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La percheaude

De
222 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 236
EAN13 : 9782296334830
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LA PERCHEAUDE

Du mêlne auteur

aux éditions du Pré-aux-Clercs Gustave Flourens, le cflevalier rouge

aux éditions L'Harmattan Les mots pour l'écrire collection « Sémantiques»

œ f,C)

@ L'Harmattan, Paris et Montréal,

1997 -ISBN:

2-7384-5106-3

Michel Rebondy

LA PERCHEAUDE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 PARIS. FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques
MONTRÉAL

(Qc) . CANADA H2Y lK9

à Marie-Jeanne, mes raclnes

AVERTISSEMENT VENU de "leS souvenirs d'Anjou mots que le dictionnaire n'a pas retenus. Si vous n'êtes pas comme moi du bord de la Loire, il faut que je vous dise que la bourne du passeur est une longue perche en bois qu'il plante dans le fond de l'eau et sur laquelle il pousse en marchant pour faire avancer son bateau. On ne prend les rames que pour les grandes crues, quand la bourne devient trop courte. Le sentineau, c'est le vivier a"lénagé à l'arrière dans le volume du bateau, et dont le couvercle sert de siège pour les passagers et les pêcheurs à la ligne. Les pêcheurs professionnels, ceux qui pêchent l'alose ou la lamproie, s'installent sur d'autres barques, imposantes, qu'on appelle des tones. Il faut que je vous dise aussi que chez nous on ne dit pal; les saules, mais les étallsses. Les tiges qu'on coupe tous les ans sur leurs grosses têtes toutes cabossées, à force, servent à tresser les paniers dans des ar"latures de rloisetier. Ce SOllt eux qui se renversent le mieux dans l'eau quand lef/euve est en crue, et que tout ce qu'il touche joue à tête-bêche. .Je ne suis pas certain de l'ortflograpfle de la bouère. Je ne l'ai jamais vue écrite. Maisje sais qu'elle est CO"l"le urie petite "lare d'eau verte laissée dans le sable quand la Loire se retire pour mettre au soleil les grandes grèves de l'été. Il Y reste toujours quelTL M'EST

1 quelques

ques poissons

qui s y SOTlt laissé enfermer.

En géné-

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ral, la bouère est entourée de buissons, de pousses de peupliers par exemple: c'est ça les bouillées. Voilàpour l'eau. Pour le coteau, enface,je veux dire de l'autre côté de la route, il y a les pérayeurs, les ouvriers mineurs qui ont creusé le tuffeau pour sortir la pierre àfaire les "laisorts blarlc/les tout au long de l'eau, et laisser la place aux cfta"lpignons et aux vins mousseux. Et si j'en crois ce qu'on m'en a dit, ça n'était pas Ull lnétier à rousiner, c'est-à-dire àfaire beaucoup de bruit pour pas beaucoup d'efficacité. Hormis le 14 JOuillet,ortfait deux grandes fêtes au village, chaque année: la kermesse paroissiale, pour donner de l'argertt à l'école libre des filles; et l'assenlblée, la fête laïque, celle qui ramèrte tout le long du bourg les "tanèges de chevaux de bois et les
startds forairts où ort a le droit de s'offrir, une fois par art, du rlougat et des sucres d'orge. .Ie "le rappelle une chanson: Voici la Séunt-Jeê"Ul, la belle jOllmée

Où les amoureux vont à l'assemblée. Allons joli cœur, la lune est levée. Sin,on, les homrnes, le dimanche, ont leurs jeux de boules de fort, le laïc et le calotin, bien sûr. C'est là aussi qu'on va baiser une fillette, ce qui veut dire partager entre copains le contenu d'urte demi-bouteille de vin, rouge ou blartc, une chopine autrement (lit. Et gare à celui qui, darts ces moments-là, se perInettrait de trop asticoter son voisin, c'est-à-dire de leprovoquer au-(lelà du supportable. Voilà. Maintenant nous pouvons aller. M.R.

'AI RETROUVÉ, au bord de l'eau, Joseph Gatineau. Son dos m'était familier. Mais son regard m'a touché, comme une injustice. Au Rendez-vous des Mariniers, son ancien café, son enseigne avait été repeinte aufluo, et il ne le supportait pas. fi refusait même d'y entrer, y baiser unefillette, comme autrefois. Des étrangers au village étaient venus, lui avaient acheté ses murs, pour en faire une boutique à tout vendre, où le petit vin de pays s'est reculé pour faire place aux cannettes de bière et de coca-cola. Mon village étranger n'avait plus besoin de moi. J:y étais passé pour raviver quelques odeurs, quelques images auxquelles je tiens. Je ne voulais pas m'arrêter. Mais la Loire... Au bas de la cale, j'ai tout de suite tout reconnu, la frange de cristal frémissante ourlant les cailloux et les herbes, les caresses sourdes des bateaux plats arrimés côte à côte comme des .grospoissons familiers, la chaîne au bec, et surtout la grande respiration grise, le souffle murmurant depuis la berge de Saint-Martin... n a fallu que je m'assoie aussi. Monsieur Gatineau, Joseph, deux hirondelles se poursuivant... Je me suis présenté. Quelques silences plus tard, c'est lui qui m'a demandé des nouvelles. Et je me rappelle seulement que je l'écoutais. Il me parlait de plus loin encore que ce temps que nous avions peut-être partagé, et dont il essayait de reconstituer, pour lui-

J

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même, les images tremblées qu'il scrutait avec entêteIhent dans les clapotis du fleuve à ses pieds: - Imagine la Loire claire par-dessus la vase. Les culs d'grève, tu les voyais. Cette femme-là, elle nous a tous laissés au fond. Une drôle d'histoire. A mesure qu'il me racontait, il me parlait aussi de moi. Cette femme-là, comme il disait, était bien au-delà de mes souvenirs, qu'elle provoquait pourtant, jusqu'à me faire douter d'avoir été là. Qu'est-ce que j'avais pu garder de ma mémoire d'enfant? A sept ans, on n'a pas encore besoin de se souvenir. J'étais là, je n'y étais pas, c'est autre chose que j'avais vécu, et le vieux bistrot qui parlait pour lui m'apprenait exactement mes sept ans que je reconnaissais, comme le maître d'école quand il me disait la fable du loup et de l'agneau, et que je reconnaissais exactement le bord de l'eau où l'agneau venait boire. J'ai peut-être tout de même été un des acteurs de cette drôle d'histoire. Je vais, parmi des voix, des silhouettes, je trouve des odeurs, des crissements de mousse et des éclats de silex, des raclements d'outils, des taches d'encre.

J' aI sept

.

.' ans. L'histolTe, c est une hypo these.

,

B

ONJOUR, disait-il. - Bonjour, disait-elle. - Ç'a-t-il été comme il fallait? demandait-il. - Mais oui, le rassllrait-elle, ç'a été comme il fallait. - Vous prendrez bien quelque chose?... Quand elle était entrée dans la salle des Mariniers, le silence avait basculé autour d'eux. Armand Réthoré, qlu était là lui allssi, s'était même demandé ce qll'il pouvait y avoir de changé dans le café, qu'ils , ,. n auraIent pas remarque avant. - VOIISavez besoin de quelque chose? avait demandé Joseph. Et tout de suite elle était venue. Elle s'était mise en mouvemel1t, plutôt, comme une pl10tograI)hie s'animant tout d'un coup. Une jupe longue, à larges fleurs violettes et roses, des grands cheveux très noirs, très libres, un maillot blanc léger, des yeux verts, 011bleus, des yeux qui traversent, la peall comme une coulée de miel, un ample collier de métal et de pierres balancé roulant sur les seins, un sourire... Ils n'avaient pas eu le temps de comprendre comment ils s'étaient effacés pour lui donner le passage. C'était un dimanche matin, all début de l'été. Quand il l'avait aperçue, elle était déjà sur la place, avec les trois enfants.

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- Je me suis dit qu'elle n'était pas arrivée par le premier car, parce que je l'aurais remarquée en ollvrant mes volets; et que, si elle attendait le suivant, elle avait bien du temps devant elle. Et puis la cloche avait sonné la fin de la messe, et le Rendez-vous des Mariniers s'était vite rempli, comme à l'accoutllmée. Le malaise qu'il avait d'abord senti s'était bientôt dissipé, il avait cru qu'elle le regardait, comme si elle l'attendait. Mais il ne la connaissait pas dll tout, elle ne pouvait pas être là I)our lui. Volontiers ou non, assez d'occupation lui avait tôt fait oublier la place, et, bien sûr, il n'avait plus songé à cette femme dont, du reste, personne n'avait parlé. Avec le temps, c'était ce qui paraissait le plus difficile à comprendre. Là où elle se tenait, on ne pouvait pourtant guère éviter de la voir. Enfin, les derniers joueurs de belote venaient de rel)artir, il était donc environ deux heures. Et c'est Armand Réthoré qui avait osé ce que, sûrement, tout le monde avait retenu. Le maréchal-ferrant s'en allait presque toujours après les autres, personne ne l'attendait à la maison. Sur le point de quitter le café, il s'était ravisé, avait demandé encore un CHnon,et, tOllt en regar(lant son verre:
C'est qtri cette femme?

Laquelle? Sur la place, là devant. - Pourquoi je la connaîtrais? Surpris I)ar le ton, Réthoré avait pris une gorgée (levin, s'était donné le temps de la mâcher, avant de l'avaler. Puis il avait repris: - C'est pas une fille de l)ar ici. Elle a un air, de loin.

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Comme une musique de chevaux de bois avait tourné dans le café. fis l'avaient entendue. Tellement qlle JoseI)h s'était versé un canon à lui aussi, et qu'en l)osant leurs verres ils s'étaient regardés, tous les deux, comme compères qlll s'arrêtent au retour d'un voyage. En bord de Loire saumuroise on est plus d'avant-hier que de tout à l'heure. Même le f1euve, quand il, déborde, sait prendre son allure. On est tou. JOurs prevenu. - Elle attend. Les enfants s'étaient assis, comme chez eux, pour une partie d'osselets qlli paraissait pouvoir durer jusqu'à la fin du monde. Armand s'en allait, Joseph l'avait accompagné sur le seuil. Alors, comme si ç'avait été le signal qu'elle attendait la femme s'était baissée pour empoigner à ses pieds un grand cabas. - Vous avez besoin de quelque chose? avait demandé Joseph, pour dire. Dans la pénombre de la salle s'était coulée comme une odeur d'herbes amères. TIsl'avaient suivie, gauchement, ne devinant pas bien ce qui convenait. Elle était restée debout. Simplement, elle avait reposé son cabas, et leur faisait face, les mains joil1tes sur le ventre. Une 11lmière. Un silence, surtOllt. Les derniers enroulements de fumées achevaient de.s'effilocher, comme un coup de gomme en travers, entre la porte et le zinc humide. Elle émergeait à moitié d'Ill paravent de soleil brouillé qui menait sa danse mourante autour d'elle. Parce qll'il était chez lui, malgré tout, Joseph réussit à répondre au regard vert : C'est qu'on n'a pas l'habitude.

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Il avait voulu simplement lui demander si elle avait soif, mais le pétillement d'étincelles qui la noyait à demi effaçait aussi le plancher et les tables... - Cela ne fait rien, avaient dit les yeux bleus. On trouve toujours. vous conviendra-t-il? Au village, on , - Mais ça", . .
]1a tOll)OllrSete qu entre SOl.

- Ce n'est pas qtle cela me convienne, disaient les sei]1smOlllés de blanc. C'est qtl'il va falloir que vous (lom1Îez de la place.
- Ça en prend beaucoup? demandait Joseph. - Ça en prend, disaient les cheveux noirs. - Alors, on va chercher. - Eh bien., vous voyez! disaient les mains très longues en se tendant vers lui. Il s'approcha, comme s'il en voyait un autre faire ses gestes, s'enfonça dans la vague brillante qui s'agita follement à sa plongée, la rejoignit sur l'autre Lord.,prit les mains, fraiches, dans les siennes, d'un coin de mer, de pIllSloin encore, elle.,Hélène... - Bonjour, disait-il. - Bonjollr,disait-elle. - Ç'a-t-il été comme il fallait? demandait-il. - Mais OllÎ,le rassllrait-elle, ç'a été comme il fallait. - Alors.,c'est l)on, sOllriait-il. - C'est bon, souriait-elle. - Vousprendrez bien qtlelque chose?

- Oui.
Elle avait répondu cela très vite., très enjouée sou(Iain, presqlle gamine, en se détournant pour écarter lIDe chaise et s"asseoir vivement à une table.

I VOUS ALLIEZ faire lIn tour par ce flanc de Loire où je l'ai connu, VOlIS trolIveriez peut-être encore qllelques racines, avec un peu d'imagination, qlIelqlles lieux plantés de mon village: le tas de fagots dlI bOlÙ[mger à l'angle de la rllelle, la grande COlIrdu charron, noire de fell et d'eall rouillée, les deux marches de l'épicerie où Madame Baudriller s'installait à la sortie de l'école, sa boîte à bOlÙes de gomme SlIr les genoux, les pavés llIisants de la I)ompe à contrebas de la route, le })ré en berge où nous jouions aux soldats entre les pommiers, le ruisseau grolIillant d'écrevisses, la trace chaque année (lu mal1ège de chevallX de l)ois contre le monument alIX morts, ceux de la première guerre... en effaçant les alltres, cellX de la nouvelle dernière, qui n'étaient I)as encore P arven us. .. Mais les sonneries d'enclllffie? Les Jlurlements de cochon derrière le mur du boucher, les mialÙements de scie électrique soufflant des bOllffées de scillre au sellil dll tonnelier, et les clipe-clapots des sabots dll vieux Retailleau sa houe sur l'épaule? Et la tromI)ette du marchand de Caïffa ? Nous avons eu, depuis, d'autres rasades, d'el1clume et de bnlits de pas. Je me SOllvienstout de même (l'lIn soldat. Les Allemands, les Boches comme 110llSdisions, avaient gagné la guerre, la colonne raclait la nIe du bourg, de la route d'Angers

S

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vers Saumur; il faisait 101lTd, ela sentait le cuir et la c sueur, une odeur, inconnue de nous, d'hommes fatigtlés, de vainquellrs sans sourires, cheminant sans rien dire à travers le village muet. Ceux-là que nous devions haïr sont passés devant chez nOllS, contre le tlellve. Le soldat a qtritté son rang, s'est avancé vers nOllS, sans rien dire a p01Issé le portail de la cour, pOlIr emplir son bidon d'eau fraîche à notre pompe. Plus tard, de SallmllT vers Angers, d'autres soldats, CJlIe 11011Sevions aimer, sont passés aussi, au milieu d (les bravos et des rires, en mâchant du chewing-gum et du chocolat allIait. Entre les deux balades comme des crochets de parenthèse, nous avons appris des mots nouveallX. Pourtant, c'était hier. Dans les trous d'eau sur la grève, alItollT des racines de l'île, j'ai pêché les boërs, ces petits poissons plats, larges d'une demi-paume, llabillés de vert et de blelI d'arc-en-ciel. Parmi les ablettes blanches et les goujons gris, les boërs éclataient de cOlùellrs, comme des bohémiens. Comme eux aussi ils étaient dangereux. Gare à la main trop cOl1fiante ! LelIrs nageoires acérées avaient tôt fait de llli conseiller plus d'attention. Je me rappelle. Une partie de pêche aux gardons, juste en l)as de la cale. Je viens de ferrer une prise. Attention, c'est lIne percheaude ! Trop tard. Au moment où je l'ai empoignée sans égard la percheallde m'a planté ses griffes dorsales dans la
pallffie.
.

- Si tu y vas n'importe comment, elle te brûle, l)ien sûr. Mets-toi dlills le sens du courant, comme elle est, tu la sentiras tOlIte douce. C'était vrai.

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Je la retiens, sa nageoire repliée, allongée contre les points de feu sous ma peau. Elle essaye de se glisser. J'ai peur. Je devine que la moindre maladresse serait l'occasion d'llne nouvelle décharge. Tout le bras me fait mal. Elle palpite dans mes doigts, sa bOllche figée dans lm bâillement raide pour un appel interminable, son œil exorbité comme un clou bordé de SHllg.Elle attend. Elle est helle. Nous sommes en danger 1'1111ar l'alltre.Mais COlllment nous arrap cherall piège? Sinon en ouvrant les doigts.

'ÉTAIT BEAU de la voir faire les gestes de tOllt le monde alltrement qtle tout le monde. C'était dérangeant aussi. Hélène était tombée chez nous comme un caillou dans line flaque. Les ronds avaient vite couru du point de cllute buter contre les berges. Mais ils avaient mis de la mauvaise volonté à revenir. Qlland un village est tellement arrimé à son bord depllls tant d'années, la mOllldre vagtle un peu nouvelle fait grincer les chaînes. Le troll ne s'était pas bien refermé.

C

La preInière secousse ébranla de I)rès Camille Leroy, le passeur. Ce jOllr-là, elle avait demandé à passer la Loire, pOlir prendre le train à Saint-Martin, elle avait à flûre en ville. Elle s'était assise, sagement, à l'arrière dll bateau sur la planche pour les passagers. Il faisait beall, et chaud. Et le passeur avait bientôt perçll comIne un agacement qui lm montait aux jmnbes. Si près (-lel'effort qu'il devait fournir pour l)eser (le tOllt son poids sur sa bourne, afin de maintenir le bateall dans le fort du fleuve, elle paraissait presqlle trop légère! Sa robe (Ill' elle avait large ouverte sur ses épartles, à I)eine serrée par une cordelette vagtlement nOllée à la taille, semblait à peine la toucher. Plus ils s'arrachaient à la rive, et plus il se découvrait responsable de quelqlle chose de fragile,

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de précieux aussi. Jamais il n'avait senti sa bourne si douce de bois, si fr aîche. Sans qu'il s'en rendît compte d'abord il avait, même, bien accourci ses allées et venlles, à c}laq~ueretour laissant deux bons pas entre elle et lui, pOlITconserver sa distance. fis se taisaient tous dellx. On ne parle pas sur l'eau. De toute façon il avait à faire. Elle aussi. Une main dans le COllr~mtqtli lui mettait aux doigts des anneaux de cristal grollillant à chaque poussée, le visage enfiévré par la grande lumière blanche soufflée par le fleuve, elle s'était livrée toute à la musique du passage. Camille était un bon musicien, il le sayait. Chaque lliver la crue bougeait les fonds, mais il savait les retrollver, crellX à creux. Et au grand beau temps revenu, la Loire se refaisait consentante. Ce qu'elle entendait là, les yeux fermés comme elle était pour écouter à l'aise, c'était la chanson de l'année, celle qtl'il avait réglée, encore une fois... un raclement qui vibre tOllt dlllong, sOllrd et doux, il s'est redressé, regagne l'avant en remontant la bourne qui caresse le flanc de bois mouillé, et ça bourdonne dans son bras qll'elle a posé près d'elle, tout emperlé de nnettes d'eall ; quelqllefois sonne un coup léger, le sabot de fer taillé en épiell a touché en passant la bague de l'aIll1eau de rame; un clappement soyeux, la pointe vieIlt cIe I)ercer la surface, le bois file à l'oblique, cherclle Ie fond de sable; des pas qui pèsent, qui emportent, il s'est arc-bouté, appuyé à son arbre lisse comme lm paysan à ses mancherons, il revient, tous les mllscles tendus, prêt à rattraper la moindre rebuffade, trois, qllatre, cinq pas, un très COlmsilence, et ça repart, le raclement creuse à nouveall dans son bras penc]lé vers l'eau, roulant doux