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LA POUPONNIÈRE DE PORCHEFONTAINE

De
232 pages
Fondée sur l'analyse des archives et des articles conservés aujourd'hui, cette histoire de la pouponnière de Porchefontaine se veut le témoin d'une expérience commencée il y a plus d'un siècle pour aider les mères célibataires et sauver les nourrissons. Présentée comme un modèle à imiter, mais objet parfois de critiques sévères, l'institution est analysée dans son fonctionnement quotidien - la vie des mères et des enfants -, selon les objectifs affichés, avec, en toile de fond, le contexte social, sanitaire et politique de l'époque.
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LA POUPONNIERE DE PORCHEFONTAINE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
Chantal HORELLOU-LAFARGE, Les rapports humains chez les penseurs du social, 1999. Maryse PERV AN CH ON, Du monde de la voiture au monde social,1999. Marie-Anne BEAUDUIN, Les techniques de la distance, 1999. Joëlle PLANTIER, Comment enseigner? Les dilemmes de la culture et de la pédagogie, 1999. Christian RINAUDO, L'ethnicité dans la cité, 1999. Sung-Min HONG, Habitus, corps, domination, 1999. Pascale de ROZARIO (sous la direction de), Passerelles pour les jeunes, 1999. Jean-Rodrigue PARÉ, Les visages de l'engagement dans l'œuvre de Max Weber, 1999. Christine GAMBA-NASICA, Socialisations, expériences et dynamique identitaire, 1999. Pascales BONNAMOUR, Les nouveaux journalistes russes, 1999. Paul RASSE, Les musées à la lumière de l'espace public, 1999. Jean-Claude DELAUNAY (ed), La mondialisation en question, 1999. Marcel BOLLE DE BAL, Les adieux d'un sociologue heureux, 1999. Philippe RIGAUT, Une approche socio-historique de notre modernité, 1999. Gérard NAMER, Rousseau sociologue de la connaissance, 1999. Isabelle de LAJARTE, Du village de peintres à la résidence d'artistes, 1999. Brigitte LESTRADE, Travail temporaire: la fin de l'exception allemande, 1999. Michel VERRET (avec la coll. de Paul Nugues), Le travail ouvrier, 1999.

Cliché de couverture: Photographie datant de 1895

@ L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-8322-4

Virginie DE LUCA Catherine ROLLET

LA POUPONNIERE DE PORCHEFONTAINE L'expérience d'une institution sanitaire et sociale

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

« Rien ne se perd: chacun de nos gestes, telle geste auguste du semeur, se prolonge jusqu'aux Étoiles !» Emile Cheysson cité par Olga Veil-Picard en 1921

Introduction

Les plus anciens des centres maternels, devenus aujourd'hui des institutions à caractère social, remontent à la fin du XIXe siècle. Une des institutions de ce type, établie il y a plus d'un siècle à Porchefontaine, un quartier versaillais, allait devenir un modèle. Cette institution, appelée La Pouponnière, s'était donné pour but de créer, sous une forme à la fois scientifique et humanitaire, tout un ensemble de moyens protecteurs de la mère et de l'enfant. Ce projet initial que rappellent les règlements, l'inscrivait donc très officiellement dans une dynamique d'expansion. En même temps, La Pouponnière allait créer un espace de légitimation d'une hygiène bien réfléchie et un lieu d'observation médicale de l'enfant. Le contexte de sa création, en particulier la naissance et le développement de la puériculture, la reconnaissance du pastorisme et le solidarisme qui allait fortement marquer les choix pris par la direction de cet établissement, expliquent que les deux maîtres mots de sa politique ont été, tout au long de la Troisième République: hygiène et solidarité. Le mot solidarité se répand au début des années 1880 mais gagne ses lettres de noblesse au début de la décennie suivante lorsqu'il est fondé en une doctrine politique: le solidarisme. Cette doctrine défendue par le radical-socialiste Léon Bourgeois pose que les individus ont des devoirs autant que des droits. Les rapports entre les individus sont régis par un «quasi-contrat» passé entre eux qui impose une répartition équitable des biens que procure la société mais aussi une répartition de ses charges. Pour Léon Bourgeois, le solidarisme doit concourir à la multiplication des associations qui œuvrent pour une solidarité envers les plus démunis. Cette doctrine allait devenir la philosophie officielle de la Troisième République. 9

Par ailleurs, le souci de la santé au moyen de l'hygiène et de l'éducation se développe sur des bases nouvelles à partir des travaux de Pasteur et de ses disciples, au cours des armées 1860-1870. L'identification des germes pathogènes permet notamment d'envisager une baisse significative des maladies infectieu$es dès lors que sont compris les modes de contamination et adoptées des méthodes de prévention efficaces (antisepsie, stérilisation...). Le pastorisme donne alors à ceux qui s'y réfèrent le cadre qui leur permet de parler et d'agir au nom de la science. Jouissant d'une position sociale plus assurée et constituant un corps professionnel mieux délimité, les médecins peuvent espérer exercer une influence croissante, notamment auprès des. femmes. C'est dans ce double contexte politique et scientifique que naît cette institution dont nous souhaitons étudier le développement dans le long terme, tant elle a marqué son époque en même temps qu'elle en est la marque. Ce travail est le résultat d'une partie d'une recherche collective financée par la Mission Interministérielle de Recherche et d'Expérimentation (MIRE) dans le cadre de la réponse à un appel d'offre. La partie contemporaine de cette recherche, résultat d'une enquête auprès de centres maternels en région parisienne, est publiée dans la même collection I.

1 Donati P., Mollo S., Norvez A., Rollet C., Les centres maternels. Enjeux et réalités éducatives, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques sociales, 1999. 10

Partie I Le savant et le philanthrope

La Pouponnière, dite de Porche fontaine en raison de son implantation dans un quartier populaire de Versailles, est une institution qui a d'abord vu le jour en 1891 à Rueil, dans la banlieue ouest de Paris. Elle allait être le modèle d'une forme de garde des enfants en bas âge et d'aide aux mères qui conjugue les récents acquis médicaux en matière de puériculture et une pratique sociale nouvelle. Avant d'aborder l'organisation qui prévaut dans cette nouvelle institution, il est apparu opportun de faire le point sur le dispositif d'assistance aux femmes enceintes ou récemment accouchées avant la création de La Pouponnière. I - Le dispositif d'assistance maternelle avant 1891 Parmi les établissements d'accueil des mères célibataires, les plus anciennement établis sont des institutions religieuses, à la visée moralisatrice nette: il faut ramener les femmes « dans la voie de l 'honneur et du devoir », les « aider à élever leur enfant »2. Ainsi, la congrégation de Notre-Dame de la Charité du Refuge ou des Dames blanches de Saint Jean-Eudes ou encore la congrégation du Bon Pasteur d'Angers ont ouvert un grand nombre d'asiles pour « la conversion des filles de mauvaise vie» et la « préservation des femmes perverties» 3. Certains de ces établissements reçoivent des femmes enceintes comme l'asile Saint-Raphaël qui ouvre ses portes en 1860 ou l'asile Sainte-Madeleine ouvert en 1866. En 1890, c'est l'Abri Saint-Joseph qui est inauguré. C'est d'ailleurs au sein de l'asile Saint-Raphaël que Marthe se réfugie pour cacher la
2 Drouineau
3

Dr. G., « L'assistance

maternelle », Rev. Phil., 1902-

1903, p. 270.

Cité par Lefaucheur N., Les filles-mères et la Patrie..., 1985, p. 131. 13

honte d'une grossesse hors mariage d'une jeune fille de vingt ans de noblesse provinciale4. Au début de la Troisième République, la philanthropie laïque prend le relais. En 1875, les Sociétés Protectrices de l'Enfance réunies en congrès à Paris décident, sur la proposition du docteur Marjolin de multiplier les refuges et asiles en faveur des filles-mères. Ces institutions sont une alternative à l'assistance à domicile telle que la pratiquait l'Assistance publique ou des sociétés privées comme les vieilles sociétés de Charité maternelle ou la Société de l'Allaitement maternel qui sera créée au lendemain du congrès par Marie Bequet de Vienne, épouse du conseiller d'État Léon Bequet. Mme Bequet prolongera son œuvre initiale en jouant un rôle-clé dans la création des asiles pour mères célibataires. Elle fait partie de ce milieu des Républicains francs-maçons, laïcs, positivistes, qui a largement contribué au développement du champ de l'assistance sous la Troisième République. Sur cette question des asiles, beaucoup de philanthropes, de médecins ont écrit comme le docteur Lagneau, l'inspecteur général Drouineau, le sénateur Strauss, les professeurs Pinard et Budin5. Le docteur Lagneau se fait l'écho des sollicitations des médecins pour la multiplication de tels établissements: «Depuis 1875, plusieurs fois, j'ai insisté sur l'État de dénuement, de misère, dans lequel se trouvaient la plupart des filles-mères, et parfois certaines femmes mariées abandonnées par leur mari lorsque, ne pouvant plus dissimuler leur grossesse, elles étaient chassées de leur place et se trouvaient sans asile, sans secours, sans moyen d'existence,' plusieurs fois, pour secourir ces malheureuses femmes, j'ai demandé qu'on créât des

4 Marthe, Paris, 1982. 5 Le premier, le professeur Pinard, est accoucheur en chef à Baudelocque, le second, le professeur Budin est accoucheur en chef de la Maternité. 14

maternités-ouvroirs» 6. Le médecin propose que chaque maternité-ouvroir comprenne un asile ouvroir où les femmes enceintes indigentes seraient admises dès le sixième ou septième mois de grossesse. Elles seraient nourries et soignées, et travailleraient «proportionnellement à leur peu de validité »7. Elle comprendrait également une maternité où ces femmes accoucheraient, une crèche où, après leurs relevailles, les femmes travaillant pourraient venir allaiter leur enfant, pendant plusieurs semaines. Une première tentative de création d'une structure similaire à celle de La Pouponnière avait bien été faite en 1873. Un architecte, M. Coudereau avait sollicité de la Ville de Paris la concession de la Ferme de Vincennes dite Ferme impériale pour y installer un établissement destiné à recevoir des nourrissons en internat. C'est, semble-t-il, pour remédier à la pénurie de nourrices à laquelle étaient confrontés les parents parisiens qu'il avait établi un plan composé de 50 pavillons pouvant chacun contenir dix enfants et deux nourrices. Ce plan contenait déjà « tous les principes qui sont observés pour l'organisation des Pouponnières modernes: petits groupes d'enfants, pavillons d'isolement »8. En dépit d'un rapport favorable, il ne put obtenir la concession de la Ferme. Deux ans plus tard, en 1875, le maire de Villiers le Duc, en Côte d'Or, M. Morel, est à l'origine de la création d'un établissement d'hébergement, pendant plusieurs semaines, de nourrissons en bonne santé. L'institution n'a, semble-t-il, pas été viable. L'idée du Dr Coudereau sera reprise en 1891 par M. Caumeau mais celui-ci n'obtint pas du Conseil général de la Seine l'appui financier des pouvoirs publics. A Paris, l'asile Pauline Roland est inauguré en 1890. Il reçoit 400 femmes enceintes par an. La durée de séjour des femmes est limitée à quatre mois. Deux sages-femmes
6 Lagneau Dr., De l'assistance aux femmes enceintes. Discussion, Revue d'hygiène, 1890, p. 1156. 7 Lagneau Dr., op. cil. a Labeaume Dr., L 'hygiène sociale..., 1924, p. 64. 15

peuvent pratiquer des accouchements en urgence, dans l'établissement. A Lyon, l'asile de la Samaritaine est ouvert en 1891. Il accueille des femmes seules, âgées de plus de 22 ans, mais seulement celles enceintes pour la première fois. L'établissement reçoit beaucoup de femmes de chambre, de domestiques mais aussi des femmes travaillant dans la couture ou le textile. Toujours à Paris, le 19 novembre 1890, ouvre le refuge-ouvroir de la rue Fessard, où les femmes sont reçues durant environ 24 jours. Le même mois, c'est l'asile des femmes enceintes de la maison de Nanterre qui est créé. Les asiles de la rue Boulars et de Fontenay-aux-Roses ouvrent également la même année. En 1892, ouvrira le refuge-ouvroir de Marie Bequet de Vienne, avenue du Maine à Paris. Aucun critère d'Etat civil n'est requis. Entre 1892 et 1896, ce refuge de la Société de l'allaitement maternel accueille 3903 femmes. Parmi les 703 femmes accueillies en 1896, 45% d'entre elles sont des femmes mariées. La proportion paraît assez stable puisqu'en 1904, c'est 43% des femmes accueillies qui sont mariées. Les autres sont des veuves ou des célibataires « dont la bonne foi a été surprise, qui ont été lâchement, indignement trompées et qui arrivent au Refuge après avoir souffert tout ce qu'on peut souffrir, repoussées et désespérées »9. Quel est le régime de ces femmes admises? A l'arrivée, après avoir pris un bain, elles subissent un examen médical. Levée à 7 heures du matin, leur toilette complète est surveillée par les infirmières. Leur matinée est occupée par le ménage, l'épluchage des légumes, l'entretien du linge. L'après-midi, elles travaillent à l'ouvroir pour leur compte et à leur sortie leur pécule leur est remis. A côté de ces établissements existent aussi des asiles dits de convalescence qui accueillent des mères accouchées avec leur bébé comme l'asile du Vésinet créé en 1886, le refuge-ouvroir Pauline Roland ou l'asile George Sand créé en 1884.
9 Assemblée générale, 16 mai 1907, Rev. Phil., 1907, p. 665. 16

Ces établissements sont des lieux d'observation des femmes enceintes, «des instruments d'observation scientifique des plus rigoureux »10.En 1895, 1898 et 1900, le professeur Pinard a pu faire, à partir des données recueillies dans des asiles parisiens, des communications sur la puériculture devant divers publics savants. Il observe un poids plus élevé de 300 grammes en moyenne chez les nouveau-nés de femmes qui se sont reposées avant leur accouchement et une durée de gestation plus longue de 20 jours en moyenne que chez les enfants nés de mères ayant travaillé jusqu'à leur accouchement.

- les

A la visée moralisatrice qui s'est du reste transformée
références à la faute sont moins nombreuses

-a

succédé

une visée populationniste, hygiéniste et parfois solidariste. Précisons d'ores et déjà que la conscience de la forte mortalité des nourrissons, dans un contexte de crainte de la dépopulation qui menacerait la France, a pesé sur la nécessité d'une action en leur faveur. Or, les enfants illégitimes sont parmi les plus touchés. En 1876, Gustave Lagneau montre que la mortalité avant un an des illégitimes est de 39% alors que celle des enfants légitimes du même âge est de 20% 11.Il convient d'étendre l'assistance aux mères célibataires pour qu'elles conservent« leurs produits ». L'intérêt est plus élevé que celui d'offrir un refuge à leur repentir12. Il faut sauver le plus d'enfants possible, indépendamment de leur statut, éviter les avortements, les infanticides, lesquels feraient perdre quelque 50000 enfants par an à la France. Il faut aussi éviter les abandons tant est forte la mortalité des abandonnés; on l'explique d'ailleurs en partie par leur statut d'illégitimes. L'assistance à la mère, avant, pendant et après l'accouchement, dans un tel contexte montre le soin porté à
10 Pinard, Pr., « Note pour servir à l'histoire de la puériculture intra-utérine », Bull. de l'Académie de médecine, 34, 1895, 593-597. ., ,. J Lagneau D r. G ., D e I lnrfluence ue 1"I11egltlmlte sur Ia '". mortalité..., 1876, pp. 53-86. 12Voir sur ce thème, Lefaucheur N., Les jill/es-mères et la patrie, op. ciL

rr

17

son fruit. Drouineau, inspecteur général des services administratifs du Ministère de l'Intérieur déclare d'ailleurs qu'il faut « sauver l'enfant par la mère »13. Quant à l'hygiénisme, il fonde, avec la volonté d'assurer le secret, le recours à des lieux isolés, de préférence hors des villes; « ils offriront tous les avantages hygiéniques de la campagne »14. Il s'agit de véritables «sanatoriums de grossesse» avec des chambres aérées, propres et si possible séparéesl; comme en témoigne le projet des 50 pavillons de l'architecte Coudereau. La Pouponnière qui ouvre ses portes à Rueil, s'inscrit dans l'ensemble de ces établissements mais le système qui y est mis en place est novateur. Elle est aussi la marque de la réussite de l'initiative laïque et privée, même si le soutien qu'elle obtient des politiques et philanthropes devient rapidement le garant de sa fortune.

13Drouineau Dr. G., «L'assistance maternelle », Rev. Phil., 19021903, p. 259. 14 Drouineau, Dr., op. cit. IS Mornet, 1., La protection de la maternité en France, 1910, p.219. 18

II La Pouponnière

-

à Rueil : une nécessité sociale16

Trois femmes sont à l'origine de l'association La Société maternelle parisienne17 et de l'œuvre qui y est rattachée La Pouponnière: Mme Stain, à qui appartiennent le terrain et le pavillon de Rueil, Mme Manuel, épouse d'un inspecteur général de l'Université, vice-présidente de l'association et Mme Charpentier, présidente. Elles sont «secondées par un groupe de dames passionnées pour la même idée, associées avec un désintéressement absolu dans une pensée de solidarité maternelle, de bienfaisance et de patriotisme »18. Mme Frelon, sage-femme, est nommée directrice de l'établissement. Marguerite Charpentier, épouse de l'éditeur bien connu et qu'un tableau d'Auguste Renoirl9 représente entourée de ses deux filles, donne à l'œuvre qu'elle préside une assise sociale certaine et une large publicité grâce au réseau de relations dans lequel elle est insérée et qu'elle n'hésitera pas à activer lorsque le besoin s'en fera sentir. Le seul texte contemporain de l'installation à Rueil dont nous disposons et qui rend compte de l'ouverture de l'établissement est un article paru dans Le Figaro, journal largement diffusé dans les milieux parisiens. Il est signé par Emile Zola. C'est .dire la publicité faite autour de l'institution. En avril 1891, alors que l'établissement vient d'ouvrir ses portes, Mme Charpentier invite Emile Zola à venir visiter le pavillon aménagé en pouponnière. «Zola », lui dit-elle, «il faut absolument que vous veniez voir mes
Charpentier M., « De l'utilité des pouponnières », Rev. Phil., 1898-1899, p. 9. 17 Parisienne en raison de son siège social, à la mairie du VIle arrondissement, 116 rue de Grenelle à Paris. 18 X Dr., « La Pouponnière de Porchefontaine... », Rev. Phil., 1897-1898, p. 79. 19Tableau que l'on peut voir au Musée d'Orsay. 19 16

bébés »20. Le 18 avril 1891, dans son article intitulé Aux mères heureuses, Zola décrit sa visite et témoigne de l'action de La Société maternelle parisienne, «cette œuvre de tendresse et de justice »21. Visitons avec Zola, le pavillon de Rueil : « C'est à Rueil, au pied du Mont-Valérien, à une demi-heure de Paris. Le petit parc est en pente, planté de bealL'Carbres, qui, l'été, doivent donner une ombre délicieuse. Il y a des pelouses fleuries de violettes, des bouquets de lilas dont les fleurs vont embaumer l'air, aux premiers soleils. En haut, dans le grand air sain de la côte, se trouve la maison. C'est un grand chalet à deux étages, dont les larges baies, aux quatre faces, ouvrent sur des balcons. Partout, la lumière et l'air entrent àflots, on dirait le rendez-vous joyeux du libre soleil. Et il est arrivé cette chose heureuse, que cette habitation de simple villégiature, comme il y en a tant autour de Paris, semble avoir été choisie, pour le bon hasard, dans des conditions excellentes, favorisant l'expérience qu'on allait tenter. Pour l'aménager, Mme Stain, à qui elle appartient, a simplement commencé par enlever tous les meubles. Elle l'a donnée entière à ses bébés. La maison est nue, les murs lessivés, les parquets grattés, toute blanche; et ce n'est plus' que la maison des vingt petits enfants d'un jour à six ans qui, à cette heure, y poussent gaillardement. En haut sont les dortoirs, chaque nourrice a le sien, où elle ne doit pas remonter de la journée; en bas se trouve la salle commune, les autres salles de service, la salle de toilette surtout, dans laquelle chaque enfant a sa petite toilette particulière »22.

Le projet des trois fondatrices de La Société maternelle parisienne est simple: il s'agit d'élever en collectivité, aux portes de Paris, moyennant quarante francs par mois, les enfants qui, autrement, seraient envoyés en nourrice. L'originalité de cette organisation tient moins à la collectivité de l'élevage qu'au système qui est mis en place.
20Zola E., « Aux mères heureuses », Le Figaro, 18 avril1891. 21Zola E., op. cit. 22Zola E., op. cit. 20

Car il s'agit bien d'un système: l'organisation mise en œuvre dans l'établissement fonne un tout, un ensemble de pratiques solidaires qui ne peuvent être considérées que dans leur interrelation. Du personnel employé au mode de garde concret, appréhendé dans sa quotidienneté, en passant par les groupes socio-professionnels auxquels s'adresse l'établissement: tout est construit selon une logique relevant du social, du médical et de l'hygiène. En même temps, l'institution est profondément enracinée dans son temps pourrait-il d'ailleurs en être autrement? - et cette inscription dans la réalité de la fin du siècle la conduit à puiser ses arguments dans les débats en cours, tel çelui sur la dépopulation, pour expliciter son projet et sa démarche. A) Le système Quel est donc ce système mis en œuvre dès l'ouverture de La Pouponnière? Voyons d'abord ce qu'il en est du personnel employé et qui caractérise la fonction sociale de l'institution, du moins, c'est ainsi qu'est présentée sa spécificité en matière de recrutement. Ce sont des mères célibataires, des « filles-mères », qui s'occupent des petits pensionnaires parisiens en même temps qu'elles élèvent leur propre enfant sous la surveillance d'un médecin attaché à l'établissement23. Elles sont choisies « hâtons-nous de le dire, parmi celles dont le malheur et l'abandon inspirent le plus de sympathie. Il y a un devoir social à les sauver du désespoir »24. La mère abandonnée, sans ressources, qui désire garder son enfant trouve un refuge à La Pouponnière. <<.Elle frapper à la porte, on lui ouvrira, {..] Elle pourra peut rester dans cette maison hospitalière aussi longtemps qu'elle aura du lait, son enfant y sera élevé gratuitement »25. Cette
23Voir encart illustré. 24X Dr., « La Pouponnière de Porchefontaine... », Rev. Phil. 18971898, p. 84. 25 Charpentier M., « De l'utilité des pouponnières », Rev. Phil., 1898-1899, p. 13. 21

contrainte d'allaitement imposée aux mères est la condition même du système mis en place dans l'institution. En effet, ces femmes ainsi recrutées doivent allaiter leur enfant durant au moins six mois. Leur enfant est ensuite progressivement sevré quand on lui confie un autre nourrisson, un pensionnaire, qu'elle allaite alors entièremenr6. La nourrice a, en outre, la charge d'un troisième enfant qui est, quant à lui, entièrement sevré. Ce sont donc trois enfants dont les âges varient entre un jour et six ans qui sont confiés à la nourrice et qu'elle élève sous le regard du médecin de l'œuvre. «Pour les services qu'elle rendra, on lui donnera 30 francs par mois, ce qui lui constituera une petite épargne qui, une fois sortie de l'établissement l'aidera à vivre en attendant qu'elle ait trouvé un emploi »27. La Société maternelle l'aide d'ailleurs à trouver un emploi; le plus souvent, elle est placée comme domestique ou cuisinière. Certaines seront même employées par La Société maternelle dans l'établissement.

B ) Le contexte

Les enjeux du système de La Pouponnière, nous les saisissons à la lumière des débats sur l'allaitement et la pratique de la mise en nourrice au XIXe siècle. Ce dernier phénomène, très ancien puisqu'il est attesté dans l'Antiquité romaine, ne touchait jusqu'au XVIe siècle que les familles de l'aristocratie mais il avait fini par s'étendre à toutes les classes de la société. Deux possibilités s'offraient aux familles. Si elles en avaient les moyens, elles pouvaient louer les services d'une jeune femme qui résidait sur place, d'où son nom de nourrice sur lieu. Celle-ci, le plus souvent d'origine paysanne, confiait son propre enfant à une personne
26

La loi Roussel oblige les femmes qui veulent allaiter un nourrisson autre que le leur à ne le faire que lorsque le leur propre a atteint sept mois. 27 Charpentier M., « De l'utilité des pouponnières », Rev. Phil., 1898-1899, p. 13. 22

de sa famille ou même à une autre nourrice, moins rétribuée qu'elle-même. Et c'est là la deuxième forme d'élevage mercenaire: un enfant à peine né pouvait être envoyé dans quelque village, confié à une paysanne, la nourrice au loin. Ces pratiques étaient largement répandues. On peut estimer qu'en 1865, 59% des nourrissons parisiens sont élevés par leur mère, 41% le sont par une nourrice28. Mais à cette date, des voix se sont élevées pour dénoncer cette pratique. Deux phénomènes expliquent ce renversement de tendance. L'allaitement de l'enfant par sa mère apparaît, après la parution de l'Emile de Jean-Jacques Rousseau (1762), comme la condition même du lien affectif entre la mère et son enfant. Le succès du romantisme dans les années 1830 contribuera à cette mise en valeur des sentiments. L'amour apparaît désormais comme nécessaire au développement de l'individu et à son bonheur. Aussi, l'amour maternel est invité à s'exprimer par le don de soi: l'allaitement. Dans la littérature romanesque, les descriptions de scènes d'allaitement se multiplient et souvent même s'érotisent comme dans les Mémoires de deux jeunes mariées (1842) de Balzac. La littérature médicale se fait aussi prolixe sur le sujet. Si la sensualité de l'acte ne convainc pas les mères d'allaiter, le docteur Brochard et bien d'autres, leur promettent déformations mammaires et abcès en tout genre. C'est que l'allaitement apparaît désormais comme une loi de la nature à laquelle la femme ne peut et ne doit se soustraire. L'exemple du docteur Gérard, qui montre par quel processus se construit la maternité, est éloquent: «lorsqu'une poule pond un œuf, elle n'a pas la préten(ion d'être mère pour si peu. Pondre n'est rien {..] mais où commence le mérite de la
poule pondeuse c'est quand elle couve avec conscience {..] lorsqu'elle nourrit ses petits {..] c'est lorsqu'elle les abrite de ses ai/es (u]. En un mot c'est lorsqu'elle remglit ses devoirs de mère qu'elle en a véritablement le titre» . C'est 28 Rollet C., La politique à l'égard de la petite enfance..., 1990, g.8I. 9 Gérard Dr., Le livre des mères, 1886, cité par De Luca V., La maternité dans les discours..., 1992, p. 58. 23