Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,01 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

LA RECONSTRUCTION DU PARTI RADICAL
1944..1948

Actes du colloque des 11 et 12 avril 1991 organisé par la Société d'Histoire du Radicalisme avec la participation du Centre d'Histoire de l'Europe du Vingtième Siècle (F.N.S.P.), du Centre d'Histoire Moderne et Contemporaine de l'Université Nancy II et de l'Université Paris XII

@ L'HARMATTAN,

1993 ISBN: 2-7384-1966-6

Sous la direction de Gilles LE BÉGUECet Eric DUHAMEL

LA RECONSTRUCTION DU PARTI RADICAL
1944-1948
Préface de Serge BERSTEIN
Actes du colloque des 11 et 12 avril 1991 organisé par la Société d'Histoire du Radicalisme

Avec la participation de Christian BIREBENT
Publié avec le concours de l'Université Paris XII- Val-de-Marne et du Centre National des Lettres

Editions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Ont collaboré à cet ouvrage
Hervé BASTIEN, Fondation Nationale des Sciences Politiques. Serge BERSTEIN, Professeur d'Histoire contemporaine à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Edouard BONNEFOUS, Chancelier de l'Institut de France. Isabel BOUSSARD,Fondation Nationale des Sciences Politiques. Jean-Paul COINTET, Professeur d'Histoire contemporaine à l'Université d'Amiens. Michèle COINTET, Professeur d'Histoire contemporaine à l'Université de Tours. Jean-Paul DAVID, ancien Secrétaire général du R.GR. Michel DEBRÉ, ancien Premier ministre. Francis De TARR, Stanford University, U.S.A. Eric DUHAMEL, Assistant d'Histoire contemporaine à l'Université de Paris XII. Sabine JANSEN,Fondation Nationale des Sciences Politiques. Bernard LACHAISE, Maitre de conférences à l'Université de Bordeaux III. Gilles LE BÉGUEC, Professeur d'Histoire contemporaine à l'Université de Nancy II. François LE DOUAREC, Premier vice-président honoraire de l'Assemblée Nationale. Henri LERNER,Professeur d'Histoire contemporaine à l'Université de Paris XII. François LUCHAIRE, Président honoraire de l'Université de Paris I, ancien membre du Conseil constitutionnel.

5

Jean-Marie MA YEUR, Professeur d'Histoire contemporaine à l'Université de Paris IV-Sorbonne. Peter MORRIS, Professeur à l'Université de Nottingham. Elisabeth du RÉAU, Professeur d'Histoire contemporaine à l'Université du Maine. Jean-Louis RIZZO, Fondation Nationale des Sciences Politiques. Yves ROBERGE, Inspecteur générnl de l'Administration. Marcel RUBY, Président de la Société d'Histoire du Radicalisme. Pierre SOUMILLE, Maître de conférences à l'Université de Limoges.

6

Préface

Le présent ouvrage répond à une questionqu 'un historien du politique ne peut éviter de se poser: comment expliquer que le parti radical qui paraît condamné à la Libération, dont chacun annonce la disparition, connaisse une résurrection inattendue sous la Quatrième République, paraisse redevenir un temps l'axe de la vie politique française qu'il avait été sous la défunte Troisième République, l'élément constituant indispensable de toute majorité, avant de connaîtte son été de la Saint-Martin avec l'expérience mendésiste de 1954-1955 ? Il est vrai que le tableau du radicalisme à la Libération relève plus du champ de ruines que de la scène de triomphe. Le parti radical n'est plus ce grand parti de gauche qu'il avait été durant toute son histoire et que sa ttadition impliquait: la rupture du Front Populaire, la direction de l'union nationale en 1938, l'ont coupé de l'alliance à gauche et il y discerne désormais des ennemis chez les marxistes qui menacent la propriété privée. Son congrès de Lyon de 1936 confll1Ile d'ailleurs sa nouvelle place sur l'échiquier politique puisqu'il y condamne les partisans de l'alliance à gauche qui seront expulsés du parti avec Pierre Cot, Pierre Meunier, Albert Bayet, Jacques Kayser et qu'il choisit de constituer avec rU.D.S.R. et des partis qui s'inscrivent au centre-droit ou à droite le Rassemblement des gauches républicaines. Il y a plus grave que ce déplacement des radicaux sur l'échiquier politique: le parti radical apparaît comme le symbole de cette Troisième République dont les faiblesses ont conduit le pays au désastre de 1940 et nul n'oublie que c'est son président de l'époque, Edouard Daladier, responsable de la défense nationale depuis 1936 qui a dirigé le pays au moment décisif de la déclaration de guerre et de la campagne de France. Si bien que radicalisme devient synonyme d'échec politique 7

et d'effondrement national. Au demeurant, la France issue de la Résistance traduit ce sentiment qu'une page a été tournée, qui condamne le parti radical à disparaître de la scène politique d'un pays qu'il a conduit à l'abîme. Et Camus, dans COlnbat exprime cette idée quand il écrit à propos des radicaux: « LaFrance des boutiquiers, des bureaux de tabac et des banquets législatifs dont ils nous ont gratifiés, a fait plus pour énerver les âmes et détendre les énergies que des perversions plus spectaculaires... Les Français sont fatigués des vertus moyennes, ils savent maintenant ce qu'un conflit moral, étendu à une Nation entière, peut coûter d'arrachement et de douleur. Il n'est donc pas étonnant qu'ils se détournent de leurs fausses élites puisqu'elles sont celles de la médiocrité. » De surcroît, l'attitude des radicaux durant la guerre et l'immédiat après-guerre n'est pas faite pour modifier cette image négative. Sans doute ne peut-on accuser les radicaux de sympathies pour le vichysme et les tentatives de politique de présence auprès d'un régime qui était la négation même de la République n'ont été le fait que de quelques individus isolés qui n'ont guère été suivis par leurs pairs. Mais, à l'inverse, la disparition de toute organisation radicale digne de ce nom fait que s'il y a eu des radicaux dans la Résistance, à commencer par le prestigieux Jean Moulin, ils étaient résistants individuellement et non en tant que radicaux. Il faut attendre la reprise d'une vie politique traditionnelle à Alger pour voir renaître un parti radical et la présence au sein du Conseil National de la Résistance d'un Paul Bastid pour y représenter son ancien parti évoque plus l'acharnement thérapeutique que la résurrection. Rappelons enfin que, seul de tous les grands partis politiques français, le parti radical acharné à faire revivre la Troisième République préconisera le « non» au référendum constitutionnel d'octobre 1945. On mesure assez bien ce qu'est alors son audience en remarquant que 4 % des Français ont suivi à cette date les consignes qu'il donne. Ajoutons, pour faire bonne mesure, l'inéligibilité de nombre de ses notables locaux qui ont voté les pleins pouvoirs le 10 juillet 1940, la confiscation de la plus grande partie de sa presse locale et provinciale qui faisait sa puissance, et on aura une idée claire de la débâcle radicale de la Libération. Alors que la cause paraissait entendue, que la liquidation du vieux parti valoisien paraissait ouverte, un spectaculaire retournement s'opère au moment où naît la Quatrième République. En janvier 1947, Edouard Herriot, ancien président de la Chambre des députés et symbole du radicalisme traditionnel, retrouve le perchoir de la toute jeune Assemblée nationale et il ne le quittera que pour raisons de santé. Dès 1947 les radicaux retrouvent des portefeuilles ministériels 8

et en 1948 la présidence du Conseil. Réintroduits dans la vie politique française, membres de tous les cabinets ministériels jusqu'à la fin de la Quatrième République, ils retrouvent peu ou prou la place qu'ils occupaient jadis. Au soir de sa vie, le moribond de 1945 retrouve une nouvelle jeunesse. On l'admettra, le fait mérite explication. Les éléments conjoncturels, les contingences de la vie politique sont certes à prendre en compte et on ne tiendra pas pour négligeable le fait que la guerre froide en rejetant le parti communiste hors de la société politique utile ait rendu indispensable l'appoint des radicaux comme des modérés aux majorités du moment Mais encore faut-il pour comprendre ce fait qu'il y ait des radicaux au Parlement, c'est-à-dire que des électeurs votent aux élections législatives ou sénatoriales pour les candidats radicaux. En d'autres tennes, il faut qu'ils se reconnaissent en eux et que l'analyse de Camus que nous citions plus haut soit fausse ou soit devenue inopérante. Qui pourrait penser en effet que la nécessité où se trouvait la représentation nationale de trouver un appoint majoritaire au centre-gauche n'aurait pas suscité la naissance d'une nouvelle formation (et pourquoi pas l'U.D.S.R. ?) si le parti radical qui remplissait cette fonction avait projeté une image étrangère aux aspirations des Français? Ajoutons que si le parti radical est toujours après la guerre celui d'Herriot, de Daladier ou de Queuille, il est aussi demeuré celui de Mendès France et devenu celui de ces jeunes hommes ambitieux qui ont nom Edgar Faure ou Félix Gaillard, Maurice Faure ou Jacques Chaban-Delmas. Sans doute, peut-on admettre que, pour certains, il y a là volonté de se ranger au sein d'une formation bien implantée et où il est possible de faire carrière. Mais on admettra qu'un tel calcul implique au moins l'analyse que ce parti est porteur. Disons-le clairement. L'idée selon laquelle l'épopée de la France Libre et de la Résistance aurait balayé les vieux clivages politiques nous paraît fausse. Elle a incontestablement discrédité certains hommes, fait naître un personnel politique nouveau d'individus qui ont reçu le baptême de la Résistance. Mais, pour autant, elle n'a pas, sauf un bref moment qui a suivi l'exaltation de la Libération, liquidé les anciens notables, même attentistes, en qui la population continue de se reconnaître. Elle n'a pas davantage, malgré le caractère traumatisant de l'expérience, fait naître par elle-même de nouveaux clivages politiques susceptibles d'animer le débat entre partis. Ce n'est qu'a posteriori que les mutations entraînées par la guerre modifieront en profondeur les données du jeu politique. 9

En attendant, reconnaissons-le, la France de la Libération ne diffère guère par ses structures, ses idéaux, ses aspirations, ses représentations, de la France de 1939. Les problèmes qui se posent à elle (en dehors de ceux portant sur la reconstruction du pays et sur l'environnement international) ne sont guère différents de ceux de l'avantguerre. Dans ces conditions, le radicalisme représente une réponse aussi adéquate à la France de 1946-1948 que celle qu'il représentait dans les années trente. A un pays saturé d'épreuves et de souffrances, il offre le calme paisible d'une vie de travail honnête où chacun peut trouver son épanouissement s'il a la sagesse de ne pas manifester d'excessives ambitions. Contre les promesses millénaristesdes « religions séculières », il propose le retrait sur la petite propriété individuelle à l'abri du parapluie nucléaire américain. Contre les déchirements de la guerre froide, il préconise l'union des Français non-communistes. Son idéal demeure plus que jamais celui d'un âge d'or dont l'archétype se situe dans la France de l'aube du xxe siècle mais qui demeure jusqu'aux années soixante et à la grande croissance profondément enraciné dans la conscience des Français. Ce qui fait le succès du parti radical, ce qui explique sa résurrection, c'est bien l'adéquation de ce qu'il représente aux aspirations des Français. Une dernière fois « la France des boutiquiers, des bureaux de tabac et des banquets législatifs», la France « des vertus moyennes» se reconnaît dans le radicalisme. Décidément, Camus avait tort.
Serge BERSTEIN

10

Avant-propos

Pour marquer le dixième anniversaire de sa création, la Société d'Histoire du Radicalisme a voulu réunir un colloque et elle a choisi pour thème une période cruciale de l'Histoire: celle qui a suivi la Libération, celle où il était permis de se poser la question: Le Radicalisme survivra-t-il à la Deuxième Guerre mondiale? Assimilé dans beaucoup d'esprits à la Troisième République, il est associé, en 1944, à sa défaite. Et le pays libéré ressent un grand besoin de renouveau. Les Radicaux se sont divisés pendant.l'épreuve : des Résistants, quelques collaborateurs, des attentistes surtout... En outre, le Parti a été frappé dans ses forces vives, dans ses cadres. Au Congrès du 20 décembre 1944, le Secrétaire général Pierre Mazé donne la liste des victimes, dont dix-sept parlementaires déportés en Allemagne pour faits de Résistance, dix assassinés par les nazis ou les miliciens (comme Jean Zay, Maurice Sarraut, Serlin, Paul Laffont...) ou morts au service de la patrie (comme de Tessan, Laurens, Lassalle...). Les leaders Herriot et Daladier sont retenus en otages par Hitler. Le Parti est exsangue. Pourra-t-il être reconstruit? Certes, le Radicalisme a toujours prétendu être autre chose qu'un mouvement ou un parti politique. On l'a défini comme « un état d'esprit », s'appuyant sur une méthode scientifique et un idéal moral.

- D'une méthode scientifique, il a notamment retenu le refus de tout carcan dogmatique et l'ambition d'aller au fond, à la racine des choses.
Il

- Quant à la morale radicale, elle repose avant tout sur la défense et l'épanouissement de l'individu, et sur l'exaltation de l'idée de justice. Ces concepts ont-ils permis au parti radical de se relever? Et si oui, comment? C'est ce que ce colloque s'est efforcé de déterminer. La Société d'Histoire du Radicalisme remercie la Fondation Nationale des Sciences Politiques pour sa précieuse participation au colloque à commencer par son Président, M. le Professeur René Rémond, ainsi que MM. les professeurs Serge Berstein et Pierre Milza, directeurs du Centre d'Histoire de l'Europe du Vingtième Siècle (F.N.S.P.), et last but not least M. le Professeur Jean-Marie Mayeur qui a bien voulu présenter les conclusions du colloque. La Société d'Histoire du Radicalisme exprime sa gratitude aux historiens français et étrangers qui ont présenté les communications scientifiques qui permettent aujourd'hui de faire la lumière sur cette période très délicate de l'histoire du Radicalisme. Chacune des quatre séances a été coprésidée par un universitaire et par un dirigeant politique, successivement: - pour les universitaires: MM. les professeurs Serge Berstein, Claude Nicolet, Pierre Barral et Pierre Milza.
Montesquiou (Secrétaire Général du Parti Radical Valoisien), JeanThomas Nordmann (Vice-Président du Parti Radical), Emile Zucarelli (président du M.R.G.) et Dominique Saint-Pierre (Vice-Président de ce Mouvement). Ainsi se retrouvent pour étudier le passé de leur famille politique les dirigeants des deux partis, ce qui n'est pas tellement courant. Nous tenons à noter la participation spontanée et généreuse des deux formations. Il faut ensuite saluer le travail des organisateurs, à commencer avant tout autre par le Professeur Gilles Le Béguec qui a conçu et réalisé ce colloque avec l'assistance d'Eric Duhamel, Olivier Forcade et le Secrétaire Général de la Société, Christian Birebent qui a eu de bout en bout la charge de l'organisation technique et matérielle de cette réalisation. Marcel RUBY Président de la Société d'Histoire du Radicalisme

- pour les personnalités politiques:

MM. Aymeri de

12

PREMIERE

PARTIE

LE TRAUMATISME DE LA GUERRE

Les radicaux dans la tourmente
(1940-1944)

On ne reconstruit que ce qui a été détruit. Le parti radical apparaissait aux observateurs trop rapides de la vie politique française à la Libération comme un champ de ruines où se dressaient quelques témoins d'un passé révolu. Ces temps de révolution politique sont trompeurs en ce qu'ils surestiment la nouveauté, vivifiée par la Résistance, communisme, démocratie chrétienne, en sous-estimant la capacité de récupération d'une culture politique lourde de plusieurs décennies. Le parti radical n'était pa$ d'ailleurs la seule victime du bouleversement politique puisqu'il partageait avec les droites, compromises par l'expérience de Vichy, le sort des mouvements condamnés par le « souffle de l'histoire ». Il y eut pourtant des hommes pour croire qu'après l'épisode révolutionnaire viendrait le temps de la stabilisation où le vieux parti radical retrouverait sa place dans la République et participerait à nouveau au pouvoir. TIfaudrait à ces hommes une réelle vertu, une connaissance sans illusion de la société française et la capacité d'intégrer dans la mémoire politique quatre années - et même les années d'avant-guerre - lourdes d'erreurs, de compromissions, de silences, mais aussi de courage individuel et de lucidité, prudente ou courageuse. La guerre était un héritage qui en eût fait renoncer plus d'un. Une histoire du parti radical pendant l'occupation est-elle possible? Elle n'a encore jamais été tentée. D'abord parce que le légitime souci de maintenir l'unité de la Troisième République amène à arrêter les études en 1940. La spécificité incontestable du régime de 15

Vichy est ainsi respectée mais au détriment de l'époque du Gouvernement provisoire de la République qui n'a pas encore trouvé son historien et d'une réflexion sur l'effet des crises sur les partis politiques anciens. C'est que l'absence de sources habituelles rebute le chercheur: les élections et la presse libre n'existent plus au temps de Vichy. Les congrès se réduisent à de maigres conciliabules secrets et l'action ne peut guère qu'être clandestine. Qui oserait tenir un journal sincère alors que les internements administratifs et les perquisitions sont fréquentes? Cependant, si les parlementaires ne se réunissent plus, ils sont présents dans les départements et ils existent au Conseil national. Les amitiés subsistent même si les sociétés de pensée sont dissoutes et si elles doivent se confiner dans l'espace privé. Le parti enfin, contrairement à ce que certains croient, n'est nullement interdit. Au-delà des visions manichéennes qui font des radicaux, tantôtcomme Jean Moulin - les héros se sacrifiant pour un idéal républicain, tantôt, les responsables d'un désastre militaire préparé par l'incapacité à faire prévaloir les bons choix en matière d'armement et de défense et les complices de Vichy, il faut tenter d'écrire une histoire du parti radical. Et puisqu'il s'agit du radicalisme et, en attendant les monographies locales, encore trop rares, les itinéraires indi viduels constitueront un guide des sentiments et des épreuves d'un groupe, peu saisissable dans son ensemble, et sans doute affecté par des cultures régionales de l'Occupation. L'enquête nous mènera de la palinodie de juillet 1940 qui accompagna la mise à mort de la République à la participation à la Résistance, de la faillite des dirigeants à la relève par des individualités moins conformistes. Incontestablement lourdes sont les responsabilités des radicaux dans la défaite et dans la mort de la République. Je n'ai pas l'intention de reprendre le débat sur la défaite. Je me bornerai à rappeler qu'il ne s'agit ni d'intentions - tout à fait excellentes chez Daladier -, ni de crédits - suffisants en masse - mais d'efficacité et d'autorité. Le Journal de Daladier, écrit en prison de 1940 à 1942, révèle bien cet état d'esprit propre aux radicaux de ce temps. Son diagnostic sur la politique de défense qu'il aurait fallu mener est en tout point excellent mais il reste théorique. En revanche on le voit sans cesse regretter de n'avoir pas convaincu par de « brèves observations», des « suggestions» - relevons ce vocabulaire -, les dirigeants de l'armée française, sans que jamais ne l'effleure l'idée qu'à l'homme politique reviennent la responsabilité et 16

l'autorité et que., dès lors qu'elles ne sont pas établies., il y a faute politique. Quelles furent les responsabilités des radicaux dans la mort de la République? Le drame se joue en deux temps et en trois lieux :en juin, à Tours et à Bordeaux, en juillet, à Vichy. Le débat de juin 1940 porte sur l'armistice ou la capitulation; l'affrontement entre Paul Reynaud, partisan initial de l'armistice et le groupe Weygand-Pétain est connu. Mais on ne saurait oublier l'action décisive de Camille Chautemps, vice-président du Conseil des ministres où exista, un bon moment, une majorité contre l'armistice. Devant la division de l'organisme, Chautemps propose, dans la nuit du 16 au 17 juin, afin de sortir de « l'impasse », de demander seulement aux Allemands « à quelles conditions» l'Allemagne accorderait un armistice. Le propos était destiné à affaiblir les adversaires d'une demande d'armistice auxquels on semblait faire une concession. En effet si les conditions « sont catastrophiques, déshonorantes(I), j'espère, dit-il, que le Maréchal, éclairé sur son illusion, sera désormais d'accord avec nous pour la continuation de la lutte »(2). La formule est assez habile et propre à plaire aux partisans de l'armistice et à rassurer ses adversaires irrésolus. Il laisse entendre que si les conditions sont inacceptables, la voie sera libre pour un gouvernement de résistance après que soit levée l'hypothèque Weygand-Pétain. La proposition emporta la décision dans un ministère divisé. Plus tard Camille Chautemps à qui l'ambassade aux Etats-Unis aurait été promise, y partira, mais en simple citoyen frustré de ses rêves diplomatiques. Après avoir obtenu de l'Assemblée nationale la résolution .de réviser la constitution, Pierre Laval, après force promesses et quelques vagues menaces, fit donner au gouvernement du Maréchal Pétain, successeur de Reynaud, la mission de refondre la constitution. On sait l'usage que fit, dès le lendemain, Il juillet, le Maréchal de cette mission: il publia des Actes constitutionnels qui suspendaient le Parlement et il s'attribua tous les pouvoirs. Il est impossible d'évoquer ce 10 juillet 1940 sans aborder le premier volet du « cas Herriot ». Le Président de la Chambre des députés, une fois qu'il eut justifié l'absence des parlementaires embarqués sur Le Massilia, s'abstint lors du vote du 10 juillet, après avoir mis rapidement aux voix la suppression de la discussion générale. Sur 649 votants, il y eut 569 suffrages favorables et 80 « non »(3). Herriot devait déclarer en février 1942 à Jules Jeanneney, président du Sénat qui lui aussi s'était abstenu mais non sans regret: « Je ne pouvais voter contre un homme à qui trois jours auparavant j'avais demandé de sauver Lyon et qui l'avait fait(4). » On ne saurait 17

oublier qu'il avait conseillé à Paul Reynaud, en mai 1940, de prendre Pétain dans son ministère. Ses amis politiques lyonnais ne lui furent nullement reconnaissants et, dès son retour à Lyon, ils lui battirent si froid qu'il pensa démissionner de la mairie. Les parlementaires radicaux ont, en majorité, voté « Oui », certains s'abstenant comme Henri Queuille ou Théodore Steeg. En comptant les votes des députés du parti radical et radical-socialiste et ceux des sénateurs de la gauche démocratique radicale on arrive au chiffre de 152 « Oui » sur lesquels le parti radical reconnaîtrnpour siens 77 suffrages(5). Les radicaux tirèrent-ils quelque bénéfice de leur action du 10 juillet 1940 ? Ils furent bien minces.Edouard Herriot fut privé de sa mairie de Lyon et assigné à résidence. Peu nombreux furent les radicaux qui participèrent au fonctionnement du régime de Vichy au niveau central même si les administrations élues leur gardèrent un poids politique et le contact avec l'opinion. La raison de leur éloignement des grands postes tient moins à la volonté des radicaux de s'en éloigner qu'à l' hostilité foncière de dirigeants du nouveau régime à l'égard de la Troisième République et de ses partis politiques. Les malheurs et les insuffisances de l'Etat étaient largement attribués au parti radical; le 6 février 1934 revivait dans les esprits vichyssois en juillet 1940 et interdisait une intégration véritable des radicaux. Il n'empêche qu'il a existé une tentation de Vichy chez les radicaux. Il faudrait les rechercher dans les administrations de Vichy où Laval réintroduira des radicaux après avril 1942 (Le cas de son secrétaire général à la police, Bousquet est-il une exception ?). Ils sont loin d'être absents de La Légion Française des Combattants(6). Les maires de Valence et de Romans ont soutenu Pétain. Je suis en mesure de donner aussi quelques indications sur le Conseil national qui se substitua, sous le règne de l'amiral Darlan, à l'Assemblée nationale. Les radicaux constituent environ 10 % du groupe des parlementaires nommés dans l'institution, ce qui est inférieur à leur poids au Parlement mais qui n'est quand même pas négligeable(7). Des noms émergent: Jean Valadier et Chichery, très proches de Pierre Laval, Jean Mistler, Lucien Lamoureux et surtout Georges Bonnet qui joue un rôle important d'intermédiaire entre Vichy et les milieux parisiens. Il intervient aussi pour adoucir l'internement d'Edouard Herriot(8). Comment ces hommes en sont-ils arrivés à prêter un appui actif au régime de Vichy? Deux motivationsessentielles - tout à fait discernabIes dans leur itinéraire politique d'avant-guerre - ont guidé leur cheminement. Ils sont très anticommunistes, violemment hostiles au Rassemblement populaire et tous ont été des agents virulents du paci18

fisme français. C'est bien le pacifisme qui les rapproche, au-delà de toute autre considération idéologique, de Philippe Pétain et de Pierre Laval, les initiateurs de l'armistice. A-t-on laissé aux radicaux le loisir de mener à Vichy une politique propre? Des tentatives ont existé. En mars 1941, à l'initiative de Jean Mistler, Sableau, ancien président des Jeunesses radicales, réunit à Nîmes un certain nombre de radicaux. Si un texte de soutien à la politique du Maréchal Pétain sortit de la réunion, les résultats politiques furent dérisoires. Maurice Sarraut, invité par eux à réunir le Comité exécutif du parti, fit la sourde oreille. A Vichy même la tentative fut peu appréciée. Le Maréchal Pétain ne reçut pas la délégation à l'Hôtel du Parc comme elle l'avait souhaité. Le cabinet se borna à accuser réception du message et des offres d'apporter le soutien des classes moyennes au Chef de l'Etat qui avait bien d'autres moyens de l'obtenir. Le second gouvernement de Pierre Laval fit quelques gestes d'apaisement: Bollaert, ancien préfet de Lyon, et d'autres collaborateurs d'Herriot sont réintégrés dans l'administration préfectorale. A l'automne 1943 ont lieu de nouvelles actions s'insérant dans la stratégie de Vichy pour se maintenir au pouvoir grâce aux Américains dont le débarquement était attendu. Il s'agissait, à Alger, de jouer une carte giraudo-pétainiste et, à Vichy, de revenir à une constitution républicaine. Sarraut aurait approuvé, avant sa mort, la constitution de 1943(9). Le 13 décembre 1943, les Britanniques reçoivent un télégramme de

Lucien Lamoureux:

«

Lamoureux demande prévenir Ministre

Queuille que (ce) parti attend heure libération et reste favorable à

Résistance. » H. Queuille réagit en écrivant au général de Gaulle que
Lucien Lamoureux n'a aucune qualité pour représenter le parti radical et qu'une telle démarche ne vise qu'à sauver Vichy(10). Le dernier épisode est l'affaire Herriot-Laval d'août 1944. Le 12 août 1944, Pierre Laval vient chercher Edouard Herriot, abrité dans un hôpital psychiatrique, à Maréville, et ill' amène à Paris où il cherche à le convaincre de former un gouvernement républicain qui se substituerait à de Gaulle et qui assurerait l'impunité aux hommes de Vichy. Les Allemands mettent fin à cette tentative et emmènent, le 17 août 1944, Herriot en Allemagne. Quand le parti a-t-il participé à la Résistance? Qui sont les chefs de cette entreprise? Cette action présente-t-elle une spécificité? Telles sont les questions qui se posent lorsqu'on tente de dresser un tableau de la résistance radicale. La résistance radicale ne présente pas d'originalité particulière. Elle fut le fait d'individus isolés, assez souvent membres de la fonction publique ou parlementaires. 19

Vincent Badie dont la mère est alsacienne, fut un des premiers parlementaires à ne pas céder au flot de l'abandon. Il oppose d'abord sa raison au sentiment de culpabilité que Pierre Laval cherche à

susciter chez les parlementaires: « Je n'ai rien à me reprocher. Je ne
vois pas pourquoi je serais obligé de subir l'anathème ou la réprobation de Laval, car s'il y a des responsables, il y figure en bonne place parmi eux. » Il s'adresse à Philippe Serre (de la gauche indépendante) et au socialiste Audeguil qui sont animés du même sentiment d'indignation et de fierté(II). Après avoir consulté Léon Blum qui l'approuve, Vincent Badie rédige une protestation. « Les parlementaires soussignés, après avoir entendu l'exposé des motifs du projet concernant les pleins pouvoirs à accorder au Maréchal Pétain, tiennent à affirmer solennellement: qu'ils n'ignorent rien de tout ce qui est condamnable dans
l'état actuel des choses et des raisons qui ont entraîné la défaite de nos

armes; - qu'ils savent la nécessité impérieuse d'opérer d'urgence le redressement moral et économique de notre malheureux pays et de poursuivre les négociations en vue d'une paix durable dans l'honneur; - à cet effet, ils estiment qu'il est indispensable d'accorder au Maréchal Pétain qui en ces heures graves, incarne si parfaitement les vertus traditionnelles françaises, tous les pouvoirs pour mener à bien cette œuvre de salut public et de paix. Mais refusent à voter un projet qui, non seulement donnerait à certains de leurs collègues un pouvoir dictatorial, mais aboutirait inéluctablement à la destruction du régime républicain. Les soussignés déclarent qu'ils restent plus que jamais attachés aux libertés démocratiques pour la défense desquelles sont tombés les meilleurs fils de notre patrie(12). » Cette déclaration reçut la signature de vingt et un députés dont treize radicaux(13). Plusieurs d'entre eux voteront d'ailleurs « Oui» le 10 juillet 1940, rassurés par les engagements de dernière minute de Pierre Laval. Trois députés radicaux - Crutel, Isoré et Manent avaient hésité à s'associer à la déclaration en raison d'un hommage trop appuyé au Maréchal Pétain dans le troisième paragraphe. Le texte fut imprimé le 9 juillet 1940 et il circula à Vichy. Il ne pouvait avoir beaucoup d'effet en raison du nombre réduit de signatures et parce que Laval et ses amis avaient organisé la séance publique de telle manière qu'aucun orateur hostile ne serait en mesure de faire entendre sa voix. Ils utilisèrent un article du règlement de la Chambre interdi20

sant que plus d'un orateur prît la parole dès lors que le projet gouvernemental était déclaré d'urgence et bénéficiait de la priorité absolue sur tout autre projet. Aussi, lorsque le rapport de Boivin-Champeaux eut été présenté et que Vincent Badie demanda la parole, elle ne lui fut pas donnée. Il s'élança en vain en direction de la scène du théâtre où était la tribune; Jules Jeanneney ne tint pas compte du mouvement. Des cris fusaient: « La clôture », « Aux voix ». Tandis qu'il était procédé au vote, des parlementaires quittaient la salle en murmurant: « Vive la république quand même. » La majorité en faveur de la dévolution du pouvoir constituant au Maréchal Pétain fut large mais il y eut 80 opposants qui, par la suite, constitueront un groupe aussi fier de leur rôle que soucieux d'éliminer de la vie politique ceux qui n'avaient pas manifesté les mêmes sentiments de fidélité aux vieilles

institutions. Parmi les « 80 » se trouvaient V. Badie, Gout, Isoré,
Jardon, Jaubert, Albert Le Bail, Gaston Manent, Mendiondou, Perrot, Emmanuel Roy, Gaston Thiébaut et les sénateurs P. Giacobbi, Justin Godart, François Labrousse, Le Gorgeu, Jean Odin, Marcel Plaisant, René Renoux, Rolland. Noyau du groupe des « 80 », les radicaux hostiles au projet Pétain-Laval ne constituent cependant qu'une très petite minorité des parlementaires radicaux qui étaient présents à Vichy pour au moins cent soixante-dix-sept d'entre eux. Herriot et six sénateurs se sont volontairement abstenus. (Il s'agit des sénateurs Chassaing, Drivet, Marcel Michel, Léon Perrier, H. Queuille et Steeg). Nous avons déjà dit que le parti subsiste même si les réunions, soumises à l'autorisation préfectorale, sont pratiquement impossibles. Les activités sont clandestines. Le bureau exécutif du parti radical fonctionne donc dans la clandestinité en 1940. Des liaisons sont
établies entre les départements et des mises en garde seront diffusées. Certains parlementaires n'ont pas voté le 10 juillet 1940 car ils sont retenus au Maroc où Le M assilia les a débarqués. Alors que les parlementaires d'Algérie recevaient des facilités pour gagner Vichy, les voyageurs du Massilia se voyaient refuser les mêmes avantages et

ils arrivèrent trop tard sur le continent pour prendre part au vote. Le gouvernement de Vichy a ultérieurement fustigé les voyageurs du Massilia comme autant de déserteurs. Un comité d'insultes, organisé par le P.P.F. ou par la police, les attendait à leur retour à Marseille. Ils en furent peinés et ulcérés. Les témoignages des passagers parlementaires du Massilia affIrment que ce départ de France, organisé par la questure, avait été manigancé par Pierre Laval pour les compromettre. Certains évoquent un projet<de résistance en Afrique du Nord. Parmi les parlementaires embarqués figuraient les députés César Campinchi,

21

Pierre Mendès France, Jean Zay, Yvon Delbos, Delattre, Jammy Schmidt, Guastavino. Tony RéviIIon partagea sa cabine avec Paul Bastid.Mme Crémieux, vice-présidente du parti radical était égaIement du voyage. D'Afrique du Nord, Bastid et Mandel ne pourront qu'adresser à Hemot un télégramme pour expliquer leur situation. Eprouvant comme une injustice l'attitude du régime de Vichy qui les condamne, certains passagers du Massilia, tels Paul Bastid ou Pierre Mendès France, puisent dans une affaire qui ne les a pas brisés, une volonté résolue de combattre le gouvernement de Pétain et de Laval. En revanche les radicaux allaient bien assumer l'image de victimes. Pénible à supporter pendant l'occupation, elle sera bien utile au parti sous la Quatrième République. Victimes, ils le sont, par le sort réservé à des mouvements de pensée auxquels un certain nombre d'entre eux appartenaient. Des liens se sont tissés depuis un siècle entre la franc-maçonnerie et le parti radical. Or la loi du 13 août 1940 prononce la dissolution de toute association dont l'activité s'exerce de façon clandestine et secrète. Par la suite, les fonctionnaires devront signer un formulaire déclarant qu'ils n'ont jamais appartenu à de hauts grades. Les déclarations sont soigneusement examinées et les fausses affirmations rendent suspects leurs auteurs. Les renvois de préfets sont précoces, ceux de maires et d'adjoints, fréquents. La surveillance policière s'organise rapidement. A partir de septembre 1940 sont opérés des internements administratifs destinés à s'assurer de la personne de ceux qui menacent - par leur seule existence - ce que le gouvernement considère comme l'ordre public. Parfois est alléguée l'intention de protéger l'interné des représailles des partis collaborationnistes ou d'un enlèvement par les Allemaqps. Pendant quelques semaines au moins, ces internements touchent des notables et des hommes politiques connus. Le 'plus célèbre est sans doute Daladier. Il a été averti de son arrestation par un jeune inspecteur de la Sûreté qui s'offre à le faire évader en Suisse. Il refuse et est arrêté le 6 septembre 1940. II est interné au château de Chazeron, « un nid de corbeaux et de hiboux »(14), au fort du Portal et puis à Bourrasol. Le Maréchal Pétain souhaitait flétrir publiquement les responsables politiques de la Troisième République. Aussi décida-t-iI, après maintes discussions, d'organiser un grand procès en présence de nombreux journalistes et de correspondants étrangers. Le procès de Riom s'ouvrit le 19 février 1942 par un froid vif et sous un soleil éclatant Ceux que Pétain appelait les « responsables des malheurs de la 22

France» se muèrent d'accusés en accusateurs. Le Journal de captivité d'Edouard Daladier montre bien cette métamorphose. Le long isolement avait d'abord été nourri de doutes mais la perspective d'un procès public redonna à l'homme toute son énergie. On le vit traquer les déclarations des officiers, démontrer leurs ignorances: « J'ai frappé très fort» écrit-il. Il met en cause Pétain lui-même et défend la République: « Ni la République, ni les institutions de Liberté n'ont conduit la France à la défaite. » Hanté par la culpabilité, ilia rejette sur Pétain qu'il peint comme le serviteur des Allemands, acharné à obtenir de lui-même l'aveu d'une faute qu'il récuse. Dernières victimes: les hommes politiques assassinés. Le docteur Serlin de Lyon fut torturé. Jean Zay fut assassiné en décembre 1943. Maurice Sarraut était mortellement frappé dans un attentat. René Bousquet, Secrétaire général de la Police mit sa démission en balance et contraignit ainsi le général Oberg à accepter l'arrestation des assassins. Dès janvier 1944, ils seront libérés. De la victime au héros existe la distance de l'engagement et de l'activité. Le parti radical eut son héros incontestable en la personne de Jean Moulin, préfet radical de Chartres. Son patriotisme intransigeant, un premier affrontement avec les Allemands désireux de rejeter un crime de guerre commis par eux sur des soldats français, lui font ressentir très tôt l'incompatibilité des valeurs françaises et des exigences allemandes. Révoqué en novembre 1940, sans doute parce qu'il apparaît comme un ancien protégé de Pierre Cot, il prend contact avec Henri Frenay et François de Menthon. Le général de Gaulle fera de lui le Délégué général de la France libre en France et le chargera de la difficile tâche d'unification des mouvements de résistance. Son activité fut couronnée par la création du Conseil National de la Résistance le 27 mai 1943. Marc Rucart y représente les radicauxsocialistes. Arrêté le 21 juin 1943, à la suite d'une dénonciation, Moulin fut torturé à mort par Klaus Barbie et il mourut pour la France « comme tant de bons soldats qui, sous le soleil ou dans l'ombre, sacrifièrent un long soir vide pour mieux remplir leur matin »(15). D'autres radicaux ont joué un rôle important dans la Résistance. Il suffit de rappeler que Pierre Mendès France fut un des premiers à rallier Londres et à participer effectivement aux combats aériens. Henri Queuille se résolut à répondre aux sollicitations des milieux français de Genève où Paul Devinat avait une réelle influence, et à l'invitation pressante adressée par le général de Gaulle le 31 juillet 1942. Il arrive à Londres le 14 avril 1943. Quelques jours plus tard parvient un message de soutien d'Herriot au général de Gaulle que Pierre Viénot a fait passer(16). Discret sur ses activités politiques

23

QueuiUeécrit plutôt le journal de I'antihéros. Il n'est pas un monument dressé à son combat mais il est pétri d'humanité et révèle bien la diversité de ses engagements. Il y évoque la tentative de reconstitution du parti radical, en mars 1943, autour de Paul Anxionnaz et de Maroselli. Plus précoce et plus résolu fut l'engagement de Paul Bastid. Dès son retour en France, ce professeur de droit se révèle un adversaire résolu de Vichy qu'il accuse de détruire la République. L'action publique interdite est remplacée par des manifestations discrètes. Donner le nom symbolique de « Marianne» à l'enfant qui naît en novembre 1940, est plus qu'un goût ou un geste culturel. Lyon devient un centre de réflexion et de résolution patriotique: à la faculté de droit, avec M. et Mme Bastid, François de Menthon, aux Editions Bloud et Gay, parmi les parlementaires locaux, sous l'impulsion de Jean Moulin, ancien élève de Bastid à Montpellier. En juin 1942, se crée le Comité des Experts, devenu C.G.E., bien étudié par Diane de Bellecisze(17). L'ancien député du Cantal est l'homme des contacts réguliers avec les parlementaires. Je dois à l'obligeance de Mme Bruguière-Bastid d'avoir pris connaissance d'un ensemble de documents fort intéressants. Au début de l'été 1942.Paul Bastid élabore un projet de manifeste qu'il soumet à un assez grand nombre deparlementaires.La date mérite d'être remarquée. Laval vient de revenir au pouvoir et il dirige vis-à-vis des milieux politiques, en particulier, radicaux, une offensive de charme et de ralliement assez illusoire. Il fait reluire la perspective d'une reconstitution des conseils généraux sous le nom de conseils départementaux et il rétablit dans leurs fonctions des élus locaux et des fonctionnaires radicaux. Le texte que Paul Bastid transmet aux parlementaires: 1940 ;

-

affirme que Pétain a violé le mandat consenti le 10 juillet

- proteste contre le gouvernement de capitulation imposé par l'ennemi à la France; - flétrit l'entreprise d 'hitlérisation de la France, et plus particulièrement l'annexion de l'Alsace-Lorraine, le concours militaire et industriel apporté à l'Allemagne, l'antisémitisme et toute la politique de tyrannie politique; - déclare vouloir un régime conforme aux sentiments populaires de la Nation, assurant le progrès social dans l'ordre et dans la liberté.
Des missi dominici, comme Joseph Laniel ou Louis Marin, aident Bastid à réunir les signatures. Près de deux cents figurent sur les petits 24

papiers. On déchiffre celles de Fernand-Laurent, P. Viénot, Champetier de Ribes, Tony-Révillon, Rolland, Rotinat, Maugière, Gaston Thiébaut, Pascaud, François Delcos, Aimé Berthod, Le Troquer, Taurines, Rucart, Serlin, Justin Godart, Philippe Serre, Borgeot. Des réserves se sont parfois exprimées sur le texte. Pierre Chaumié le trouve sectaire et estime que l'heure est plus à l'union qu'à des exclusions. Plusieurs socialistes, d'accord sur l'esprit général, estiment que la rédaction peut cautionner la validité du gouvernement de Pétain(18). Fon de ces appuis Paul Bastid rédige en août 1942 une lettre au général de Gaulle en qui il reconnaît le Chef de la France combattante. Il avertit le général des manœuvres du Maréchal Pétain qui cherche à obtenir l'appui des Américains et à perpétuer la révolution nationale. Il lui propose d'unir ses efforts aux siens et de conforter la légalité républicaine du mouvement gaulliste. De Gaulle ne semble avoir répondu que le 20février 1943, après avoir reçu la lettre en janvier. Il rend hommage à l'activité politique de l'auteur de la missive et reconnaît que les événements d'Alger confirment la justesse des analyses et justifient ses alarmes. Ces épisodes font partie de la genèse de l'appui que le C.N.R. donnera au général de Gaulle dans l'élimination du général Giraud. A partir d'octobre 1943 une commission de neuf membres Bastid, Ducos, Dupuis, Laurent-Eynac, Isoré, Le Gorgeu, Landry, Plaisant et Mazé - se réunit chaque semaine(19). Le 22 janvier 1944, un congrès clandestin demande la levée en masse de la Nation... sans en préciser les modalités. Le parti radical soutient donc de Gaulle mais avec des réserves, l'anticommunisme est vigilant. Un texte de mars 1944 recommande aux membres du parti de n'aborder aucun sujet important devant des communistes et d'éviter que des armes ne tombent entre leurs mains(20). La méfiance est vive aussi à l'égard de l'officier qu'est de Gaulle, sans doute en raison d'une culture politique où les souvenirs de l'Empire sont le mal absolu, et de l'expérience récente. Avoir souffen d'un Maréchal de France leur fait soupçonner de mauvaises intentions un général de brigade, le fût-il à titre temporaire. Le directoire d'avril 1944 demande au général de Gaulle de faire « passer la guerre avant la politique ». Le document élaboré à l'occasion du congrès clandestin du 22 janvier 1944 est très révélateur à cet égard. Une première version exprimait la gratitude de la Nation au général de Gaulle - ranimateur de la liberté, du patriotisme et de la République- mais un paragraphe fut ajouté, précédant l'expression de la 25