La rafle des vaches de Cooley

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296337336
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La Rafle des vaches de Cooley
récit celtique irlandais

@ L'Harmattan,

1997

ISBN:

2-7384-5250-7

Traduit du moyen irlandais, présenté et annoté par ALAINDENIEL

La Rafle des vaches de Cooley
récit celtique irlandais

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L'illustration de couverture a été reproduite avec l'aimable autorisation du Württembergisches Landesmuseum Stuttgart.

Présentation

Dans son ouvrage "La vie de Cnaeus Julius Agricola" publié en 98 ape J.-C., Tacite évoque l'Irlande: "le naturel et la civilisation des habitants de l'île ne diffèrent pas beaucoup de ceux de la Bretagne", indique-t-ill. Ces lignes montrent que l'Irlande formait alors une terre celtique. Mais nulle relation ne nous apprend quand et comment elle l'était devenue. Les suggestions n'ont pas manqué à ce sujet. Pour Myles Dillon et Nora K. Chadwick, "les peuples celtophones" seraient "arrivés dans les îles britanniques, de quelque part en Europe centrale, par vagues successives (...), à une époque indéterminée qui remonte prQbablement au début du second millénaire av. J.-C." 2. Jan de Vries, pour sa part, est "tenté de ne faire remonter l'arrivée des Celtes (...) en Irlande qu'à 400 av. J.-C." et il "penche" pour une "émigration venue du bassin de la Seine et de la Marne" 3. La chronologie proposée par Venceslas Kruta se situe entre ces deux extrêmes. Selon cet auteur, la "Verte Erin" doit "sans doute sa celticité à une immigration très ancienne (âge du bronze ou tout début de l'âge du fer)", mais il ne se prononce pas sur l'origine de cette migration 4. L'incertitude dans laquelle nous nous trouvons serait probablement moins grande si, pour le continent même, le problème des origines celtiques ne tenait en échec les savants. La difficulté vient de ce que les Celtes ont mené longtemps une existence anonyme en Europe. La première mention de
1. "Oeuvres complètes", Paris, La Pléiade, 1990, p. 18, traduction de Pierre GrimaI. Tacite, né en 55 ou en 57 ape J.-C., était le gendre de Agricola, gouverneur de l'île de Bretagne de 77 à 84. 2. "Les royaumes celtiques" , Verviers, Nouvelles Editions Marabout, 1979, p. 25. Traduit de l'anglais par C. Guyonvarc'h. Myles Dillon était professeur au Dublin Institute for Advanced Studies et Nora K. Chadwick assistante au Newham College de Cambridge. 3. "La religion des Celtes", Paris, Payot, 1977, p. 21. Jan de Vries était professeur à l'Université d'Utrecht. 4. "Les Celtes en Occident", Paris, Atlas, 1985, p. 21. Pour Venceslas Kruta, directeur d'études à la IVème section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, le début de l'Age du Fer couvre une période qui va du Vlllème au Vlème siècle (précision donnée à la page 17 du même ouvrage). 9

leur nom, par des auteurs grecs, ne date que du Vème siècle avo J.-C.. Elle coïncide avec la naissance d'une civilisation nouvelle dans les territoires que les sources antiques attribuent aux populations celtiques, sur le cours supérieur du Danube et du Rhin. Cette civilisation devait durer sur le continent jusqu'à l'aube de notre ère. La période concernée est appelée Second Age du Fer ou période de La Tène, du nom d'un site archéologique suisse où quantité d'objets appartenant à cette époque furent découverts. On ne peut donc parler d'une civilisation celtique stricto SenSl!qu'à propos de la civilisation laténienne. Celle qui la précéda au Premier Age du Fer (VIlIème- VIème siècles), la civilisation hallstattienne, doit sans doute beaucoup aux Celtes. Les spécialistes voient d'ailleurs dans les guerriers hallstattiens inhumés entre Bourgogne et Bavière "les ancêtres immédiats des Celtes laténiens". Mais pour le moment "il n'existe aucune preuve indiscutable de (leur) appartenance ethnique" 5. En Irlande, les traces d'un premier Age du Fer sont limitées. L'île est pratiquement sans matériaux du Hallstatt II (VIème siècle) 6. Il semble qu'elle connaisse une crise alors: les industries de rAge du Bronze déclinent puis disparaissent, le pays entre dans une phase d'isolement et de stagnation culturelle. Cet isolement paraît avoir persisté lors de la période d'expansion de La Tène ancienne à travers le continent au Vème et au IVème siècle avo J.-C.. Mais les archéologues notent" d'importantes innovations" après 300 "avec l' apparition" d'éléments culturels laténiens dans l'île: "une série d'objets en métal de haute qualité des IIIème et IIème siècles avant J.-C. témoignent clairement de la présence (...) en Irlande, de centres artisanaux bien établis et expérimentés, dont les artisans suivaient de très près les développements

5 . Venceslas Kruta, "Les Celtes", Paris, Que sais-je ? n° 1649, 2ème édition, 1979, p. 64. 6. La période de Hallstatt est subdivisée en une phase I et une phase II dans le système français, en une phaseC et une phase D dans le système allemand. La phase I en Irlande débuterait au VIlème siècle. 10

techniques et artistiques de la civilisation laténienne à l'extérieur" 7. On sait que le pays échappa à la conquête romaine. De ce fait, la période de La Tène qui s'achève sur le continent dès le temps d'Auguste, put se prolonger en Irlande pendant les quatre premiers siècles ape J.-C., jusqu'à ce que Patrick évangélise l'île et la fasse entrer véritablement dans l'Histoire. C'est cet Age du Fer irlandais qui servirait de cadre temporel au récit intitulé la "Rafle des vaches de Cooley", en gaélique Tain B6 Cuailnge, l'épopée la plus importante de l'ancienne littérature insulaire 8. Mais la période concernée, nous venons de le voir, embrasse 700 années, et les spécialistes du monde celtique aimeraient pouvoir situer plus précisément les temps que l'oeuvre évoque. La tradition irlandaise fait vivre les principaux personnages du récit à l'époque du Christ. Les savants du début du siècle - l'Allemand Ernst Windisch et le

Français d'Arbois de Jubainville 9 - ne doutaient pas de son

7. Barry Raftery, "Les Celtes pré-chrétiens des îles", dans l'ouvrage général "Les Celtes", Milan, Bompiani, 1991, p. 563. 8. Dans la notice que le "Lexique étymologique de l'irlandais ancien" consacre au mot tain, figurent les précisions suivantes: "fait de pousser (du bétail), de le mener, et surtout de l'enlever, de le razzier (...). Fréquemment en1ployé avec bo, gén. pl. de ho, "vache", pour désigner une expédition pour razzier du bétail, et servant dans ce cas de titre à plusieurs récits épiques, Tain h6 Fraich, Tain ho Reganzna, et surtout Tain h6 Cûa( i)lnge, "l'enlèvement des vaches de Cualnge", que le mot Tain seul désigne souvent sans spécification" - (Dublin Institute for Advanced Studies, Centre National de la Recherche Scientifique, Paris, 1978, T -11). Le "Lexique étymologique de l'irlandais ancien" a été entrepris par Joseph V endryes, doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Paris, qui en a publié les deux premiers fascicules (lettre A et lettres M, N, 0, P). Après sa mort, en 1960, la publication a été reprise par E. Bachellery, directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, et par Pierre- Yves Lambert, chercheur du C.N.R.S. au Centre d'Etudes Celtiques. 9. Ernst Windisch fut l'éditeur, en 1905, de la Version de la Tain RÔ Cûailnge conservée dans le Livre de Leinster. Il l'accompagna d'une traduction en langue allemande qui se trouve disposée en regard du texte irlandais (Irishe '"fexte, tome V, Leipzig).' D'Arbois de Jubainville Il

bien-fondé: c'est la confrontation de la Tain avec les témoignages des auteurs gréco-latins sur les Celtes qui avait ancré chez eux cette conviction. Pourtant, si les similitudes entre l'Irlande de l'épopée et la Gaule de Posidonios 10 ou la Bretagne de Tacite sont indéniables, il semble qu'il faille nuancer les conclusions que d'Arbois et Windisch ont formulées jadis. Le monde de l'épopée apparaît composite: les pratiques qui s'y reflètent ne sont probablement pas toutes contemporaines. Certaines ont pu précéder assez nettement l'aube chrétienne, par exemple celle qui consistait à couper la tête de l'ennemi vaincu ou la pratique de combattre nu : Polybe les mentionne déjà dans ses "Histoires", au IIème siècle avant notre ère Il. D'autres pratiques, au contraire, doivent être bien plus tardives. Dans la Tain, les guerriers tués par le héros Cuchulainn sont inhumés; or l'archéologie indique qu'à l'Age du Fer, "la crémation semble avoir été le rite dominant" en Irlande: "C'est seulement dans les siècles qui ont suivi la naissance du Christ (...) que l'inhumation remplace la crémation" 12. Par ailleurs, sur la tombe de Uala - une des nombreuses victimes de Cuchulainn - une pierre est placée qui porte le nom du défunt en caractères oghamiques (la seule écriture qui existait en Irlande avant l'arrivée de Patrick) ; cette
proposa une traduction française du même texte, faite à partir de l'édition de Windisch: "L'enlèvement des vaches de Cooley", (Paris, 1907). 10. Né vers - 137, mort vers - 57, Posidonios séjourna en Narbonnaise au début du premier siècle avant notre ère. Son expérience du milieu gaulois lui inspira une étude sur les Celtes, le livre XXIII de ses "Histoires", dont il ne reste aujourd'hui que de rares fragments. L'oeuvre de Posidonios fut utilisée par tous les Anciens qui traitèrent du même sujet: Diodore de Sicile (90 à 20 environ avo J.-C.) pour ses "Histoires", Strabon (64 ou 63 à 21 (1) avoJ.-C.) pour sa "Géographie". Jules César lui-même (102 (1) à 44 avo J.-C.) dut s'y rapporter quand il composa sa "Guerre des Gaules". Il. Polybe, né vers - 202 et mort vers - 120, avait été officier de la Ligue achéenne. Livré en otage à Rome, il se lia d'amitié avec Scipion Emilien et voyagea en Italie, en Espagne et en Gaule. Ses "Histoires" en 40 livres (il n'en subsiste que les cinq premiers et des fragments des suivants) embrassent une période qui s'étend de - 220 à - 146. 12. Barry Raftery, "Les Celtes", op. cil., pp. 559-550. 12

coutume ne paraît pas avoir été pratiquée avant le début du IVème siècle: c'est en tout cas à cette époque qu'appartiennent les plus anciennesstèles connues 13. Ainsi, il en irait de la Tain comme de l'Iliade et de l'Odyssée: l'épopée irlandaise mêlerait des éléments qui furent séparés dans la réalité, qu'il s'agisse d'institutions ou d'usages, de codes ou d'idées. La Tain elle-même, dans sa forme première, serait une création des âges païens. Il existait alors en Irlande des poètes professionnels, les filid, qui remplissaient des fonctions quasi sacrées; l'une consistait à conserver en mémoire et à transmettre oralement le corpus des récits relatifs à la mythologie et à l'histoire de leur peuple; une autre à le compléter et à le prolonger. C'est parmi ces artisans du verbe que la "Rafle des vaches de Cooley" aurait vu le jour. L'oeuvre a pour thème principal l'invasion du royaume d'Ulster par des troupes regroupées derrière les souverains de Connaught, le roi Ailill et la reine Medb. On ignore si quelque événement l'inspira. Le professeur Venceslas Kruta ne le croit pas: il considère qu'il serait "vain" de chercher à retrouver dans l'épopée "un noyau historique" et "illusoire d'y voir la chronique, même déformée et magnifiée par la légende, d'une des nombreuses guerres entre les royaumes irlandais" 14. D'autres spécialistes admettent au contraire que la Tain a "quelque peu d'histoire" derrière elle 15. Cela n'est pas exclu. Néanmoins, même s'il était prouvé que l'histoire entre pour une part dans cette épopée, la place que la mythologie y occupe resterait considérable. De nombreux indices, fait remarquer V. Kruta, suggèrent que la Tain est un "récit d'essence mythologique". Et il avance une hypothèse intéressante: "Il est possible que nous ayons affaire à
13. L'écriture oghamique reposait sur une notation des lettres de l'alphabet latin au moyen de traits verticaux ou obliques, disposés en nombre variable de part et d'autre d'une ligne. La lourdeur du procédé n'autorisait que de courtes inscriptions. Celles qui subsistent ont toutes un caractère funéraire. Mais il se pourrait qu'à l'origine les ogham aient été utilisés à des fins magiques. . . 14. L es C e Ites en O CCI ent , op. Clt., p. 70 . d " " 15. Myles Dillon, "Les royaumes celtiques", op. cit., p. 219.

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l'adaptation locale, plus ou moins libre, d'un récit dont (...) la conception pourrait être beaucoup plus ancienne et étrangère au milieu irlandais"16. On pense évidemment à une oeuvre conçue sur le continent à une époque qui correspondrait au Premier Age du Fer 17. Le travail d'adaptation, précise V. Kruta, aurait consisté à introduire dans le récit des personnages "connus par la tradition" irlandaise et à éta1?lir systématiquement des "relations entre les événements et la topographie de la région" 18. Ernst Windisch n'avait pas envisagé cette hypothèse lorsqu'il publia une version de la Tain, en 1905. Pour lui, la conception de l'oeuvre était essentiellement irlandaise. Mais cela ne l'empêchait pas de faire remonter la formation du corps principal de l'épopée à des temps très anciens - antérieurs à la fin du premier siècle chrétien pour le moins. Il imaginait que la Tain avait connu ensuite une longue période de transmission orale avant de recevoir une forme écrite, soit vers le milieu du VIIème siècle, soit au début du siècle suivant. Plus réaliste, me semble-t-il, est le point de vue défendu naguère par le professeur Kenneth H. Jackson. M. Jackson doute qu'une oeuvre dont la sauvegarde reposait sur la mémoire ait pu survivre 600 ou 650 ans. Il ne remet pas en question l'époque de sa première rédaction: comme Windisch, il pense que le récit épique fut confié à l'écriture vers le milieu du Haut Moyen-Age. Mais pour la conception primitive de la Tain, il propose le IVème siècle de notre ère, ce

qui correspondà la phase finale de l'Age du Fer en Irlande 19.
17. Traitant par ailleurs de la littérature des Celtes insulaires, "en particulier celle qui est conservée dans les textes irlandais", Venceslas Kruta écrit: "Il est (...) incontestable que la société celtique décrite dans ces textes présente une structure archaïque qu'il est parfaitement justifié de faire remonter à la protohistoire. Cette société pastorale dominée par une aristocratie militaire de type primitif est peut-être même un peu trop archaïque pour ce que nous connaissons des Celtes continentaux" ("Les Celtes", op. cit., pp. 20 - 21). 18. L es C e 1tes en 0 CCIent , op, Clt., p. 70 , 'd " " ' 19. The Oldest Irish Tradition: A Window on the Iron Age, Rede Lecture, Cambridge, University Press, 1964. 14
. 16 . L es C e 1 en 0 CCIent , op. Clt., p. 70 . tes 'd " "

La christianisation de l'Irlande au Vème et au Vlème siècle entraîna la fondation de monastères dans toute l'île. Ces établissements abritaient des écoles où l'art de l'écriture était cultivé avec ferveur. Les moines se servirent naturellement du latin pour rédiger leurs premiers textes, mais le gaélique se hissa progressivement au rang de langue littéraire, et, dès le Vllème siècle, des religieux composaient des traités en irlandais. Parallèlement, les études monastiques se diversifiaient ; à côté de la culture latine, elles accordèrent une place à la culture profane indigène: un texte nous apprend que le monastère de Toomregan possédait une "école de poésie

irlandaise"au Vlllème siècle 20.
A cette époque, ce qui subsistait des récits de l'ancienne tradition était conservé dans la mémoire des fil id. L'évangélisation du pays n'avait pas porté un coup fatal au corps des poètes: aux filid convertis, saint Patrick avait laissé une part importante de leurs fonctions - l'étude des généalogies des hommes d'Irlande et la récitation d'histoires et de poèmes. Avec la nouvelle religion, l'usage de l'écriture latine leur devint familière. A preuve l'éloge de saint Columcille que le fili DalIan Forgall composa vers la fin du Vlème siècle. La rédaction des grandes oeuvres du passé irlandais aurait donc pu être l'affaire des poètes. Mais la parole et la mémoire restaient pour eux des instruments privilégiés et les spécialistes des littératures celtiques considèrent généralement que les premières ébauches manuscrites des épopées gaéliques furent réalisées dans des monastères. Cela ne signifie pas que les moines aient oeuvré seuls: rien n'aurait été possible sans les filid, ces dépositaires de la tradition. L'attitude de l'Eglise envers leur corps avait permis que s'instaurent de bonnes relations entre les deux institutions. Les liens familiaux qui unissaient parfois des membres de l'une à des membres de l'autre favorisaient aussi les contacts et les échanges. Nous savons que des filid fréquentèrent des communautés. L'un d'entre eux aurait pu travailler à la rédaction d'une oeuvre comme la "Rafle des
20. Cité par Françoise Henry: Zodiaque, 1963, p. 45. "L'art irlandais", tome I, Editions du

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vaches de Cooley", en dictant à des moines des parties du récit, voire en prenant la plume lui-même, à certains moments au moins. Une trace de cette collaboration supposée est peutêtre décelable dans une légende qui nous conte comment la Tain fut mise par écrit. Nous la résumons ici: le chef des filid d'Irlande, Senchan Torpeist (il aurait vécu au Vllème siècle), se rend chez Guaire, roi de Connaught, en compagnie de ses conteurs et de ses musiciens. Le souverain les reçoit avec son hospitalité coutumière, mais les exigences des visiteurs menacent sa réputation de générosité. Un frère du roi, le saint ermite Marban, imagine un stratagème pour le tirer de ce mauvais pas: il demande aux poètes qu'ils lui racontent la "Rafle des vaches de Cooley". Lesfilid avouent qu'ils ne la connaissent pas (dans une des versions de la légende, il est précisé que les poètes n'en ont plus que des "fragments" en mémoire 21). Senchan et ses gens doivent alors se mettre en quête d'un homme capable de leur enseigner la Tain. Après de vaines recherches en Irlande et en Ecosse, Senchan apprend de Marban que nul vivant ne connaît la Rafle, et que parmi les morts, seul le roi Fergus, un des héros de l'épopée, la possède. Sur les conseils de saint Callin, son frère utérin, Senchan fait rassembler tous les saints d'Irlande sur la tombe de Fergus, et grâce à leurs prières, le roi apparaît. Aux religieux et aux poètes réunis pour la circonstance, Fergus raconte la Tain. Tout ce qu'il dit est alors transcrit - par saint Ciaran, le fondateur de l'abbaye de Clonmacnoise, selon une version, par Senchan lui-même selon une autre 22... Si nous cherchons maintenant à localiser dans quelle région de l'Irlande la Tain fut mise par écrit, et si nous nous inter-

21. C'est la version du Livre de Leinster, un manuscrit du Xllème siècle. 22. Senchan est le transcripteur dans la version conservée par le manuscrit Egerton 1782 du British Museum, un manuscrit daté de 1517. Saint Ciaran tient ce rôle dans la version intitulée Tronldam Guaire ; le manuscrit le plus ancien pour cette version est le Livre de Lismore, du XVème siècle. 16

rogeons sur les motifs de sa rédaction, surgissent 23.

d'autres difficultés

Les lieux où les héros de la "Rafle des vaches de Cooley" accomplissent leurs prouesses se trouvent presque tous en Ulster, et Nora Chadwick pensait que l'oeuvre avait été composée dans cette région. Toutes "les sympathies de la Tain vont aux gens d'Ulster", les Ulates, remarque-t-elle, avant de souligner que les "lieux et les héros d'Ulster sont plus familiers au narrateur que ceux du Munster et du Connaught" 24. Il est certain que l'Ulster de la légende a peu à voir avec l'Ulster des débuts de l'histoire irlandaise. La Tdin nous offre le tableau d'un grand royaume dont les guerriers sont capables d'écraser les forces coalisées des autres peuples de l'île. Au temps de saint Patrick au contraire, l'Ulster se trouvait placé presque tout entier sous la domination des Di Néill, une famille qui règnait à Tara, en Irlande du centre. Seule une frange côtière, les actuels comtés d'Antrim et de Down, échappait à leur emprise. C'est sur ces terres restées indépendantes que saint Comgall fonda un monastère au VIème siècle, à Bangor précisément, sur les bords du Lough Laig (Belfast Lough). Bangor, rappelle Nora Chadwick, fut un grand centre d'études historiques jusqu'à l'époque des raids vikings, et c'est dans ses murs, selon elle, que la Tdin aurait été mise par écrit comme "une fière affirmation de la grandeur passée de l'Ulster, dirigée contre les Ui Néill" 25. Pourtant, Bangor ne semble pas avoir nourri une hostilité envers ces derniers. Colomban, à qui les Francs durent
23. Les versions de la Tdin en notre possession sont écrites dans une langue appelée le moyen-irlandais, qui a été utilisée par les scribes de 900 à 1350 environ. On pense qu'à cette époque, l'irlandais, sans être parfaitement unifié, n'était pas fragmenté, comme c'est le cas aujourd'hui. L'irlandais contemporain se divise en trois dialectes principaux (Ulster Irish, Connach Irish et Munster Irish), mais ces différences régionales semblent postérieures à la période médiévale (voir Dr Daithi 0 Hogain, Myth, Legend & Romance, New-York, Prentice Hall Press, 1991, p. 7). Les analyses linguistiques ne permettent donc pas de déceler si une région de l'Irlande ajoué un rôle prédominant dans la mise par écrit de la Tdin. 24. "Les royaumes celtiques", op. cil., p. 44. 25. Idem.

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Luxeuil, et les Lombards, Bobbio, appartenait à la famille Ui Néill : or ce fut à Bangor qu'il entra lorsqu'il voulut devenir mOIne. Pierre- Yves Lambert pense d'ailleurs que si les légendes consacrées à l'Ulster connurent un nouveau développement au Vlllème siècle, ce fut "pour embellir la gloire des Vi Néill" du nord qui prétendaient "au titre de roi d'Irlande à cette même époque" 26.Il se pourrait, dans ce cas, que la Tain ait été mise sur parchemin à Armagh. En ce lieu, situé près d'Emain Macha, l'ancienne capitale de l'Ulster, saint Patrick avait élevé une église et un monastère, et Armagh était devenu le grand centre religieux du pays. Par leurs conquêtes en Ulster, les Ui Néill s'étaient assurés le contrôle d'Armagh, et au Vlllème siècle, l'école monastique locale se trouvait entièrement au service de cette dynastie. Une tradition mérite d'être rapportée ici. Elle figure dans le récit que nous avons déjà évoqué - la quête de la Tain par Senchan Torpeist - mais la version concernée est d'inspiration "païenne" cette fois 27. Quand l'histoire commence (elle s'ouvre sur une convocation des filid par Senchan et sur le constat que la Tain est sortie de la mémoire des poètes), l'épopée a déjà fait l'objet d'une transcription. Seulement, le manuscrit de la Rafle a été emporté sur le Continent par un "savant" (sui en gaélique) qui l'a échangé contre le "Livre des Etymologies" d'Isidore de

Séville

28.

Or la légende précise que l'échange a eu lieu à

Armagh... Un autre point de cette légende a retenu l'attention du professeur James Carney, à savoir que Senchan Torpeist se serait mis en qllête de la Tain pour complaire à Guaire, roi de Connaught. Cette tradition lui semble confortée par un trait de la Tain elle-même. Le "grand héros de l'épopée", remarque-til, est Cuchulainn, "un grand guerrier d'Ulster qui défend sa
26. "Les littératures celtiques", Paris, Que sais-je? n° 809, 1ère édition, 1981, p. 31. 27. Version du Livre de Leinster. 28. Archevêque de Séville, Isidore (570 ?- 636) passait aux yeux de ses contemporains pour l'homme le plus savant des âges modernes. Son ouvrage "Le Livre des Etymologies" est une somme dans laquelle il a tenté de rassembler la totalité des connaissances humaines. 18

province contre le Connaught" ; pourtant, c'est "à travers les yeux des Connachtiens", et non à travers ceux de Ulates, que nous le voyons; à l'ouverture du récit, commente Carney, nous prenons place avec les forces de Connaught et nous n'apprenons quelque chose de Cuchulainn que lorsqu~ nous arrivons à la frontière de l'Ulster et découvrons qu'un "terrible jeune homme" ("dreadful youth") a empalé les têtes tranchées des Connachtiens de l'avant-garde. C'est à ce moment, poursuit-il, que nous entendons les Exilés ulates alliés aux forces de Connaught raconter quelle sorte de jeune homme il est. "Nous apprenons d'eux quelle sorte d'homme est Conchobar (le roi ulate) et quelle vie on mène à la cour d'Ulster. Mais bien que nos sympathies aillent à Cuchlllainn et à l'Ulster, bien que nous puissions détester Medb et mépriser Ailill, nous n'en continuons pas moins à voir le Connaught de l'intérieur et l'Ulster de l'extérieur". C'est "peut-être simplement un procédé de l'auteur, conclut Carney, mais il est remarquablement en accord avec l'image traditionnelle de la composition de ce travail: qu'il fut écrit à

la requête d'un roi de Connaught"

29.

Reste la question de savoir pourquoi un roi connachtien du Haut Moyen-Age aurait formulé une pareille requête: le Connaught ne sort pas grandi de la Tdin. Il est donc possible que la rédaction de cette oeuvre n'ait pas répondu à une

"raison politique" 30. Lesfilid interrogés par Senchan Torpeist avouaient ne plus connaître que des fragments de l'épopée. Leurs propos reflétaient sans doute une réalité. La Tdin avait eu une valeur pédagogique chez les Irlandais païens. Elle ne la possédait plus dans l'Irlande chrétienne, et une menace d'effacement devait peser sur elle. On peut supposer que les contemporains de Senchan Torpeist - et cela ne vaut pas seulement pour les Connachtiens - eurent conscience qu'il existait un héritage culturel à préserver. Le chroniqueur Eginhard rapporte que Charlemagne fit transcrire, "pour que le souvenir s'en gardât", les "très antiques
29. Studies in Irish Literature and History, Dublin, 1955, p. 188. Passage que j'ai traduit de l'anglais. 30. Nora K. Chadwick, "Les royaumes celtiques", op. cil., p. 45.

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poèmes barbares où étaient chantés les exploits et les guerres des vieux rois" 31.Les Irlandais du Haut Moyen-Age éprouvèrent peut-être le sentiment qui animait le souverain franc. De la "Rafle des vaches de Cooley", nous possédons trois versions, d'âges différents. La première, la Version I, se trouve conservée dans quatre manuscrits. Le Livre de la Vache Brune, le manuscrit le plus ancien, date des environs de 1100. Mais des analyses linguistiques ont montré que le texte de cette version appartient au IXème siècle, pour l'essentiel. Il s'agit d'une compilation. Les transcripteurs qui font parfois se succéder deux variantes d'un même épisode mentionnent qu'ils puisent à des sources différentes. C'est ainsi qu'après avoir conté les aventures d'une armée en campagne entre les cantons de Cooley et de Canaille, l'un d'eux ajoute: "Toutefois d'autres auteurs et livres (augtair 7 libair aile) font une autre relation de leurs aventures" 32. Et il enregistre cette relation à la suite de celle qu'il vient de consIgner. Les sources utilisées par les scribes du Livre de la Vache Brune ont disparu et le premier manuscrit de la Tain a connu le même sort. On ne cherchera donc pas à établir quel lien de parenté les unissait, elles et lui. Mais la diversité même de ces sources tendrait à prouver que le texte primitif ne formait pas un ensemble homogène 33.
31. Eginhard, Vita Caroli, édition et traduction Halphen, Paris, 1938. 32. Tain B6 Cuailnge, Recension I, éditée par Cecile O'Rahilly, Dublin Institute for Advanced Studies, 1976, p. 32. La traduction du texte irlandais qui figure ici est mienne. Il en est de même pour toutes celles qui suivent. 33. Un poème laissé par un contemporain de Senchan Torpeist, Luccreth moccu Chiara, donnerait, selon Daithi 0 Hogain, "quelques aperçus" sur la Tain primitive. Le poème évoque Fergus et ses gens qui se rendent à Tara où Fergus devient le rival d'Ailill auprès de Medb. L'oeuvre conte aussi une guerre et une rafle de bétail - apparemment entre les Ulates et les Connachtiens-, et elle fait jouer le rôle de champion d'Ulster à un fils de Fergus, un nommé Fiacc. Cuchulainn n'apparaît pas dans le poème, et si cette oeuvre est réellement apparentée à la Tain, on aura une idée de la diversité des matériaux qui s'offrirent aux scribes chargés de composer 20

L'oeuvre n'avait jamais eu un caractère fixe à l'époque où elle était transmise oralement. C'est que la Tain, au contraire de l'Iliade et de Beowulf, n'est pas un poème épique. Certes~ des parties rythmées s'y rencontrent, les roscada : ces roscada, les auditeurs des âges païens attendaient du conteur qu'il les récitât sans s'écarter de la tradition. Mais pour les parties en prose, de loin les plus longues, la liberté de broder lui était laissée: un conteur talentueux pouvait développer tel épisode, l'adapter à son temps ou en forger de nouveaux à partir d'éléments tirés d'autres légendes. Il existait donc, avant même que la Tain ne fût mise par écrit, plusieurs versions de ce récit. Si les légendes relatives à Senchan Torpeist disent vrai, aucune ne subsistait en entier au VIIème siècle. Ce sont leurs "fragments" qui auraient servi à établir le premier texte: peut-être les scribes ont-ils essayé d'unir ces différents matériaux. Mais s'ils se sont contentés de les juxtaposer, le texte qui en a résulté devait manquer de cohérence. Une fois couchée sur parchemin, la légende continua d'évoluer. Copiée siècle après siècle dans les scriptoria des monastères, elle subit les altérations propres à la tradition manuscrite. Parmi les scribes, certains transcrivaient avec fidélité les textes posés sur leurs pupitres: la Version I de la Tain contient d'assez nombreux roscada écrits dans une langue archaïque que les transcripteurs ne comprenaient plus guère. Mais les moines ne résistaient pas toujours à l'attrait de la nouveauté: on trouve dans la Version I des poèmes composés selon une forme créée au VIIème siècle, les laid. Leur métrique n'est pas fondée sur un rythme accentuel - celui des poèmes les plus anciens - mais sur le compte des syllabes; et ils combinent l'allitération et la rime - ce dernier ornement ayant été emprunté à la poésie chrétienne latine. Les laid correspondent à des monologues ou à des dialogues, comme les roscada - et ils ont pris quelquefois la place de ces morceaux jugés trop obscurs. Leur fixité ne fut pas ellemême à toute épreuve. On s'en rend compte si l'on compare les textes des différentes versions successives. Soit ce quatrain tiré du premier manuscrit de la Version I (la reine
la "Rafle" (Daithi 0 Hogain, Myth, Legend & Romance, op. cit., pp. 46-47). 21

Medb reproche à Fergus d'avoir directions à son armée) :

fait prendre

de fausses

o Ferguis, is andam anlne Cinnas conaire cingme Fordul fadess no fothuaid Tfaglnai tar cach n-ailethuaith 34.

o Fergus, ceci est étrange. Sur quelle sorte de chemin avançons-nous? Nous errons au sud ou au nord, Nous passons chez tous les peuples.
Dans le manuscrit le plus ancien de la Version II -le Livre de Leinster qui date du XIlème siècle - cela devient: A Ferguis, ca radem de ? Cinnas conaire amse ? Fordul fodess is fothuaid Berma dar cech n-ailethuaith 35

o Fergus, que dirons-nous de cela? De quelle sorte de chemin s'agit-il? Nous errons au sud et au nord, Nous nous transportons chez tous les peuples.
Les parties en prose de la légende connurent des transformations encore plus importantes. Au style de la Version I, simple, voire fruste, s'oppose celui de la Version II, abondant, presque emphatique, plus littéraire. La narration dans la Version I est parfois si dépouillée qu'on se trouve désorienté. Considérons l'épisode où Cuchulainn triomphe de Loch, l'un des champions de la reine Medb : transpercé par le javelot-foudre, l'arnle imparable du héros, Loch s'adresse au vainqueur pour lui demander une faveur. La version du Livre de la Vache Brune propose: Teilg traigid dam, or Loch. Do34 .
7' 1

35. Tdin B6 Cualnge from the Book of Leinster, édité par Cecile O'Rahilly, Dublin Institute for Advanced Studies, 1967, p. Il. 22

,,, . . ain B0" Cuai 1 nge, R ecenSion "

I , op. CIl., p. 8 .

.

léici seom Cu Chulaind combo tharis docer 36.("Recule d'un pas pour moi, dit Loch. Cuchulainn recula, si bien que ce fut de l'autre côté qu'il tomba"). Le lecteur est moins perplexe lorsqu'il lit dans la version du Livre de Leinster: Teilg traigid dam corop ar m'agid sair toethus 7 narap dar m'aiss siar co firu Hérend, ama radea nech dib is roi madma no techid dam remut-sa, daig torchar din gae bulga. Teilcfet, bar ca Chulaind, daig is laechda ind ascid connaigi. Ocus teilgis ca Chulaind traigid ar cul do 37.("Recule d'un pas que je tombe face à l'est, et non derrière moi, vers l'ouest, du côté des hommes d'Irlande, pour que l'un d'eux ne dise pas que j'ai été mis en déroute ou que je me suis enfui devant toi, puisque j'ai été défait par le javelot-foudre". "Je reculerai, dit Cuchulainn, ta demande est celle d'un guerrier". Et Cuchulainn recula d'un pas devant lui".) C'est cette version que j'ai choisi de traduire, à partir de l'édition que Cecile 0' Rahilly en a faite en 1967. Le manuscrit qui la contient est un recueil: conservé à Dublin, à la bibliothèque de Trinity College, le Livre de Leinster rassemble des textes variés, poèmes, généalogies, récits historiques, épopées. D'après le conservateur William O'Sullivan, quatre scribes ont travaillé à la constitution du recueil. Deux restent anonymes: O'Sullivan les désigne par les lettres T et U. Les deux autres sont Find, évêque de Kildare, et Aed Ua Crimthainn, abbé de Terryglass, qui semble avoir joué le rôle de maître d'oeuvre. Françoise Henry, historienne d'art, suggère que le recueil pourrait avoir été patronné par le roi de Leinster, Dermot mac Murrough, qui voulait devenir roi d'Irlande 38. Cette hypothèse repose sur l'existence dans le manuscrit d'une note marginale déplorant l'exil auquel Dermot fut condamné en 1166, après sa défaite devant Rory O'Connor, roi de Connaught. Mais William 0' Sullivan ne pense pas qu'un prince ait commandité le manuscrit; à son avis, le Livre de Leinster représente

36. Tain Bo Cuailnge, Recension I, op. cil., p. 62. 37. Tain Bo Cualnge from the Book of Leinster, op. cil., p. 54. 38. "L'art irlandais", op. cil., tome III, 1964, p. 95. 23

plutôt un ouvrage d'érudition entrepris par des ecclésiastiques attachés à la préservation du savoir profane irlandais. Le texte de la Tain a été couché sur le parchemin du recueil probablement entre 1151 et 1161. Cette tâche fut accomplie presqu'en totalité par le scribe que O'Sullivan appelle T. Seules trois pages situées vers le milieu du texte sont de la main de l'évêque Find. D'après les linguistes qui l'ont analysée, la version du Livre de Leinster aurait été composée pendant le premier tiers ou pendant le premier quart du XIIème siècle. Elle serait basée sur deux rédactions, l'une appartenant à la version I, l'autre à une version aujourd'hui disparue. L'oeuvre est anonyme et nous ignorons tout de celui qui l'a produite. Nous disposons peut-être en revanche d'une indication sur les motivations de l'auteur; c'est une phrase que lui-même aurait portée au bas de son texte. La voici: Bendacht ar cech oen mebraigfes go hindraic Tain amlaid seo 7 na tuillfecruthailefurri 39. ("Une bénédiction pour quiconque se rappellera fidèlement la Tain telle qu'elle est ici et n'ajoutera pas d'autre forme sur elle ri).L'auteur aurait donc ambitionné d'écrire le texte "définitif" de l'épopée. Apparemment l'organisation générale de l'oeuvre lui convenait. Ce qui nous frappe aujourd'hui dans la Version I - le déséquilibre entre les différentes parties - ne constituait pas un défaut à ses yeux. Il n'a pas cherché à développer les épisodes que ses prédécesseurs avaient négligés. Ces esquisses sont restées insérées entre les morceaux étoffés. C'est au manque d'unité de l'oeuvre qu'il s'est attaqué, et ses efforts pour y remédier ont porté leurs fruits: la version du Livre de Leinster possède une réelle homogénéité. Les variantes et les interpolations, les incohérences et les contradictions, si nombreuses dans la Version I, sont exceptionnelles dans celle-ci. Mais l'auteur ne borna pas là son entreprise. La Version I était écrite dans une langue pauvre et dépourvue de traits stylistiques marquants. Pour donner à sa propre version une valeur esthétique, il usa d'une prose ornée et rythmée. Une des caractéristiques principales de celle-ci réside dans l'emploi fréquent de synonymes ou de termes de sens voisins, qui forment des
39. Tain B6 Cualnge from.the Book of Leinster, op. cit., p. 136. 24

ensembles parfois disposés en séries. Ainsi au commencement de l'histoire, lorsque la reine Medb déclare qu'elle l'emporte en toutes choses parmi les filles de sa famille: Messi ba uasliu 7 ba urraitiu dib. Barn-sa ferr im rath 7 tidnacul dib. Bam-saferr im cath 7 comrac 7 comlund dib 40. ("C'est moi qui étais la plus éminente et la plus distinguée parmi elles. J'étais la meilleure pour la largesse et la munificence parmi elles. J'étais la meilleure pour la bataille et le combat et la lutte parmi elles"). Il n'est pas rare qu'on se trouve devant une véritable accumulation de vocables. Un guetteur que le roi Ailill a envoyé pour surveiller l'armée ennemie entend-il "quelque chose", l'auteur aligne sept mots pour définir le bruit en question: "le tintamarre, le tumulte et le tapage, le bourdonnement et le grondement, le hourvari et le vacarme". On pourrait reprocher à l'auteur une certaine redondance, mais ce serait ne pas tenir compte d'un élément esthétique essentiel: son texte, en effet, est souvent allitéré. C'est le cas dans la phrase citée plus haut: Atchuala ni (Il entendit quelque chose) : in fuaim 7 in fothrom 7 in fidréan,

in toirm 7 in torand, in sestainib 7 in sésilbi

41.

L'effet est

sensible et il aide à p"rendre une mesure plus exacte de la dimension artistique <;lel'oeuvre. L'importance accordée au son explique aussi l'usage que l'auteur fait de la répétition. Sous sa plume, des réalités semblables sont presque toujours exprimées à l'aide de termes semblables. Cette pratique est particulièrement nette lorsque l'histoire le conduit à camper un messager dans l'exercice de ses fonctions: le message délivré est identique au message confié. On ignore si l'auteur fut influencé par la tradition orale indigène dans ce domaine. Le procédé de la répétition était peut-être familier aux filid. Néanmoins, son utilisation dans les premières transcriptions de la Tain apparaît exceptionnelle. L'auteur de la Version II pourrait donc avoir découvert cette technique dans une oeuvre de l'antiquité classique - il semblerait que les lettrés irlandais du XIIème siècle aient eu entre les mains des adaptations latines de l'Odyssée.
40. Idem, p. I. 41. Idem, p. 116. 25

La traduction qu'on va lire ici s'attache à reproduire les répétitions du texte original 42. Par ailleurs, la syntaxe du moyen-irlandais a été respectée - autant que faire se pouvait. C'est dire que j'ai dû parfois me résigner à sacrifier certaines de ses particularités. Arrêtons-nous sur la description que le cocher de Cuchulainn fait de la chevelure du roi Fergus. En voici une traduction littérale: "De même taille pour moi qu'un des principaux arbres qui sont sur la prairie d'un principal château, la chevelure touffue, bouclée, d'un beau blond, dorée, flottante, qui est autour de sa tête". Le traducteur qui contesterait la nécessité d'un remodelage ici, serait "esclave de la littéralité". Il trahirait deux fois l'original. Car non

seulement- et la chose est peut-être malheureusementfatale il ne rendrait pas la musique de la phrase irlandaise, une phrase gouvernée par l'allitération (Métithir liln oen na primbili bis for faidchi primduni in folt craibach dualach findbudi fororda forscailti fail immo chend 43.), mais encore il donnerait à penser que le texte gaélique est empreint de lourdeur et de maladresse. La version de la Tain conservée dans le Livre de Leinster ne se présente pas sous une forme complète: un passage manque, une page ayant disparu. L'édition qui a servi de base à cette traduction propose en lieu et place du passage perdu le passage qui lui correspond dans la Version Stowe ou Version lIb. Composée probablement au XVème siècle, cette version
avait été éditée par Mlle 0' Rahilly en 1961 44. Il m'a semblé

qu'il était utile d'y recourir à certains moments: quand il s'est
42 . J'ai veillé aussi à ce que tout mot irlandais employé avec quelque fréquence et possédant des synonymes dans le texte fût toujours traduit par le même mot français. Ainsi, et contrairement aux lexiques et dictionnaires qui traduisent indifféremment par "broche, fibule, épingle", les mots delg, e6, cassan, brettnas..., j'ai traduit e6 par "agrafe", cassan par "attache", brettnas par "épingle" et j'ai réservé "broche" pour le seul mot delg. Cette règle a pu souffrir des exceptions lors de la traduction des parties versifiées - mais ces exceptions se trouvent signalées dans les notes qui accompagnent le texte. 43. Tain B6 Cualnge from the Book of Leinster, op. cil., p. 43. 44. The Stowe Version of Tain B6 Cuailnge, édité par Cecile O'Rahilly, Dublin Institute for Advanced Studies, 1961. 26

agi de combler la lacune de la Version II, bien sûr, mais aussi lorsque le texte du Livre de Leinster se révélait fautif ou obscur; et même, parfois, lorsque la Version Stowe possédait quelque détail pittoresque, quelque précision intéressante, qui faisait défaut à son aînée 45. On lit dans la Tain qu'un guerrier était de garde sur la frontière sud de l'Ulster, pour accueillir les poètes qui s'y présentaient: c'était "cet homme qui leur servait de protecteur, pour qu'ils puissent atteindre la couche (du roi) Conchobar, et que leurs vers et leurs oeuvres aient la préséance à (la cour) après leur arrivée". J'ai eu la chance de découvrir ces oeuvres jadis. Le public français ne les connaît guère. J'ai souhaité que l'une des plus belles arrive jusqu'à lui. Si avec l'ouvrage que je lui propose, la Tdin trouve une place dans son coeur~ je n'aurai pas démérité de la sentinelle d'Ulster.

45. Les passages ou fragments tirés de la Version Stowe sont signalés dans le texte de la traduction par l'utilisation de caractères particuliers. 27

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