais transparaît à travers l'admiration de type apologétique et, au deuxième degré, la fierté. Ainsi, évoquant l'épître de Maïmonide absolvant, durant la période de l'intégrisme musulman almohade, les conversions forcées qui l'accompagnèrent, croyait-il devoir commenter 2 : «Nous n'avons pas à considérer ici l'aspect éthique ou légal du problème. Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur la question. Un Juif français ou allemand de l'époque n'aurait pas parlé de la sorte. Une plus grande force d'âme règne au nord des Pyrénées (sic). Les Juifs de Rhénanie qui sanctifiaient le nom de Dieu plutôt que d'abjurer leur foi étaient peutêtre moins pittoresques, mais plus héroïques que leurs frères andalous. » Nous l'avons déjà dit: Roth est en curieuse compagnie. Un peu de Barrès glosant sur Maimonide et le sens chrétien de l'honneur, un peu de Renan en ses thèmes sur le sérieux des gens du Nord opposé au Midi, et que Braudel
1 Yosef Hayim Yerushalmi, Le Moïse de Freud, Paris, Gallimard, 1993, p. 74. 2 Cecil Roth, Intoduction à Histoire des Marranes, Paris, éd. Liana Levi, 1990, p. 18. 17

fustige ainsi 3 : «Je ne sais si je me trompe, ose-t-il écrire (Renan) faussement
circonspect, mais il y a une vue d'ethnographie historique (sic) qui s'impose de plus en plus à mon esprit. La similitude de l'Angleterre et de la France du Nord m'apparaît chaque jour davantage. Notre étourderie vient du Midi, et si la France n'avait pas entraîné le Languedoc, la Provence dans son cercle d'activité, nous serions sérieux, actifs, protestants, parlementaires.» Et Braudel d'exploser: « Que de vertus perdues! Que d'hypothèses hasardeuses aussi quand on sait que Paris, qui n'est pas méridionale, et la Bretagne qui ne l'est pas davantage, ont sauvé la cause catholique au XVIe siècle! Tandis que Nîmes et les Cévennes...Quelle que soit l'intelligence de Renan, voire en raison de son intelligence, ce texte est détestable, pour ne pas dire affligeant. Mais c'est fréquemment, sans la moindre gêne que les gens du Nord se font la part belle, s'attribuant des mérites qu'ils possèdent ou ne possèdent pas et qu'en tous cas ils doivent moins à leurs vertus qu'à la supériorité politique que l'histoire et l'histoire presque seule a donnée à la France du Nord.» 4 Reconnaissons-le: l'essentiel de notre travail dans l'histoire des soixantequatorze familles livoumaises à Tunis au XVIIe siècle, aura surtout été de ranger en divers casiers étiquetés par nom, et selon un souci modéré de chronologie et de localisation, des informations éparses à travers la littérature, les archives et les témoignages. Ne contestons pas la part d'arbitraire qu'il y eut à ranger dans le même tiroir des familles et des personnes dont le seul point commun serait l'homonymie qui ne veut pas dire parenté. Mais précisément, l'opération de classement permet de constater que chaque patronyme serait apparemment, en tous cas dans le monde des nouveaux chrétiens, moins banal ou partagé qu'il ne semblerait. Il y a aussi cette vérité que Marc Bloch encore a mise à jour: en histoire les erreurs de détail ont souvent tendance à s'annuler dans un bilan global, par compensation. Par exemple, nous savons que tous les Boccara de Tunis ne sont pas de la même famille. Mais il y a fort à parier qu'entre deux Baccara de famille bourgeoise livournaise à Tunis nous découvririons, en scrutant la généalogie, sinon une parenté d'origine, tout au moins, par les ascendances maternelles, des parentés répétées et tissées, de sorte que notre rapprochement global n'aurait pas trop souffert du piège de l'homonymie. Prêtant un ordre apparent aux rapprochements, rendant visibles les parallèlismes de destins et l'enchevêtrement des destinées, soulignant combien certaines tragédies individuelles, réussites fabuleuses, petitesses particulières font partie d'un patrimoine commun, un tel classement nous aide à dessiner une image plus concrète de la mémoire collective. L'emprise de la géographie sur l'histoire se mesurera à ce que le chemin de fer aura rendu nos deux métropoles toscane et hollandaise relativement plus étrangères que sous le règne des transports maritimes où Amsterdam n'était pas plus éloignée de Livourne que Paris de Marseille. En ce sens, la dynamique Tunis juive, par l'inertie économique de Livourne, par le rapprochement psychologique que créera la colonisation française entre Europe et Mrique du Nord, était appelée à abriter jusqu'à la deuxième guerre mondiale, le dernier bastion portugais du vieux monde.
3 Lionel Lévy, op. cit., chap. XIX. Le sic est de Braudel. 4 L'Identité de la France, Paris, Arthaud Flammarion, 1986, TI, p.75. 18

Chapi tre 2 Un subconscient de tragédie collective

Même si l'on faisait commencer le XIXe siècle à Waterloo, comme d'autres font débuter le XXe en 1914, on devrait garder à l'esprit que pour les Portugais hollandais ou livournais de 1815 la mémoire des persécutions des XVIIe et XVIIIe siècle était encore une affaire familiale comme le sont toujours pour nous les souvenirs de l'affaire Dreyfus. En tous cas la distance qui dans notre esprit nous sépare de 1815, qui n'est pas bien grande 5, est celle qui séparait les hommes et femmes de 1815 de ceux de 1635. C'est dire que, pour les familles du XIXe siècle commençant, 1635 était inclus dans l'histoire contemporaine. Dans l'addition de destins individuels que nous allons tenter de poser, il y aura du grandiose et du sordide, des héros et des lâches, des apôtres et des prostituées, des vaniteux et des sages. Mais la tragédie est à chaque carrefour. En 1815, les enfants ou les petits-enfants de Jacobo Guttières Penha qui vit passer de près le bûcher de l'Inquisition en 1730 6, vivaient sans doute encore. Ils devaient savoir qu'un aïeul de ce dernier Miguel Gutiérrez Gomez alias Pefia avait été arrêté à Madrid par l'Inquisition le 10 mai 1667, puis brûlé vif 7. Les Vaez ou Vais d'Amsterdam et de Livourne entretenaient le souvenir du Simon Vaez de Mexico, mort aux galères vers 1650, comme nous évoquons nos arrière-grands-parents nés H y a cent soixante ans. Au temps même des persécutions, l'image des suppliciés était dans tous les cœurs, où que les nouveaux chrétiens eussent trouvé refuge. Baruch Spinoza que certains Juifs parfois imaginent avoir pris une distance définitive avec son peuple, laisse s'exprimer son émotion quand H en évoque les martyrs. Ainsi, fin décembre 1675, répondant à Albert Burgh, jeune protestant revenu au catholicisme et qui pour preuve de sa vérité invoque le grand nombre de martyrs de sa foi, Baruch, après avoir il est vrai dénoncé la superstition des pharisiens, écrit 8 : « Ce dont Hs s'enorgueillissent le plus
5 Songeons que Victor Hugo avait treize ans en 1815 et que nos grands-parents ont pu assister à ses funérailles en 1885. 6 Cecil Roth, .'Notes sur les Marranes à Livourne", Revue des Etudes Juives, XC 1931, pp.l27. L'arrière-petit-fiJs de Jacobo~ EJia GutHères Pegna~ né en 1795~ trisaïeuJ de r auteur~ s'installait à Tunis vers 1830. 7 Michèle Escamilla-Colin, Crimes et châtiments dans l'Espagne inquisitoriale, Paris, UFaits et représentations, Berg International, 1992, p. 529. 8 Spinoza, correspondance, Paris, Ga]]imard, éd. Ja P1éiade, 1954, p. 1291. Cf. infra Dictionnaire: famille Spinoza. 19

c'est qu'ils comptent beaucoup plus de martyrs que n'importe quelle autre nation et que chaque jour s'accroît le nombre de ceux d'entre eux qui pour leur foi souffrent avec une extraordinaire force d'âme; et ceci n'est pas une légende, parmi bien d'autres, j'ai connu moi-même un certain Judas, dit le fidèle, qui s'est mis à chanter au milieu des flammes, et tandis qu'on le croyait mort, l'hymne: "A toi, mon Dieu, j'offre mon âme" : il est mort en chantant.» Faisons la part des concessions sans doute regrettables aux religions dominantes et admettons qu'une telle éloquence implique la ferveur. Spinoza, dont la famille directe ou alliée avait fait l'objet de plus d'une centaine de procès menés par l'Inquisition, ne pouvait ignorer le poème que Daniel Levi de Barrios avait composé, inspiré par l'événement:
Veinle dos an nos en prison penosa Per defender de Dios la verdad pur Treminno arrastra la cadena dura Que le da ser la sacra ley su esposa 9.

Ce jeune homme, au surplus d'origine chrétienne et converti au judaïsme, était honoré par les communautés portugaises sous le nom de Juda le Saint. Il s'appelait Lope de Vera. Dans une lettre datée en 1644 de Valladolid à la Condessa de Monterey, l'Inquisiteur Moscoso lui-même écrivait en effet qu'il n'avait jamais vu de désir si ardent de mourir, une assurance si grande de son salut, et une fermeté si parfaite que celle de ce jeune garçon qui était à la fleur de son âge. Contrairement à l'imprudente théorie de Roth, il n'y avait donc pas de Pyrénées pour la fermeté d'âme. Nous verrons brûler vif à Cordoue en 1665 à soixante quinze ans, un Abram Athias, père de Joseph, l'imprimeur d'Amsterdam, sous le nom de Jorge Mendes de Castro 10. Nous évoquerons des dénonciations à Livourne en 1640, en 1658. Un Fernando Alvares, alias Abram Da Porto, arrêté à Pise, fut brûlé Campo dei Fiori à Rome en 1643 à soixante seize ans après s'être lui-même pendu, ce qui dénotait de la fermeté chez un vieillard cette fois Il. La même année à Livourne Samuel Lumbroso fut grièvement blessé par des Espagnols intolérants 12. Au Maryland en 1658
un Dr Jacob Lumbrozo,
bûcher grâce à l'amnistie

né à Lisbonne
de Cromwel

apostat condamné
13. Des Lopez

à mort, échappe au
Cardoso, Baltazar et

Felipe, sont brûlés vifs à Madrid lors de l'autodafe de 1680 14. Isac Castro Tartas est brûlé vif à Lisbonne en 1647 et continue de chanter dans les flammes le Shema Israel: "Ecoute Israel, l'Eternel notre Dieu, l'Eternel est un 15. Nous verrons que le retentissement auprès de la foule fut tel que les
9 Renata Fuks Mansfeld, uLope de Vera" in Studia Rosenthaliana n° 25, Amsterdam 1/91 p. 33. 10 Cecil Roth, Histoire des Marranes, op. cit., pp. 194 et 314, n18. Il Renzo Toaff, la Nazione Ebrea a Livorno e a Pisa (1591-1700), Aorence, éd. Olschki, 1990, p. 59, 031. Cecil Roth, Histoire des Marranes, op. cil., p. 316 n6. Toaff cite G. Laras, "I marrani di Livomo e l'Inquisizione", in Alti del convegno Livorno e il Mediterraneo nell'età medicea, Livorno, Bastoggi, 1978, n. 44 bis qui fournit toutes les sources de ce tragique épisode. 12 Renzo Toaff, op. cH., p. 327. 13 New Standart Jewish Encyclopredia 1970, VO Lumbrozo ~ cf. Cecil Roth, Histoire des A1a"anes, op. cil., p. 233. 14 Bias Lipiner, lsaque de Castro 0 mancebo que vio preso do Brasil, Recife, éd. Massangana, Cecil Roth, op. cil., p. 82. 15 Cecil Roth, op. cil., p.126. 20

autorités suspendirent pour un temps les exécutions. La même année Duarte da Silva de Lisbonne est arrêté par l'Inquisition mais libéré par miracle grâce à l'intervention de la Cour, au bout de cinq années. En 1652, Manoel de Villareal, un des restaurateurs de la maison de Bragance est étranglé et brûlé à Lisbonne16. En 1679, accusés d'avoir créé une synagogue à Marseille, Josef Vais de Villareal et son beau-frère Abram Attias s'en tirent avec une expulsionl7. Le dramaturge brésilien Antonio José da Silva fut brûlé après strangulation à Lisbonne le 1er octobre 1739 18. Il reste une soixantaine d'années pour arriver au XIXe siècle. En 1685, par contumace, les Portugais Roques, Leon, Emmanuel, Mirande, Lopes Vandalle, Cardoze, Sylva Morena sont condamnés à être brûlés vifs par le Parlement de Toulouse 19. Longtemps, la crainte de l'Inquisition conduisit les marchands Livournais à commercer à l'étranger sous des noms d'emprunt. Sous le règne de Marie Thérèse d'Autriche, en plein XVIIIe siècle, Diego Lopez Pereira, baron d'Aguilar est l'objet d'une demande d'extradition de l'Espagne pour apostasie. Au XVIIIe siècle encore le Dr Antonio Ribeiro Sanchez fit l'objet d'une pénible procédure de réconciliation. A tout moment des Juifs voyageant pour les besoins de leur commerce pouvaient être capturés et réduits en esclavage par les corsaires tant chrétiens que musulmans, ou arrêtés par l'Inquisition qui disposait d'un efficace réseau d'espions. Ce monde, ouvert géographiquement mais strictement clos familialement, comprenait à l'époque peut-être deux cents familles et moins de vingt mille personnes réparties pour l'essentiel entre les deux communautés principales d'Amsterdam et Livourne, comptant chacune environ cinq mille membres. Celle de Venise était bien moindre, quelques centaines. Les autres, Londres, Hambourg, Bayonne, Bordeaux, Tunis, sans compter les importantes communautés d'Orient, surtout Salonique, Constantinople, Alexandrie, où les Portugais n'étaient qu'une petite minorité, ne dépassaient pas ensemble quelques milliers. N'oublions pas les communautés des Antilles et de la Guyane qui en contenaient environ trois mine au début du XXe siècle. A elle seule, Curaçao abritait deux mille Juifs à la fin du XVIIIe siècle, soit un peu plus que la moitié de la population blanche de l'île, ce qui explique qu'on y dénombrât plus de 130 noms de famille, soit 500/0de plus que les noms de l'aristocratie marchande de Livourne, et à peu près autant que les patronymes d'Amsterdam 20. Pour Livourne en effet, la population juive pouvait être estimée à plus de 5000 personnes. Filippini arrive à un chiffre très précis de 5338 personnes par un calcul appliquant un coefficient de 75 enfants mâles et
16 Cecil Roth, op. cit., p. 127. Voir surtout I.S. Revah, "Manuel Fernandes de Villareal, adversaire et victime de l'Inquisition portugaise", in Iberia, Revista de filologia, Rio de Janeiro 1953, vol. 1, pp. 33-54 ; Elias Lipiner, op. cit., pp. 56, 209, 218, 290, 291, 292, 294. 17 Cf. infra ~~J)jctionnaire"; A. Crémieux, ~~lTn étabHssement juif à MarseiJle au XVIIe siècJe, R.E.J., LV, pp. 119-145 ; LVI, pp. 100-123 ; Renzo Toaff, op. cil., pp. 400, 412. 18 Voir José Oliveria Baratta, Ant6nio José de Silva, creata e realidad, Coimbra, 1985. 19 Gérard Nahon, "Communautés espagnoles et portugaises de France (1492-1992), in Les Juifs d'Espagne, op. ci.., p. 118. 20 Yossef Kaplan in Les Juifs d'Espagne, op. cit., p. 203 évalue la communauté portugaise d'Amsterdam à 2.500 membres en 1672 (pour 2.000 Ashkénazes). Renata Fuks Mansfeld l'évalue à 3500 personnes pour Amsterdam et le reste des Pays-Bas au moment de l'émancipation au début du XIXe siècJe (recensement de 1797), et à 4300 Jors du recensement de l'occupation allemande en 1940 (op. cil., pp. 219 et 226). 21

mâles et de 1,88 femmes par chef de famille de sexe masculin; et de 0,74 enfant mâle et 0,91 femme par veuve considérée comme chef de famille. Selon une étude onomastique, il évalue à 13% les Juifs originaires d'Afrique du Nord sous l'Empire, coefficient retombant à 6,33% en 1837 21. Quant à Tunis, Paul Sebag évalue à 3000 les Livoumais au XXe siècle 22. Chacune de ces familles, des deux côtés de l'Atlantique et de la Méditerranée, fut au moins directement concernée par l'un des autodafés qui, dans les deux Mondes, éclairèrent de leurs torches les XVIIe et XVIIIe siècles. N'oublions pas, dans ce qui put façonner les mentalités de 1815, ce tragique héritage. Les nouvelles venues d'Espagne formaient autant de piqOres de rappel. L'Inquisition n'y fut définitivement abolie par la reine Christine qu'en 1834. En 1835 seulement cessèrent les enquêtes de pureté de sang. A ceux qui vécurent à la fin du siècle ce passé était aussi proche que nous le sont aujourd'hui nos propres souvenirs d'enfance.

21 ("La comunità israelitica di Livomo durante il periodo napoleonico" in Rivista italiana di Studi napoleonic;, XIX, 1982). Selon une étude onomastique, J.P. Filippini évalue à 13% les Juifs originaires d"Afrique du Nord sous l'Empire, coefficient retombant à 6,33% en 1837 ("Les Juifs d'Afrique du Nord et la communauté de Livourne au XVIIIe siècle", in Actes du Colloque international de l'institut d'histoire des pays d'outremer, 1982, éd. CNRS 1984). Mais les patronymes italiens non ibériques sont devenus la majorité, sauf à retenir la séphardisation des familles d'origine italienne et leurs unions avec des familles ibériques. 22 Apparemment il ne tient compte que des Livournais de nationalité italienne. En 1941, la CIAF (commission d'Armistice italienne avec la France) évaluait à 5000 les Juifs italiens de Tunisie, comprenant les réfugiés d'Algérie et de Lybie- ACS Min. Cul. pol. cart.t 0 -, Juliette Bessis : La Méditen-anée fasciste, Paris éd. Kartala, 1981, p. 298 ; l'auteur observe que ce chiffre est plus crédible que les 3208 donnés par Sabille dans les Juifs de Tunisie sous Vichy et l'occupation, Paris 1956.) En 1895, ravocat Victor Cattan évaluait à 2500 le nombre des israélites italiens à Tunis (Arch. et Bibliothèque AID, Tunisie I CI-4 ; Robert Attal, « Autour de la dissension entre Touama et Grana à Tunis» in REJ CXLI, 1982, pp. 223-235). Pour 1848, C. Masi cite un document d'archives de Livourne attestant que la colonie toscane de Tunis s'élevait en tout à 210 personnes dont 90 israélites. Encore faut-il observer que tous les Livournais installés à Tunis avant 1822 avaient acquis la nationalité tunisienne, sans perdre

pour autant une identité livournaise (dans « Chronique de l'ancien temps 1815-1849» in Revue
de Tunis" 1935, pp. 106 et 116-117). 22

Chapitre 3 Des sociétés oligarchiques à la foi renaissante

Le gouvernement oligarchique n'est pas, au XVIIe siècle, réservé aux seules communautés juives portugaises. Il s'applique, à vrai dire, à l'ensemble des corps constitués. La particularité des communautés juives tenait à ce que les Juifs n'avaient de rapport avec le pouvoir que collectif. En Allemagne, comme en France ou en Italie les délégués ayant pouvoir d'agir étaient choisis par l'assemblée des plus gros contribuables. Ils levaient les impôts, rendaient la justice. Le pouvoir de ces dirigeants ou parnassim (Massari en Italie) était consacré de façon héréditaire. Le système de l'auto-gouvernement trouvait sa source dans le monde romain. Au VIème siècle, ce régime était encore en vigueur pour les Juifs. Rien de nouveau par rapport aux dispositions qu'avait prises à leur égard l'empereur Théodose et qui sont reconduites sans modifications par les premiers rois goths. Ils bénéficient d'une large autonomie en contrepartie d'un certain nombre de mesures discriminatoires. Leurs communautés s'administrent elles-mêmes et possèdent leurs propres tribunaux qui, souverains en matière civile, jugent au pénal dans toutes les causes n'entraînant pas la peine de mort 23. Ce n'est qu'en 1380 que ce régime sera supprimé en Castille 24. La nouveauté, à Venise d'abord, puis à Amsterdam et surtout à Livourne, fut que la renaissance de l'antique statut s'accompagnerait de nouvelles franchises, de sorte que le principe de l'autonomie judiciaire, au lieu que simple effet de l'exclusion, serait l'une des garanties contre l'arbitraire. La Nation portugaise d'Amsterdam Nous examinerons plus loin les structures sociales et caritatives d'Amsterdam et des autres métropoles, qu'il s'agisse d'oeuvres privées très encadrées par la communauté ou d'organisations strictement communautaires. Nous constaterons que l'ensemble de ces oeuvres s'inspira très fortement des expériences vénitiennes. Dans l'immédiat nous nous
23 Bartolomé Benassar, Histoire des Espagnols, Paris, Laffond, 1992, p. 17. 24 Léon Poliakov, Histoire de l'antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy, 1981, TI, p.I44. Poliakov souligne que r édit royal rappelait qu'avec la venue de Jésus-Christ, les Juifs avaient perdu leur souveraineté, et que les libertés dont ils avaient joui en Castille étaient qualifiées de péché et de scandale. Quelques années plus tard le concile de Palencia posait le principe de leur habitation séparée. 23

pencherons sur les structures du pouvoir, en essayant de souligner d'une part les traits communs aux autres communautés portugaises, puis leurs singulari tés. Ce qui distingue à l'origine les communautés d'Amsterdam et de Livourne qui furent à peu près contemporaines, est que la deuxième fut en quelque sorte préméditée, ses bases ayant été jetées par négociations préalables entre les nouveaux chrétiens portugais et le Grand-Duc Ferdinand 1er. A Amsterdam au contraire les négociations entre les immigrants et le pouvoir suivirent la création de congrégations juives, dont la première fut, tout au début du XVIIème siècle, Beth Yahacov ("La demeure de Jacob"). Une grande partie des arrivants venait d'Anvers, d'autres du Portugal. Tous avaient vécu comme chrétiens et ne possédaient que de faibles connaissances théologiques et rituelles du judaïsme. Ils firent donc appel à des rabbins extérieurs, de préférence hispanophones, tels le haham Joseph Pardo de Salonique 25. Deux autres congrégations se constituèrent postérieurement plus pour des raisons matérielles, c'est-à-dire la difficulté de réunir tous les fidèles en un même local, que de divergences, bien que la troisième communauté, Beth Israel ("La demeure d'Israël"), fût en partie le résultat de conflits d'ordre rituel et d'autorité rabbinique. C'est la fusion de ces trois communautés, autour de leurs œuvres, qui permit en 1639 leur officialisation. Le premier comité directeur ou mahamad fut élu par les assemblées des trois congrégations réunies. Il était formé de sept personnes ""méritantes, craignant Dieu et jalouses de son honneur." Cette référence à l'honneur dans la dévotion n'est pas sans résonnance ibérique, mais évoque aussi Calvin et son "honneur de Dieu". Il ne faut pas se tromper sur l'esprit démocratique apparent de l'élection. L'oligarchie était immédiatement proclamée; il était stipulé que chaque mahamad élirait ses successeurs. Pour donner un alibi au conservatisme, on décida qu'à l'avenir, afin qu'il y eût toujours au sein du mahamad"des personnes d'expérience et informées des affaires en cours", on élirait, à la veille de chaque Ros Hashana, le Nouvel An juif, trois parnassim, ou régents du nouveau mahamad. Quant aux trois autres qui auraient terminé leurs fonctions, ainsi que le trésorier (gabay), on les remplacerait la veille du Shabat Hagadol, c'est-à-dire le Grand Shabbat qui précède la fête de Pâque. Il est évident que ce système d'élection garantissait non seulement la continuité, mais encore l'hégémonie des familles économiquement les plus puissantes. L'influence hollandaise joua peut-être dans les rapports entre le laïque et le religieux. Ce furent en effet les membres du mahamad qui contrôlaient l'autorité rabbinique, comme cela se passait entre les régents d'Amsterdam et les ministres calvinistes. Mais ne surestimons pas cette référence locale; la situation fut bien la même à Livourne. Sans doute le passé religieux nouveau-chrétien de ces Portugais, les faisait-il s'éloigner des modèles théocratiques pour les mêmes raisons que les protestants. Il ne faut pas cependant négliger le poids des rabbins sur les orientations religieuses de la communauté26. Nous aurons l'occasion, en évoquant les effets de la Révolution sur la communauté d'Amsterdam, de voir comment prit fin, après plus d'un siècle et demi, ce régime étroitement
25 Cf. infra Dictionnaire des 74 familles: famille Pardo. 26 Cf. infra Dictionnaire, famille Sasportas. 24

conservateur. Observons, avant d'examiner le~ statuts de la Nazione Ebrea de Livourne, que la Nation Portugaise d'Amsterdam, contrairement à celle-là, n'avait aucun pouvoir sur les Juifs d'autres origines installés dans la ville, ce qui se traduisit assurément. par un plus grand repli sur elle-même, puis par une véritable marginalisation. Ce n'est qu'au Surinam que les Portugais purent subordonner l'installation des ashkénazes à la condition qu'ils se soumettent au rite dominant, le rite sépaharade, ce qui justifie qu'au XVIIIe siècle un Samuel de Medina Rubio a pu y être rabbin de la communauté

ashkénaze

27.

Cela explique d'ailleurs en partie que, contrairement à la

communauté mère d'Amsterdam, les communautés portugaises de Guyane et des Antilles ont maintenu jusqu'à ce jour leur identité et leur vitalité. La Nazione Ebrea di Livorno On fait souvent partir de 1593 la communauté de Livourne. Ses origines remontent pourtant un demi-siècle plus loin. Les premières approches des nouveaux-chrétiens avec les Médicis datent en effet au moins de 1547. Après avoir repris possession de Pise et de Livourne évacués par les troupes de Charles Quint en 1543, Côme 1er, inspiré par l'exemple vénitien, et même ceux des Este de Ferrare et des papes Paul III et Jules II à Ancône, songea, pour redonner vie à ces deux ports, à y installer des marchands nouveauxchrétiens, et même des Juifs levantins. Il remit, semble-t-il, le décret, ou bando, qu'il rédigea à cet effet le 5 janvier 1548, entre les mains d'un Fernando Mendes, vraisemblablement parent des célèbres marchands de Lisbonne et d'Anvers28. Les quelques familles de nouveaux-chrétiens répondant à cet appel furent certainement à la base de la toute première communauté de Pise. A ces derniers se joignirent postérieurement quelques familles levantines, en vertu d'un décret du 16 juin 155129. On peut penser que plusieurs de ceux qui commercèrent avec Tunis jusqu'au début du XVlléme siècle se seraient rattachés à ces familles dites levantines, ce qui pourrait contribuer à expliquer par la suite l'usage, par les Livournais de Tunis, de l'espagnol de préférence au portugais. Mais l'hospitalité de Côme avait ses limites puisque les nouveaux-chrétiens, jusqu'en 1591, ne pouvaient manifester un retour formel au judaïsme, sauf à se présenter comme des Levantins, grâce à une certaine complaisance, toujours précaire, du pouvoir. En tous cas les "Levantins" de Pise créèrent légalement leur communauté. Précisons que Pise n'était pas inconnue pour les Juifs des pays méditerranéens, et que les Medicis les connaissaient bien. Ces Juifs, ibériques ou barbaresques, intermédiaires indispensables des relations commerciales avec le monde arabe, furent amenés durant des siècles à y effectuer des séjours fréquents pour leurs affaires. Ds y disposaient depuis le XIIIe siècle d'un cimetière. La Toscane de la fin du XVlème siècle ne ressemblait point à la Hollande du siècle d'Or. Sous le règne de François de Médicis fils de Côme (157427 Cf. infra in Dictionnaire des 74 familles, famille Medina. 28 Cf. infra in Dictionnaire, famille Mendes. Auparavant, et dès 1547, Côme 1er avait autorisé Donna Bienvenida Abrabanel, de la célèbre famille de financiers, à ouvrir des banques de prêt dans toutes JocaJjtés de Toscane (cf infra Dictionnaire, famine AbravaneJ). 29 Renzo Toaff, La Nazione Ebrea a Livorno e a Pisa (1591-1700), florence, éd. Olschki, 1990, p. 36. Cette décision offrait une extension de privilèges aux marchands grecs, turcs, arabes, juifs, annéniens et persans. 25

1587), le trafic du port de Livourne était en diminution. La population du bourg se stabilisait à 700 habitants. La population de Pise était tombée de 22.000 à 7.000 habitants seulement. Ces graves symptômes de crise provenaient en grande partie de conditions objectives telles que le déclin des industries textiles, la concurrence croissante anglaise et flamande, la disette, les maladies endémiques, les épidémies. C'est pourquoi Toaff n'incrimine pas, contrairement à l'historiographie traditionnelle, l'inaptitude à gouverner de François de Médicis. Au contraire, expose-t-il, il avait commencé d'exécuter les projets de son père Côme, notamment la mise en place, en 1575, des financements destinés à la construction de la ville de Livourne; la fondation effective de la ville nouvelle le 28 mars 1577 ; le reliement de Pise et Livourne par le canal dei Navicelli, achevé en 1576. Ce serait pourtant à son frère Ferdinand 1er, qui lui succéda en 1587, qu'il reviendrait, par un effort approprié et tenace, de mener à bien le programme de leur père. Dès le 30 juillet 1591, Ferdinand invita les marchands de toutes nations - mais il s'adressait en fait aux juifs levantins et aux nouveaux-chrétiens - à s'établir à Pise et à Livourne. L'invitation fut réitérée le 20 juin 1593, puis étendue le 23 octobre 1595 aux Juifs italiens et allemands chassés du Duché de Milan. Cette fois les pourparlers furent menés avec Ferdinand par un Juif vénitien, Maggino di Gabriel (en hébreu: Gabriel Zarfati, indiquant l'origine française). On a décrit ce personnage, dont le nom Maggino vient de sa naissance au mois de mai (d'on ne sait quelle année), comme une figure typique de la Renaissance, inquiet, entreprenant, élégant, cultivé, connaissant plusieurs langues, inventif, industriel et commerçant 30. Il semble que Maggino ait été mandaté par les Levantins de Pise et que ceux-ci auraient demandé que les privilèges de 1551 fussent étendus aux Portugais nouveauxchrétiens. Malgré les termes généraux du décret du 30 juillet 1591, modifié le 10 juin 1593, il est clair que ces textes s'adressaient tant aux nouveaux-chrétiens qui avaient quitté, ou entendaient quitter l'Espagne ou le Portugal, qu'aux Levantins désireux de revenir en Occident, et même aux Juifs italiens reclus dans des ghettos et inquiets du futur. Le Grand-Duc Ferdinand avait tenu à garantir aux futurs immigrants la durée de sa politique. Le premier chapitre des Lettres Patentes proclamait que les privilèges étaient accordés pour vingt cinq ans, et le chapitre XXVI en promettait le renouvellement automatique de 25 en 25 ans. La liberté de religion et de culte était garantie. La vente de viande abattue rituellement était assurée au prix du marché. Condition capitale à une époque où les villes pouvaient aboutir indirectement au départ des Juifs en supprimant leur approvisionnement de viande 31.
30 ASF Notarile Modemo, n. 7740, cc 34-36, App. Doc.6 ; Toaff, op. cit. pp. 42-44. Ce Maggino fut apprécié du Pape Sixte V, hostile à la politique antijuive de ses prédécesseurs Paul I\l et Pie \'. Maggino l'aida à introduire à Rome l'industrie de la soie. Auteur d'un procédé permettant deux récoltes de cocons par an, j) fut autorisé par Je pape à percevoir, des exploitants de son invention, une redevance sur la plus-value, à condition, précise Toaff, d'en partager le revenu avec la soeur du pape, Camilla Peretti. 3I Cf. Ariel Toaff, Le l\t!arCllafldde Pérouse, Paris~ éd Balland~ t 993, pp. 91 ss. (chap. III, "La viande el le vin" ) 26

Les droits naturels 32 étaient reconnus aux immigrants tels qu'ils l'étaient aux marchands chrétiens (chap. XXIX), notamment le droit d'aller et venir, au dehors ou à l'intérieur de l'Etat toscan (chap.I); ils pouvaient se vêtir comme bon leur semblait, sans signes distinctifs tels que marque jaune (chap. XXIX); ils pouvaient porter des armes défensives (chap. XXX), acquérir des biens immeubles (chap.XXIX), et, s'ils en avaient les moyens, tenir carosses et chevaux qui d'aucune façon ne pourraient être réquisitionnés par l'autorité militaire (chap. XL); ils pouvaient habiter et tenir commerce en tout lieu de la ville (chap. III) ; employer chez eux des domestiques et des nourrices chrétiennes (chap. XLII) ; leurs enfants pouvaient fréquenter les universités et y obtenir des diplômes (chap.XIX) ; leurs livres de commerce, tenus selon les règles en vigueur, auraient force probante (chap. XXIII) ; ils seraient protégés contre les calomnies, outrages et violences (chap. XLI) ; ils pourraient s'adonner à toutes activités et exercer la médecine même avec des malades chrétiens (chap. XVIII). Ils pouvaient posséder des livres de toute sorte pour peu - au mO,j)tls théorie - qu'ils fussent approuvés par l'Inquisition ou en "par d'autres à ce commis" (chap. XVII). Ils pouvaient laisser leurs biens en héritage à toute personne qu'ils souhaiteraient (chap. XXI). Des facilités pour l'exercice de leur commerce leur étaient accordées. La gratuité du dépôt en douane de leurs marchandises leur était assurée pour deux ans au lieu d'un an, règle commune (chap. VII); ils seraient exemptés de paiement des taxes ordinaires et extraordinaires de toute nature, excepté le paiement des droits de douane sur les marchandises selon le tarif usuel (chap. V) ; à titre transitoire un prêt global de démarrage de cent mille ducats était consenti aux marchands; un sauf-conduit leur était accordé pour toutes dettes, et pour tous délits même les plus graves commis en d'autres pays; en cas de faillite la dot de la femme du failli serait privilégiée et insaisissable (chap. XV). L'autonomie judiciaire et administrative était accordée. La communauté était autorisée à administrer ses affaires selon "les préceptes, rites, ordres et coutumes de la Loi Hébraïque" (chap. III), et jouissait de l'autonomie législative selon le droit hébraïque, reconnu par le gouvernement toscan comme loi réglant les rapports internes entre Juifs. Privilège exorbitant, la communauté se voyait reconnaître le droit d'accepter de nouveaux membres selon la procédure de la ballottazione, consistant en un vote secret d'une commission idoine, constituée par les Massari, chefs élus de la Communauté, et de représentants du public (chap. XXXI). La ballotation concédait la jouissance des privilèges, étant convenu que les "ballotés" habitent à demeure au siège de la communauté qui les ballotait (chap. XXXV). Dans l'esprit du texte et dans l'application qui en serait faite jusque sous l'Empire, cette ballotation conférait la nationalité toscane, ce qui permit au XIXe siècle aux Coen Bacri de justifier de la nationalité française comme suite à l'annexion de la TOSCane33.Les chefs de la communauté seraient chargés de l'exécution des testaments, et la communauté recueillerait les successions de ses membres décédés sans héritiers. Le pouvoir Grand-Ducal renonçait ainsi,
32 Renzo Toaff parle de "droits de l'homme", mais l'expression nous parait anachronique. 33 J.P. Filippini, "Una famiglia ebrea di Livomo", in "Ricerche storiche" , Rivista quadrimestriale, Rome 1982 Edizioni Scientifiche ItaHane, anno XII-N. 2-3 Mai-Déc. 1982. 27

en faveur de la communauté juive, à deux attributs primordiaux de la souveraineté : accorder la citoyenneté et recueillir des successions vacantes, c'est-àdire le droit d'aubaine. Un juge laïc qui, pour garantie d'impartialité, ne serait ni pisan ni florentin, expert en droit, avait compétence dans les affaires civiles et pénales où des Juifs seraient impliqués (chap. X) ; si, cependant la cause n'opposait que des Juifs entre eux, l'Etat renonçait à ses prérogatives et donnait compétence aux chefs élus de la communauté avec même autorité. Le Tribunal des Massari était habilité à appliquer le droit hébraïque à sa guise et à infliger les peines habituelles des tribunaux rabbiniques telles que les excommunications et les amendes, mais aussi les peines applicables dans le grand-duché, comme la prison, les peines corporelles et les galères, et même le bannissement temporaire ou permanent du territoire toscan (chap. XXV). Le Bargello, bras séculier de l'Etat, était tenu d'exécuter les jugements et les ordres des Massari (chap. XXXIII). Les rares interdits imposés aux Juifs concernaient limitativement le prosélytisme (chap. XX), les rapports sexuels avec des non-juifs (chap. XI), l'usure (chap. III), et le métier de chiffonnier (chap. XXXI). Il est frappant que ces deux dernières activités prohibées furent au n~mbre des seules autorisées aux Juifs jusqu'en 1870, à Rome, comme si un statut toscan valorisant eût été conçu en contrepoint d'un statut romain avilissant. Tout cela marquerait largement les mentalités de l'une et l'autre communautés et celles des chrétiens de chacune des deux villes. Nous le verrons, l'oligarchie des Massari prit rapidement un caractère héréditaire de fait, puis de droit 34. Nous verrons que, lors de la période française en 1799, elle suscita l'hostilité du peuple et des Jacobins. Néanmoins, ainsi que nous le constaterons, la distance prise par les familles dirigeantes d'avec le commerce, et dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, devait les rendre sensibles aux constructions intellectuelles des Lumières, peutêtre même davantage quand s'amorcerait leur déclin économique, dans des conditions qui pourraient faire penser, toutes proportions gardées, au libéralisme d'une certaine aristocratie française d'avant la Révolution.

34 Cf. infra Dictionnaire, famille Medina. 28

Chapitre 4 Un héritage de dignité et d'orgueil
Ancien régime et Révolution

Les Juifs portugais seraient-ils marqués, comme semble le supposer Renata Fuks-Mansfeld, d'une fierté typiquement ibérique? Gardons nous des déductions génétiques, mais ne négligeons pas les explications culturelles, et notamment l'existence de traits nationaux, espagnols et portugais, constants depuis des siècles, voire des millénaires, puisqu'on sait qu'Hérodote déjà, parlant des Ibères deux siècles avant la conquête romaine, et douze siècles avant l'Espagne musulmane, se disait frappé par leur caractère ombrageux et fier. Or, de tous les Ibériques, les Juifs étaient de façon immémoriale parmi les plus anciens. Cette image, si vieille qu'elle pourrait prendre figure de cliché, paraît quelque peu contraire aux théories en cours qui font de l'obsession de l'honneur un sentiment d'origine chevaleresque, de source aristocratique. Bartolomé Bennassar semble l'admettre, et cite Claudio Sanchez Albornoz qui le fonde dans le processus de la reconquête. Bennassar a souvent évoqué la contagion de l'honneur et conclut, comme Lope de Vega, que les cas d'honneur sont les meilleurs parce qu'ils remuent toutes sortes de gens 35. Une telle diffusion des comportements tenant au point d'honneur, aussi bien dans la durée de l'histoire qu'à travers tous les niveaux sociaux, ne plaideraitelle pas pour l'existence d'un caractère proprement ibérique, pour une part indépendant des formes momentanées de la société espagnole, sans doute aggravé par les structures féodales, voire les aggravant? Tous les observateurs attribuaient pareil caractère aux Moriscos, même après leur exil 36. Pour les
35 Bartolomé Bennassar, L'homme Espagnol, Paris, éd Hachette 1975 ; Bruxelles éd. Complexe, 1995, pp. 170-171. 36 Cf. notamment Latham, "Towards a study of Andalusian Immigrations and its place in Turusian History", Les Cahiers de Tunisie, Tunjs ] 957, V, 203-252, traduit en extraits dans Etudes sur les Moriscos andalous en Tunisie, par M. de Epalza et R. Petit, Madrid 1973, qui cite d'Arcos: « Les Andalous ne doutent nullement de leur droit à une haute estime, semblant avoir tout fait pour faire valoir leur vif sentiment de leur propre importance que les accusations d'arrogance dont i]s étaient robjet n'étaient pas sans doute totalement injustifiées. IJ est vrai - écrit d'Arcos - qu'ils sont plus civilisés que les Mores, mais le tout n'est que vanité et arrogance, et leur semble pour estre espagnols, ils sont les premiers hommes du monde. » Cf., toujours pour les Moriscos de Tunisie, l.A. Peyssonnel, présenté par Lucette \lalensi, Voyage dans les Régences de Tunis el d'Alger, Paris, éd. La ])écouverte, 1987, qui ]es trouve, en 1724, vaniteux," amis de la gloire", "plus courtois et polis que les autres Maures", et ayant "toutes les coutumes et le génie des Espagnols". 29

Juifs, et les conversos, à cette hispanité générale s'ajoutait certainement, au plan particulier, un orgueil de caste assez visible, celui d'un groupe qui depuis des siècles avait seul rempli dans la société espagnole romaine, wisigothe, médiévale, des fonctions vitales, celles du secteur tertiaire de l'économie antique et féodale, en une division du travail traditionnellement dessinée de clivages religieux et ethniques. Dans son Historia de Espana, T.V, "La fondacion de un impero", F. Marquez Villanueva décrit ainsi le regard des chrétiens espagnols sur les conversos: pour les Espagnols du XVIIe siècle: les conversos représentaient une catégorie caractérisée par son pouvoir économique, son influence sociale, son orgueil. « Ils se tiennent pour

meilleurs que nous!

»

s'indigne un Vieux chrétien de Majorque. Ils bénéfi-

cient selon ceux qui les jalousent ou les haïssent du triple privilège du rang, de l'argent et de la culture." Marquez Villanueva insiste sur l'attitude de la noblesse urbaine qui, selon une tradition aristocratique générale en Europe, voudrait retirer leur prestige aux bourgeois et aux activités bourgeoises, mais en présentant cette classe et ces activités comme propres aux Juifs. Les conversos sont en effet l'essentiel de la grande bourgeoisie où se recrutent majoritairement les commerçants, les banquiers, les médecins, mais aussi parfois les ecclésiastiques. Même s'ils sont sincèrement convertis, ou résignés à cette conversion, pensent leurs ennemis, ils donnent à leur catholicisme une teinte sémitique qui préoccupe les inquisiteurs. Ils donnent l'image d'une bourgeoisie puissante, cultivée, enrichie, cumulant les haines sociales du haut en bas de l'échelle. C'est pourquoi les historiens espagnols modernes analysent l'hostilité populaire contre les Juifs comme une véritable lutte des classes, selon une terminologie sans doute anachronique mais significative 37. A ce regard populaire et aristocrate sur leur différence, les conversos opposent leur propre regard sur eux-mêmes, où se lit leur fierté de représenter une fonction essentielle de la nation espagnole, leur conscience de posséder plus d'instruction que les autres, de détenir une expérience irremplaçable dans le domaine des affaires, de la médecine et du droit, enfin leur durée, cette pérennité, des siècles et des siècles, dans cet état d'aristocratie bourgeoise, cette conscience enfin d'avoir tenu tête aux deux plus grandes puissances temporelle et spirituelle: l'Espagne impériale et l'Eglise romaine 38. Mais il y avait dans cet orgueil des fils de conversos, une ambivalence; il s'exerçait aussi à l'égard d'autres Juifs, ashkénazes, vieux sépharades non marqués de passé marrane, orientaux et barbaresques 39 ; la vanité sociale d'un groupe qui, plus ou moins étroitement avait cotoyé la grandeza et, dans ses couches les plus hautes, s'y était étroitement mêlé, faisait siens des critères de grandeur empruntés au monde chrétien. Chacune de ces 74 familles, en effet, comptait parmi ses ancêtres ou ses contemporains des exemples de réussite sociale prestigieuse dont le total, à ne considérer que les cas que nous allons étudier, impressionne en effet. Les Abravanel ? L'un d'eux fut tour à
37 ..Conversos y cargos concyles en el siglo XVn Rev.de Archiv.Bibliotecas y Museos, Madrid 1957. 38 Cf llenri Heine, De l'Allemagne: « Il y a aussi en lui (Spinoza) un sérieux, une fierté qui a conscience de sa force, une grandeza de la pensée qui semble un héritage, car Spinoza faisait

partie de ces familles martyres que les rois très-catholiques avaient chassées d'Espagne.

»

39 Ainsi disait-on pour les Juifs d'Afrique du Nord, à l'époque où le mot sépharade n'avait pas débordé de son sens originel pour s'étendre à l'ensemble du judaïsme méditerranéen. 30

tour Directeur des Finances du Roi de Portugal et Administrateur du Trésor des Rois Catholiques. Son rôle déterminant dans l'aventure de Christophe Colomb lui réservait un destin historique exemplaire 40. Immanuel Bocarro, médecin réputé, astronome, poète, fut fait comte palatin 41. Isaac Cardoso, poète, médecin, hébraïsant, devient l'homme de premier plan à la Cour du Sultan de Constantinople. Au XIXe siècle, Benjamin Disraeli, descendant des Cardoso, des Villareal et des Aboab, est l'un des plus illustres ministres de l'histoire d'Angleterre. Jacob de Paz en 1674 représente le dey d'Alger dans les négociations diplomatiques avec les Provinces Unies 42. Un Guttières est conseiller de Charles Quint, un. Guttières, trois siècles et demi plus tard est député des Italiens de Tunisie 43'.Josef Cortizos, Juif portugais d'Amsterdam, intendant des armées de Charles III, prétendant autrichien au trône d'Espagne, lors du siège de Gibraltar en 1704, avait encore des parents en

Espagne dont son oncle le Vicomte de Valdefuentes 44. Des Jesurum au XIXe
siècle sont concessionnaires du service du courrier pour le Vénézuela ainsi que de la ligne maritime reliant le pays à }'Europe45. Reina Mendes et son mari Juan Miquez deviennent duc et duchesse de Naxos à Chypre. Daniel Manin, président de la République de Venise, héros de l'indépendance,

descendait de la famille Medina

46.

Des Moreno seront au XIXe siècle il est fait baron
-

présidents de la Chambre de Commerce italienne de Tunis. Diego Lopes Pereira, financier des rois de Portugal au XVIIIe siècle, devient conseiller de

Charles, Archiduc d'Autriche, et de Marie Thérèse;

d'Aguilar47. Antonio Ribeiro Sanchez, médecin célèbre, sera conseiller d'Etat de Catherine de Russie. Antonio Diaz Pinto fut giudice della Rotta, à Florence au XVIIe siècle. Duarte Pereira fut, dans la même ville, juge à la Cour

suprême

48.

Elia de Luna Montalto fut médecin attitré de Marie de Medicis,

du Grand-Duc Ferdinand de Toscane, et d'Henri IV 49. Un Manoel de Villareal est consul général de Portugal à Paris sous Richelieu; il restaure avec quelques autre$ la maison de Bragance 50. Moses Haim Montefiore, Livournais vivant à Londres, descendant des familles Lumbroso de Mattos
40 Cf. Jean- Christophe Attias, Isaac Abrav~nel, la ménwire et l'espérance, Paris, Cerf, 1992; Jen-Christophe Attias, ulsaac Abravanel (1508-1992), essai de mémoire comparée, Mémoire juives d'Espagne et du Porugal sous la direction d'Esther Benbassa, Paris, éd. Publisud, 1996 ; Ben Zyon Natanyahu., Don Isaa.c AbravaneJ S/a./es11lilnand philosopher., New York 1953., 3e éd.Philadelphie 1972. Isaac Abravanel était fils d'un converso d'avant 1492, mais avait émigré au Portugal pour retourner au judaïsme. C'est sans doute pourquoi les Abravanel se mêleront aux cOllversos après l'expulsion. 41 Cecj] Roth, His/oire des Marranes, op. cH., pp. ]73, 236. 42 H. Z. Hirschberg, A History of the Jews of North Africa, Jérusalem 1965, t2, pp. 50-51, cité in Gérard Nahon, Métropoles et périphéries sépharades d'Occident, Kairouan, Amsterdam, Bayonne, Bordeaux, Jérusalenl, Paris, éd. du Cerf, 1993, p. 29. 43 Cf. jnfra~ Diclionnoire., famiBe Guilières. 44 Mesod Benady, "The Settlement of Jews in Gibraltar, 1704-1783", in The Jewish Historical Society of England, Transactions Sessions 1974-1978, vol. XXVt Miscellanea Part XI, 1979. 45 Cf. infra, Dictionnaire, faIIÎille Jesurun. 46 Attilio Milano, Storia degli Ebrei itlltalia, Turin, Einaudi, 1963, p. 363. 47 Cecjl Roth., His/oire des Marranes., op. cit.., p. 212., Zvj Loker., "]a Communauté séfarade de Vienne", in Les Juifs d'Espagne, op. cit., p. 247. 48 Renzo Toaff, op. cil. p. 100 ~Cecil Roth, op. cit., pp. 168-169. 49 Renzo Toaff, op. cit., pp. 100, 353, 383, 384. 50 Ceci] Roth, Histoire des Marranes, op. cit., pp. 127, 243, 270. 31

Mocatta et Medina de Livourne, devient lord maire de Londres et baron. Les Bensasson de Tunis n'ignoraient pas qu'en Espagne leur famille, les Ibn Sasson, s'était alliée avec des grands d'Espagne; leur oncle, le Dr Giacomo di Castelnuovo, proche du Roi, avait été fait baron. Les grandes familles d'Amsterdam et de Livourne savaient qu'Olivares, el Conde Duque, ce grand d'Espagne ministre de Philippe III, qu'on nomme encore: le Richelieu espagnol, était lié à elles par sa mère et sa propre femme, lui dont les ennemis, tel Quevedo, surnommaient la camorilla du nom évocateur de"sinagoga" 51. Tous ces souvenirs individuels ou familiaux, et tant d'autres encore, même oubliés ou estompés, ou défonnés par la tradition orale, formaient encore au XIXe siècle une mémoire collective tenace qui continuait d'alimenter plus ou moins consciemment l'orgueil de caste. Encore dans la première moitié du XXe siècle, une Annette Enriquez épouse Isaac Bonan, Livournaise non italienne de Tunis, racontait à ses petits-enfants comme signe d'excellence de sa famille qu'un de leurs ancêtres aurait été évêque en Espagne 52. Margherita Fiorentino née Bensasson, expliquait à ses petites cousines, toujours à Tunis, que leur famille était di sangue blù"53. L'expression, comme le sentiment, étaient banals dans cette génération, même érodés, et témoignaient de préjugés assez bien enracinés dans les générations précédentes, pour conserver encore assez de vigueur au début du XXe siècle. Pour l'autre, qu'il fût Ashkénaze à Amsterdam ou Hambourg, Italien en Toscane, Tunisien à Tunis, l'écho du prestige portugais revêtait un aspect plus vague mais en mê~e temps plus mythique qui prenait corps parfois sous la forme du désir de passer le mur, en rejoignant par un mariage, une mutation du mode de vie, la caste enviée. Même plus raisonné, un tel orgueil, s'il n'y prenait garde, pouvait se scléroser en étroitesse et mesquinerie. Ainsi, en 1925, écrit Renata Fuks-Mansfeld, à l'occasion du deux cent cinquantième anniversaire de la synagogue, J.S. da Silva Rosa, savant bibliothécaire des Ets Haïm Montezinos, rédigea l'histoire des Juifs portugais. C'était, écrit-elle, un livre plein de fierté et de piété pour le passé qu'il présentait à ses lecteurs. Le livre révèle clairement l'attitude des membres de la communauté face à leur histoire: ils la perçoivent figée. Pour eux l'horloge du temps s'est arrêtée à l'époque de la splendeur, lorsque tous les membres semblaient riches et bienfaisants et qu'ils étaient honorés et respectés par les grands personnages d'Europe. Nulle mention des grands problèmes sociaux, politiques et psychologiques, ni de la tranformation de la communauté au XlXe siècle. Les mariages entre Juifs néerlandais et non-Juifs, le nombre de plus en plus réduit des membres de la communauté, les grands dangers de l'antisémitisme moderne ne sont même pas abordés, pas plus que ne sont mentionnés le sionisme ou le socialisme 54. Plaidons l'indulgence; la sclérose menace sans doute plus volontiers les groupes que l'histoire enferma dans un conservatisme protecteur. Comment tenir tête si longtemps au monde entier sans aucun syndrôme négatif? Comment surmonter tant de mépris sans quelque excès de fierté surtout
51 John Elliot, Olivares, Paris, Laffont, 1992, pp. 19, 649 ; Quevedo, "Epistola satirica y censoria contra las costumbres presentes de los castellanos", in Obra poetica, Madrid, éd. Blecua, 1, nOI46, ligne 203. 52 Témoignage de sa petite-fille, Léa Attias-Greenburg de Haiffa. 53 Témoignage des sœms de l'auteur. 54 Op. c. p.224.
32

quand elle n'est pas sans fondements ni justifications? N'oublions pas le chant d'Apollinaire: En l~honneur de l'Honneur la beauté du devoir. A l'héritage recueilli dans la société espagnole, ajoutons encore. Examinons à travers les soixante-quatorze familles que nous allons évoquer, les motifs d'orgueil ou de fierté familiaux ou collectifs de consécration sociale ou culturelle que l'histoire, après l'exil, devait encore apporter aux communautés portugaises. Ne négligeons pas d'abord le statut même de leurs Nations qui, avec des nuances, devait consacrer à leur profit, de façon organique, une véritable aristocratie interne, conservatrice, héréditaire, sensible au rang, en possession du pouvoir. Certes ces familles de l'oligarchie de Livourne et d'Amsterdam ne formaient-elles qu'une minorité au sein même de leurs communautés. Dans chacune vivaient des pauvres, souvent majoritaires, secourus parfois de façon exemplaire, et des .familles moyennes tenues loin des honneurs et du gouvernement. Mais le lustre de ces grandes familles rejaillissait sur les plus modestes qui, par rapport aux autres communautés juives habituelles, jouissaient au deuxième degré du prestige de leurs élites, un peu comme les gens des grandes maisons empruntent de l'orgueil de leurs maîtres, en même temps qu'ils se font inconsciemment l'écho de leurs manières, s' habillant par osmose de leur grandeur. N'est-ce point, toute proportion gardée, tout le mouvement de la bourgeoisie parisienne et versaillaise, puis de la grande bourgeoisie de province, séculairement portée à s'identifier aux splendeurs de sa Cour et de son Roi? On conçoit que ces aristocraties et, curieusement, l'ensemble des communautés portugaises aient résisté farouchement, dans des conditions diverses, sans doute de façon plus nuancée à Livourne qu'à Amsterdam, à un statut général qui signifiait la démocratie, c'est-à-dire la fin d'une certaine grandeur. La révolution hollandaise de 1787 Cette révolution ne fut pas importée de France, mais bien d'Amérique. La cause des révoltés américains de 1776 fut très populaire aux Pays-Bas. Mais les démocrates hollandais n'offraient pas de programme très attractif pour les Juifs en général, et les Portugais en particulier. En effet, ils demandaient l'émancipation pour tous sauf pour les Juifs, concurrents des petits-bourgeois des villes. Il est symbolique que Guillaume V, chassé de la Haye par la révolution, ait trouvé refuge dans la maison de Benjamin Cohen, riche marchand de tabac à Amersfoort 55, et que l'un des premiers actes des foules soulevées fut de malmener les Juifs qui durent recevoir protection de la police. Le Roi rétabli sur le trône par son beau-frère le roi de Prusse, les démocrates se réfugièrent en France, pour revenir huit ans plus tard dans les bagages de l'armée française de Pichegru. La Déclaration des Droits s'appliquant à la Hollande dès 1796, la voie était ouverte pour la fin de toutes les aristocraties, dont la portugaise. Lors de l'avénement de Louis Bonaparte, les deux communautés d'Amsterdam, y compris, il faut le reconnaître, l'ashkénaze, résistèrent à la démocratisation de leurs institutions, alors que les progressistes de l'une et l'autre s'opposaient au conservatisme des parnassim, tant portugais qu'allemands. Quand Napoléon convoquerait à Paris la confé55 Renata Fuks-Mansfeld Op. cil., pp. 218 ss.

33

rence des notables des communautés juives, seule la communauté portugaise d'Amsterdam refuserait d'envoyer un représentant. Les Archives de la communauté éclairent les manoeuvres embarrassées, mais modérément efficaces, par lesquelles les dirigeants portugais tentèrent de s'opposer à la francisation. Dans un discours du 21 avril 1808, Immanuel Capadoce, Président de la communauté, s'adressant à Louis Napoléon s'exprimai t ainsi:
Sire! l.£s Syndics de la communauté lsraëlite Portugaise de cette ville, ont l'honneur de présenter à votre majesté leurs respectueux hommages et ceux de toute )a communion, en )a féHcitant sur son heureuse arrivée dans sa capitale, époque précieuse qui nous sera à jamais mémorable. Si nous sommes encore pénétrés de reconnaissance pour l'aide que les Isrëlites persécutés ont trouvé dans ce pays i] y a près de deux siècles, combien ne devons-Dous pas être extasiés, Sire! parle système plein d'humanité et de sagesse, établi dès le commencement de votre règne « que la différence de culte ne pouvait porter atteinte aux droits de ses sujets» Que) aspect flatteur pour nous, Sire' de jouir du bien suprême de vivre sous les yeux de V.M. qui a daigné fixer sa Résidence dans sa bonne ville, lieu où le temple de notre culte vient de retentir des dons généreux de \l.M. en faveur de ] 'indigence. C'est Jà, Sire que nous invoquons J'Etre Suprême de prolonger les Jours précieux de votre Majesté et de votre auguste compagne, notre reine chérie et de son altesse royale le jeune Prince, votre digne Rejeton, afin que le règne de \l.M. soit long et glorieux pour le bonheur de ses fidèJes sujets. Etc. » 56

L'obséquiosité du propos, qui nous gêne un peu, doit être rétablie dans l'époque. Un discours à peine moins léché du grand Rabbin Jacob Nunes Vais, à Livourne, avait paru à J.P. Filippini plein de dignité. Ici la dignité, si l'on veut, serait dans le rappel explicite au nouveau maître, de la reconnaissance que la Nation Portugaise continuait de vouer à sa patrie d'adoption la Hollande. Il est bon que, face à la toute puissance de l'Empereur Napoléon que représentaient son frère Louis et sa belle-fille et belle-soeur Hortense de Beauharnais, la Communauté Portugaise d'Amsterdam ait expressément affirmé sa fidélité: «Nous somme encore pénétrés de reconnaissance pour l'asile que les israélites persécutés ont trouvé dans ce pays il y a près de Deux siècles.» Pour le reste, les délibérations des Parnassim reflètent une certaine palinodie et des gesticulations surtout internes. Ainsi, ayant reçu une circulaire rédigée en français, ils s'interrogeaient sur le point de savoir s'il y avait lieu de répondre en français dès lors que la loi prévoyait que les communications publiques devaient être rédigées en néerlandais. Ils décidèrent alors de consulter un avocat, et adoptèrent une voie moyenne en utilisant le français, car il ne faut pas tenter le diable, mais en y joignant une traduction néerlandaise, acte de résistance assez subtil qui risquait fort de passer inaperçu 57. Il est touchant que cette reconnaissance des Portugais pour la Hollande ait perduré jusque dans la lointaine Tunisie barbaresque à la fin du XIXe siècle. Le 30 mai 1883, Raymond Valensi, président du Comité régional de Tunisie de l'Alliance Israélite et Isaac Cattan, secrétaire, tous deux livournais de
56 Archievender Portugees-Israelitische de segredos 1783-1817, n° 38-39. 57 Archievender Portugees-israelitische gementeete Amsterdam 1614-1870, P.A. C973 Livro P.A. préc. C973, n.33 du 22.11.1806. 34

nationalité française, s'adressaient étrangères:

ainsi au Ministre hollandais des affaires

Nous connaissons, Monsieur le Ministre, les qualités libérales qui distinguent le généreux peuple de Hollande, l' histoire nous apprend que tandjs que nos coreJigionaires traqués comme des bêtes fauves, fuyaient des contrées où ils étaient brOlés au nom de Dieu, ce peuple dont la destinée vous est confiée, nous a non seulement accueillis avec bienveillance, mais accordé des Iibertés qu'on nous refusaH partout ai)Jeurs. Nous avons une foj pleine et entière envers le pays qui a été notre premier refuge à l'époque des grandes calamités qui ont pesé sur notre peuple. L'exemple du passé nous est une garantie pour que votre justice, après nous avoir écouté, Join de nous ôter )a protectjon dont nous jouissons, y ajoutera au contraire des mesures nouvelles pour nous permettre de développer et de vivre la vie commune.

Des deux signataires, Isaac Cattan savait-il qu'un autre Isaac Cattan ou Alcatan avait trouvé refuge aux Pays-Bas au XVIIe siècle? Chose curieuse, douze ans plus tard, en 1895, un avocat Victor Cattan paraissait ignorer jusqu'au sens du mot Communauté portugaise 58. Or, le 2 juin 1802 son ancêtre Abraham, fils d'Isaac Cattan, épousant Sara fille d'Abraham Guttières, signait en espagnol: Abram di [sache Cattan Nobio 59. La francisation avait été fulgurante. Quelle que fût leur hostilité pour une révolution hollandaise que les Français devaient pervertir en domination étrangère, les Juifs de Hollande, Portugais et Allemands, ne pouvaient en nier les effets positifs sur leur statut: l'unité nationale, comme l'explique Renata Fuks-Mansfeld, remplaça l'autonomie des provinces, les anciens privilèges de l'Eglise calviniste furent abolis, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen fut proclamée dans chaque village. C'est après de longs débats, et non sans pressions françaises, que les droits civiques furent accordés aux Juifs le 2 septembre 1796 60. Immanuel Cappadoce, le président de la communauté portugaise, dont nous venons de lire le discours d'accueil à Louis Bonaparte, triompha dans sa résistance aux velléités de celui-ci de fusionner en un consistoire unique les deux communautés portugaise et allemande. Cette résistance continua de s'exercer après la restauration de 1815 cette fois contre Guillaume 1er, nouveau roi de Hollande et de Belgique réunies, fils aîné de Guillaume V, qui entendait davantage moderniser son royaume que s'engager dans la voie de la réaction. La Hollande, il faut le saluer, fut la seule en Europe, avec la France des Bourbons, à ne pas remettre en cause l'émancipation des Juifs héritée de la Révolution et de l'Empire. Les tentatives du plénipotentiaire prussien Karl August Von Hardenberg, qui défendit ardemment la confirmation des droits garantis aux Juifs sous la suprématie française, fut rejetée par l'opposition

58 Cf. infra les relations entre Tunisiens et Livoumais et le conflit de l' AIU et Dictionnaire: famille Valensi. 59 Registres matrimoniaux de la Communauté Juive Portugaise, op. cit. n0232. Notons que forthographe de ]sache est HaHenne., ce prénom donnant en espagno] Jsaque, et que ]3 préposition "di" est italienne aussi. 60 Cecil Roth, Histoire du Peuple Juif, Paris 1957 Ed.la Terre Retrouv ée, p. 388. 35

déterminée des puissances réactionnaires, Bavière et Saxe en tête 61. Mais c'était contre des mesures libérales, et non réactionnaires, que s'élevaient les Juifs néerlandais. Certes les communautés portugaises d'Amsterdam et la Haye réussirent avec peine, dit Renata Fuks-Mansfeld, à préserver leur identité, mais l'ère de l'auto-gouvernement était révolue. La reprise en main par l'Etat des prérogatives qui sont les siennes dans une société moderne, correspondait d'ailleurs à un profond déclin économique des Portugais qui n'étaient plus en mesure de financer leurs écoles, de payer leurs maîtres et même leurs rabbins. Comme tous les petits Hollandais, les enfants juifs reçurent désormais leur enseignement en néerlandais, l'enseignement juif étant relégué au second plan. L'intégration, l'acculturation, expose encore Renata Fuks-Mansfeld, furent si rapides que, vers 1845, les différences culturelles entre les deux congrégations avaient disparu, même si les Juifs portugais voulaient rester attachés à leurs différences 62. Une illustration de ce que pouvait être cet attachement aux différences, tout au début du XIXe siècle, est ce refus d'autorisation de mariage dont laissent trace les archives de la communauté portugaise 63. En 1806, Joseph di David Mendes da Costa expose au président de la communauté que son fils Benjamin de Joseph Mendes da Costa avait résolu d'épouser Rachel de Philip David, de naçiio tudesca. Il faisait valoir que la jeune fille descendait de Hury a Lewï (Uri Ha-Levy), et espérait de ce fait une dérogation à l'interdiction d'épouser une ressortissante de la communauté allemande. Il faut rappeler la figure historique un peu légendaire du rabbin ashkénaze Moshe Uri Levy qui, rencontrant dans le port d'Emden, en 1593, dix nouveaux-chrétiens portugais accompagnés de quatre enfants, les convainquit de gagner Amsterdam où ils pourraient plus facilement revenir au judaïsme. Quelque temps après, Moshé Uri Levy serait venu à Amsterdam les y circoncire et initier aux secrets du judaÏsme, aidé en cela par son fils Aron. Selon Yossef Kaplan64, les archives prouveraient que Moshé Uri Levy aurait effectivement vécu à Amsterdam, et que lui-même et ses descendants seraient devenus membres de la communauté portugaise. Cette intégration parait d'autant plus vraisemblable qu'elle jouait assez souvent en faveur de rabbins ashkénazes, à l'époque où les Portugais étaient peu familiarisés avec la pratique religieuse. Notamment la communauté avait fait venir de Venise le rabbin italien ashkénaze Morteira, futur maitre de Spinoza. En tous cas la filiation revendiquée par la jeune Rachel David ne suffit pas à émouvoir les Pamassim portugais d'Amsterdam qui refusèrent l'autorisation de mariage, sous menace d'excommunication, s'estimant liés par les règles de la Communauté. Une attitude aussi rigide eût été proprement inimaginable à Livourne où certes les tabous familiaux pouvaient jouer, mais où l'intégration des Juifs ashkénazes était courante, dès lors qu'ils acceptaient de se soumettre aux rites hispano-portugais et demandaient à être ballotés. Là était la différence
61 Léon Poliakov, Histoire de l'antisémitisme, Paris, éd. Calmann-Lévy, 1981, t2, pp. 105127~ Robert Badinter, Libres et égaux, l'émancipation des Juifs, 1789-1791, Paris, Fayard 1989 ; Cecil Roth, Histoire du Peuple Juif, Paris 1957,00. de la Terre Retrou~'ée, 1957, p. 395. 62 Renata Fuks-MansfeJd, op. cit., pp. 2] 0 5S. 63 Archieven ciL, Livro dos seRredos, n.6. 64 ()P. cil., p. 193. 36

essentielle entre les communautés de Livourne et d'Amsterdam 65. A Livourne une seule communauté existait, et les Juifs de l'extérieur pouvaient y être agrégés. Il est vrai que la maîtrise par les Massari de Livourne de l'entrée des Juifs étrangers (l'expression étranger comprenant paradoxalement les Italiens, voire des Toscans) ne faisait pas craindre à la communauté portugaise de se trouver submergée par les nouveaux-venus, comme c'était le cas à Amsterdam. Mais ce pouvoir exorbitant des Massari se traduisit par une attitude bien plus libérale. Continuellement, les jeunes filles venues d'Allemagne pour travailler dans les maisons bourgeoises étaient progressivement séphardisées, et trouvaient à se marier à Livourne. Des Ashkénazes venus d'autres régions d'Italie, comme les Morpurgo, Vénitiens de souche allemande, ou les CaIo de Florence, devenaient Portugais en une ou deux générations, et apparemment le restaient si d'aventure ils passaient à Amsterdam, si bien que l'on pouvait trouver dans cette dernière ville, sur une liste des décès d'enfants de la communauté portugaise, en août 1835 une Benvenida, fille de Mordekhay Morpurgo, et le 10 juillet 1836 une Ester, fille

d'Aron Calo

66.

La communauté livournaise et la Révolution française Contrairement à la révolution hollandaise de 1787 qui, dans sa première manière, ne prévoyait pas l'extension des Droits de 1'homme à tous les hommes, et en excluait les Juifs, la Révolution française, très tôt, alla juqu'au bout de ses principes. L'Assemblée vota successivement, en une sorte de hiérarchie de la liberté et de l'égalité, l'émancipation des protestants, les 21 et 23 décembre 1789, puis des Juifs portugais et avignonnais, le 28 janvier 1790 enfin des Juifs dits allemands, le 27 septembre 1791, et, seulement le lendemain, l'abolition de l'esclavage 67. Cette dernière, l'abolition, ne dépassa hélas pas le stade des premières intentions, et ne fut pas appliquée aux colopies sous la pression des planteurs et de leurs partisans, dont Bonaparte, plus tard allié des familles créoles, ne devrait pas devenir le moindre. L'analyse de Filippini permet de bien cerner les différences essentielles existant entre les communautés livournaise et amstelodamoise. La Nation Juive de Livourne représente une communauté de près de 5.000 âmes, soit une grande communauté d'un des plus grands ports de la Méditerranée dépendant d'un petit état italien. Elle est indispensable à la prospérité de Livourne, et tient donc une place essentielle dans la politique économique des Grands-Ducs qu'ils appartiennent à la dynastie des Médicis ou à celle des Habsbourg-Lorraine. La bienveillance du Prince est un élément essentiel de la vie de la Nation, et elle se doublera avec Pierre-Léopold d'un incontestable sympathie. Elle aura pour effet d'associer cette communauté à la gestion de la
65 Curieusement, au Surinam, les ashkénazes, suivant un accord conclu avec les Portugais,
s'engagèrent à suivre le culte sépharade. La communauté ashkénaze eut donc des rabbins portugais comme Samuel de Medina Rubio. Il existait deux synagogues mais aujourd'hui le service se tient alternativement dans l'une et l'autre. (Zvi Loker in Les Juifs d'Espagne, pp. 647-648.) 66 Archieven cil. C1286, 1 et 2, lijst met namen van kinderen die in het Oude-vrouwen- en Ziekenhuis gevaccineerd zijn. 1835-1837. Les registres de mariage de la communauté mentionnent à Amsterdam, du XVIIe au XXe siècle, de nombreux CaIo, Finzi, Morpurgo, Ancona, Vigevano. 67 Cf. Poliakov, op. cil., pp. 107-109. 37

ville en décidant qu'un représentant de la Nation participerait aux travaux du Conseil général, c'est-à-dire du conseil municipal de Livourne. C'est pourquoi la Communauté de Livourne, à la veille de la Révolution française, est bien près de réaliser son émancipation, et tant par suite des bonnes dispositions des souverain et hommes d'Etat toscans, que du fait de l'existence d'une élite intellectuelle et sociale 68 . Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles divers historiens tels que Eugénio Sonnino, Attilio Milano, Renzo de Felice et Carlo Mangio, ont conclu que la communauté de Livourne n'aurait été que minoritairement prorévolutionnaire. Lors de la première occupation française, seulement huit jeunes gens juifs s'enrôlent dans l'armée française. Six Juifs entrent dans la loge maçonnique des "Amis de l'Union parfaite", fondée dans la deuxième moitié de 1796 par des officiers français de la garnison.69 Quatre autres Juifs fréquentent cette loge, apparemment sans y avoir été admis comme jrèreS7o. Mais les risques de contamination n'avaient pas semblé illusoires au pouvoir puisque quatre ans plus tôt, malgré leur libéralisme en matière de presse, les autorités toscanes avaient interdit la diffusion à Livourne en juillet 1792 d'un opuscule apparemment importé de Corse, intitulé "Stato Costituzionale degli Ehrei in Francia e suo esame", et firent promettre au libraires de ne pas le vendre71. La seconde occupation française, de mars à juillet 1799, vit s'affirmer une sympathie plus massive pour la Révolution. Samuel Castelli, médecin, accepta de représenter la Nation au sein de la nouvelle municipalité installée par les Français, et sera remplacé, aussitôt sa démission, par Nataniello Provenzal. Ce serait surtout dans le bas peuple que l'enthousiasme se montrerait, comme le 7 avril quand quelque deux cents Juifs manifestent le sabre à la main après la plantation d'un arbre de la Liberté. Des registres sont ouverts le 13 pour l'enrôlement dans la Garde Nationale. Dès le second jour, trois cents Juifs s'y sont inscrits. Quatre vingt dix gardes nationaux juifs devaient participer, en mai 1799, à l'expédition lancée sur les contrerévolutionnaires de Viareggio. Filippini cite, parmi les républicains affichés, Moise Trionfo, dont la fille avait épousé un officier français, et ses fils, qui provoquent arrestations et perquisitions, persécutant les contre-révolutionnaires, en particulier un Antonio Baldini, fabricant de cordages, dont la boutique est saccagée. L'étude statistique de Filippini évalue entre 17 et 26 0/0 la proportion de Jacobins dans la population masculine adulte de la communauté. Mais les archives rendent-elles bien compte de l'état d'esprit intime de chaque Livournais? Lors de l'arrivée du général Gaultier, écrivait Piombanti, chaque quartier dut fournir une compagnie à ta Garde Nationale,

et celui des zelanti israeliti en fournit deux

72.

Filippini le confirme et y ajoute
totalisant sept cents

en précisant que, le 18 avril, sur seize compagnies

68 J.-P. Filippini, "La Nation Juive de Livourne des Lumières au Risorgimento", in Actes du colloque "La.Révolution française et les Juifs", Paris, mai 1989. 69 C. Francovitch, "La loggia massonica degli amici della perfetta lJnione" (17%), in Rivista di Livorno, 6, 1951, pp. 341-350. 70 Rapport du bargello, 20 avril 1797, A.S.L. Govematore e Auditore, Atti economici F 3276. cité par Filippini. 71 Note de l'auditeur Pierallini du 6 juillet 1792, A.S.L. Govematore, lettere civili, F47. 72 P. Giusepe Piombanti, Compendio storieo popo/are della eillà di livorno, Livorno 1892, éd Fabbreschi.

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hommes, deux seulement, celles formées exclusivement de Juifs, ont des effectifs complets (deux cent-cinquante hommes). Il faut observer que, dans la soif d'égalité qui soulève le peuple, se trouve exprimée une opposition sans doute ancienne à l'égard des Massari. Ainsi, dans le Journal des Jacobins, "L' amico della Patria" du 28 mars 1799, Salomon Michell reproche au Général français Miollis d'avoir confirmé dans leurs charges les Massari:
"E bastato ai Massari di ottenere da voi, Cittadino Generale, astutanlente il pernlesso di esercitare i loro privilegi provisoriam.ente per prepararvi ad accordarglili per sempre: sara questa libertà ? Sara questa egualianza ? Gli ebrei domandano di aver per loro giudici queg li stessi che da voi e dal popolo saranno con tal titolo destillati." 73 (Il aura suffi aux Massari d' obtenir. de vous, Citoyen Général, astucieusement, la permission d'exercer provisoirement leurs privilèges pour vous préparer à les leur concéder à jamais: serait-ce cela la liberté? Serait-ce cela r égalité? Les Juifs demandent d'avoir pour juges ceux-là mêmes qui, par vous et par le peuple, auront été destinés à ce titre.)

Les idées de 1789 n'auraient-elles donc atteint que le peuple? Tout de même pas. Filippini identifie parmi les membres de la Loge maçonnique un Daniele Vita de Medina, 56 ans, négociant, et qui sera possidente (vivant de ses rentes) en 1809, et un Salomon Bonfigli, courtier. Parmi les sympatisants il trouve un Saul Bonfil et un Joseph Attias, âgés de 28 et 29 ans. Mais d'autres sympathisants français existent, dont lsach Franchetti, important négociant, disposant avec son frère Raimondo de maisons de commerce à Tunis 74 et à Smyrne. D'autres, provenant des classes moyennes: Angiolo Giusti, Jacob Rabbeno, Isach Supino. Enfin ceux que Filippini classe dans le prolétariat, les Trionfo, qui, dit-il, seraient des petites gens, sans importance sur le plan social, qui prennent leur revanche au moment de l'occupation française 75. En tout cas Moisè Trionfo paya cher sa collaboration avec les Français, lors de la restauration: trois années de travaux forcés et exil perpétuel 76. Plus tard la police de l'Empire classera comme sympathisants français les Abudarham, riches marchands internationaux qui possèdent pourtant des intérêts à Londres et à Gibraltar. Ils viennent de Gibraltar et Tétouan, munis de sérieux capitaux. Hispanophones, ils maÎtrisent bien de surcroît l'italien et s'intègrent donc vite. Le 2 février 1790 les sociétaires de l'Accadamia degli Avvalorati qui gérait le théatre municipal s'opposent à la cession à leur profit de parts appartenant à l'un de leurs membres. Même refus est notifié aux frères Aghib, membres de l'aristocratie marchande. Le gouverneur donne un avis
73 Carlo Mangio, "La communauté juive de Livourne face à la Révolution française", in Les Juifs et la Révolution française, Problèmes et aspirations, sous la direction de Bernard Blumenkranz, Toulouse, éd. Privat, 1976, p. 205, cité par Filippini. 74 Les Enriquez, de nationa1ité tunisienne, associés et parents des Franchetti, resteront juqu' au lx)ut des notables de la communauté portugaise de Tunis. 75 Une famille Trionfo s'implantera à Tunis au XI Xe siècle et fera partie de la bourgeoisie livournaise de Tunis, alliée aux Lumbroso et autres familles. Les Trionfo tiendront un important commerce d'tinstruments de musique et s'étab]iront à Gênes après ]a deuxième guerre mondiaJe. 76 (~arlo Mangio, op. cil., p. 208.
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