La retraite aux flambeaux ou Institutions et société en Martinique

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296157224
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LA RETRAITE AUX FLAMBEAUX SOCIETE ET POLITIQUE EN MARTINIQUE

Cet ouvrage a été publié avec le concours du Centre N ationa! des Lettres

Photo: «Clic-Clac ». Couverture: G. Darbon. Maquette: Myline.

@ Editions CARIBEENNES, 1988 Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
ISBN 2-87679-015-7

FRED

CONSTANT

LA RETRAITE AUX FLAMBEAUX SOCIETE ET POLITIQUE EN MARTINIQUE
Préface de Jean Benoist
Professeur à l'Université d'Aix-Marseille ID

Postface de Jean Leca
Professeur à l'I.E.P. de Paris

L~ri.beennes

".ç- ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

A mes parents en signe d'une profonde reconnaissance.
Pour Marie-Bernard à qui ce livre doit beaucoup.

PREFACE Ainsi que le disait Aimé Césaire au Président Mitterrand, la décentralisation est, à la Martinique, un événement considérable, le passage d'une époque historique à une autre

époque historique, car l'île accède

«

à l'heure de la responsa-

bilité ». Mais ce passage n'est pas simple. Il se fait en remaniant les rapports complexes et nuancés qui s'étaient établis depuis la départementalisation entre la société martiniquaise et la France métropolitaine, rapports eux-m~mes encadrés par les affleurements de la plantation esclavagiste et coloniale. Or à la Martinique, comme l'écrit si joliment Fred Constant, «le territoire ne se réduit ni à la carte du géographe ni à l'espace de l'économiste ni au découpage du juriste mais est souverainement chair et sang ». Les grandes forces de la loi, de l'économie ou de la politique s'insèrent dans des individus concrets, porteurs de leur culture, de leurs ambitions, de leur environnement social. Elles ne sont jamais abstraites, désincarnées; au contraire, elles se coulent dans les canaux des relations interpersonnelles, dans le moule des codes sociaux, et habitent les individus qui les véhiculent. Caractéristiques d'un petit territoire où les contacts directs l'emportent sur l'abstraction des médias et des masses? Ou héritage de structures sociales où chacun dépendait de quelqu'un qui le dominait et dont on n'attendait pas des droits mais des bienfaits? Pour comprendre, il fallait aller voir, sur le terrain, au plus près des leaders politiques et de leur entourage, en commençant au niveau fondamental, celui où s'enracine la 9

relation d'un homme politique avec sa société: le niveau communal. Cela demande beaucoup de patience, de talent et de courage. Fred Constant les a eus et il a su éviter les rencontres superficielles, les interviews uniques, les questionnaires desséchants pour exiger une connaissance en profondeur, vraie recherche anthropologique où tous les fils du tissu social sont patiemment identifiés et où se révèle leur agencement. L'un des mérites de ce livre tient à cette démarche. Par-delà ses résultats immédiats, elle forme un arrière-plan parfois allusif par respect des confidences, qui vient rappeler au réel du social chaque fois que l'analyste pourrait se laisser prendre aux visions trop systématiques du technicien. Les faits observés ne se laissent pas pour cela interpréter avec facilité. Qu'il s'agisse des détails du jeu social autour d'une élection, ou de l'imbrication des sous-entendus dans les rapports des représentants de divers pouvoirs locaux avec les pouvoirs centraux, la réalité opère simultanément sur bien des plans: économique, législatif, interpersonnel, historique, etc. Cette complexité n'est pas pour autant une entrave à l'analyse, mais elle interdit les raccourcis simplificateurs qui donnent une explication globale à des relations infiniment complexes. Le sens des nuances de Fred Constant le pousse à rappeler combien à force de se satisfaire de théories nées de situations qui ne sont pas celles de la Martinique (théorie de la dépendance, tiers-mondisme, ou à l'opposé vision départementaliste réductionniste) on altère, voire on aliène, la réalité martiniquaise. Vouloir expliquer ce qui ne va pas par une situation dont les causes sont ailleurs, aboutit à l'image d'une dépossession irrévocable, qui nie la réalité locale et les efforts qui l'animent. Or, sous les institutions, il y a toujours eu les hommes. Même lorsque la société

dans laquelle ils vivent est à la

«

périphérie », ils s'efforcent

de recentrer le jeu social et institutionnel sur eux, car le jeu du local est aussi prise de pouvoir, même lorsqu'il paraît soumis à des règles qui le lui retirent. Passant des conduites des individus au fonctionnement des institutions, du terrain de l'anthropologue à celui du politologue et du juriste, Fred Constant nous montre bien ce mouvement de complémentarité. L'analyse prend toute sa dimension lorsqu'elle aborde quelques points cruciaux pour la compréhension de la vie politique et sociale de 10

l'île. Déjà riches d'implications dans la Martinique des décennies écoulées, ils deviennent des lieux stratégiques des changements annoncés par la nouvelle «époque historique» ouverte par la décentralisation. Ainsi, comment comprendre l'ajustement entre un vote

mis sous tutelle, « en situation clientéliste » et l'accès égalitaire aux avantages sociaux? Montrant que « la modernisation de la société s'est coulée dans le moule de la tradition en renforçant l'individualisme qui gouverne les rapports sociaux », Fred Constant met en relief les rapports structurels entre des niveaux de la réalité qui sont souvent dissociés par les analystes, et il va, de ce fait, plus loin que beaucoup dans la description comme dans l'explication. Quittons l'étage des relations de l'élu avec ses électeurs pour arriver à celui des rapports qu'il a avec d'autres élus ou avec l'administration. L'auteur n'hésite pas à affirmer, et l'on sait qu'il ne parle pas sans données qui cautionnent son discours, qu' « avec le resserrement de la représentation élue aux trois niveaux d'administration territoriale consécutifs aux cumuls des mandats s'établit un réseau d'allégeances et de prestations réciproques de services, intensément vécues et ressenties, au long duquel les normes, les règles générales du service public sont traduites, dans la pratique, dans des situations particulières afin de servir des fins particulières ». Ainsi les élus locaux ne sont pas déterminés passivement par les règles nées d'une législation lointaine et les conditions propres à une dépendance économique presque totale. Au contraire, « loin d'être les témoins passifs (...) les élus locaux sont des acteurs qui interprètent, réinterprètent voire transforment une logique qui leur échappe en apparence ».

. ..
Le jeu des pouvoirs est donc plus chatoyant, plus insaisissable qu'il ne paraît dans les discours normatifs. Et l'intérêt de la démarche de Fred Constant est justement de confronter sans cesse la norme explicite, celle que les textes et les propos publics présentent comme la réalité, au réel

plus insaisissable,

«

souverainement chair et sang» que les

lois canalisent parfois mais n'asservissent jamais. Ce livre porte la marque d'une nouvelle époque. Comme d'autres travaux parus depuis quelques années aux Anti!11

les, il sait concilier le besoin de connaître sans fard le réel, et la nécessité de ne pas s'incliner lorsqu'il semble sombre. La lucidité va sans doute à l'encontre des modes et des langages préétablis, car elle conduit nécessairement à la nuance. Mais elle permet comme le fait si bien ce livre de garder à la fois raison et enthousiasme. lean BENOIST Professeur à l'Université d'Aix-Marseille III

que 'Votre théorie est absurde. Ce qui nous sépare est le fait de sa'Voir si eUe l'est suffisamment pour a'Voir une chance d'être 'Vraie.
Niels BOHR

Nous

sommes tous d'accord pour penser

INTRODUCTION

Plutôt que des intentions, il s'agit de présenter le paysage d'une recherche et, par cette composition de lieu, indiquer les repères entre lesquels prend place l'entreprise générale La marche d'une analyse inscrit ses pas, réguliers ou incertains, sur un sol habité. Evoquer certaines de ces présences, c'est déjà marquer les dettes et les divergences qui ont rendu possible un travail sur ces lieux. Les introduire avec les expériences particulières, les fréquentations, les solidarités qui organisent l'espace où elles se fraient un chemin, ce sera en quelque sorte délimiter un champ. Par là se précisera une manière de procéder qui fait de l'analyse une variante de son objet.

. ..
Menée essentiellement dans des perspectives macro-sociologiques, la jeune science politique intéressant les Antilles en général et la Martinique en particulier, a consisté, dans

la plupart des cas, au recensement pointilleux des relations
asymétriques solidarisant une métropole dominante et une périphérie dominée. Ressourcé aux théories de la dépendance dont il est souvent fait un usage exclusif, ce courant

1

dominant de la science politique

«

antillaniste

)}

pose qu'à

partir d'un certain degré d'intégration au sein d'un marché supra-national, les relations existant à l'intérieur de la
1. Economiques, culturelles, politiques. Les exigences de l'édition n'ont pas permis la présentation des travaux concernés. Se reporter à notre thèse de doctorat d'Etat de science politique, Pouvoirs et institutions en Martinique: Essai de sociologie politique, Aix-enProvence, Université d'Aix-Marseille III, 1985. 15

société considérée deviennent secondaires et ne peuvent jamais être expliquées que sur la base des relations qu'elle entretient avec le monde extérieur, en l'occurrence la métropole dominante. Dans ce paradigme analytique, le système capitaliste international est réputé affecter aux sociétés antillaises une destination précise et rigide au sein de l'ordre économique mondial qui préside en retour aux agencements internes de leurs éléments constitutifs 2. Sensées être «agies et parlées» par un déterminisme structurel qui a son siège hors de la Caraïbe, ces micro-sociétés insulaires, soumises dans ces termes à l'investigation scientifique, deviennent les «jouets inertes» des forces du marché: les théories de la conspiration dominent... Unilatérales et abstraites parce que dépouillant le réel de tout ce qui ne paraît pas essentiel, ces approches, dans des formes aussi tranchées, se heurtent à deux questions fondamentales:
« Est-il possible d'expliquer une situation

spécifique de

dépendance uniquement à partir de concepts inspirés des expériences occidentales sans que les critères généraux du capitalisme ne remplacent l'analyse concrète? Ne risque-t-on pas de négliger les facteurs internes de la dépendance en s'interdisant de prendre en compte la dynamique politique des sociétés dominées, de sombrer dans un économisme plat et stérile, incapable d'expliquer concrètement, sauf à recourir à des généralisations abusives, les mécanismes par lesquels le centre parvient à pérenniser sa

domination

3



La science politique, d'une façon générale mais davantage encore pour l'étude des sociétés créoles, ne gagne pas à réduire son champ d'investigation à l'analyse des macrorégulations dont le succès apparent est souvent lié aux possibilités plus grandes qu'elles offrent au déterminisme de s'exercer. L'image d'un tel déterminisme n'est alors que la
2. Plusieurs tentatives succombent à ce réductionnisme économique sans que les raffinements théoriques dont elles font parfois l'objet aient toujours permis de faire progresser sensiblement la recherche. Parmi d'autres travaux, voir par exemple, Blerald, P.A. : Etat, Idéologies et Développement à la Guadeloupe et à la Martinique. De l'esclavage au capitalisme, de la ségrégation à l'assimilation, Paris, thèse de doctorat d'Etat en sciences politiques, Université de Paris I, 1981. 3. Daniel, J., Administration locale et clientélisme: le cas de la Martinique, Paris, thèse pour le doctorat d'Etat de sciences politiques, Université de Paris I, 1983, pp. 4-5.

16

justification de positions idéologiques soit qu'elles prônent le statu quo soit qu'elles préconisent des mobilisations et des ruptures que le chercheur projette avec bonne conscience sur son objet. Nous touchons là un vieux débat qui, tout en englobant les travaux considérés plus haut, les dépasse largement: celui des usages sociaux de la recherche, en particulier lorsqu'elle se donne comme objet des sociétés enracinées dans le fait colonial. La tentation est alors plus grande de déplacer, sur le plan scientifique, les ressentiments suscités par une situation donnée et quand on n'y résiste pas, la rigueur scientifique s'éteint avec la suppression de toute distanciation critique du sujet par rapport à l'objet 4. D'où les limites de ces entreprises qui échouent généralement sur un écueil épistémologique incontournable :
«

Si la science politique est une ambition et une possiscientifique» est une contradiction

bilité, la «politique dans les termes.
«

La science ne peut pas plus dire tout le sens que doit

emprunter l'action politique que le politique indiquer le résultat que doit trouver la recherche scientifique et sa

signification sociale 5. »
C'est pourquoi, la recherche antillaniste (tout particulièrement ses acteurs indigènes) doit opérer une indispensable mutation «qualitative» qui lui fera gagner en «scientificité» ce qu'elle perdra en « slogans politiques ». Dans cette visée, au confort du mol oreiller idéologique doit succéder le pari du risque théorique, à la dénonciation militante d'une

situation l'action

«

polémique incessante de la raison 6 ». Et

la nuance n'est pas artificielle car il est une chose de mettre les outils théoriques à la remorque de convictions politiques - l'opinion ou le dogme dirige alors l'interprétation des faits -, il en est une autre d'abstraire de la réalité des propositions théoriques dont la confrontation inlassable aux faits assure le perpétuel dépassement critique 7. Que l'on ne se méprenne pas sur ces remarques: l'expulsion hors
4. Cf. Bourdieu, P. ; Chamboredon, J.; Passeron, J. ; Le Métier de Sociologue, Paris, Mouton, 1968. 5. Leca, J., «La Théorie politique» in Grawitz, M.; Leca, J.; Traité de Science Politique, Paris, P.U.F., 1985, vol 1, p. 66. 6. Bachelard, G., La formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1965. 7. Voir entre autres, Popper, K., La logique de la découverte scientifique, Bruxelles, Ed. Complexe, 1974. 17

de l'entreprise scientifique de toute préoccupation militante ne veut pas dire aveuglement de l'analyse face aux forces à l'œuvre dans une société et qui, bien souvent, la dominent mais au contraire, écoute et décryptage de cette société en dehors de toute discrimination idéologique.

. ..
Si la rationalité des sociétés antillaises ne peut leur être entièrement propre, elles n'en sont pas moins dépourvues d'une marge d'autonomie qui leur laisse une rationalité interne: profondément différentes de leurs métropoles respectives, elles portent par leurs conditions de constitution même un double mouvement, celui par lequel elles sont constituées, maintenues, produites ou adaptées de l'extérieur et celui par lequel elles deviennent constituantes et auto-reproductrices d'elles-mêmes, produisant des effets sur elles-mêmes 8. Sans vouloir négliger l'importance de la situation périphérique de la société martiniquaise, la nécessité de repérer les appuis locaux de l'influence externe et, par là-même, tout un système de déterminations réciproques s'affirme avec force. Dans cette perspective, dépassant le pointillisme des monographies de l'ethnologie traditionnelle et les généralités de la macro-analyse du «néocolonialisme », notre propos est de mettre en relief com-

ment une certaine expérience

9

politique ainsi qu'une cer-

taine expérience de la politique se sont constituées en Martinique, s'y sont pérennisées jusqu'à s'auto-alimenter telles que les acteurs ont eu à se reconnaître à la fois comme sujets et objets d'un processus de «réappropriation» des institutions démocratiques exportées. Sous cette toise, diverses questions sont examinées: origine, portée, modalités du pouvoir représentatif local? Sa légitimité et ses pratiques? Signification sociologique du suffrage électoral? La décentralisation dans le débat politique insulaire? Ce faisant, l'objectif est également de dénouer l'écheveau
8. Cf. Touraine, A., La Production de la société, Paris, Le Seuil, 1974, et Morin E., Sociologies, Paris, Fayard, 1985. 9. Si on entend par expérience la «corrélation, dans une culture, entre stratégies de pouvoir, types de normativité et formes de subjectivité ». Cf. Foucault, M., Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966. 18

complexe de solidarités mais aussi de conflits, occultes et dévoyés, capable d'infléchir l'action périphérique de l'Etat tout en étant le plus sûr garant de sa pénétration. Cette perspective met, délibérément, en relief, au moment où les collectivités territoriales sont dotées de pouvoirs accrus, combien l'administration territoriale est autant un enjeu politique pour les élus locaux qu'un simple relais du pouvoir central. Elle indique clairement comment les leaders politiques incarnent l'expression la plus achevée des contradictions de la société locale et comment ils s'insèrent dans ses tensions. Si pour mener à bien ce programme, l'institution communale a finalement été retenue comme point de départ de l'analyse, c'est à la fois parce qu'elle constitue le lieu d'émergence et d'enracinement de la plupart des «grands élus» 10 mais aussi parce qu'elle connaît une distribution

particulière du pouvoir 11. Ce choix répond également au souci d'une plongée intime dans le tréfonds de la société 1:1
ainsi que la possibilité d'inscrire les modalités d'émergence et de renforcement du pouvoir électif dans les fractures socio-économiques dont il s'alimente largement. Enfin, parce que la commune demeure enchâssée dans une texture institutionnelle importante, il favorise un déplacement de l'investigation aux plans départemental et régional et partant, l'examen des relations de pouvoir qui s'organisent en leur sein et dont ils sont la source d'autant que la répartition des compétences entre ces deux collectivités territoriales fournit, depuis le début de la décentralisation, l'essentiel du débat politique insulaire.
* ** Poser la question du pouvoir local dans les termes précédents en prenant pour objet le cas limite d'une entité du
10. Il s'agit des «cumulards », députés/maires; sénateurs/maires; président du Conseil Général/maire; Président de Conseil Régional! maire (.oo)titulaires en général de mandats national et local. 11. L'échantillon de l'enquête se composait essentiellement (au moment de l'enquête) de «municipalités de canton », ce qui a permis d'avoir simultanément, par le jeu des cumuls de mandats, l'instance départementale voire régionale comme cadre institutionnel de référence. 12. Et par là même l'enracinement de la réflexion dans le concret.

19

Tiers-Monde agricole et «sous-développée », partie intégrante d'un pays industrialisé occidental, impliquait à l'évidence un dépassement critique des catégories d'analyse produites par et pour le « Centre» et exportées à la « Périphérie »13. Ces catégories «transposées» laissent échapper la société réelle sous la société exprimée, officielle alors qu'il s'agit de décoder la première sous le masque de la

seconde

14.

Investi de cette façon, le terrain ne révèle rien

qu'on ne connaisse déjà: le déroulement de la vie politique avec ses périodes électorales et le fonctionnement régulier des instances élues ne réservent, tout au moins en apparence, aucune surprise. Le jeu semble parfaitement codé et les intéressés se flattent la plupart du temps de la stabilité

et de l'équilibre du système

15.

Par contre, si l'on veut accéder à la trame de la vie politique locale qu'il s'agit de dégager, au-delà des apparences trompeuses de l'uniformité institutionnelle globale, il importe d'interroger la société à partir de catégories conformes à la réalité de l'objet à connaître. L'« individualisme métho-

dologique

»16,

en offrant à l'investigation une plus grande

latitude d'action, peut alors répondre à cette demande à condition toutefois que le nécessaire enracinement factuel de l'analyse ne le cède en rien à l'indispensable élaboration théorique. Ce choix n'est évidemment pas gratuit: s'il en est de meilleur, il correspond au moins au souci de dépas-

ser les approches

«

holistes

»

17

au profit d'un système expli-

13. L'étude de sociologie politique classique échappe difficilement au schématisme de la caricature. Issues de la société dominante, les réponses quantifiées se placent en porte à faux sur la société interrogée: bien des faits sociaux demeurent ainsi masqués et d'autres, malgré leur importance pour ceux qui les vivent, sont jugés marginaux par ceux qui les observent. 14. Cf. Benoist, J., Un développement ambigu, Saint-Denis de la Réunion, F.R.D.O.I., 1983. 15. Cf. Abélés, M., «L'anthropologie politique: deux ou trois choses que je sais d'elle », bulletin de l'A.F.A., n° 12-13, 1983, pp. 1824. 16. Pour être devenu d'un usage courant, ces termes n'en méritent pas moins d'être précisés. On entend ici par «individualisme méthodologique» l'explication des phénomènes collectifs (macroscopiques) à partir de l'analyse des stratégies et des comportements individuels (microscopiques). Pour une présentation assez complète du débat épistémologique autour des usages scientifiques de l'individualisme, voir l'ouvrage collectif, Birnbaum, P.; Leca, J.; Sur l'Individualisme, Paris, P.F.N.S.P., 1986. 17. C'est-à-dire totalisantes, saisissant les acteurs collectifs comme des groupes unifiés, dotés de conscience et de volonté propres. 20

catif qui appréhende les phénomènes individuels (macroscopiques) à partir des comportements individuels (microscopiques). Ce parti-pris méthodologique n'est jamais moins

heuristique

18

quand lui fait pendant un individualisme

sociologique comme cadre culturel. Les sociétés antillaises et, en particulier, la Martinique où l'individualisation extrême des activités et la forme atomisée et transitoire des liens de coopération ont pour corollaire une fluidité générale des

structures, se prêtent bien à ce type d'investigation

19.

En

matière de sociologie électorale, il a été ainsi possible d'évaluer l'influence des formes de solidarité, créées par la société en sa globalité, dans le processus d'émergence des loyautés politiques et, solidairement, dans les techniques de persuasion politique. De même, l'analyse du comportement électoral démontre que le poids sociologique d'une catégorie d'individus s'avère moins important que sa dispersion dans différents réseaux politiques concurrents, les liaisons verticales se révélant plus significatives que les appartenances horizontales. C'est dire combien le rapport soutenu au réel politique par la réalité électorale suppose ce déplacement de l'analyse au point limite où le calcul électoral échoue à

dénombrer ce dont il fait sa consistance

20.

La pratique concrète du terrain a posé avec force la nécessité de cette démarche à la fois individuelle et collective, micro-politique et macro-politique, étant entendu que chacune des deux contient l'autre. Son ambition est d'interroger le matériau saisi, lui faire avouer tout son sens sans le dépouiller de sa vie. Pour sûr, c'est un pari, mais n'est-ce pas le risque de l'erreur qui auréole la science ?
18. C'est-à-dire fécond. 19. Cf. Benoist, J., «L'organisation sociale des Antilles:t, Etudes Créoles, 1979, pp. 11-35. L'auteur écrit: «L'analyse des réseaux, exprimés ou latents, au sein desquels se nouent des contrats dyadiques est sans doute bien plus riche d'information sur les véritables solidarités que le découpage du tissu social antillais en "communautés" fort peu réelles. Car à travers une constellation de relations dyadiques, les individus s'articulent en réalité avec la société toute entière. Et les catégories de cette société ont une signification plus grande que les découpages à base territoriale.» 20. La science politique traite souvent les groupes sociaux comme des objets extérieurs et antérieurs aux pratiques politiques. Elle se donne ainsi pour objet privilégié le comportement électoral en corrélant une typologie de groupe à une typologie d'expression politique. Mais ces typologies sont utilisées comme instruments d'analyse et jamais comme objets d'analyse. Cf. Gaxie, D., Explication du Vote. Un Bilan des études électorales en France, Paris, P.F.N.S.P., 1985.

21

. ..
Le plan de cet ouvrage reproduit, à quelques exceptions

près

21,

l'itinéraire chronologique de la recherche. Il traduit

ainsi notre démarche réelle sans en effacer les difficultés rencontrées. L'analyse n'en est pas pour autant linéaire et les mêmes questions sont envisagées à plusieurs niveaux d'investigation, la trame explicative émergeant par approximations successives. Deux perspectives ont été combinées: l'une, historique, éclairant les inférences du passé sur le présent; l'autre, synchronique examinant le mode de gestion politique des institutions locales et les nouveaux rouages du pouvoir local consécutifs à la décentralisation. Le premier chapitre s'ouvre donc sur une mise en perspective historique de l'émergence de l'élite politique créole corollaire à l'introduction des institutions démocratiques de la Troisième République. Dans ce développement, on tente de circonscrire quelques sources historiques de la revendica-

tion

«

assimilationniste

»

et des contradictions actuelles de

la départementalisation. Dans le second chapitre, une brève radioscopie socio-économique de la Martinique d'aujourd'hui précède la présentation du champ de l'enquête. Le troisième chapitre porte l'analyse sur le processus électoral dans sa dimension municipale. Deux courtes monographies électorales fournissent les matériaux de l'analyse des conditions sodo-culturelles du vote clientéliste et du dévoiement du suffrage universel corollaire. On s'efforce également de mettre à jour la trame des discours politiques en compétition et les vecteurs idéologiques de la mobilisation électorale. Enfin, dans les deux derniers chapitres, l'investigation se déplace sur la nouvelle distribution du pouvoir local consécutive à la mise en œuvre de la réforme décentralisatrice. On essaie d'en présenter les nouveaux rouages et les particularités (du débat politique) qu'elle emporte outre-mer. De même, on en examine les présupposés politiques attendus par les formations partisanes concurrentes et par les Gouvernements successifs 22.En outre, la chronique de l'adaptation de la décentralisation aux D.O.M. fournit un objet per21. Si haut, le derniers 22. Il 16 mars 22 l'armature de cet ouvrage s'inspire de notre thèse citée plus découpage des chapitres ainsi que le contenu des trois ont subi des transformations. s'agit des Gouvernements Mauroy puis Fabius et. depuis le 1986, celui de Chirac.

tinent pour évaluer certains facteurs nationaux de la vie politique locale ainsi que certains facteurs locaux de la vie politique nationale. On entend ainsi questionner la surdétermination externe du système partisan insulaire, mettre à jour les mécanismes de «nationalisation» des enjeux locaux, observer les usages politiques des questions juridiques et constitutionnelles.

. ..

Toutes les sociétés sont à des degrés divers hétérogènes; l'histoire les charge d'apports nouveaux sans éliminer tous les anciens; la différenciation des fonctions multiplie les groupes qui les assument ou impose à un groupe de se présenter sous des aspects différents selon les situations. Ces éléments divers ne peuvent s'ajuster que s'ils sont ordonnés les uns par rapport aux autres. La politique les unifie en imposant un ordre et l'on a pu dire, à juste raison, qu'elle est la «force ordonnatrice par excellence ». Le champ politique est celui sur lequel l'histoire imprime sa marque avec force.
Georges BALANDIER

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