//img.uscri.be/pth/7270df51c8712dde29df0c351a965f803d28684e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LA REPRÉSENTATION POLITIQUE DES FEMMES EN AMÉRIQUE LATINE

192 pages
En Amérique latine, la minorisation politique des femmes demeure, malgré un accès réel à la sphère publique. En effet, la participation de femmes soit à des mouvements populaires mixtes, soit à des mouvements populaires féminins, soit à des mouvements féministes à pu sans doute leur permettre d’accéder à la sphère publique durant les dictatures militaires. Mais cette participation ne s’est pas traduite par une ample intégration à la représentation politique depuis la transition démocratique.
Voir plus Voir moins

La représentation politique des femmes en Amérique latine

GELA-IS /2000 44, avo Jeanne / CP 124 1050 Bruxelles / Belgique Tél. 02 650 3427/ Fax. 02 6503521 Edité avec Ie soutien de l'UNESCO

Co-éditon GELA-IS / L'Harmattan ISBN 2-7384-9054-9

Textes rassemblés par Bérengère Marques-Pereira et Patricio Nolasco

La représentation politique des femmes en Amérique latine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargîta u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAUE

@

L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0593-6

SOMMAIRE Enjeux et écueils de la représentation politique des femmes par Bérengère MARQUES-PEREIRA L '« empowerment », le pouvoir et la capacité d'action par Francine MESTRUM La représentation politique des femmes en Amérique Latine: une analyse comparée par Jacqueline JIMENEZ POLANCO Actions positives et citoyenneté en Argentine par Patricia Laura GOMEZ La représentation politique des femmes au Chili par Sonia NUNEZVILLAROEL La citoyenneté politique des femmes en Uruguay par Rosario AGUIRRE Représentation des femmes et pouvoir social en Amérique latine par Patricio NOLASCO Bibliographie générale

7

17

27

83

111

139

163 175

Enjeux et écueils de la représentation politique des femmes
Bérengère MARQUES-PEREIRA.

La sous-représentation des femmes dans les assemblées parlementaires est un fait avéré: la tendance est similaire en Europe et en Amérique latine, même si eUe est plus accentuée dans cette dernière région. Deux solutions sont généralement proposées pour remédier à cette sous-représentation: les quotas et la parité. II faut distinguer deux types de quotas destinés à faciliter l'accès des femmes aux.fonctions électives et aux postes de responsabilité politique: d'une part, ceux qui sont établis par la législation nationale, et d'autre part, ceux qui sont instaurés par les partis politiques. Les quotas établis par le législateur s'imposent de la même manière à tous les partis politiques. Plusieurs pays d'Amérique latine ont adopté une teUe mesure. Les réflexions de Patricia Gomez dans le présent portent sur le cas exemplaire de l'Argentine. Dans le Cône sud, le Chili et l'Uruguay voient plusieurs de leurs partis instaurer des quotas. Sonia Nunez et Rosario Aguirre examinent respectivement ces situations. Notons qu'en Europe, seule la Belgique possède une telle législation, la France s'inscrivant dans une optique paritaire. La parité, elle, vise l'équilibre entre les sexes et donc un pourcentage de présence équivalente de chacun d'eux dans toutes les instances délibératives, consultatives et décisionnelles de la vie publique, politique en particulier. Les principes des quotas et de la parité se présentent comme les moyens juridiques et politiques d'imposer une véritable égalité entre hommes et femmes. L'Union inter-parlementaire considère les quotas comme « une mesure palliative temporaire, destinée à favoriser l'émergence d'une nouvelle culture aboutissant à la présence équilibrée de femmes et d'hommes tant au Parlement qu'au sein des instances dirigeantes des partis politiques» (UlP, 1997: 67). Par contre, le Conseil de l'Europe envisage la parité comme une mesure, non pas transitoire, mais définitive et destinée à assurer le partage du pouvoir politique entre hommes et femmes (Conseil de l'Europe, 1996). Depuis 1993, le Conseil de l'Europe s'est attaché à promouvoir
Professeure de sociologie politique, directrice du Centre de sociologie politique et du Groupe d'études latino-américaines de l'Institut de sociologie à l'Université libre de Bruxelles.

.

8 l'idée d'une démocratie paritaire. Mais c'est avant tout en France qu'elle a débouché sur une revendication structurée, un débat public et une décision politique (Marques-Pereira, 1999). Aujourd'hui, l'éradication de la sous-représentation politique des femmes constitue un des enjeux du devenir démocratique que ce soit en Europe ou en Amérique latine. La minorisation politique d'une moitié, voire d'une majorité de citoyens, semble constituer un des signes patents de la crise de la démocratie représentative. L'amélioration de la position des femmes apparaît à beaucoup comme une manière de réduire le « déficit démocratique ». Leur mise à ('écart des fonctions représentatives ne fait-elle pas peser un doute profond tant sur le devenir démocratique de pays sortis des dictatures militaires que sur l'issue de la crise de légitimité des systèmes représentatifs (Hermet, 1993 : 86-9 I) ? Pour l'Europe des Quinze, la marginalisation politique des femmes reste importante; la moyenne de la représentation parlementaire féminine s'élève à 19,3% (Irela, 1997: Il), moyenne qui, avant l'intégration de l'Autriche, de la Suède et de la Finlande se situait encore, en 1995, à I 1,8% (Ire la, 1997 : I I). Notons que Ie féminisme des décennies 60 et 70 n'a jamais accordé une place importante à la représentation politique. Ce n'est que depuis la fin des années 80 qu'est apparue une revendication à la représentation égalitaire qui s'est traduite, notamment, par des propositions d'établissement de quotas ou de la parité en politique. En Amérique latine, la minorisation politique des femmes demeure, malgré un accès réel à la sphère publique. En effet, la participation de femmes soit à des mouvements populaires mixtes, soit à des mouvements populaires féminins, soit à des mouvements féministes a pu sans doute leur permettre d'accéder à la sphère publique durant les dictatures militaires. Mais cette participation ne s'est pas traduite par une ample intégration à la représentation politique depuis la transition démocratique. Les considérations de Jacqueline Polanco dans le présent ouvrage, mettent en lumière ce fait pour l'ensemble de l'Amérique latine. Au début des années 90, la moyenne de la représentation féminine dans les parlements latino-américains atteignait à peine 12% (Irela, 1997 : Il). 1

La sous-représentation politique des femmes: un « déficit» démocratique?

La problématique des quotas en politique nous rappelle qu'il existe une ambiguïté majeure quant au fondement de la citoyenneté des femmes. La citoyenneté des femmes oscille entre l'autonomie de

9 l'individu-citoyen abstrait et l'hétéronomie de la personne concrète. Identité prescrite et individuation sont des modes d'intégration à la sphère publique à la fois contradictoires et complémentaires. En effet, l'exclusion politique des femmes à partir d'une assignation socialespécifique à la sphère privée autorise la revendication de leur intégration à la sphère publique en tant que « femmes », mais cette catégorisation conditionne une intégration hétéronome qui fait obstacle au processus d'individuation; en même temps, cette exclusion politique, qui se joue dans le cadre d'une démocratie représentative, autorise la revendication de leur intégration en tant qu'individus, mais cette dynamique conditionne une intégration autonome qui alimente la logique d'homologation à la norme masculine. Les conditions dans lesquelles les femmes ont accédé aux droits politiques et entendent aujourd'hui les exercer nous confronte avec ce que Carole Pateman (1988) qualifie de « dilemme de Wollstonecraft» : la revendication de l'égalité de droits dans les sociétés androcentriques s'est faite à la fois au nom de leur commune humanité avec les hommes (avec ce que cela comporte comme assimilation à la norme masculine) et au nom de la reconnaissance de leurs responsabilités de femmes (avec ce que cela comporte comme condamnation à une citoyenneté de seconde classe). L'écueil réside dans une citoyenneté à géométrie variable située dans un espace à mi-chemin entre le public et le privé, entre l'autonomie de l'individu-citoyen abstrait et l'hétéronomie de la personne concrète. Les quotas se présentent comme une mesure susceptible de résoudre la sous-représentation politique des femmes, d'une part, et de répondre au « déficit démocratique» de la représentation, d'autre part. I! est généralement admis que les femmes sont sousreprésentées en politique. En effet, à l'exception des pays nordiques, les assemblées législatives et les exécutifs demeurent monopolisés par les hommes, à des degrés divers selon les pays. Cependant, cette monopolisation ne signifie pas que les femmes soient sous-représentées, sauf à considérer que seules les femmes en politique peuvent représenter les femmes. Par contre, elles sont représentantes en nombre insuffisant. Les femmes ont obtenu les droits politiques de vote et d'éligibilité. Leur statut de citoyenne est désormais acquis. Mais rien n'est moins certain en ce qui concerne leur citoyenneté comme pratique. Si elles peuvent être représentées en politique à travers l'usage du droit de vote, elles sont loin d'exercer pleinement leur capacité à être représentantes, puisque leur droit à l'éligibilité est loin d'être effectif. C'est en ce sens que Patricia Gomez soutient que le droit de vote des femmes peut être interprété comme une « inclusion excluante », alors que l'établissement de quotas représente une « inclusion incluante ».

10 La minorisation des femmes en politique n'est sans doute pas un phénomène nouveau. Mais depuis le début des années 90, il apparaît dans le débat public et politique comme un enjeu témoignant d'un « déficit démocratique» de la représentation politique. En effet, la question des quotas constitue une problématique qui se nourrit des discours sur la crise de la représentation. Elle témoigne à l'évidence d'une mise en question du modèle républicain de la représentation, d'une perception de la représentation en termes de représentativité, d'une exigence de rapprochement entre représentants et représentés. Plus largement, les quotas s'intègre à une rhétorique de la citoyenneté qui traverse tout le champ social: l'espace politique ne se réduit pas à la compétition pour le pouvoir politique; il devient l'un des lieux d'expression et de reconnaissance des identités. A la croisée des discours sur la représentation et sur la citoyenneté, la problématique des quotas traduit une revendication de l'égalité à travers la différence, ou plus exactement, une demande d'égalité politique plus en termes d'identité souscrite qu'en termes d'individuation. A mon sens, les quotas seraient moins la réponse à une crise de la représentation qu'une des expressions de ses métamorphoses dont Bernard Manin (1995) souligne l'ampleur et les limites dans son ouvrage sur les Principes du gouvernement représentatif. En effet, la « politique de présence» pour reprendre l'expression de Anne Phillips (1995), que traduisent institutionnellement les quotas, participe d'un des traits de la « démocratie du public » : la personnalisation du choix électoral caractérisée par le fait que le candidat se présente non seulement en tant que personne, mais en outre propose une ligne de partage ou présente une différence, en l'occurrence la différence de genre, dans le cas qui nous préoccupe. Rendus visibles à la faveur des mouvements de femmes et de la seconde vague du féminisme, les rapports de genre cessent d'être naturalisés en devenant enjeu de débat public. La transformation profonde affectant les rapports de genre et donc la définition des identités de genre restent largement non thématisées au niveau de la représentation politique jusqu'au début des années 90. L'enjeu des quotas n'est-il pas l'explicitation du genre en politique? Cependant, les quotas laissent inchangé le dispositif central du gouvernement représentatif: pas plus aujourd'hui qu'hier la démocratie n'est le gouvernement du peuple par lui-même. Le gouvernement représentatif demeure un gouvernement d'élites distinctes de la masse de la population. Dans cette perspective, les quotas sont l'expression d'une féminisation des élites. Cette féminisation n'est pas dérisoire aux plans politique et symbolique. J'y reviendrai lorsque j'aborderai l'agir politique des représentantes et des représentées. Ce

Il qui importe ici de souligner c'est que les quotas ne modifient pas le principe distinctif de l'élection et qu'à ce titre, ils ne répondent pas au sentiment qui créé l'impression de crise de la représentation, à savoir le maintien de l'écart entre représentants et représentés. On peut toutefois se demander dans quelle mesure un tel maintien ne passe pas par les marqueurs identitaires de genre. Par ailleurs, les quotas ne mettent pas non plus en cause deux autres principes du gouvernement représentatif: la reddition des comptes et le mandat autonome, puisque la revendication et l'application des quotas ne sont pas celles d'un droit à la représentation et d'un mandat impératif. Se pose alors .le sens que recouvrirait la féminisation des élites politiques.

2

Arguments en faveur d'une représentation équilibrée des femmes et des hommes en politique

Les plaidoyers en faveur d'une représentation équilibrée des femmes et des hommes en politique lient, le plus souvent, en un même ensemble, l'argument de la justice, l'argument de la proportionnalité, l'argument utilitaire, l'argument de la spécificité des intérêts et des besoins ou des comportements et des valeurs. Selon les cultures et les systèmes politiques, l'un ou l'autre argument prévaudra. Rien d'étonnant à ce que l'argument de la justice prédomine dans le modèle républicain, que l'argument de la proportionnalité soit valorisé dans un modèle consociatif et dans des modèles clientélistes et/ou corporatistes ou que les arguments des différences et des spécificités s'imposent à la faveur du marianisme et de son corollaire, le matemalisme. L'argument de la justice repose sur l'idée que les intérêts des différents groupes sociaux doivent pouvoir s'exprimer et donner ainsi consistance à une démocratie délibérative. Je reviendrai sur cet argument lorsque j'aborderai l'agir politique des représentantes et des représentées. L'argument de la proportionnalité suppose que la représentation politique doit refléter le plus fidèlement possible, sur le plan quantitatif, l'importance relative des différents groupes sociaux dans la communauté. Cet argument témoigne de l'exigence de représentativité. L'exigence de représentativité implique une conception de la démocratie comme microcosme de la société, d'une part, et comme représentation symbolique, d'autre part. Dans le premier cas, le parlement reproduit à échelle réduite l'ensemble de la société dans la proportionnalité de ses segments; dans le second cas, le ou la parle-

12 mentaire incarne et symbolise une cause. Le terme représentation peut ainsi renvoyer aux représentants de la nation, aux élus, aux mandataires. Il peut aussi signifier l'évocation, la figuration, la personnification, l'incarnation, l'image, le reflet, le symbole, le signe. Dans le premier cas, le terme implique l'action de substituer, d'agir au nom de; dans le second cas, nous ne sommes plus dans le registre de l'action, mais dans celui de la reproduction (Pitkin, 1967). Cette dimension est celle du miroir entre le sujet et l'objet représenté; représenter, c'est alors posséder certains traits qui évoquent ou figurent les caractéristiques des sujets ou objets représentés. Le lien entre ces deux dimensions est manifeste dans le cas du représentant représentatif/reproduisant les caractéristiques du corps politique. A l'évidence, l'idée du représentant-miroir des caractéristiques de l'électeur paraît correspondre aux exigences d'ordre symbolique qui s'avèrent importantes en ce qui concerne les outsiders du système politique. En effet, les minorités de fait ou les minorités existentielles peuvent à ce titre revendiquer des représentants qui, non seulement assurent la défense de leurs intérêts, mais aussi permettent, à travers leurs caractéristiques personnelles, l'identification et le développement du sentiment d'être présent sur la scène politique (Phillips, 1999). L'argument utilitaire souligne le manque d'efficacité et de légitimité que manifeste l'exercice de fonctions politiques qui se prive des compétences d'une moitié de la société. De ce fait, l'augmentation de la représentation politique des femmes entraînerait un changement de politiques qui tiendrait davantage compte des « intérêts des femmes». L'argument des valeurs et des comportements spécifiques se fonde sur l'idée qu'i! existerait une identité propre aux femmes, différente de celle des hommes. Dans cette optique, une augmentation du nombre de représentantes entraînerait la politique à modifier à la fois ses valeurs et ses manières de faire. Ces deux derniers arguments posent respectivement le problème du contenu et des méthodes de la politique (l'agir politique des représentantes). De tels arguments peuvent, si l'on n'y prend garde, traduire une catégorisation essentialiste des hommes et des femmes: le principe d'une représentation des femmes en tant que telles pourrait réduire l'exercice de la citoyenneté à l'expression d'une seule identité et obscurcir la diversité constitutive des rapports de genre. Un tel risque est certainement présent dans les thèses maternalistes que des auteurs tels que Jean Elshtain (1981) soutiennent à propos de la citoyenneté. Celles-ci valorisent l'idée d'une « éthique des soins n. Cette éthique permettrait de vider la vision participative et républicaine de la citoyenneté de ses aspects machistes pour la nourrir des valeurs dites maternelles, telles que la préservation et la protection de

13
la vie humaine et de l'environnement, la compassion et la nonviolence. Cette logique des soins supposée féminine s'opposerait à une logique des droits prétendue masculine. Une des critiques les plus systématiques de cette optique essentialiste fut celle de Mary Dietz CI987). Celle-ci rappelle à quel point la politique ne relève pas des présupposés 'lui régissent la relation mère/enfant. Alors que cette relation fonctionne dans le registre de l'intimité, de l'autorité et de l'exclusion, la relation entre citoyens fait appel à l'égalité, à la distance et à l'inclusion. Dans cette optique, il est clair qu'il n'y aucune raison que les femmes fassent une autre politique que les hommes. Si l'on suit les perspectives développées par Chantal Mouffe (1993) et Anne Phillips (1991, 1993) pour soutenir, respectivement, une « démocratie radicale» et une « citoyenneté plurielle », le rejet de l'essentialisme est de première importance, sauf à réifier les différentes identités, chaque individu étant porteur de multiples identités, toujours mouvantes et parfois contradictoires. A ce titre, Anne Phillips et Chantal Mouffe ont rejeté la position que Iris Young (1990) développait en faveur d'une « citoyenneté différenciée », à cause des possibles dérives essentialistes. Pour Iris Young, une représentation, dans les processus politiques, des perspectives des différents groupes sociaux opprimés suppose le droit de proposer des politiques fondées sur leurs intérêts propres et même un droit de veto lorsque des politiques générales risquent de les affecter. Cette thèse s'inscrit dans une perspective critique de l'universalisme. Iris Young considère que l'adhésion à l'idéal d'un traitement égal pour tous les groupes constitue un faux universalisme qui ne fait qu'exclure ceux qui ne sont pas conformes aux normes dominantes et qui ne fait que perpétuer les discriminations de fait. Contrairement à Iris Young, Anne Phillips pense que l'universalisme libéral peut très bien s'accommoder des différences et que le détachement de l'individu par rapport à ses particularités propres (religion, sexe, etc.) demeure nécessaire au sein de la sphère politique. Cependant, l'une et l'autre rejettent les argumentations anti-quotas qui se fondent généralement sur l'idée suivante: l'égalité entre hommes et femmes devant la loi étant reconnue, une loi établissant des quotas en faveur de ces dernières violerait l'égalité formelle. Mais une telle défense de l'égalité formelle ne vient que conforter une inégalité réelle. Notons à cet égard que la notion d'égalité a évolué de l'égalité devant la loi et de l'égalité de statut à l'égalité des résultats en passant par l'égalité de traitement, l'égalité des chances et la discrimination positive. Cette évolution pose le problème du rôle régulateur de l'Etat. L'égalité devant la loi et l'égalité de statut prennent place dans un cadre de justice procédurale qui a, de fait, permis les

14 discriminations envers les femmes et leur mise sous tutelle. C'est l'égalité de traitement, c'est-à-dire l'égalité dans le traitement de la loi, qui a interdit les discriminations au motif du sexe et permis à la personne discriminée d'invoquer la discrimination. L'égalité de traitement implique ainsi le droit à l'accès à lajustice pour faire valoir ses droits. C'est la personne discriminée qui a la charge de la preuve et la personne attaquée pour discrimination a le droit de faire valoir l'existence des raisons objectives justifiant celle-ci. L'égalité des chances substitue à l'idée d'égalité de statut celle d'égalisation des chances, des conditions. Elle est manifestement sous-tendue par une idéologie de la libre concurrence et de la méritocratie dans le cadre d'une justice distributive, mais n'aboutit pas à l'égalité de résultats. La mise en oeuvre de l'égalité de résultats s'est fondée sur l'idée de proportionnalité auxquelles les discriminations positives ont donné consistance. Dans le présent ouvrage, Rosario Aguirre montre à quel point il est difficile pour la culture politique uruguayenne de concevoir les insuffisances de l'égalité politique formelle.

3 L'agir politique des représentantes
Toutes les femmes ne partagent pas les mêmes intérêts; ceuxci sont multiples, conflictuels, voire contradictoires. Un plus grand nombre de femmes parlementaires n'a pas nécessairement d'effets sur la vie de l'ensemble des femmes, puisqu'elles ne les représentent pas en tant que telles, d'une part, et d'autre part, parce qu'il n'existe aucune garantie que les enjeux concernant leur situation soient mieux pris en compte dans l'agenda politique. Cela étant, il s'agit de s'interroger sur le fait de savoir si certaines expériences communes aux femmes dans les différents registres de la citoyenneté permettent ou non la construction, non pas d'intérêts, mais de perspectives spécifiques. En effet, les femmes ont partagé l'incapacité civile et politique, partagent encore aujourd'hui la minorisation politique ainsi que la marginalisation sociale et professionnelle, subissent souvent le contrôle de leurs capacités reproductives. Sans doute vécues différemment selon les différentes appartenances sociales, économiques, ethniques, culturelles, religieuses, etc., sans doute essentiellement variables selon les pays et les moments historiques, on peut se demander si ces expériences suffisent ou non à construire les conditions de possibilité à l'émergence de perspectives critiques concernant le contenu de l'agenda politique et ses priorités. Autrement dit, peut-on considérer que la participation en nombre équilibré des représentantes aux instances délibératives et décisionnelles aurait pour effet de modifier les critères de sélection et de hiérarchisation des enjeux sur les-

15 quels s'exercent les jugements et les choix politiques? Ces perspectives critiques peuvent-elles porter aussi sur la manière de faire de la politique? La présence des femmes dans les institutions politiques et représentatives, une fois atteinte une « masse critique» (Dahlerup, 1988) peut contribuer à modifier les rapports de pouvoir dans la mesure où .les femmes sont alors à même d'utiliser les ressources organisationnelles des institutions pour améliorer leur position individuelle et collective. Encore faut-il se demander si la place confere du pouvoir ou bien est.ce le pouvoir qui confere la place? Les quotas sont-ils l'antidote d'un imaginaire sexiste qui tend à catégoriser les femmes politiques selon les mythes traditionnels de la féminité? Le nombre fournit-il la recette pour transgresser, contourner, résister ou s'opposer aux normes fortement prescrites de la féminité? Il est vrai que la quasi-exclusion des femmes en politique, ne peut qu'en faire une minorité existentielle qui ne peut que subir la différence. A ce titre, la féminisation des élites possède toute son importance. Les travaux de Mariette Sineau (1988) soulignent combien la différence subie tient à ce que toute femme politique peut être ramenée à sa féminité connotée péjorativement. Plus d'un témoignage de femmes politiques en attestent. Les femmes politiques représentent une double transgression: celle de la hiérarchie entre les sexes et celle de la division sexuelle du travail. L'altérité se fonde sur le corporel. Seules les femmes sont considérées, en politique, comme des êtres sexués. Les hommes, eux, seraient neutres. La différence subie réside donc dans ce principe de non-réciprocité. Aussi, les femmes politiques sont-elles condamnées à l'enfermement dans des rôles imposés ou à leur transgression. Condamnées à la transgression, elles sont contraintes de s'user à donner constamment les preuves de ce qu'elles sont les meilleures. Condamnées à l'altérité, jamais elles ne sont collègues, mais collaboratrices. On peut ainsi évaluer toute l'ambivalence qu'il y a à lutter contre les effets de la division sexuelle du travail et à revendiquer une différence en défmitive plus subie qu'assumée, tant que les femmes demeurent, en politique, une minorité existentielle. Mais on peut également se demander jusqu'à quel point la féminisation des élites politiques ne met pas en cause la neutralité symbolique du pouvoir politique, paradoxalement garantie par sa monopolisation rnasculine. Nous sommes en présence d'un cercle vicieux: pour qu'il y ait un nombre équilibré de représentantes, il faudrait changer les comportements organisationnels (mécanismes oligarchiques à l'œuvre dans la sélection des candidats par les partis, disponibilité en temps, etc.), mais ceux-ci ne changeront que si un nombre suffisant de femmes interviennent en ce sens à l'intérieur des structures. L'enjeu est le choix des objets à investir par l'activité citoyenne. La prise en compte

16 de ces dimensions posent également la question de l'agir politique des représentées. Chantal Mouffe, à l'instar de Anne Phillips, considère le compromis et la négociation politiques entre les différents groupes comme nécessaires à la construction d'un pluralisme réel. Cependant, la reconnaissance des différences n'est pas le résultat, avant tout, de la démocratie représentative, aux yeux de Chantal Mouffe. Car, s'il est vrai que les identités se construisent à travers les processus politiques, que les intérêts des groupes ne pourraient exister, et donc être représentés, a priori, il est également vrai que la politique est d'abord affaire de rapports de force, ce qui implique l'exclusion de certaines différences et certaines identités au détriment d'autres. C'est à ce titre que la « politique de l'identité» accorde une importance majeure à une citoyenneté sise dans la société civile ou ce que Ruth Lister nomme « l'informai politics» (1998). C'est dans les interstices du privé et du public que des associations de femmes se construisent comme protagonistes de l'Etat et de la société civile (Aguirre, 1996; Alvarez, 1990; Jacquette, 1995, 1997; Jelin, 1993, 1996; Radcliffe, Westood, 1993 ; Valdès, Weinstein, 1996) en se positionnant comme actrices d'une « interprétation des besoins» (Fraser, 1987) qui ne peut être déléguée au seul législateur. La « politique d'identité» confère ainsi une large place à la démocratie délibérative et par là même aux associations locales dans le cadre d'une ouverture de l'espace public. Un tel espace public peut donner vie à l'idée de contrôle citoyen, c'est-à-dire de responsabilité publique des individus dans l'élaboration de la normativité sociale, de vigilance à l'égard du fonctionnement des appareils et des institutions ainsi qu'une réflexion sur les formes prises par l'exclusion sociale et les limites de l'inclusion (Marques-Pereira, 1997, 1998b). La responsabilité publique se fonde sur la capacité des individus à reconnaître leurs problèmes comme collectifs, ce qui va de pair avec une socialisation qui, dans le cas des femmes, s'est traduite par une publicisation du privé. La participation des femmes à une citoyenneté sise dans la société civile a créé un espace public les rendant visibles. Encore faut-il se demander jusqu'à quel point cette forme de citoyenneté est subalterne, étant donné l'articulation des mécanismes décisionnels? En tout état de cause, la citoyenneté au sens de capacité des individus à peser sur l'espace public ne s'est pas traduite par une incorporation importante des femmes à l'espace politique. Aussi, la représentation politique demeure-t-elle une pierre d'achoppement au regard de l'autonomie privée et publique des femmes.

L'« empowerment », le pouvoir et la capacité d'action Francine MESTRUM.
La littérature anglo-saxonne sur l'inégalité des rapports de pouvoir entre hommes et femmes - que ce soit dans le domaine du développement et de la lutte contre la pauvreté ou dans celui de la représentation
politique des femmes

- regorge

du concept

d' « empowerment

», panacée

universelle à l'abri de tout questionnement conceptuel. Sans doute, la structure dynamique du signifiant et sa référence au pouvoir sont largement responsables du succès d'un concept dont le contenu est moins transparent qu'il n'y paraît à première vue. Qu'il ne s'agisse pas tout simplement de « donner du pouvoir» ou de « donner accès au pouvoir » est bien prouvé par les traductions assez divergentes du concept vers d'autres languesl. C'est pourquoi je propose une brève analyse critique de ce concept, dont le champ sémantique, paradoxalement, ne se limite pas au domaine du « pouvoir ». J'examinerai d'abord l'origine du concept dans le domaine des rapports de genre, pour ensuite vérifier son contenu concret dans quelques contextes spécifiques et pour évaluer l'importance analytique ou stratégique du concept dans un contexte de concurrence sémantique.

1 Développement, femmes et pauvreté
L'« empowerment» fut le concept-clé de Dawn2 dans son projet pour un développement alternatif du point de vue des femmes pauvres (Sen et Grown, 1987). Ce projet était fondé sur une critique des politiques de développement et les tentatives d'y« intégrer» les femmes. Selon Sen et Grown, le problème ne se situait nullement au niveau du manque de participation féminine, mais plutôt au niveau de la nature même des processus de développement et de ses présupposés implicites. L'égalité entre hommes et femmes n'est pas possible, disaient~lles, aussi longtemps que les processus économiques, politiques et culturelles limitent l'accès aux ressources à un groupe restreint de privilégiés. Par conséquent, Dawn propose un développement économique et social capable de satisfaire les besoins essentiels au moyen d'un accès au pouvoir
Collaboratrice scientifique au Groupe d'études latino-américaines gie, doctorante en sociologie à l'Université libre de Bruxelles.

.

de ('Institut de Sociolo-

18
politique et économique. Le féminisme de Dawn est un projet politique à vocation universelle qui prend ses racines dans les pratiques locales. Son noyau dur est un engagement à démanteler les structures de subordination et à promouvoir une participation, à côté des hommes, à tous les niveaux de la vie sociale. Sa méthode se fonde sur la « pédagogie de l'oppression» de Paolo Freire, ce qui implique que 1'« empowerment» ne peut être que « self-empowerment» à niveau individuel, collectif et organisationnel, résultant d'un processus de prise de conscience. Son objectif à long terme est un changement structurel qui puisse garantir la paix, le développement à échelle humaine et des relations d'égalité entre tous.

Malgré quelques critiques assez fondamentales (Hirschman, 1995),1'« empowerment» fut très bien accueilli dans le monde du mouvement des femmes et du développemene. Il fit son entrée dans lejargon officiel et commença une carrière assez fulgurante dont on peut se demander si elle n'a pas été favorisée par la vacuité neutralisante du concept, plutôt que par son approfondissement sémantique. En effet, d'un examen de quelques textes d'organisations mondiales4, il ressort clairement que 1'« empowerment» est devenu une espèce de « porte-manteau », un concept utile à rendre attractiftout projet de développement, de lutte contre la pauvreté ou de participation des femmes, sans que jamais son contenu concret ne soit explicité. Malgré sa grande variabilité sémantique, je crois cependant pouvoir distinguer deux composantes. Une première composante est effectivement variable et ses connotations dominantes peuvent être la participation, l'autonomie, la lutte contre la pauvreté, voire le développement même et l'efficacité des politiques en la matière. Quant aux sujets de 1'« empowerment », ce sont principalement les femmes pauvres dans des projets d' « auto-assistance» mis sur pied par des ONG. Dans ce contexte, 1'« empowerment» peut être à la fois condition (de la participation, de la lutte contre la pauvreté, du développement...) que résultat. Des fois il est considéré comme « une fm en soi» (Sen, 1997: 179), ce qui, dans le cadre de la lutte contre la pauvreté nous semble assez problématique dans la mesure où il pourrait s'y substituer. Une remarque similaire peut être faite à propos du développement humain. Selon Mahub ul Haq, conseiller du PNUD, 1'« empowerment» est précisément ce qui distingue le développement humain des autres concepts de développement, s'agissant d'un projet par et pour les gens eux-mêmes. Il présuppose la capacité de choisir (Haq, 1996: 20). Dans son article « Empowerment as an approach topoverty », G. Sen (1997 : 176) défmit le noyau du concept comme un changement des relations de pouvoir en faveur de ceux qui n'ont pas les moyens de

19
maîtriser leur destin (<< those who previously their own lives »). exercised little power over

1.1

Pouvoir ou capacité d'action

Paradoxalement, c'est autour de la racine du « pouvoir» que je crois pouvoir déceler la composante stable du concept d'« empowerment» tel qu'il est utilisé dans les textes des organisations mondiales. Se référant à la typologie de Lukes, N. Kabeer (1997) constate que dans le discours sur le développement et l' « empowerment », le pouvoir dont il est question est un« pouvoir de », c'est-à-dire une capacité intersubjective dans la prise de décision. Il s'agit donc d'un pouvoir considéré comme une capacité, comme une caractéristique individuelle ou collective, comme un pouvoir de contrôle sur des ressources matérielles et/ou idéologiques. Dans tous les cas, il s'agit d'un pouvoir de « input »,jamais de« output», c'est-à-dire d'un contrôle sur les résultats de l'utilisation des capacités. Ce que 1'« empowerment» ne peut et ne veut promettre, c'est le pouvoir social, le pouvoir relationnel découlant des rapports de force existant dans une société, le pouvoir inconscient qui se cache dans les structures et qui n'a pas besoin de se manifester pour être effectif (Strange, 1996: 26). Dans ce sens, il s'agit d'une version « soft» de 1'« empowerment» par rapport au concept introduit par Dawn, qui, lui, était explicitement orienté vers une transformation des structures sociales et de pouvoir. Cette version «soft» semble s'inscrire dans une philosophie libérale qui se limite à doter les individus d'une capacité de base qui leur permette de participer à la vie sociale, économique et politique, sans garantie au niveau des résultats. Une autre façon d'appréhender le « pouvoir» est celle de M. Foucault (1975) qui consiste à le considérer comme étant nécessairement relationnel et capillaire et toujours consubstantiel à la résistance. Aussi inégal qu'il soit, ce pouvoir permet donc, à tout niveau de la vie sociale, de se manifester et de mettre en cause les relations de pouvoir existantes. C'est dans ce sens que le concept d'« empowerment» est utilisé par de nombreux mouvements et d'ONG qui veulent conserver sa connotation oppositionnelle ou de contre-pouvoir. Cependant, si une telle lecture permet d'expliquer la force symbolique du concept, elle en est en même temps la négation. En effet, si le pouvoir se situe dans tous les coins et recoins des relations sociales, s'il génère la résistance même dans des situations d'oppression la plus dures, nul besoin d'un« empowermint» injecté de l'extérieur. C'est aussi la critique d'auteurs comme Villareal (1992) et Rahnema (1992). Selon eux, les pauvres ne sont pas des victimes passi-