La politique méditerranéenne de la France : 1870-1923

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296257108
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Collection Histoire et perspectives méditerranénnes

Alain QUELLA..VILLÉGER

, , LA POLITIQUE MEDITERRANEENNE DE LA FRANCE (1870..1923)
,
UN TEMOIN: PIERRE LOTI

Editions L'Harmattan 5-7 me de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur

Pierre Loti l'incompris, Paris, Presses de l~ Renaissance,

1986.

Le Cas Farrère. Du Goncourt à la disgrâce, Paris, Presses de la Renaissance, 1989. IstanbulLe regard de Pierre Loti, Tournai, Casterman, 1992.

Le présent ouvrage constitue la version condensée et mise à jour de la thèse de doctorat d'histoire contemporaine, soutenue sous le même titre à l'Université de Poitiers le 24 juin 1987, sous la direction du professeur Jacques Valette, en présence de Mlle Nicole Pietri (Université de Poitiers), de Mme Rolande Léguillon (Univ. 5t- Thomas, Houston, Etats-Unis), et de M. Emile Lehouck (Université de Toronto, Canada).

A Monsieur Pierre Pierre-Loti-Viaud, en témoignage de ma reconnaissance

Collection «Histoire et perspectives méditerranéennes
dirigée par Benjamin Stora et Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Derniers ouvrages parus: Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. A1Xlerrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XVIe siècle.. Salem Chaker, Berbères aujourd'hui. Dahbia Abrous, L'honneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Bouzou, Villages de l'Aurès - archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial.

@ L'Hannattan,

1991 ISB~:2-7384-1193-2 ISS~: 0980-5265

INTRODUCTION

La Méditerranée, premier enjeu du monde occidental si l'on remonte jusqu'à l'Antiquité, est restée un espace conflictuel jusqu'à nos jours, avec au"'<ielàde divisions politiques circonstancielles, trois communautés culturelles, trois civilisations qui s'affrontent ou se complètent: la Chrétienté (ou bien son acception plus moderne: l'Occident) presque synonyme de Romanité, puisque le centre reste Rome; l'Islam -la civilisation mais aussi l'islam, la stricte religion -, et l'univers orthodoxe (grèc ou balkanique). Toutefois «la complicité de la géographie et de l'histoire a créé une frontière médiane de rivages et d'îles qui, du nord au sud, coupe la mer en deux univers hostiles», avance Fernand Braudel, une frontière qui va de Cordoue à la Tunisie en passant par la Sicile. A l'est: l'Orient. A l'ouest: l'Occident. On ne saurait toutefois s'arrêter, parlant de politique méditerranéenne, à l'exclusive Mare Nostrum des R9,mains: «Une plus grande Méditerranée, précise Fernand Braudel, entoure, enveloppe donc la Méditerranée stricto sensu et lui sert de caisse de résonance» (1). Pour le géopoliticien d'aujourd'hui, la Méditerranée intéresse donc des régions beaucoup plus vastes que celles fixées par la .géographie pure, régions mouvantes, floues, qui n'ont cessé de s'étendre depuis l'Antiquité: «La caractéristique la plus importante de la Méditerranée est de se trouver à la jonction de trois continents: Europe, Asie, Afrique. De ce point de vue, aucune autre mer du globe ne peut lui être comparée» (2). De telles perspectives conduisent à considérer la politique méditerranéenne de la France sous la IIIème République au sens large, c'est-à"'<iiregéographiquement en in5

cIuant des espaces - comme le Maroc - q~ participent au monde méditerranéen d.u fait de leur appartenance musulmane, ou ottomane, et d'un point de vue politique, stratégique, si l'on songe notamment à la Roumanie. Il faut prendre en compte une perspective européenne (rapports franco-britanniques ou franco-russes par exemple), et une dimension chère à. André Siegfried, à savoir une géographie psychologique de la latinité rattachant la France au monde méditerranéen, faisant de la Méditerranée le pôle nécessaire de r équilibre européen. A ce titre, une tradition française, reprise par Napoléon III et poursuivie par la République, consacre aux rapports franco-turcs une attention particulière (le Congrès de Paris en 1856 évita le démembrement de rEmpire Ottoman), mais Napoléon III désireux «que la Croix chasse le croissant» (3) fut en revanche favorable à l'émergence dans les Balkans de nouvelles entités politiques (Bulgarie, Rpumanie, Serbie). Se pose aussi le problème de la jonction mer Méditerranée-mer Rouge: le Canal de Suez, inauguré en novembre 1869, peut faire de rEgypte <<une antenne française en Méditerranée orientale» (3). r.: expansion coloniale des années 1880, outre qu'elle constitue une des grandes orientations politiques de la IIIème République, et qu'elle sera volontiers mondiale, ne perd pas de vue pour autant la route ouverte en 1830 avec la conquête de r Algérie. L'expansion méditerranéenne, de la Tunisie au Maroc, sera d'ailleurs source de conflits européens, avec le point culminant 'de Fachoda en 1898, ou bien la crise marocaine lors de l'arrivée aux Affaires Etrangères de Delcassé. L'Entente Cordiale de 1904, les rivalités balkaniques de 1912-1913, puis la Première Guerre Mondiale donneront à la Méditerranée en crise un écho renouvelé dans r opinion européenne et internationale. Georges ,Corm a insisté récemment sur rintensité des liens unissant les histoires européenne. et proche ou moyen-orientales, «les mille liens d'une géopolitique incontournable, centrée sur le bassin méditerranéen», entre l'Europe et rOrient méditerranéen balkanique, turc ou arabe, et particulièrement les rapports entre balkanisation et libanisation (4).
Dans ce cadre de l'histoire diplomatique méditerranéenne de la France, sous les gouvernements successifs de

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la IIIème République, et dans le contexte d'une recherche historique un peu déficitaire en ce domaine, l'étude des liens unissant un écrivain célèbre à la Méditerranée offre sans nul doute un point d'ancrage neuf et riche. «Combien de jeunes héros à la moustache hardie et à l'esprit entreprenant, débrouillards et gouailleurs et qui se trouvaient lancés sur tous les chemins du monde, pionniers de l'Aventure, du Drapeau et de la Civilisation! L'historien de la sensibilité ne saurait négliger cette littérature. Plus sans doute que toute action délibérée de propagande, elle a contribué à modeler un état d'esprit, à diffuser certaines images et à orienter certains rêves», avance Raoul Girardet (5). Pierre Loti (au civil Julien Viaud, 1850-1923) est aujourd'hui l'objet d'une redécouverte. On relit Pêcheurd'Islande, Ramuntcho, Madame Chrysanthème, mais on retient trop souvent de lui la seule image d'un écrivain «exotique», ce qui permet hâtivement de le ranger parmi les écrivains coloniaux. «Aujourd'hui encore, aborder Pierre Loti relève, semble-t-il, moins d'un simple choix littéraire que du cas de conscience, politique et même éthique. Est-il relativement défendable et honorable ou complètement dégradant et avilissant pour un critique contemporain de consacrer plusieurs années de travail à l'œuvre de cet officier de marine?» Ainsi Alain Buisine posait-il récemment le problème lié à la postérité même de Pierre Loti, ce romancier que tant d'étiquettes sépia, kitsch ou ambiguës avaient fini par enterrer dans un discrédit universitaire de bon ton. Alain Buisine a intitulé sa thèse Tombeaude Loti, renouant avec une tradition perdue de l'hommage posthume et le désir de mettre. à mal bien des réticences à la mode. «Faut-il avoir honte de Loti, s'interroge d'emblée le critique littéraire?» L'historien lui-même devrait-il encore s'excuser de prendre pour objet un si curieux sujet, excentrique, complexe, mal vu de son vivant des autorités maritimes, mal lu par un public qui souvent le déifiait? En réalité, notre fin de siècle semble reconnaître l'un des. siens chez ce voyageur triste, narcissique, et curieusement casanier, chez cet intellectuel inattendu capable de se transmuer en violent polémiste.
Si Pierre Loti ne s'est jamais voulu homme politique,

il se méfiait même beaucoup de ce milieu, bien qu'il y comptât nombre d'amis -, il fut l'un des premiers grands 7

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écrivains «engagés» de ce siècle. La Méditerranée est au cœur de sa. vie: sa première œuvre, publiée sous l'anonymat en 1879, Aziyadé, se situe à Salonique et à Istanbul. La première mention dans la presse de son pseudonyme, encore incomplet, «M. LOTI», se trouve dans Le Monde Illustré du 2 octobre 1880 à propos de «L'affaire de Dulcigno», dans l'Adriatique. Le dernier livre qu'il publie le 16 septembre 1921, Suprêmes Visions d'Orient, porte sur la Turquie. D'un bout à l'autre de son œuvre, brillent les teintes bleutées de la Méditerranée. Elle ne fait pas seulement partie de son rêve oriental, elle est sa vie à bien des reprises, des simples escales sur la route de l'Océan Indien aux longs séjours sédentaires. Orientalisme et conscience politique sont souvent liés. Rappelons par exemple cette curieuse phrase relevée dans un des petits cahiers du jeune Julien: «Parler de l'Orient, for a life, avec enthousiasme... L'Orient, l'Orient, m'entourer d'un reflet oriental sinon d'un luxe». Il partira en Turquie chargé de cette part de rêve comme pour vérifier une image préfabriquée: «L'Orient a du charme encore, constatera-t-il dans Aziyadé, il est resté plus oriental qu'on ne le pense». L'Orient, <<unsignifiant somptueux dont le titre est une annonce» (Suzanne Lafont), un Orient littéraire propre à Loti - «un Orient du texte et de la mémoire» -, avec ses références, ses révérences, ses citations, ses clichés, ses topai, un Orient créé et recréé mais qui ne se réduit pas nécessairement aux paillettes et au décorum. Réduire le discours politique au mirage orientaliste ne servirait qu'à masquer ce que ce discours put avoir de prophétique. L'activité inlassable, parfois inclassable, et assurément courageuse de Loti, porte en germe l'image de l'écrivain du XXème siècle, concerné et impliqué. C'est ce Loti «mod~rne», que ses biographes ont le plus souvent ignoré, méprisé, ridiculisé. Pierre Loti est un personnage emblématique, «horsnormes». Loin d'être un simple écrivain, même académicien, il bénéficie d'une foule d'admiratrices et d'admirateurs. Ne rentre-Hl pas parfaitement dans la définition du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert: «Orientaliste: homme qui a beaucoup voyagé»? En 1922, le romancier Marcel Boulenger n'écrit-il pas: «Aujourd'hui, les héros sont rares. Loti sans doute en est un, parce qu'il a toujours voyagé»?

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Comme voyageur en Orient, il s'inscrit dans une tradition romantique qui le rattache à Chateaubriand. Comme écrivain, son écriture relève d'une sociologie du voyage, d'une conduite névrotique, d'une manière impressionniste qui le placent à la croisée des chemins dans le XIXème siècle finissant; comme citoyen, il prend place parmi les premiers grands intellectuels de ce siècle. Témoin éclairé ,et privilégié, grâce à ses études, à sa carrière maritime, à ses relations parisiennes, il fut sur le plan diplomatique un homme d'action. Loin d'être seulement un dilettante prenant la parole pour réduire au silence la réalité méditerranéenne, Loti lui a offert une tribune remarquable. Loin d'être seulement le défenseur de la permanence orientale et de la griserie exotique, l'écrivain a su poser des questions toujours actuelles, avec parfois une lucidité déconcertante. Gaston Rageot l'a perçu en 1908: «Ce sont ses romans qui ont fait sa gloire; ce sont ses impressions de voyage qui la justifient». Si, dans les années 18BO, l'élite intellectuelle française s'ouvre aux questions de relations internationales, la bourgeoisie tout particulièrement, les hommes politiques' restent encore des «hommes d'intérieur» (6). En 1881, l'année de la càmpagne de Tunisie, on remarque que parmi les professions de foi de 530 députés, 288 ne disent pas un mot de politique étrangère. Le fait que Pierre Loti s'y intéresse au point bientôt de s'y engager personnellement, de militer pour certaines causes, le met en position d'homme d'influence, essayant d'ameuter l'opinion par. la voie de la presse, ou bien de faire pression au plus haut niveau, à une époque où le président de la République n'avait pas le monopole des grands choix internationaux (la politique étrangère étant surtout le fait du président du Conseil, du ministre des Affaires Etrangères, voire de quelques autres ministres selon les circonstances). A une époque où la diplomatie est encore «secrète» (7), souvent parallèle, où les «lobbies» sont plus officieux, les liens de Loti avec les décideurs - les «policy-makers» -, apparaissent nombreux. Son action mérite d'être éclaircie, parce qu'elle met en lumière certains mécanismes de la vie diplomatique sous la IIIème République, et que les questions méditerranéennes abordées n'ont rien perdu de leur actualité. 9

NOTES DE L'INTRODUCTION

Les renvois au corpus critique de b.ase, sauf mention particulière de pagination, ne sont pas donnés en note. Se reporter à la bibliographie critique pour les ouvrages souvent cités. Nous avons publié en 1986 une biographie fouillée, Pierre Loti l'incompris (Paris, Presses de la Renaissance, 408 p.) à laquelle le présent volume renvoie pour certainsprolongements.
(1) RBraudel: La Méditerranée, l'espace et l'histoire, Paris, Art et Métiers graphiques, 1977. (2) R. de Belot: La Méditerranée et le destin de l'Europe, Paris, Payot, 1961. (3) Cité par Jacques Valette: Les Français et la France (1859.1899), Paris, . Sedes, 1986, lIl, p.76-78. (4) Georges Corm: L'Europe et l'Orient De la balkanisationilia libanisation: histoire d'une modernité inaccomplie, Paris, La Découverte, coll. «Textes à l'appui», mars 1989. (S) L'Idée coloniale en France, Paris, La Table Ronde, 1972, rééd. Hachette,

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coll.Pluriel,1968,p.n9.

(6) J-B. Duroselle: «La politique extérieure de la lIIème République», in Actes du Colloque Centenaire de la IlUme République, Rennes, 1975, p.130-140. (7) Voir notamment J.Freymond: «Diplomatie secrète, diplomatie ouverte. Réflexions sur un thème connu», Relations Internationales nOS,p.3-10.

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I COMMENT DEVIENT-ON ISLAMOPHILE?

«Les histoires de la littérature française pourront bien présenter Loti comme un rêveur épris d'exotisme, un romantique attardé. Elles pourront bien en faire un littérateur démodé que nul ne lit plus. Mais je crois en tout cas que, dans un seul pays, la Turquie, Loti est destiné à ~tre commémoré et à survivre (...) pour la lutte qu'il a menée en faveur des droits et de la dignité de l'homme». C'est le point de vue moderne d'un historien turc, Orhan Kologlu (1). Loti a tant de fois proclamé que sa seconde patrie était la Turquie, il y eut une telle «stamboulimie» de turqueries dans son œuvre et dans sa vie, que ce Loti turc ou pro-Turc a fini par éclipser les autres. On pourrait penser que la Turquie n'apparut seulement dans son œuvre qu'avec son premier roman: Aziyadé, en janvier 1879. Du 20 au 25 février 1870 pourtant, le simple aspirant de 2ème classe avait pris contact pour la première fois avec YEmpire Ottoman. C'était à Smyrne (Izmir): «Une population curieuse, et vêtue de couleurs éclatantes, nous suivait dans des barques peintes et dorées; de longues caravanes de chameaux descendaient par toutes les vallées et cheminaient lentement vers la grande cité de l'Orient; tout cela était

coloré,original, et nous attendions des merveillesde cette ville, qui nous apparaissait dans le lointain, hérissée de hauts cyprès noirs, et de minarets aigus.
Mais un complet désenchantement nous y attendait...

On nous débarqua un jour,par une pluie torrentielle,dans un amas malpropre de maisons bâties sans ordre et sans cachet. De
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nombreuses gargouilles vomissaient des ruisseaux sur les passants, sur une foule humide et crottée, qui se pressait dans ces ruelles tortueuses. Il y avait de tout un peu; des Turcs, des Persans, des Grecs, des Juifs, des Anglais, des chameaux, et même de petits crevés appartenant à la race excentrique des Boulevards. C'est dans les vieux quartiers commerçants de Smyrne qu'on retrouve l'Orient, avec tous ses enchantements, l'Orient tel que l'ont décrit les poètes et les voyageurs. Ces bazars turcs ont un aspect tellement étrange, qu'on doute de la réalité de tout ce qu'on y voit, on est tenté de se croire transporté sur le théâtre féerique des vieilles histoires orientales. [...J. Quand, en sortant de cette féerie, on passe au quartier européen, on trouve notre civilisation singulièremènt froide et sotte, auprès de celle de ces
peuples?> (2).

Lorsqu'il revient en Turquie en 1876, Julien Viaud n'est plus le même; Il a connu l'amour à Tahiti et au Sénégal, le monde aussi. Il a 26 ans et a publié déjà quelques articles et dessins. Revoici donc la Turquie, celle de Salonique d'abord, dans la rade de laquelle la frégate La Couronne pénètre le 16 mai. Julien Viaud en repartira le 1er août sur un paquebot des. Messageries Maritimes, pour aller prendre service à bord du stationnaire de l'Ambassade de France à Constantinople, Le Gladiateur. Là, dans le désordre des aventures vécues entre Bosphore et Corne d'Or, la turcophilie du jeune Rochefortais prend racines. Celui qui par moments ne réussit plus à se prendre au sérieux dans son «rôle turc», cesse de jouer ce rôle exotique pour le devenir peu à peu. La chimère devient réalité. Le déguisement fait l'homme. Un homme amoureux: d'une ville et d'une femme. Un livre naîtra de ces idylles. Il faut relire Aziyadé tel qu'un lecteur de 1879 le lut, découvrant un petit livre anonyme au titre sucré avec en couverture un médaillon mauve mettant en évidence le profil d'une jeune femme portant un feradjé transparent. Qu' estce qui se passe dans ce volume, s'est demandé Roland Barthes (3): «un homme aime une femme (c'est le début d'un poème de Heine); il doit la quitter; ils en meurent tous les deux». Presque rien donc, rien d'original en tout cas: «une sorte de degré zéro de la notation, juste ce qu'il faut pour pouvoir écrire quelque chose», un assemblage hétéroclite d'extraits de journal intime, de lettres, de notations cursives, de chapitres brefs, fragmentation littéraire où l'on retrouve les manies d'un lecteur de la Bible, d'un 12

marin tenant journal de bord, d'un scripteur privilégiant l'immédiat, l'éphémère, voire l'onirique, qui a l'audace ou la «volupté, selon Damien Zanone, de se faire personnage littéraire, toujours costumé, en scène et acteur de quelque drame à la Musset». Et la fiction anglaise n'est qu'une parade de courte durée: trop d'indices sont là pour dissuader le lecteur de s'y complaire,. ne serait-ce que le pseudonyme même du héros: LOTI. L'anonymat original de l'auteur s'additionne à celui de nombreux personnages, de personnalités camouflées sous des pseudonymes, dans une ville dont la toponymie même brouille les pistes, dans un roman où l'écriture se dissout volontiers en une simplicité impersonnelle et blasée. Nonchalance et mystère sont accentués par des procédés littéraires récurrents, «et tout ce qui se passe à Stamboul est répétition: Aziyadé parle par citations, Loti emprunte ses maximes à un vrai poète oriental, le récit ne répugne ni à l'anecdotique ni aux redites» (Suzanne Lafont). La mort même est présente comme dans les Mille et une nuits. Il a été fait d'Aziyadé une lecture «en noir majeur», et on a relevé avec raison les éléments morbides. et de fuite, nous dirons même suicidaires, que contient cette œuvre. On sait que l'un des endroits les plus exotiques dans l'imaginaire lotien est curieusement le cimetière, comme si la mort était manifestement le lieu de l'altérité radicale, et de tard à Nagasaki -, autrement dit Eros et Thanatos ont des liens incestueux. Entre-les stèles et les kiosques, s'écrit un roman qui commeOCE:, aux yeux d'Alain Buisine, sur une curieuse épitaphe, «un long énoncé qui ressemble plus à une inscription funéraire qu'à un titre de roman»:
extrait des notes et lettres d'un lieutenant de ~amarine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué sous les murs de Kars le 27 octobre 1877.

ce point de vue, à Eyüp, l'amour et la mort

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comme plus

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Stamboul, 1876-1877 -

Or, c'est sur cette toile de fond sombre, lugubre, que naît la passion, la fête, le mythe. Le premier orientalisme de Julien Viaud est fait de pitié et d'amusement, d'incrédu13

VIaud n'est pas le sultan Shariar. Son identité se distribue, se dissout en Loti, Arif, Marketo. Au cours du roman, les cimetières, les nuits, les silences, les lieux décrits, de la maison d'r:yüp aux mosquées, sont autant d'étapes labyrinthiques, autant d'éparpillements. L'Orient des apparences et des haremlikes (<<l'ambiguïtédu mot haremlike qu'il est permis, vu le contexte du récit, d'entendre en anglais: ce qui ressemble à un harem, tel qu'on en a vu dans les livres», rélève Suzanne Lafont), ainsi que l'intrigue amoureuse exotique et sulfureuse masquent mal d'autres
pistes, d'autres intrigues, plus intimistes Roland Barthes les a démêlées -, ou bien plus explicites et contextuelles: l'arrière-plan politique, qui occupe souvent la première place, impose une grille de lecture dense et riche. Aziyadé commence à Salonique par une belle journée de mai 1876; des condamnés à mort pendent à des potences. «les autorités turques souriaient à ce spectacle familier». L'explication: «les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exigé ces exécutions d'ensemble, comme réparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit en Europe au début de la crise orientale». D'emblée ce qui voulait passer pour une histoire d'amour se charge d'un arrière-plan politique dont la vérité historique lui donne valeur documentaire. Le massacre en question s'était produit le 8 mai. Les exécutions eurent lieu le 16, en présence d'une foule nombreuse: «Les officiers turcs ne paraissaient nullement émus par ce spectacle; assis sur les chaises qui avaient servi à r exécution, ils fumaient tranquillement leur pipe à l'ombre des pendus», écrit Julien Viaud dans le Monde illustré du 3 juin. Le 20, furent célébrés les obsèques des consuls assassinés: «la foule silencieuse, qui paraît peu satisfaite, est contenue par la force; mais il suffirait d'un rien pour détruire cet équilibre factice et amener un incalculable gâchis». Le pacha fait placarder sur les murs une

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lité et de mysticisme, de promiscuité et de bruits de foule. Aziyadé insiste beaucoup sur les charmes de la vie libre et en plein air. Le Bosphore et la Corne d'Or, les brumes et les caïques, les bazars et les narghilés, rendent confuse la métamorphose qui s'opère chez le Français. Une multiplicité de trames se superposent dans l'entrelacs rhétorique d'Aziyadé. Si Aziyadé est une Shéhérazade encore qu'elle ne prenne jamais la parole -, Julien

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ordonnance, qui annonce entre autres que «tout individu qui sera trouvé dans la fowe porteur d'une arme sera pendu sur-le-champ» (Monde illustré, 10juinI876). Les événements s'accélèrent. Le 30 mai, le swtan Abdw-Aziz est déchu de son trône, tué, remplacé durant trois mois par Mourad V. Julien Viaud s'en fait l'écho dans Le Monde Illustré du 8 juillet: «Salonique est en grande liesse
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tous les minarets sont couronnés de feux (..,). Les quar-

tiers turcs surtout sont très animés». Midhat Pacha, qui avait organisé ce coup d'Etat appuie bientôt celui du frère de Mourad V, Abdw-Hamid II, qui arrive au pouvoir le 31 août, Midhat Pacha devenant grand vizir. Aziyadé fait vivre cette «sombre comédie»: «Les grands pachas sont réunis pour déposer le sultan Mourad; demain, c'est Abdul-Hamid qui l'aura remplacé. Ce swtan pour l'avènement duquel nous avons fait si grande fête, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un dieu, on l'étrangle peut-être cette nuit dans quelque coin du sérail». Le nouveau sultan est sacré le 7 septembre. Julien Viaud rend compte de son investiture dans Le Monde Illustré du 23, en particulier par un dessin où il représente l'entrée d'Abdul-Ham id dans la mosquée sainte d'Eyüp, lieu interdit aux chrétiens. Là où le reporter se contente d'une belle description orientaliste, le romancier prophétise: AbdwHamid «est pressé de s'entourer du prestige des khalifs; il se pourrait que son avènement ouvrît à l'islam une ère nouvelle, et qu'il apportât à la Turquie un peu de gloire encore et un dernier éclat». Le décor est planté. Aziyadé sera une œuvre «turque», aux dires mêmes de l'auteur, un roman «insensé! un poème d'amour chanté en plein printemps et en plein danger Le prénom même d'Aziyadé a suscité la glose des exégètes, et partant de l'Albaydé des Orientales de Hugo, on s'est plu à glisser vers des interprétations plus barthésiennes «comme si, relevait Alain Buisine, l'extrême richesse sémantique de la désignation onomastique (signifiant tout à la fois la liberté, la mort, l'Asie, l'Orient littéraire, etc.) se devait de rendre une certaine consistance à celle qui n'est peut-être que son nom, un pur et simple pseudonyme». En réalité, l'étude même de la tombe bien connue de l'héroïne apparemment falote, «plus rêvée qu'aimée» 15

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en plein Orient et en plein réveil de l'Islam».

(A.Buisine), lui a redonné, grâce aux recherches érudites d'André Grinneiser, la consistance biographique qui semblait lui manquer et ne faire d'elle qu'un fragment de discours amoureux. Aziyadé, femme de papier, s'est-on demandé? L'analyse de l'inscription funéraire portée sur la stèle de sa tombe nous restitue une Hatidjè Hanum «fille d'Abdullah Efendi le Caucasien», ce qui atteste que la jeune fille, effectivement d'origine circassienne, pouvait bien être une esclave ou une concubine auprès d'un vieux Turc du nom d'Abeddin. Loti n'en finira jamais ni avec Aziyadé ni avec Constantinople. «Entré en littérature sous leur double invocation, il leur reviendra toujours, pèlerin ensorcelé» (Bruno Verder): «Un charme dont je ne me déprendrai jamais m'a été jeté par l'Islam, au temps où j'habitais la rive du Bosphore», confessera Loti dans Fantôme d'Orient. Charme progressü, insinuant, et non coup de foudre. Une évolution est perceptible à l'intérieur même du roman. Ce touriste distrait qui débarque à Istanbul et vit surtout à Péra (aujourd'hui Beyoglu) amorce sa métamorphose lorsqu'il dédde de se fondre dans la vie quotidienne des quartiers de Haskoy puis d'Eyüp (qu'il transcrit Eyoub). Le pays d'Aziyadé devient totalement sympathique. Au crescendo de l'amour répond la dilection croissante pour le monde turc et pour l'islam, catalysés en un nom: Stamboul. Aziyadé est un roman de la rue, et des terrasses de cafés où l'on £ume le narghilé. Ce qui se passe autour devient spectacle, y compris l'actualité:
«Voilàcette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Où allons-nous, je vous le demande et dans quel siècle avonsnous reçu le jour? Un sultan constitutionneL cela déroute toutes les idées qu'on m'avait inculquées sur l'espèce. A Eyoub, on est consterné de cet événement, tous les bons musulmans pensent qu'Allah les abandonne et que la padishah perd l'esprit. Moi qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système». Ou bien: «j'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse Roxelane qui inventa le nez en trompette, n'eussent admis la constitution; la Turquie sera perdue par le régime parle16

mentaire, cela est hors de doute» (lettre à Plumkett datée 27 septembre, mais l'événement eut lieu plus tard, le 23 décembre).

Le meilleur de ces spectacles est la Conférence internationale, qui s'ouvre ce même 23 décembre au Palais de l'Amirauté sur la Corne d'Or. Y participent cinq pays européens, dont la France. Le but: régler la grave crise des Balkans qui oppose Autrichiens et Russes, ainsi que les minorités chrétiennes au sultan. Julien Viaud, «correspondant» du Monde Illustré, en suit les péripéties pour alimenter articles et dessins. On appréciera l'annonce de l'échec de cette conférence, le 20 janvier 1877, dans un article du 27: «C'en est fait! La conférence de Constantinople vient de finir, sans aucun résultat. Malgré les efforts et les sages conseils des représentants diplomatiques. des grandes puissances, la Turquie vient de repousser carrément toute proposition». Puis dans le roman: «Hier, finit en queue de rat la grande facétie internationale des conférenciers. La chose ayant raté, les excellences s'en vont, les ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors-la-loi. Bon voyage à tout ce monde! Heureusement nous, nous restons»... Il est clair que, déjà, sa sympathie va aux Turcs, qui ont refusé de céder à l'Europe, sous les propositions de laquelle «ils voyaient passer la griffe de la Sainte Russie», et particulièrement à Midhat Pacha dont le discours de refus, le 19 janvier 1877, a été catégorique (Midhat Pacha sera arrêté le 6 février suivant, puis exilé). Le 17 mars, Julien Viaud-officier de marine quitte la Turquie. Julien Viaud-reporter adresse son dernier article sur «L'Ouverture du parlement impérial ottoman» au Monde Illustré (il paraîtra le 31 mars). Julien Viaud-romancier peut boucler son roman avant que n'en meure le héros, tombé glorieusement au combat, sous les murs de Kars, en Circassie. La guerre russo-turque, commencée le 24 avril 1877, s'achèvera le 3 mars 1878 par le traité de San Stefano, lequel démembrera la Turquie d'Europe, au profit de la Roumanie, et d'un nouvel Etat chrétien, la Bulgarie, Kars devenant russe (jusqu'en 1921). La veille, Julien Viaud aura confié à son journal: «Lorient, 2 mars 1878. Voilà ma situation: je suis parti de Turquie après avoir juré de revenir, .et toutes les démarches que je fais pour exécuter ce serment n'aboutissent pas. Pendant ce temps-là on démolit mon pauvre Stamboul; les nouvelles se succèdent 17

toujours plus terribles. Je vois que les Turcs, malgré tant de courage, ont décidément perdu la guerre et je ne sais ce qu'il adviendra d'eux tous (...). J'ai manqué, au début de cette guerre, une occasion que je ne retrouverai sûrement jamais de me faire en Turquie une position en rapport avec elle-même, en rapport avec mes goûts, que l'Orient seul aurait pu satisfaire. L'occasion est passée, et sans doute elle ne reviendra plus, je l'ai laissée s'enfuir au lieu de l'arrêter par les cheveux. maintenant, ce sera du réchauffé; les grands pachas, qui m'auraient poussé, ne se souviendront plUs du jeune «giaour» qui les avait un instant intéressés. Et puis, si les slaves sont vainqueurs, si le vieil islam s'écroule, mes projets d'avenir feront comme l'islam (...). Puisqu'il m'est impossible de retourner en Turquie comme officier français, je me ferai turc. Je ne tiens guère à l'Europe occidentale...» (4). On a pris pour un manque d'imagination littéraire, ou pour une pause très romantique, le fait que l'auteur fasse mourir d'amour son héroïne. N'était-ce aussi prémonition? N'est-il pas curieux, dans l'histoire littéraIre, qu'un romancier invente une réalité qui le hante, au point d'aller plus tard vérifier que son obsession morbide était malheureusement pertinente? Aussi, se rendant en Roumanie en 1887, Loti se ménagera-t-il trois jours, du 6 au 8 octobre, pour se consacrer à Hatidjè. Dans quel but? La retrouver? Il en souffrirait. La ramener en France? Il deviendrait bigame (étant alors marié)! Plutôt pour confirmer son noir pressentime:nt, ou pour se dédouaner d'une étrange culpabilité. De ce qui est une quête tragique et enfiévrée, poignante et nostalgique, une étreignante «plongée dans un temp:; onirique» (Claude Martin), so~ira le livre le plus tristement romantique de son œuvre: Fantôme d'Orient, sorte de «suite et fin» d'Aziyadé, travail de deuil et acte de fidélité, «un sinistre jeu de piste tombal» fétichiste (Alain Buisine) qui, aux yeux du pèlerin, endeuille tout ce qu'il décrit. Le mirage sera alors en berne, le tragique succédant au magique, la douleur nombriliste devenant la vraie couleur de ce texte nervalien aux allures de cénotaphe. Fantôme d'Orient ne sera certes par la simple transcription d'un journal intime écrit avec des larmes, mais une construction mélodramatique dosant ses effets, quitte à ne pas respecter la véritable chronologie de ces journées funèbres, dont on sait bien que 18

heures mondaines à l'Hôte r d'Angleterre de Péra. Nedim Gürsel d'y lire la «chronique d'une mort annoncée», et l'envoûtement oriental. Là où le rêve d'amour prend fin, sur une petite tombe du cimetière de Topkapi, commence un autre rêve, plus grand encore, puisqu'il dépasse un «fantôme» pour s'attacher à une ville età une nation tout entière. qn a généralement, même danS l'ouvrage rigoureux d'un Pierre Briquet, résumé la turcophilie de Loti à la tombe d'Aziyadé-Hatidjè, comme si l'histoire d'amour de ses 26 ans, aussi belle et définitive fût-elle, pouvait tout expliquer. C'est une clef certainement, celle en tout cas dont Loti avait conscience ou dont il entretenait la valeur de «Sésame», mais elle n'ouvre pàs toutes les portes. Si la Turquie lui est devenue chère. parce que «c'est le pays d'Aziyadé» et «qu'elle a tout animé de sa présence» dit-il vers la fin du roman, il rétorquera en 1921: «Eh bien non, mon attachement et mon estime. pour les Turcs tiennent à des causes beaucoup moins personnelles». Est-ce alors «l'ambiance envoûtante de Stamboul», comme le propose Necdet Hacioglu? Pour le Julien Viaud des années 18761877, se mêlent deux amours indissociables en son cœur: une femme, une ville: «On pourrait se croire dans unlabyrinthe affectif inextricable». Aziyadé sans aucun doute renferme à forte dose hédonisme et empire des sens, opium et proxénétisme. Exotisme et érotisme sont inséparables. Le rôle d'Istanbul comme intermédiaire entre l'un et l'autre fut déterminant. La ville apparaît magique au jeune Julien Viaud fraîchement débarqué de Paris ou de Toulon, et l'image fascinante de l'agglomération se mêle de manière indélébile à une histoire d'amour haute en couleurs et en folies. Cette équation charnelle et scabreuse, fondant toute la turcophilie future de Loti, réapparaît dans l'explication littéraire et linguistique donnée encore récemment par Francesco Fiorentino (5). La fiction narrative utilise Istanbul comme contrepoint au pôle négatif suggéré par l'Angleterre, pays natal du héros. Le roman est construit sur une série de contrastes, sinon de contradictions (passé/présent, rationalisme/ superstition, débauche/contrainte, Orient/Occident, etc), qui donne à Istanbul un rôle majeur; cette ville hors du commun mais profondément turque permet toutes 19

s'y mêleront des amours pa ées de quelques pièces et des

les réponses, toutes les cohérences par-delà les incohérences. Cet anti-roman ingénu se greffe peut-être sur une «an ti-ville» en ce sens qu'elle participe plus de Yonirique que du démographique, point nodal de toutes les réponses psychologiques. Sans aucun doute aussi, Loti trouve en terre turque Y«an ti-France», Yanti., Rochefort protestant et provincial. Aux valeurs bourgeoises conventionnelles de la IIIème République, il trouve là comme «un soulagement et une échappatoire» (Irène Szyliowicz), c'est-à-dire la liberté, le soleil, la sensualité; pas seulement un lieu où l'on puisse expérimenter les interdits (amours dangereuses, homosexualité latente, danger), beaucoup plus une culture dont Yattrait ne tient pas s~ement à la nouveauté ou Yétrangeté, plus sûrement par ce qu'elle apporte de fraternité, de solidarité, d'aÎnitié, de simplicité. Il faut dépasser le pittoresque et le romantique, le farfelu et le cliché, la pause et la déchirure, pour aller vers cette vérité seconde, mais surtout pas secondaire: Julien VIaud découvre en Turquie le Pierre Loti qu'il n'est pas encore. L'enfant chétif, inquiet, timide, découvre le complexe de supériorité, le dévouement 24 heures sur 24, la force des humbles, l'innocente beauté de la religion populaire, le quotidien lorsqu'il est coloré et grouillant, le fatalisme sécurisant de Yislam. Le songe oriental prend ses racines dans la pudeur des tcharchafs (c;arsaf), le voyeurisme des moucharabiehs, la rudesse des serviteurs inconditionnels, le dépassement: «Dans le vieil Orient tout est possible»... «Qui m'eût dit qu'en Orient, quelque chose comme du bonheur m'attendait là-bas, au fond de Stamboul», s'interroge-t-il à Yépoque d'Aziyadé (6). Loti a salué des frères dans les Turcs cherchant en eux ce qu'il cherchait en lui, interprétant leur vie quotidienne comme une réponse à ses angoisses, mesurant leurs nonchalances, leurs survivances médiévales, leur culte de Yeski (du passé) au baromètre de sa propre psychologie. «Ce que d'autres dénonçaient comme un retard de YOrient, Loti en a fait un choix hautain pour le passé, un refus du progrès, bref un titre de gloire» (7). Le concept géographique et humain de Turquie est lieu de régénérescence, transcendé par la dimension culturelle et religieuse de l'Islam: «Tout ce qui touche de près ou de loin à Ylslam m'attire, exerce sur moi un charme, et réci20

proquement aussi les musulmans de tous les pays semblent m'accepter et m'accueillir autrement qu'un autre, comme si, un peu, j'étais des leurs», remarque-Hl à Bône, en Algérie, en 1880. Cet islam fataliste et enchanteur, qu'on appelait encore «islamisme», Loti ne cessera de prendre sa défense. Il y voit une sagesse philosophique autant qu'une civilisation où l'on aime l'immobilité et le rêve; islam et Islam sont confondus. même si Loti ne les caricature pas en une totalité sans territoire ou sans histoire, comme tant d'autres. Il n'ignore pas les jeux de puissance étatico-nationaux et flous qui le sous-tendent. Lorsqu'il admet que l'Islam doit se moderniser, se mettre à l'école de l'Occident, c'est pour qu'il résiste mieux à l'envahissement européen. Il en craint souvent le déclin qu'il croira discerner dans les débuts du siècle: «lui imputer la décadence actuelle du monde musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s'endorment, par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat: c'est une loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur et ils se réveillent» (8). Dans son islamophilie, Loti commet parfois de grosses erreurs. Ainsi trouvera-t-on un grave contresens ethnographique dans Turquie agonisante, en 1913, lorsqu'il parlera de «race musulmane». Curieusement, il .désigne dès Aziyadé la langue turque comme «langue de l'islam», sachant bien que seul l'arabe est la langue originelle du Coran. Pourtant, il ne confond pas les Turcs avec les Arabes qui partagent sa sympathie, car il attribue aux seconds ce qu'il aime dans les premiers: «le peuple arabe, le peuple du rêve» pour lequel il a les mêmes craintes puisqu'il «s'en va lui-même, et si vite! devant l'invasion dissolvante et mortelle des hommes d'Occident» (9). C'est un hommage au peuple arabe qu'il rendra à Damas, en 1894, en se penchant sur les tombes de Abd-El-Kader, de Saadi, de Mouhie ddin Ibn-el"'Arabi (grand penseur mystique assassiné), de Saladin (Salah-el-Din, chef de la guerre contre les Francs de Palestine au XIIème siècle), Partons d'un bref constat lexical. Les mots «Islam» et «Arabe» prennent parfois une autre couleur: «L'attente d'autre chose (...) les désirs de changement, de lointains voyages encore, d'Orient et d'Islam», Ou bien: «Tout cela est arabe, ou païen, lointain, étrange, sauvage» (10). 21

On quitte le domaine du réel pour celui de l'imaginaire. Cet imaginaire qui conduit l'écrivain à installer dans sa maison rochefortaise un décor digne des tableaux de Delacroix avec une première pièce turque (1877), devenue salon turc (1889-1894) dévoué au souvenir de Hatidjè, une chambre arabe (1884) et une mosquée (1895), magnifique composition orientaliste qui condense le türbé ottoman, le cimetière turc, la cour, l'architecture hispano-maghrébine, l'influence syrienne, certains éléments provenant d'une mosquée omeyyade (Umayyade) de Damas. Pourquoi ce décor? «Ce n'est pas par simple fantaisie d'art, confesse Loti, c'est par nécessité psychologique, pour répondre à la peur du vide, du passé enfui, de l'angoisse», angoisse très fin-de-siècle au demeurant: «Il n'y a d'urgent que le décor (u.). On peut toujours se passer du nécessaire et du convenu», dit-il. Cette «urgence» conduit à l'orientalisme (11). C'est ce glissement de l'oriental vers l'exotisme, de l'histoire d'amour avec Hatidjè vers un peuple entier, d'une image anticipée de jeune provincial né dans une ville presque coloniale vers une turcophilie définitive, de l'islamophilie vers l'orientalisme - à moins que ce ne soit l'inverse -, qu'il convient d'éclaircir. L'orientalisme est l'aboutissement esthétique, mais aussi scientifique, d'un long processus. Il traduit l'attention portée par l'Occident sur le Proche-Orient. Le christianisme fut un premier lien, puis les Croisades. On citera aussi comme œuvres de transition, la traduction des contes des Mille et Une Nuits ou l'Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand (1811). L'expédition de Bonaparte en Egypte, l'exotisme plus politique de Lamartine, les poèmes turcs de Lord Byron, Salammbô de Flaubert, Le Roman de la Momie de Théophile Gautier, Les Orientales de Hugo, le Magasin pittoresque ou Le Tour du Monde qui proposent de nombreux reportages goûtés par le jeune Julien Viaud, les sociétés savantes aussi, conduisent imperceptiblement à la fabrication d'une image de l'Orient. Image .éclectique et chatoyante, coloniale souvent, dont la couleur et le pittoresque répondent au dépouillement du néo-classicisme (encore qu'il existe un orientalisme néo-classique), dont la sensualité succède à la moralité victorienne, dont le mystère se charge d'une géographie toute subjective. L'empire colonial se mêle à l'empire des sens...

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La Circassie. par exemple - est-ce un hasard si Aziyadé est présentée comme une Circassienne? a connu ses heures de gloire: André Chénier avait écrit un poème intitulé «La Circassienne», Julien Viaud fait ses premières armes au piano sur «La Circassienne», valse de salon de RBurgmüller d'après l'opéra d'Esprit Auber (que Loti nomme dans Aziyade'). Degas même. plus tard peindra Mlle Fiocre en costume circassien dans le ballet de Léo Delibes,

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LaSource.
Une géographie subjective limita d'abord l'Orient à L'Egypte, la Syrie, le liban, la Palestine, la zone côtière de l'Afrique du Nord, l'Espagne, Venise, Constantinople, et y ajouta plus tard l'Arabie, la Perse, l'Inde. On remarque d'emblée que toutes ces régions ont un versant littéraire dans l'œuvre de Loti. Mais cela ne suffirait pas à la qualifier d'orientaliste. «C'est dans l'Orient que nous devons chercher le rom.antisme le plus élevé», écrivait Friedrich Schlegel en 1800. Ce vœu aurait pu servir d'épigraphe au premier roman de Loti, car cette «histoire rêvée, un conte de la mille et unième nuit» pour François Le Targat, déborde de romantisme, et d'architecture. La mosquée, les minarets comme dans les tableaux d'Alberto Pasini (on pense à la «Porte de la Mosquée Yeni-Djami à Constantinople», que Loti décrit également), ou de Félix Ziem, plaisent~beaucoup aux voyageurs en chambre, et Aziyadé en laisse des évocations remarquables. C'est le symbole même d'un certain Orient, «lieu exquis de tristesse et de passé, de mélancolie et de splendeur, lieu de rêve qui n'attendrit pas, qui n'émeut pas, qui seulement charme», écrira Loti le 15 avri11894 devant la Mosquée d'Omar, à Jéru-

salem. On imagine les liens directs entre l'écriture de Loti et la peinture orientaliste qui pourrait illustrer ses romans. On trouve dans «La sieste» de J.RLewis (de 1876 d'ailleurs), dans «Le musicien dans une me de Stamboul» de S. von Chlebowski (1872) ou «Le pont de Galata au crépuscule» (1880) de H.D.S. Corrodi, des scènes comme tirées d'Aziyadé, de Fantôme d'Orient. Les descriptions mêmes de Loti sont souvent en demi-teintes, et Philippe Jullian y verra la manière de certains pastels de Lucien Lévy-Dhurmer (1865-1953), auquel on doit d'ailleurs un portrait de Pierre Loti sous-titré «Fantôme d'Orient» (1896) sur fond de mos23

quées et de minarets. Et Loti aima la peinture orientaliste, celle de CIairin ou d'Alexandre Lunois. L'héroïne Aziyadé n'est-elle pas aussi une de ces odalisques qui feront fantasmer tant de peintres, de Charles de Steuben à Jean Lecomte du Nouy (dont «L'esclave blanche», 1888, est un modèle du genre), en passant par Ingres. L'odalisque, c'est l'idée généralement très dévêtue que l'on se fait en Occident de la femme de harem. On apprécie d'ailleurs que Loti ne tombe pas dans le piège de la sensualité à outrance, montrant une femme, certes étrangère et captive, dont la seule occupation n'est pas le plaisir ou le bain. Plus réaliste, mais non moins exotique. Que faisait Aziyadé avant de connaître son amant? «Je me tenais dans mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes'ou du haschich, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh». Il n'y manque que la confiture de roses et la danse de l'almée! Encore que Loti sache être critique pour l'orientalisme de salon. Aziyadé se rapproche des odalisques romantiques, non par la liberté dont elle rêve, mais par celles qu'elle prend, à ses risques et périls. La «captive», chère à Hugo, ne l'est pas totalement. Pourtant chez Pierre Loti, turcophile et islamophile, cet orientalisme séduisant est devenu suspect aux yeux de certains. Edward Saïd, pour qui «l'orientalisme est un style occidental de domination, de restructuration et d'autorité sur l'Orient», y voit surtout un «moi occidental souverain» présentant l'Orient comme un tout uniforme, incapable d'analyse et d'intérêt pour l'individu. Pour lui, «l'Orient a été orientalisé non seulement parce qu'on a découvert qu'il était «oriental» selon les stéréotypes de l'Européen moyen du XIXème siècle, mais encore parce qu'il pouvait être rendu oriental». Certes, Julien Viaud avait un Orient imaginaire avant de toucher les rives du Bosphore, mais ces définitions nous éloignent de son œuvre. Loti trouve en Orient plus d'enseignements à recevoir que de leçons à donner. Il est très attaché à l'idée romantique d'une régénération de l'Europe par l'Asie ou l'Orient, celui-ci devenant un lieu de libération(s) varié, jamais uniforme. Ses portraits sont suffisamment sensibles et précis pour ne pas tomber. dans un moule caricatural. Loti narrateur est à la fois acteur, à la fois montré et montreur, ce qui le situe dans le décor, ce qui lui permet de donner une image documen-

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