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LA PLACE DU PERE

De
137 pages
Au sommaire de ce numéro : Paternité et filiation de Jean-Jacques Wunenburger - Politique du père ou politique du pire de Frédéric Lazorthes - Filiation et structure anthropologique de la paternité de Jean-Marie Delassus - Le père, la loi et le don de Vincent Laupiès - Les dimensions anthropologiques de la famille de Frédéric Gonand - Capitalisme patrimonial Etat-patron de Pierre Chalvidan - Figures du père chez Montherlant de Jean-Baptiste Bruneau - l’Éternel adieu de Nathalie Sarthou-Lajus.
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LA PLACE
DUP ÈRE
Esprits Libres n°4
Printemps 2001Politique et culture
Revue trimestrielle
E-mail : esprits. libres@free. fr
Directrice de la rédaction
Nathalie Sarthou-Lajus
Comité de rédaction
Jean-Baptiste Bruneau
Pierre Chalvidan
Chantal Delsol
Jean-Philippe Garonne
Eric Ghérardi
Guillaume Gros
Bertrand Martinot
Les manuscrits et disquettes qui nous sont adressés
ne sont pas retournés.
ISSN: en cours
Cette revue a reçu le soutien
du Centre National du Livre
© L’Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-1283-5
Esprits LibresSOMMAIRE
4 Éditorial
Bertrand Martinot
6Chère V*** et Cher A***
Jean-Philippe Garonne
11 Paternité et filiation
Jean-Jacques Wunenburger
24 Politique du père ou politique du pire ?
Frédéric Lazorthes
41 Filiation et structure anthropologique de la paternité
Jean-Marie Delassus
57 Le père, la loi et le don
Vincent Laupiès
74 Les dimensions anthropologiques de la famille
Frédéric Gonand
96 Capitalisme patrimonial, État-patron,
économie filiale
Pierre Chalvidan
110 Figures du père chez Montherlant
Jean-Baptiste Bruneau
119 L’éternel adieu au père
Nathalie Sarthou-Lajus
126 Revue des LivresÉDITORIAL
a psychanalyse nous l’enseigne, l’expérience quotidienne
nous le fait ressentir : la place du père n’est pas aussi bien
assurée que celle de la mère, même si elle est généralementL
moins étudiée. Dès la naissance, le père fait l’expérience de
l’étrangeté du lien qui l’unit à son enfant, de cette extériorité irréductible
qui distingue la relation père – enfant de la relation mère - enfant.
La contestation des autorités traditionnelles, qui n’a pas épargné la
figure du père, est sans doute venue compliquer encore cette
expérience. Et l’on a disserté à l’envi sur la «crise » du père. Mais si, de
toute évidence, les pères actuels se trouvent dans une situation
inédite, la place du père est d’une certaine manière toujours en crise.
Il faut faire preuve d’une certaine naïveté pour penser que la
fonction du père, d’ailleurs hâtivement assimilée au seul exercice de
l’autorité, suffisait autrefois à lui éviter tout questionnement intérieur.
Plutôt que de s’interroger sur la paternité, la tentation est grande
d’élargir la question et de traiter plus généralement de la
«parentalité», notion aseptisée dans laquelle la figure du père pourrait
bien se dissoudre. Dans cette perspective, la distinction entre les sexes
s’efface, le rôle des deux parents se doit d’être interchangeable et
toute place spécifique conférée au père témoigne d’un machisme
insupportable. Les parents forment alors une paire d’individus
plutôt qu’un couple. En outre, le discours sur les «nouvelles formes de
parentalité» permet d’embrasser commodément toutes les
possibilités mathématiques de composition d’un foyer familial – père et
mère, père sans mère, mère sans père, présence d’un beau-père,
d’une belle-mère, couple de mères, couple de pères. En déniant aux
« nouveaux pères» une place qui leur soit propre, on sape bien plus
qu’une autorité déjà chancelante, on aggrave l’angoisse que les pères
ont toujours éprouvée concernant leur véritable fonction. Et les
béquilles législatives que le gouvernement tente de mettre en place
pour réaffirmer la place du père – notamment dans le suivi de
l’enfant à l’école, dans l’égalité de traitement avec la mère en cas de
divorce - ne répondent pas aux interrogations fondamentales quese posent les pères aujourd’hui, même si elles peuvent faciliter leur
vie quotidienne : qu’est-ce qu’être père? Comment être un bon père?
Une autre manière d’aborder la question, plus riche, plus difficile
aussi, nous paraît être la quête d’une structure anthropologique de
la paternité, c’est-à-dire la recherche de ce qui constitue le père à
travers le lien humain qu’il établit avec son enfant dans une société
moderne. C’est sur ce terrain que se situent pour le père les véritables
enjeux des transformations politiques et sociales : dans quelle mesure
l’avènement des sociétés démocratiques a-t-elle modifié le lien intime
entretenu entre le père et sa progéniture? La démocratie a-t-elle
pour conséquence ultime d’effacer le rôle du père au profit d’autres
institutions socialisantes – école, sport, travail - ou, au contraire,
faitelle du dialogue intime entre le père et ses enfants, difficilement
communicable à un tiers, un garde-fou nécessaire à sa survie?
Il apparaît que, face au caractère artificiel de la vie démocratique, face
à l’idée fausse selon laquelle le contrat juridique, l’intérêt individuel
et la loi impersonnelle suffiraient à fonder le lien social, la relation
père-enfant apporte un contrepoids naturel indispensable. C’est dans
cette relation que peuvent s’intérioriser dès l’enfance des éléments
aussi fondamentaux que la loi, la responsabilité, la bonté, le don de
soi. C’est lors de cet échange inégal, d’une certaine manière
prédémocratique, dans lequel le père se construit par tâtonnements
dans le regard de son enfant tandis que ce dernier fait l’expérience
de la moralité d’un lien de dépendance, que se cultivent certains des
antidotes au totalitarisme. C’est la reconnaissance qu’il est des lieux
que la société n’investit pas, où même les caméras sont absentes,
qu’il est des actions et des situations qui s’inscrivent dans une lignée,
dans une histoire dont on n’est pas le maître absolu et dont la valeur
n’est pas dépendante du regard des autres. Finalement, réaffirmer
dogmatiquement que le père a un rôle spécifique à jouer, loin de
constituer une atteinte intolérable à la liberté individuelle, est en
fait une condition indispensable à l’exercice de cette liberté.
Bertrand Martinot
5Printemps 2001Chère V***
et Cher A***
Jean-Philippe Garonne
Ancien élève de l’École Normale Supérieure
Chère V*** et Cher A***,
e n’ai jamais compris le désarroi et la souffrance que Franz
Kafka a pu ressentir en se comparant à son père. La lectureJ de La Lettre au père m’est demeurée une énigme ne
soulevant en moi qu’un rire impie, celui de Cham devant l’ivresse et la
nudité de son père. Longtemps, la douloureuse filiation de Franz
K. ne m’a inspirée aucune compassion et pas la moindre tendresse
pour l’aveu de cette misère. Aujourd’hui, alors que je persiste à
ne pas saisir le sens exact de ce texte, il m’émeut enfin. Il est vrai
que pour en arriver là, j’ai exercé à rebours l’expérience de la
paternité sans jamais avoir subi l’épreuve d’y avoir été soumis.
Je suis un enfant né sans père devenu le père de deux enfants.
Votre mère a consenti à être plus que ma compagne.
Nul homme n’a façonné l’enfant que j’ai été, ni ne s’est
interposé entre moi et le monde pour m’en protéger ou m’en tenir
à l’écart. Dès avant ma naissance, mon géniteur s’est retranché
de l’histoire de ma mère pour ne jamais s’introduire dans la
mienne. Il n’est pas entré en relation de paternité avec moi,
nous ne nous sommes pas subis, je n’ai pas eu à m’en libérer ;
je suis né libre.
6 Esprits Libres n° 4Jean-Philippe Garonne
Chaque fois que j’ai regardé au-dessus du visage de ma mère,
je n’ai vu que le ciel, le soleil, les étoiles et l’infinité des
possibles. Selon les mœurs d’autrefois, j’aurais pu être un bâtard;
j’ai été élevé comme le prince héritier d’une principauté
désertée par les hommes. Ma mère a tenu seule son rôle. Elle fut
tout à la fois: l’amour, la tendresse, la patience, l’inquiétude,
le soin, la compréhension, le réconfort dans l’ordre domestique,
affectif et familial. Elle s’est appliquée à m’inculquer sinon des
valeurs masculines, du moins ce qu’elle imaginait revenir à un
père éducateur. Elle a pris sur elle d’interpréter, seule, les gestes
de la loi, de la cohérence, de l’ordre, du savoir, de l’éveil à la
culture, à l’histoire. Elle a été la colère parfois, l’engagement
professionnel, l’apprentissage du respect de la loi de la cité et le
sens de ses propres devoirs.
Pour alléger cette charge, au fur à mesure que j’ai grandi, elle
m’a élevé en rang et dignité auprès d’elle : j’ai été investi de sa
confiance, je suis devenu à moi-même ma propre autorité. J’ai
acquis très tôt le sentiment de mon indépendance et de mes
responsabilités. Je ne rends de compte qu’aux engagements de
ma volonté, et quand je veux, je peux faire plaisir à mes seuls
caprices. En revanche, je ne me souviens pas avoir eu une
adolescence à moi. Je n’ai pas vraiment connu cette période où
l’on découvre le pouvoir de faire des adultes dans
l’irresponsabilité de l’enfance. Très tôt, je suis devenu un enfant sage.
J’ai donc connu l’ennui.
Cette liberté originelle sans autorité tierce, cette éducation
sans père, a quelques inconvénients. Elle ne prédispose pas
spécialement à l’altruisme. J’ai été élevé dans l’orgueil. Je me
sais donc parfois plus soucieux de mes obligations envers
moimême que de celles que je dois aux autres. Je ne crois pas en
beaucoup de choses et je m’aperçois que la prudence ainsi
que ma science des convenances me tiennent lieu de morale,
pas les convictions. Et si je ne commets pas le mal, ce n’est pas
tant par la conscience profonde de ce qui est bien ou de ce qui
ne l’est pas que par le sentiment de ce qui est digne ou indigne
de moi, ainsi fait, je ne suis pas toujours sûr de faire le bien.
J’ai une vision du monde très ambivalente ; elle mêle une
pro7Printemps 2001LA PLACE DU PÈRE
fonde curiosité et une forte indifférence aux événements et
aux personnes.
Un jour, cependant, j’ai consenti à l’inconnu.
J’ai choisi d’être père. Votre naissance m’a institué père du jour
au lendemain. La première chose que j’ai apprise en entrant
dans cet état est qu’il peut y avoir des enfants sans père mais
pas de père sans enfants. Cependant, j’ai aussi compris que je
ne pourrai être le bégaiement de votre mère, et, que dans les
soins et l’attention extrême qu’un couple de parents porte au
premier âge de ses enfants, je n’aurai qu’un rôle second. Ce fut
douloureux.
La position que j’occupe au sein de la famille que nous formons
tous les quatre, ne dispose pas de l’alibi du naturel pour
justifier l’évidence du lien affectif que nous fabriquons ensemble.
Il faut, non seulement pour devenir père mais pour être père,
faire les gestes et tenir les poses que font les pères. Ces
gesteslà, je ne les ai ni inventés, ni révolutionnés, je les ai pris là où
ils étaient : partout autour de moi, dans l’ordre des choses qui
vont de soi, dans le prêt-à-penser, le prêt-à-dire, le prêt-à-faire
qui forment les us et coutumes. J’en ai personnalisé certains, j’en
ai abandonné d’autres.
Dans une société dont les mœurs sont démocratiques, ni vous
ni moi ne bénéficions de la fiction conventionnelle du lignage.
J’ai bien conscience de vous transmettre un certain nombre de
choses dont le contenu m’échappe mais je n’ai pas de
patrimoine immémorial à vous léguer. L’obsession dynastique qui
m’occupait naguère s’est dissipée. Autrefois, quand elle n’était
encore qu’un fantasme, la paternité m’apparaissait comme une
expérience épique, celle d’un oïkiste fondant une lignée,
ordonnant l’ordre des générations qui viendraient après vous,
inaugurant un culte dont j’aurais été le dieu lare. Les petits riens
domestiques qui occupent l’activité d’un père contemporain
ont eu raison de ce conte. Le souci de votre bien-être et
l’attention nécessaires à votre éducation relèvent en vérité des
travaux et des jours. Un père n’est pas un héros, c’est un homme
8 Esprits Libres n° 4Jean-Philippe Garonne
qui donne de son attention et de son temps à ses enfants,
c’està-dire ceux avec lesquels il noue une relation d’affection.
Je me suis longtemps convaincu que pour être pleinement
masculin, il me fallait devenir père. J’ai moins de certitudes sur ce
sujet. La paternité a affaire au genre et à l’identité sexuelle.
Pourquoi une femme ne peut-elle être père ? On peut trouver
des raisons pour lesquelles un homme ne peut être mère au
sens physiologique mais pour le reste, culturellement, je ne vois
aucune nécessité, qu’une convention. Pourquoi peut-on
imaginer qu’une mère puisse transmettre des valeurs masculines ?
Pourquoi imagine-t-on aussi difficilement qu’un homme puisse
transmettre des valeurs féminines? La différenciation des genres
n’est pas une donnée naturelle pour moi, comme l’évidence
d’un père et d’une mère ensemble, pourtant, pour vous, nous
jouons, votre mère et moi, le spectacle du «il » et du « elle»,
du masculin et du féminin, du dur et du tendre, du yin et du
yang. Ce que vous apprenez de moi sur cette étrange affaire
m’échappe. C’est votre secret.
Je sais comme tout le monde que la paternité est une part de
la fonction parentale bien que, depuis votre naissance, je n’ai
pas trop de certitudes sur ce que cela signifie. Comme la
plupart des enfants de votre âge, vous êtes éduqués en individus,
de façon personnalisée: du sur mesure en quelque sorte.
Toutefois, j’ai bien conscience que l’éducation est le long
désapprentissage d’une dépendance originelle. Plus que par le sang,
nous sommes unis par l’affection.
La famille que nous formons ensemble tous les quatre est une
communauté spontanément politique dont l’intensité
émotionnelle repose sur les paradoxes de la philia et de l’agapè. Il
y a aussi entre vous et moi une relation indiscutable de pouvoir.
Elle n’est pas univoque. En tant que père, je n’exerce pas la
toute-puissance de nos aïeux, mais j’ai sur vous, dans la
privauté du foyer, des pouvoirs importants strictement bornés par
quelques droits dont vous disposez en propre. Pour vous,
j’apaise les ténèbres et j’ordonne le chaos du monde. Je tisse le
récit dans lequel vous trouverez votre place. À la maison, je
9Printemps 2001LA PLACE DU PÈRE
joue la loi, la cohérence, l’ordre, la colère et le savoir. J’interdis,
je permets, je brime parfois. J’incite et j’encourage souvent, je
dessine le paysage du possible que vous trouvez toujours trop
étroit à votre goût. Je suis l’autorité.
Vous choisissez ce que vous en acceptez ou ce que vous en
refusez. Dans nos disputes familiales, les défaites de mon autorité
sont aussi vos victoires. Vous les remportez à vos risques et
périls, elles sont le résultat de l’effort de votre volonté ou de
l’opiniâtreté de vos désirs. Avec votre personnalité propre, elles
fondent aussi votre responsabilité à l’égard du monde et
atténuent peu à peu la mienne. Au fur à mesure que votre âge
vous émancipe, ma paternité qui était un principe dynastique
devient une fonction élective.
Chaque jour qui passe nous approfondissons la complexité de
ce lien – cet inceste de citron – qui nous unit. Chaque jour qui
passe, la proximité, la familiarité, épaississent un tissu de dettes
mutuelles ; on se donne, on se rend, on se tend, on se retourne,
on se renvoie des gestes, des mots et des sentiments. Chaque
jour, nous perdons le souvenir de l’origine de tout cela. Chaque
jour encore, j’oublie que vous n’êtes pas seulement mes enfants
mais déjà une femme et un homme, ce que vous devenez en
grandissant malgré moi me le rappelle avec plus ou moins
d’aménité. Pourtant, il nous faut apprendre ensemble à
conserver le respect que nous nous devons. Tout ceci sera un jour,
probablement, une source de reproches mutuels. La fabrique du
bonheur tourne parfois en enfer des familles. J’espère que nous
saurons nous épargner cette épreuve. Sinon, nous aviserons
ensemble à ce moment-là. Nous n’aurons pas été les premiers
à nous jouer cette comédie familiale.
Tel est le rôle que j’interprète auprès de votre mère. Comme ça,
j’ai trouvé ma place avec vous auprès de vous. Je m’étonne encore
d’avoir appris spontanément ce qui ne m’a pas été enseigné. Je
crois que je vous dois plus encore que ce que vous me devez et je
ne redoute pas de ne pouvoir me libérer de cette dette.
Moi aussi, je me sens responsable de la rose du petit prince.
10 Esprits Libres n° 4PATERNITÉ
ET FILIATION
Ombres et lumières d’une symbolique politique
Jean-Jacques Wunenburger
Professeur de philosophie à l’Université de Lyon III
l’heure des confrontations culturelles en Europe et
même de l’avancée de revendications multicultu-À ralistes, il n’est pas sans intérêt de déceler quelques
lieux ou formes des représentations sociales qui semblent
traduire de profondes divergences entre nos sociétés
postmodernes européennes et celles d’autres aires de civilisation, en
particulier méditerranéennes. La place et la valeur des images
parentales, en particulier celle du père, sont sans doute, de ce
point de vue, parmi les plus significatives et les plus
controversées. Alors que l’évolution socio-historique n’a pas vraiment
bouleversé les rapports entre sexes et générations en dehors
ede l’Occident, l’histoire du XX siècle en Europe a vu se
succéder des entreprises ininterrompues de démystification puis
d’invalidation de la figure paternelle: le freudisme d’abord,
1par sa mythologie du meurtre du Père , la sensibilité des
avantgardes entre les deux guerres, fer de lance de la lutte contre
les traditions, artistique surtout, la culpabilisation des pères
11Printemps 2001LA PLACE DU PÈRE
après la Seconde Guerre mondiale, accusés d’avoir permis
l’horreur totalitaire nazie, enfin, la fièvre juvénile de la
contestation sociale des années 68, qui a poussé les parents eux-mêmes
2à imiter les adolescents, devenus hérauts de la liberté . Cette
désacralisation des pères, qui précède le parricide, au moins
symbolique, a-t-elle pour autant créé les conditions d’une
3société plus juste et libre ? La paternité se réduit-elle à une
autorité despotique et égoïste qui impose une contrainte
aliénante au fils assujetti ? Quel est aussi le prix à payer de la
disparition de la fonction paternelle non seulement dans la sphère
familiale – question que nous renonçons à aborder ici – mais
surtout dans le champ des représentations socio-politiques?
La paternité ne comporte-t-elle pas une fonction
irremplaçable et, de plus, compatible avec l’éveil d’une conscience libre
et autonome? Comment, et à quelles conditions peut-on, le cas
échéant, faire à nouveau de la paternité un substrat, un
médium, un schème pour penser et exercer le pouvoir dans
nos sociétés démocratiques ? Pour mieux comprendre les
fondements et limites de cette mise hors jeu de la paternité dans
notre aire/ère occidentale, il convient donc de mieux établir
sa signification essentielle et ses fonctions symboliques.
Unité et pluralité de la paternité
La paternité ne se résume pas à un statut biologique dans
l’histoire de la reproduction de l’espèce et ses valeurs ne sauraient
s’épuiser dans ses formes psychologiques et sociologiques dans
tel ou tel contexte historique. La paternité est aussi une
catégorie existentielle qui touche aux racines même de l’être, au
lieu de ne lui rajouter qu’un attribut accidentel. Elle désigne
alors pour un être humain une certaine manière d’être au
monde, de se rapporter à soi et aux autres, qui suit la
procréation et qui prend comme médiations des caractères sexués
– masculins et non féminins. Il est certes inévitable que l’on soit
souvent attentif surtout à certaines de ses manifestations
empiriques unilatérales ou caricaturales : on peut assimiler la
paternité à une surdétermination de caractères sexuels virils ou à
l’exercice d’une autorité sur un mode patriarcal ou
paterna12 Esprits Libres n° 4Jean-Jacques Wunenburger
liste. Mais dans le premier cas n’est-ce pas la confondre avec
un sexisme stéréotypé qui hypertrophie des traits dérivés des
attributs de la différenciation sexuelle – dans le « machisme» ;
dans le second cas, n’est-ce pas réifier ou absolutiser la
puissance du Père en faisant disparaître la relation réciproque au
fils, constitutive de la vraie paternité?
On le voit, comprendre ce que peut être une relation de Père
4à enfants – et non exclusivement au fils, au sens génétique –
oblige à dépasser les expressions empiriques multiples et
contradictoires, et à tenter de reconstituer une phénoménologie
symbolique qui seule sera à même de dégager les ressorts
dynamiques, les valeurs créatrices qui peuvent se cacher dans cette
manière d’assumer une relation d’autorité. Car le propre d’un
être qui se vit et se représente comme père, c’est d’être auteur
ou coauteur d’un descendant qui vient de lui et après lui, sur
qui par conséquent il dispose d’une antériorité, donc d’une
supériorité et d’un ascendant qui forment l’autorité. Quel type
de relation interpersonnelle résulte alors de cette manière
d’assumer sa vie, sa volonté et sa responsabilité de Père et
corrélativement de se représenter comme «fils de », au sens
générique d’« enfant de» ? Car la paternité désigne en son principe
une forme originaire d’un lien de transmission de la vie qui ne
livre ses significations, fonctions et valeurs qu’à travers les deux
regards croisés du binôme du père et du fils.
Ontologie paradoxale de la paternité
Se penser comme membre d’une famille, comme enfant, puis
vouloir fonder à son tour une nouvelle famille en engendrant
un tiers c’est accepter un lien avec les autres qui mette fin à
l’indépendance totale, à l’autonomie radicale qui – par
hypothèse – permettrait de n’agir qu’en fonction de soi si l’on était
absolument seul ou libre de tout lien affectif, de toute dette,
de tout compte à rendre aux autres. En famille, tout choix,
toute action touche les proches, comme les proches viennent
de près ou de loin infléchir ou marquer nos vies. En devenant
parent, on ajoute en un sens un lien de dépendance de plus,
13Printemps 2001