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LA RHÉTORIQUE DE L'EXPERT

De
256 pages
Face à la complexité, à l'incertitude, tous les échelons décisionnels de nos sociétés font appel à des spécialistes du conseil. Mais en fonction de quoi un expert sera-t-il reconnu comme tel ? Cet ouvrage propose quelques pistes avec un double éclairage, celui de la rhétorique et celui de la sémiotique. En effet, il s'agit d'observer, à partir de ce double point de vue, ce que sont les discours des experts-consultants intervenant en entreprise.
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LA RHÉTORIQUE DE L'EXPERT
Analyse de discours de consultants en entreprise

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Jacques GUlLLOU, Les jeunes sans domicile fixe et la rue, 1998. G. CLAVEL, La société d'exclusion. Comprendre pour en sortir; 1998. Bruno LEFEBVRE, La transformation des cultures techniques, 1998. Camille MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias et féminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondements cachés de la théorie économique, 1998. L. ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998. Pascale ANCEL, Ludovic GAUSSOT, Alcool et Alcoolisme, 1998. Marco ORRU, L'Anomie , Histoire et sens d'un concept, 1998. Li-Hua ZHENG, Langage et interactions sociales, 1998. Lise DEMAILLY, Evaluer les établissements scolaires, 1998. Claudel GUYENNOT, L'Insertion, un problème social, 1998. Denis RUELLAN, Daniel THIERRY, Journal local et réseaux informatiques, 1998. Alfred SCHUTZ, Eléments de sociologie phénoménologique, 1998. Altay A. MANÇO, Valeurs et projets des jeunes issus de l'immigration. L'exemple des Turcs en Belgique, 1998. M. DENDANI, Les pratiques de la lecture: du collège à lafac, 1998. Bruno PEQUIGNOT, Utopies et Sciences Sociales, 1998. Catherine GUCHER, L'action gérontologique municipale, 1998. CARPENTIER, CLIGNET, Du temps pour les sciences sociales, 1998. SPURK Jan, Une critique de la sociologie de l'entreprise, 1998. NICOLAS-LE STRAT Pascal, Une sociologie du travail artistique, 1998. GUlCHARD-CLA UDIC Yvonne, Éloignement conjugal et construction identitaire, 1998.

Alain Jaillet

,

LA RHETORIQUE DE L'EXPERT
Analyse de discours de consultants en entreprise

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique

75005 Paris ~ FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7310-5

Introduction

Une société peut-elle se passer de sages? Une communauté humaine peut-elle faire l'économie de l'ultime recours; «quelque part, il existe quelqu'un qui sait». C'est vraisemblablement par une métaphore qui prendrait pour analogie une recette d'alchimiste moyenâgeux que l'on pourrait dessiner le portrait ou le contour du sage, un peu magicien, un peu visionnaire, un peu psychologue, un peu prophète, et peut-être détenteur de savoirs inconnus. D'ailleurs entre le sage et l'alchimiste, il n'y a qu'une différence de mystère. Les deux ont en commun la capacité, qu'on veut leur voir assumer, de pouvoir en percer les secrets ou à défaut être autorisés à s'exprimer à son sujet. Le dictionnaire historique Robert conforte cette idée par l'histoire du mot, et signale l'emploi plus moderne du terme comme désignation d'un «appelé pour sa compétence et sa réputation d'objectivité». C'est que les sociétés technologiques, même si elles ne peuvent se passer de «sages», ont besoin de rationalité dans leurs modes de désignation, d'où «compétences» et «réputation d'objectivité». Les sages sont l'aristocratie de l'ultime recours. Pour perdurer, ils ne doivent se produire qu'à l'économie de sorte de ne pas être pris en défaut. Or, le fonctionnement rapide de nos organisations humaines a besoin de profusion, de rapidité, de multiplicité et le sage ni

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ne peut, ni ne doit y satisfaire. S'il intervenait trop souvent, forcément, il se tromperait fréquemment et son statut de sage n'y survivrait pas. En conséquence, il existe une souscatégorie nécessaire de gens qui ne joue pas le rôle de l'ultime recours, mais simplement du recours. Ceux-là sont partout. TIssont surtout autour de l'entreprise puisque, depuis les années 80, elle focalise intérêts et inquiétudes de l'ensemble de la société. Les nouveaux modèles d'organisations, le changement, la réussite, la modernisation, la qualité, les normes ISO, tous les thèmes de l'idéologie managériale ont été conjugués avec l'entreprise jusqu'à constituer un mythe, celui de l'entreprisel. Dés lors, il en fallait des spécialistes, «des gens qui savent». Peut-on considérer que ce mythe ait cédé la place à un autre. Rien n'est moins sûr, puisqu'il est utile, et faire vivre des cohortes de spécialistes en est un aspect. Ainsi, toute une constellation de professions trouve sa raison d'être par l'actualisation du mythe dans l'entreprise qui le souhaite. On voit bien que l'on s'éloigne du sage. Celui-ci ne saurait s'abaisser à l'actualisation d'un discours, puisque le mythe de l'entreprise n'a d'existence que par un discours servi par une rhétorique dont l'ambition est: convaincre. Nous ne nous intéresserons pas à ceux qui produisent le mythe, mais plutôt à ceux qui l'utilisent, encore que la distinction ne soit ni simple, ni certaine. Se servir du mythe, c'est y contribuer. Nous ne nous préoccuperons pas non plus de ses contours et de son économie, cela a déjà été fait, et ce mythe en vaut un autre. Certes, nous retrouverons les thématiques privilégiées des servants, mais c'est essentiellement ceux-là qui nous intéressent, ceux-là et leurs discours. Les servants du mythe, on ne peut les appeler «sages», mais experts. Quant à leur discours, c'est leur rhétorique.
ln s'agit bien entendu du titre de l'essai de Le Goff, J.-P., Le Mythe de l'entreprise, Paris, La Découverte, 1992. 8

Chapitre

1 : L'expert

Un expert qui n'est pas reconnu, ne peut se réclamer de cette qualité-là. Certes, il peut toujours prétendre que son expérience, sa formation, son appartenance à un groupe professionnel ou social, peuvent légitimement lui conférer, ce qui va devenir pour lui, un titre. Pour être expert, il faut quelque chose qui n'est pas suffisant, mais qui est indispensable. L'expert n'existe que parce qu'il convainc. 1 Qu'est-ce qu'un expert? Les mécanismes identitaires des experts fonctionnent sur. des registres qui peuvent être très différents. il y a tout d'abord ceux qui peuvent se réclamer d'un titre, obtenu grâce à une formation diplômante. C'est par exemple l'expert-comptable. Celui-ci est reconnu par le droit des sociétés, dans le droit du travail (Art 434.6), dans le code des impôts (art.1767). Cette profession est encadrée par un conseil régional de l'ordre qui assure à la corporation son indépendance, donc atteste de son expertise. La qualité d'expert des experts comptables est parfaitement assumée par la langue puisque le dictiormaire en a rigidifié l'usage pour un faire un sémème de l'occurrence «expert» depuis le début du 20emesièclel.
1 Selon le Robert Historique. 9

Il Yen a d'autres qui ne sont pas aussi bien dotés en terme de reconnaissance, mais qui tirent leur légitimité de pratiques suffisamment encadrées. Par exemple, les experts automobiles, sont reconnus par les assurances, et plus encore par le code des assurances. Cette reconnaissance a fini par se conforter en 1995 par un diplôme d'expert automobile. Autre mécanisme, le ministère de l'industrie recrute par concours des experts techniques 1. Par ailleurs, il y a ceux qui sont investis de cette qualité par une juridiction. C'est le cas des experts près les tribunaux. Les mécanismes d'agréments de ces experts méritent à eux seuls une étude approfondie. On comprend de quoi il est question. Un voisin traîne ses voisins devant le tribunal en réclamant des dommages et intérêts parce qu'un ballon malencontreux a réduit à néant un massif de roses ensemencées de pollen de Jacinthe. Le jardinier éploré déclare que des années de travail ont été détruites. Il faut bien aider les juges, qui n'en sont pas encore à la lettre R du dictionnaire «Maison et Jardin», dans leur décision. Déjà à cet instant peut apparaître une interrogation quant à l'expert désigné. C'est ce que fait C. Paradeise2, en notant la formidable inflation du recours à l'expert, alors qu'en même temps ses avis sont de plus en plus controversés. Les experts qui tirent leur légitimité de textes de loi ou de règlements, peuvent n'avoir qu'une reconnaissance générique qui reste à définir et à valider parce qu'elle est sujette à caution. C'est par exemple le cas d'experts sollicités par un comité d'entreprise dans le respect du code du travail. Il y a ceux qui s'auto-investissent et puis qui sont investis de ce statut sans
1

Il est intéressant de noter que les titres requis pour l'inscription au

concours valorisent les formations techniques de base: «Il est ouvert aux titulaires d'une part d'un CAP ou diplôme équivalent relatif à l'activité ..., d'autre part, d'un brevet militaire professionnel ou d'un diplôme équivalent concernant la spécialité. » 2paradeise, c., Rhétorique professionnelle et expertise, Sociologie du Travail, N°1-1985. 10

que des textes, des décisions relevant de la loi viennent a priori délivrer un brevet de respectabilité en expertise. Pour ceux-là, mais nous faisons l'hypothèse que cela ne doit pas être très différent pour les autres, cette respectabilité il faut la
gagner. 1
.

Comment peut-on, comment doit-on l'élaborer, étant entendu que la principale caractéristique du recours à l'expert consiste à obtenir un jugement éclairé sur une situation que les protagonistes ne peuvent ou ne veulent d'eux-mêmes produire, nous y reviendrons. Notre hypothèse, qui reste à falsifier, prétend que le système rhétorique est le mécanisme identitaire commun à l'ensemble de la typologie des experts. 2 Qu'est-ce qui fait un expert? Sa rhétorique? Autrement dit, les experts se doivent de convaincre que leur jugement est vrai. Si cela peut paraître aisé lorsque l'on manie des nombres et des dispositions fiscales (notons que cela ne doit pas être aussi évident puisque la loi punit l'expert-comptable qui se démarque trop de l'interprétation correcte), cela semble moins stable lorsque l'on doit recourir à l'expert dans le cadre d'une politique sociale, ou bien en prévision de bouleversements technologico-organisationnels dans une entreprise. Or dans ces domaines, comme sans doute dans tous les autres, c'est ce que met en évidence Roger Bautier2, on ne travaille jamais que sur du vraisemblable. Déjà, cet élément seul, permet d'attester qu'il y est bien question de rhétorique. L'expert, les experts, doivent convaincre que leur travail est pertinent, que leur
IC'est précisément la voie que Latour et Fabbri ont ouverte en ce qui concerne les scientifiques dans un article précurseur, La rhétorique de la science, Actes de la recherche en Sciences sociales, nOB, 1977, p.81-95. 2Bautier, R., De la rhétorique à la communication, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1994. 11

jugement est indiscutable. C'est primordial pour légitimer leur position d'expertise comme la proposition de J.-Y. Trépos le laisse penser: «la fabrication de gens compétents suppose simultanément la fabication de gens incompétents (l'expert construit le profane)>>l. Francis Planque est plus acide encore lorsqu'il propose cette définition: «Etre expert c'est se tromper selon ses propres règles, i.e., selon le code de bonnes pratiques établi par nous-mêmes, en paifait accord avec nos façons de penser mais par forcément avec celle du voisin. »2 En forçant le trait, il nous semble que ce second objectif est en fait celui qui prime dans toute démarche rhétorique de l'expert. En dehors de bornages identitaires intangibles et stables, puisqu'il ne peut assurer sa qualité d'expert que par le travail qu'il produit, et surtout sur l'aspect indiscutable de ce travail, l'expert est contraint de fonctionner selon des procédures rhétoriques qui ne laissent aucune équivoque subsister, aucune discussion possible, ou tout au moins les plus faibles possibles, alors que précisément tout est discutable puisque rhétorique. A moins qu'elle ne s'inscrive dans une démarche rhétorique particulière. Celle qui, à un moment donné, consiste à se déclarer incompétent parce que la question est mal posée, parce que la situation n'est pas favorable, ou trop complexe, ou hors champ traditionnel de l'expert. Ce semblant d'aveu d'incompétence, est une procédure rhétorique, une figure, la chleuasme, qui consiste en fait à dévaloriser ce pour quoi on se déclare incompétent, ou bien à raffermir son champ d'expertise en le circonscrivant un peu plus. Cette figure permet de contrer a priori l'incompétence dont pourrait se voir accuser l'expert
lTrépos, J.-Y., Sociologie de la compétence professionnelle, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1992, p38. 2 Planque, P., L'expertise parmi nous: un dé à coudre d'excellence, Autrement, n086, 1987, 12

en l'énonçant lui-même. Bien - sûr, il n'est pas incompétent en tout, et il faut comprendre qu'il ne connaît pas encore la situation pour laquelle il est sollicité. Par la suite, cela permet de reposer les données du problème en opérant une redistribution des cartes, selon son schéma, son approche. Cette procédure est classique dans la phase d'analyse de la demande, que tout bon expert élabore pour prétendre clarifier le champ de son intervention. D.Memmil, à propos d'un constat de ce genre autour d'experts traitant de questions de «procréations artificielles », qualifie ce processus préalable de «mécanisme de défense» parce que potentiellement les jugements nouveaux peuvent potentiellement transgresser la norme communément admise par les pairs. 3 Pourquoi la rhétorique? La thèse d'un groupe d'individus, a fortiori de l'expert, caractérisable par sa rhétorique n'est pas une nouveauté. De plus en plus d'articles, d'ouvrages, donc vraisemblablement de recherches et travaux, l'évoquent ou l'approfondissent. Parfois, il s'agit de perspectives plutôt sociologiques en terme de procès de professionnalisation, Marquart2, Trépos3, Paradeise , Charron5. Parfois, il s'agit de perspectives très

1 Memmi, D., Savants et maîtres à penser, la fabrication d'une morale de la procréation artificielle; Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 76-77. 2Marquart, E, (sous la direction de), Quelle professionnalisation des fonctions formations?, Nancy, CUCES-Universités, 1989. 3Trépos, J.-Y., Sociologie de la compétence professionnelle, op.cit. 4paradeise, C., op.cit. 5 Charron; J., La reconnaissance sociale du pouvoir symbolique des journalistes politiques; Hermès 16 Argumentation et Rhétorique II; CNRS Editions; Paris, 1995. 13

volontairement centrées sur l'épistémologie des sciences 1 avec Latour. C'est-à-dire l'observation des réseaux, des procédures qu'emploient les scientifiques pour se faire reconnaître scientifiques, donc comment leurs travaux doivent passer pour tels. C'est ce qui est désigné d'un terme générique de Rhetoric of inquiri. Autre morceau rhétorique de choix, les écrits de Donald. N. McCloskey qui mettent en cause la rhétorique des économistes, donc les économistes3. D'autres fois, il est question d'orientations linguistiques avec Moeschler, Grize4. Ou bien encore, dans le même mouvement que Boudon, Alban Bouvier5 qui reprend les paralogismes, sur la base des travaux de Mill et Paréto, afin d'observer en quoi les raisonnements erronés sont sociologiquement intéressants. De plus en plus de synthèses contribuent à une plus grande lisibilité, Bautier6 par exemple et Trépos 7 8 deux fois au moins, à la fois de l'expertise et de la rhétorique. Cette dernière peut être mobilisée selon plusieurs acceptions. Ainsi Paradeise, dans son article

'Cet aspect est complètement développé par Roger Bautier déjà cité. Identifions au moins l'un des plus novateur, Latour, B., La science en action, La découverte, Paris, 1989. N'oublions par tout le courant angloaméricain lui aussi très présent dans le repérage de Roger Bautier. . . 2 B autler, R ., op.CIl. 3 McCloskey, Donald N., The Rhetoric of Economics, Madison, The University of Wisconsin Press, 1985. 4Moeschler, J., Modélisation et dialogue, Hermès, Paris, 1989. Grize, J.-B., Logique et langage, Orphrys, Paris, 1990. 5 Bouvier, A., Les paralogismes d'un point de vue sociologique, Hermès 16, op. cil. . . 6 B autler, R ., op.CIt. 7Trépos, J.-Y., Compétences expertes et qualification des situations d'expertise, pour une sociologie de l'expertise, Utinam, n015, 1995. 8 Trépos, J.-Y., La sociologie de l'expertise, PUP, Coll. Que sais-je?, Paris, 1996. 14

fondateurl, fait référence aux travaux de Pérelman et Olbrecht-Tytéca pour préciser que la rhétorique de l'expertise est «une rhétorique de la vérité, - du besoin, de la science, de la relation besoin/science»2. n s'agit là de qualificatifs restreints qui désignent les paradigmes thématiques dans lesquels les arguments de l'expert vont venir puiser et/ou se conforter. Selon nous, c'est en tout cas l'option que nous développerons, il est peut être plus judicieux de caractériser avec ces qualificatifs l'ethos dont veut se prévaloir et/ou construire le rhéteur ou .le groupe de rhéteurs. Ou encore, le terme rhétorique est employé selon une signification métonymique3. Par exemple, la «rhétorique statistique» de Bernard Maris4 ne désigne qu'un aspect de la rhétorique qu'il étudie, la sélection ou fabrication de preuves extrinsèques ou intrinsèques au discours pour servir de base à l'argumentation. Selon Reboulle pouvoir de la métonymie «est avant tout celui de la dénomination qui fait ressortir ce qui intéresse l'orateur». C'est bien de cela dont il s'agit pour cette «rhétorique statistique», comme pour d'autres appellations restrictives. La rhétorique nous semble à cet égard assimilable à l'équipement, qui dans la notion d'investissement de formes présentée par J.-Y., Trépos «est ce dispositif, liant personnes, choses et actions selon une certaine loi, dans lequel les partenaires acceptent d'investir et à propos desquels ils s' accordent»5. n ajoute et cela
IFondateur parce qu'on le retrouve pratiquement en référence de tous les travaux s'intéressant à ces questions. Comme la contribution de Fritsch d'ailleurs. 2Paradeise, c., op.Cit., p18. 3 « La métonymie désigne une chose par le nom d'une autre qui lui est habituellement associée. in Reboul, O., Introduction à la rhétorique », PUF, Paris, 1991. 4Maris, B., Rhétorique de l'expertise. Le cas de l'économie, Sciences de la société n032, Sciences sociales, expertise et consultance, Mai1994, pp 71-84. 5 Trépos, J.-Y., La sociologie de l'expertise, op. cit., p49. 15

semble fondamental de la permanence rhétorique de l'expert «que la rigidité de la règle, c'est bien sûr le prix de la stabilité, mais c'est plus que cela: c'est aussi le garant de la reproductibilité des actes». Lorsque Trépos évoque l'équipement objectivé (bâtiment, livre, film, algorithme), il faut entendre en rhétorique, preuves extrinsèques. Lorsqu'il est question d'équipement incorporé (savoir ou savoir-faire), il faut entendre preuves intrinsèques et nous verrons pourquoi. Bref, l'emploi du terme «rhétorique» renvoie aussi bien à des types de discours, qu'à des styles (emploi de figures) ou à des lieux propres (le type d'argument employé), à des topiques ou encore à des paradigmes de preuves. L'emploi du terme «rhétorique» peut renvoyer également au système conceptuel dans son ensemble, à savoir le discours élaboré pour convaincre selon des procédures qui ont été
théorisées depuis maintenant plus de deux millénaires l .

4 L'analyse du discours.
Evoquer les différentes mobilisations du terme rhétorique nous conduit à réfléchir aux types de méthodes mobilisées par les travaux cités, ou plutôt, parce que cela peut paraître important pour la suite de ce que nous proposons, de préciser les options qui seront les nôtres. Tout d'abord, précisons que ce sont les experts-consultants intervenant en entreprise, qui seront l'objet de notre parcours dans leurs discours. Parmi l'ensemble des activités candidates à la professionnalisation, et pour laquelle le discours tient une place déterminante, il nous semble que celle d'expert-consultant intervenant en entreprise peut être la plus intéressante. La palette de leurs
lMême s'il faut bien reconnaître que dans l'intervalle, la rhétorique traversa quelques vicissitudes que Roland Barthes détaille in Barthes, R., Communication n016, Seuil, Paris, 1970. 16

interventions recouvre une diversité de champs, des plus techniques au plus «ressources humaines», alors que la trame discursive paraît très largement partagée. Les documents issus d'une diversité de consultants seront constitués en un corpus dénommé l'archive pertinente en référence à l'Analyse du Discours telle qu'elle est définie par Mainguenaud 1. Très succinctement et de façon parcellaire, l'archive est le corpus de discours énoncé sous plusieurs formes par un groupe dont on pressent qu'il produit une énonciation spécifique. Cette dernière en est sa marque de fabrique, le témoignage de sa rigidification aussi. bien axiologique, que doxologique, ou épistémique, ou encore en référence à la demande sociale, pour faire écho aux grilles d'études de François Marquart2. L'analyse de la communication politique suisse par trois chercheurs genevois se base par exemple sur une collection des lettres du courrier des lecteurs de quotidiens. Cette collection est constituée en archive pertinente et son étude permet à la fois de prendre en considération les thèmes, et les arguments portés par la population3. L'analyse des discours de l'archive constituée peut prendre plusieurs formes. C'est fréquemment l'étude lexicographique qui prime. Nous n'irons pas résolument dans cette direction, mais nous tenterons plutôt de relever ce que sont les types d'arguments, les types de preuves, les types de figures que l'on rencontre dans l'ensemble de l'archive. Notre approche sera plutôt de nature synecdoctique. Une synecdoque de l'espèce devrait-on préciser, dans le sens où nous considérerons une étude valant pour toutes les études, ou un groupe de lettres valant pour
IMainguenaud, Do, L'analyse du discours, introduction aux lectures de l'archive, Hachette Supérieur, Paris, 1991. 2Marquart,F.,opocit. 3 Windisch, Do,Amey, Po, Grétillat, F., Communication et argumentation politiques quotidiennes en démocratie directe, Hermès 16, opocito,pp 57720 17

toutes les lettres. C'est donc une méthodologie du modèle, qui assume parfaitement son lien à la rhétorique, dans le sens où notre intention est de tenter de convaincre que nos hypothèses sont pertinentes. A partir de discours constitués sous plusieurs formes nous allons éprouver l'hypothèse rhétorique. Le pluriel de discours ne signifie pas que nous nous sommes intéressé à plus de «un discours», ce qui est bien le moins, mais que nous avons collecté puis étudié des productions écrites qui relèvent de genres différents. Ainsi, une partie de nos constats prennent sens à partir de l'étude des plaquettes de présentation à caractère publicitaire des experts-consultants en entreprise. Pour celles-ci, puisqu'il s'agit de documents que chacun peut avoir à sa disposition, nous n'opérerons pas obligatoirement d"'anonymisation" ou presque. Le plus souvent nous remplacerons l'intitulé exact par une figure que nous forgeons, Séraphin Lampion. Nous étudierons également quelques lettres d'accompagnement de plaquettes qui ont été en notre possession parce que nous en avons été destinataires, ou parce que nous avons eu à traiter des dossiers dans le cadre d~ pratiques professionnelles précédentes. Celles-ci seront anonymées. Enfin, les études elles-mêmes le seront plus encore, pour des raisons évidentes de confidentialité. Ne cachons pas que, sur ces aspects, nous nous livrons à une sorte de chapardage que d'aucuns voudraient voir contraire à la déontologie. Malheureusement, nous ne pourrons délivrer d'éléments de nature sociologique, puisque des liaisons pourraient être opérées. C'est peut-être dommage puisque certaines données auraient permis un éclairage intéressant. Nous pensons notamment à un ancien

syndicaliste <<progressiste»

que le parcours de reconversion

longuement anticipé a amené à endosser le discours promanagérialle plus caricaturall. Pour revenir sur le lien entre expert et rhétorique, il ne nous paraît pas inutile de revenir
I

A moins que ce ne soit la définition du syndicaliste

progressiste.

18

sur la fonction de l'expert, celle qu'un peu rapidement nous avons traduite comme étant l'expression d'un jugement éclairé sur une situation que les commanditaires ne peuvent ou ne veulent eux-mêmes produire. 5 Qu'est-ce qu'un jugement éclairé? Cela revient en quelque sorte à donner une définition l de l'expert, de l'expertise. Rhétoriquement, avant de préciser les raisons de notre définition, nous en proposons auparavant quelques autres qui balisent l'usage du terme. J.-Y.,Trépos: «L'expert serait alors celui qui met en œuvre individuellement, hors des circonstances usuelles (...) la compétence professionnelle qu'il tient de son appartenance à un groupe professionnel reconnu».2 C., Paradeise: «L'expertise est l'opération confiée par le juge, soit d'office, soit sur le choix des parties, à des gens expérimentés dans un métier, dans un art, dans une science ou possédant des notions sur certains faits, sur certaines questions, afin d'obtenir d'eux des renseignements dont il croit avoir besoin pour la décision d'un litige et qu'il ne peut se procurer lui-même». Précis Dalloz: définition de l'expert judiciaire.3 C., Le Moënne : <<Issuedes sciences et techniques de l'ingénieur, la catégorie d'expertise désigne la détention de connaissances spécialisées susceptibles d'autoriser, sur un phénomène déterminé, un avis en vue d'arbitrage dans une décision politique, juridique ou technique, permettant ainsi d'éclairer un problème et de dégager des directions
lMême si, comme nous le verrons par la suite, c'est le propre de l'expert que d'user de l'argument de définition, il faut bien en commencer par là. ~répos, J.-Y., Compétences expertes et qualification des situations d'expertise, op.cit. 3Paradeise, c., op.cit. p25.

19

pratiques de résolution. Les connaissances scientifiques toujours relativement spécialisées - donnent ainsi des capacités d'expertise dans et sur des domaines particuliers . I d U savoIr». F., Mispelblom : «Si l'on entend par expertise lefait de jouer le rôle de spécialiste scientifique auprès d'un commanditaire qui soumet un problème, et à fournir une réponse (quitte à reformuler un problème) qui sera ensuite utilisée par ce commanditaire dans les solutions qu'i! est à même de mettre en oeuvre, alors les sciences sociales ont fait de l'expertise depuis qu'elles existent. On peut même dire qu'elles sont, pour nombre d'entre elles, nées d'un tel rôle. C'est facile à montrer pour l'éthnologie, née des expéditions coloniales qu'elle a ensuite à lafois soutenues et combattues».2 Payeur citant Lyotard, «L'expert sait ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas, (le philosophe) non. L'un conclut, l'autre interroge, ce sont là deux jeux de langage».3 B., Floris «Comme la plupart des notions se rapportant à une activité sociale apparemment précise, la notion d'expertise présente des contours flous. Deux types d'expertise se différencient à première vue. Le premier renvoie à des situations de litiges entre des parties adverses qui nécessitent la désignation d'une personne mandatrice dont la spécialisation dans le domaine litigieux permet aux autorités juridiques ou autres d'établir une vérité plus présentable. Le second usage est relatif à la recherche de solutions à des dysfonctionnements ou à des situations problématiques (crise, accident, panne...) à propos desquels on recourt à des spécialistes du domaine concerné pour
lLe Moënne, C., Les sciences sociales au risque de l'expertise commerciale, Sciences de la société N°32, op.cit., p6. 2Mispelblom, F., Les sciences sociales face à leur pratiques, Sciences de la société N°32, op.cit., p26. 3payeur, A., L'entreprise à la porte de l'Université, Sciences de la société N°32, op.cit., p43. 20

rechercher les causes de problèmes et éventuellement proposer des solutions. En général, ces spécialistes sont choisis hors du territoire particulier sur lequel se posent les problèmes ou ne sont en tout cas pas choisis parmi les agents participants».1 P., Fritsch: «une situation problématique requérant un savoir de spécialiste qui se traduira par un avis donné à un mandataire qui est demandeur parce qu'il est décideur».2 Hachtuel et Weil: «Les savoirs de l'expert sont un savoirfaire (répertoire de situations permettant de passer de l'une à l'autre), un savoir-comprendre (définition du niveau de
pertinence), un savoir-combiner (ordonner, agencer)>>. 3

Bourdin: «expertiser c'est: diagnostiquer et/ou intervenir et/ou évaluer».4 D.Wolton: «Son problème est de comprendre le monde pour le changer et la finalité de son travail est cette transformation»5 Y., Minvielle : «Ainsi on pourrait dire qu'un expert est un professionnel qui a capacité, de par son savoir, à intervenir de manière pertinente sur une situation délimitée par la profession, pour observer, évaluer, agir de manière directe ou différée, en vue d'obtenir une meilleure maîtrise de l'opérateur sur les évolutions à venir des processus qui composent ladite situation. »6

'Floris, B., Les ingénieurs du sens, Sciences de la société N°32, op.cit., f,54. Fritsch, P., Situations d'expertise et expert-système, Situations d'expertise et socialisation des savoirs, Acte de la table-ronde organisée p,ar le CRESAL, Saint-Etienne, CRESAL, 1985. Hachtuel, A., Weill, B., L'expert et le système, Economica, Paris, 1992. 4Bourdin, A., La figure de l'expert, colloque La sociologie et ses métiers, cité par Trépos, J.-Y., op.cit. 5 Wolton; D., Le savant, l'expert, le politique, Libération, 12-1-1995. 6 Minvielle, Y., Experts et expertises, Pour, n0152, 1996, p49. 21

De la juxtaposition de ces définitions de l'expert, de l'expertise, de la fonction de l'expertise, on peut au moins insister sur un trait commun, l'expert donne plus qu'un avis, il profère un jugement. Comment ne pas en souligner la proximité avec l'origine judiciaire de la rhétorique. D'ailleurs, au sens philosophique du terme, Tréposl n'hésite pas à annoncer «L'expertise est un jugement. Elle consiste à attribuer un prédicat à un sujet (par exemple, en montagne !la zone est constructible/J, au moyen d'une série de raisonnements qui doivent être envisagés comme des argumentations». Que ce soit dans l'économie de la justice ou dans l'intervention en filiation aux sciences de l'ingénieur, l'expert semble être celui qui détient les facultés de pouvoir dire et faire quelque chose en regard d'une situation à laquelle on lui demande de se confronter. Nous n'utilisons pas «compétences» mais plutôt «facultés», parce qu'il semble bien qu'il soit difficile de préciser quels types de compétences, et s'il s'agit uniquement de celles-ci. Synthétiquement, l'expert serait celui qui, au regard d'une situation, va être en capacité de dire quelque chose et peut être même de faire quelque chose. TI ne le fera pas de luimême. Son intervention est conditionnée par une demande. Autrement dit, il n'y a pas d'expert, s'il n'y a personne pour le commanditer. TI n'y a pas d'institué, s'il n'y a pas d'instituant. Quelle que soit la forme prise par la réponse qu'il va produire, il va délivrer une interprétation des choses, celle ~ue Pérelman et Olbrechts- Tytéca2 et reprise par Reboul ont appelé un jugement. Ce dernier, dont on ôtera la connotation trop judiciaire, il sera respectable parce qu'il
1Trépos, J.-Y., La sociologie de l'expertise, op.cit. 2Pérelman, C. et Olbrechts- Tytéca, L, Rhétorique et philosophie, PUP, Paris, 1952. 3Reboul, O., Les valeurs de l'éducation, PUP, Paris, 1992. Précisons que Reboul investit ce terrain également par rapport à Durkheim et Piaget. 22

aura une dimension heuristique satisfaisante pour celui auquel il s'adresse. Cela pourrait légitimer le qualificatif «éclairé» en extrayant cette fois-ci la connotation prophétique des Lumières. En effet, très prosaïquement, ce jugement de l'expert, on pourrait dire également cet avis, se caractérise plutôt par une forte intrication au sujet qui a motivé son intervention. TI ne serait donc pas vraiment philosophique, puisque, comme Lyotard le propose, il apporterait des réponses. Au terme d'«éclairé» on peut proposer une équivalence «pertinent», tout en sachant que l'on remplace ainsi, une zone d'incertitude par une autre qui s'est déplacée. De plus, il dépendrait d'une légitimité de groupe. Autrement dit, la singularité de l'expert ne se valide que par son inscription dans un pluriel légitimant. Arrêtons-nous à cette proposition: l'expert est celui qui, commandité pour une tâche, produit un jugement, et que le qualificatif «éclairé» ou «pertinent» sera gagné par la mise en place d'une argumentation soutenue. TInous faut dès lors revenir sur ce qu'est l'argumentation, mais pas seulement, et surtout évoquer plus en détail ce que représente le système rhétorique que nous souhaitions mobiliser plutôt qu'une parcelle de celui-ci, comme nous l'avons vu d'autres approches. Sans vouloir être inutilement insistant, puisque nous y reviendrons, le système rhétorique auquel nous nous
attachons est présenté comme <~udiciaire» 1.

[La rhétorique antique considérait trois types de discours rhétorique: le judiciaire, le délibératif et l'épidictique.

23

Chapitre

2 : La rhétorique

Rhétorique: Effets de modes? On peut se poser la question aux vues du renouveau du sujet. Autrement dit, approcher l'expert par sa rhétorique n'est-ce pas tenter de profiter de la vague? Après être restée pendant plusieurs années dans la pénombre, elle resurgit. Un des points d'orgue étant vraisemblablement le double numéro d' Hennès, revue du CNRS, qui porte l'ambition de «commencer à combler le fantastique décalage entre l'intérêt, le nombre de travaux sur la communication, et le demi-silence des travaux consacrés à l'argumentation et à la rhétorique»., selon l'expression experte du Directeur de la Publication, Dominique Woltonl. Mais la rhétorique, c'est plus qu'une vague intempestive. La rhétorique,. c'est la houle omniprésente de la Mer. C'est la modulation de l'Homme grâce à laquelle il s'exprime.

1Wolton, D., Argumentation: le déficit d'analyse, Hermès 15, op. cil. 25