La Réunion n'est plus une île

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296323346
Nombre de pages : 366
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LA REUNION

N'EST PLUS UNE ILE

@L'Harmattan,l996 ISBN: 2-7384-4493-8

Sonia CHANE- KUNE

LA RÉUNION N'EST PLUS UNE ILE

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur
Aux origines de l'identité réunionnaise, l'Harmattan, 1996.

Photo de la couverture: Archives départementales de la Réunion (cote 96 - SI)

Introduction

Mettre fin à une situation coloniale en resserrant les liens entre la colonie et la métropole, voilà un scénario inédit dont la logique intrigue plus d'un observateur depuis un demi-siècle. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la Réunion est anéantie. Durant le conflit, ses difficultés se sont accrues. La misère règne. Cette situation sociale est déterminante dans l'adoption d'une réforme politique particulière, revendiquée depuis longtemps déjà. Cette réforme s'inscrit dans le cadre d'un débat très ancien à la Réunion, celui qui oppose assimilation à la métropole et reconnaissance .des spécificités. A chaque époque, ce débat ouvre la question de la nature des liens entre la Réunion et la France.1 Les occasions du débat sont diverses, les arguments différents, mais c'est toujours aux relations avec la métropole lointaine qu'on revient, cette métropole présente de façon constitutive. L'histoire de la Réunion est en permanence traversée par les attitudes ambivalentes qu'on entretient à son égard, où se mêlent attraction et répulsion, loyalisme et révolte.

1 France, métropole, hexagone, France métropolitaine: on hésll" souvent, à la Réunion, entre ces mots. D'un point de vue juridique, France est impropre: la Réunion fait partie de la France. D'un point de vue culturel, nzétropole ne convient pas: on ne peut assimiler le modèle réunionnais au modèle français. D'où, dans ce texte même, d'inévitables ambiguïtés. On n'échappe pas si facilement à ses propres contradictions.

On ne peut penser le futur sans comprendre cette réforme. Les controverses auxquelles elle a donné naissance, les attitudes qu'elle a suggérées sont toujours présentes. Cinquante ans après, les relations entre la France et la Réunion sont toujours au cœur du débat, peut-être de façon plus sereine. La départementalisation revendiquée : l'assimilation

"Les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Réunion et de la Guyane française sont érigées en départements." Ainsi est formulé l'article premier de la loi du 19 mars 1946 qui modifie le statut des "quatre vieilles colonies" . Depuis longtemps déjà, la question de la transfonnation de ces colonies en départements préoccupe la métropole et leurs populations. Dès la Révolution française, la Constitution de l'an III prévoit d'instituer des départements dans les Mascareignes. Mais, au projet d'assimilation de la Convention, les notables locaux, afin de ne pas remettre en cause l'esclavage, opposent un projet d'indépendance. Ce débat réapparaîtra régulièrement par la suite. Il est admis que l'assimilation est une idée progressiste tandis que l'autonomie, voire l'indépendance, est une idée réactionnaire. La revendication de 1946 ne dément pas ce schéma. Elle se distingue par le soutien populaire dont elle bénéficie, alors que les débats précédents étaient limités au cercle des notables. "Pour la première fois, un mouvement social, syndical et politique créé à la Réunion et qui réunissait des ouvriers, des paysans, des fonctionnaires, des intellectuels et des employés, femmes et hommes, s'engageait à définir le futur de l'île. "2 Elus députés progressistes, seuls représentants de la Réunion à l'Assemblée Nationale Constituante de 1945, Raymond Vergès et Léon de Lepervanche ne manqueront pas de rappeler dans leurs interventions les manifestations
2 Vergès (F), La loi du 19 mars 1946 : les débats à l'Assemblée constituante, 1996, p. 213. 8

populaires dans lesquelles, depuis 1936, on brandit des banderoles où on lit: "La Réunion département français".3 Comme d'habitude, les gros planteurs de l'aristocratie sucrière sont opposés à ce statut. Ils sont les seuls. Les élus communistes déposent le 12 février 1946 un projet de loi sur le bureau de la nouvelle Assemblée. Les discussions commencent un mois plus tard. Raymond Vergès et Léon de Lepervanche, maintenant députés communistes de la Réunion et, parmi les députés antillais, Gaston Monnerville et Aimé Césaire, exposent leurs arguments. Pour Césaire, rapporteur de la Commission des Territoires d'outre-mer, cette intégration est "l'aboutissement normal d'un processus historique et la conclusion logique d'une doctrine." Il ajoute que si l'intégration politique et administrative est quasiment réalisée puisque des institutions métropolitaines sont déjà mises en place et qu'un certain nombre de lois sont appliquées, le gigantesque problème social ne saurait être résolu que par la départementalisation. Cette réforme surprend encore. Cinquante ans après, Aimé Césaire explique les fondements de cette revendication et évoque l'adhésion populaire d'alors. "Quand j'ai été élu député, c'était sur une base qui était très précise. Il y avait de grandes misères dans les masses, et un siècle d'idéologie républicaine et d'idéologie martiniquaise les avaient persuadées qu'un terme ne serait mis à leurs maux que si elles accédaient à la citoyenneté française: être citoyens français à part entière. (...) Qu'est-ce que les gens attendaient de moi? "Revenez, revenez" avec ce qu'ils appelaient "l'assimilation". Voilà ce qu'ils demandaient. Alors, moi, j'ai essayé d'interpréter ce mot d'ordre et, si je puis dire, de le gauchir. D'abord, j'ai refusé le mot "assimilation", qui me fait horreur. Ils ne se rendaient pas compte que le mot "assimilation" comportait l'aliénation. Derrière le mot, j'ai cherché autre chose, des choses
3 Ils se font é1ire sous l'étiquette du CRADS. (Comité Républicain d'Action Démocratique et Sociale), qui regroupe des progressistes. Ce n'est qu'après leur élection qu'ils s'inscrivent au groupe communiste de l'Assemblée Nationale. Dans l'île, les critiques des modérés sont très vives, surtout contre Raymond Vergès car, à l'inverse de Léon de Lepervanche, il n'est pas considéré comme communiste. 9

concrètes. C..) C'est pour cela que j'ai transformé le mot, j'ai inventé un néologisme. Je n'ai jamais dit "assimilation", j'ai dit "départementalisation". C'est une sorte de révolution dans le vocabulaire, mais qui allait loin. Quand je suis arrivé ici, cela a été un triomphe. Jamais une loi n'a été plus populaire que celle-là." 4 Pourtant, en 1946, le postulat de la départementalisation, c'est l'assimilation. C'est elle que revendiquent les colonies. Pour les élus communistes, l'assimilation représente la solution à tous les problèmes, elle ouvre les colonies à l'application systématique des lois adoptées pour la métropole. A un problème social est proposée une solution politique. Elle ne devrait d'ailleurs susciter aucune difficulté puisque, selon Lepervanche, il n'y a pas de "profondes différences" entre les populations des colonies et celle de la métropole: "aucun problème d'ordre linguistique, culturel ou national." L'assimilation est reconnue dans les textes. La Constitution d'octobre 1946 comprend un article 73 ainsi rédigé: "Le régime législatif des départements d'outre-mer est le même que celui des départements métropolitains, sauf exception déterminée par la loi." L'assimilation devient donc la règle, c'est l'exception qui doit être précisée dans le texte. La Constitution d'octobre 1958 va dans le même sens puisque, si son article 72 réunit les départements métropolitains et les DOM, son article 73 prévoit la possibilité de recourir à des mesures d'adaptation. Après l'assimilation politique quasiment réalisée depuis la ITIème République, la revendication pour l'assimilation sociale est satisfaite. Cinquante ans seront nécessaires pour la rendre effective. Les multiples facettes d'une réforme

On aurait tort de penser que la départementalisation a mis un terme au débat assimilation-spécificité. Au contraire, il deviendra plus vif et plus tendu à la mesure même de la pression assimilationniste, d'autant plus intense qu'elle est
4 Entretient Le Mondet 12 avril 1994. 10

légale. La réforme de 1946 porte en elle les germes de la violente opposition des décennies suivantes: aucune allusion à la culture et à l'histoire des îles, aucune référence à leur situation géographique particulière. Elle favorise deux mouvements opposés: une assimilation accrue et l'émergence d'une conscience réunionnaise. Il est incontestable que la départementalisation a permis des progrès considérables et des améliorations de tous ordres. Mais l'assimilation se veut globale, ce qui revient, selon une étrange logique, à penser le développement et le devenir d'une société sans s'occuper des hommes qui la composent. Le Réunionnais se résume à un statut juridique, la dimension politique l'emporte sur toute autre considération. La mission civilisatrice qui a marqué la colonisation française trouve là un nouveau champ d'application. De plus, jusqu'en 1961, la mise en œuvre de cette réforme, pour plusieurs raisons, est lente. La reconstruction de la France, les guerres coloniales et l'instabilité politique obnubilent les dirigeants français. Il y a aussi l'influence retardatrice des notables, qui s'opposent à la départementalisation et à l'application de la législation sociale dans les DOM. Les idées généreuses d'égalité cèdent progressivement la place à la défense des intérêts corporatistes. Cette évolution suscite une opposition qui, une fois de plus, porte sur les relations de la France et de son département de l'océan Indien. Cette fois-ci, l'analyse politique est plus radicale. La dimension culturelle est mise en avant, tandis que le social devient un enjeu important. Les réalisations sociales deviennent la justification des liens entre la Réunion et la France. Aux revendications d'autonomie répond l'énumération des acquis sociaux, des constructions, des améliorations et aussi celle des risques que provoquerait un changement de statut. C'est la phase d'accélération du processus de départementalisation avec, à partir de 1974, la mise en place de ce qu'on a appelé la "départementalisation économique" . A partir de 1982, s'ouvre une troisième phase, au cours de laquelle les contradictions issues de cette réforme sont de plus en plus vives et de plus en plus souvent dénoncées. Certains parlent de la fin d'un processus qui, cinquante ans Il

durant, aura eu comme principal objectif de rapprocher les DOM de la France. Si, pendant toute une période, on a surtout parlé des retombées positives en refusant de prendre en considération les difficultés liées à l'application de la réforme, le refoulé surgit aujourd'hui. Résultat paradoxal: plus on applique de mesures, assorties de moyens financiers, pour améliorer la situation, plus le malaise s'accroît. On arrive à une crise généralisée dont ne rendent pas forcément compte les statistiques sur les niveaux de vie et les réalisations matérielles. Cette évolution accélère la recherche sur l'identité commencée, dès les années cinquante, dans une quasiclandestinité et souvent dans le combat. La réforme de 1982 la rend officielle. Une spécificité à défnir

L'assimilation dans les îles françaises d'outre-mer est particulière. Il ne s'agit pas d'un douloureux mais simple rapport de forces entre deux cultures distinctes, mais de la pression constante d'une des composantes de la même culture. La domination est interne. Il n'y a pas de choc, plutôt une irradiation. Du coup, s'opposer est plus problématique. Exclure une part de soi? Faire le départ entre soi et l'autre, certes, mais quel autre? Sortir de cette situation exige de définir au plus près la spécificité. Cette préoccupation n'est pas non plus sans embûches, la multiplicité des discours sur le thème l'atteste amplement. Cette difficulté explique aussi pourquoi l'émergence d'une conscience réunionnaise n'a pas eu de conséquences politiques. Trois raisons au moins à cela. La première est l'absence comme matrice originelle d'une culture autochtone, préalable à la colonisation. On ne peut se référer à un passé qu'il s'agirait de récupérer: la colonisation est l'acte de naissance de la société réunionnaise. La seconde est que l'arrivée de populations venant d'horizons multiples a abouti à un peuplement pluriethnique, à une "culture composite". La troisième est précisément la présence française constante, économiquement, politiquement et culturellement. 12

En plus de la défense de la politique d'assimilation, deux grandes revendications identitaires sont apparues ces dernières années. Liée à la proclamation du droit à la différence, la volonté s'est manifestée d'affirmer l'existence de cultures non européennes jusque-là confinées dans l'univers privé, voire dans la clandestinité. Chaque communauté aspire à être reconnue et respectée. Cette effervescence fait l'objet d'une double lecture. Pour les uns, elle fait contrepoids à la forte présence française, tandis que d'autres y voient les prémices d'un affrontement ethnique. Cette revendication reprend bien souvent la logique qui sous-tend la volonté d'assimilation: celle de la "racine unique" qui fait abstraction des échanges. Elle se projette dans une vision linéaire, à la recherche d'une sorte de pureté, d'une forme d'authenticité qui fait bon marché de l'histoire et de ses errements. Parallèlement à cette quête des racines, qui s'apparente davantage à une démarche communautaire, il existe une autre dynamique qui, englobant et dépassant les différents groupes ethno-culturels, s'attache à la définition et à la promotion d'une culture réunionnaise. Selon les partisans de cette thèse, la culture réunionnaise est au confluent de trois apports: celui de la culture française, celui des cultures propres aux diverses civilisations présentes à la Réunion et enfin ce que l'on peut appeler le patrimoine commun, créé et partagé par tous les Réunionnais et dont la langue créole est l'expression la plus importante. Cette approche a été en quelque sorte officialisée, en 1985, avec la définition du Comité de la culture, de l'éducation et de l'environnement qui rompt avec le discours officiel tenu jusque-là. Selon cette définition, la culture réunionnaise réunit une "culture créole au sens anthropologique du terme, c'est-à-dire un produit historique (qui est) la résultante des apports culturels propres aux différents groupes ethno-culturels constitutifs de la population réunionnaise, une culture française constituant la voie d'accès à une culture plus universelle et des pratiques culturelles liées aux grandes civilisations ancestrales qui ont réussi à se mettre à l'abri de toute forme de déperdition ou

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qui tentent de le faire. "5 A propos de cette définition, qui a le mérite de prendre en compte l'ensemble des origines culturelles de la Réunion, Carpanin Marimoutou s'inteIToge sur "l'ethnocentrisme inconscient du second point de la résolution" et note avec raison "le positivisme rétrograde d'une pensée qui n'arrive pas à penser les cultures comme un mouvement, comme une contradiction de mouvements mais qui les postule sur le mode de territoires protégés et de frontières infranchissables. "6 L'apparition de ces revendications ne doit toutefois pas faire oublier "que l'ensemble du processus est soumis à la pression constante C..) du premier mouvement alors que les deux autres relèvent d'une politique volontariste." 7 Définir la spécificité d'une île comme la Réunion demande en fait un renversement de l'approche théorique jusqu'ici dominante, et à laquelle n'échappent pas forcément ceux-là mêmes qui combattent l'assimilation. Dans ces territoires où, au gré de l'histoire, sont aITivées des populations diverses, la conception de l'identité fondée sur l'origine unique, sur la nécessaire filiation est, plus qu'ailleurs encore, inopérante et conduit à des négations dont les conséquences sont lourdes. On a pu ainsi affirmer et faire croire aux intéressés eux-mêmes qu'une identité réunionnaise ne pouvait exister, sous prétexte que les origines culturelles en présence étaient -selon quelles normes?- trop nombreuses. A cette approche, il faut en opposer une autre, conceptualisée par Deleuze et Guattari, celle "du rhizome qui est une racine démultipliée, étendue en réseaux dans la

terre ou dans l'air." 8 C'est la mangrove antillaise. C'est le
5 Cette définition. conçue par la Conlnlission Culture et technique de C0/111111111Îcat;0I1, adoptée, à l'unanimité, par le CCEE qui est un des a été deux conseils consultatifs du Conseil régional. 6 MARIMOUTOU (JCC), Le roman réunionnais, ulle problénlatique du nlê/11eet de l'Autre - Essai Sill"la poétique du texte romanesque en situation de diglossie, Thèse de Doctorat d'Etat, Université Paul-Valery, Montpellier III. 1990, 2 tomes. p. Il. 7 Idem. 8 GLISSANT (E), Poétique de la relation, Gallimard, 1990, p. 23. 14

banian réunionnais. C'est, plus généralement, la créolisation "qui permet à chacun d'être là et ailleurs, enraciné et ouvert, perdu dans la montagne et libre sous la mer. "9 Cette conception correspond particulièrement à la réalité des sociétés insulaires où, malgré les distinctions entre les races et les cultures, malgré les divisions engendrées et entretenues par le système servile, il y a eu, en dépit d'eux tous, maîtres, esclaves ou engagés, ce que

Roger Bastide appelle "interpénétrationdes cultures".

.

S'abolissent alors les oppositions binaires de la quête identitaire. L'enracinement va de pair avec l'ouverture: l'ici et l'ailleurs s'affirment dans un même élan. La recherche identitaire est inséparable de la multiplicité historique de ses relations. Elle ne peut non plus être envisagée comme un repli sur soi au nom d'un passé auquel on doit rester fidèle. Cette tentation nostalgique, qui fige l'identité, risque même, sous couleur de fidélité, d'avoir des allures de trahison. L'attachement au passé interdit ces attitudes passéistes. En effet, "un passé ne se sauve jamais en tant que tel. S'il survit, ce n'est pas qu'il se conserve. C'est qu'il resurgit, qu'il se projette, et parfois sous les espèces les plus différentes de ses contenus antérieurs: sa seule façon de rester fidèle à lui-même et de mériter notre fidélité en vivant et en nous faisant vivre." 10 A "l'antique comme rabâchage", préférons avec Berque "l'innové comme retrouvailles" . L'identité est mouvement. C'est un processus dont les contenus ou les variables peuvent changer, se transformer, voire disparaître. Essayer de la définir revient ainsi à saisir au plus près un double équilibre spatial et temporel, qui met simultanément en jeu l'ici et l'ailleurs, l'historique et le fondamental. A la Réunion, on a toujours négligé l'une et l'autre recherche. Définir sa singularité est nécessaire. La proclamer ne suffit pas. Encore faut-il l'inscrire et la vivre dans le réel, en sorte de ne pas sombrer dans le repli sur soi ou dans la généralité abstraite et uniformisante, les deux écueils qui menacent les cultures qui émergent au monde. La définition
9 Idem, p. 46. 10 BERQUE (J), L'Orient second, Gallimard, 1970, p. 40.
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de J'identité ne peut pas, ne doit pas être cantonnée à la sphère du culturel, sauf si tout est considéré comme relevant du culturel. Elle doit se répercuter dans tous les domaines, notamment politique, éducatif, économique, ludique. La recherche d'identité à la Réunion ne peut se réduire à une revendication orgueilleuse. Elle constitue un acte de sagesse et de paix en vue du développement et de la justice sociale qu'il devient urgent de mettre en œuvre. L'identité c'est donc le lieu, plus le temps, plus l'ensemble des relations. Tenter d'être fidèle à cette définition schématique revient à envisager la Réunion sous de multiples dimensions. Il convient d'abord de décrypter la Réunion en elle-même, c'est-à-dire dans ses contradictions internes que l'on a longtemps reléguées au second plan, occupé que l'on était à privilégier les relations entre l'île et la France. La Réunion est une île séparée du monde, mais dans le monde. On s'intéressera donc à ses relations avec la France, avec l'Europe, avec l'océan Indien. Tenir apparemment la France à l'extérieur pourra peut-être choquer. Il me semble pourtant que c'est ainsi qu'on pourra analyser, réévaluer et renouveler, sans arrière-pensées ou préjugés, les relations qui lient plus ou moins fortement la Réunion à chacun de ces ensembles. Nous devrons auparavant nous demander si la réforme de 1946 a répondu aux espoirs que les Réunionnais avaient placés en elle pour résoudre leurs difficultés sociales et économiques. Une description des mesures prises et de leurs résultats nous le dira. 1]

Il Ce livre est la version remaniée d'une thèse de doctorat soutenue à l'Université Paris-VIII et dont la première parti~ a déjà été publiée à L'Harmattan sous le titre Aux origines de l'identité réunionnaise. 16

PREMIERE

PARTIE

LA DEPARTEMENTALISATION CINQ DECENNIES

:

ET DES MESURES

Chapitre I Les mesures sociales de la départementalisation

Le 1er janvier 1996, le SMIC et l'ensemble des prestations sociales et familiales servies dans les DOM sont alignés sur ceux de la France métropolitaine. L'extension des lois sociales, qui a largement inspiré le changement de statut en 1946, a ainsi été réalisée cinquante ans plus tard. Pour les partisans de la départementalisation, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le changement de statut devait surtout permettre d'améliorer la condition sociale des populations des colonies. Cependant, les lois métropolitaines ne furent pas appliquées de façon systématique. Pour prendre en compte l'extrême retard social et sanitaire de ces nouveaux départements, ainsi que les particularités de leur situation démographique, des aménagements ont presque toujours précédé l'extension de chaque loi sociale. Malgré ces différences, il faut admettre que c'est dans le domaine social que la "politique de rattrapage" a le mieux fonctionné. Depuis quelques années, le débat s'est d'ailleurs focalisé sur la question de l'égalité sociale avec la métropole, sans doute parce que c'est là un des rares domaines où des résultats positifs peuvent être enregistrés. Nous présenterons l'évolution de quelques-unes de ces lois sociales en ayant soin de souligner à chaque fois en quoi elles diffèrent ou ont différé jusqu'à très récemment de celles dont bénéficie la population des départements métropolitains. Pour comprendre cette évolution, il est nécessaire de s'intéresser à la croissance démographique de la Réunion

au cours de ces cinquante dernières années. La population y connaît une augmentation sans précédent. Conséquence des progrès sanitaires, cette forte progression n'est pas sans incidence sur le rythme et l'ampleur des réalisations sociales. Une forte croissance démographique

Le recensement de 1990évalue à environ 600 000 le nombre de Réunionnais. Selon de plus récentes estimations, la population réunionnaise serait de 650 000 personnes. Cette croissance démographique, qui fait l'objet de nombreux débats, s'inscrit dans un processus commencé il y a bientôt un demi-siècle. En effet, dans les années qui suivent la départementalisation, l'île connaît une explosion démographique qui accélère les contradictions d'avant 1946 et en fait apparaître de nouvelles. Dès le début du siècle, certes, la Réunion enregistre plus de naissances que de décès. Mais cet excédent reste limité, jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à moins de 2 000. L'accroissement naturel qu'elle connaît depuis tient à l'évolution divergente des taux de mortalité et de natalité. Selon les spécialistes, il s'agit du phénomène classique de la transition démographique, c'est-à-dire du passage d'un stade démographique à un autre. Aux taux de mortalité et de natalité élevés succèdent, à des rythmes différents, des taux plus faibles. La natalité diminuant moins vite que la mortalité, la population croît fortement. Du début du siècle à 1946, le taux de mortalité est important puisqu'il varie de 22 à 32%0 par an.l Le progrès médical une fois introduit dans l'île, ce taux baisse régulièrement. L'éradication des épidémies, notamment du paludisme, les campagnes de vaccination et l'utilisation des antibiotiques le font passer de 18,6%0 en 1951 à 10,6%0 en

1 LECOMPTE (D), Démographie et emploi à la Réunion - Problèmes actuels et perspectives pour l'an 2000 - Du surpeuplement insulaire au contrôle dénlographique, thèse de 3ème cycle de géographie, Bordeaux III, 1975.

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1966 et de 6,6%° en 1974 à 5,5%° en 1988.2 Le taux de mortalité infantile est plus significatif encore de l'ampleur des progrès réalisés, puisque cet indicateur permet d'écarter les effets d'illusion que pourrait provoquer la structure par âge de la population. Moins rapide dans un premier temps que celle du taux brut de mortalité, la baisse de la mortalité infantile n'en demeure pas moins remarquable.3 En 1951, le taux est de 164,4%°, égal à celui de la métropole e.n 1900. En 1971, avec 47,8 décès pour 1000 enfants de moins d'un an, il est équivalent à celui de la métropole dans les années 1952-1953. Enfin en 1980, il se situe au niveau de la métropole en 1973, soit 15,5%°. Ainsi la Réunion a pu réaliser en vingt-neuf ans ce qui a été fait en métropole en soixante-treize ans. Le taux est actuellement de 7%°, ce qui signifie qu'en quarante ans, il a été divisé par plus de vingt. Si on compare ces chiffres avec ceux des pays qui ont connu à la même époque un abaissement de ce taux, on constate que même à Hong-Kong où le taux de mortalité infantile a le plus régressé, la baisse n'a pas été aussi rapide. "Ce recul de la mortalité infantile réunionnaise a été jugé comme unique au monde. "4 Dans un premier temps, le taux de natalité, lui, a considérablement augmenté. Déjà élevé, puisqu'il est de 40%0 en 1946, il passe à plus de 51%0 en 1953.5 Il diminue lentement jusqu'en 1963 et se stabilise autour de 44%°. A partir de ] 964, la tendance à la baisse s'accélère: le taux est ramené à moins de 30%° au début des années 1970 avant de se stabiliser autour de 25%° en 1978. En 1988, ce taux est de 23,6%0 contre 13,8%° en métropole6. La Réunion a donc connu dans les années d'après la départementalisation une natalité extrêmement élevée.

2 Chiffres de l'INSEE. 3 FESTY (P). {'roissallce et rél'ollltion démographiques à la Réullioll, P. U.F.. 1983. 4 Economie de la Réunion. n062. pp. 10-13. nov-déc.92. 5 "Ce taux était comparable aux taux les plus élevés connus en Afrique ou en Asie. largement supérieur au maximum de 40%0 enregistré dans la France du XVIIIème siècle. Economie de la Réunion, ib. p. Il 6 Chiffres de l'INSEE.
Il

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Précisons l'analyse en considérant l'évolution dans le temps du taux de fécondité générale par âge et l'indice synthétique? qui y correspond, deux mesures qui permettent d'éliminer l'influence de la structure par âge de la population. Au milieu des années 50, l'indice de fécondité est couramment de plus de six enfants par femme, cela pour au moins deux raisons: les femmes ont des enfants jusqu'à un âge plus avancé et les naissances sont plus rapprochées. Ce chiffre s'est maintenu à peu près au même niveau pendant une décennie. Certains n'hésitent pas à parler d'un taux de fécondité "naturel" ou d'une fécondité "à la limite de la fécondité biologique". En 1968, l'indice est pour la première fois inférieur à six et s'approche de celui qui précède les années 50. A partir de là, la baisse est continue et très rapide puisque, dès 1973, le nombre d'enfants par femme est inférieur à quatre. En 1980, il est de 3 et, depuis 1982, il varie autour de 2,6. En l'espace de moins de quinze ans, la Réunion est donc passée d'une

fécondité "naturelle"à une féconditémodérée. 8

Ce passage s'est fait par la généralisation des méthodes contraceptives. Attentifs depuis longtemps à l'augmentation rapide de la population, c'est dans le Vème Plan (19661970) que les pouvoirs publics décident de prendre des mesures destinées à contrôler la natalité. Ces mesures donnent lieu à des hésitations car, dans le même temps, la législation appliquée à la métropole est nataliste et on a le souci de ne pas créer de différences législatives entre la métropole et les DOM. Ce sont donc des associations privées qui ont animé la politique de régulation des naissances. Elles ont précédé la législation. La principale association de la Réunion, l'association réunionnaise d'orientation familiale (AROF) , créée en 1966, fonctionne avec des fonds publics. Son action est facilement contrôlable, d'autant plus que les membres de son conseil
7 _ Tauxdefécondité généralepar âge:
nombre de naissances chez les femmes agées de (X) ans / nombre de femmes agées de (X) ans -Jndice de fécondité: somme des taux de fécondité d'une année. 8 Seuls quatre autres pays ont connu une baisse du taux de fécondité d'une telle ampleur: Maurice, Costa-Rica, Singapour et Taïwan. Economie de la Réunion, ib. p. 12.

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d'administration se recrutent parmi les principales personnalités politiques et administratives de l'île. Les méthodes contraceptives proposées par l'AROF sont diverses. "Lors de sa création, le principal moyen utilisé était le stérilet, loin devant la pilule. Ces deux méthodes connurent de nombreux échecs. Les dispositifs intrautérins, en raison d'une forte opposition des maris et de la crainte d'effets secondaires, poussèrent de très nombreuses femmes à abandonner cette méthode. La contraception orale connut également un fort taux d'échec et d'abandon, du fait de l'insouciance, du fatalisme, de certaines pratiques religieuses entraînant notamment l'abandon de la pilule à Pâques. A partir de 1969, s'est développée la méthode dite du Depo- Provera qui consiste en une injection trimestrielle de progestatifs retard. Ce mode de contraception ne demandant aucune régularité journalière connut un très grand succès. "9 Pour propager ces méthodes, les associations se servent des médias, organisent des campagnes de publicité et sont présentes dans de nombreuses fêtes foraines. A l'ouverture de ses trois premiers centres en 1967, l'AROF avait comme mission de pallier l'absence de centres publics et de mettre en application la loi Neuwirth.1o Progressivement le nombre de ces centres augmente à travers l'île ainsi que le personnel médical qui y est affecté. Mais la mise en place du service de protection maternelle et infantile, en application de la loi du 4 décembre 1974, freine cette évolution et fait diminuer la fréquentation de ces centres. Leur existence est remise en cause par les autorités qui jusque-là les soutenaient. " En 1976, le programme de régulation des naissances est constitué de trois principaux intervenants: les médecins privés qui assurent 72% de la prescription contraceptive sur l'île, l'AROF qui en assure 21% et la protection maternelle

9 LECOMPTE (D), op. cit. p. 66. 10 La loi Neuwirth votée en 1967 est complétée par des décrets d'application en 1969 et en 1972 pour la métropole. Pour les DOM, les décrets ne seront pris qu'en 1974. Cette loi concerne la vente des produits contraceptifs.

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et infantile (PMI), dernière en date, qui en assure 7%".11 Aujourd'hui, les méthodes de contraception se sont banalisées. Toutefois, le pourcentage élevé des interruptions volontaires de grossesse soulève la question de l'information, notamment auprès des jeunes. En 1993, 13 500 naissances ont été enregistrées et environ 5000 IVG pratiquées: à la lecture de ces chiffres, on peut se demander si cette intervention n'est pas devenue un mode de contraception parmi d'autres. L'évolution simultanée du taux de mortalité à la baisse et du taux de natalité à la hausse pendant les deux premières décennies de la départementalisation a entraîné un doublement de la population. Les taux d'accroissement naturel étaient en effet très élevés. Entre 1950 et 1965, ils se situaient constamment chaque année entre 3 et 3,5%. La population est ainsi passée de 241 667 habitants en 1946 à 480 152 en 1974. Actuellement les taux d'accroissement naturel ne sont plus aussi élevés que par le passé mais ils demeurent importants, surtout depuis le début des années 80. En effet, alors que depuis le milieu des années 1970, le taux d'accroissement naturel était d'environ 1% par an, il s'est accéléré à partir de 1982 et se situe en 1992 à presque 2,2%. Le net ralentissement de la migration vers la métropole ne peut que renforcer cette tendance. Cette évolution à la hausse correspond à la période où les nombreux jeunes nés dans les années 60 sont, à leur tour, en âge d'avoir des enfants. De plus, ces générations ont plus d'enfants que leurs aînés des années 80, ce qui se traduit par une inversion de la tendance observée jusqu'à récemment. Le nombre des naissances augmente12 et le taux de natalité reste élevé (23%°). Il est très nettement supérieur à celui de la métropole (12,9%°) mais aussi à celui de l'île Maurice voisine (20%°) ou à ceux de la Martinique et de la Guadeloupe (17%° et 18%°). Il est fort probable que les naissances devraient se maintenir nombreuses jusqu'à l'an 2000.
Il JOURDAIN (A), Baisse de fécondité et planification familiale à l'ile de la Réull iOI1, thèse de 3ème cycle de Sciences Economiques, Rennes I, 1978. 12 Plus de 14000 naissances en 1991 et 1992. 24

Cette évolution à la hausse, qui a déjoué bon nombre de pronostics selon lesquels l'amélioration du niveau de vie devait se traduire par une diminution sensible du taux de natalité, s'explique sans doute en partie par les inégalités de la société réunionnaise. S'il est certain que la structure familiale de ceux qui ont bénéficié de la départementalisation se rapproche beaucoup de celle des pays développés, il n'en est pas moins vrai qu'elle coexiste avec des familles où les naissances sont nombreuses, et dont les fratries importantes res semblent davantage à celles des années 60-70 (au moins quatre enfants). En ce sens, la structure démographique réunionnaise illustre la dualité de la société. Cette poussée démographique d'après la départementalisation se répercute évidemment sur tous les niveaux de la vie économique et sociale de l'île.
.

Une législation spécifique

sociale

de

moins

en

moins

En 1989, pour la première fois depuis la départementalisation, une mesure sociale est appliquée simultanément dans les DOM et en métropole. Il s'agit du revenu minimum d'insertion (RMI), dont les principes et les conditions d'application sont identiques sur l'ensemble du territoire national. Seul le montant diffère: il est plus faible dans les DOM pour éviter qu'il n'atteigne ou ne dépasse celui du SMIC. Màis le rapport entre les deux revenus est le même qu'en métropole. Une procédure a été prévue pour que les Réunionnais bénéficient de la différence entre le RMI métropolitain et celui qui leur est versé. On a créé une "créance de prorotisation", destinée au financement des actions sociales d'insertion. C'est le premier signe de l'extension totale des mesures sociales métropolitaines qui avaient, certes, été étendues aux DOM mais toujours assorties de différences. C'est le cas des allocations familiales. Ce n'est qu'en juillet 1993 qu'elles sont devenues, après bien des revendications et des aménagements, identiques à celles de la métropole.13
13 Les allocations pour le 1er enfant sont maintenues dans les DOM.

25

L'évolution de la législation sur les prestations familiales illustre parfaitement le rapprochement, long mais réel, entre les DOM et la métropole. Jusqu'en 1988, les prestations familiales 14ont en effet été soumises au régime de 1932 -étendu aux "vieilles colonies" en 1938- dans lequel les allocations étaient réservées aux seuls actifs qui avaient un emploi. Le système adopté en 1946 n'avait pas été .appliqué aux tout nouveaux DOM, malgré les demandes formulées par les syndicats. Ainsi les allocations familiales dans les DOM étaient proportionnelles au nombre de journées travaillées. Par conséquent les chômeurs en étaient privés, sauf si, comme le prévoyait un décret de 1975, il s'agissait de personnes pouvant justifier d'au moins cent cinquante jours de travail au cours de l'année précédente et ayant perdu leur emploi de façon involontaire (en 1977, le quota de jours a été ramené à 90). A ces conditions, le versement des prestations familiales était maintenu pendant un an. En janvier 1988, cette condition d'activité est supprimée, mais des différences demeurent entre les allocations familiales versées en métropole et celles servies à la Réunion: ces dernières sont accordées à un taux moins élevé et sont soumises à une plus faible progression à partir du cinquième enfant. Diverses autres allocations, comme l'allocation logement ou le complément familial, ont été progressivement étendues aux populations des DOM. Mais ce qui caractérise toutes les mesures prises en faveur de la famille, c'est la crainte de voir les sommes versées à ce titre provoquer une augmentation de la natalité. Pour le législateur français, il est nécessaire de prendre en compte, dans l'application aux DOM des aides à la famille, le fait que leur situation démographique est justement l'inverse de celle de la métropole. Il s'agit donc de moduler les taux de ces aides et de prévoir des aménagements différents afin de ne pas créer d'incitation à la natalité.15
14 Les prestations familiales comprennent les allocations familiales. l'allocation orphelin. l'allocation de rentrée scolaire. l'allocation parent isolé. le complément familial. l'allocation logement. ISLe législateur n'est pas seul à raisonner ainsi. Dans l'île. il est couramment admis que les allocations de parent isolé et de soutien familial 26

Ces différences ont suscité de nombreuses critiques et c'est pour répondre à la demande des syndicats que le gouvernement institue en 1963 un système prévoyant "la parité globale par famille des allocations familiales avec la métropole". Ce système consiste en la création dans chaque DOM d'un fonds d'action sanitaire et sociale obligatoire (FASSO). Doté de ressources équivalant à moins de la moitié des allocations versées directement aux familles,16 cet organisme est chargé du financement de nombreuses dispositions sociales. Le fonctionnement des cantines scolaires est entièrement dépendant des sommes versées par le FASSO. Si, dans un premier temps, seules les cantines des écoles maternelles et primaires étaient régies par ce système, à partir de 1974 tous les établissements d'enseignement du second degré en bénéficient. Or, le FASSO est alimenté par les sommes prélevées sur les allocations des travailleurs du secteur privé. Les fonctionnaires n'y cotisent pas et perçoivent la totalité de leurs allocations familiales, alors que leurs enfants ont également droit à la cantine gratuite.17 On souligne en outre deux autres difficultés dans le FASSO. D'une part, le nonversement de l'intégralité des prestations aux familles laisse penser que celles-ci sont incapables d'utiliser à bon escient les sommes qui leur sont versées pour leurs enfants, d'autre part la mise en place du FASSO dispense divers ministères techniques de subvenir aux frais qu'ils assurent en métropole. En plus des cantines scolaires, il finance en effet une partie de la formation professionnelle, assure la
ont favorisé la progression des naissances hors mariage, dont le taux est aujourd'hui supérieur à 50%. L'histoire des structures familiales à la Réunion, l'évolution de la conception de la famille et les chiffres euxmêmes ne peuvent rien contre ce mythe. 16 Evolution des dotations du FASSO (en millions de francs) : 1981 129,1 1983 131,9 1984 140,8 1985 174,2 1986 201,5 1988 223 17 Signalons toutefois que les allocations familiales versées aux fonctionnaires à la Réunion étaient inférieures d'environ 12% à celles des fonctionnaires en métropole. 27

mise en place d'un Service départemental de travailleuses familiales qui, par l'intermédiaire de ses écoles de formation, apporte aux mères de famille des connaissances pratiques. En outre, il a pendant six ans -jusqu'en 1974participé à. la politique de régulation des naissances en aidant des associations privées à animer des centres d'information et de consultation. Comme on le voit, cet organisme avait une fonction double. D'une part, il légitimait le montant plus faible des allocations versées aux familles, d'autre part il se substituait à l'Etat en finançant des actions qui, ailleurs, étaient de son ressort. De plus, à partir de la fin des années soixante-dix, les ressources du FASSO ne correspondent plus à un pourcentage des allocations familiales des DOM (47,3%) mais en sont au contraire indépendantes et augmentent à un taux plus faible que celui des allocations familiales versées en métropole. Cependant, au cours de ses dernières années de fonctionnement le rôle du FASSO se modifie. Si le fonctionnement des cantines scolaires lui est toujours dû, ses autres attributions lui sont peu à peu retirées et restituées aux ministères adéquats. En 1994, conséquence de l'alignement des allocations des DOM sur celles de la métropole, le FASSO est supprimé et le financement des cantines scolaires repensé. Cette évolution s'inscrit dans le grand débat qui, depuis 1980, a lieu autour de la notion de parité globale. C'est à cette date en effet que la dotation annuelle a été bloquée sans qu'en contrepartie les allocataires bénéficient d'une augmentation des prestations familiales. En 1986, le gouvernement de Jacques Chirac confirme le principe de la parité et fait voter une loi-programme qui étend la logique de la parité à l'ensemble des prestations sociales. Le but de cette loi est en effet de "réaliser progressivement entre les DOM et la métropole une parité sociale globale." (J.O. du 31/1/1987) Il est prévu que les prestations seront intégralement versées, mais pas forcément sous forme individuelle. Elles pourront être "consacrées à des actions collectives d'intérêt social." Cette loi a été contestée par les députés communistes qui revendiquaient l'égalité sociale avec la métropole. Cette revendication a largement dominé la campagne présidentielle de François Mitterrand à la 28

Réunion. Une commission a été mise en place par le gouvernement, en avril 1989, pour apprécier les conséquences de l'extension des mesures sociales sur les sociétés des DOM. Lors de son voyage à la Réunion en février 1990, le Ministre des DOM-TOM déclarait que l'égalité sociale avec la métropole serait réalisée d'ici 1995. Aux élections régionales de 1992, Camille Sudre inscrit, comme priorité de son programme, la réalisation de l'égalité sociale. Il serait faux de croire que c'est du seul fait des gouvernements que cette égalité a été si souvent reportée. La classe politique locale, de droite surtout, a défendu la thèse selon laquelle la législation sociale ne devait pas être identique à celle de la métropole. En 1991 par exemple, plusieurs élus de droite se sont élevés à l'Assemblée nationale contre le processus d'alignement des allocations familiales. Lucette Michaux-Chevry en a critiqué la logique It assimilationniste", tandis que Jean-Paul Virapoullé plaidait pour "conserver les spécificités de la France, de la Réunion ou des Caraibes" .18 Si l'on considère les multiples mesures qui s'inscrivent dans le cadre de l'aide sociale 19, on voit que les diverses modalités en ont été étendues, depuis 1956, aux DOM. S'il existe des différences, elles sont surtout à rechercher là aussi dans les taux des diverses allocations, qui sont généralement plus faibles qu'en métropole. L'aide médicale 20constitue, et de loin, la forme d'aide sociale la plus répandue, et représente à elle seule plus de la moitié des dépenses effectuées au titre de l'aide sociale. Comme en métropole, il existe deux formes d'aide médicale: l'aide médicale à domicile et l'aide médicale hospitalière. Elle est destinée aux personnes qui sont dans l'incapacité de faire face aux frais provoqués par les soins. Celles-ci doivent demander leur admission sur la liste d'aide médicale au
18 Le Monde, 7 juin 1991 19 L'aide sociale comprend l'aide médicale. l'aide à l'enfance. l'aide à la famille, l'aide aux personnes âgées. aux aveugles. aux infirmes et grands infirmes. 20 L'aide médicale remplace l'ancienne assistance médicale gratuite (AMG).

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centre communal d'action sociale de leur mairie qui, après enquête et avis, transmet la demande à la Direction des Affaires Sanitaires et Sociales du département. La décision est prise par une commission d'admission à raide sociale. C'est le Conseil général qui établit, en fonction de la réglementation existante (décret du 28 septembre 1954), le règlement départemental de l'aide médicale. Ce texte fixe les procédures normales et d'urgence d'admission à raide médicale, prévoit les conditions générales de prescription des soins, énumère les différentes prestations accordées, indique les tarifs et précise les procédures de contrôle et de sanction. L'aide médicale à domicile est très sollicitée: elle concerne en moyenne 54% de la population en 1988. Ce développement particulier de raide médicale dans les départements d'outre-mer s'explique par une moins grande extension de la sécurité sociale dans la population. Des allocations sont également prévues en faveur des personnes atteintes d'une grave incapacité physique ou mentale. Accordée après contrôle médical, et renouvelable tous les cinq ans, cette allocation mensuelle représente environ 85% du SMIC du département concerné. De même, en matière de rémunération minimale, la législation du travail s'est progressivement rapprochée de celle de la métropole. Cet alignement a été réalisé en 1996 après plusieurs étapes. Des différences notables ont en effet subsisté, pendant longtemps, sur deux points importants: le montant du SMIC d'une part, l'indemnisation des chômeurs d'autre part. Dans le secteur privé, le salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC), comme son prédécesseur jusqu'en 1970, le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG), a été fixé dans les DOM à un niveau plus bas qu'en métropole, celui de la Réunion

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étant inférieur à celui des Antilles et de la Guyane.21 L'évolution du rapport entre le SMIC réunionnais et le SMIC métropolitain a été irrégulière. Alors qu'entre 1962 et 1968, il est de 83%, il chute en 1968 à 69% avant de se stabiliser depuis 1982 aux alentours de 78%. L'écart s'est creusé en 1968 parce qu'il est apparu impossible, eu égard à la situation économique des DOM, d'y appliquer les augmentations que connurent alors les salariés métropolitains après les Accords de Grenelle. Si le rattrapage a été si long à réaliser, il faut surtout en rechercher les causes du côté des entreprises. En effet, si l'augmentation du salaire minimum ne pose guère de problèmes aux entreprises, généralement rentables, qui appartiennent au secteur de l'import-distribution ou des services, elle est plus difficilement supportable par les entreprises agricoles ou de transformation. Mais, jusqu'à ces temps derniers, aucune distinction n'a été faite entre les différents secteurs. Toutes les entreprises sont considérées comme n'étant pas en mesure de faire face à une augmentation des charges salariales. De même, pour expliquer un échec ou justifier la difficulté de réaliser un projet, on a souvent avancé le prix élevé de la maind'œuvre, comparé à celui des pays voisins. Or, comme l'écrit Jean Ripert, "les DOM ne sauraient engager une guerre des prix avec des concurrents dont les rémunérations sont (...) cinq à six fois inférieures aux leurs: une telle ambition est illusoire." Plus que pour la question des salaires, les entreprises doivent surtout se battre pour la

21 Evolution du montant du SMIC (salaire horaire en francs courants) : Années 1976 1980 1982 1984 1985 1986 1987 1988 1989 Réunion 6,18 Il,07 15,78 18,95 20,26 20,94 21,65 22,37 23,27 Ant/Guy 7,30 12,08 16,91 20,31 21,71 22,44 23,21 23,98 24,94 Métropole 8,94 14,79 20,29 24,36 26,04 26,92 27,84 28,76 29,91

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productivité et la qualité des produits.22 C1est pourquoi Jean Ripert propose l'alignement du SMIC des DOM sur celui de la métropole. Ce processus est alors engagé avec, pour la Réunion, la mise à niveau en 1992 avec le SMIC des Antilles et, dans certaines municipalités (Saint-Benoît, Saint -Denis, Trois-Bassins), avec celui de la métropole. En 1996, quelques. mois après qu1une loi prescrivit une exonération des charges sociales dans les secteurs produisant pour l'exportation, les SMIC des DOM devinrent équivalents à celui de la France métropolitaine. Cette différence entre les SMIC s1estrépercutée sur les allocations de chômage. Les indemnités versées aux chômeurs n10nt été étendues que récemment aux départements d'outre-mer, et seulement de façon partielle. Alors que, dès 1967, l'ordonnance sur l'indemnisation du chômage inclut les travailleurs des DOM tout en mentionnant que, dans ces départements, un décret ultérieur du Conseil d'Etat devra en fixer les modalités, il faut attendre 1980 pour que les aides aux travailleurs privés d'emploi soient enfin appliquées. Il y a plusieurs raisons à ce retard. Le décret du Conseil d'Etat n'a jamais été rendu et, plus tard, la loi de janvier 1979 sur l'indemnisation des chômeurs n'a pas été étendue immédiatement aux DOM. Cette loi prévoyait également un décret d'application pour les DOM. Ce décret, promulgué en 1980 après beaucoup d'hésitations, applique aux DOM la législation métropolitaine sur le chômage total. Les taux des cotisations sont identiques, mais les prestations sont proportionnelles au montant du SMIC, c'est-à-dire inférieures à celles de la métropole, sans compensation d'aucune sorte. Ces retards et ces craintes s1expliquaient par la situation de l'emploi dans les départements d1outremer. D'ailleurs le décret de 1980 porte les traces de la prise en compte de ces particularités, comme le révèle par exemple son article 2 : "Dans chaque département, la mise en place du régime d1assurance chômage est assurée par un accord conclu, au plan national, à l'initiative des
22 Rapport de la Commission sur l'égalité sociale et le développement économique dans les DOM, présidé par Jean Ripert, décembre 1989, p. 127. 32

représentants locaux et nationaux des employeurs et des salariés. Un règlement annexé à l'accord détermine pour chaque régime départemental les prestations susceptibles d'être servies, compte tenu de la situation économique et sociale." Ainsi les mesures d'indemnisation accordées aux DOM ont-elles été différentes de celles de la métropole et n'ont pas été appliquées de façon uniforme dans chacun d'eux. L'équipement social: des progrès indéniables

On peut aussi apprécier les progrès réalisés en considérant les efforts accomplis en matière d'équipement social, essentiellement en ce qui concerne l'habitat, la situation sanitaire et l'enseignement. Construire 12 000 logements par an pendant une décennie, dont les trois quarts dans le secteur social: personne n'ignore ce projet à la Réunion tant il est régulièrement martelé, au point de laisser dans l'ombre la nécessité d'améliorer quelque 3500 logements existants. Ces chiffres impressionnants laissent deviner que le logement, notamment le logement social, constitue un enjeu de premier ordre. Avant d'analyser les raisons d'une si forte demande, un retour en arrière est nécessaire pour voir ce qui a été réalisé, et selon quelles modalités. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les logements de la Réunion sont le plus souvent délabrés. L'amélioration des conditions d'habitation devient vite une des priorités. Plusieurs dispositions sont alors prises pour encourager la construction. Le fonds d'action sociale (FAS) est créé en 1958. Il dispose de ressources plus importantes qu'en métropole. Elles sont en partie distribuées, au titre de l'aide au logement, aux plus défavorisés pour les seconder dans la construction ou la rénovation de leur logement et le paiement de leur loyer. La Caisse Centrale de Coopération Economique, quant à elle, accorde des prêts bonifiés et' finance des sociétés spécialisées dans la construction. Le FIDOM, enfin, distribue des subventions. Cependant, malgré de réels efforts, malgré la construction de milliers de logements par an et malgré des résultats probants, "un 33

nombre élevé des habitants des DOM vivent dans des conditions peu supportables d'insalubrité, de surpeuplement, d'inconfort, voire de danger permanent pour la sécurité des personnes" écrit en 1980 le rapporteur du Comité de préparation du VIIIème Plan. De son côté, Wilfrid Bertile note, en 1984, qu'à la Réunion "trois familles sur cinq sont mal logées. " 23 Plusieurs raisons à cela. Les mesures prises en faveur de l'habitat se sont révélées insuffisantes face aux besoins croissants d'une population en constante augmentation. Par ailleurs, une bonne partie de la population est exclue du système d'aides mis en place, au motif de ses revenus trop irréguliers et donc de son insolvabilité. Enfin, avec l'adoption en 1978 de la Ligne Budgétaire Unique (LBU) pour financer la construction des logements dans les DOM, les aides ont diminué.24 Le regroupement des crédits de l'Etat au sein de la LBU n'a pas maintenu toutes les facilités antérieures. Aussi, en 1986, alors que la défiscalisation permet une croissance de la construction de logements dans le secteur libre, des réformes ont lieu qui doivent favoriser une meilleure utilisation des crédits de l'Etat dans le secteur aidé. De nouvelles formules de logements sont créées: le logement locatif social et le logement évolutif social, ces LLS et LES qui marquent de plus en plus le paysage urbain de la Réunion. Les crédits de la LBU augmentent alors fortement (de 237 millions en 1986 à 430 millions en 1991), ainsi que le nombre de logements sociaux construits, qui s'est nettement accru au cours de cette dernière décennie.25 La situation initiale était difficile, et les besoins restent importants car les efforts, quoique sérieux, n'ont jamais été à la hauteur de la situation. Aujourd'hui la croissance du parc de logements est supérieure à celle de la population,
23 BERTILE (W), Le logement dans les départements d'outre-mer, rapport au Premier ministre, la Documentation française, 1984, p. 13. 24 LBU : il s'agit de la somme accordée globalement par l'Etat au titre de l'aide à la pierre et dont le destinataire ne peut être qu'une collectivité publique. 25 En moyenne, le parc de logement s'est accru de 3,9% par an entre 1982 et 1990 contre 2,1% entre 1974 et 1982. Les plus forts taux d'accroissement sont enregistrés dans l'Ouest. 34

mais il est toujours insuffisant pour satisfaire l'ensemble des demandes. Un mouvement de décohabitation relativement nouveau, l'exode rural et un solde migratoire qui s'est inversé ne sont pas sans influence sur l'augmentation de la demande de logements sociaux. L'ampleur de celle-ci est à rapprocher également de la faiblesse des revenus des ménages: le chômage et le sousemploi font que les deux tiers des ménages relèvent du logement aidé. La problématique du logement dans les DOM est particulière. On la présente souvent dans les termes utilisés dans les années soixante pour la métropole. Des similitudes existent, mais le contexte a changé. Les modes de vie, les critères de confort et les exigences d'équipement ne sont plus les mêmes. Tout se passe comme si, dans les DOM, les besoins se télescopaient: ceux des années soixante et ceux des années quatre-vingtdix doivent être simultanément satisfaits, précisément à une période où les conditions de financement ne sont plus aussi avantageuses. Il ne faut pas oublier non plus qu'une si forte demande s'exprime sur un territoire exigu, où le foncier est limité et où la tradition privilégie le logement individuel au collectif. La densité de l'habitat urbain est en effet faible puisqu'elle ne dépasse pas les dix logements par hectare dans les plus grosses agglomérations. Le logement est un enjeu politique. L'augmentation des crédits publics, notamment de la LBU, est une revendication constante des élus. Elle contribuerait à la fois à régler la question du logement, à atténuer le chômage et à relancer le secteur du bâtiment. Une telle pression sur le logement laisse deviner l'importance de l'habitat spontané. On estime à environ 4000 le nombre de logements construits chaque année sans autorisation. Ce phénomène, qui s'inscrit dans une tradition locale, n'est pas sans poser de problèmes. Mais nul ne peut contester sa contribution, qui est loin d'être marginale, au problème du logement. L'amélioration des conditions de logement a évidemment une influence considérable sur la situation sanitaire et doit, sinon précéder, du moins accompagner tous les efforts accomplis dans ce domaine. L'évolution des conditions 35

sanitaires se fait en effet selon deux critères, d'une part le nombre d'équipements médicaux mis à la disposition de la population, d'autre part le cadre de vie qui lui est offert. Totalement dépourvue de centres de soins, l'île devait de façon urgente en être équipée. La population était en mauvais état général et souffrait de maladies endémiques. Des hôpitaux, des centres de protection maternelle et infantile, des dispensaires sont mis en chantier. Le personnel médical augmente lui aussi, mais en proportion insuffisante. En 1964, il Y a en moyenne un médecin pour quatre mille cinq cents habitants. Ces praticiens sont très mal répartis.26 Pendant longtemps, la Réunion aura la plus faible densité médicale de tous les départements français. Dans les années 1970, cette sous-médicalisation s'atténue. L'effectif des professions médicales et para-médicales progresse de plus en plus rapidement. Actuellement, le corps médical s'accroît en moyenne de cinquante médecins chaque année. La densité est de 165 médecins pour 100 000 habitants.27 Parmi eux, on trouve les volontaires à l'aide technique, qui interviennent surtout dans le secteur hospitalier. Les hôpitaux sont en nombre suffisant. Les efforts accomplis ces derniers temps ont eu surtout pour but d'améliorer leur équipement et leur aménagement, et aussi de spécialiser les services. "La desserte médicale à la Réunion a donc atteint un niveau très satisfaisant et sans commune mesure avec la situation de ses voisins. A l'exception de la chirurgie cardiaque à cœur ouvert et de certains traitements nucléaires, ce département d'outre-mer est devenu parfaitement autonome."28 Parallèlement, l'institution du système d'aide médicale gratuite a permis à l'ensemble de la population d'avoir accès aux soins. Ce système, par lequel le Conseil général prend en charge les cotisations de sécurité sociale, concerne trois cent mille
26 RENOUARD (F), Les problèmes de promotion sociale à la Réunion, Mémoire de stage ENA, Promotion 1964. 25 pages. 27 Ils interviennent surtout dans le secteur libéral. Dans le même temps, on dénombre en moyenne 284 médecins pour 100 000 habitants dans les départements métropolitains. 28 LOPEZ (A), La santé en transition à la Réunion, Annales de géographie, mars-avril 1989. n0546.

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personnes, presque la moitié de la population. Ces moyens, auxquels s'ajoutent les progrès de l'approvisionnement en eau, ont permis l'éradication de toutes les endémies et la prévention des épidémies. Pour lutter contre les parasitoses, on a développé une grande campagne d'installation de sanitaires. L'Association réunionnaise sanitaire et sociale (ARESS) fut le principal artisan de cette politique, mais les résultats dans ce domaine furent moins concluants. Malgré tous ces efforts, une grande partie de la. population reste parasitée.29 On sait que l'amélioration des modes de vie est une condition essentielle du progrès médical. Mais, à la Réunion, le corps médical se heurte, malgré de grandes améliorations, à des carences alimentaires sérieuses et à une propension élevée à l'alcoolisme. La question est de savoir si la stratégie adoptée, plus curative que préventive, est la bonne. Y a-t-il de réelles solutions aux déficiences sans l'amélioration de l'alimentation, sans le progrès des conditions de vie? En lisant les textes publiés sur les problèmes de l'alimentation, on voit que la malnutrition est répandue, que les carences, surtout en protéines et en lait, se font sentir et que les enfants en sont particulièrement touchés. La départementalisation est également à l'origine de nombreuses réalisations dans le domaine de l'enseignement. En 1946, la situation, là aussi, est désastreuse. Peu d'établissements scolaires et un taux d'analphabétisation très élevé.3o Après une longue décennie où les pouvoirs publics tentèrent de parer au plus pressé en ouvrant ici et là des classes primaires, il fut décidé, à partir de 1963, de construire de véritables écoles. Il fut alors progressivement possible non seulement d'accueillir tous les enfants scolarisables mais encore de diminuer les effectifs par classe. Dans le secondaire, les efforts furent
29 On évalue à 75% le pourcentage de la population parasitée. Dans le cirque de Mafate. par exemple, 92% des enfants scolarisés sont parasités. 30 En 1948. les classes sont surchargées. Certaines d'entre elles accueillent plus de 100 élèves. Quant au taux d'analphabétisation, il est supérieur à 65% jusqu'en 1960. En 1993, on dénombre environ 350 écoles prim aires.

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également soutenus puisque le nombre d'établissements ne cessa d'augmenter d'année en année: des deux lycées existant en 1946, on est passé, quarante ans plus tard,.à quatre-vingts établissements. En 1993 il existe au moins un collège dans chaque commune.31 D'un point du vue quantitatif, il est incontestable que la situation scolaire s'est nettement améliorée. Il a fallu aussi recruter des enseignants. Face à l'ampleur des besoins, de nombreux maîtres furent recrutés dans le primaire avec un Brevet Supérieur et parfois même le seul Brevet Elémentaire. Mais si, dans l'enseignement primaire, le recrutement fut surtout local, on fit largement appel dans le second degré à un personnel métropolitain. L'encadrement reste toutefois nettement plus faible à la Réunion, puisque l'application des ratios nationaux conduirait à créer plus de trois mille postes.32 Parents d'élèves, syndicats d'enseignants, responsables politiques se mobilisent depuis plusieurs années pour améliorer cette situation. L'année 1986 est une date charnière dans le système éducatif réunionnais. A partir de cette date, se conjuguent les effets de la décentralisation et ceux de la création d'un rectorat. On assiste alors à une accélération des évolutions en cours, tant dans le domaine des équipements que du point de vue des effectifs et des résultats. Ainsi le nombre de jeunes quittant le système scolaire sans qualification a beaucoup diminué (28% contre 56% en 1985). Actuellement, le taux de scolarisation est important: 33% de la population totale. A la rentrée de 1993, le premier degré a accueilli près de 116 000 élèves tandis que le second degré en a reçu 91 000. Selon les classes d'âge, les évolutions ont été plus ou moins rapides. Pour l'enseignement préélémentaire, de création récente, la progression du taux de scolarisation a été forte: il a été multiplié par quatre en quinze ans et se situe à 80% en
31 64 collèges (6 privés), 21 lycées d'enseignement technologique, 17 lycées professionnels. 32En 1992-93, il Y a à la Réunion: - 5300 instituteurs dans les écoles primaires et maternelles, - 5590 professeurs dans le second degré. - 193 enseignants à l'Université. 38

général

et

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