La phrase averbale en français

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Cet ouvrage se propose d'étudier la phrase averbale en français et de montrer en quoi elle constitue bien une phrase complète, au même titre que la phrase verbale. L'étude détaillée de quelques exemples permet de se rendre compte de la richesse énonciative de ce type de structure.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296394032
Nombre de pages : 352
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LA PHRASE AVERBALE EN FRANÇAIS

Collection Langue & Parole
Recherches en Sciences du Langage dirigée par Henri Boyer

La collection Langue & Parole se donne pour objectif la publication de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine: descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles.

1999 ISBN: 2-7384-8162-0

@ L'Harmattan,

Florence Lefeuvre

LA PHRASE AVERBALE EN FRANÇAIS

Préface de Pierre Le Goffic

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Je dédie ce livre à mon grand-père, Auguste Lefeuvre. Je remercie, pour leur soutien et leur lecture critique, Pierre Le Goffic, Michèle Noailly, Mary-Annick Morel et Nathalie Fournier.

SOMMAIRE

Préface (de PieITeLe Goffic) Introducti on Première partie: Les problèmes théoriques Chapitre 1 : La définition de la phrase averbale Chapitre 2: Les caractéristiques de la phrase averbale Deuxième partie: Les phrases averbales à deux termes Chapitre 3 : La phrase nominale à deux termes Chapitre 4: Les phrases prépositionnelles et adverbiales à deux termes. ... ... Troisième partie: Les phrases averbales à un terme Chapitre 5 : La phrase averbale à sujet implicite Chapitre 6 : La phrase averbale sans sujet. Conclusion Annexe: liste des exemples détaillés Bibliographie Index Table des matières

7 .11 23 25 83 143 145 195 227 229 275 .319 321 327 .341 347

PRÉFACE
de Pierre Le Goffic

Drôle d'affaire, à vrai dire, que cette « phrase nominale» ou (comme préfère dire Florence Lefeuvre, à juste titre) « phrase averbale »! Comment! Il existe des moyens de se passer de verbe? On peut faire de vraies phrases, qui disent bel et bien quelque chose sur le monde, sans le sacro-saint indicatif, qui, par lettres patentes, est seul habilité à dire ce qui est? Et pas seulement dans les langues d'Arcado-Poldévie septentrionale (dans lesquelles il existe de surcroît, comme chacun sait, des nasales glottalisées bi-éjectives impossibles à prononcer), ou dans les restes d'inscriptions illisibles, sur quelques tessons dispersés d'un idiome disparu qui peut-être n'aurait pas su transcrire son verbe être? En français même? et pas seulement dans Stationnement interdit, ou dans ce que je laisse échapper quand je suis un peu énervé ou excité (pardonnez-moi !), pas seulement chez Queneau ou Daniel Pennac, mais dans une prose très comme il faut, chez Flaubert, chez Maupassant, chez Mauriac, chez Bernanos? dans notre quotidien du jour? Mais alors, ... Mais alors, comment expliquer la tranquille indifférence générale des linguistes, qui continuent à peaufiner paisiblement leur ènième mouture de «P > GN + GV », chacun dans son coin, sans avoir l'air de se douter que le « GV » peut être sans V ? Il faut faire quelque chose d'urgence, il faut leur
dire. Ou plutôt, allez, ne jouons pas, il faut leur rappeler, car ils savent

- mais

au fond, c'est plutôt une circonstance aggravante! Car en fait il s'est toujours trouvé des linguistes - et non des moindres: des Hjelmselv, des Benveniste pour rappeler l'existence et l'importance de la phrase sans verbe. Mais peine perdue! autant vanter les mérites d'un tournedos Rossini devant un congrès de végétariens! Puisqu'on vous dit que c'est du GV qu'il s'agit, n'insistez pas, il n'y a rien à voir! Quant aux grammaires, elles se font toutes petites, plutôt

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discrètes ou allusives, profil bas sur la question; rares sont celles qui osent un chapitre (même modeste) sur cette question embarrassante.

Alors, il fallait faire quelque chose. Rorence Lefeuvre s'y est attaquée, et elle a mené une enquête serrée: - D'abord, établir clairement la nature de ce qu'on cherche: la question centrale étant de bien définir d'abord ce que c'est qu'une « phrase », et ensuite ce que c'est qu'une phrase sans verbe: on voit que... Mais lisez plutôt sa première partie! - Ensuite, réunir en quantité suffisante des témoignages probants. Mais attention, le terrain est délicat, et les faux témoins abondent: tous ces énoncés incomplets, elliptiques, tronqués, d'apostrophe, de reprise, ... risqueraient bien de passer pour de vraies «phrases sans verbe», et le poisson se retrouverait noyé. On voit bien la manœuvre: en somme, quand il n'y a pas de verbe, ce serait simplement parce qu'on est un peu pressé, ou parce que, de vous à moi, vous n'allez pas m'obliger à répéter le verbe. Que non! La vraie« phrase sans verbe» existe, mais méfiez-vous des imitations! - Puis, trier et organiser tous ces exemples, les problématiser : phrases à deux termes comme Heureux les pauvres ou À chacun sa vérité, phrases à un terme comme Inutile! ou Pas un bruit, phrases attributives, locatives, existentielles, phrases à sujet explicite ou implicite, phrases sans sujet, ..., c'est un panorama riche, construit, détaillé, que Rorence Lefeuvre nous offre, orné d'exemples puisés à bonne source, de Mérimée à Daudet, de Feydeau à Cocteau, ... Bien sûr, les cas ambigus, les cas limites sont légion; les problèmes foisonnent: pour n'en citer que quelques-uns: - y a-t-il toujours nécessairement un terme qui réponde à la définition (s'il en existe une !) du « sujet », ou, pour dire autrement, qui présente le faisceau de propriétés généralement associées au sujet? Le terme de départ est-il plutôt un « sujet» ou un « thème» ? S'agit-il par exemple d'un sujet ou d'un thème dans Merveilleux, toutes ces roses? - quels peuvent être les termes prédicatifs autres que le verbe? La phrase qu'une tradition classicisante (pour laquelle le nom englobe le nomen substantivum et le nomen adjectivum ) appelle «nominale », comme Bienheureux les pauvres, est plutôt pour nous « adjectivale»... ; et inutile de chercher le nom dans À vous de jouer!, il n'yen a pas! - la phrase averbale se limite-t-elle strictement à l'expression des relations qui peuvent par ailleurs être exprimées par le verbe être? - pourquoi peut-on dire Personne. Pas un bruit. Mais non *Quelqu'un. *Du bruit. ? Pourquoi Difficile de faire autrement! mais non *Facile de faire autrement! ?

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Sur toutes ces questions, Rorence Lefeuvre apporte des données, des réflexions. Sans doute la phrase sans verbe conserve-t-elle encore quelques mystères, mais le travail qu'elle a accompli nous permet d'y voir plus clair et de donner à la phrase sans verbe sa véritable dimension: celle d'un problème crucial en syntaxe. Les contours du phénomène apparaissent, les problèmes fondamentaux sont posés, l'enquête est bien lancée! Ceux qui connaissent Rorence Lefeuvre et qui l'ont entendue regretteront de ne pas retrouver dans son livre cette pointe d'accent qui agrémente ses exposés, et qui ferait presque oublier le sérieux de ses investigations! Mais chacun lui saura gré de son apport: grâce à elle, la phrase sans verbe sort de l'ombre. Oui, elle existe en français, Rorence Lefeuvre l'a rencontrée et nous la montre. Il va falloir en tenir compte! En tout cas, les linguistes sont prévenus: après l'ouvrage de Rorenee Lefeuvre, ils ne pourront plus dire qu'ils ne savaient pas ou qu'ils n'y ont pas pensé! Qu'on se le lise!

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INTRODUCTION

La phrase averbale est une phrase qui comporte un prédicat averbal, c'està-dire, nominal (substantival, adjectival), pronominal, adverbial ou prépositionnel, par exemple: Passionnant, ce livre! Heureux les pauvres! Elle se caractérise par un emploi dans le monde très étendu1. Elle a été répertoriée dans maintes langues de l'antiquité2 et existe, à l'heure actuelle, dans de nombreuses langues. En ce qui concerne la famille indoeuropéenne, on la trouve, par exemple, dans la branche romane (français: Passionnant, ce livre!), germanique (anglais: The sooner, the better3), hellénique (grec: To f.11l xeipov (JeÂriov 4), slave (russe: ona kraciva5). Elle survient dans d'autres familles de langues telles que la famille chamitosémitique6, la famille ouralienne 7, la famille altaique8, la famille bantoue9, la
1 Benveniste, 1966, p. 151 ("La phrase nominale"). 2 Cf., par exemple, pour les langues anciennes de l'indo-européen, Meillet, 19061908, pour le sanscrit, Bloch, 1906-1908, pour le latin, Marouzeau, 1908-1909, et, à propos du grec ancien, Guiraud, 1962, Peroée, 1985 et Lanérès, 1992. 3 Le plus tôt est le mieux. 4 Le non-pire, le meilleur: Entre deux maux, cJwisir le nwindre. 6 Cf. Cohen, 1984, Maury-Rouan, 1980 b), Vanhove, 1990 (maltais) et les nombreux travaux effectués par le Groupe linguistique d'études Chamito-sémitiques (GLECS), Basset, 1948 (berbère), Caquot, 1948 (araméen), Cazelles, 1948 (hébreu), Clere, 1948 (ancien égyptien), Colin, 1948 (arabe marocain), Grébaud, 1949 (l'éthiopien), Guillaumont, 1949 (syriaque), Herdner, 1950 (ougaritique), Malinine, 1948 (copte), Nougayrol, 1949 (acadien). 7 Cf. par exemple Gauthiot, 1908, à propos du finno-ougrien, et Charrier-Gouesse, 1987, Agnel, 1991, pour le hongrois.
8 Cf. Tesnière, 1959, p. 155 et Benveniste, 9 Cf. Sacleux, 1908. 1966, pp. 190-191. 5 Cf. Dupont, 1991 : elle - belle: elle est belle

.

Il

famille sino-austrienne 10 ou bien dans des langues plus isolées telles que le basque11 ou le japonais12. Parmi ces langues, il en est qui emploient nécessairement la phrase averbale : c'est le cas du russe moderne dans la plupart des phrases attributives qui seraient au présent de l'indicatif, si elles comportaient un verbe13. Il en existe d'autres où la phrase averbale est concurrencée par un type de phmse verbale très proche sémantiquement, notamment par la phrase avec être. Ainsi, en français, on peut trouver les phmses suivantes: Passionnant, ce livre! Il est passionnant, ce livre! Il s'agit en fait de deux expressions distinctes, bien qu'elles soient, sémantiquement, proches l'une de l'autre. Le russe, en revanche, ne propose pas systématiquement de tels couples paraphrastiques : dans les phrases attributives qui, si elles comportaient un verbe, semient au présent de l'indicatif, c'est la phrase averbale qui est généralement employée. Le français se différencie d'une langue comme le russe, dans la mesure où, sauf exception, la phrase averbale ne s'emploie pas nécessairement: La situation de la phrase nominale est différente suivant que la langue considérée possède ou non un verbe « être» et que, par conséquent, la phrase nominale représente une expression possible ou une expression nécessaire. 14 L'extension de la phrase averbale se trouve, de fait, beaucoup plus limitée en français qu'en russe. Les ouvrages où se succède une série de phrases averbales relèvent, en français, de l'exception15. À partir du début du siècle, on constate un intérêt grammairiens ou des linguistes pour la phrase manifeste averbale. des

Brugmann et Delbrück mentionnent la phrase à prédicat averbal comme un type de phrase possible16. MEILLEf17 y consacre un article important à
10 Cf. Martini, 1956, pour le siamois.

11 Lafon, 1951. 12 Maury-Rouan, 1980 a), pp. 388-389. 13 Cf. Dupont, 1991. 14 Benveniste, 1966, p. 157. 15 On peut citer la chanson de Gainsbourg verbe conjugué,

Marilou Reggae, qui ne comprend aucun excepté dans les sous-phrases. Se trouvent ainsi juxtaposés les énoncés qui possèdent, pour noyau, un infinitif et les énoncés basés sur un nom, un groupe prépositionnel ou un adverbe. 16 Cf. notamment Brugmann, 1905. 17 Meillet, 1906-1908. Cf. également, Meillet, 1952 et Meillet, 1958.

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propos des langues indo-européennes. Dans ces ouvrages, apparaît peu clairement l'explication du caractère phrastique des phrases averbales. Brugmann, après avoir précisé que les deux termes obligatoires de la phrase sont le sujet et le prédicat, ajoute que le prédicat peut être également un nom ou un adverbe 18.Meillet est plus vague lorsqu'il dit: la phrase nominale [...] consiste simplement dans un rapport établi entre deux noms19 mais, il évoque l'assertion qui nous semble fondamentale pour comprendre la constitution de la phrase averbale : la phrase nominale implique simplement qu'une qualité, une manière d'être est affirmée de quelque chose.20 Cependant rien d'autre n'est dit sur cette assertion averbale. L'analyse de Meillet à propos de la phrase nominale est fortement liée à l'étude de la phrase avec être; l'auteur compare l'évolution de la «phrase nominale pure »21 et de la phrase à verbe être et essaie de déterminer les facteurs qui favorisent l'apparition de la «phrase nominale pure» plutôt que celle de la phrase avec être. Le facteur essentiel est que la «phrase nominale pure» survient là où être aurait été à la troisième personne du présent de l'indicatif. Au milieu du siècle, d'autres linguistes s'y intéressent comme Hjelmslev et Benveniste. HJELMSLEV reconnaît dans la phrase nominale une « caractéristique de phrase» 22. Mais la distinction entre la phrase nominale et la phrase verbale avec être n'est pas établie: la phrase nominale est considérée comme une phrase à copule «zéro »23. Or, il nous semble essentiel de distinguer la phrase averbale de la phrase verbale. Hjelmslev a tendance à calquer sur la phrase nominale des considérations qui touchent essentiellement le verbe; notamment il attribue à la phrase nominale un "mode", alors que nous nous appuierons sur la notion de "modalité". Ainsi, il parle du mode « indicatif» pour la phrase nominale: omnia praeclara rara. Pour nous, on ne peut pas évoquer le mode « indicatif» qui est, en latin (et en français), une catégorie verbale: en revanche, cette phrase se caractérise par sa modalité assertive. Cependant, cette démonstration selon laquelle la phrase nominale comporte des caractéristiques souvent considérées comme exclusivement verbales nous paraît intéressante: elle permet de se demander si la phrase averbale n'accepterait pas d'autres catégories souvent perçues comme strictement verbales comme celle du temps. Elle favorise la remise
18 Brugmann, 1905, pp. 662-663. 19 Meillet, 1906-1908, p. 1. 20 Ibidem. Nous soulignons. 21 Pour cette expression utilisée par Meillet, cf. infra, p. 18. 22 Hjelmslev, 1971, p. 195 ("Le verbe et la phrase nominale"). 23 Ibidem, p. 174.

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en question du postulat de Meillet, selon lequel la phrase averbale surviendrait là où la phrase verbale serait au présent de l'indicatif. BENVENISTE modifie radicalement le point de vue adopté au début du siècle. La « phrase nominale» est perçue comme une phrase au même titre que toute phrase verbale sans être ramenée à une phrase verbale: Nous dirons que la phrase nominale en indo-européen constitue un énoncé assertif fini, pareil dans sa structure à n'importe quel autre de même définition syntaxique. [...] Il apparaît d'abord que la phrase nominale ne saurait être considérée comme privée de verbe. Elle est aussi complète que n'importe quel énoncé verbal. 24 C'est pourquoi, il sépare nettement la « phrase nominale» et la phrase avec être. L'étude de la «phrase nominale» ne doit pas être, pour lui, subordonnée à celle de la phrase avec être: Il importe [...], si l'on veut dissiper les obscurités qui se sont accumulées sur le problème, de séparer entièrement l'étude de la phrase nominale et celle de la phrase à verbe «être ». Ce sont deux expressions distinctes, qui se conjoignent en certaines langues, mais non partout ni nécesairement. 25 En outre, Benveniste explique pourquoi, d'après lui, une phrase nominale est bien une phrase. Il repère, dans la phrase nominale, la « fonction verbale» qui se compose de deux éléments: l'un, invariant, implicite, qui donne à l'énoncé force d'assertion; l'autre, variable et explicite, qui est [...] une forme de la classe morphologique des noms. L'assertion présente dans la phrase nominale est alors clairement reconnue. À part ces articles fondamentaux, nous pouvons mentionner deux ouvrages qui ont suscité des questions essentielles à propos de la phrase averbale. Ainsi, COHEN centre son étude sur la constitution problématique de la phrase nominale: la juxtaposition de deux termes peut n'apporter par ellemême aucune indication quant à la nature syntaxique de l'ensemble qu'ils constituent. Comment savoir si on a affaire à un groupe [...] formant un membre de phrase ou à une phrase complète [...] ?26 Il nous semble en effet que cette question est au coeur de l'étude de la phrase averbale. Contrairement à la phrase verbale où la nature phrastique est clairement portée par le verbe, il est difficile de repérer ce qui fait d'une
24 Benveniste, 1966, pp. 158-159. 25 Ibidem, p. 157. 26 Cohen, 1984, p. 18.

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phrase averbale une phrase. En outre, Cohen différencie nettement la phrase averbale de la phrase avec être. L'analyse effectuée par LE GOFHC situe l'étude de la phrase averbale par rapport à l'assertion: Une phrase sans verbe comme Heureux les pauvres! est une phrase complète, car elle se compose, selon la définition de la phrase, de deux termes mis en relation par l'énonciateur : celui-ci affirme la convenance d'un prédicat (heureux) à un sujet (les pauvres), il porte un jugement assertif, sur le terrain de la vérité. L'absence de forme verbale n'empêche pas la manifestation d'une modalité de phrase et d'un acte
de discours.
27

C'est la question fondamentale de l'étude de la phrase averbale : qu'est-ce qui fait qu'une phrase sans verbe constitue une phrase? Le Goffic évoque une deuxième question, celle du sujet: peut-on parler, dans tous les cas, de sujet alors que le terme employé fait penser, dans une construction détachée après une pause, à un thème postposé? Les autres analyses consultées sur les phrases averbales nous semblent moins fondamentales. Elles concernent le français ou d'autres langues. En français, l'approche est parfois stylistique28 ou bien peut porter uniquement sur quelques phrases averbales particulières29. Généralement un classement des phrases averbales est proposé avec d'une part les phrases averbales à un terme et d'autre part les phrases averbales à deux termes: c'est ce qu'établissent Wagner et Pinchon30, Grevisse31 et Riegel, Pellat, Riou132. Ou bien, un inventaire est effectué à partir des classes de mots, avec Tesnière33 par exemple (phrases «substantivales », «adjectivales» ou « adverbiales»). Le Goffic34 choisi t une autre forme de classement: il propose un inventaire des phrases averbales en français selon le nombre de termes qui apparaissent mais également selon la valeur sémantique de ces phrases averbales (phrases averbales « attributives », « locatives », « existentielles»). Damourette et Pichon 35 adoptent un classement original.
27 Le Goffic, 1993, p. 510. 28 Notamment Lombard, 1930 et Gauthier, 1989. 29 Henry (1977) s'intéresse aux formes expressives, Letoublon (1988) aux formules telles que à votre santé, adieu, au diable, Vinet (1993) aux titres. 30 Wagner et Pinchon, 1962, pp. 514-517. 31 Grevisse, 1988, pp. 672-674. 32 Riegel et al., 1994, pp. 458-460. 33 Tesnière, 1959, pp. 177-181, 184-186, 188-190. 34 Le Goffic, 1993, pp. .509-523. 35 Damourette et Pichon, 1911-1930, pp. 413-514 (tome second).

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Ils consacrent trois chapitres à la phrase averbale. Dans le premier chapitre, ils exposent brièvement les deux types de phrases averbales qu'ils décèlent, la « phrase nominale nette» qui, dans l'ensemble, concerne les interjections, et la « phrase nominale floue» qui concerne les phrases à prédicat averbal. Dans les deux chapitres suivants, ils évoquent en détail ces deux types de phrases. Nous ne nous arrêterons pas sur leur « phrase nominale nette» : la plupart des exemples donnés renferment des interjections qui, selon nous, ne peuvent pas constituer une phrase averbale36. Mais les explications sur la constitution de la phrase averbale se révèlent souvent insuffisantes. C'est pourquoi, certains de ces auteurs intègrent, dans les phrases averbales, des énoncés qui, selon nous, ne peuvent pas composer des phrases averbales. Ainsi Wagner et Pinchon introduisent parmi les phrases sans verbe, les énoncés qui comportent c'est, voici-voilà, contrairement à nous qui voyons, dans ces derniers énoncés, des phrases verbales37. Ou bien, des apostrophes ou des énoncés thématiques qui, pour nous, ne peuvent pas former de phrases averbales, sont considérés comme des phrases averbales. C'est le cas, pour Meillet, de : Maman38, pour Grevisse39, de: Pierre! ou, pour Riegel, Pellat et Rioul4O,de l'expression de la Castafiore : Mes bijoux! qui, selon nous, ne sont pas des termes prédicatifs et qui, par conséquent, ne peuvent pas former de phrases. Ces ouvrages nous ont semblé intéressants surtout par les exemples apportés et les quelques éléments théoriques soulevés. Parallèlement, tout au long du XXème siècle, des recherches sur la phrase averbale se sont effectuées dans des langues différentes du français. Au début du siècle, certains auteurs ont travaillé dans la lignée de Meillet sur des langues ou des familles de langues particulières comme le sanskrit41, le finno-ougrien42, le latin43, le bantou44. Vers la moitié du siècle, les recherches sur la phrase averbale, parmi des langues différentes du français, se sont poursuivies, avec notamment des études sur les langues chamito36 Cf. infra, p. 19 et pp. 60-61. 37 Cf. infra, p. 59-60. 38 Meillet, 1952, p. 3. 39 Grevisse, 1988, p. 673. 40 Riegel et al., 1994, p. 459. 41 Bloch, 1906-1908. 42 Gauthiot, 1908-1909. 43 Marouzeau, 1910. 44 Sacleux, 1908-1909.

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sémitiques45 ou sur le basque46 ou encore le grec ancien47, le siamois ou le cambodgien48. Actuellement, on étudie la phrase averbale dans des langues comme l'es~gnoI49, le grec ancien50, le hongrois51, le maltais52, les langues sémitiques 3. Ces approches valent surtout comme illustration d'exemples de phrases averbales dans toutes sortes de langues. Toutefois, quelques-unes sont intéressantes pour leur réflexion sur la constitution phrastique de la phrase averbale54 ou sur des éléments moins fondamentaux, comme par exemple, l'expression du temps dans la phrase averbale55. Il existe enfin des ouvrages qui évoquent la phrase averbale avec une grande circonspection. Celle-ci se manifeste de deux façons. Soit la phrase averbale est considérée comme un énoncé elliptique et est ramenée à une phrase verbale: Ici, l'on a ellipsé le verbe être: Quelle carne, votre cheval!56 Soit elle est plus ou moins rejetée de l'ensemble des phrases. Les phrases averbales peuvent alors être décrites comme des « assemblages qui, tout en jouant le rôle d'une phrase, apparaissent incomplets ou réduits »57. Les « énoncés sans verbe» dans lesquels sont comptabilisées des séquences aussi différentes que Excellent, ce café. Pie"e! sont perçus alors comme « des cas particuliers» 58;des énoncés tels que Magnifique! Ici!
45 Cf. les travaux effectués par le Groupe linguistique d'études Chamito-sémitiques (GLECS),1948-195O. 46 Lafon, 1951. 47 Guiraud, 1962. 48 Martini, 1956. 49 Macchi, 1995. 50 Lanérès, 1992. 51 Charrier -Gouesse, 1987 et Agnel, 1991. 52 Krier, 1975 et Vanhove, 1990. 53 Cohen, 1984. 54 Notamment, Charrier-Gouesse, 1987, Agnel 1991, Lanérès, 1992.

55 Cf. par exemple Lanérès (1992) et Charrier-Gouesse (1987) pour la catégorie

temporelle. 56 Drillon, 1991, p. 210. L'énoncé, Quelle came, votre cheval, est en gras dans le texte d'origine et non en italique. 57 Arrivé et aI., 1986, p. 532. Cf. également Lerot, 1993, p. 376. 58 Gary-Prieur, 1985, p. 43. Nous verrons que le premier exemple constitue une phrase averbaIe contrairement au second: cf. infra, pp. 73-74.

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sont

vus comme

«rares»

et «marginaux »59; Maingueneau
60 pour

parle

d'« énoncés non phrastiques»

Imbécile! Malheur à toi! et ajoute, dans un livre récent: on peut douter qu'ils 61 soient véritablement des phrases [...]. Il s'agit de structures dont la spécificité repose précisément sur l'absence de verbe. On ne peut les considérer comme des phrases que si l'on se donne une définition syntaxiquement très vague de ce qu'est une phrase.62 Paradoxalement, Maingueneau continue à parler de « structure prédicative ». Tout au long de ce siècle, parallèlement aux analyses effectuées, on a désigné la phrase averbale de différentes façons. Au début du siècle, les linguistes de langue française63 parlent de « phrase nominale pure» à partir de l'article de Meillet64. L'expression « phrase nominale» désigne alors la phrase avec être. Il faut attendre la moitié du siècle pour que certains auteurs, notamment Hjelmslev et Benveniste65, rejettent la formulation «phrase nominale pure» et préfèrent utiliser l'expression de « phrase nominale» pour désigner la phrase sans verbe. Dès lors, même si la «phrase nominale» concerne d'autres catégories grammaticales que le nom, c'est cette expression qui demeure le plus souvent. L'argument invoqué est que la "phrase averbale" est une expression trop négative par rapport à la phrase verbale: L'expression « phrase nominale» ne doit pas induire en erreur. Une phrase sans verbe ne comporte pas obligatoirement un nom (ou un adjectif) à la place qui serait celle du verbe. [.. .]. On pourrait donc la dire plus exactement «non verbale ». Si la dénomination
59 François, 1975, p. 33. 60 Maingueneau, 1991, p. 35. 61 Ils représentent les énoncés: Tous à Paris! Sympa, ce type! Plutôt sinistre comme perspective. Sur ces entrefaites, arrivée des gendarmes dans les rues. 62 Maingueneau, 1994, p. 30. 63 La situation n'est pas la même dans tous les pays:

et folle poursuite

ainsi, Jespersen,

en anglais,

emploie l'expression «nominal sentences»

(1971, p. 158, pour la traduction

française; mais la première édition, en anglais, est de 1924). 64 Meillet, 1906-1908. 65 Cf. Hjelmslev, 1971, p. 177, note 5, et Benveniste, 1966, p. 157.

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classique de «phrase nominale» a été maintenue ici, c'est essentiellement pour éviter de caractériser négativement une construction qu'on n'a que trop tendance [...] à considérer sous l'angle du manque, de la déficience.66 Pour notre part, nous parlerons de "phrase averbale ", et ce, pour deux raisons. Le tenne de "nominale" est trop restrictif: il ne fait référence qu'à deux classes grammaticales susceptibles d'assumer le rôle prédicatif, le substantif et l'adjectif; or, des classes différentes du nom se trouvent concernées telles que l'adverbe : Loin de moi l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent! (Laclos, Les Liaisons dangereuses, p. 35) et le groupe prépositionnel: À nous la liberté (Titre d'un film de René Clair) C'est pourquoi, nous rejoignons la conception suivante : ce n'est pas la phrase nominale qu'il faut opposer à la phrase avec verbe, mais la phrase non-verbale; car la classe catégorielle des noms n'est qu'une des sousclasses de l'ensemble des catégories non-verbales.67 En outre, la phrase verbale, en français, est le type de phrase qui reste le plus utilisé: il nous semble préférable, dans ces conditions, d'évoquer la "phrase averbale" qui est l'autre façon d'énoncer la phrase et d'opposer les deux types de phrases fondamentaux, celui des phrases verbales et celui des phrases averbales. Il ne faudrait pas croire, pour autant, que la "phrase averbale" regroupe tous les énoncés qui ne sont pas des phrases verbales. En effet, nous admettrons uniquement, dans la "phrase averbale", les énoncés qui comportent de façon assurée un prédicat averbal : ainsi, nous ne prendrons pas en compte, dans notre classement des phrases averbales, des énoncés construits autour d'un infinitif et dont la valeur prédicative nous a paru trop incertaine. Nous n'intégrerons pas non plus, dans l'ensemble des phrases averbales, les classes dont la «morphogenèse» est « inexistante »68,comme l'interjection: nous supposons que les constituants, pour fonner une phrase, doivent bénéficier d'une « morphogenèse» suffisamment avancée. Ce tâtonnement dans la désignation de la phrase averbale provient des nombreuses questions que la phrase averbale suscite toujours. Il nous semble que peuvent se dégager quatre types de questions.
66 Cohen, 1984, p. 15. 67 Agnel, 1991, p. 345. 68 Moignet, 1981, p. 12. Cf. , infra, pp. 60-61.

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La première question concerne la constitution de la phrase averbale. Dans la phrase verbale, le verbe assure un caractère phrastique à l'énoncé. En revanche, la phrase averbale ne comporte pas de signes linguistiques qui marquent avec autant de netteté son statut de phrase: comment l'assertion de la phrase averbale s'établit-elle? Cette difficulté explique que la phrase averbale se différencie parfois malaisément des énoncés tronqués. Pour comprendre, en outre, la constitution de la phrase averbale, il convient d'examiner ce que l'on entend par "prédicat" et "sujet" : ces deux termes revêtent-ils des formes propres à la phrase averbale? Un second problème apparaît avec la présence de deux sortes de phrases averbales qui semblent très différentes l'une de l'autre. La première sorte comprend un sujet, explicite ou implicite: Passionnant, ce livre! Passionnant! La deuxième comporte des énoncés qui paraissent fort singuliers. Ces derniers ne renferment que le seul terme prédicatif, sans aucune présence, explicite ou implicite, d'un sujet: Oh! sapristi, du monde! (Feydeau, La Dame de chez Maxim, p. 901) Il ne survient même pas, contrairement à la phrase verbale, un sujet impersonnel, comme il dans il y a : Il y a du monde. Nous nous retrouvons devant le paradoxe suivant: une phrase averbale pourrait se constituer de deux façons distinctes. Nous nous demanderons si ces phrases averbales sans sujet sont fondamentalement différentes des phrases averbales qui comportent un sujet (explicite ou implicite), ou bien, s'il existe un lien entre elles. La troisième question permet de s'interroger sur les marques personnelles, temporelles, aspectuelles et les marques de voix: celles-ci, malgré l'absence du verbe, peuvent-elles se rencontrer dans la phrase averbale? Sous quelle forme pourraient-elles alors apparaître? La quatrième question évoque les rapports entre la phrase averbale et la phrase avec être: la phrase averbale est souvent subordonnée à l'analyse de la phrase avec être, ce qui semble étrange pour une structure a priori autonome. La phrase averbale doit-elle s'analyser systématiquement par rapport à la phrase avec être? Nous examinerons si la phrase averbale s'inscrit, plutôt que dans un couple avec être, dans un ensemble plus étendu, celui des phrases statives. Pour présenter des éléments de réponse à ces questions, nous nous appuierons sur un corpus: celui-ci est constitué par les exemples que nous avons relevés au cours de nos lectures. Ce sont essentiellement des exemples

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écrits tirés d'ouvrages littéraires ou non littéraires, de journaux, de publicités, de panneaux divers. Quelques-uns proviennent de l'oral. Comme cette étude
porte

principalementsur l'écrit, nous éviterons, dans la mesure du possible,

les références à la langue parlée. Pour disposer d'exemples pour lesquels la situation est importante, nous nous intéresserons aux énoncés des personnages. Ainsi, pour l'exemple en gras : Deux petits verres furent pris dans l'arrière-boutique et apportés sur la planche aux préparations; puis les deux hommes examinèrent en l'élevant vers le gaz la coloration du liquide. - Joli rubis! déclara Pierre. (Maupassant, Pie"e et Jean, p. 92) nous prendrons en compte uniquement l'énoncé du personnage Pierre et non celui du narrateur (coloration du liquide). Dans cette perspective, Joli rubis! se rattache à la situation et non aux énoncés précédents. De surcroît, toujours afin de mieux appréhender la phrase averbale, nous aurons recours à la glose ou à la paraphrase. D'après Fuchs, la glose se situe là où l'activité de la paraphrase devient consciente, c'est-à-dire où le sujet S prend conscience [...] qu'il pose une relation d'identification entre la séquence X et la séquence Y à l'aide de laquelle il reformule celle-ci. 69 La paraphrase, elle, provient de 1'«identification préconsciente »70 établie entre deux énoncés. La glose sera présentée en romain avec des guillemets : "C'est un joli rubis" la paraphrase, en italique: C'est un joli rubis. Les questions suscitées par la phrase averbale nous amènent à établir le plan suivant. Dans notre première partie, nous envisagerons les problèmes théoriques que pose la phrase averbale. Dans le chapitre 1, nous analyserons la définition donnée de la phrase averbale. Nous essaierons de comprendre les mécanismes de l'assertion averbale, les particularités du prédicat averbal et du sujet de ce type de phrases et d'analyser les rapports qui existent entre les différents types de phrases averbales. Nous considérerons ensuite les classes averbales susceptibles d'assumer le rôle d'un prédicat averbal et, enfin, les principaux problèmes que soulèvent les phrases averbales. Dans le chapitre 2, nous étudierons les caractéristiques des phrases averbales. Nous envisagerons alors les actes de langage que la phrase averbale peut exprimer, et les catégories énonciatives (personne, temps, aspect, voix) qu'elle est
69 Fuchs, 1982, p. 168. 70 Ibidem.

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susceptible d'accepter. Nous considérerons également les rapports qui existent entre la phrase averbale et la phrase avec être et, enfin, les conditions d'apparition de la phrase averbale. Dans la deuxième partie, nous proposerons une étude détaillée des phrases averbales à deux termes, avec, dans le chapitre 3, les phrases nominales et, dans le chapitre 4, les phrases prépositionnelles et adverbiales. La troisième partie concernera les phrases averbales à un terme avec, dans le chapitre 5, les phrases averbales à sujet implicite et, dans le chapitre 6, les phrases averbales sans sujet. Pour chacune de ces deux dernières parties, nous analyserons les types de prédicats rencontrés et les problèmes théoriques que soulève chacune de ces phrases averbales.

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PREMIÈRE LES PROBLÈMES

PARTIE THÉORIQUES

CHAPITRE LA DÉFINITION

1

DE LA PHRASE A VERBALE

Dans ce chapitre, nous présenterons la définition de la phrase averbale. Tout d'abord, nous nous attacherons à définir ce que l'on entend par "phrase". Cette notion est extrêmement floue jusqu'au début du XIXème siècle71. À partir de l'éclosion de la grammaire scolaire, la définition de la phrase commence à se fixer72. Cependant, les définitions restent foisonnantes et les recherches sont toujours aussi vives. Nous en avons choisi une qui permet de donner une existence à la phrase averbale et d'analyser précisément cette structure. Nous nous intéresserons ensuite aux groupes de mots susceptibles d'assumer le rôle prédicatif dans la phrase averbale. Nous ne nous attarderons pas sur les groupes de mots qui composent le sujet dans la mesure où, dans l'ensemble, ce sont les mêmes que pour le sujet de la phrase verbale. Il s'agit de repérer la nature des groupes de mots prédicatifs et averbaux. "Nature" se distingue de "fonction" : un même groupe de mots peut, dans des phrases différentes, assumer des fonctions diverses. Mais cette distinction ne les empêche pas d'être complémentaires73. Traditionnellement74, les mots de la langue sont distribués en parties du discours qui établissent « les classes de mots définies sur la base de critères syntaxiques et sur celle de critères sémantiques »75. Nous n'emploierons pas l'expression "parties du discours" qui possède un sens très codifié. Nous prendrons deux formulations qui

71 À ce sujet, cf., par exemple, Garette, 1990. 72Cf. Chervel, 1977, pp. 129-130. 73 Cf. Hagège, 1978 b), pp. 38-39. 74 Cf. Ducrot et Todorov, 1972, p. 263 : Les grammairiens grecs et latins appelaient parties du discours ( J.tEP'YI Àoyov, partes orationis) les principales 'tov classes de mots qu'ils étaient amenés à distinguer. 75 Dubois, 1994, p. 350. 25

laissent plusieurs possibilités de classement76, celle de "classe" ou de "catégories". Le terme de "catégorie" ou de "classe" désigne un ensemble dont les éléments possèdent des propriétés communes. Le plus souvent, nous emploierons le terme de "catégorie" pour désigner les traits qui permettent de distinguer les caractéristiques des "classes" prédicatives77. Définir les classes prédicatives averbales, c'est repérer les mots ou groupes de mots différents des verbes qui sont capables de remplir une fonction prédicative. L'analyse de la phrase et celle des classes prédicatives averbales nous permettront, enfin, d'examiner les différents problèmes auxquels se heurtent les théories sur les phrases averbales. 1. LA DÉFINITION DE LA PHRASE Après avoir donné notre définition de la phrase, nous en analyserons les termes ("sujet", "prédicat", "modalité"). Nous envisagerons, ensuite, plus précisément, l'assertion averbale et, enfin, le continuum qui pourrait être établi parmi les phrases averbales. 1.1. Définition L'appellation de "phrase" concerne la phrase canonique, un modèle construit a priori, un « être purement virtuel» 78. Elle appartient à la langue qui désigne un «système grammatical cohérent et complet »79. Elle s'oppose à la production du locuteur: des énoncés sont formés; ils font partie, non pas du système de la langue, mais du discours, qui se caractérise par sa réalité effective. Ils sont le résultat de l'énonciation. Ils s'adressent à un destinataire ou allocutaire. Dans le système de la langue, la phrase est constituée par les modalités. En revanche, le locuteur opère des actes de langage ou des actes de discours. On appelle "acte de langage" : l'énoncé effectivement réalisé par un locuteur déterminé dans une situation donnée80. Pour ne pas recourir à une structure incertaine, il est nécessaire de différencier le système auquel appartient la phrase et la production du locuteurS1.

76 Cf. Bonnard, 1971-1978 ("Les catégories"). 77 Cf. Arrivé et al., 1986, p. 99. 78 Martin, 1992, p. 248. 79 Marouzeau, 1961, p. 133. Voir par exemple, pour une définition plus récente, Courtès, 1991, pp. 9-11. 80 Dubois, 1994, p. 14. L'acte de langage est appelé « acte de parole» dans cet ouvrage. 81 Cf. Le Goffic, 1993, pp. 8-9. 26

La phrase se trouve au carrefour de deux notions, celle de la syntaxe et celle du texte82. La syntaxe est définie comme « l'étude des combinaisons de mots en groupes et en phrases »83. La phrase compose la limite supérieure de la syntaxe: Nous pouvons segmenter la phrase, nous ne pouvons pas l'employer à intégrer.84 Le mot forme la limite inférieure de la syntaxe. C'est: un élément linguistique significatif composé d'un ou de plusieurs phonèmes; cette séquence est susceptible d'une transcription écrite [...] comprise entre deux blancs.85 Même si sa signification manque de clarté, il représente le prédicat ou plutôt la «tête »86 du groupe prédicatif contrairement au "monème" ou au "morphème"87 qui, seul, constitue, la plupart du temps, uniquement une partie de la tête prédicative. Par commodité, nous choisissons comme repère le mot. La deuxième notion est celle du texte. Celui-ci possède plusieurs significations88. Dans cette étude, nous le considérerons comme un ensemble fini de phrases. C'est une notion définie a priori, tout comme la phrase. Cet ensemble fini constitue la limite supérieure du texte; la phrase, sa limite inférieure. Devant le foisonnement des définitions de la phrase, nous en avons choisi une qui renferme deux qualités. Premièrement, elle donne une existence à la phrase averbale, contrairement aux définitions basées autour du verbe qui voient, dans la phrase averbale, un «assemblage» de mots «réduit» ou « incomplet» : certains assemblages qui, tout en jouant le rôle d'une phrase, apparaissent incomplets ou réduits lorsqu'on les compare à la forme canonique: la phrase "nominale", par exemple, peut se réduire au seul groupe nominal, ou même au seul nom89
82 Ibidem. 83 Arrivé et al., 1986, p. 665. 84 Benveniste, 1966, p. 128. 85 Dubois, 1994, p. 312. 86 Cf. Le Goffic, 1993, p. 22 : Un groupe est composé d'une série de mots regroupés autour d'une tête, tel que l'ensemble est fonctionnellement équivalent à cette tête. 87 Pour une approche du monème ou du morphème, cf., par exemple, Martinet, 1985, p. 28. 88 Voir par exemple, Bonnard, 1971-1978, p. 6042 ("Le texte"). 89 Arrivé et al., 1986, p. 532. Cf. également Maingueneau, 1994, p. 30.

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Il Y a aussi ellipse du verbe dans les formules comme Heureux qui comme Ulysse9O. Deuxièmement, elle rend possible une analyse précise de la phrase averbale, à la différence des définitions sémantiques et syntaxiques qui considèrent la phrase comme un tout. Outre l'imprécision de ces définitions à propos de sens « complet »91, d'« idée factive ayant son plein émouvement »92 et d'« autonomie »93, il est impossible d'opérer une analyse plus fine des « constituants »94 de la phrase. C'est pourquoi, nous nous différencions d'un auteur comme Gauthier qui, pour son approche sur la phrase nominale, se réfère à Deloffre et définit la phrase « comme le plus petit énoncé offrant un sens complet» : la phrase nominale est perçue comme un « énoncé à base de substantif» ou comme «un énoncé qui a pour support principal un substantif »95. Cette définition manque de précision: tous les énoncés basés sur un substantif ne forment pas forcément des phrases96.
Nous prendrons la définition suivante de la phrase:

La phrase est une structure syntaxique constituée d'un prédicat et d'une modalité, selon deux possibilités. Le prédicat est relié par la modalité, à un sujet explicite ou implicite. Ou bien, le prédicat est simplement posé par la modalité. Des éléments extra-prédicatifs peuvent apparaître dans la constitution de la phrase. Voici la définition de la phrase averbale : La phrase averbale est une structure syntaxique constituée d'un prédicat averbal et d'une modalité, selon deux possibilités. Le prédicat averbal est relié par
90 Dubois, 1994, p. 174. 91 Deloffre, 1967, p. 15. 92 Damourette et Pichon, 1911-1930, tome 3, p. 444. 93 Wagner et Pinchon, 1962, p. 502. 94 Pour le sens de ce mot, cf. Le Goffic, 1993, p. 20 : Les constituants de la phrase sont des groupes, qui reposent sur des catégories élémentaires (élargies). Nous parlerons, en outre, de "constituants internes" pour évoquer les éléments qui appartiennent aux groupes. Pour ce sens, cf. Guimier, 1993 a), p. 16 et Guimier, 1993 b), p.131. 95 Gauthier, 1989, pp. 1-3. 96 C'est pourquoi Gauthier considère certains énoncés (Eh bien, Jacques, ['histoire de tes amours?) comme des phrases alors que, pour nous, ce sont des énoncés thématiques. 28

la modalité, à un sujet explicite ou implicite. Ou bien, le prédicat est simplement posé par la modalité. Des éléments extra-prédicatifs peuvent apparaître dans la constitution de la phrase averbale. La sous-phrase97 est une structure non autonome, qui est intégrée dans une phrase supérieure. La sous-phrase averbale met en relation deux termes, de façon explicite: (1) L'entrée de Tartarin, le fusil sur l'épaule, jeta un froid. (Daudet, Tartarin de Tarascon, p. 38) ou implicite: (2) Quoique perdu dans ses réflexions, ses yeux, attentifs au troisième acte, ne quittaient pas la scène. (Balzac, Illusions perdues, p. 145) En (1), le fusil est relié à sur l'épaule; en (2), perdu dans ses réflexions est relié à un sujet implicite. Il ne semble pas exister de sous-phrase à un terme, sans sujet. Cette définition de la phrase est d'ordre syntaxique et non d'ordre logique. Elle s'oppose à l'analyse logique proposée par Aristote: La proposition simple est une émission de voix possédant une signification concernant la présence ou l'absence d'un attribut dans un sujet, suivant les divisions du temps.98 et reprise par les grammairiens de Port-Royal : il est aisé de voir qU'elle99doit avoir deux termes: l'un, de qui l'on affirme, ou de qui l'on nie, lequel on appelle sujet; & l'autre que l'on affirme, ou que l'on nie, lequel s'appelle attribut, ou praedicatum. Et il ne suffit pas de concevoir ces deux termes; mais il faut que l'esprit les lie ou les sépare. Et cette action de notre esprit est marquée dans le discours par le verbe est100. Cette définition d'ordre logique ne convient pas. En effet, elle ne permet pas toujours de déceler le sujet grammatical : dans une phrase comme Ce garçon, mon frère le connaît bien, on affirme quelque chose de ce garçon
97 Cf. infra, pp. 47-48. Nous utilisons la terminologie que Le Goffic, 1993, p. 8. 98 Aristote, 1994, p. 86. 99 la proposition. 100 Arnauld et Lancelot, 1962, pp. 122-123. 29

alors que c'est mon frère qui est le sujet du verbe connaît. lOI Elle est semblable en cela à l'approche opérée à partir du thème et du rhème102. En outre, dans cette perspective logique, la liaison du sujet et de l'attribut s'établit systématiquement par la copule, alors que, dans la définition syntaxique, la liaison entre le sujet et le prédicat s'instaure par la modalité. Enfin, cette définition d'ordre logique omet un élément important de la phrase. Celle-ci ne répond pas toujours à la combinaison (sujet + prédicat). Le sujet, parfois, n'apparaît pas : Il tire ses deux coups au hasard dans la nuit [...]. « A moi, préïnce.. .le lion!...» Un silence. « Preî.nce, préïnce, êtes-vous là? » (Daudet, Tartarin de Tarascon, p. 138) Ou bien, il existe des mots qui ne correspondent ni au sujet, ni au prédicat. Ce sont des éléments extra-prédicatifs, que nous nommerons, à l'instar de Le Goffic, des «circonstants de phrase» ou des «circonstants extraprédicatifs »103.Le terme de "circonstant" concerne tous les constituants de phrase, invariables, qui sont syntaxiquement accessoires, quel que soit l'apport sémantique qu'ils représentent104. Par exemple, dans: Franchement, je n'aime pas ça (Exemple tiré de Le Goffic, 1993, p. 458) franchement, adverbe d'énonciation, porte sur l'ensemble sujet-prédicat, je n'aime pas ça; cet ensemble est perçu par le locuteur de façon franche.

1.2. Définition

des termes

Nous donnerons la définition de la modalité, du prédicat puis celle du sujet. Celui-ci, nous le verrons, se différencie du thème et connaît deux formes possibles, selon qu'il est explicite ou implicite. La modalité marque l'attitude de l'énonciateur dans sa relation à l'allocutaire. Elle est indispensable à la constitution de la phrase. Elle connaît quatre manifestations principales. On répertorie l'assertion, l'interrogation, l'injonction et l'exclamation. Le prédicat est asserté : Heureux les pauvres.
101Touratier, 1977, p. 28. 102 Cf. Hagège, 1995, p. 32. Pour la définition de ces termes, cf. infra, pp. 36-37. 103 Le Goffic, 1993, p. 457. 104Ibidem, p. 386. 30

Du bruit. lorsque l'énonciateur affirme à l'allocutaire la convenance du prédicat (heureux) au sujet (les pauvres) ou bien l'existence du référentl05 du prédicat (Du bruit). Sinon, la mise en relation du prédicat et du sujet ou bien l'existence du référent prédicatif est présentée de façon interrogative: Toujours imbue de religion, ta femme?

(Feydeau, La Dame de chez Maxim, p. 728) Rien à faire dire au pays? (Daudet, Tartarin de Tarascon, p. 109), injonctive: Haut les fusils, camarades (Exemple tiré de Grevisse, 1988, p. 673) Silence!, ou exclamative: Quel nom, baron Bâton! (Stendhal, Le Rouge et le Noir, p. 261) Quelle fraîcheur sous la hêtraie! (Raubert, Madame Bovary, p. 44). Le prédicat est le seul terme qui soit indispensable à la formation de la phrase. Dans la phrase averbale, lorsque le prédicat est employé sans sujet explicite ou implicite: (1) Il tire ses deux coups au hasard dans la nuit [...]. « A moi, préïnce.. .le lion!...» Un silence. « Prelnce, prêtnce, êtes-vous là? » (Daudet,Tartarin de Tarascon, p. 138), il constitue un prédicat d'existence. Par la modalité, le référent du prédicat est posé comme existant:

existence du référent prédicatif

. .
modalité
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prédicat Unsilence

105 La "référence" est la fonction qui renvoie un signe linguistique à un objet ou un être du monde appelé le "référent". Elle appartient au contexte situationnel lorsque les moyens de repérer le référent sont hors discours et au contexte linguistique lorsque les moyens de repérer le référent se situent dans le discours. Cf. à ce sujet Kleiber, 1991.

Nous parlerons alors de "prédication existentielle". Lanérès considère que ce type de phrase constitue finalement une phrase à deux termes: l'affirmation d'existence étant implicite [...] on peut considérer que la prédication d'existence est, en dernier ressort, une phrase à deux termes, l'un implicite posant l'existence, l'autre, exprimé, en énonçant le contenu.106 Pour nous, c'est la modalité qui pose l'existence: ce n'est pas un "terme". Ce mot est réseIVé aux deux constituants possibles de la phrase, le sujet et le prédicat. La phrase averbale Un silence ne comporte qu'un seul terme, le prédicat, parce qu'elle n'a pas de sujet. Nous nous différencions aussi de la définition d'Agnel qui, dans le cas de (1), parle de construction réduite à un constituant de phrase correspondant à la classe catégorielle du nom (P -> SN ou bien P-> SN : N)107 Il nous semble en effet que la notion de « constituant de phrase» n'explique pas en quoi on peut parler de phrase; ce qui manque, d'après nous, dans une telle définition, c'est la notion de modalité: seule la présence de cette dernière explique la constitution de la phrase. C'est la modalité qui pose le prédicat d'existence. Nous nous distinguons également de Krier: cet auteur, à propos des énoncés où seul le prédicat est explicite, n'établit pas de différences entre le prédicat qui se relie à un sujet implicite et le prédicat qui ne se relie à aucun sujet. Parmi les énoncés appelés «monomonématiques »108, cohabitent alors sans distinction ces deux types de prédication. Lorsque le sujet participe à la formation de l'énoncé averbal, sous une forme explicite: (2) Délicieux, ce café! ou implicite: (3) Délicieux!

le prédicatapparaît comme une « notion relationnelle» 109. Nous parlerons,
dans ce cas, de "relation prédicative". Le sujet est explicite :

sujet ce café

. .
modalité
32

prédicat délicieux

ou implicite:
106 Lanérès, 1992, p. 143. 107Agnel, 1991, p. 219. 108 Krier, 1975, p. 112. 109Hagège, 1995, p. 33.

sujet implicite référent: le café

. .
modalité

prédicat délicieux

Nous ne sommes pas d'accord avec Charrier-Gouessepour qui la relation
prédicative n'existe pas si le sujet n'est pas explicite110. Cohen met en évidence la différence qui existe entre le prédicat des phrases sans sujet et le prédicat des phrases à sujet explicite ou implicite. Dans le premier cas: le prédicat est [...] la fonction qui fonde par elle-même
I 'as serti on

dans le second cas : il n'est qu'un terme de la conjonction qui remplit cette
fonction 111.

Le rôle du prédicat peut être assumé par des classes prédicatives averbales, le groupe substantivaI (pronominal), le groupe adjectival ou à participe passé, le groupe prépositionnel et le groupe adverbial112. Les classes prédicatives averbales renferment la tête prédicative et des constituants internes à ces classes. Le prédicat peut comporter, outre la classe prédicative averbale, des circonstants intra-prédicatifs qui « font partie du prédicat »113 : Toujours imbue de religion, ta femme? (Feydeau, La Dame de chez Maxim, p. 728) Cela donne: prédicat classe prédicative averbale tête
consti tuants

circonstants intra-prédicatifs

internes

110 Charrier-Gouesse, 1987, pp. 154-155. 111 Cohen, 1984, p. 41. 112 Pour l'étude précise des catégories prédicatives averbales, cf. infra, pp. 55-68. 113 Le Goffic, 1993, p. 457. 33

Le sujet n'est pas indispensable comme le prédicat: la phrase qui comporte un prédicat mais ne renferme pas de sujet, explicite ou implicite, n'est pas incomplète. Le sujet peut être formé par les classes grammaticales suivantes, le groupe substantival114 ou les équivalents du groupe substantivaI (groupe pronominal, sous-phrase115, groupe infinitival). C'est un terme relationnel qui se définit syntaxiquement par rapport au prédicat. Dans un énoncé à deux termes, pour que l'énoncé constitue une phrase, il est nécessaire qu'une « hiérarchie »116s'instaure entre ces deux termes: a a, c'est-à-dire deux termes de fonction identique sans coordination, donc une même relation dans les deux sens, ne peut constituer un énoncé.117 Cette hiérarchie transparaît dans le fait que le sujet est plus défini que le prédicat. Dans le cas où il y a plusieurs groupes substantivaux, le sujet est le groupe substantivaI qui possède la plus grande force référentielle: les expressions sujets ont en général des caractères référentiels plus marqués que les expressions prédicatives. 118 Le groupe substantivaI sujet, généralement, n'est pas indéfini: le sujet ne peut pas être totalement indéfini, c'est-à-dire qu'il ne peut pas être dépourvu de tout élément de particularisation, tandis que le prédicat est soit indéfini soit défini. 119 C'est souvent un groupe substantivai défini: le sujet est relativement plus défini et spécialisé alors que le prédicat est moins défini, et s'applique donc à un plus grand nombre d'objets. 120 Les groupes substantivaux définis 121 réfèrent à des individus identifiables par le récepteur à partir de la classe représentée par le nom et son
114 Kleiber montre comment les groupes substantivaux qui «présupposent l'existence d'une classe référentielle non vide» sont susceptibles d'occuper la position du sujet (1981 a), p. 96). 115 Il s'agit de la complétive et de la « relative substantivaIe» (Riegel et aI, 1994, p. 129) ou de 1'« intégrative pronominale» (Le Goffic, 1993, p. 135). La sousphrase averbale peut jouer le rôle de sujet: cf. infra, p. 158. 116 Cf. Tchekhoff, 1977, p. 49. 117 Hagège, 1978 b), p. 33. 118 Kleiber, 1981 a), p. 111. Cf. égaIement Cohen, 1984, p. 35. 119 Cohen, 1984, pp. 33-34. Cf. égaIement Benveniste, 1966, p. 159. 120 Jespersen, 1971, p. 203. 121 Sur la notion de défini et notamment du passage de l'article défini au déterminant défini et au syntagme défini, cf. Kleiber, 1994 b), p. 84.

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expansion, et compte tenu des connaissances que lui prête l'émetteur. 122 Il s'agit alors d'emplois spécifiques qui concernent «un ou des individus particuliers». Ces groupes substanti vaux définis se différencient des groupes substanti vaux indéfinis qui désignent des individus quelconques de [la classe représentée par le nom et son expansion] sans permettre leur identification univoque. Le groupe substantival sujet connaît ainsi des contraintes sur sa détermination: il renferme le plus souvent l'article défini, le déterminant démonstratif ou le déterminant possessif123. Il se définit, occasionnellement, par trois autres critères syntaxi~ues : il donne ses marques au prédicat, il n'est pas omissible et il est antéposé 24. Ces trois dernières contraintes définissent, selon Hagège, la « servitude subjectale » : Ce qui définit [...] la servitude subjectale, c'est un phénomène formel l'accord, qui en reflète un autre, le caractère indispensable auquel s'en ajoute, le ~lus souvent, un troisième, la position avant le prédicat. 1 5 Ces contraintes sont valables le plus souvent pour la phrase verbale mais ne le sont que rarement pour la phrase averbale : nous verrons que le rôle de la « seIVitude subjectale » y est restreint. Pour définir le sujet, un critère d'ordre sémantique doit être invoqué: le sujet représente le point de départ de la construction sémantique. Dans la phrase verbale, la présence de la relation sémantique entre le sujet et le prédicat est rendue évidente par le verbe. Dans la phrase averbale, la présence de la relation sémantique est difficile à percevoir: ce n'est pas parce qu'un énoncé phrastique comporte deux termes que la phrase averbale renferme un sujet et un prédicat. La relation prédicative est évidente pour (2) : "Ce café est délicieux. " En revanche, pour les énoncés: (4a) Ça, rien àfaire. (Queneau, Zazie dans le Métro, p. 169) (4b) En tout cas, moi, rien à faire pour que je bouffe cette saloperie (Queneau, Zazie dans le Métro, p. 131),
122 Riegel et al., 1994, p. 153. Pour les deux citations suivantes, ibidem, p. 154. 123 Nous nous en tenons, pour le moment, à cette définition simple à partir des déterminants. Mais Kleiber a montré le problème de cette définition: notamment, un « SN indéfini générique» peut être considéré comme un « SN sémantiquement défini» (Kleiber, 1995, p. 26, note 7). 124 Cf. par exemple, Le Goffic, 1993, p. 132 et Riegel et al., 1994, p. 129.
125 Hagège, 1978 a), p. 14.

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