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La République de l'lle Maurice

De
336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 205
EAN13 : 9782296296404
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Collection

«

Repères pour' Madagascar et

l'océan Indien»
Situées au large du continent africain, les tIes de l'océan
Indien (Madagascar, la Réunion, les Comores, Maurice, les Seychelles.. .), ont longtemps vécu isolées les unes des autres. Pourtant, aujourd 'hui, de nombreux liens diplomatiques, politiques, économiques, commerciaux 'et culturels les unissent et font de cette région une zone en pleine expansion, même si des disparités existent entre ces différentes entités. De même, si les origines des peuplements sont variées (africains, indonésiens, indiens, chinois, arabes...), chaque île a su intégrer, au fur et à mesure des ~igrations, toutes les composantes ethniques et former ainsi, sans trop de heurts, une « mosaïque des peuples -enviée par bon nombre de pays industrialisés. Cette Collection entend contribuer à l'émergence de 'ces nations sur la scène internationale et également susciter une réflexion critique sur les mouvements de société qui traversent cette région en devenir, dotée de potentiels innombrables. Elle réunira; au fil des publications, toutes celles et tous ceux qui partagent cette ambition, loin des a priori et des '.. rigidités idéologiques.

'

LA RÉPUBLIQUE DE L'ÎLE MAURICE
.

Dans le sillage de la délocalisation

Collection Repères pour Madagascar et l'Océan indien
- BEAUJARD Philippe, Mythe et Société à Madagascar de l'Ikongo), 1991. (Tanala

- BLANCHY-DAUREL Sophie, La vie quotidienne à Mayotte, 1990.
- CHAPUIS Edouard, Prison pour un expert. De Madagascar La Réunion à Paris, une vÙité interdite, 1993. et

- COHEN-BESSY Annick, Le /ivre de rakotovao (1843-1906), volumè I, 1991. - DEFOE Daniel, Madagascar ou le journal de Robert Drury, 1992.

- GUEUNIER

N.J., Les chemins de l'Islam à Madagascar,

1994.

- KOERNER Francis, Madagascar. Colonisationfrançaise et nationalisme malgache, XXème siècle, 1994.

- RABEMANANJARA
Capricorne, 1990.

Raymond William, Rendez-vous au
et révolution socialiste à
la Grande

- RAB ET AFIKA Roger, Réformefiscale Madagascar, 1990.

- RAJOELINAPatrick,
/le, 1989. - RANDRIAMBELOMA terre malgache, 1989.

RAMELET

Alain, Madagascar,

Ginette, Rencontre des sœurs Brontë en à Madagascar,

- RA V ALOSON Jaona, Transition démocratique 1994.

- RAZAFY-ANDRIAMIHAINGO Suzanne R., Le Rova d'Antananarivo. Colline sacrée des souverains de Madagascar, 1989.

@ L'Harmattan 1994 ISBN: 2-7384-2903-3

Rajendra PARATIAN

LA RÉPUBLIQUE DE L'ÎLE MAURICE
Dans le sillage de la délocalisation
Préface de Jean BENOIST

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

PREFACE
Quand une "Isle à sucre" devient la première productrice mondiale d'articles de confection, quand à côté des usines sucrières s'implantent les manufactures, quand l'aéroport s'emplit de touristes et d'hommes d'affaires, que deviennent ces petits planteurs qui ont jusqu'à ce jour formé l'essentiel de son tissu social? Question dont l'intérêt peut sembler simplement local au premier regard, mais qui va bien au-delà. Car elle porte sur un temps du monde et sur un lieu où elle rejoint d'autres temps de l'histoire: les bouleversements qui font la modernité suivent des lignes de force qui la contraignent à se couler dans des rapports anciens. Et ce livre en cela mérite lecture. Double lecture. Lecture immédiate, pour connaître Maurice, l'impact d'une économie nouvelle, et le devenir de tout un groupe social. Mais aussi une autre lecture, informée par l'histoire et qui cette fois déborde largement les rivages de l'île pour donner quelques clés sur les rapports entre nations et entre sociétés au sein de notre monde. Car si les petits planteurs rencontrent cette industrialisation extrême, et en tirent à la fois profits et

angoisse, c'est parce que, ailleurs, chez ceux qui produisaient et consommaient les biens issus des manufactures, de nouveaux équilibres et de nouvelles performances techniques poussent à "délocaliser"
certaines activités.

Délocalisation ! Combien, à y songer quelque peu, ce mot apparemment si évident porte en fait un message asymétrique! Ne. se limite-t-il pas à une seule face, à un seul aspect de l'immense courant qui

ajuste le monde sans en bouleverser les équilibres? Car l'idée de
"délocalisation" d'activités ou de centres de production est d'abord celle d'un départ: c'est un mot pour le langage du point de départ. Or, dans ce livre, c'est le langage du pointd'arrivée que tient Rajendra Paratian. L'île Maurice, siège souvent admiré d'un modèle de développement, est le lieu où viennent s'arrimer de nos jours les industries nomades qui ont quitté leurs havres européens, américains ou même asiatiques. Etelle en est tout entière transformée. Afflux d'emplois et de capitaux, dynamisme des transports, et des communications, essor de la construction, paix sociale. Souvenons-nous de l'île des années 1970, aux perspectives bouchées, où les chômeurs étaient convoyés vers les chantiers de "développement" entretenus par l'aide internationale, tandis que les troubles sociaux n'étaient contenus que par la menace... Le changement est fascinant. Mais il ne faut pas se contenter de la vaste échelle à laquelle les Etats s 'observent les uns les autres, échelle qui est aussi celle des économistes et des géopolitiques. On trouvera certes dans ce livre les données chiffrées nécessaires, mais son centre est ailleurs, dans une

vision claire de ce qui se passe au niveau des hommes et des femmes qui sont pris dans ce mouvement, et qui voient s'infléchir brutalement la trajectoire de leur vie. Sont-ils encore planteurs, travailleurs de la canne, ou deviennent-ils paysans-ouvriers, voire entrepreneurs ambitieux regardant vers la fortune? La fascination de la modernité les entraîne; mais ce modèle mauricien sait mélanger l'acharnement qu'exige un tel développement, avec les charmes d'une créolité fortement marquée d'indianité, où des souplesses ailleurs imprévisibles colmatent les fissures des conflits. Mais, sans être prophète de malheur, restons lucides, et rappelons-nous I 'histoire. Qu'en fut-il de la société des Isles à son origine? Des métropoles puissantes (la France et l'Angleterre), des terres à peupler, des capitaux et des cadres (les colons et planteurs) et une main-d'oeuvre qu'on fit venir dans des conditions difficiles, celles de l'esclavage ou de l'engagement sous contrat. Tout cela pour produire du sucre, que l'on exportait vers ces métropoles... Le développement initial des îles à sucre, dans la Caraibe comme dans l'océan Indien, a été foudroyant. Les plantations sucrières ont mis au point des formes d'activité jusque-là ignorées dans les terres tropicales: ensembles agro-industriels, d'abord modestes puis poussés à s'agrandir par l'évolution des techniques, essor d'une agriculture capitaliste et non paysanne, développement, sur cette richesse, de cités, de bâtiments somptueux, et d'aristocraties qui ont été parfois emportées par les révolutions (comme en Haïti) mais qui ont dans bien des cas, comme à Maurice, survécu jusqu'à nos jours. L'industrialisation ne se coule-t-elle pas dans ce moule? Est-elle le signe d'une rupture, d'un recentrage, ou bien celui de la permanence la plus solide, celle de l'adaptation des mêmes structures à un univers changeant? "Délocalisation" prend alors un autre sens. Départ d'une industrie, certes, départs d'emplois, mais vers quels salaires, au sein de quels pouvoirs? Puis ensuite, le retour des biens, des capitaux, des bénéfices... Autrefois, c'est la main-d'oeuvre que l'on faisait voyager, qu'on délocalisait... Les îles à sucre, dont Maurice est l'une des plus accomplies, se sont développées sur cette délocalisation des hommes, avant de le faire sur celle des activités. Et ce n'est sans doute pas un hasard, mais la poursuite d'une séquence historique, où les rapports avec l'Occident se sont noués dans l'ambigui~é et se perpétuent dans l'équivoque.

Jean BENOIST

8

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage reprend. en partie, les éléments constitutifs d'une thèse de doctorat (Nouveau Régime), soutenue en juin 1991, sous le titre "Les petits planteurs sucriers face aux mutations socio-économiques à l'île Maurice" et dirigée par le Professeur Jean Benoist, à l'Université d'AixMarseille III, Faculté de Droit et de Science politique. La présente étude, revue et mise àjour, a été rendue possible grâce

à l'appui de plusieurs personnes, à qui je tiens à adresser mes vifs
remerciements. De prime abord, il convient de reconnaître toute ma dette envers le Professeur Jean Benoist qui a eu la patience de suivre mes travaux de longues années durant. Je ne saurais manquer de mentionner son aide et ses conseils si précieux à la mise au point de cet ouvrage. Mes remerciements particuliers vont à Vasoodeven Vuddamalay qui a accepté de lire l'intégralité du manuscrit. Ses remarques encourageantes et son amitié m'ont beaucoup apporté. Que Maingwarnen Paratian et Colette Guiguet soient remerciés pour avoir assumé la tâche de mise en page du manuscrit. Enfin, je dois ma plus profonde gratitude à Margaret, mon épouse. qui ne m'a pas ménagé son soutien affectif et son appui constant à la réalisation de cet ouvrage.

INTRODUCTION
La réussite spectaculaire de la croissance économique .de l'île Maurice a reçu une large diffusion, tant sur le plan local et régional que sur le plan international, ces dernières années, et il est généralement admis que le pays a connu d'importants changements d'ordre social et que les mutations en cours sont directement liées à l'émergence d'un mode d'industrialisation. L'île Maurice - qui accéda au statut de République le 12 mars 1992, soit vingt-quatre ans après avoir acquis son indépendance, le 12 mars 1968 - traverse actuellement la période la plus déterminante de son histoire économique et sociale. Ses spécificités sont le produit d'un processus historique issu de la plantation, mais les évolutions récentes montrent bien qu'une rupture s'est produite, réduisant le monopole dont la canne à sucre a joui pendant plus de 150 ans, bien que celle-ci reste encore un secteur économique vital pour le pays. L'ajustement structurel et toute la panoplie de mesures drastiques préconisées par les principaux bailleurs de fonds, en l'occurrence la Banque mondiale et le FMI, sont devenues des stratégies obligées auxquelles tous les pays récepteurs de fonds - ou "les ajusteurs", comme il est convenu de les qualifier - doivent se plier. L'application de ces stratégies modifie profondément les structures économiques, sous l'effet de la promotion des secteurs exportateurs et d'une série de conséquences qui font boule de neige. Les rapports de force entre les différentes couches sociales et classes sociales subissent des mutations; le rôle de certains acteurs sociaux tend à décliner alors que celui des autres se renforce, se développe et se recompose. Les conséquences néfastes des politiques économiques d'ajustement mises en pratique dans divers pays du Tiers-Monde sont connues etlargement diffusées dans l'abondante littérature qui s'est constituée dans les années 80. Les échecs rencontrés dans les applications de ces politi~ ques d'ajustement se sont multipliés et ont conduit, dans plusieurs cas, à des phénomènes de désindustrialisation et de forte inflation, mettant en cause le caractère orthodoxe de telles politiques. Déjà à partir de 1986, nous observons un déplacement du débat: au sein des organisations internationales, on s'oriente plus vers la question des conséquences sociales de l'ajustement. Parmi toutes ces péripéties, l'île Maurice se présente comme un cas à part. Figurant parmi les pays de l'Afrique subsaharienne qui

enregistrent un des taux de croissance les plus bas de la planète, l'île Maurice est néanmoins devenue l'un des rares pays à avoir réussi leur ajustement structurel; sa performance industrielle incontestable, son degré d'adéquation avec le régime d'accumulation, son ouverture plus large aux échanges extérieurs, son taux d'investissement accru, la résorption d'un chômage rampant, le contrôle d'une inflation galopante, le rééquilibrage budgétaire et le paiement du service de la dette, entre autres, sont autant de facteurs que certaines institutions internationales, notamment le FMI, n'hésitent pas à qualifier de "miracle économique" . L'évolution du capital sucrier et sa diversification dans tous les secteurs-clés de l'économie sont une autre spécificité mauricienne, intéressante à saisir dans toute explication du facteur endogène de développement. S'y ajoute la mosaïque ethno-culturelle étonnamment contrastée de la population de l'île, dont chaque groupe ethnique renégocie et consolide sa place par rapport à son rôle ancien, dans la configuration nouvelle qui se dessine. Par ailleurs, outre le capital sucrier, le capital commercial et financier, représenté par des intérêts anciens de l'île à partir desquels s'est effectué le développement du capitalisme participe pleinement au nouveau processus d'accumulation, de par sa position dominante. Nous assistons ainsi à une nouvelle étape du développement de ces sphères commerciales et financières, marqué par leur restructuration, leur ouverture plus prononcée vers l'extérieur, leur diversification et leur reconversion dans des secteurs de l'industrie, de la technologie et des services, évolution rendue possible grâce à un taux de croissance élevé, soutenu par le phénomène de l'industrialisation. Parallèlement à ces groupes dominants, s'est développé un processus de recomposition sociale; de nouvelles catégories socio-professionnelles émergent, notamment celle des petits entrepreneurs locaux. Cependant, on ne peut saisir les particularités et les formes spécifiques du capital local dans le processus actuel de l'accumulation que si l'on comprend les rapports sociaux traditionnels issus de la société de plantation. Problématique encore plus intéressante du fait que le processus de la recomposition sociale ne s'articule plus autour de la seule agriculture, où la canne à sucre règne en maître. La logique modernisatrice dominante, entremêlant apports urbains et ruraux, fait que toutes les sphères de la société sont entraînées dans ce grand mouvement de mutations en cours. Les régions rurales subissent des transformations sans précédent avec la pénétration des industries manufacturières dans leur milieu et la libéralisation 12

de la main-d'oeuvre agricole qui s'ensuit, alors que l'agriculture accuse une régression. Ces transformations peuvent, en toute vraisemblance, modifier considérablement la nature de la structure économique et sociale des régions rurales dans la décennie actuelle, surtout si la croissance économique enregistrée ces dernières années se poursuit en mouvement de longue durée. Deux nouveaux phénomènes relatifs à ce secteur ont déjà fait leur apparition: le manque de main-d'oeuvre agricole et la valorisation du travail en usine. L'industrie sucrière, pour sa part, se modernise, avec des conséquences certaines sur l'avenir des petits planteurs sucriers, qui restent en marge du courant modernisateur. L'interface agriculture/industrie est une nouvelle donnée introduite désormais dans la réalité socioéconomique des régions rurales. Ainsi, une démarche quise situe au confluent de ces deux aspects interdépendants et confronte l'ensemble des mutations en cours est intéressante dans la mesure où elle permet de dégager la dynamique profonde de l'un et l'autre dans une société .

encore fortement dépendante de la plantation.

Cet ouvrage s'inscrit dans le temps comme une première tentative d'approche en vue de mettre en lumière les retombées de cette croissance sur le tissu économique et social et sur les changements intervenus dans l'ensemble de la société mauricienne depuis l'avènement du phénomène de l'industrialisation.

1.

Problématique

La nouveauté du sujet dans le contexte mauricien fait surgir certaines inquiétudes quant à la maîtrise d'un aussi vaste thème: être sûr d'avoir repéré les indicateurs les plus significatifs des mutations et d'être parti d'une bonne problématique permettant de rendre compte lucidement de la réalité, avoir interprété les faits observables de manière à les rendre le plus intelligibles possible, avoir évité la tentation encyclopédique à laquelle un vaste sujet nous expose, sont autant de points d'incertitude qui nous amènent à la définition d'une problématique que nous essayerons de délimiter aussi rigoureusement que possible. Notre tâche ne sera pas sans risque car nous serons appelé à discerner et à appréhender l'ampleur des grandes mutations complexes qui s'imposent à notre attention, alors que celles-ci sont en cours et font l'objet des débats les plus actuels. Pour rendre compte de la mutation profonde, la question principale qui sous-tend ce travail est 13

la suivante: la politique économique poursuivie durant les années 80, axée sur le double choix de la spécialisation manufacturière et de la modernisation accélérée, n'a-t-elle pas engendré des mutations sans précédent dans cette société, historiquement vouée à l'ordre éternel de la canne à sucre? De quelles mutationss'agit,.il? Quels sont les indicateurs qui semblent constituer des facteurs de mutations profondes et irréversibles, quels sont ceux qui relèvent dé phénomènes de changement conjoncturel, donc superficiel, et ceux qui constituent des facteurs de résistance ou de continuité? Pour construire notre objet, nous avons choisi d'appréhender les mutations en cours à travers une population cible - les petits planteurs sucriers. Les petits planteurs sucriers, dans cette étude, n'ont de pertinence que pour autant qu'ils permettent, à partir de la relation qu'ils entretiennent avec l'ensemble de la société, d'éclaircir les processus et la logique profonde des mutations en cours. Les petits planteurs constitueront ainsi le fil conducteur et seront les témoins privilégiés du processus d'industrialisation que traverse. le pays et des

grands courants sociaux qui l'accompagnent. .
Venons-en à l'idée directrice de ce travail: le choix de la stratégie de développement adoptée avec pour toile de fond l'industrialisation et la diversification de l'économie, a des effets économiques et sodo-culturels qui bouleversent les rapports sociaux existants. La pénétration dans le monde rural du mode industriel dominant, greffé sur le tissu agricole, impose sa rationalite et entraîne les ruraux dans la modernisation générale de l'économie êt de la société mauricienne. Il en résulte une mutation sans précédent des cadres fondamentaux de la vie sociale, de l'espace et du travail, tous contraints à vivre la modernité. Mais des facteurs de résistance ou de continuité subsistent.

2.

Dispositif de recherche

Notre démarche consiste en une approche pluridisciplinaire qui situe les rapports entre l'économique, le social et le culturel dans les mutations en partant du général pour se diriger vers le particulier. Nous justifions ces deux niveaux d'analyse par le fait qu'ils seront articulés l'un à l'autre par un mouvement d'élargissement et de rétrécissement de notre objet. Nous transiterons par un premier volet d'analyse au niveau macro afin de saisir le processus central de l'industrialisation impulsée par la logique dominante - avec prise en compte des facteurs tant endogènes qu'exogènes - et l'ampleur des 14 .

mUtations en cours dans certains secteurs-clés de l'économie. C'est à la lumière de cette logiqùe dominante que nous nous dirigerons vers . notre cadre monograph~que. Pour permettre de mèner à bien l'étude des mutations en cours, dans le cadre de notre problématique, il nous a fallu envisager cette vue d'ensemble. Mais ce qui nous semble le plus important est, d'une part, de mettre en relation ces deux niveaux d'analyse, et leur articulation dans la réalité concrète - démarche susceptible de révéler les phénomènes sociaux mouvants - et, d'autre part, de déceler la dialectique complexe instaurée' d'en.haut par l'Etat et la transformation d'ensemble de la société. Ainsi, nous avons voulu étudier l'émergence de nouvelles formes de vie sociale, de nouveaux rapports sociaux, de nouvelles formes d'aspiration, à partir d'une étude de cas, au niveau du micro-social, mais 'en relation .avec la transformation générale de la société. Il n'est, selon nous; pas possible d'envisager les processus de transformation dans un village sans le rapporter à la transformation de la société globale. Le choix du village d'enquête Notre choix s'est porté sur le village de Triolet, (le village étant, en effet, le plus long village de l'île) qui se situe au nord-ouest de l'île, dans le district1 de Pamplemousses. Notre familiarité antérieure avec la population de ce village a été un facteur déterminant dans notre choix2. Les conditions socio-culturelles du petit planteur demeurent obscures et le sont davantage encore dans le contexte actuel de mutations. Une chose est claire, c'est que l'échiquier de l'espace rural a changé. Il est caractérisé par l'arrivée de nouveaux acteurs, de nouvelles classes rurales moyennes, par l'émergence d'une maind'oeuvre industrielle, accompagnée par conséquent d'une prolétarisa-

1. 2.

Voir cartographie en annexe, carte de Triolet 1. Une étude que nous.avons nous-même menée, en 1984, dans le cadre d'un autre projet de recherche ~ur les petits planteurs sucriers mauriciens - était basée sur 9 villages de l'île, dontTriolet, qui représentait le village-mère dans le contexte de notre problématique d'alors. L'échantillon couvrait au total un nombre de 146 petits planteurs, cultivant moins de JO arpents de terre. Voir R. G. Paratian (en collaboration avec) P. Bahmanyar, Paysans ou prolétaires: Les petits planteurs sucriers de l'île Maurice, Université de Genève, Institut universitalfe d'études du .dév.eloppement, Mémoire de Diplôme de Recherche en études du développement, Genève, 1987.

-

15

tion de la masse rurale. En prenant comme témoin le monde du petit planteur, maillon essentiel de la ruralité mauricienne, Triolet, dans cette optique, est un échantillon d'un village représentatif. Triolet offre l'exemple du processus de concentration des usines sucrières amorcé au siècle dernier. Depuis la fermeture de la sucrerie de Solitude3, en 1985, Triolet n'en compte, désormais, plus une seule, alors qu'à travers son histoire il en a abrité plusieurs. L'emplacement de l'ancienne usine de Solitude a été transformé en complexe industriel. En son sein plusieurs usines manufacturières opèrent dans le cadre de la zone franche industrielle. Nous sommes donc en présence d'un rare exemple mauricien où l'on assiste au remplacement d'une usine sucrière par des industries manufacturières. C'est déjà une autre étape de développement vers laquelle le village se dirige: Solitude, la dernière sucrerie, qui symbolisait la survie même du village, n'y est plus; elle a cédé sa place aux activités non agricoles. Triolet compte parmi les villages qui abritent le plus d'usines manufacturières à Maurice. Nous en avons relevé 184, employant une force de travail que nous avons comptabilisée à 3 744 employés (chiffres de 1989). Soulignons que si l'on ajoute le nombre d'employés provenant d'autres usines implantées à peine à quelques milles de Triolet, à Terre Rouge et à Arsenal au sud5, nous avons un total de 6 716 pour un total de 47 usines. Le caractère semi-urbain de Triolet a été un autre critère de notre choix. Situé non loin de la capitale, placé au coeur de la route principale menant vers les régions côtières du Nord, présentant une physionomie tantôt urbaine, tantôt rurale, ce village s'avérait fort intéressant. S'ajoute à ces facteurs le rôle capital qu'il a joué dans I'histoire du pays aux niveaux politique et culturel. La population expérimentale étudiée Afin variabilité villageois, personnes
3. 4. 5.

que notre population expérimentale représente le niveau de et I'hétérogénéité de la population des petits planteurs et nous en avons construit une qui est un groupe cible de se répartissant comme suit: petits planteurs et familles;

Voir carte de Triolet 2. La plupart des usines sont localisées sur la carte. Voir "Cartes 1-9". Voir croquis en annexe:

16

ouvriers/ouvrières/petits planteurs à l'usine et familles; gros planteurs de renom du village; ouvriers/ouvrières agricoles; artisans/villageois/ petits planteurs exerçant un petit métier non agricole; petits planteurs boutiquiers; boutiquiers tenant des "vidéo-clubs"; villageois/petits planteurs travaillant dans les zones touristiques à la périphérie (hôtels, restaurants, bungalows); clubs de jeunes. Nous justifions deux niveaux d'analyse portant, d'une part, sur l'aspect agricole et d'autre part sur l'aspect non agricole, tout en insistant sur l'articulation entre ces deux niveaux d'analyse. Les incidences des mutations en cours sont ressenties différemment selon que l'on est petit planteur, artisan, ouvrier à l'usine ou autre. De même, les informations qualitatives que nous recherchons auprès des travailleurs agricoles et non agricoles diffèrent. Cet état de fait a orienté nos questions, qui sont scindées en trois catégories que nous pouvons résumer comme suit. Nous avons utilisé la méthode d'entretiens non directifs et semidirectifs (méthode mixte), ce qui implique l'interview en profondeur et l'observation directe. Nous n'avons utilisé aucune quantification à l'exception des données relatives aux variables situationnelles. Le matériel soumis à l'analyse et le corpus obtenu après le déchiffrement des entretiens, sont, cependant, considérés comme étant une production purement indicative. Au niveau des activités agricoles, les enquêtés étaient interrogés sur un plan de questionnement commun, limité à recueillir des renseignements sur des variables quantifiables: âge, sexe, appartenance ethnique, situation de famille, activité économique, forme de propriété. S'y ajoutaient des questions ouvertes, suffisamment larges et non quantifiables en rapport avec .les thèmes dits de profondeur, notamment l'organisation sociale, la vie religieuse, les relations de voisinage, les opinions personnelles sur l'industrialisation, l'emploi, le budget familial, et les problèmes sociaux en général. Les petites activités villageoises non agricoles s'articulent de diverses façons avec l'économie centrale; certaines se développent en marge du modernisme. Ces petites activités seront analysées dans le dynamisme et le processus général de développement, suivant la logique de l'urbanisation et de l'industrialisation. Dans le contexte actuel, les petites activités sont d'ailleurs encouragées par la politique économique de l'Etat, à travers une batterie de crédits et de différents "Schèmes", ainsi que nous le verrons au chapitre 6. Pour revenir à notre population expérimentale, nous avons rete-

17

nu parmi les petits métiers, treize activités6: dans l'artisanat au sens large du terme: tailleur, cordonnier, menuisier métallique, menuisier fabricant de maquettes de bateaux; dans le domaine de l'artisanat d'art: bijoutier; dans le domaine de l'artisanat de service: carrossier, vulcanisateur, mécanicien de vélos et motocyclettes, coiffeur, commerçant (boutiquier), magasinier, marchand ambulant; dans le domaine du transport: chauffeur de taxi. Le même plan de questionnement, relatif aux variables quantifiables, était soumis aux enquêtés de cette catégorie mais avec une grille de thèmes supplémentaires qui englobait les variables suivantes: expérience dans le métier, dépenses en matières premières, personnel employé, sources de crédit, investissement, clientèle, niveau technologique, système et moyens de production, revenu secondaire et relation avec d'autres secteurs. Selon le désir de l'interlocuteur, nous dirigions l'enquête vers d'autres thèmes de profondeur tels que les activités socio-culturelles et religieuses et les rapports sociaux dans le village, ou sur la vie en général. Quant aux ouvriers et ouvrières à l'usine, nous avons introduit des variables plus spécifiquement liées à leurs conditions de travail à l'usine par rapport aux activités agricoles, aux rapports sociaux à l'intérieur de l'usine, au rôle de la femme au foyer et dans la société villageoise, pour ensuite étendre la grille de thèmes sur des questions beaucoup plus larges liées au phénomène de l'industrialisation en général. Cette population expérimentale s'élève à 54 personnes au total. En fonction de nos réflexions et des études antérieures menées sur Triolet, nous la considérons comme un modèle réduit de la population, non strictement représentatif, évidemment, mais où, cependant, les différents groupes sociaux caractéristiques de la population se retrouvent, sans y peser nécessairement leurs poids respectifs. En dehors de cette population expérimentale, des compléments d'information ont été obtenus auprès de diverses institutions privées et publiques. \La collecte de données s'est déroulée simultanément tant aux niveaux macro et micro. Dans le recueil de données énumératives,

6.

Ces activités sont localisées sur la carte de Triolet (1-9).

18

nous avons pu rassembler une somme d'informations et des documents divers. Des entretiens exploratoires, dont certains sous forme de réunion-discussion de groupe, ont été précieux, nous aidant à mieux cerner notre problématique, surtout celle qui concerne le dynamisme de.s petits planteurs et des villageois dans la stratégie globale de développement.

19

PREMIERE PARTIE Du monopole de la canne à sucre au monopole du textile

CHAPITRE I AU TEMPS D'UNE ILE DESTINEE A LA CANNE A SUCRE
De prime abord, un certain nombre de repères historiques relatifs à l'évolution du foncier et les caractères particuliers de la colonisation de même que les modalités d'organisation économique méritent d'être précisés. A travers le foncier, c'est l'organisation de la société qui s'inscrit, se rend visible sur un territoire, la force de travail elle-même devenant l'objet d'une répartition autoritaire et contrôlée - l'encadrement forcé d'une main-d'oeuvre venue principalement du continent indien, après la période esclavagiste. Ce rapport de l'homme à la terre, il faut le chercher dans le référent colonial car l'expansion de l'économie sucrière a été impulsée et entretenue par un courant de colons. "Terre vacante et sans maître", le référent pré-colonial n'est pas applicable dans le cas mauricien. Colonie de peuplement, attestée par trois types de colonisation - notamment, hollandaise (1638-1710)1 avec une interruption entre 1658 et 1674, puis française (1721-1810), et, finalement, anglaise (1810-1968), l'île Maurice, à travers plus de trois siècles d 'histoire2, porte encore de nos jours cette appellation d'île à sucre "3. De par la position géographique qu'elle occupe dans
1. En 1669, la colonie comptait 32 hommes avec deux familles de colons. Dix années plus tard la population s'établissait comme suit: 153 personnes au total dont 28 employés de la compagnie hollandaise, 63 esclaves, 2 forçats, 43 colons libres et 13 esclaves de colons libres. 1. M. Palurau, Histoire économique de l'île Maurice, Henry & Cie. Ltée., 1988, p. 25, 27. Il n'est pas dans notre propos de traiter ici l'histoire de l'île Maurice, mais de tracer les rythmes de l'évolution de la structure foncière. Pour une bibliographie détaillée sur l'histoire de Maurice, voir les publications de Mahatma Gandhi Institute, entre autres, H. Ly Tio Fane Pineo, Lured Away The life history of Indian cane workers in Mauritius, 1984 et U. Bissoondoyal. (édité par) Indians overseas - The Mauritian experience, 1984. Quoique les traits caractéristiques de la plantation traditionnelle telle qu'elle s'est développée au cours de la période coloniale soient bien connus, il est très difficile de parvenir à une définition globale et précise des plantations, étant donné l'extrême diversité de leur structure, dont l'appréciation varie selon les p,ays et les législations. Cependant,. une définition pratique du terme 'plantation" est fournie par la "Convention (no. 110) sur les plantations, 1958, dans sa teneur révisée par le ~rotocole adopté par la Conférence internationale du Travail en 1982". Selon I Article 1 de ce rapport, une définition du terme "plantation" comprend au moins: " toute exploitation agricole, située dans

2.

3.

l'océan Indien, elle fut, dans un premier temps, utilisée par les puissances coloniales à des fins stratégiques et militaires pour ensuite céder la place à une monoculture qui s'y est installée depuis lors.

1.

La fixation du terroir dans l'économie de plantation

La canne à sucre fut introduite à l'île Maurice en 1639 par les' Hollandais mais ce n'est qu'en 1696 que le sucre fut produit pour la première fois sur la côte Est de l'île. Cependant, ce fut sous l'occupation française, sous l'égide du gouverneur Mahé de la Bourdonnais précisément, que la culture de la canne connut son premier essor. Pendant la période hollandaise, la proportion du terroir encore couvert de forêts représentait plus de' 95 % de la superficie de l'île. Quatre produits constituaient l'essentiel de l'exploitation de l'île: l'ébénier (le bois d'ébène), l'ambre gris, l'arak (alcool de bouche) et le sucre. Les familles françaises installées4 allaient s'appuyer sur une main-d'oeuvre d'esclaves provenant principalement de Madagascar et d'Afrique pour éclaircir les vastes étendues de terres forestières et les convertir en plantations de la canne à sucre. En 1801, la canne couvrait une superficie d'environ 10000 arpents5 et les 60 usines fonctionnant alors produisirent 3 000 tonnes6

4.

5.

une région tropicale ou subtropicale, qui emploie régulièrement des travailleurs salariés ei où sont principalement cultivés ou produits à des fins commerciales: le café, le thé, la canne à sucre, le caoutchouc, les bananes, le cacao, les noix de coco, les arachides, le coton, le tabac, les fibres textiles (sisal, jute et chanvre), les agrumes, l'huile de palme, le quinquina ou les ananas. Cette convention n'est pas applicable aux entreprises famIliales ou de petites dimensions produisant pour le marché local et n'employant pas régulièrement des travailleurs salariés." J. Castella, Pratiques sociales des entreprises multinationales opérant dans le secteur des plantations, BIT, 1989, p. 1. Pour ce qui concerne notre cas d'étude, nous adopterons la définition selon laquelle la canne à sucre, en tant que produit de plantation, constitue une part importante des exportations nationales et dont les ressources en devises sont tributaires. Le fait que l'île Maurice ait toujours dépendu de la culture de cet unique produit et en dépende encore aujourd'hui la rend particulièrement vulnérable aux fluctuations des cours de ce produit. "La politique de l'administration royale était de mettre de l'ordre dans les affaires financières et agraires et d'encourager les colons à se fixer dans l'île, à y fonder des familles et à ne plus considérer l'Isle de France comme un lieu de passage où on doit essayer de faire fortune le plus vite possible. Le nombre de colons blancs passa de 1 998 en 1766 à 4 457 en 1788. Le nombre d'esclaves doubla de 18100 en 1766 à 35915 en 1788." 1. M. Paturau, op. cit., p. 62. 1 arpent = 0,42208 hectare; 1 hectare = 2,3692219 arpents.

24

de sucre. Les différents marchands d'esclaves et les colons français s'approprièrent les terres défrichées. Progressivement, les colons français élargirent leurs lopins individuels. Durant la même période, de grandes concessions de terre furent offertes aux immigrants d'origine française. En 1764, la superficie des terres s'élevait à 149 067 arpents (62 920 hectares), alors que 6 385 arpents (2 695 hectares) seulement étaient mis en valeur. En revanche, l'île comptait, en 1788, 210 884 arpents (89 010 hectares) concédés, dont 72 845 arpents (38 750 hectares) mis en valeur7. Pour la construction de deux sucreries avec la participation de Mahé de la Bourdonnais vers 1743, 6 150 arpents (2 596 hectares) furent concédés8. En 1788, l'Isle de France ne comptait que 13 sucreries qui produisaient de l'arak et de la cassonade, dont 9 de taille moyenne9. Ce processus se poursuivit jusqu'à la conquête de l'île par les Anglais en 1810. Tout en respectant les droits fonciers du colonat français, les Anglais à leur tour encouragèrent la production de la canne. L'abolition de la traite négrière en 1813 et l'abolition formelle de l'esclavage par les Anglais en 1835 introduisirent de nouveaux rapports de production dans l'économie de plantation, par la substitution des engagés indiens à la main-d'oeuvre esclave. Du moins, juridiquement, les engagés indiens eurent-ils un statut différent de celui de leurs prédécesseurs. Engagés sous contrat de travail de cinq ans, ils reçurent partiellement en retour, pour la vente de leur force de travail, un salaire. La possibilité de se libérer de la plantation et de regagner l'Inde à la fin de leur contrat constituait un statut privilégié par rapport à celui de l'esclave qui, lui, se troùvait dans une situation de non-retour car l'attachement à son maître était total. Toutefois, les engagés prirent le relais des esclaves libérés et s'inscrivirent dans le même sillage du développement du capitalisme, c'est-à-dire dans la continuité du colonialisme britannique. Dans ce régime de plantation; avec les exigences économiques de la production, ils connurent et subirent la répression sous un contrôle hiérarchi-

6.
7. 8. 9.

1 tonne = 1 000 kilos; 1 tonne tel quel = 1,0597 tonnes valeur brute (récolte de 1988). LM. Paturau, op. cit., pp. 62, 66. Idem, p. 51. A. Toussaint, Le mirage des Îles, Aix-en-Provence, 1977. Cité par T. Arno et C. Orian in lie Maurice - une société muitiraciaie, L'Harmattan, 1986, p.41. 25

que des domaines sucriers et de la colonie sucrière tout entière. Sur le plan sociologique, l'arrivée massive des engagés s'ajouta à la composante des groupes déjà en place et marqua une nouvelle ère dans I'histoire économique et sociale de l'île Maurice, alors que les caractéristiques principales de cette île à sucre commencèrent à se dessiner, impliquant les divers groupes sociaux qui devaient participer à son exploitation. L'abolition de l'esclavage, qui céda la place au système de l'engagement, entraîna des modifications dans .les rapports deproduction. Avant 1820, la superficie plantée de canne était inférieure à 10 000 arpents. Ce ne fut qu'à partir des années 1820 que la production de la canne commença à connaître une expansion. Parallèlement la superficie couverte de forêts diminua entre le milieu des années 1830 et le milieu des années 1840 (période de transition vers le système de l'engagement). En 1846, la superficie forestière fut réduite de moitié par rapport à ce qu'elle était 10 années auparavant, alors que la superficie consacrée à la canne augmenta de 50%. Le nombre de sucreries augmenta de manière spectaculaire entre 1833 et 1863, passant de 167 en 1833 à 303 en 1863. Déjà en 1825, suite à l'insertion du sucre mauricien sur le marché anglais, les maisons de commerce britanniques, notamment Barclay, Reid Irving, Gower Nephew, Hunter, Chalmers, Guthrie et Blyth, encouragèrent le développement du crédit foncier à Maurice, où quelques-unes s'installèrent pour tirer le maximum de cette nouvelle impulsion de la production sucrière mauricienne10. Entre les années 1830 et 1850, une abondance de main-d'oeuvre engagée permit à la plantocratie de plus que doubler la superficie plantée de cannes. Déjà à cette époque 110000 arpents étaient cultivés et, vers la dernière moitié des années 1850, les exportations mauriciennes équivalaient à 9,4 % de la production mondiale de la canne à sucre et à 7,4 % de la production mondiale de sucre. La fin des années 1860 fut caractérisée par une période de déclin. Plusieurs facteurs contribuent à l'expliquer. Les prix du sucre sur le marché mondial commencèrent à tomber au profit du sucre betteravier. Les domaines sucriers mauriciens furent ravagés par des pestes et des maladies de toutes sortes; l'île connut trois catastrophessécheresse en 1866, cyclone en 1868, épidémie de malaria en 1867-

10.

1. M. Paturau, op. cit., p. 115. 26

responsables de la mort de 40 à 45 000 personnes. Les planteurs de la colonie prirent des mesures économiques pour combattre la crise. L'appel aux immigrants indiens devint moins fréquent. De 180020 entre 1852 et 1861, le nombre d'arrivées déclina à 60 684 entre 1862 et 187111. Les planteurs diminuèrent les coûts de production tout en visant à augmenter la productivité. L'économie d'échelle s'imposa. Au nombre de 276 en 1868, les sucreries commencèrent à diminuer pour atteindre 85 au début de notre siècle, 21 en 1982 et 19 en 1985. Les années 60 du siècle dernier marquèrent donc le début du processus de concentration et de centralisation de capital, deux formes complètes d'un même phénomène. Jusqu'à 1870, plus de 90% des terres cultivées étaient entre les mains des Franco-Mauriciens, qui représentaient pourtant moins de 5% de la population. Après l'abolition de l'esclavage, quelques anciens esclaves et noirs libres eurent accès à la terre, dans le sillage du "Petit Morcellement" (1839-1846)12. Selon Allen, entre 1836 et 1846, il s'agissait de 125 ventes de terre agricole d'une superficie équivalant à 300 arpents. Cependant, ce processus ne fut guère encouragé ni par la plantocratie ni par l'Etat colonial. La concentration des sucreries vers des unités plus grandes et plus modernes, parallèlement à l'émergence des compagniesl3, ne fut que l'une des manifestations de la mutation en cours durant la seconde moitié du 19ème siècle. Des modifications importantes dans les rapports de production allaient s'introduire avec le processus du "Grand Morcellement"14.

1868

- qui furent

11. 12. 13.

14.

Selon les chiffres cités par J. M. Paturau, op. cit., p. 112. D'après R.B. Allen, Creoles, Indian immigrants and the restructuring of society and economy in Mauritius 1767 to 1885, Ph.D Thesis - Université d'Il1inois - Etats-Unis - 1983, cité par J. M. Paturau, idem, p. 115. Après 1867, alors qu'ils étaient frappés par la crise, les domaines sucriers s'organisèrent de plus en plus en compagnies. Pendant la colonisation française, la majorité des domaines étaient régis par des entreprises familiales et, dans la plupart des cas, leur situation financière n'était pas saine. Les plus faibles devaient alors être démantelés. Voir S. Nirsimooloo - Gayan, "A brief analysis of the strategy of small planters in Mauritius" in Indians overseas, op. cit., pp. 357-368. Allen remarque à ce sujet que la date du début du Grand Morcellement prête à confusion et que le phénomène même demeure très complexe. Généralement, l'année 1880 est désignée comme étant le début alors que d'après les actes notariés il est certain que le processus avait déjà bien commencé pas plus tard que 1862. R.B. Allen, "Indian immigrants and the beginnings of the Grand Morcellement 1860-1885" in Indians Overseas. op. cit., p. 342. 27

Allen distingue deux phases de ce processus, dont la première se situe entre 1862 et 186415. Celle-ci avait un caractère urbain et le statut professionnel des acheteurs était hétérogène. Parmi eux on comptait des charpentiers, des domestiques, des pâtissiers/boulangers, des marchands ambulants et des boutiquiers. Cependant, les catastrophes naturelles survenues entre 1866 et 1868 mirent fin brusquement à la première phase du Grand Morcellement. A partir du milieu des années 1870, la subdivision des propriétés sucrières redémarra. Nous sommes déjà à la deuxième phase du Grand Morcellement. Cette phase revêtait un caractère essentiellement rural; les superficies des lopins mis en vente étaient plus importantes que durant la phase précédentel6. En 1881, sur la population totale des immigrants, 0,3 % étaient des propriétaires indépendants, 4 % étaient planteurs et plus d'un quart vendaient leurs forces de travail sur les propriétés sucrières en tant que travailleurs libres. Au début de notre siècle les petits planteurs avaient déjà acquis 30 % de la superficie des terres plantées de canne à sucre. En 1921, alors que l'immigration indienne achevait sa dernière phase, 19 063 personnes, sur un chiffre total de la population indienne de 265 524, étaient employées sur des propriétés sucrières17. Ce survol historique de l'évolution de la structure agraire mauricienne nous a permis de déceler les axes centraux qui ont façonné le devenir de cette colonie de peuplement. Les effets conjugués de l'abolition des lois répressivesl8 sur le déplacement de

IS. 16.

17. 18.

Durant la même période, Allen mentionne que 14 ventes, concernant 49 arpents, et un lot de 6 ventes, appartenant à trois propriétaires différents, furent enregistrées. op. cit., p. 342. J .M. Paturau précise à ce sujet que "les Indiens furent les acheteurs les plus nombreux.. ..mais certains furent aussi revendeurs et allèrent vers les centres urbains où beaucoup devinrent des boutiquiers, des transporteurs, des commerçants, etc... Vers les années 1840/50 les laboureurs indiens investissaient surtout en achetant des vaches ou des mules, mais après les épizooties de 1879 et surtout le "surra" de 1902, où ils perdirent la plupart de leurs animaux, ils changèrent de politique et, suivant leurs possibilités, achetèrent des terres et devinrent planteurs de canne. Vers 1884 il Y avait ainsi à Maurice, plus de 10 000 petits planteurs indiens qui cultivaient leurs propres terres et ne travaillaient plus sur les sucreries sous contrat, mais sporadiquement comme journaliers. J. M. Paturau, op. cit., pp. 115-116. H. Tinker, A new system of slavery, Oxford University Press, 1974, p. 370. Entre 1847 et 1862 puis en 1867 plusieurs lois répressives furent promulguées. Parmi les plus sévères figurent le fameux "code noir", le "double eut" (Ordinance No. 31 of 1867), voirJ. Manrakhan in U. Bissoondoyal et S.B.C. Servansing (édité par), Indian labour immigration, Mahatma Gandhi Institute, 1986, p. 36. Le "double cut" stipule que pour chaque jour d'absence, quelles qu'en soient les raisons, le travailleur sera p~nalisé de deux jours. Cette loi 28

la population servile à l'intérieur de l'île, telle que la loi sur le "squatting" et la loi du travail de 1867 contre le "vagabondage"19, d'une part, et celui du Grand Morcellement, d'autre part, constituèrent une étape décisive vers la libéralisation de la main-d'oeuvre, avec comme corollaire l'accès à la terre. Désormais,le paysage agraire se transforma pour faire place à la petite et grande propriété contrastées au sein du système de plantation. Lorsque l'immigration indienne mit officiellement un terme à l'époque de l'engagisme en 192po, les nouveaux affranchis s'installèrent comme planteurs/laboureurs21 indépendants et cultivèrent les lopins les plus secs et les plus rocheux, ne présentant aucun intérêt pour la plantocratie. L'émiettement en minuscules lopins devait alors aller bon train, le phénomène se poursuivant au cours du 20ème siècle. Le système colonial a créé l'économie de plantation, fondée sur une organisation socio-économique et culturelle où une aristocratie terrienne exploitant de grandes unités agricoles et contrôlant les sucreries se mesure à une multitude de petits exploitants, pour satisfaire les exigences de la production du sucre et de ses dérivés, à vocation exportatrice. La monoculture prime, alors que la culture vivrière demeure sous-développée. Ainsi, les caractères principaux de la structure économique et de l'organisation sociale sont déjà tracés; s'ajoute à cela une stratification sociale et ethnique qui tient aux origines du peuplement. Entre 1836 et 1907, 450000 engagés indiens furent introduits sur l'île. A partir de 1861 déjà, la population comprenait deux tiers d'lndiens22. C'est autour des grandes propriétés sucrières que se construira la société des nouveaux affranchis, en l'occurrence des petits planteurs. Au cours de l'histoire du 20ème siècle, la petite et la grande plantation ne cessèrent de s'opposer. La manifestation de survivances du modèle colonial est devenue la pratique sociale et idéologique inscrite dans les rapports sociaux actuels.

19.

20. 21.
22.

enregistrée depuis 1839 fut légitimée par le Ordinance 22 of 1847 et abolie le 1er janvier 1909, H. Tinker, op. cir., pp. 188-189. Condamnation des Indiens pour vagabondage 1864-1868: 1864= 4 943; 1865= 5 623; 1866= 6 573; 1867= 7704; 1868= 8 958. Au total, entre 1864-1868, 33 801 Indiens furent reconnus coupables de vagabondage. Idem, p. 108. Ibid., chapitre 9, "The system demolished". Le terme communément employé à Maurice pour désigner "travailleur ou ouvrier agricole" est "laboureur" dérivé directement de l'anglais "labourer". Voir A. Simmons, Modern Mauritius, Indiana University Press, 1982, pp. 35-36.
29

Aujourd'hui la population de l'île compte 1 023 900 âmes. Bien que le recensement de 1983 fasse état de plusieurs groupes linguistiques et d'une multitude de sous-groupes religieux, la population est, selon la classification officielle, répartie en trois groupes majeurs: (i) les Indo-Mauriciens (68,3%), dont hindous 51,8% et musulmans 16,5 %; (ii) la population générale qui comprend les FrancoMauriciens et la population de souche africaine ou mixte (28,5 %); (iii) les Sino-Mauriciens (3,2%)23. Après avoir retracé, à grands traits, à quel moment historique et dans quel contexte a émergé la société de plantation mauricienne, ceci à partir d'un certain nombre de repères partiels extraits de la littérature existante et qui se rapportent essentiellement à notre problématique, nous nous attacherons à l'exposé du passage à la phase contemporaine, celle de la structure agraire, héritage de modes de coercition coloniaux.

2.

Les familles régnantes de l'oligarchie sucrière24

Avant d'analyser les spécificités de la structure agraire il est important d'évoquer au passage le caractère périphérique particulier du développement de l'économie de plantation à Maurice à travers la forme que revêt le capital sucrier et le type d'accumulation poursuivi dans le secteur agricole. Les modalités d'organisation économique du système de plantation se définissent par rapport à l'oligarchie sucrière, laquelle mérite avant tout une attention particulière. La propriété privée de la terre remplit une fonction essentielle au développement du capitalisme et l'établissement de la monoculture commerciale est inséparable de l'appropriation individuelle de la terre. Les rapports engendrés par le système de plantation s'emparent de toute la vie sociale et économique et intègrent l'agriculture de la manière la plus totale et profonde. A l'île Maurice, la canne est broyée par 19 sucreries, réparties en 19 régions sucrières, ou "factory areas" à travers l'île (figure 1). Chaque région sucrière représente une propriété ou grand domaine appartenant à l'une des 19 sucreries. De ces 19 sucreries, l'une (Rose-

23. 24.

CSO, 1983 Housing and Population Census of Mauritius, Volume II, Demographic Characteristics (Island of Mauritius), November 1984. Les sources non citées sous cette rubrique proviennent d'un document confidentiel que nous tenons d'une source de seconde main. 30

Belle)25appartient à l'Etat. Les intérêts communs de ces 19 sucreries sont représentés par une association du secteur privé, la "Mauritius Sugar Producers Association" (MSPA)26. La diversité des activités de l'oligarchie sucrière dans le secteur agricole Afin d'étudier de plus près le potentiel financier et économique et la diversité des activités des membres de la MSP A (en d'autres termes, de l'oligarchie sucrière) de même que la structure des propriétés sucrières, nous faisons apparaître un maximum d'information pertinente dans le tableau 1 qui se trouve en annexe. Du même coup, cette vue générale sur les propriétés sucrières nous éclaire davantage sur la juxtaposition des petites unités de production, entre autres les métayers, par rapport à la grande plantation. L'actionnariat des groupes

L'oligarchie sucrière accumule par le monopole et le contrôle des usines. Ce caractère exceptionnel trouve son expression dans une stratégie particulière d'actionnariat appliquée par les usiniers-planteurs à travers leur mainmise sur diverses compagnies existantes. Nous pouvons identifier cinq groupes à la tête de l'oligarchie sucrière, à savoir le groupe Lonrho, le groupe Espitalier-Noël, le groupe WEAL, le groupe Harel Frères et le groupe Rogers27. Cependant il convient de discerner trois catégories d'actionnariat et de propriété parmi les usiniers-planteurs: les groupes possédant plusieurs sucreries, les sucreries ayant pour actionnaires une ou plusieurs familles et, finalement, les usines affichant une multiplicitéd 'actionnaires.

25. 26.

27.

Depuis juillet 1973. Trois autres associations regroupent les planteurs, notamment: (i) La Mauritius Cane Growers' Association, comprenant une quarantaine de membres - tous des gros planteurs produisant individuellement plus de 1 000 tonnes de canne. Production totale: 500 000 tonnes de canne. (ii) Quelque 150 gros et petits planteurs, avec une production individuelle variant entre 10 et 10000 tonnes, se regroupent au sein de la Mauritius Sugar Cane Planters' Association. Production totale: 100 000 tonnes de canne. (iii) Enfin, La Mauritius Cooperative Agricultural Federation regroupe 176 sociétés de coopérative en une fedération de petits planteurs. Elle produit 950 000 tonnes de canne. Source: PROS!, L'Industrie sucrière de l'île Maurice, édition anglaise, 1987, pp. 31-32. En fait, le groupe Rogers est moins important que les autres. C'est ainsi que, de manière générale, on parle de quatre groupes au lieu de cinq. 31

Figure 1 Les régions sucrières de l'île Maurice

32

Les groupes se définissent principalement en fonction de deux éléments: leur composition et leur dominance. Pour ce qui est de leur composition, nous distinguons de petits et de gros actionnaires. Les premiers sont nombreux mais les derniers, quoiqu'un groupuscule, détiennent la majorité des actions. Analysant ensuite l'élément de dominance, nous constatons qu'un certain nombre de compagnies sucrières sont sous le contrôle total ou partiel de ces groupes. Pour mieux éclaircir notre démonstration, nous reproduisons ci-après les tableaux 1 et 2 indiquant uniquement les propriétés qui sont totalement contrôlées par les cinq groupes en question. Compte tenu du nombre de sociétés contrôlées par le groupe Harel Frères, le tableau 2 est reproduit dans le souci de faciliter la compréhension des détails. Le tableau 2 est loin d'être complet. En l'examinant de plus près, on s'aperçoit que la situation suivante se révèle: (i) le groupe Harel Frères Ltd est actionnaire direct de Belle Vue S.E. Co. Ltd, Solitude S.E. Co. Ltd, la Société Usinière de Belle Vue et la société usinière de Solitude; (ii) deux principaux actionnaires, dont Harel Frères Ltd et Beau Plateau Co. Ltd, contrôlent Beau Plan S.E. à 33% et 51 % respectivement. Harel Frères Ltd, détenant 10 013 actions ordinaires sur les 10 016 existantes, est le principal actionnaire de Beau Plateau. La Compagnie de Bon Espoir Ltée, la Compagnie Sucrière de Maurice Ltée et la compagnie de Mon Songe Ltée partagent entre elles le reste des actions, lesquelles ont pour actionnaire principal Harel Frères Ltd. Mentionnons entre parenthèses que le groupe Hare}28 dispose de 3 874 hectares plantés de canne à sucre et emploie 2 700 personnes. Les autres activités de ce groupe qu'on pourrait citer, dans le contexte de ce chapitre, sont l'élevage de cerfs et l'aquaculture. Le chiffre d'affaires de Harel Frères était au 31 décembre 1989 de 479,6 millions de roupies29 et les profits, après taxe, s'élevaient à la même date à 70,8 millions. Un dernier exemple mérite d'être cité au sujet de l'enchevêtrement et de la multiplication des compagnies. Il est de pratique courante dans un grand nombre de régions sucrières que les sociétés de plan-

28.

29.

Pour éviter toute confusion, soulignons que deux compagnies forment partie du groupe Harel: (i) Harel Frères, constituée en juin 1960, se spécialise dans le secteur agricole; (ii) Harel Mallac et Cie se spécialise dans le secteur commercial. Elle dispose d'un commerce depuis 1830 et compte aujourd'hui JO compagnies subsidiaires. 1 US$ = 13,438 roupies (approximativement).

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