La rumeur des cannes

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296400467
Nombre de pages : 352
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la.rumeur

des cannes

Dans la même coUecdon : Age et Innocence, Traduit de George Lamming Charbonnier

par Claire-Lise

L'ascension de Moïse, de Samuel Selvon Traduit par Hélène Devaux

Voix anglophones des Caraïbes
Collection dirigée par Jean-Pierre Durix

La Caraïbe anglophone? Cinq millions et demi d'habitants au passé marqué par le génocide des Amérindiens, les conquêtes européennes, la déportation massive d'esclaves africains vers les plantations de canne, l'exil au dix-neuvième siècle des «coolies» indiens en quête d'un monde meilleur. Comment exprimer cette somme de misère, de souffrance, de tragédie? Comment créer sur les détritus du passé? Comment s'approprier cette langue anglaise où le génie de l'Antillais dut se mouler pour communiquer avec ses compagnons d'infortune? Comment crier, comment chanter, quand la parole a été confisquée? Comment rêver à une identité caribéenne quand tout est fragmenté? C'est ce défi qu'ont relevé dès les années cinquante et soixante les écrivains anglophones de la Caraïbe, fondant ainsi une tradition littéraire. Contrainte, encore davantage que ses sœurs francophones et hispanophones, de faire cohabiter sur des terres étrangères des groupes ethniques aux civilisations radicalement différentes, la Caraïbe anglophone élabore une culture multiforme où voisinent, et parfois s'affrontent, des traditions africaines, indiennes, chinoises, européennes... L'artiste a dû y façonner ses concepts, ses images, ses mythes et ses rythmes. Il a fallu, grâce au pouvoir créateur de l'imaginaire, abattre l'édifice stérile des clichés touristiques, «nommer» les origines de la blessure, rallumer les cendres de la mémoire oubliée. Au carrefour de l'Afrique, de l'Amérique, de l'Orient et de l'Europe, les voix anglophones de la Caraïbe se feront entendre à travers cette collection.

Ce livre a été publié avec le concours du
Centre National des Lettres.
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I

Photo de 4e de couverture: Maquette: Myline @ Shiva Naipaul, 1973. @ Editions CARIBEENNES, Tous droits d'adaptation réservés

Tara Heinemann

1986 pour la traduction et de reproduction pour tous pays.

française

en français

ISBN 2-903033-85-4

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NAIPAUL

la rumeur des cannes
Traduit ,de l'anglais par Catherine

BELV AUDE

Collection:

Voix anglophones des Caraïbes

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L'-aribeenneS

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5, rue Lallier 75009 Paris

CHAPITRE 1

PREMIER

Egbert Ramsaran élevait des vaches. En soi, il n'y avait là rien d'étrange: la plupart des gens du voisinage élevaient quelques animaux domestiques. L'étrange, cependant, était qu'Egbert Ramsaran n'avait pas vraiment besoin de ses vaches. Par le fait d'en élever, il enfreignait une loi non écrite, mais très puissante: le riche qui avait dépassé le statut de paysan achetait son lait à autrui. C'était un signe de progrès, sur le plan pratique, moral et esthétique. Dans la rue, les voisins abordaient son fils : - Mais Monsieur Wilbert, dites-moi donc pourquoi votre père élève ses propres vaches? Pourquoi donc qu'il est si têtu et si dur de cœur? Comme si les vaches d'autrui avaient quelque chose de travers! Vous n'allez pas me dire qu'avec tout l'argent qu'il a il est trop pingre pour nous acheter du lait? Le garçon ne savait quoi répondre, alors pour des raisons qu'ils ne comprenaient absolument pas il leur donnait de l'argent. Wilbert se plaisait à ces actes de charité. Le mélange de culpabilité et de puissance qu'il ressentait alors n'était pas désagréable au fond. Quant aux bénéficiaires, jamais ils ne refusaient ces aumônes qu'ils n'avaient pas sollicitées. - Je suis content de voir que vous n'êtes pas comme votre père, disaient-ils en empochant le petit cadeau. Vous, vous avez un cœur, une conscience. Il était trop jeune encore pour comprendre qu'en fait ils disaient:

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Au fond, tu es bien le même fils de pute que ton père. Tout juste encore plus stupide de dilapider du bon argent comme ça. Il arrivait fréquemment aux animaux du voisinage d'interrompre la circulation lorsqu'ils allaient ou revenaient du champ où on les laissait paître - surtout en fin d'aprèsmidi, lorsqu'ils rentraient au bercail. Ils avaient une étrange propension à déambuler en plein milieu de la route, traînant des lambeaux de corde qui leur pendaient au cou, et jetant autour d'eux des regards fixes, indifférents et vides, de leurs yeux ronds et globuleux. De temps à autre, ils faisaient un faux-pas et s'en allaient à travers la route sur les bas-côtés - ce qui libérait provisoirement le flot de la circulation - pour aller rêveusement mâchonner les herbes qui poussaient sur les bords, avant de reprendre leur chemin habituel. Les vaches n'étaient pas seules à défiler sur la rout,e avec componction: il y avait aussi un troupeau de chèvres et trois vieux moutons à la toison jaunie. On ne sut jamais qui était le propriétaire des moutons - s'il y en eut un. Cela agaçait Egbert Ramsaran. En demeurant inconnu, le propriétaire putatif se rendait coupable d'autorité et cela était intolérable. - Si jamais je mets la main sur le salaud qui possède ces maudits moutons... Le reste de la phrase disparaissait dans un flot d'imprécations et la menace demeurait en suspens, terrible et inexprimée. Il fit de nombreuses enquêtes, mais en vain; cela ne fit qu'aggraver son mauvais caractère et multiplier les invectives. Si par hasard quelqu'un avait oublié de refermer le portail (négligence rare), les animaux venaient faire un tour dans ce qu'il appelait avec euphémisme «le jardin», qui n'était en réalité qu'un prolongement du bord de la route: des herbes succulentes et toutes sortes de plantes sauvages y poussaient à profusion. Cela le rendait fou de rage et il lançait tout ce qui lui tombait sous la main pierres, bouteilles, gamelles - sur les intrus, le tout également accompagné d'un concert d'injures sifflantes. Car ses vaches à lui, il faut le dire, il les gardait à part, bien séparées des autres. Parmi les animaux du voisinage, elles faisaient figure d'aristocrates; à voir, elles ne se distinguaient point de leurs consœurs abhorrées qui avançaient en file indienne au milieu 8

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de la route. Elles étaient tout aussi décharnées et mal soignées. Mais c'étaient les vaches d'Egbert Ramsaran et, en tant que telles, elles jouissaient de privilèges très particuliers. Elles avaient leur propre pâturage. Egbert Ramsaran possédait un champ de bonne taille attenant à sa maison. Il était aussi vaste qu'un terrain de football et clôturé de hautes tôles rouillées qui le séparaient de la route. On y accé~ dait par une barrière qui donnait dans la cour arrière de la maison. Les vaches d'Egbert Ramsaran, par conséquent, n'utilisaient jamais la route de tout le monde et devinrent, tout comme le champ qui leur était exclusivement réservé, des objets de mystère. Au fond, le champ était délimité par la rivière Victoria qui n'était à ce niveau qu'un mince cours d'eau jonché de cailloux, bordé d'arbres, souillé par les vaches et par les ordures que l'on y jetait. On pouvait contourner la clôture et s'approcher du champ en suivant le lit de la rivière qui, pendant la saison sèche, atteignait tout juste trente centimètres de profondeur. Pour décourager les curieux, Egbert Ramsaran avait planté un écriteau qui avertissait les contrevenants des lourdes peines qu'ils encourraient s'ils étai,ent ass,ez téméraires pour s'aventurer sur ses terres. La rivière était un bien public et il ne pouvait pas légalement empêcher les gens d'al1er et venir à leur guise. Egbert Ramsaran n'avait pas de temps à perdre avec les subtilités juridiques. Ne détestant pas abuser de son droit, un de ses passe-temps favoris était de se poster à la fenêtre de la cuisine avec un fusil et de tirer par-dessus la tête des imprudents qui osaient s'arrêter pour regarder. Peu de choses l'amusaient davantage que la panique qui s'ensuivait. Il y avait d'autres raisons à la fasdnation extraordinaire que ce champ 'e~erçait sur l'esprit des voisins. Pour commencer, il y avait le taureau qui rôdait là. A l'origine, on l'avait peut-être acheté pour procréer, mais, en admettant que ce fût le cas, il y avait longtemps que cet objectif avait cessé d'être capital. Il n'avait jamais engendré le moindre veau. Du simple fait qu'on l'assodait à son propriétaire, ou à cause d'une publicité sans relâche, on en était venu à lui attribuer une méchanceté et une férocité terribles. Le taur.eau soumettait le voisinage à sa tyrannie. C'était une protection contre les déprédations bien plus sûre qu'une clôture ou un tir de barrage. Outre sa fonction de pâturage, le champ avait un autre 9

usage. C'était un cimetière pour les camions de la Compagnie de Transport Ramsaran ( la seule entreprise de quelque envergure dans la région), lorsqu'ils arrivaient au terme de leur vie active. Egbert Ramsaran refusait de les vendre à la casse, c'était une de ses bizarreries inexplicables. Toute forme de récupération était strictement interdite. Une fois qu'on les avait amenés dans le champ, on les laissait rouilpour ainsi dire rituelleler et se désagréger lentement ment au soleil et sous la pluie. Leurs squelettes en décomposition, qui s'éparpillaient au petit bonheur sur toute la superficie, ressemblaient aux os desséchés et blanchis d'une colonie de monstres préhistoriques. Le champ était pour son jeune fils une source fertile en cauchemars. Durant la journée, quand son père était parti au travail (à l'époque où Wilbert n'avait pas encore l'âge d'aller à l'école), il lui arrivait de tirer une chaise à la fenêtre de la cuisine, d'où l'on avait une bonne vue panoramique sur le champ. De là il pouvait voir le troupeau hétéroclite paresseusement agglutiné au milieu des carcasses croulant sous la rouille, chassant à coups de queue les essaims de mouches et d'insectes divers. En général, il ne voyait pas tout de suite le taureau. Celui-ci, comme respectueux des ordres du père de Wilbert, se tenait rigoureusement à l'écart des créatures inférieures avec lesquelles il se trouvait contraint de vivre, tapi de préférence à l'ombre de la clôture et se déplaçant avec le soleil. L'inertie de l'animal était peut-être, en effet, sa caractéristique la plus frappante. Jamais il ne se mettait à trotter ni, le cas échéant, ne montrait la moindre envie de s'activer au-delà du strict minimum indispensable. Le père de Wilbert avait coutume de lui dire: - Ne t'y trompe pas, le jour où il te regardera droit dans les yeux, il te mangera tout cru. Alors tu as intérêt à être sur tes gardes! Ainsi donc, la placidité même du taureau semblait être une menace pour le jeune garçon; le pressentiment d'une vengeance que l'animal gardait en réserve au fond de lui à l'encontre de l'infortuné qui capterait son regard. En fin de compte, le taureau monopolisait les cauchemars de l'enfant. Il y en avait un qui revenait fréquemment. Il était debout, seul, dans l'obscurité totale, près de la barrière qui ouvrait sur le champ, défiant le regard du taureau. Chaque instant écoulé le rendait davantage conscient du danger inutile auquel il s'était exposé, mais il restait malgré tout peu

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désireux et incapable d'aller se mettre à l'abri. Il s'éveillait avec un grand cri qui faisait invariablement accourir sa mère dans la chambre. Bien souvent, elle passait là le reste de la nuit à le bercer en vain, et c'était elle qui s'endormait, la tête posée sur son épaule. Le soir, le troupeau repassait la barrière, abandonnant le taureau à ses méditations solitaires. La rangée d'étables avait été construite à quelques mètres de la maison, et l'odeur riche et douceâtre des vaches se répandait à profusion dans toutes les pièces. Il y avait les mouches aussi. Elles étaient partout. C'était une des curiosités de l'endroit qui ne manquait jamais d'attirer les remarques des visiteurs. Les mouches avaient élu domicile principalement sur la table qui servait aux repas. Délicatement posé en équilibre sur sa chaise, les plats soigneusement disposés autour de lui (il prenait ses repas seul), Egbert Ramsaran contemplait solennellement les hordes ass'emblées comme s'il se concentrait avant d'adresser un discours poignant aux foules venues l'entendre. Se saisissant d'une cuillère, ilIa frappait avec une violence soudaine contre son assiette - il en brisa beaucoup de cette manière. Un sombre et docile nuage de mouches s'élevait au plafond, exécutait une chorégraphie circulaire autour de l'ampoule nue avant de redescendre en vague sur la table. Sa désapprobation exprimée, il ne leur prêtait plus aucune attention. Dans sa demeure, les mouches fai. saient naturellement partie du décor, autant que les meubles. A trente ans, Egbert Ramsaran passait déjà pour riche. L'immeuble lugubre, aux allures de forteresse, qui abritait à Victoria les bureaux et les ateliers de la Compagnie de Transport Ramsaran, était un monument à la gloire de ce qu'il avait réalisé en quelques courtes années. On parlait de lui avec émerveillement et respect, à défaut d'aff'ection. Il était impossible de ne pas éprouver de l'émerveiHement et du respect envers un homme qui, à partir de rien du tout, semblait-il, avait atteint une réussite si palpable dans le monde des affaires. Il était né dans la «Colonie», qui ne semblait pas digne d'être mentionnée, pas même sur les plus grandes cartes de l'Ile. Les cartographes ne reconnaissaient pas son existence, et c'était tout juste si elle existait dans l'esprit de ses malheureux habitants. L'œil répugnait à se fixer sur les 11

cases et les maisons misérables qui s'accrochaient désespérément aux tournants de l'étroite grand-route serpentant jusqu'aux lointaines Port-of-Spain et San Fernando. Nulle colline ne brisait la monotonie de ce paysage plat, quadrillé avec précision par les rectangles de canne à sucre qui s'étendaient uniformément jusqu'à l'horizon. Là où il n'y avait pas de canne, cela signifiait en bonne logique que le terrain était marécageux et inutilisable. Rien n'y poussait sauf une herbe rougeâtre à longues tiges. Pendant la saison humide, quand il ne se passait guère de jour sans lourdes pluies d'orage, et qu'à midi les gros nuages gris s'amoncelaient au-dessus des hectares de canne à sucre, la terre inculte autour du village se transformait en un prolongement du marais, et les cours étaient des lacs de boue jaune et clapotante. Durant la saison sèche, la terre était durcie en croûtes et desséchée par le soleil, et l'herbe du marais se figeait dans une léthargie brunâtre et flétrie. Seule la canne prospérait dans cet environnement difficile: un vert vif et flamboyant, blessant pour l'œil qui cherchait à fuir la prison de cet horizon sans bornes. C'était pourtant de ce cadre sans promesse qu'Egbert Ramsaran était précisément issu; très semblable à la première créature marine qui s'était aventurée à ramper hors des eaux primordiales pour atteindr'e la terre ferme. Il n'était pas de la même espèce que son entourage; un mutant en qui les pulsions irrépressibles avaient été implantées. La Colonie le vit avec étonnement apprendre tout seul, péniblement, à lire et écrire, à effectuer les opérations arithmétiques élémentaires, s'évertuant sur les manuels de base appropriés jusque tard dans la nuit. L'étonnement finit par tourner à l'amusement et on le considéra comme un «phénomène ». On le surnomma «le Professeur». - Professeur! l'interpellait-on, qu'est-ce que tu vas faire de tout ce savoir? Tu vas arroser la canne avec? Les gens se tordaient de rire. - Vous pouvez rire, rétorquait-il avec colère. Ça m'est égal. Mais un jour viendra où je vous montrerai qui est le patron. - Nous attendons, Professeur, répondaient-ils, nous attendons. Il refusait de participer aux travaux des champs. - C'est bon pour des esclaves, disait-il, et moi, je ne suis pas un esclave. 12

Egbert Ramsaran n'avait pratiquement pas d'amis au village. Il avait deux frères mais beaucoup plus jeunes que lui. Sa plus proche relation était Vishnu Bholai, un garçon à peu près de son âge qui était son fervent disciple, bien qu'il eût beaucoup de mal à rivaliser avec Egbert Ramsaran, dont la détermination opiniâtre et la rudesse l'impressionnaient et le déconcerta1ent tout à la fois. Vishnu nourrissait l'espoir de devenir avocat, ambition qu'il n'osa avouer qu'à son ami. - On fait plus d'argent dans les affaires, dit Egbert. - L'argent ne m'intéœsse pas tant que ça, répondit Vishnu. J'aime le droit en soi. Du moment que j'ai de quoi me vêtir et me nourrir - avec une épouse et une famille je serai le plus heureux des hommes en ce monde. Egbert était plein de mépris. - De quoi te nourrir et te vêtir! Moi, je veux plus que de quoi me nourrir et me vêtir, tu peux me croire! Je veux l'argent. Je veux être riche. Puissant. Qu'aucun fils de pute ne me donne d'ordre. Voilà ce que je veux. Je vais leur montrer, à tous ceux qui se moquent de moi, ce que c'est qu'un véritable patron. Je vais leur en faire baver avant d'en finir avec eux. Il contemplait avec un frisson de dégoût les champs de canne et les pauvres cabanes. - L'argent ne rend pas toujours heureux, objecta doucement Vishnu Bholai. - Le bonheur! lança Egbert Ramsaran en hurlant presque. Ce n'est pas le bonheur que je recherche. Je m'en fous complètement. Qu'est-ce que ça peut bien être que le bonheur? N'importe qui peut être heureux. Demande à n'importe lequel de ces esclaves qui vivent ici, il te dira combien il est heureux. Ils te diront qu'ils sont les gens les plus heureux du monde. Heureux d'être esclaves! Heureux de vivre au bas d'un tas de fumier! Et bien, laisse-moi te dire une bonne fois pour toutes, le bonheur ne m'intéresse pas. Je ne veux pas être heureux au bas d'un tas de fumier. Je me tuerais plutôt avant. Vishnu Bholai était contrit. Ecoute, dit Egbert Ramsaran, en le prenant fermement par l'épaule, si tu veux arriver à quelque chose, il faut que tu oublies ces inepties sur le bonheur. Il faut que tu abandonnes l'idée d'avoir une gentille épouse et des enfants. Pour réussir il te faut être dur comme l'acier. Tu

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comprends cela? Tu dois être prêt à tout pour obtenir ce que tu veux. - A tout? - A tout, répéta Egbert Ramsaran. - Tu irais jusqu'à tuer? Egbert Ramsarnn répondit avec un sourire. - S'il le faut, oui. Si tu étais en travers de mon chemin, je n'hésiterais pas à te tuer. Vishnu Bholai n'en doutait pas. On l'avait prévenu: «Ne fréquente pas le Professeur, un de ces jours il pendra au bout d'une corde. » Vishnu avait le sentiment que ce n'était pas loin de la vérité; mais il était victime d'un puissant sortilège, difficile à briser. Les parents d'Egbert Ramsaran en vinrent bientôt à considérer leur fils aîné comme un fardeau pour leurs maigres ressources; et, plus grave encore comme un dangereux handicap. C'était comme de vivre avec une bombe à retardement qui n'aurait pas explosé. Son père rassembla son courage pour lancer un ultimatum. - Tu n'en fiches pas une rame, se plaignit-il. L'homme qui ne travaille pas n'a pas non plus à vouloir manger. Tu n'es qu'une bouche en trop à nourrrir. Le diable trouve toujours le moyen de faire travailler les gens de ton espèce, en fin de compte. A mon avis, le moment est venu de te marier pour nous débarrasser de toi. Peut-être qu'une femme et des enfants te mettront un peu de plomb dans la tête. C'est ça ou tu pars d'ici pour chercher à gagner ta vie. Egbert Ramsaran fit son choix. - J'apprendrai à gagner ma vie, dit-il. Et pas seulement ça, ajouta-t-il. Le soir même il vint voir Vishnu Bholai. - Ils me fichent dehors, annonça-t-il. Fais tes bagages et viens avec moi. Ou, mieux encore, viens comme tu es et n'emporte rien. Nous allons leur montrer de quoi nollIS sommes capables, à ces esclaves. Vishnu fit marche arrière. - Pourquoi es-tu si pressé? On en reparlera demain matin. - Je n'ai pas à reparler de quoi que ce soit, répondit Egbert Ramsaran, tu ne deviendras jamais avocat si tu restes ici. - Attendons jusqu'à demain matin, conseilla Vishnu, nous déciderons à ce moment-là.

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Jusqu'à demain matin! fit Egbert avec un rire creux. Le matin ne viendra jamais si... il faut que tu décides maintenant si tu viens avec moi. Il lança un coup d'œil à Vishnu. - Tu préfères rester ici et continuer à être esclave comme tous les autres? Vishnu Bholai s'agita nerveusement, fuyant le regard pressant de son ami. - Que ferons-nous à Port-of-Spain ? demanda-t-il. Où irons-nous? Où dO'fIIlirons-nous? Je ne connais personne là-bas. Je ne peux pas quitter la maison comme ça. Vishnu donna un coup de pied dans les cailloux qui roulaient sous ses pieds. - Des paroles! dit Egbert Ramsaran, pour toi il n'y a jamais rien eu d'autre. Des paroles et c'est tout. Tu ne veux pas devenir avocat. - Si, je veux devenir avocat, plaida Vishnu. Si. Si, je veux. Mais je ne peux pas partir de chez moi comme ça, au milieu de la nuit. Ce n'est pas possible. - Tu mens! cria Egbert Ramsaran. C'est ta dernière chance. Si tu ne viens pas avec moi maintenant, tout est fini entre toi et moi. Le vent bruissait au-dessus des champs de canne, sa présence courbait et dérangeait les cannes dans l'obscurité dense. - Ne t'emballe pas comme ça, dit Vishnu en lui saisissant la manche. Cela pourrait attendre jusqu'à demain matin. Il n'y a rien qui presse. Tu n'as pas à t'emballer comme ça. Egbert Ramsaran le repoussa brutalement. Tu mens! Tu m'as menti tout le temps. Au food de toi, tu es un esclave-né tout comme les autres. Tu préfères rester à pourrir ici. Vishnu se recroquevilla, cachant son visage dans ses mains. - Je n'ai jamais dit que je m'enfuirais avec toi, murmura-t-il. Egbert Ramsaran le gifla sèchement sur la bouche. - Menteur!, siffla-t-il. Vishnu gémit. Il tremblait. Ne me frappe plus. Je t'en prie, ne me frappe plus. Je ne t'ai jamais menti. Jamais.

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Son impuissance mit Egbert hors de lui. Il le frappa encore; et encore. - Comment veux-tu parvenir un jour à être avocat? Hein? Comment? Tu crois que Dieu descendra du ciel un jour pour te tapoter la tête? Et bien, laisse-moi te dire, Dieu ne connaît pas l'existence de la Colonie. Personne ne lui en a jamais parlé. Il prit Vishnu par le col de sa chemise et le secoua avec une violence à la limite de la transe. - Dieu n'a jamais entendu parler de nous, siffla-t-il. Personne ne s'est jamais soucié de lui en parler. Tu finiras coupeur de canne. Tu finiras esclave, si tu restes ici au lieu de venir avec moi. Vishnu donna libre cours aux larmes qui coulaient sur ses joues. - Je suis désolé. Je suis vraiment désolé de ne pas pouvoir venir avec toi. Egbert finit par le lâcher. Vishnu essuya ses joues humides et le regarda s'éloigner. Il lui courut après. - Demain matin... demain matin... Egbert Ramsaran poursuivit sa rO'Ute d'un pas ferme, sans daigner lui accorder la moindre attention. Ce fut à Port-of-Spain qu'il se convertit au culte presbytérien et qu'il abandonna le nom d'Ashok, que ses parents lui avaient donné, pour le remplacer par Egbert. Ce ne fut pas l'illumination qui décida du changement de nom : cela faisait partie intégrante de sa campagne et les raisons en étaient purement d'ordre pratique. « Egbert est un nom dont personne ne peut rire et qui est facile à prononcer pour les gens. C'est tout ce que je vois. » Il se mettait très en colère lorsqu'on l'appelait Ashok. Ce qu'il fit à Port-of-Spain. personne ne le sait au juste. De temps en temps, en fils respectueux qu'il était, il retournait à la Colonie, apportant des cadeaux, cigarettes et whisky, qu'il donnait à ses parents. Ils avaient assez de bon sens pour accepter tout ce qu'il leur offrait; et ils avaient la discrétion de ne pas trop insister pour savoir d'où venaient toutes ces choses. La grande majorité des gens de la Colonie, qui ne bénéficiaient pas de ses largesses, avaient tendance à montrer moins de tolérance. - De la contrebande du Venezuela, disaient-ils à ses parents d'un ton lugubre. Voilà ce qu'est le Professeur. Un contrebandier. Si j'étais vous, je ne prendrais pas ce whisky et ces cigarettes qu'il apporte. Vous avez beau dire que vous 16

êtes innocents, ce genre d'affaire peut vous attirer de gros, gros ennuis. Les Ramsaran ne s'inquiétaient pas outre mesure de ces sinistres prédictions: ils étaient secrètement fiers de l'apparente réussite de leur fils. - S'il faisait de la contrebande, répondaient-ils, il y a longtemps que la police l'aurait pris. Ashok - je veux dire Egbert - travaille très dur en fait. - Ne vous y laissez pas prendre, leur répliquait-on. La police, c'est la police, et ils sont bien plus malins que vous pensez. Ils recueillent des preuves. Et, un beau matin, ils viendront le chercher et ils l'emmèneront dans un de leurs fourgons à barreaux. En un clin d'œil, il se balancera au bout d'une corde. Vishnu Bho}ai donnait sa contribution à la complainte: - Accepter des marchandises volées est un des plus grands crimes qu'on puisse commettre, psalmodiait-il. La loi ne plaisante pas avec ça. La police ne fit rien et Egbert Ramsaran continua à prospérer. Quand son père mourut, il lui fit un enterrement convenable, assumant tous les frais des funérailles. Ce fut aussi vers cette époque que le whisky et les cigarettes disparurent et que sa carrière entra dans sa phase finale. Le jour où il fit son entrée au village au volant d'un camion flambant neuf, la Colonie en resta bouche bée. Sur les portières rouge et noir apparaissait pour la première fois en belles lettres blanches la mention « Compagnie de Transport Ramsaran». Egbert Ramsaran, négligemment appuyé contre le capot, regardait les villageois avec dédain. - Ce n'est qu'un commencement, dit-il. Au cours des mois suivants, il en acheta un second; puis un troisième. Un camion semblait en engendrer un autre. L'évolution fut foudroyante, la Compagnie de Transport Ramsaran put se targuer bientôt de compter une douzaine de camions au moins, et l'hostilité de la Colonie fit place à un débordement de crainte respectueuse vis-à-vis de l'homme qui avait fait fi de leurs sinistres prédictions. Il remplaça la hutte de terre de sa mère par une modeste demeure de briques et, quand elle mourut, il lui fit à elle aussi un bel enterrement, assumant tous les frais des funérailles. - A présent, je n'ai plus aucune raison de venir ici, dit-il en guise d'oraison funèbre. J'y ai passé les dix-sept premières années de ma vie et, vous pouvez me croire, c'est 17

amplement suffisant. Si je reviens ici, ce sera uniquement pour une chose. Il scruta son auditoire muet. Ce sera pour brûler cet endroit jusqu'à la dernière case. Désormais, ce sera à vous de venir me voir. Ce fut à Victoria qu'il choisit d'établir le siège de son empire et qu'il édifia la lugubre forteresse d'un immeuble qui fut, avec les camions rouge et noir, la manifestation concrète et irréfutable de sa réussite. Les bureaux de la Compagnie de Transport Ramsaran se trouvaient sur la Eastern Main Road qui sort de Port-of-Spain et traverse la petite ville. C'était le principal immeuble de l'endroit et le point de repère le plus courant. Tout tournait autour du « dépôt» - comme on l'appelait, puisque l'on pouvait tout situer à droite ou à gauche du «dépôt»; derrière ou devant le «dépôt ». Tout autour, Victoria s'était enracinée. Finalement, le «dépôt» devint pour ainsi dire une abstraction, comme les méridiens et les parallèles sur une carte. Ici, à Victoria, Egbert Ramsaran régnait en maître incontesté. Il ne fréquentait pas les riches. Il ne donnait pas de soirées, ni de réceptions extravagantes. Pas plus qu'il n'allait aux soirées ou réceptions des autres: il fuyait tout contact hormis ceux que nécessitait le cours normal des affaires. «Une perte de temps», disait-Ho «La causette, très peu pour moi. Si j'avais perdu tout mon temps à causer, je ne serais jamais arrivé où je suis aujourd'hui. » Si un confrère souhaitait traiter avec lui, il l'invitait au dépôt; jamais à la maison. Une fois installé à Victoria de façon permanente, il en sortit très rarement. Sa vie :se déroulait dans d'étroites limites et pour rien au monde il ne déviait de sa route.

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C'était un petit homme maigre et nerveux. Ses cheveux avaient blanchi relativement tôt et, sur le dessus de sa tête, luisait une plaque chauve et lisse. Cela, combiné à un nez en bec d'aigle et à deux yeux enfoncés au regard perçant, lui donnait un air à la fois cruel et distingué. Plus tard il se laissa pousser la moustache - qu'il entretenait avec un soin fanatique et qui lui allait bien. Il avait les lèvres minces et pincées, d'entre lesquelles sa voix s'échappait, comme de la vapeur par les ouvertures d'une bouilloire à sifflet. L'analogie s'appliquait de plusieurs manières. Il avait la voix haut perchée et plaintive, et plus il parlait - il 18

n'importait guère que la conversation le passionnât ou non -, plus sa voix montait et plus elle devenait geignarde. Sa démarche était vive et sautillante. Il était impudemment fier de sa force physique; fierté que renforçait la petitesse de sa carrure. - Ne vous fiez pas à ma petite taille, avait-il coutume de dire. Parmi les plus grands hommes du monde, il y a eu des gens de petite taille. Il avait la manie d'exhiber ses muscles en public. Au moindre prétexte, il retroussait ses manches de chemise et bandait ses biceps à l'intention de quelque visiteur effaré qu'il mettait au défi d'en faire autant. Peu y parvinrent jamais. Le plaisir que lui donnaient ces démonstrations ne s'affadit jamais. Après l'exhibition venait l'homélie. - La tâche la plus importante de l'homme en ce monde est de se maintenir en bonne santé, fort et soigné. Comment croyez-vous que j'ai pu arriver où je suis aujourd'hui? Chacune de ses journées commençait et finissait par des exercices physiques. Il avait dans sa chambre une collection impressionnante d'appareils de musculation qu'il ne permettait à personne d'autre de toucher. Dans sa passion de l'exercice, se manifestait une autre des bizarreries de son caractère. Malgré son enthousiasme pour le bien-être corporel dont il faisait si grand cas, jamais il n'encouragea vraiment les autres à suivre son exemple. Le bien-être corporel, HIe prônait pour son corps à lui. Alors qu'il était impatient de montrer les résultats de ses efforts, il entourait de mystère les exercices proprement dits. Il considérait comme une atteinte à sa vie privée de poser les yeux sur lui aux moments qu'il réservait à ses exercices, et cette interdiction était respectée strictement. Quant on lui demandait - la plupart du temps par pure politesse, mais il ne le reconnut jamais quelles méthodes il suivait, il faisait montre d'une réticence dont tout le monde comprenait évidemment la véritable signification: ses préoccupations hygiéniques, qu'il prétendait universelles, se limitaient à sa personne. Non seulement la santé de ses semblables ne l'intéressait pas; mais s'ils mettaient trop de zèle à suivre son exemple, il en était positivement mécontent. A propos de l'obsession «force et santé», son comportement témoignait encore d'une autre contradiction. Il haïssait les médecins et la profession médicale en général; cela s'inscrivait dans une haine plus vaste qu'il vouait à toutes

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les professions libérales. Il dit à son fils : «Je ne veux pas que tu te mettes de drôles d'idées dans la tête, comme de partir faire des études de ceci ou de cela. Ton travail sera de t'occuper de l'affaire quand je serai mort, et pour cela il te suffit de savoir additionner et soustraire. N'essaie pas de me faire le coup de la médecine ou du droit. Si tu viens me parler de pareilles inepties, je te flanquerai dehors sans Si son épouse, Rani, avait l'audace de suggérer que peut-être - ce ne serait pas une si mauvaise idée de se faire faire un « bilan» de santé, il se mettait en rage contre elle. - Femme, quand je voudrai ton avis, Dieu me préserve d'en avoir un jour besoin, je te le demanderai. Qu'estce que c'est que cette idiotie de bilan dont j'entends parler, hein? Tu me crois assez stupide pour aller me mettre entre les mains d'un voleur de charlatan? Je ne serais jamais arrivé où je suis si j'avais été aussi bête. Mets-toi bien ça dans la tête, femme, et tiens ta langue. Il retroussait ses manches de chemise et bandait ses muscles. - Oui, Hap, répondait-elle. Tout le monde sait que tes muscles sont gros et puissants. Mais il y a dans ton corps d'autres choses que des muscles. Tu devrais aussi t'en préoccuper. Cela le mettait dans une colère encore plus grande et, n'ayant pas d'argument valable pour répliquer à cette remarque, il finissait en général par la frapper pour clore la discussion. Il en arriva au point que la simple mention du mot « bilan» suffisait à le mettre dans une rage terrible. A la fin, il fut absolument interdit de prononcer ce mot. Son mépris des médecins finit par le jeter dans les griffes des fabricants de spécialités pharmaceutiques. Il avait, à son grand dégoût, la digestion anormalement difficile. Peu d'aliments étaient assez légers pour qu'il pût les digérer, et il souffrait d'affres interminables. Il avait installé une armoire à pharmacie à la tête de son lit. Il la bourrait de différentes marques de médicaments qui étaient au fond les mêmes. Il y avait des flacons bleus. des flacons bruns, des flacons verts, des petites boîtes métalliques carrées, des petites boîtes métalliques rondes, des pilules enveloppées de papier d'argent brillant, des pilules enveloppées de cellophane. La forte odeur de renfermé qui en émanait rivalisait avec l'odeur des étables. Naturellement, sa femme et son 20

un sou. Ne l'oublie pas. »

fils devaient faire comme si ni ses problèmes de digestion ni l'armoire à pharmacie n'existaient. Il avait banni le mot maladie de son vocabulaire - à défaut de le bannir de sa vie. Il aimait lire des récits populaires de la Seconde Guerre Mondiale. Il avait rempli plusieurs albums de coupures de journaux sur la question et, dans ses rares moments de tendresse, il les montrait à son fils en lui vantant avec quelle patience il les avait compilés. - C'était toute une époque, disait-il rêveusement en tripotant le fragile journal jaunissant. Les hommes étaient de vrais hommes en ce temps-là. Il n'y a rien de tel que la guerre pour faire d'un gamin un homme. Même d'un patelin d'abrutis comme Trinidad, il y avait des gens qui partaient se battre. Si j'avais eu l'occasion, moi aussi... Il faisait claquer sa langue. En dehors de cela, il ne lisait que des romans policiers. Il en achetait un par semaine. Déchiffrant lentement et péniblement, il traînait des jours entiers même sur les plus courts, toujours à la recherche d'incohérences dans l'intrigue. Il n'en trouvait jamais et cela l'ennuyait. Cela lui gâchait son plaisir. Il lisait au lit, un mince drap de coton tiré jusqu'au cou et, quand il avait terminé un livre, il le jetait d'un coup sec sous le lit où il allait rejoindre des dizaines d'autres volumes mis au rencart, recouverts de poussière. Si par amitié on entend aptitude à l'af£ection, à l'intimité et au respect, il est bien évident qu'Egbert Ramsaran était incapable d'amitié. Ses relations avec Vishnu Bholai étaient de celles qui se rapprochaient le plus de l'amitié. Il n'avait jamais complètement pardonné à Vishnu sa désertion, et .Les années n'avaient guère atténué son dédain ni sa rancœur. Il s'était adouci au point de laisser Vishnu Bholai venir chez lui, mais ces visites n'étaient qu'une caricature de l'amitié. Dans la course, Vishnu Bholai était resté bien trop en arrière pour qu'ils pussent se sentir à l'aise dans la compagnie l'un de l'autre. Le propriétaire de l'unique épicerie de la Colonie devait s'incliner devant le propriétaire de la Compagnie de Transport Ramsaran. Leurs rencontres étaient tristes et guindées, gâchées par un sentiment de culpabilité et d'infériorité d'un côté, par l'arrogance et la vanité de l'autre. Pour compenser, Vishnu Bholai parlait avec volubilité de sa femme; il disait combien sa famille était riche; il par21

lait aussi de son fils Julian et de la réussite matérielle qui allait sans nul doute être la sienne. Egbert Ramsaran faisait une démonstration de ses prouesses physiques. - Il faut que tu viennes me rendre visite, disait Vishnu Bholai quand il se levait pour prendre congé. Ma femme dit toujours qu'elle meurt d'envie de ~e connaître. Egbert Ramsaran lui opposait un refus inébranlable. - Tu sais bien que je ne bouge pratiquement pas d'ici, répondait-il tranquillement, et tu sais ce que je pense de la Colonie. Si ton épouse veut faire ma connaissance, amène-la ici la prochaine fois que tu viendras. Vishnu Bholai souriait. - Même si tu ne viens pas nous voir, rétorquait-il, tu pourrais laisser Wilbert venir. Julian est à peu près du même âge et ils pourraient jouer ensemble. Egbert Ramsaran ne voulait pas de cela non plus. - Si tu veux que Julian et Wilbert jouent ensemble, que Julian vienne ici. Je n'ai rien contre. Chacune de leurs rencontres s'enlisait dans cette impasse et le problème demeurait sans solution. Un autre visiteur venait très rarement à la maison: c'était le plus jeune frère d'Egbert Ramsaran, plutôt connu sous le nom du «Chinois» parce qu'il avait quitté la brave Indienne qu'on lui avait donnée pour épouse et pris une Chinoise pour maîtresse. Remplissant son devoir familial, Egbert lui avait attribué une somme d'argent assez rondelette qu'il avait promptement dilapidée au grand dégoût de son frère qui avait ensuite obstinément rejeté toute demande d'aide ultérieure. Le Chinois était dépensier et irresponsable. Il dégageait toujours une odeur de rhum et de tabac et, même à jeun, il avait tendance - par habitude peut-être - à osciller, mal assuré sur ses jambes. Il était en tout point l'opposé de son frère. Il était évaporé au point d'en être complètement idiot et incapable de prendre des résolutions sérieuses. Qu'il ait réussi à faire quelque chose d'aussi positif que de quitter sa femme était surprenant. Cet unique acte de rébellion avait apparemment épuisé toutes ses réserves d'énergie, et seule l'inertie le faisait rester fidèle à sa maîtresse. Il avait un charme enfantin qui désarmait la plupart des gens qui entraient en contact avec lui - son frère étant pratiquement la seule exception. Egbert Ramsaran déclara solennellement à son fils :

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Voilà ce que j'aurais pu devenir si je ne m'étais pas fixé des objectifs de bonne heure. Et tu pourrais bien devenir comme ça si tu n'es pas ferme et résolu. Quand le Chinois contracta un diabète bénin, Egbert Ramsaran put à peine cacher sa satisfaction. - Si tu m'avais écouté et si tu avais pris soin de ta santé, rien de tout cela ne serait arrivé. A ton âge, c'est une honte. Je ne peux pas dire que je suis navré de ce qui t'arrive. Le Chinois n'en fut pas le moins du monde affecté. Il se contenta de hausser les épaules et de rire. Néanmoins, les rares visites du Chinois, comme une bouffée d'air frais, causaient du changement dans les sombres réalités qui dominaient la maison Ramsaran. Il fascinait Wilbert, ne serait-ce que palfce qu'il était la sewle personne de sa connaissance avec qui il pût tenir des propos irrévérencieux sur son père. Chaque fois que le Chinois venait, ils faisaient tous deux de longues promenades, Wilbert perché sur les épaul'es de son oncle. Celui-ci bavardait sans arrêt. - Que fait ton père de tout cet argent qu'il a, hein? (Le Chinois terminait presque toutes ses phrases par « hein» )... A quoi bon avoir de l'argent si ce n'est pour le dépenser, hein? Moi, je saurais bien comment le dépenser, hein! Le Chinois lui faisait un clin d'œil et éclatait de rire. - Je parie que toi aussi, tu sauras comment le dépenser, hein! Je t'apprendrai. Toi et moi, on va faire la bringue, hein! Tout en parlant, il rigolait et titubait légèrement, avec une odeur de rhum et de tabac. Quant à l'autre frère d'Egbert Ramsaran (à qui il avait également attribué une somme assez confortable), il s'était montré tout aussi décevant. Joueur invétéré, après avoir écumé avec plus ou moins de bonheur les tripots de Portof-Spain, il vivait au Venezuela depuis de longues années. Il y avait longtemps qu'on avait perdu tout contact avec lui. On l'appelait toujours M. Poker. Pour Egbert, c'était comme s'il était mort et jamais il ne prononçait son nom. Egbert Ramsaran n'avait pas d'amis; il avait des obligés. Heureusement pour lui, il en avait beaucoup, comme pour compenser le manque d'amis. Il réservait deux jours par semaine aux visites de ses obligés: samedi et dimanche. Ils étaient répartis en deux catégories: il y avait ceux qui 23

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traitaient véritablement des affaires avec lui; et il y avait ses admirateurs de la Colonie. Il voyait les uns le samedi et les autres le dimanche. Bon nombre de ceux qui venaient chez lui le samedi matin étaient des gens qui lui devaient beaucoup d'argent car Egbert Ramsaran, entre autres activités, prêtait à des taux exorbitants. Jusqu'à un certain âge, Wilbert n'eut pas la permission d'assister à ces entrevues. Mais, de la cuisine, il pouvait entendre ce qui se passait au salon. Les femmes surtout s'effondraient, et c'était avec elles qu'Egbert Ramsaran se montrait le plus dur. Parfois elles gémissaient tout fort et Rani portait les mains à ses oreilles. - C'est quelque chose de terrible, terrible, murmuraitelle. Son fils ne put jamais comprendre pourquoi cela l'affectait tant. Plus tard, lorsqu'on estima qu'il avait atteint l'âge de raison, il fut convoqué au salon pour observer et, autant que possible, s'imprégner des méthodes qu'il y voyait pratiquer, immobile, silencieux et imperturbable, planté derrière le fauteuil du maître. L'audience était collective. Ceux que l'on congédiait avec une réprimande brutale s'estimaient heureux et se retiraient promptement, avec gratitude. Sans nul doute pour ajouter du piment à l'audience, Egbert Ramsaran apportait parfois avec lui une boîte sombre et vernie d'où il sortait, avec une indifférence feinte, une paire de pistolets d'un noir mat. La voix rouillée d'angoisse de celui qui plaidait sa cause devenait un murmure chevrotant qui s'abîmait à son tour dans le silence, tandis que tous les regards se figeaient sur les mains fortement striées de veines qui tripotaient les crosses, jouaient avec la gâchette, comptaient les balles et faisaient semblant de viser les têtes de l'assemblée. Feignant la surprise, il levait sa tête à la calvitie luisante, avec un petit riœ de gorge. - Vous avez perdu vos langues tout à coup, hein? Qu'est-ce qui vous rend muets? On dirait que vous n'avez jamais vu de revolvers! Il visait à nouveau, un œil fermé le long du canon. Les têtes enfoncées dans les épaules s'agitaient follement, cherchant à s'abriter les unes derrière les autres. Il riait encore plus gaiement. - Je croyais que vous étiez venus pour discuter et men24

digoter. Hein? Hein? Ce n'est pas pour ça que vous êtes venus? Qu'en dis-tu, Wilbert? Il jetait un coup d'œil à son fils. - C'est bien pour discuter et mendigoter (sur un ton de violence accrue) qu'ils sont venus, pas vrai? C'est pour cela que Dieu leur a donné une langue - pour pouvoir mendier. L'expression de Wilbert restait figée. - Si vous ne vous remettez pas à parIer, je pourrais bien cesser de plaisanter et tirer pour de bon sur l'un d'entre vous. La gâchette claquait à vide. Les bras dressés en un geste de supplication, ils refluaient vers la porte en se bousculant. Là, debout, ills le regardaient. Ce qu'il y avait de plus frappant, c'était l'absence totale de haine sur ces visages. On y lisait l'épouvante. Une incompréhension muette. Mais pas la haine. Au contraire. Ils acceptai'ent avec fatalisme la situation dans laquelle ils se trouvaient; comme s'ils étaient en face d'une catastrophe naturelle, une divine erreur d'attention à laquelle ils ne pouvaient échapper et sur laquelle ils n'avaient aucun contrôle. Au bout d'un certain temps, se lassant de son jeu, Egbert Ramsaran remettait les revolvers dans leur étui et,' un par un, les malheureux se glissaient à nouveau précautionneusement dans la pièce. Le dimanche matin, à partir de dix heures environ, les quémandeurs de la Colonie commençaient à faire leur apparition. On les faisait attendre longtemps sous la véranda, devant la maison; parfois deux bonnes heures. Egbert Ramsaran prenait un plaisir fou à écouter le murmure étouffé de leurs conversations timides et le frottement gêné, presque honteux, de leurs pieds sur le sol rouge cimenté. Si Wilbert sortait sous la véranda - et il se plaisait à le faire - ils s'agglutinaient autour de lui, hommes aussi bien que femmes, et l'inondaient de baisers et de cris témoignant d'une affection débridée. - Mais regardez-moi comme il est devenu grand et fort, s'écriaient-ils. Il va devenir exactement comme son père. - Oui! ootonnait le suivant. C'est tout le portrait de son père. De la tête aux pieds. Le père et le fils se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Ils le flattaient, le cajolaient, le pétrissaient, l'étouffaient de caresses. C'était très agréable d'être au centre des attentions et 25

comparé à son père. Ils se comportaient comme si Rani n'était rien de plus que le réceptacle indispensable qui avait servi à le mettre au monde; auquel on ne devait plus accorder d'intérêt, une fois son contrat rempli. Il eut été insolent, ils le devinaient, de suggérer que Wilbert pouvait ressembler à quelqu'un d'autre que son père, et ils poussaient leurs exclamations de flatterie suffisamment haut pour être sûrs qu'elles parvenaient aux oreilles d'Egbert Ramsaran qui lisait, enfermé dans sa chambre. Pour rehausser son prestige et exprimer sa gratitude, Wilbert leur apportait de petits présents pris dans la cuisine: mangues, bananes et oranges trop mûres. Ils acceptaient ses cadeaux par des cris redoublés de gratitude et d'affection. - Tu as beau n'être encore qu'un petit garçon, tuas tout de même très très bon cœur. Tout comme too père. Il y en avait un ou deux qui, pour crâner, se mettaient courageusement à manger les fruits. Puis, un beau jour, il découvrit certaines des bananes et des mangues qu'il leur avait données, jetées sans scrupule dans le caniveau, quelques maisons plus loin. Cela le choqua sincèrement et lui fit de la peine. Son cœur se durcit et, en son for intérieur, il les taxa d'ingratitude. Poussé par un désir obscur de sympathie et de vengeance, il fit part de sa découverte à son père. - Et d'abord, pourquoi leur as-tu donné quelque chose? demanda Egbert Ramsaran. Cela ne fera que renforcer leurs mauvaises habitudes. De toutes façons, ce n'est pas pour ça qu'ils m'aiment, répondit Wilbert, quelque peu décontenancé par cet accueil. Egbert Ramsaran se mit à rire. - Qu'est-ce que tu cherchais à faire alors? Il faut que tu apprennes à t'y prendre avec ces gens-là, mon garçon. Si tu continues comme ça, tu finiras par dilapider tout l'argent que j'ai eu du mal à gagner. Il posa la main sur l'épaule de son fils. - Ecoute-moi, et écoute-moi bien. S'ils sentent que tu as le cœur tendre, ils te suceront jusqu'à la moelle. Ce n'est pas des mangues et des oranges qu'ils attendent de toi tu vois bien toi-même ce qu'ils en font, et que cela te serve de leçon à l'avenir. Tu dois leur apprendre à te respecter. Fais-leur un peu peur! Cravache-les! Car dès que tu supprimes la cravache et que tu commences à te montrer trop gentil, ils se précipitent sur toi comme les fourmis sur le

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sucre. Je sais de quoi je parle. J'ai grandi avec eux. Ils veulent toul\: ce que tu possèdes et il ne tiendra qu'à toi, et à toi seul, qu'ils ne le prennent pas. Je ne serai pas toujours là. N'aie jamais pitié des pauvres parce qu'eux n'auront pas pitié de toi. Tu me comprends ? C'est ainsi que va le monde. C'était un tableau simpliste et effrayant qu'il brossait à son fils et il y prenait grand plaisir. Jusqu'alors, Wilbert avait considéré les pauvres comme une espèce inoffensive et immuable. On lui avait montré son erreur, et les fruits dans le caniveau en témoignaient suffisamment. Se sentant cerné de toutes parts, il regarda d'un œil plus craintif les obligés qui se pressaient sous la véranda et dans le salon; et le frottement timide de leurs pieds, le bourdonnement de leur conversation deviment lourds de menaces, tout comme la placidité du taureau. Wilbert mit un terme à ses dons hebdomadaires de fruits pourris. Ils ne firent aucune allusion au fait; leurs démonstrations d'affection, il va sans dire, se poursuivirent avec autant d'ardeur. Quand Egbert Ramsaran décidait qu'ils avaient attendu assez longtemps, il passait la tête par la porte d'entrée et les invitait à entrer au salon. Ils entraient en rang, en jetant autour d'eux des regards inquiets. - Ass,eyez-vous ! Ass'eyez-vous ! leur disait-il de sa voix flûtée sur un ton désagréable. Je ne peux pas rester ici toute la journée à vous attend1'e. Ils faisaient un pas en direction des chaises mais se montraient encore réticents à accepter son offre, comme s'ils craignaient que le sol ne s'ouvrît soudain sous leurs pied<; pour les plonger dans un abîme sans fond. - Asseyez-vous! Asseyez-vous! grinçait-il de nouveau avec des gestes de colère; et jetant son dévolu sur le malheureux le plus proche, il le poussait de force dans un fauteuil. Après seulement, les autres s'enhardissaient et se laissaient tomber sur leurs sièges. On aurait dit qu'ils avaient sombré dans un océan insondable; ils regardaient sans voir autour d'eux. Quand il s'estimait satisfait de l'installation, Egbert Ramsaran allait à la cuisine d'un air pénétré et en rapportait une chaise de bois dur au dossier droit. Il la plaçait carrément au centre de la pièce, posait les mains à plat sur ses genoux étroitement serrés, comme une écolière timide, et les regardait en silence d'un air mauvais, la calvitie luisante. L'audience avait commencé.

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Assez curieusement, ses activités d'usurier ne s'appliquaient pas à ce groupe. Ce n'était pas une question de scrupule; ou alors, à un degré infinitésimal. Ils auraient accepté de bon cœur, et même avec empressement, d'être submergés de dettes envers lui, mais telle n'était pas son intention. Si l'on pouvait avec plus au moins de justesse classer comme affaires les entretiens du samedi matin, ceux du dimanche relevaient à peu de choses près de la catégorie des plaisirs. En effet, l'argent ne jouait qu'un rôle relativement minime dans le déroulement de ces séances du dimanche matin. Et, pour rendre justice aux visiteurs, l'argent qu'il leur arrivait d'obtenir n'était pas la raison principale de leur venue. Les aumônes existaient, il faut le reconnaître; mais elles étaient irrégulières, imprévisibles et infimes. Pire, elles s'accompagnaient d'une avalanche d'injures et d'insultes. Dans ces visites, les gens cherchaient d'abord à se réaffirmer qu'un tel homme, sorti du même environnement qu'eux, existait bel et bien; qu'il ne s'agissait pas d'un rêve, ni d'une illusion; qu'après tout, peu importait que leur destin parût si peu prometteur, il était possible de briser le cercle videux dans lequel ils étaient pris et qui les entraînait vers le bas; qu'il y avait encore de l'espoir pour eux. Egbert Ramsaran était leur plus grand capital. Il était facile de percevoir leur dévotion éperdue, à la façon dont ils le regardaient. Ils le caressaient des yeux, leurs regards pesaient sur lui, s'attachant avec soin au moindre mouvement des muscles de son visage, notant scrupuleusement le geste le plus insignifiant de la main et le plus petit coup de poignet, la moindre trémulation des jambes qui se cachaient sous le pantalon bien cousu. Tout le temps que duraient ces séances, ils n'osaient ouvrir la bouche, sinon pour approuver avec enthousiasme tout ce qui se disait. Peu leur importait de s'entendre traiter de bons-à-rien, de bouseux, d'affamés, d'esclaves. - Vous avez raison. Vous avez raison, approuvaient-ils en chœur, en opinant du chef. La plupart du temps, ils n'entendaient vraisemblablement même pas ce qu'il disait, tant sa simple présence physique les captivait. Ils se lançaient dans un débordement d'autoaccusation et de dénigrement personnel. Wilbert observait la représentation de loin. La richesse symbolisée par les camions rouge et noir et 28

la farteresse lugubre sur Eastern Main Raad était une abstractian, et sans nul daute, l'imaginatian excessive des abligés d'Egbert Ramsaran devait avair exagéré san importance jusqu'à lui canférer des dimensians fabuleuses. Egbert Ramsaran ne vivait pas différemment de centaines de gens paurtant beaucoup plus pauvres que lui. Beaucaup se nourrissaient mieux - il ne limitait pas à sa seule persanne l'ascétisme que lui imposaient ses problèmes digestifs et vivaient dans de plus belles maisons. Pourtant, 10in de diminuer le respect mêlé de crainte qu'il inspirait, cela ne faisait que l'accraître : le délabrement de sa demeure ajautait encore au mystère de sa personne. La seule concessian au luxe qu'il ait faite était un réfrigérateur, qui servait en principe à conserver le lait qu'an tirait des vaches. Le lait était l'aliment qui convenait le mieux à son estamac fragile. Il avait laissé se décrépir jusqu'à sa praprechambre, aù il passait la majeure partie de ses heures libres. C'était une pièce nue, triste. Les murs, d'un rose passé, étaient ternes et tout lézardés. Aucun tableau. Le seul élément de décaratian consistait en un grand almanach imprimé en caractères gras et nairs, qui indiquait les phases de la lune et faurnissait de vagues infarmatians à l'usage des horticulteUT'S. Il tenait par un baut de ficelle marron à un clou planté sans sain dans le mur. Le clau était tardu et l'almanach taujaurs de travers. De minces pans de rideaux en dentelle jaunie tambaient devant les fenêtres. Le plafand se gandalait par endraits et, là aù la pluie s'était infiltrée, il était taché d'auréales circulaires. Egbert Ramsaran rejetait toute praposition de rénavatian. - Je ne tiens pas à vivre au palais de Buckingham, disait-il. Je préfère laisser tautes ces fantaisies à des gens comme Vishnu Bholai. Taut ce dant j'ai besain, c'est d'un tait au-dessus de ma tête. Il n'était cependant pas avare au sens où on l'entend communément. Sa richesse lui permettait de satisfaire totalement une tendance capricieuse de sa nature: san despotisme ne s'appliquait pas seulement à ses obligés. Une fais, il était també à l'impraviste sur l'écale primaire et avait affert de faire construire des tailettes. Il s'avéra (ce qu'il savait certainement) que l'école en était déjà équipée. Le directeur vint le voir chez lui, au risque de provoquer 29

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sa colère, et tenta de le convaincre de faire plutôt un don de livres. Egbert Ramsaran fut inébranlable. - Je n'ai pas l'intention de donner de livres à qui que ce soit, déclara-t-il catégoriquement. Si c'était des livres que je voulais donner, c'est des livres que j'aurais donnés. Le directeur supplia. - Venez voir par vous-même à l'école, Monsieur Ramsaran. La moitié des enfants manquent des livres nécessaires. Ce n'est pas de toilettes que nous avons besoin. Cela ne toucha pas Egbert Ramsaran. - Des toilettes ou rien, Monsieur le Directeur. Choisissez. Plutôt que de voir l'argent s'évanouir, l'école accepta gracieusement les toilettes. Il va sans dire que dans la propre demeure d'Egbert Ramsaran les toilettes étaient dans un état lamentable. Chez Egbert Ramsaran une étincelle de vie s'était éteinte quelque part. Il avait accompli ses devoirs filiaux scrupuleusement, mais sans aucun sentiment véritable. Au fond, il n'était attaché à rien. Par exemple, cela ne lui fit jamais vraiment de chagrin de voir le Chinois vivre dans la plus sordide pauvreté: ce n'était pour lui qu'une parabole qui servait heureusement de repoussoir à sa propre réussite. Pas plus qu'il ne pleura la perte de Poker, égale à une mort. C'était comme si ses parents n'avaient jamais existé. Il avait effacé de sa vie des sentiments aussi stupides et peu rentables. Les sentiments gênaient l'espèce de charité particulière à laquelle il accordait tant de prix. - Tu dois essayer d'apprendre à voir les choses clairement, conseillait-il inlassablement à son fils. N'écoute jamais les excuses. Si quelqu'un te déçoit, débarrasse-t'en. Flanque-le à la porte! Sinon les gens penseront que tu as du sang de navet. Ne compte que sur toi. Aie l'esprit clair! Appelle toujours un chat un chat. Rappelle-toi cela! Son insensibilité était une caractéristique aussi manifeste que son éclatante musculature. Il était inébranlablement persuadé qu'il avait tout compris du fonctionnement de ce monde: cette conviction frisait le fanatisme. Possédé par un sens de la vertu complètement amoral et dénué de sentiments, il tyrannisait et les autres et lui-même. Il se décrivait comme un individu isolé qu'une lutte à mort opposait à d'autres individus isolés. Tous les êtres humains lui étaient pareillement étrangers. 30

C'était cela plus que tout autre chose qui le distinguait de ses contemporains. Eux, honnêtement ou malhonnêtement, et plus ou moins sans pitié, s'occupaient à poser les fondations d'un empire qu'ils entendaient voir se perpétuer dans leurs enfants et petits-enfants. Egbert Ramsaran n'avait, lui, d'autre motivation que lui-même. Il était incapable de l'abnégation nécessaire. S'il avait pu emporter son argent avec lui dans la tombe, il l'aurait probablement fait. Il le considérait comme une entité aussi inséparable de sa personne que ses bras ou ses jambes, et il lui fallait un gros effort de concentration pour envisager qu'il mourrait un jour et que sa fortune irait à Wilbert, qui pourrait en faire ce que bon lui semblerait. Une espèce de panique s'emparait de lui chaque fois que cela lui revenait à l'esprit. C'est pourquoi il fit de son mieux pour que Wilbert, dès son plus jeune âge, reçût goutte à goutte une expédence dénaturée de la vie. Il employait son argent à tourmenter et à humilier ses semblables. En dehors de cela, l'argent n'avait pour lui aucune valeur intrinsèque. La réussite avait bel et bien tué sa sensibilité. Des années de lutte à l'époque où, fuyant un destin qui l'épouvantait, il avait rejeté tout scrupule et avait atteint les limites de l'effondrement nerveux, avai,ent peu à peu voilé le but originel de cette lutte. Ces années durant lesquelles, pour survivre, il avait dû considérer ses semblables comme des ob}ets à manipuler ou à éliminer avaient fini par obscurcir sa vision des choses et paralyser sa liberté d'action. Il était emporté par la vitesse engendrée par sa volonté première, victime tout autant que ceux qu'elle avait écrasée. Tout près de lui, l'accablant de leurs attentions comme des esprits refusant d'être conjurés, il y avait les représentants vivants de ce destin qu'il avait évité de justesse. Il en vint à dépendre d'eux comme d'une mauvaise drogue, dans la mesure où il lui fallait aussi se persuader sans cesse que sa réussite n'était ni un rêve ni une illusion. Ce furent ses proches qui en pâtirent le plus et ce fut d'abord sur son épouse qu'il exerça librement son réel pouvoir de destruction.

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2 Lorsque Wilbert pensait à sa mère, il pensait à ses doigts, longs et minces, mais gâtés par des articulations enflées; la peau jaune et tendue; les ongles semblables aux petits coquillages roses que l'on trouve au bord de la mer. Elle avait épousé Egbert Ramsaran à trente ans. En l'épousant, il avait rompu son vœu de ne jamais revenir à la Colonie: car c'était là, lorsqu'il avait senti le moment venu, qu'il était allé se chercher une épouse. D'après les normes familiales, Rani était déjà une vieille fille, et il y avait longtemps que ses parents avaient perdu tout espoir à son sujet. Selon la coutume, elle était condamnée à rester à la cuisine et à l'arrière de la maison, ou plutôt de la case. Les circonstances lui rendirent cet exil relativement facile. Son absence de beauté l'avait protégée des tentations. On en trouvait la preuve sur les photographies prises le jour de son mariage. C'était une grande femme dégingandée au teint cireux. Elle avait de grands yeux sans expression et ses bras retombaient gauchement sur son sari. On aurait dit que les différentes parties de son corps avaient été assemblées artificiellement, comme pour une marionnette. Ses photographies donnaient l'impression d'une créature molle et ex:sangue qui n'avait jamais vu le soleil. Le mariage d'Egbert Ramsaran obéit à la logique de sa nature fantasque. Aucun sentiment positif ou altruiste ne pouvait l'avoir poussé à s'engager. Il avait douze ans de plus que Rani et, dans sa jeunesse, il était connu pour appréÔer les femmes solides. Tout le monde savait également qu'il avait un fils illégitime, Singh (fruit d'une de ses liaisons passagères, les premiers temps à Port-of-Spain), dont on ne savait pas grand-chose au juste, sinon qu'il était métis et vivait tout seul sur un domaine qu'Egbert Ramsaran avait acheté au centre de Trinidad - selon certains dans le seul but de se débarrasser de Singh. A tous points de vue c'était une union mal assortie; surtout pour un homme tel que lui. Mais ces doutes furent vite étouffés. La famille de Rani put s'enOTgueillir, un dimanche matin, de voir l'un des camions rouge et noir de la Compagnie de Transport Ramsaran (il n'avait pas de voiture) garé devant leur case. Basdai, la mère de Rani, était folle de joie. - Pense donc, s'écria-t-elle, avoir pour gendre un hom32

me comme Egbert Ramsaran. Je n'anive pas à y croire. C'est un miracle. Elle avait raison. Cela tenait du miracle. Si sa richesse ne lui avait pas ouvert toutes les portes, elle devait lui en avoir ouvert suffisamment pour faire paraître inévitable son mariage avec la fille d'une des familles indiennes de Port-of-Spain ou de San Fernando, plus riches et moins pointilleuses. Il y avait toujours assez de parents disposés à vendre leurs filles à marier en surnombre, et qui auraient été tout aussi enchantés que la famille de Rani de voir, un dimanche matin, un camion de la Compagnie de Transport Ramsaran garé dans leur allée. Comme il avait dû les décevoir! Il gloussait de rire en racontant comment il déclinait toutes leurs invitations à déjeuner un dimanche. D'avoir choisi une fille pauvre et laide, avançant en âge, et originaire de son village natal, lui fit naturellement prêter des motivations nobles. Basdai - s'il fallait en juger d'après ses affirmations bruyantes était de ceux qui croyaient le plus en la noblesse de ses intentions. Egbert Ramsaran ne vit Rani qu'une fois avant de demander sa main. Les parents n'hésitèrent pas à accepter au nom de leur fille ahurie. Quatre dimanches de suite, il fit sa cour entre dix heures et midi. Le cinquième, il se maria. «Quand cet homme a décidé quelque chose, disaiton, rien au monde ne peut l'en empêcher.» Comme pour le punir de ce qu'il avait fait à sa fille, le père de Rani s'effondra tout d'un coup dans les champs de canne et mourut une semaine après le mariage.

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Dès le début, ils avaient fait chambre à part, sauf le vendredi soir où ils partageaient le même lit. Basdai fut agréablement surprise et terriblement soulagée quand sa fille fut enceinte: elle avait des craintes sur la façon dont Rani accomplissait son devoir, sur le plan sexuel et sur bien d'autres. La naissance de Wilbert avait malheureusement peu contribué à alléger ses craintes. La délivrance avait été longue et des complications avaient surgi. Rani en était sortie très affaiblie. Pendant plusieurs semaines elle avait été malade, incapable de nourrir le bébé et, en désespoir de cause, ses sœurs avaient allaité l'enfant: elles ne souffraient pas des mêmes handicaps que leur sœur et étaient d'une prodigieuse fertilité; Basdai les avait appelées à la rescousse. Saines et grassouillettes, elles nourri33

rent le bébé tout au long des premières semaines fragiles de sa vie. Elles ne laissèrent jamais Rani oublier ce grave écart de conduite et le crédit qu'elle avait accumulé durant sa grossesse fut vite dissipé. Longtemps après, quand Wilbert fut grand, ses tantes saisissaient toutes les occasions de lui rappeler leurs bons offices passés. Quand Rani fut enceinte une seconde fois, il y eut bien des soupirs d'inquiétude ce n'était pas au sujet de sa santé; et quand elle fit une fausse couche, ce furent des murmures désapprobateurs. Basdai fondit sur la maison en gémissant: - Pourquoi pense-t-elle avoir un ventre? s'affligeaitelle, inconsolable. Ce n'est que de la mauvaise tête, si vous voulez mon avis! Elle a toujours fait la mauvaise tête, même enfant. Jamais voulu faire ce qu'on lui disait. Elle était trop grande dame et trop indépendante pour ça. Qu'est-ce qu'il y a de si difficile à faire un bébé? Il Y a eu de tous temps de par le monde des femmes qui ont fait des bébés. Regardez-moi. Regardez mes deux autres filles. Elles n'arrêtent pas de faire des enfants - c'est pour cela que Dieu leur a donné un ventre. Qu'est-ce qui ne va pas chez elle pour qu'elle soit différente? On ne pardonna jamais cette trahison à Rani. Il y avait des entrailles qui mouraient d'envie de servir Egbert Ramsaran; et cela leur était refusé à cause de la méchante obstination d'une seule femme. Après cet échec, Rani ne fut plus convoquée dans la chambre à coucher le vendredi soir, et le mariage n'eut plus qu'une existence purement formelle. Pourtant, elle ne déclara pas forfait sans combattre. Elle continua à prendre un bain et à se préparer avec un soin particulier le vendredi aprèsmidi, à se faire belle et à se parfumer. A l'heure consacrée par l'habitude, elle s'approchait de la porte résolument fermée à clé de son mari. Elle frappait timidement, encore et encore. - Bap, Bap, appelait-elle, je viens te voir. Ne m'évite pas comme ça. Ouvre la porte et laisse-moi entrer. Je viens te voir. Elle persistait à frapper, timide mais résolue. - Bap, Bap, c'est moi. Rani. Ne te cache pas comme ça. Je viens te voir. Ouvre la porte et laisse-moi entrer. Toc. Toe. Toe. Le bruit traversait tristement la maison par ailleurs silencieuse.

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quoi tu fais semblant?

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Bap? Tu fais comme si tu ne m'entendais pas ? Pour. Je viens te voir. Laisse-moi entrer.

Sans réponse, la voix s'enflait, retombait, puis s'enflait à nouveau. Une imprécation hurlée par une voix haut perchée brisait brusquement le silence. - PO'Urquoi diable est-ce que tu m'appelles Bap ? Je ne suis pas ton père. Sors d'ici et laisse-moi tranquille, espèce de souillon stérile et bonne à rien. Dehors! Dehors! La petite voix traversait l'obscurité, semblable à une bouilloire qu'on a oubliée trop longtemps sur le feu; et, en réponse, l'autre voix roulait par-dessous, la complétant. - Bap, Bap, je me suis faite belle et propre pour toi. Juste comme tu aimes. Laisse-moi entrer et tu verras comme je suis fraîche et nette. Pour toi tout seul. Toi tout seul. La voix aux intonations mélancoliques s'éteignait, absorbée par le silence et l'obscurité. On entendait comme le bruit de quelqu'un qui trébuche et tombe. La porte s'ouvrait et il la frappait; la voix de Rani se perdait en glapissements de douleur contrôlés, à peine audibles. Puis les glapissements se muaient en gémissements saccadés et irréguliers, et la porte se refermait en claquant, coupant court au torrent d'obscénités proféré par son mari. Pendant ce qui semblait une éternité, elle demeurait écroulée en tas derrière la porte fermée, ses ongles griffant le bois indifférent, pleurant doucement; elle ne suppliait plus cependant qu'il la laissât entrer. Des mois passèrent ainsi: le bain du vendredi, les parfums, le parcours à travers la maison sombre et silencieuse, les coups frappés en vain à la porte, la voix qui montait, retombait et montait à nouveau, les injures d'Egbert Ramsaran avec sa voix haut perchée qui s'enrouait, les gifles et les glapissements de douleur contenus. Le tout pris ensemble, on aurait dit les éléments indispensables à quelque rite atroce et inéluctable qui devait être accompli toutes les semaines. Vint un vendredi où Rani ne se baigna ni ne se parfuma. Elle avait renoncé. Elle se réfugia dans le silence. Comme auparavant, elle allait dans la chambre de son fils, les nuits où celui-ci avait le sommeil troublé par ses cauchemars. Mais il y avait dans ses yeux un vide étrange et insondable, et ses caresses et 35

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