LA PAROLE VIVE DU POITOU

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En Poitou rural, plusieurs variétés linguistiques sont utilisées, consistant en combinaisons régulières d'expressions françaises et poitevines concurrentes. Les unités morphologiques, syntaxiques et lexicales poitevines sont ici replacées dans le contexte historique et sociologique régional. Ce portrait vivant d'une pratique langagière vraie engage à prêter plus d'attention aux particularités sociolinguistiques régionales de la France.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296329331
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@ L'Harmattan, 1998

-

ISBN:

2-7384-4809-7

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Arabyan

Michelle Auzanneau

La parole vive du Poitou
Une étude sociolinguistique en milieu rural

Préface de Louis-Jean Calvet

L'Harmattan
5- 7, rue de I'Ecole- Polytechnique

L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques MONTRÉALQc) - CANADA H2Y lK9 (

F - 75005

PARIS

- FRANCE

Ce livre est le résultat de nombreuses rencontres sur le chemin d'une belle aventure qui a commencé et s'est poursuivie bien audelà des premières et dernières lettres de son écriture. Ma reconnaissance va à ceux qui m'ont accompagnée en m'offrant leurs réflexions, leur disponibilité, leur présence et leur confiance. A Stéphane Girard, à mes proches - parents et frères et sœurs -, à Louis-Jean Calvet, Michèle Valière, Pierre Achard, Pierre Encrevé, à tous ceux qui m'ont prêté leur parole poitevine, merci.

M. A.

Je dédie cette parole vive à mon père pour qu'y vive l'écho de nos pas conjoints.

Préface La parole moirée

ORSQU'EN 1965 Pierre Encrevé s'attachait à la description du parler d'un village vendéen, Foussais, il mettait en évidence que la bipolarité, lefrançais d'une part et le dialecte ou le «patois» de l'autre, était un modèle peu opératoire pour décrire son corpus. En effet, comment traiter en termes binaires des énoncés qui ne sont ni entièrement du français ni entièrement du vendéen? Sur quels critères se fonder pour décider du nombre de codes en présence? Partant de la notion de bilinguisme dialectal, empruntée à André Martinet, il postulait donc l'existence de quatre registres, Pl, P2, Fl, F2, et dégageait des unités linguistiques F (français) et P (patois) telles que les unités F ne pouvaient apparaître en Pl et les unités P ne pouvaient apparaître en F2. Ainsi, plutôt que deux pôles, apparaissait l'existence d'un continuum: le « mélange» n'était pas vraiment un troisième terme mais un stade dans la modulation des registres. Le lecteur averti aura décelé derrière cette approche l'influence de William Labov, mais ilfaut immédiatement lui rappeler que Labov était, à lafin des années 60, à peine connu en France

L

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et qu'Encrevé ne l'a sans doute lu qu'au cours de son travail, ce qui souligne l'aspect profondément novateur de sa démarche. C'est pourquoi, lorsque Michelle Auzanneau m'a fait part de son intention de consacrer ses recherches à la situation linguistique du Poitou, je lui avais conseillé de lire la thèse d'Encrevé. Celle-ci n'ayant jamais été publiée, son approche n'a guère été réutilisée et les situations du même type ont plutôt été analysée en termes de diglossie. Ce concept, lancé par Ferguson, modifié par Fishman, devait ensuite être critiqué par des linguistes occitans, catalans ou créolophones : ils lui reprochaient son binarisme, son caractère statique, et le fait de ne pas rendre compte des rapports de force entre les codes en présence. Il découlait de ces critiques, pour les situations du type de celle qui nous concerne ici, des solutions ambiguës, insistants à la fois sur le continuum linguistique et sur des lectes (acro-, meso- et basilectes), insistant surtout sur les relations entre des variantes qui s'impliquaient les unes les autres, sur le modèles si A, alors B. Michelle Auzanneau a donc utilisé pour son étude de la «parole vive » en Poitou cette notion de bilinguisme dialectal. Mais ce travail est beaucoup plus que la simple application d'une technique descriptive à un nouveau terrain, comme certains ont pendant des décennies projeté sur de nouvelles langues le cadre de la phonologie fonctionnaliste maintes fois utilisé, jusqu'à l'usure. Elle dégage des « variétés de discours » s'étalant de la forme la plus « véhiculaire » à la forme la plus « grégaire » (VO, VI, V2, V3, V4), mais cette stratification ne

doit pas tromper: ces strates s'inscrivent dans un continuum et le passage progressif de l'une à l'autre, lié aux situations de communications, à l'interlocuteur, au sujet, est le produit de la tension des rapports entre vendeurs et acheteurs sur le marché par exemple, etde façon plus générale entre interlocuteurs. Ainsi le «choix» d'une variété présente à lafois une valeur fonctionnelle et une valeur symbolique, il se situe dans

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un continuum linguistique et socioculturel. Nous nageons alors en pleine ambiguïté, et les locuteurs ne nous aident guère à en sortir, puisqu'ils déclarent eux-mêmes vivre entre deux formes (lefrançais, le «patois ») mais pratiquer également le mélange (<<un peu plus» ou «un peu moins» de «patois »".). Il n y a pas, nous montre Michelle Auzanneau, d'alternance de codes, de systèmes globaux entre lesquels on commute, mais alternances d'unités linguistiques (poitevines, françaises). Et elle souligne que le modèle diglossique, qui durcit les oppositions binaires, comme le modèle du continuum, qui risque de laisser croire à une segmentation aléatoire, ne rendent compte qu'imparfaitement des réalités. Revenant dans sa conclusion au bilinguisme dialectal de Pierre Encrevé, Michelle Auzanneau dit lui préférer la postdiglossie dans laquelle la variété
«

basse », pour reprendre

la

formulation de Ferguson, ne subsiste que sous la forme de quelques unités se combinant de façon complexe avec celles de la variété « haute» pour constituer selon les circonstances des sous-structures pourvues de valeurs sociales, symboliques et communicatives particulières. Les stratégies de communication dessinent en fait dans un tissage continu, dans la chaîne du discours, des jeux de trame. Ma métaphore n'est pas gratuite, car le texte est ici un tissu dans lequell'interaction entre les locuteurs et les situations trace des variations, utilisant des fils divers, empruntés aux deux codes d'origine. Alors,' continuum ou discontinu? français ou poitevin? acrolecte, mésolecte ou basilecte ? Ces questions sont des questions de linguistes, et les linguistes ne s'intéressent que rarement à ce que pense les locuteurs. Or le travail de Michelle Auzanneau nous montre que l'enjeu fondamental de ce type de description, celui de la délimitation des idiomes, est largement faussé par la prétention du linguiste à décider de la réalité codique. Ceci est du serbo-croate, ceci est de l'hindoustani, affirme-t-il, alors que les locuteurs pensent parler hindi ou ourdou, serbe ou croate et, à force de le vouloir, y

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parviennent et créent des codes séparés là où la description montrait l'unicité, ou encore, à l'inverse, créent un code unique là où la description postulait la dualité. L'analyse de la structure linguistique des énoncés que propose le linguiste ne suffit pas toujours, en effet, à décider de la délimitation des idiomes, car il y a une autre dimension, fondamentale, celle des locuteurs: d'une part les usages, que la linguistique décrit depuis longtemps, de l'autre les représentations, qu'elle a au contraire longtemps négligées. Continuum ou diglossie? On peut, comme Lambert-Felix Prudent dans sa thèse, songer à une grammaire unique grâce à laquelle le locuteur produit des énoncés qui seront, selon les circonstances et les récepteurs, classés comme appartenant à l'un ou l'autre des codes théoriques en présence (ici le créole et le français), ou comme intermédiaires, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Cette approche, on le voit, fait
exploser le cadre binaire et l'univocité: il n y a pas nécessai-

rement concordance entre ce que l'émetteur veut ou croit émettre et ce que le récepteur veut ou croit entendre. L'un et l'autre sefondent, pour cela, sur des marques, des indices, du type de ceux décrits par Michelle Auzanneau, mais le même marqueur peut avoir pour l'un ou pour l'autre une valeur différente, selon l'âge, la classe sociale: les représentations sont multiples et ne sont pas unifiées. Ce qui vient d'être dit, cette rapide discussion des concepts de diglossie et de continuum, nous mène à un autre niveau de la réflexion. Ces concepts, longtemps utilisés dans le domaine de la créolistique, ont été «importés» vers les situations de bilinguisme (Occitanie, Catalogne), puis critiqués comme nous l'avons dit. Et ces débats nous mènent à une première conclusion: La différence longtemps postulée entre langues et créoles n'est qu'apparente, les créoles sont des langues comme les autres, qui entretiennent avec les formes dominantes des rapports comparables à ceux qu'entretiennent dialectes ou «patois» et langues. C'est-à-dire que les situa-

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tions décrites par Pierre Encrevé et par Michelle Auzanneau ne sont pas éloignées des situations de créolophonie. Une seconde conclusion est qu'il est difficile, dans certaines situations, de faire la part entre ce que les gens croient parler, disent parler, et ce que le linguiste entend ou croit entendre. Mais cette difficulté ne doit ni désespérer ni faire taire le linguiste. Il lui revient en effet de retrouver lejeu complexe des fils qui compose leflot ininterrompu de la parole. Cette parole, soumise à des variations de trame dans le continu de la chaîne, n'est pas stratifiée comme les bandes d'une écharpe multicolore mais moirée comme lorsque les apprêts que reçoit le tissu déterminent des zones mates et brillantes mêlées. Dans le tissage de la parole, on peut ainsi distinguer la chaîne du discours, la trame des variétés linguistiques et le moiré de la vie, de la parole vive. Michelle Auzanneau nous invite à une linguistique de la parole moirée. Louis-Jean Calvet

Introduction

ROCHE de l'IIe-de-France, la région du Poitou a adopté l'usage du français au côté du poitevin dès le XIIIe siècle. Ce fut le début d'une longue période de contact entre les deux dialectes romans d'oïl et de statut social inégal, dont l'un allait devenir la langue officielle du pays tandis que l'autre reculerait aux frontières des zones rurales et s'hybriderait en subissant son influence. Quelle est la situation linguistique du Poitou aujourd'hui? Est-ce à juste titre que cette région est souvent citée parmi celles qui n'emploient plus que le français? Ses locuteurs ne disposent-ils plus que d'un français comportant quelques marques dialectales, ou encore du « français », du «patois» et d'un «mélange» des deux? Le Poitou rural est une région sans langue, entendrez-vous dans les propos de ses habitants - qui considèrent ne parler

P

ni le « français correct

»

ni le

«

vrai patois », celui-ci n'étant

d'ailleurs pour eux qu'un dérivé de la langue officielle. Etranger à la région ou simplement non familiarisé avec le monde rural poitevin, vous prendrez la mesure de ces propos et répondrez vous-même à certaines de ces questions en traversant les départements de la Vienne et des Deux-Sèvres qui constituent le Poitou et plus largement la Charente-Maritime

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et la Charente avec lesquelles ces départements forment la région Poitou-Charentes. Vous comprendrez en effet certains discours mais devrez demander la traduction pour d'autres qui ne vous sont pas adressés. Attentif, vous aurez l'occasion de remarquer, pénétrant dans la Vendée, qu'une fois de plus les frontières linguistiques et culturelles ne correspondent pas aux frontières politiques. Ce département, avant d'être rattaché aux pays de Loire en 1956, appartenait en effet au Poitou et fait désormais partie du domaine poitevin-saintongeais, unité culturelle et linguistique composée de cette ancienne province, ainsi que de l'Aunis, de la Saintonge et d'une partie de l'Angoumois. Poursuivant vers le sud-est de la Vienne, vous quitterez la zone linguistique d'oïl pour entrer dans la zone d'oc en passant par une zone transitoire appelée « le croissant linguistique». Initié, vous aurez pourtant auparavant reconnu la présence d'éléments méridionaux dans les discours. Vous en comprendrez les causes en prenant connaissance des diverses orientations prises par le Poitou au cours de son histoire, du fait de sa position géographique particulière qui en fait une zone charnière entre le nord et le sud de la France, et en apprenant qu'il pourrait bien avoir appartenu au domaine occitan jusqu'au XIIe siècle. En dépit de l'unité linguistique qui déborde les frontières du Poitou, vous percevrez la grande variabilité caractérisant la situation linguistique de cette région, tant du point de vue géographique que de celui de la structure des discours et des pratiques des locuteurs dans un même lieu. L'histoire vous dira les raisons de la diversité géographique de cette situation, en vous parlant notamment du relief et des événements politiques qui l'ont conditionnée. Elle vous expliquera que la francisation du sud des départements de la Vienne et des Deux-Sèvres est actuellement moins avancée qu'ailleurs parce qu'elle y rencontra plus de résistance et y fut plus tardive.

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Désonnais accoutumée, votre oreille pourra reconnaître la présence dans les discours d'unités spécifiquement poitevines, d'autant plus nombreuses et variées que vous ne les comprenez pas ou mal, mais coexistant toujours avec les unités françaises. Celles-ci au contraire apparaîtront seules dans d'autres discours que vous entendrez parfaitement cette fois, même s'ils présentent certaines particularités régionales. La structure linguistique des discours et les pratiques des membres de la communauté rurale ne vous en paraîtront, au premier abord, pas moins aléatoires. Mais le sont-elles réellement ou, au contraire, leur examen révèle-t-il certaines régularités? La situation correspond-elle à un continuum linguistique segmenté de façon individuelle et variable? Une description en termes de « français », « patois », « mélange» suffit-elle à rendre compte de la réalité linguistique ? Ce sont des questions similaires que Pierre Encrevé se posait en abordant, en 1965, l'étude de la situation linguistique d'un village vendéen, Foussais. Il répondait en développant le concept de bilinguisme dialectal et démontrait alors que l'analyse de la situation linguistique considérée ne pouvait se satisfaire d'un cadre bipolaire poitevin-français. En outre, si elle rendait compte de l'existence d'un continuum linguistique, elle mettait aussi en évidence la régularité structurelle des pratiques collectives. La diversité linguistique était expliquée en rapport avec la diversité sociale et apparaissait tout aussi structurée qu'elle. La réalité linguistique se trouvait décrite dans sa totalité, c'est-à-dire en tenant compte non seulement des variétés qui paraissaient les plus éloignées l'une de l'autre, mais aussi de la zone intermédiaire qui les séparait, généralement qualifiée de «mélange» et rarement décrite par les études des situations françaises. Après avoir fait le même cheminement à travers la région, j'ai cherché à répondre à ces questions qui se posent encore aujourd'hui en dépit de l'avancée des recherches, en entrepre-

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nant l'étude de la situation sociolinguistique d'une zone géographique située au cœur du domaine poitevin-saintongeais. La modernité de l'approche de P. Encrevé s'avérant toujours d'actualité en ce début de l'année 1990 où j'entrepresur nais ce travail sur le Poitou, j'ai centré sa problématique le concept de bilinguisme dialectal. L'hypothèse générale de cette étude était donc que les discours de la communauté rurale poitevine considérée présenteraient des unités relevant de deux systèmes (<<bilinguisme» ) le poitevin et le français, même si le premier n'existait plus en dehors du second, apparentés et de statut social inégal ( « dialectal»). Ces unités se distingueraient en partie les unes des autres et pourraient se combiner dans les discours selon des règles particulières, constituant ainsi plus de deux variétés linguistiques à disposition des locuteurs. La problématique de cette étude s'élargit en référence aux nombreux travaux qui, à partir de la seconde moitié des années soixante, se sont multipliés dans le courant de la sociolinguistique, mais aussi à ceux qui relèvent d'autres branches de la linguistique. Si le but de ce travail est d'étudier des faits linguistiques et si son cadre théorique est celui de la linguistique générale et plus particulièrement de la sociolinguistique fonctionnaliste, il n'a pu cependant être réalisé sans l'apport pluridisciplinaire de travaux effectués dans des domaines de recherche différents. Ainsi, le problème abordé était de savoir si la diversité de la situation sociolinguistique révélait une certaine régularité des usages linguistiques en rapport avec la réalité sociale, et ce, tant au niveau général de la communauté rurale, qu'au niveau interactionnel. La question se posait de connaître l'évolution ainsi que l'état et la dynamique actuelle de cette situation, compte tenu des compétences, des pratiques et des re1 La zone d'enquête est précisément définie au chapitre IV, de même que la zone d'étude dont elle se distingue.

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présentations linguistiques des membres de la communauté ainsi que des normes sociales gérant leur comportement linguistique et de la dimension symbolique des productions langagières. Pour des raisons qui seront exposées plus loin, les marchés de la région Se sont offerts comme un terrain d'étude privilégié pour la réalisation des objectifs de ce travail. Ce livre a pour objectif de répondre à cet ensemble de questions en présentant de façon synthétique les résultats de cette recherche qui a fait l'objet d'une thèse de doctorat. Ceci n'étonnera personne, et encore moins les auteurs qui m'ont précédée, il a parfois été bien difficile de trancher dans le texte original pour en livrer la « substantifique moelle », chaque ligne originale étant le fruit d'une riche expérience scientifique. J'espère néanmoins y être parvenue de façon à faire connaître au lecteur la situation sociolinguistique considérée ici, dont l'intérêt déborde manifestement les frontières du Poitou. J'engage cependant le lecteur désireux d'approfondir certains points de l'étude à se reporter à sa présentation intégrale. Le premier chapitre consiste en une approche problématique de l'étude. Il passe en revue les outils théoriques et méthodologiques pouvant servir à l'étude de situations sociolinguistiques régionales françaises au moment où, d'une part P. Encrevé entreprend son travail et où, d'autre part, la présente recherche est réalisée. Il s'attarde aussi sur certains aspects fondamentaux de l'étude de P. Encrevé. Le second chapitre traite de la démarche de l'enquête du point de vue de la définition du cadre géographique et de l'univers d'enquête, des hypothèses de travail et de la méthodologie de recueil des données. Il expose les principales difficultés et contraintes liées à l'enquête et ayant parfois influencé certaines de ses orientations. Enfin, il présente les données recueillies, le traitement qui leur a été appliqué et la méthodologie d'analyse. Le contexte général, historique, démographique, socio-éco-

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nomique et ethnographique ayant conditionné et conditionnant actuellement la situation linguistique et sociolinguistique font l'objet des chapitre III et IV. Ce dernier porte encore sur les caractéristiques d'ordre socio-économique et démographique de la population de la « zone d'enquête» 1 et informe sur la structure dynamique de l'espace intercommunal ainsi que sur les fonctions et l'aire d'attraction des marchés observés. L'analyse de la situation linguistique du point de vue des caractéristiques du système poitevin puis de la structure linguistique des discours est présentée au chapitre V. Elle est suivie par la définition des variétés de discours ou variétés linguistiques à disposition des membres de la communauté rurale. Cette description de la situation linguistique basée sur l'observation des usages est suivie par celle qu'en font les locuteurs eux-mêmes. Le chapitre V traite des caractéristiques sociales et linguistiques de la communauté enquêtée directement en rapport avec les données de l'évolution de la société rurale. Certains aspects des sentiments et attitudes linguistiques des locuteurs sont abordés au chapitre suivant. Ils concernent la transmission des idiomes en présence, leurs connotations positives et négatives, leur degré de légitimité et le sentiment d'insécurité linguistique des locuteurs. Le chapitre VII est une description de la structure sociolinguistique de la communauté rurale. Il présente le répertoire verbal de cette dernière selon la classe d'âge et le sexe et traite du maintien ou de l'échange des variétés de discours en cours d'interaction ainsi que de la nature de ces échanges. Il s'achève en posant le problème des tendances de l'évolution de la situation sociolinguistique en rapport avec celles plus générales de la société rurale. La répartition fonctionnelle des idiomes officiel et local dans la commune en domaines public et privé fait l'objet du chapitre suivant. Le chapitre X présente les caractéristiques des marchés en tenant compte de la dynamique temporelle de cet événement social particulier, du comportement et de la répartition spa-

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tiale des participants de statut commercial et d'identité sociale différents, des rapports qu'ils entretiennent les uns avec les autres et de l'évaluation que chacun fait des compétences et des pratiques des autres. Les facteurs déterminants du choix de la variété de discours en interaction sont dégagés au chapitre XI. L'analyse des valeurs fonctionnelles et symboliques des variétés de discours font l'objet du chapitre qui suit. Elle est effectuée dans le cadre des interactions réunissant des membres de la communauté rurale de statut client. Ses conclusions établissent les bases de l'étude des usages linguistique en situation d'enquête, en situation commerciale sur le marché forain puis en tout type de situation d'interaction sur le marché agricole. Les résultats de ces dernières étapes de l'analyse de la situation linguistique en situation de communication sont respectivement présentés dans les chapitres XIII, XIV et xv. Leur présentation est suivie de conclusions générales relatives à la variabilité des valeurs fonctionnelles et symboliques des variétés de discours, contenues par le chapitre XVI. Ce livre s'achève sur l'évaluation de l'adaptation du concept de bilinguisme dialectal à l'étude de la situation sociolinguistique poitevine actuelle et pose la question de son application à l'étude des situations régionales françaises d'une façon générale, voire à des situations extrahexagonales.

I Outils théoriques et méthodologiques pour une approche des situations linguistiques régionales françaises
1. Les travaux antérieurs à l'étude sur Foussais

Lorsque P. Encrevé entreprend l'étude de la situation sociolinguistique de Foussais en 1965, les dialectes constituent principalement l'objet d'étude de la dialectologie et cé depuis le XIXe siècle. Les travaux de dialectologie s'attachent alors à la description de faits relevant d'un ou de plusieurs niveaux du système de parlers locaux mais ne prennent pas en compte le système d'une façon globale, considérant la langue, ainsi que le remarque Gérard Balesme (1983), comme une nomenclature. Ils ignorent la situation de communication et ne s'intéressent parfois au parler local ou régional que pour les informations qu'il livre sur l'évolution du latin au français. Enfin, leurs auteurs peuvent concevoir le parler qu'ils décrivent comme une forme abâtardie du français dont ils ne souhaitent pas toujours la sauvegardel.
1 Voir à ces sujets le court fascicule dans lequel V. Pivetea (1987) reprend quelques extraits des introductions de travaux effectués depuis la fin du XVIIIe siècle afin de montrer la façon dont les auteurs concevaient les parlers considérés.

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L'intervention des linguistes dans le champ de la dialectologie posera la question de l'introduction du point de vue structural dans ce domaine. L'article que publia Urie! Weinreich (1954) sur ce point, «Is a Structural Dialectology Possible? », introduisait selon P. Encrevé un renouvellement dans l'évolution de la dialectologie traditionnelle «fondamentalement en marge de toute la recherche linguistique contemporaine »2. Ce point de vue sera adopté à la suite des Congrès de dialectologie générale de 1960 et de 1965. Au moment donc où P. Encrevé commence l'étude de la situation linguistique de Foussais, les études de dialectologie restent très traditionnelles, semblables à celles effectuées avant les années cinquante3. L'impact du point de vue structural est faible, souligne Gérard Balesme (1983), qui se réfère dans l'article qu'il consacre à l'étude d'Encrevé sur Foussais à l'état de la recherche en dialectologie, en linguistique générale et en sociolinguistique. Le projet d'atlas phono logique des parlers d'Europe lancé par Nicolas Sergueievitch Trubetskoy et Roman Jakobson au Congrès de Linguistique de Copenhague en 1936 n'aboutira pas à cause de la guerre. Il faudra attendre encore quelques années pour qu'une étude de la variation phonologique en France soit réalisée d'un point de vue structural. Il s'agit de La prononciation du français contemporain d'André Martinet, qui montre qu'il existe une variation de type phonologique liée à des éléments indépendants du système linguistique. La variation apparaît donc au niveau de l'idiolecte comme de la communauté. Publiée en 1945, cette étude ne sera cependant rééditée que vingt-cinq ans après, écrit Balesme. Un peu plus tard, U. Weinreich fait paraître un ouvrage fondamental dans le domaine de l'étude du contact de 2 3
P. Encrevé, 1967, p. 2. L'ouvrage de Sever Pop, 1951, La dialectologie, présente un panorama complet de ces études.

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langue, Languages in contact. Abordant le problème considéré dans une perspective à la fois fonctionnaliste et sociolinguistique, il se situe en rupture avec certaines conceptions structuralistes telles que l'opposition entre communauté linguistique homogène et individu ou entre langue et parole. Selon lui, la variation existe dans la pratique d'un individu (maîtrise de structures hétérogènes). Il considère que «pour une langue utilisée dans une communauté complexe (c'est-àdire réelle) c'est l'absence d'hétérogénéité qui se révélerait disfonctionnelle »4, propos auxquels W. Labov fera référence dans l'introduction de Sociolinguistique (1972, trad. française 1976). Dans les années soixante, les travaux réalisés sur les rapports entre langue et société se multiplient. Un nouveau courant d'étude se constitue en prenant, tel que l'annonce William Bright en 1966, la diversité linguistique comme objet d'étude. La tâche du sociolinguiste, dit l'auteur, est de montrer qu'une variation n'est pas «libre» mais correspond à des différences sociales systématiques. Dans cette perspective et dans une plus large encore, « la diversité linguistique estprécisément l'objet d'étude de la sociolinguistique» (souligné par l'auteur)5. Et il poursuit en définissant les principales variables externes déterminant la diversité linguistique, dont l'identité sociale du locuteur et de l'interlocuteur et le cadre de la communication ( « setting» ). ,La constitution et le développement de ce nouveau courant d'étude a largement profité de la contribution des travaux de Labov. L'étude sur le changement linguistique à Martha's Vineyard est publiée en 1963, celle de l'anglais new-yorkais en

4

5

U. Weinreich, W. Labov et M. Herzog, 1968, Empirical Foundations for a Theory of Language Change, in Lehman et M. Malkiel, ed., Directions for Historical Linguistics, Austin, University Texas Press p. 100-101, cité par W. Labov, 1976, p. 40. W. Bright, 1966, p. 11

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1966 6.Pour Labov, la variation fait partie du système et doit être étudiée de façon à dégager sa régularité, en contexte. Il démontre que la corrélation entre la variation linguistique et la variation sociale n'est pas aléatoire mais structurée et ce, dans la communauté. Il s'intéresse au rapport de l'individu à sa langue et conçoit la communauté linguistique comme unifiée par un ensemble de normes. Il rend compte ainsi de la régularité de la variation linguistique considérée comme libre par la linguistique structurale et apporte des éléments importants pour l'étude de la dynamique des situations linguistiques. Celle-ci est, entre autres, expliquée en rapport avec l'inégalité sociale des usages et donc avec l'état des luttes sociales. Ces études de Labov seront peu connues en France avant la fin des années soixante. Dans le cadre des travaux réalisés sur les situations bi- ou plurilingues, l'aspect social inégalitaire des productions linguistiques est pris en compte plus tôt. Un concept souligne cet état de fait: celui de diglossie, introduit par Charles Ferguson en 1959 pour décrire les situations linguistiques de pays arabophones, de la Grèce, d'Haïti et de la partie germanophone de la Suisse où coexistent respectivement arabe classique et arabe dialectal, katharevusa et démotique, créole et français, allemand et suisse allemand. Ferguson définit la diglossie comme « une situation linguistique relativement stable, dans laquelle, en plus des dialectes primaires de la langue (comportant éventuellement un standard ou des standards régionaux), existe une variété superposée, très divergente, hautement codifiée (souvent plus complexe grammaticalement) qui véhicule un corpus de littérature écrite abondant et diversifié appartenant soit à une époque antérieure soit à une autre communauté linguistique, variété qui est apprise essentiellement à l'école, est employée dans la plupart des communications écrites ou orales formelles, mais n'est utilisée par aucun 6
W. Labov, 1976.

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secteur de la communauté pour la conversation ordinaire» 7. Ces variétés dites haute ( «high» ) et basse ( « low» ) en référence à la différence de niveau de prestige de leur statut social seraient respectivement la langue première et une langue seconde des membres de la communauté linguistique. Accueilli de façon plus ou moins favorable, ce concept subira quelques modifications dans la période antérieure et postérieure à l'étude de P. Encrevé. Joshua Fishman (1967) l'affine en définissant les rapports qui peuvent exister, selon les situations, entre bilinguisme collectif et diglossie. Une situation pourrait ainsi se trouver caractérisée par l'un et par
l'autre, par l'un ou l'autre ou par aucun des deux.

J. Fishman

élargit aussi le concept en considérant que les variétés linguistiques en présence dans une telle situation ne sont pas nécessairement apparentées et qu'elles peuvent être plus de deux à coexister. En France, le concept de diglossie fut accepté plus tardivement qu'aux Etats-Unis où il avait été rapidement adopté et appliqué. Il fut même rejeté par certains, par exemple A. Martinet qui considérait que le terme était redondant par rapport à celui de bilinguisme défini comme «l'emploi concurrent de deux langues »8 par un même individu ou à l'intérieur d'une même communauté. Pour lui, le succès du concept venait du fait que le bilinguisme avait souvent été considéré comme un phénomène individuel. HIui reprochait aussi de ne pas s'accompagner clairement de critères permettant de distinguer entre ce qui devait être considéré comme deux formes d'une même langue ou comme deux langues différentes. Enfin, il soulignait avec justesse que, selon les situations, l'un des deux idiomes en concurrence ne bénéficiait pas forcément du même prestige que l'autre, et que tous deux pouvaient aussi ne pas être apparentés9. 7 8 9 C. Ferguson,1959, p. 336. A. Martinet, 1982, p. 6. A. Martinet, 1982, p. 8-9.

24

LA PAROLE VIVE DU POITOU

Un certain nombre de critiques se sont donc élevées contre l'emploi du concept de diglossie, lequel finit néanmoins par se faire largement accepter, notamment parce qu'il apportait à l'analyse des situations de variétés linguistiques coexistantes une certaine dimension sociologique que ne rendait pas celui de bilinguisme. L'approche diglossique a souvent donné lieu à l'analyse des faits linguistiques à un macro-niveau, mais n'est pas incompatible avec le micro-niveau. Une telle perspective de travail est adoptée par Joshua Fishman pour aborder les situations de contact de langues. S'intéressant aux phénomènes de maintien de langue ou de remplacement d'une langue par une autre ( «shift») et d'alternance codique, Fishman (1965) définit une question servant de programme à l'analyse de situations plurilingues par le titre d'un article: « Who speaks what language to whom and when?» II montre que les choix linguistiques des locuteurs sont régis par un ensemble de normes sociales et se font en fonction de «domaines », c'est-àdire de «contextes institutionnels de la société» où les locuteurs entrent en relation. Les domaines sont caractérisés par trois aspects: le sujet de la conversation, le lieu et les relations de rôles des locuteurs. Leur définition dépend de leur pertinence dans le cadre d'une situation donnée. La famille, l'école, les amis et le travail sont par exemple des domaines pertinents dans la situation du bilinguisme anglo-espagnol aux Etats-Unis. Fishman considère que les choix linguistiques se font en fonction des buts des locuteurs agissant dans un environnement particulier, ayant à disposition certains rôles et entrant dans des relations selon lesquelles ils sont liés à leur interlocuteur par une série de droits et d'obligations. Le concept de domaine a permis de mettre en évidence les données de la situation linguistique en rapport avec la société à un moment particulier et de montrer que la situation Jinguis tique, son évolution ct son fonctionnement sont liés à l'organisation sociale et à j'état des rapports de force sociaux.

UNE ÉTUDE SOCIOLINGUISTIQUE

EN MILIEU RURAL

25

Il montre l'intérêt de porter les faits observés à la fois aux niveaux macro et micro de l'analyse. L'aspect micro-sociolinguistique a été cependant privilégié par d'autres études, portant non seulement sur des situations plurilingues mais aussi monolingues. Dans les années soixante aux Etats-Unis, un courant de recherche inspiré de l'anthropologie linguistique et de la linguistique, naît de l'idée de l'insuffisance de l'étude de la communication. L'« ethnographie de la parole», qui deviendra plus tard, «l'ethnographie de la communication» voit ainsi le jour avec les travaux de John Gumperz et de Dell Hymes10. Cette théorie considère le langage comme un phénomène socioculturel qu'elle étudie en rapport avec les autres phénomènes de ce même type. Elle cherche à appréhender le langage comme un élément du comportement global des individus agissant dans un cadre naturel. Une même communauté, unilingue ou plurilingue, utiliserait une ou plusieurs variétés linguistiques en fonction du contexte. La variation des usages serait donc fonctionnelle et devrait, de même que la structure des variétés linguistiques, être étudiée en situation. Selon Dell Hymes (1967)11, la communauté linguistique

( « speech community» ) correspond à «un groupe de sujets
parlants partageant des ressources et des règles de communication». Il définit ainsi le concept de compétence de communication selon lequel il ne suffit pas pour s'assurer du succès de la communication de connaître le système linguistique. Il est encore nécessaire de savoir comment s'en servir, c'est-àdire d'adapter son comportement linguistique et interactionnel aux situations de communication. 1. Gumperz, quant à 10 Voir J. Gumperz et D. Hymes (eds), 1964, The Ethnography of Communication, inAmericanAnthropologist, 66, part 2. 11 D. Hymes, Models of the interaction of language and sociallife in McNamara ed., Problems of Bilingualism, Journal of Social Issue, XXII-2, version révisée en 1972.

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LA PAROLE VIVE DU POITOU

lui, dans l'étude de situations linguistiques monolingues comme dans celles de situations bilingues ou plurilingues, part du « setting» (lieu distinct) dans le cadre duquel se déroule l'interaction; il tient compte des participants de cette interaction et du fait qu'ils agissent dans des situations particulières. Il conçoit ces situations comme un ensemble de séries de relations sociales pertinentes à un point donné du temps, dans un cadre particulier. Elles peuvent être redéfinies dans un même cadre, chacune des définitions particulières d'une situation à moment déterminé correspondant à 1'« événement social». Ainsi une même situation peut-elle correspondre à plusieurs événements sociaux. Les études ayant comme objet le code-switching ont été fortement influencées par les travaux de 1. Fishman ou de 1. Gumperz.

2. Le bilinguisme

dialectal

selon Pierre Encrevé

C'est dans le contexte scientifique général qui vient d'être tracé à grandes lignes que P. Encrevé entreprend l'étude d'une situation dite «patoisante». Reprenant la définition de Martinet, il considère que ce type de situation se caractérise par le fait que les membres de la communauté peuvent concevoir les productions linguistiques comme relevant de deux « registres» : le « vernaculaire» ou « la forme locale de l'idiome général» du fait de divergences assez importantes existant entre les deux systèmes en présence. Martinet considère en outre que le parler local est «une forme linguistique imparfaite qui ne peut que gagner à tout emprunt à la langue nationale» 12.

P. Encrevé s'interroge:
Pourrait-elle

«La situation de Foussais (est-elle)
structurale et sociolo-

suffisamment caractérisée par le terme de bilinguisme ?» 13
être décrite par rapproche

12 P. Encrevé, 1967, p. 17, cite A. Martinet, 1960, p. 154. 13 P. Encrevé, 1967, p. 18

UNE ÉTUDE SOCIOLINGUISTIQUE

EN MILIEU RURAL

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gique de façon différente que par la dialectologie traditionnelle à qui il reproche de pratiquer une analyse atomiste, bipolaire, de ne pas définir son objet. Il remarque en effet que, si les auteurs des travaux de dialectologie consultés sont conscients de l'hybridation du français et du parler local due au phénomène d'interférence, ils s'attachent à décrire ces situations comme caractéristique du bilinguisme entre un «patois» et un «français pur». En outre, ils ne fournissent généralement pas les critères qui leur permettent de rattacher une unité à l'un ou l'autre registre, bien qu'ils puissent signaler la difficulté de la distinction entre l'un et l'autre, à la fois pour les sujets parlants et pour les chercheurs. Pourtant P. Encrevé considérait que la définition par Martinet des termes de patois, dialecte et langue au regard de situations sociolinguistiques types avait contribué à préciser le champ de la dialectologie et il citait: «A classification should be based upon the types of relations existing synchronically between conflicting form of speech at least as much as upon a consideration of the degree of a genetic relationship between them» 14 II considérait que cette analyse clarifiait les faits relevant de situations patoisantes car elle démontrait la nécessité de distinguer entre deux formes de dialectes dans la mesure où deux communautés linguistiques existaient, «la communauté nationale» et «la communauté locale». Concernant la situation picarde des années quarante, Martinet expliquait ainsi (1969) que la communauté linguistique disposait d'un «dialecte 1 » correspondant au français local et un « dialecte 2 » correspondant au vernaculaire local. Il estimait que le statut de langue convenait rarement aux dialectes 2 «lesquels ne survivent, dans leur majorité, que comme les moyens de communication appauvris de

groupes ruraux attardés.

»15

Les pratiques linguistiques des

14 A. Martinet, 1950, c. r. de Jean Séguy, Le français parlé à Toulouse, Word 6, p. 254-257. 15 A. Martinet, 1969, p. 158.

28

LA PAROLE VIVE DU POITOU

locuteurs dépendaient de leur identité sociale ainsi que de celle de leur interlocuteur. Les locuteurs bilingues pouvaient passer progressivement de l'un à l'autre de ces dialectes en substituant les unités picardes aux unités françaises ou inversement. P. Encrevé considérait que cette approche montrait à la dialectologie la nécessité de recourir à l'analyse sociolinguistique pour définir son objet d'étude et pour en faire la description. Et il annonce son projet: reposer la question patoisante en s'aidant des récents travaux effectués dans le courant de la sociolinguistique, et plus largement dans le champ de la linguistique structurale. Son but: «à partir d'un exemple précis» se demander «si et comment il est possible de caractériser de façon systématique la différenciation linguistique qui se manifeste dans une communauté de bilinguisme dialectal» 16. Le cadre théorique de son étude se construit dans ce champ fonctionnaliste et se réfère en outre aux travaux effectués dans un courant de la sociolinguistique naissante. Parmi ceux qu'il utilise et auxquels il fait directement référence, citons ceux de W. Bright, J. Fishman, J. Gumperz, Einar Haugen, Jean-René Reimen. Bien que les études de Labov ne figurent pas dans sa bibliographie, il en prend connaissance lorsqu'ils se font connaître en France. Mais il est trop tard pour pouvoir s'en inspirer car son étude s'achève. Elle sera pourtant de type variationniste. Il intègre directement la variation à la description de la «situation patoisante» et à celle des «instruments linguistiques de la communauté». Il tient compte du rapport de l'individu à la langue notamment pour expliquer que plusieurs «instruments linguistiques distincts» coexistent dans les usages linguistiques sans que cela soit nécessité par les besoins de ses membres. Il lit Ferguson mais n'y fait référence à aucun moment, intégrant implicitement la définition du bilinguisme d'A. Martinet. 16 P. Encrevé, 1967, p. 8.

UNE ÉTUDE SOCIOLINGlliSTIQUE

EN MILIEU RURAL

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Son travail se base sur une question. Lorsque la description de la situation linguistique met en évidence l'existence d'énoncés qui ne relèvent entièrement ni de l'un ni de l'autre, faut-il« changer la définition ou la description de l'une ou de

l'autre langue, ou des deux langues, ou bien [00.faut-il]postu1er un instrument de communication supplémentaire?» 17. Une notion va lui fournir un début de réponse, celle de «bilinguisme dialectal» qu'il utilise à la suite d'A. Martinet pour qualifier une situation dans laquelle deux sortes d'unités coexistent - les unes appartenant à un registre patois, les autres

à un registre français ( « bilinguisme» ) - sont apparentées et de statut social inégal (<< dialectal»). Développant cette notion, il va la conceptualiser et rendre compte de la situation linguistique qu'il observe, tant dans sa réalité complexe que dans la signification sociale qui lui est liée, à savoir l'inégalité de statut des registres. Il déclare, énonçant les objectifs de son étude: «l'analyse devra dire combien d'instruments de communication linguistique distincts»18 existent à Foussais et affirme que seul un travail partant d'« une théorie linguistique générale» et effectuant une «analyse sociolinguistique» permet de donner cette réponse. S'appuyant sur sa connaissance de la langue et de la structure sociale du village, acquise par expérience du fait des attaches familiales anciennes qu'il y possède, P. Encrevé situe son étude dans une optique qualitative plutôt que quantitative et, de ce fait, ne tient compte que d'un échantillon raisonné conçu de façon intuitive qu'il considère comme répondant à ses objectifs d'autant plus que la communauté prise en compte est de petite taille. Préalablement à l'analyse sociolinguistique, il décrit les différences existant au niveau des première et seconde articulations entre les systèmes poitevins et français. Dans le même
17 P.Encrevé,1967,p.21. 18 P. Encrevé, 1967, p. 31.

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LA PAROLE VIVE DU POITOU

temps, il procède à des classements de la population selon certains critères sociologiques relatifs à des clivages sociaux pertinents pour la communauté fousséenne (âge, sexe, statuts social et familial). Intégrant directement la question-programme de J. Fishman, «qui parle quoi à qui comment », à son analyse sociolinguistique, il tient compte non seulement de l'identité sociale des interactants mais aussi de quelques facteurs relevant de la situation et supposés influencer le comportement linguistique des locuteurs. Il s'agit de la «distance» séparant les interactants qu'il entend «au sens psycho-affectif du terme» et du sujet de la conversation. Il met alors ces données en relation les unes avec les autres afin de rendre compte de la situation sociolinguistique et de son fonctionnement. Ainsi, il cible un locuteur et fait jouer successivement les autres variables, puis il étend cet examen à l'ensemble de la population. De même, il analyse les unités de première et de seconde articulation selon leur appartenance au «registre patois» ou «au registre français» : «P» ou «F». La difficulté de cette méthodologie, souligne-t-il, tient à la nécessité de faire progresser simultanément l'analyse linguistique et l'analyse sociologique. Partant de l'examen des énoncés produits par un type de locuteur particulier, «un locuteur rural d'âge moyen », lors des interactions auxquelles il participe avec chacun des membres des groupes sociaux considérés, à titre provisoire, comme pertinents au regard de la structure sociologique de la communauté, il pose l'existence de quatre «types d'usages linguistiques» ou «modes» : «Pl », «P2», «Fl », «F2». A partir de ces modes, il définit négativement deux sortes d'unités de première articulation: les unités «F », qui ne peuvent apparaître dans les énoncés de type «Pl» et les unités «P » qui, à l'opposé, ne peuvent apparaître dans les énoncés de type «F2 ». Lorsque les unités peuvent figurer en «Pl» comme en «F2 », c'est leur définition au niveau de la seconde articulation qui permet de les associer à l'une ou l'autre catégorie.

UNE ÉTUDE SOCIOLINGUISTIQUE

EN MILIEU RURAL

31

Il distingue alors, parmi les unités «P» et «F », les monèmes lexicaux et les monèmes grammaticaux; ces derniers se subdivisent à leur tour en plusieurs «classes» et se combinent selon « quatre formules différentes» «Pl», «P2», «Fl », « F2 », dont deux se distinguent nettement sur la base de
l'identité
«



et

«

F

»

de leurs

unités,

tandis

que les deux

autres se caractérisent par la coexistence des unités d'identités différentes qui se distinguent cependant, du point de vue des classes dont elles relèvent. Il définit ainsi linguistique-

ment quatre

«

modes », qui se rattachent

deux à deux aux

« registres» «P» et «F », «Pl» et «P2» correspondant, selon lui, aux désignations traditionnelles de «patois», et «Fl» et «F2» à celles de «français local». Décrivant les pratiques linguistiques de trois groupes sociaux déterminés, P. Encrevé montre que celles-ci varient selon l'âge, le sexe et les données de la situation qu'il prend en compte. En résumé, l'usage des modes les plus éloignés du pôle français est plus fréquent pour les « ruraux» que pour les commerçants et plus encore pour les notables qui, au contraire, font un usage supérieur de «F1» et «F2». Par ailleurs, les pratiques des femmes et des jeunes tendent davantage vers le pôle français que, respectivement, celles des hommes et des personnes âgées, quelle que soit leur appartenance sociale. Enfin, globalement, les locuteurs tendent d'autant plus vers ce pôle qu'ils s'adressent à des notables et sont dans un rapport de distance avec leur interlocuteur; ils tendent au contraire vers le pôle opposé lorsqu'ils s'adressent aux ruraux et sont dans un rapport de proximité avec leur interlocuteur.

32

LA PAROLE VIVE DU POITOU

Les registres et des modes
Monèmes grammaticaux Registre P P1 P exclusivement: modalités verbales, modalités nominales, fonctionnels. . .

19

Monèmes lexicaux P généralement F exceptionnellement

P2

/0 fa k 1 al. kri do kof a du: / ppsn pppl 3 aller ybe art ind lex prép lex. sub) mf pl «ilfaut qu'ils aillent chercher des bûches ce soir» p exclusivement: a. P et F coexistent un signifié modalités verbales, - deux signifiants (P et F) modalités nominales, b. lexème P chaque fois que le fonctionnels, lexème F correspondant pronoms... n'est pas connu du locuteur /0 fa klal' kri do byJ sswar va lce dir kofokl JErJ a do kof a dse / Registre F

F1

F seulement, a. généralement F + emprunts généralement de F à P, en doublet, sauf pour les modalités parfois redondants nominales et les des autres unités F pronoms personnels b. plus rarement P, en doublet, en fonction sujet: généralement redondant F et P traités en des lexèmes F doublet c. P chaque fois que le lexème F correspondant n'est pas connu du locuteur /0 fa kil JErJ do byJ va leer dir dale JErJe de byJ sswar / «ilfaut ~u'ils cherchent des bûches, va leur dire d aller chercher des bûches ce soir»

19 Les caractères gras indiquent les unités significatives spécifiquement poitevines de l'énoncé.

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F2

F exclusivement

a. généralement F b. P exceptionnellement, choisi délibérément ou parce que le lexème F correspondant est inconnu ou inexistant fErfe de bys sswar /

/ ifokilzaj
({

ilfaut qu'ils aillent chercher des bûches ce soir»
«

Ayant obtenu ces résultats, P. Encrevé s'interroge:

[Est-

il] légitime d'un point de vue théorique général, de décrire un énoncé - et à plus forte raison un mode de communication comme présentant normalement, c'est-à-dire de façon non pas marginale et contingente, mais centrale et nécessaire, une coexistence de systèmes ?»20 Selon lui, la solution tient au problème du «choix» du locuteur, donc à son comportement linguistique. Il explique21 que, si le choix du locuteur relève d'un système linguistique complet plutôt que des axes paradigmatiques ou syntagmatiques, si les locuteurs peuvent distinguer, constamment, entre plusieurs types d'usages linguistiques entre lesquels ils sont susceptibles de faire un choix, alors ces usages correspondent à des instruments de communication distincts. Mais si les énoncés ne comportent que
«

-

deux sortes d'unités de première articulation tant du point

que de leurs possibilités de combinaisons syntaxiques [...] » alors peut être posée « la présence à Foussais de deux langues ou registres, le registre P et le registre F, qui se manifestent selon quatre modes ou sous-codes, deux modes où les registres P et F ne coexistent que rarement: Pl et F2, et deux modes où les systèmes P et F sont régulièrement mêlés: P2 et Fl »22. Du fait 20 P. Encrevé, 1967, p. 45 et 47. 21 P. Encrevé, 1967, p. 45 et 47. 22 P. Encrevé, 1967, p. 47.

de vue de leur signifié et de leur signifiant

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LA PAROLE VIVE DU POITOU

que les monèmes grammaticaux de Pl appartiennent au registre P, que ceux de F2 appartiennent au registre F, chacun de ces modes sont rattachés à l'un ou à l'autre registre correspondant. Quant aux modes où coexistent des unités relevant des deux registres, leur appartenance est déterminée par l'identité P ou F des unités composant l'énoncé minimum. P. Encrevé vérifie donc ses hypothèses de départ. Les études de dialectologie traditionnelle ne décrivent qu'une partie de la réalité linguistique lorsqu'elles ne considèrent que le «patois» et le «français». Le «mélange» variable des deux registres est en fait structuré, constitue des instruments linguistiques particuliers et réguliers de la communauté et correspond à un grand nombre d'énoncés. A l'inverse, ce qu'elles considèrent comme le «patois» et le «français» sous leur forme «pure» n'est relevé que dans un minimum d'énoncés. Pour P. Encrevé, la variation linguistique qui apparaît aléatoire et imprévisible à l'analyse traditionnelle du fait de la proximité des structures des quatre modes, correspond à une «modulation» souple des deux registres. Le locuteur peut passer de l'un à l'autre registre sans que ceci soit perçu comme une rupture, comme un changement de registre. Mais, seule la mise en relation des énoncés avec les données relatives à l'interlocuteur et à la situation permettent de dégager la structure des productions linguistiques, c'est-àdire de mettre en évidence une existence de «niveaux de différenciation linguistique» correspondant à des instruments de communication. Au terme de son analyse, il considère que peut être posée l'hypothèse selon laquelle, «en situation patoisante» «la différenciation linguistique s'analyse [...] en un nombre restreint de niveaux de différenciation qui sont autant d'instruments de communication, c'est-à-dire de systèmes d'habitudes collectives linguistiquement définies »23. La « différen23 P. Encrevé, 1967, p. 182-183.

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ciation linguistique» serait donc cOITélée à la «différenciation sociale» . Il met en évidence le rapport entre la hiérarchisation sociale des différents modes et celle des groupes sociaux. Il existe selon lui un «parallélisme entre les faits sociaux et les faits linguistiques» puisqu'à une division de la communauté en quatre groupes sociaux pertinents (étrangers inclus) correspond une division des usages en quatre «modes». Selon lui, l'étendue du répertoire verbal des groupes sociaux cOITespond donc à la diversité des autres groupes contactés. Les ruraux emploient peu F2 parce qu'ils ont peu d'occasions de s'adresser au groupe avec lequel il convient de le faire. Cependant, le nombre de ces instruments de communication n'est pas exigé par les besoins des membres de la communauté linguistique. Il est motivé par des facteurs «psycho-sociologiques ». «Le paysan, dit-il, peut de cette manière, parler à la fois, si l'on peut dire, sa langue et celle des autres, conserver une marque distinctive de son identité et se faire entendre de locuteurs d'identités différentes». Par ailleurs, le bilinguisme dialectal à Foussais est orienté, tel que le montre la comparaison des pratiques des différentes générations, vers un unique pôle d'attraction, à savoir le registre F, et donc F2. Le passage de Pl à F2 s'effectue par l'introduction d'unités F de plus en plus nombreuses qui viennent remplacer progressivement les unités P cOITespondantes, de telle façon à les repousser entièrement en F2. Mais cette progression s'accompagne d'une recombinaison des unités en quatre niveaux structurés de différenciation. Les unités du registre P qui demeurent le plus longtemps sont les plus fréquentes, à savoir les «pronoms personnels et les articles». Les unités de F que comporte Pl sont équivalentes aux unités de P. En P2, ce sont les lexèmes F qui s'ajoutent mais n'excluent pas les lexèmes P, contrairement à ce qui se produit pour Fl. En Fl, le registre P intervient aussi sous forme d'unités grammaticales n'ex-

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LA PAROLE VIVE DU POITOU

En F2 les unités de F toutes les unités P. Enfin, il propose la typologie suivante: soient L = lexème; G = monème grammatical; 1 = registre P; 2 = registre F. Quatre combinaisons sont présentées relevant de trois types formels: Gl + Ll ou G2 + L2; Gl + Ll + L2; Gl + G2 + L2. On reconnaîtra dans l'ordre Pl, F2, Pl et F1. Et il considère que toute situation patoisante est susceptible d'être décrite suivant un tel modèle de «modulation des registres en plusieurs modes définissables en formules de ce genre». Il remarque qu'une situation de bilinguisme dialectal peut être monopolaire ou bipolaire. Elle se caractérise par la coexistence de deux «répertoires apparentés utilisés dans des combinaisons définies et régulières, en nombre à préciser pour chaque cas, qui fonctionnent comme des instruments de communication »24, En cette fin des années soixante, P. Encrevé synthétise de façon remarquable les enseignements qu'il tire des travaux de la sociolinguistique naissante, même s'il ne fait pas toujours référence à ceux d'entre eux qui ont ouvert de plus importantes directions de travail. Portant un regard critique sur les descriptions faites des «situations patoisantes», il innove en reposant le problème dans le cadre de la théorie sociolinguistique fonctionnaliste. Gérard Balesme, concluant l'article par lequel il présente les résultats de la thèse de P. Encrevé, dit de celle-ci qu'elle est «un ouvrage fondamental qui inaugure en France la voie variationniste telle qu'il (P. Encrevé) l'apprécie lui-même dans l'œuvre de Labov». Cet ouvrage est encore, selon lui, novateur et moderne du fait qu'il envisage le rapport du locuteur à sa langue selon une démarche qui s'ap-

eluant pas les unités P équivalentes. grammaticales ou lexicales remplacent

proche des travaux de P. Bourdieu quant à « l'analyse des champs symboliques »25. Il remarque également que les tra24 P. Encrevé, 1967, p. 185-186. 25 G. Balesme, 1983, p. 43.

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vaux se développent dans cette voie et considère que «pour qui pense avec Bourdieu que "les structures mentales sont des structures intériorisées ", les interférences entre études sociales et études linguistiques doivent, dans le prolongement de la thèse sur Foussais, s'étendre vers les champs nouveaux du marché linguistique, de la compétence élargie, de l'acceptabilité, de la censure, de l'artefact produit par le seul fait de poser des questions, etc. »26. Il suggère le passage de l'analyse à la quantification des données et engage à travailler à la suite de P. Encrevé sur le changement linguistique en rapport avec les changements sociaux qui bouleversent la société rurale, son comportement social et son comportement linguistique. Il considère néanmoins qu'«aux typologies s'oppose la notion de continuum» et que celle-ci, indiquant l'existence d'une zone intermédiaire entre deux variétés linguistiques coexistant en situation diglossique correspond à la situation linguistique de Foussais décrite par P. Encrevé en 1967. Il ne justifie cependant pas cette dernière affirmation. Au regard de l'état des recherches en cette fin des années soixante, l'étude de P. Encrevé constitue une référence fondamentale sur l'étude de situations de contact entre langue officielle et langue locale. La méthodologie d'analyse des usages proposée n'a cependant pas donné lieu aux applications qu'elle méritait. Qu'elle n'ait jamais été publiée a sans doute largement contribué à cet état de fait. Novatrice en 1967, cette étude l'est encore aujourd'hui, car le principe de description et d'analyse de la situation linguistique peut être pris en considération lors d'une étude sociolinguistique réalisée vingt-six années plus tard. L'intérêt de cette approche paraîtra plus clairement au terme de ce livre mais il est d'emblée sensible en regard de l'état actuel de la recherche. 26 G. Balesme, 1983, p. 44.et 46.

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3. La question

LA PAROLE VIVE DU POITOU

patoisante

aujourd'hui

Comment se pose aujourd'hui «la question patoisante» ? Depuis la fin des années soixante, de nombreux travaux se sont portés, d'une façon ou d'une autre, sur l'aspect social du langage et ont apporté des outils théoriques et méthodologiques nouveaux permettant, directement ou indirectement, l'étude de situations de contact entre langue officielle et langue locale. Certains se sont intéressés au contact de langues et notamment aux situations de coexistence de langues de statut social inégal ou, en d'autres termes, de domination d'une langue par une autre, telles que les situations linguistiques régionales françaises, mais aussi les situations créolophones. Ils examinent l'évolution des situations linguistiques considérées, en dégagent parfois les processus internes et, fréquemment, les détenninants externes au niveau général de la société. Ils tiennent compte de l'influence des représentations sociales, en partie linguistique, des locuteurs sur la dynamique de la situation linguistique. Réalisés dans des perspectives quantitatives ou qualitatives, ces travaux prennent peu en compte la façon dont le conflit intercuIturel caractérisant de telles situations se reflète dans les interactions face à face. Certains d'entre eux s'intéressent parÜculièrement à décrire les phénomènes de remplacement d'une languc par une autre, ou shift. La mort des langues constitue notamment un champ d'étude systématique depuis les années soixante-dix. Ils caractérisent parfois les situations linguistiques étudiées en employant les concepts de diglossie et de bilinguisme selon leur définition première ou en leur apportant des modifications. Ils ont ainsi fait évoluer certains concepts descriptifs et en ont fait émerger d'autres. Le concept de diglossie, en particulier, a continué, en sc diffusant, à faire l'objet de critiques et à subir des aménagcments auxquels les créolistcs et les hispanistes ont activement participé. Notamment, le critère de stabilité de la situation diglossiql1c propre à la définition canonique de Ferguson a

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souvent été mis en question. De nombreux travaux, dans les domaines d'études les plus divers, se sont attachés à mettre en évidence la dynamique des situations diglossiques et ses déterminants externes mais aussi internes. Ils ont montré qu'une situation diglossique, au sens le plus large du terme, pouvait évoluer vers un mouvement de convergence des variétés linguistiques, celles-ci tendant alors à s'unifier, ou vers l'avancée et parfois le remplacement de l'une par l'autre ( «shift» ), ou pouvait parfois se caractériser par le maintien des deux variétés. L'organisation sociale et l'évolution de mouvements sociaux, ainsi que les fonctions et valeurs sociales et symboliques des variétés linguistiques dans des contextes particuliers sont apparus clairement comme déterminants dans ces mouvements. Concernant le champ des études créoles, les recherches portent sur des sociétés qui présentent généralement une coexistence de systèmes linguistiques de fonction et de statut social différents et complémentaires. Les créolistes reprochent souvent au modèle théorique de la diglossie son caractère binariste, qui exclut l'existence de formes intermédiaires, non codifiées et instables, entre les deux pôles, c'est-à-dire les deux variétés linguistiques extrêmes. Ils ont en effet mis en évidence dans certaines situations créolophones une zone intermédiaire reliant les deux variétés linguistiques coexistantes, par laquelle on pourrait passer progressivement de l'une à l'autre, zone désignée dès 1934 par John Reinecke et Aiko Tokimasa27 comme un «continuum linguistique». Cependant cette notion de continuum linguistique ne sera pratiquement remise à jour qu'à la fin des années soixante avec Beryl Bailey28, David Decamp (1971) puis Derek Bicker27 1. Reinecke,A. Tokimasa, 1934, The EnglÙh Dialect ofHawai, American Speech, p. 48-58 et p. 122-131. 28 B. Bailey, 1966, Jamaican Creole Syntax, Cambridge University Press.

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LA PAROLE VIVE DU POITOU

ton29. Selon la «Life Cycle Theory» élaborée par Robert Archibal Hall, sur laquelle s'appuient de nombreux travaux, «la diglossie caractériserait le moment où le créole et le standard européen dont il dérive seraient les plus éloignés l'un de l'autre, cet éloignement renvoyant à une séparation sociale entre la caste des maîtres et la masse des esclaves, le continuum apparaîtrait alors au moment historique où la population de toute une ancienne colonie repenserait ses rapports internes, abandonnerait ses antiques clivages et tendrait à se fondre en une entité de rang supérieur, la nation »30. D. Decamp va ajouter une phase au cycle de vie des créoles, la Ildécréolisation». Elle suivrait les phases de pidginisation et de créolisation correspondant respectivement à l'élaboration d'une langue composite simplifiée, un pidgin, et à la complexification de ce pidgin devenu langue première. Elle se caractériserait par le fait que le créole tendrait à accorder de plus en plus de place aux unités de la langue standard à partir duquel il a été conçu. D. Decamp considère ainsi que la situation jamaïcaine est caractérisée par l'existence d'une «post creole speech community» et qu'elle présente un continuum de discours. Celui-ci correspond au fait qu'entre deux échantillons de discours différents, il en existe toujours un troisième, complémentaire, de telle sorte que le système ne puisse être défini en un nombre fini de dialectes sociaux discontinus31. Chaque membre de la communauté linguistique pourrait maîtriser une partie du continuum, dont l'importance dépendrait de celle des réseaux sociaux qui lui sont propres. L'acceptation par les chercheurs de la notion de continuum ainsi que sa diffusion ne seront réellement provoquées, selon L. F. Prudent, qu'en 1973 par l'article de D. Bickerton. En ef29 D. Bickerton, 1973, The Nature of a Creole Continuum, Langage, volume 49, n° 3. 30 L. F. Prudent, 1980, p. 204. 31 J. Gannadi, 1981, p. 144-145.

UNE ÉTUDE SOCIOLINGUISTIQUE

EN MILIEU RURAL

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fet, ce dernier auteur reprend le modèle du continuum et distingue trois lectes : «l'acrolecte », correspondant à la variété « haute» dans le modèle diglossique, le «basilecte» à la vari été «basse» et le «mésolecte» serait la zone intermédiaire. Celui-ci, écrit R. Chaudenson, présente «des variantes acrolectales et basilectales et, sur certains points, des conflits de

règles» amenant les locuteurs à « user alternativement

des

unes et des autres »32. L'analyse implicationnelle pratiquée notamment par D. Decamp et D. Bickerton, dès la seconde moitié des années soixante, cherchera à montrer que les variantes linguistiques qui paraissent aléatoires, sont en fait ordonnées les unes par rapport aux autres puisqu'elles «s'impliquent» mutuellement. Si cette analyse présente le grand intérêt de permettre de positionner les idiolectes des membres de la communauté sur le continuum sans avoir préalablement défini des catégories de population sur la base de critères socioculturels et économiques, autrement dit de partir des faits sociaux pour aller vers les faits linguistiques, son succès ne rencontrera pas l'unanimité des chercheurs. Les critiques qui lui sont adressées concernent essentiellement le fait qu'elle ne puisse être appliquée que lorsqu'un nombre de variables linguistiques restreint est pris en compte. En effet, les règles obtenues s'invalident quand celui-ci augmente. Pour certains, tels que Wolfgang Klein (1989), l'analyse implicationnelle n'en est encore qu'« au stade de l'expérimentation ». La distance que prendront les défenseurs de cette analyse que sont Decamp et Bickerton ne laissera pas d'être remarquée. Selon R. Chaudenson, une situation de continuum linguistique est caractérisée par le fait que les variétés linguistiques constituant les deux pôles ont en commun un grand nombre d'unités de type phonologique, grammatical et lexical et que les variables sont porteuses de valeurs sociologiques f't ont 32 R. Chaudenson, 1978, p. 18.

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