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LA SÉGRÉGATION RÉSIDENTIELLE

De
320 pages
Comment comprendre les transformations des modes de peuplement des agglomérations ? Comment se distribuent les différentes catégories sociales dans l'espace ? Pour répondre à ces questions, le livre retourne aux sources des travaux américains sur la ségrégation. Appliquée à une commune bruxelloise, cette étude rompt avec les images simplistes de la ségrégation, débouchant sur le constat d'un approfondissement des processus de ségrégation mais qui maintient malgré ce phénomène une coexistence résidentielle plurielle.
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LA SÉGRÉGATION RÉSIDENTIELLE

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8128-0

Xavier LELOUP

LA SÉGRÉGATION RÉSIDENTIELLE

Le cas d'une commune bruxelloise

A vant-propos de Bernard Francq

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions
B. MONTULET,Les enjeux spatio-temporels du social, 1998. V. HEYMANS, Les dimensions de l'ordinaire, 1998. F. MARTINELLI,Pauvreté et misère à Rome, 1998. P. OREOPOULOS,Le modèle spatial de ['Orient hellène, 1998. A. MOLES, E. ROHMER, Psychosociologie de l'Espace, 1998. R. BOUSQUET,Insécurité: Nouveaux risques, 1998. O.TRIC, Conception et projet en architecture, articulation des composantes enveloppe, sructure, usage et coût dans la conception et au sein du système d'acteurs, 1999. A. FISHER et J. MALEZIEUX (sous la direction de), Industrie et aménagement, 1998. P. CHEVRIERE,Dire l'architecture, 1999. M. MARIE, D. LARCENA et P. DERIOZ (oos), Cultures, usages et stratégies de l'eau en Méditerranée occidentale, 1999. P. BOUDON (sous la direction de), Langages singuliers et partages de l'urbain, 1999.

M. TALATCHlAN, Moscou et les villes nouvelles de sa région, 1999.

AVANT -PROPOS
Que dire des changements qui transforment une ville comme Bruxelles? Entre son image de capitale - virtuelle européenne emportée par des flux et l'image - plus catastrophique - de la « brusselisation » où, à deux pas de la célèbre Grand-Place, des chancres urbains existent depuis plus de vingt ans, comment chercher à rendre compte des transformations à l' œuvre dans la manière de vivre en ville? C'est le point de départ d'un programme de recherche - soutenu par le Fonds National de la Recherche Scientifique - qui a conjugué une double approche: en choisissant la commune d'Ixelles comme territoire communal, plutôt caractérisé par un modèle d'action politique faible, avec des populations très mélangées, nous voulions d'abord nous mettre à distance d'une série de travaux démogéographiques qui mettaient en évidence les concentrations et la dualisation des populations dans l'agglomération bruxelloise et réinterroger, à nouveaux frais, les processus de ségrégation socio-spatiale. En même temps, nous voulions saisir des ambiances dans différents quartiers à partir de la question toute simple: «mais qu'est-ce qui a changé à Ixelles depuis vingt ans? ». L'intention était de repérer comment des commerçants, des jeunes ménages, des étudiants et des personnes âgées vivaient ensemble ou non; nous avons réuni un corpus de plus de deux cents entretiens et mené en 1996-1997 une intervention sociologique avec l'objectif de travailler une triple dimension: les rapports entre espace privé et espace public; la ville comme mosaïque et comme superposition de catégories sociales; le rapport entre mémoire et réemploi des espaces dans des temporalités différentes1. L'ouvrage qu'on va lire est le résultat d'un travail systématique sur la dimension temporelle des transformations à l' œuvre quand on cherche à mesurer la ségrégation sociale et spatiale. Systématique - et ce n'est pas la seule qualité d'un jeune chercheur comme Xavier Leloup - dans la mesure où il travaille sur deux registres qui indiquent que le livre peut faire l'objet de deux lectures parallèles: celle - heuristique - qui consiste à passer en revue les différentes dimensions qui permettent de saisir une population ou, mieux, un mode de peuplement à travers un ensemble de catégories; celle qui déborde ce premier travail en ré-interrogeant la question de l'égalité et de la diversité en continuité avec les travaux de William Julius Wilson, de Massey et Denton et ceux d'Alain Touraine et des chercheurs du CADIS.

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1 Une première présentation de ces travaux a fait l'objet d'un numéro de la revue Recherches sociologiques (<< Sociologie de la ville »), nOI, 1999.

Peuplement, changement des composantes de la population, recherche des différenciations qui traversent des processus peu visibles, tel est le premier niveau de lecture que X. Leloup nous propose. En investiguant, sur base des données des recensements de 1970, 1981, 1991, ce qui qualifie un territoire à travers sa population, de manière classique, la démarche veut s'inscrire dans la tradition de M. Halbwachs dont Yves Grafmeyer a su perpétuer et la nécessité et la pertinence. Le fil de l'exposition est d'une clarté limpide: les mouvements qui ont affecté la population dans son ensemble, l'importance de la population étrangère, la répartition par quartiers des catégories socioprofessionnelles, la différenciation de l'espace en fonction du niveau d'instruction, les noyaux familiaux, les caractéristiques du logement. Ces six dimensions font l'objet d'un travail où le traitement des données est toujours précédé d'une interrogation sur la « mise en classe» et les catégories utilisées par les recensements et d'une mise en perspective sociologique qui déborde les connaissances factuelles mises à jour. Si ces dernières ne manqueront pas de surprendre - ainsi, par exemple, la « découverte» d'une tendance structurelle à la baisse de la taille des ménages, Ixelles se distinguant singulièrement par une augmentation substantielle - de 42% à 64% sur une période de trente ans - du nombre de ménages d'une personne -, elles sont produites en ne négligeant jamais la façon dont elles ont été constituées; c'est sans doute là une des trames du livre que de retracer, pour les dimensions inventoriées, une histoire de la « raison statistique» dans les recensements, au plus près de la manière d'Alain Desrosières2. Quant à la mise en perspective sociologique, X. Leloup mobilise les savoirs qui, de P. Bourdieu à Y. Grafmeyer en passant par les apports d'Ho Le Bras ou de l'approche micro-locale de la démographie communale, par l'interrogation de B. Lepetit sur les formes de l'expérience ou encore les recherches sur le racisme de M. Wieviorka et sur les quartiers d'exil de F . Dubet et D. Lapeyronnie, constituent aujourd'hui un fonds sociologique inégalable autour de la question de la différenciation sociale en ville. Car c'est bien ce qui constitue l'unité du livre et son deuxième niveau de lecture. La question de la ségrégation socio-spatiale, de son renforcement ou de son délitement est au centre de la démarche. X. Leloup a choisi, non sans risque, de mettre à l'épreuve les apports de la sociologie américaine autour de cette question. La trame ici est moins de produire des connaissances que de chercher à se situer à un niveau d'intelligibilité - pour parler comme J.-C. Passeron3 - qui parte d'un niveau d'explication fort, à savoir celui de la ségrégation telle qu'analysée par W.J.

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DESROSIERESA., 1993,La politique des grands nombres.Histoire de la raison statistique, Ed.
des sciences et des techniques), Paris.

La découverte (ColI. Textes à l'appui/anthropologie

PASSERONJ.-C., 1991,Le raisonnementsociologique.L'espace non-poppériendu raisonnement

naturel, Nathan (ColI. Essais et recherches), Paris; voir, en particulier, le chapitre X. L'énonciation historique. Information, connaissance, intelligibilité, pp. 229-245. 8

Wilson et MasseyIDenton4aux Etats-Unis. Il s'agit d'un pari - risqué - de vouloir interroger les transformations qui ont traversé une commune aussi singulière qu'Ixelles à la manière américaine alors qu'il paraît si évident que «nous n'avons pas de ghetto! », en tout cas pas comme chez eux. X. Leloup n'a pas choisi une réponse simpliste qui consisterait à dire que c'est plus le mélange ou la mixité qui nous font paraître plus « civilisé» ou encore, que Bruxelles, pseudo-capitale européenne, serait virtuellement la réalisation à terme de la société multiculturelle. Il a choisi de mettre à l'épreuve le modèle de Wilson méthodologiquement et politiquement. En effet, l'unité du livre est aussi affaire de mesure: en reprenant les acquis des travaux américains, en menant un travail de « composition» en retravaillant les découpages sectoriels des recensements, en cherchant systématiquement à mettre à l'épreuve des mesures de segmentation et de différenciation de l'espace, il cherche à arpenter morphologiquement les effets de milieu, en se tenant toujours à distance des dérapages induits par les agrégats et les erreurs écologiques dont ils sont souvent porteurs. Politiquement, la question de la ségrégation débouche sur une double incertitude: quelle est la nature de la relation à l'autre dans une société comme la société belge? Ou encore, en quoi consistent les différences qui traversent les rapports de distance et de proximité inscrits spatialement dans des modes d'habiter, de vivre ensemble, sinon égaux, en tout cas séparés? Ainsi une catégorie comme celle d' «isolement social» que W.J. Wilson mettait au centre de son analyse doit faire l'objet d'un travail de terrain conséquent si on veut faire progresser le débat sur le rapport à l'autre et la séparation spatiale qui semble la caractériser dans la ville aujourd'hui. Les lignes de partage, de non-recouvrement du niveau d'instruction dans les quartiers et du rapport à l'emploi posent un problème - théorique - non négligeable: est-ce que la non-superposition des clivages sociaux provoque une diffusion spatiale de la précarité? Quel est le niveau de dispersion ou d'agrégation qui, par les effets de milieu qu'il provoque, garantit la possible coexistence de populations différenciées dans les espaces de la ville, qui n'est pas indifférenciée mais mixte et qualifiée? On reconnaîtra les obsessions du «grand frère» qu'est Jean Remy5, toujours caracolant en tête pour nous rappeler les exigences simméliennes à penser la grande ville sur fond d'individuation et de mixité, au croisement d'un champ de contraintes et de possibilités. Et non comme pur flux. Cette double incertitude, délimitée ici dans la conclusion de l'ouvrage, annonce la suite d'une démarche constitutive d'un travail doctoral dont l'enjeu est de combiner un important travail de terrain sur les trajectoires sociales à partir de récits de vie et la construction d'une problématique qui réinterroge la relation à
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WILSON W.J., (tr. fr.), 1994, Les oubliés de l'Amérique, Desc1éede Brouwer, Paris; MASSEY

D.S. & DENTON N.A. (tr. fr.), 1995, American Apartheid, Paris, Descartes et Cie, Paris. S REMY J., 1998, « Les sociabilités urbaines: effets de milieu et trajectoires sociales », in: GRAFMEYER Y., DANSEREAU F., Trajectoires familiales et espaces de vie en milieu urbain, Presses Universitaires de Lyon, Lyon, pp. 501-521. 9

l'Autre de manière anthropologique. An' en pas douter, X. Leloup vient d'accomplir une première étape qui ne manque pas d'allure.

B. FRANCQ Unité d'anthropologie et de sociologie-Université Catholique de Louvain Chercheur au Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologique (CADIS) - Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS-Paris)

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Introduction
Délimiter ou composer la ville? Aujourd'hui, et depuis longtemps, il n'est pas assez d'auteurs pour souligner la diversité de la ville. Cette diversité prend plusieurs formes. Elle est d'abord démographique suite à la coexistence de populations sédentaires ou au contraire issues de migrations proches ou lointaines. Cette forme de diversité se traduit non seulement dans les structures de la population d'une ville et de ses quartiers, mais aussi dans les comportements démographiques de ses habitants - nuptialité, fécondité et mortalité varient d'une population à l'autre, d'un espace à l'autre. Elle est ensuite sociale avec la distinction toujours mouvante entre les quartiers qui hébergent des populations aisées appartenant aux couches supérieures de la société et des quartiers défavorisés qui abritent une population laborieuse, voire exclue ou marginalisée. « Corons », « taudis », quartiers « ouvriers» ou « bourgeois» d'hier et «banlieues », «zones prioritaires» ou «beaux quartiers» d'aujourd'hui donnent, par la distance temporelle qui les sépare, une vision trouble de cette diversité. Elle est aussi liée à la multiplicité des temporalités d'une ville ou d'une agglomération qui se succèdent au cours d'une même journée et, à plus long terme, dans les durées différenciées qui marquent les processus de choix et de décisions d'acteurs liés à des sphères d'activités spécifiques - économiques, politiques, sociales, etc. Dès lors, c'est la concordance des temps entre ces différents processus qu'il importe de préserver dans une évolution harmonieuse de la ville. Enfin, la ville ne se composerait plus aujourd'hui d'un seul territoire unique et unifié mais d'une pluralité d'espaces qu'elle vise à organiser et à coordonner. Cette diversité des territoires pourrait trouver son origine dans les phénomènes et les événements politiques qui sont depuis longtemps partie prenante de la constitution et de la création des villes. La pluralité des pouvoirs politiques qui s'y hiérarchisent, s'y côtoient ou s'y opposent, contribuent également au « tri urbain» des populations entre différents espaces, par leur action sur les limites territoriales, sur les procédures d'accès à certains logements et sur l'affectation des sols, voire sur les régimes linguistiques des administrations locales des villes « frontières »6.
6 A ce titre, Bruxelles semble devenir aujourd'hui un véritable « laboratoire institutionnel» tant les pouvoirs et les intérêts politiques qui se chevauchent sont nombreux. On dénombre en effet pas moins de 19 communes, la Région de Bruxelles-Capitale, les Communautés française et flamande,

Cette diversité avérée de la ville conduit certains auteurs à en rechercher une nouvelle définition qui répondrait mieux aux conditions actuelles de son développement en tenant compte d'un accroissement de sa complexité tant au niveau des populations qui y résident que des activités et fonctions qu'elle accueille. Les vertus opératoires espérées d'une telle définition devant être, en définitive, de distinguer la ville du reste de l'espace géographique ou de dater quand un conglomérat d'habitations accède par son importance quantitative ou sa spécificité fonctionnelle au statut de ville. Ce débat fort ancien a connu plusieurs développements que nous ne retracerons pas ici dans le détail. Nous nous pencherons plutôt sur quelques exemples de ces travaux avec pour objectif de montrer les impasses théoriques et méthodologiques auxquels ils peuvent mener lorsqu'on aborde le phénomène urbain. Par cette critique, notre intention n'est donc pas d'invalider ces démarches mais bien de montrer qu'elles ne nous paraissent pas les plus adéquates à notre objet d'analyse. La logique intellectuelle qui sous-tend l'ensemble de ces travaux semble à peu de choses près toujours la même. Il s'agit, soit a priori, soit au terme d'un travail descriptif, de déterminer, selon un ou plusieurs critères gradués le long d'une échelle de mesure, à partir de quel seuil une agglomération accède à la catégorie de « ville ». Les critères les plus souvent retenus sont au nombre de trois: le niveau atteint par la population, la topographie de l'agglomération et la fonction centrale qu'elle incarne dans le fonctionnement global d'une société. Le premier critère renvoie à l'indicateur le plus simple de l'importance et de la croissance des villes (Roncayolo, 1990). Il s'agit alors de déterminer d'une manière absolue ou relative quel est le seuil de population à partir duquel une unité d'habitation « fait ville ». Une des limites évidentes de cette démarche est de décider à quel niveau l'on va placer ce seuil. Cette détermination ne paraît jamais vraiment éviter toute forme d'arbitraire tant de la part du chercheur qui peut le diminuer ou l'accroître pour garantir le bien-fondé de sa démarche, se privant dans le même temps de l'analyse toujours intéressante des cas limites, que de celle des commanditaires de la recherche qui, pour des raisons politiques ou symboliques, désirent voir figurer leur commune ou leur municipalité au rang des villes. De plus, cette démarche a comme autre désavantage de gommer, par l'accent qu'elle met sur l'analyse comparative à l'échelle des agglomérations, les différences parfois très importantes qui existent au sein de celles-ci entre ses quartiers (Roncayolo, 1990). Ainsi, à la suite de M. Roncayolo, on peut se poser la question suivante: «mais que signifie alors une moyenne? », lorsque l'on sait que: «dans les années 1950 [...] à Paris, le quartier Saint-Gervais, dans les parties surpeuplées du vieux
sans compter la présence de plus en plus massive des institutions européennes... Bref, plusieurs pouvoirs se superposent comme le soulignent fort à propos B. Francq et A. Stengele dans l'importante étude qu'ils ont coordonné sur les services sociaux en Région bruxelloise. 12

centre, dépassait 1000 habitants à l'hectare; le quartier Chaillot, dans l'ouest bourgeois, à peine 200 »7(Roncayolo, 1990 : 36). A trop vouloir généraliser des réalités urbaines en vue de leur comparaison, le chercheur s'expose ainsi au risque d'une interprétation erronée fondée sur des indicateurs synthétiques - moyenne, taux de croissance, etc. Il omet alors la possibilité jamais totalement contrôlée d'une inversion des tendances lorsqu'elles sont observées soit au niveau agrégé d'une ville, soit au niveau intra-urbain. Mais, malgré ces critiques, la démarche semble avoir gardé une certaine pertinence principalement dans les études comparatives à caractère historique qui se sont développées en démographie historique et en histoire économique (MoIs, 1954; Rosental/Hontebeyrie, 1996). Toutefois, très rapidement, le seul critère de la population n'a plus pu être considéré comme suffisant pour déterminer l'existence ou l'inexistence d'une ville. En effet, les variations de densité entre des territoires différents d'une même ville le laissaient déjà entrevoir: les conditions topographiques dans lesquelles s'effectue la croissance urbaine, les modes de vie qui la guide, et les rapports plus ou moins tendus entre des fonctions différentes influencent également la genèse des villes (Roncayolo, 1990). Dès lors, comme le souligne encore M. Roncayolo, ces différences de densité « sont plus significatives des différences d'une société à l'autre ou des inégalités à l'intérieur d'une ville que d'un module qui définirait clairement le phénomène urbain» (1990: 36). C'est ce qu'a pu montrer, très tôt, M. Halbwachs pour les villes de Chicago et de Paris (Halbwachs, 1982). La ville américaine voit sa croissance fortement corrélée à celle de l'ensemble de la population des Etats-Unis, expansion marquée par un double mouvement: celui de l'immigration européenne et du glissement du « centre de gravité» démographique du pays vers l'Ouest (Duchac, 1974). Mais l'intérêt de sa démarche ne s'arrête pas à cette constatation. Il y introduit également le substrat matériel et socio-historique - les logements, les voies de communication, les obstacles naturels,... - qui façonne l'espace d'une ville. Il montre ainsi que l'accroissement de la population y a été absorbé de deux manières: pour une moitié, par l'augmentation de la surface de la ville et, pour l'autre, par l'accroissement de sa densité. A Paris, la densité par hectare a par contre plus régulièrement suivi l~s variations du chiffre absolu de la population. Au total, alors que les deux villes ont le même volume de population, la capitale française présente une densité de peuplement nettement supérieure. L'auteur avance trois raisons pour rendre compte de cet écart. D'abord, Chicago est une ville industrielle où les bâtiments dévolus à d'autres destinations que l'habitat occupent une grande
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De surcroît, les différencesinternes entre des villes de taille pourtant proche ou même plus, proche

par leur fonction, sont parfois très importantes. Il suffirait sans doute de comparer Paris et Londres pour se rendre compte des modes différents d'urbanisation et d'utilisation des sols qui prévalent d'une ville à l'autre. Ces processus donnent bien évidemment au mode de peuplement des visages très différents, entre autres, dans le rapport qui s'organise dans chaque ville entre le centre et sa banlieue (cf. par exemple, M. Roncayolo, 1990). 13

superficie au sol. Elle est ensuite principalement bâtie de maisons individuelles occupées par des ménages isolés. Enfin, elle dispose encore à l'époque de nombreux terrains non bâtis. Que faut-il retenir, pour notre démarche, de la comparaison entre ces deux villes? Il est évident que les résultats dont il est fait ici mention ne sont plus aujourd'hui d'actualité, parce que trop éloignés de nous dans le temps. Néanmoins, la méthode qui les a produits mérite toute notre attention parce qu'elle combine plusieurs variables trop souvent dissociées dans d'autres recherches. En effet, l'auteur associe dans son explication à la fois des éléments matériels, historiques, démographiques, économiques et ethniques pour décrire et expliquer la constitution des villes et leur structure interne. C'est pourquoi, dans ce qu'elle a d'exemplaire, la démarche de morphologie sociale, telle que l'a pratiquée Halbwachs, devra retenir notre attention dans l'étude qui va suivre. Mais en présentant une étude qui combine plusieurs niveaux d'analyse dans la définition du phénomène urbain, nous avons brûlé une étape: celle de la présentation des modèles de délimitation de la ville sur base de critères exclusivement topographiques ou géographiques. Il s'agit dans la plupart des cas de cerner l'extension de la surface bâtie d'une manière continue ou quasi continue autour d'un noyau central ancien et densément urbanisé. Le principal problème que rencontre cette méthode survient lorsque la structure du bâti présente un aspect discontinu. A partir de quel degré de dispersion doit-on exclure une zone géographique de la définition d'une ville? Généralement, les géographes estiment cette dispersion en observant l'intervalle maximum qui sépare une maison ou un groupe de maisons isolé d'un ensemble densément bâti. Pour Bruxelles, cette distance a été fixée par une équipe de géographes à 75 mètres (Jouret, 1972). Toutefois, ce mode de définition ne résout pas tous les problèmes. Il reste en effet à régler par exemple le problème des « villages-rues» ou de l'extension des villes belges le long de leurs artères de pénétration, mode d'extension dont Bruxelles constitue un bon exemple. Pour esquiver ces difficultés, les géographes ont le plus souvent recours à l'observation de cartes ou de photos aériennes pour déterminer si, oui ou non, les formes prises par l'urbanisation répondent à leur définition de la ville (Jouret, 1972). Ce recours aux représentations en planisphère de la ville a certainement de nombreux avantages opérationnels pour le géographe désireux d'établir une typologie générale des formes urbaines, de repérer les voies de pénétration urbaine ou la localisation des espaces verts; qu'il nous soit cependant permis de douter de l'efficacité de telles démarches dans le cadre d'une étude morphologique fine de la ville et de ses espaces de peuplement. Cette démarche laisse aussi entier le problème de la prise en compte de la fonction et de la culture des espaces urbanisés. En effet, derrière des formes très semblables de ville peuvent se dissimuler des raisons d'agrégation et de concentration différentes des populations: bourgs agricoles, petits centres régionaux, péri urbanisation, etc. C'est à la prise en compte de ces raisons que se sont intéressés principalement les historiens et les sociologues.

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Ecoutons, ce que nous disait MoIs à ce sujet dans son essai de démographie historique: « qu'est-ce qu'une ville? Cette définition n'est pas une sinécure. [...] Nous rejetons comme insuffisant tous les critères qui réserveraient la qualité de ville aux localités présentant certaines caractéristiques extérieures de nature géographique, telles que l'existence de murs, de bâtiments communaux, d'un réseau serré de rues bâties de bout en bout, et d'autres de même espèce. [...] L'adoption d'un tel critère reviendrait à confondre la cause et l'effet. Nous rejetons avec plus de force encore la conception juridique ou institutionnelle, qui fait dépendre une qualité si importante de la réception d'un morceau de parchemin contenant une liste de privilèges. [...] Nous n'admettons pas d'avantage, du moins en premier ressort, le critère, démographique s'il en est, d'un nombre d'habitants, soit absolu soit relatif, dépassant un minimum donné» (1954 : XX-XXI, tome I). Mais que reste-t-il alors pour définir une ville? Il reste la place qu'elle occupe dans les relations avec son hinterland: « une ville est une agglomération qui se distingue du plat pays environnant par une fonction centrale suffisamment développée » (MoIs, 1954 : XXI, tome I). Encore faut-il préciser que cette ville remplit une fonction comparable à celle du cœur ou du cerveau pour le corps humain, c'est-à-dire la coordination d'un large éventail de l'activité humaine. Cette analogie permet à l'auteur d'exclure de sa définition le noyau paroissial ou administratif d'une commune rurale qui joue le même rôle pour ses hameaux mais se limitant à de rares aspects de la vie sociale; pour le reste, le village vivant de la même vie que ses hameaux. Ayant passé en revue les trois moyens utilisés par une série de travaux pour définir la ville, il s'agit maintenant de réaliser une évaluation globale de ceux-ci. Autrement dit, quel bilan peut-on faire de leur apport à une logique de recherche sur le phénomène urbain dans le contexte de sa complexité? Pour répondre à cette question, il s'agit de reprendre un certain nombre de problèmes qu'elles soulèvent et, dans la discussion de ces problèmes, de retenir les arguments susceptibles de fonder notre propre cadre d'analyse. En premier lieu, la ville peut être considérée à l'aide de deux regards complémentaires. Elle peut être considérée comme un tout, dans ses relations avec l'espace qui l'environne et avec d'autres villes. Elle montre aussi, au travers de sa structure interne, des territoires qui se différencient les uns des autres, des inégalités qui se creusent entre des groupes sociaux, des proximités et des distances qui s'installent entre ses populations (Roncayolo, 1990). Or, les approches rassemblées ci-dessus tiennent très peu compte de la seconde dimension, alors qu'elle devient précisément la dimension majeure du phénomène urbain actuel, vu sa complexité croissante et son extension presque générale. C'est pourquoi, dans notre analyse, nous mettrons essentiellement l'accent sur le second regard. Et comme l'avait montré H. Coing pour les marchés de l'emploi locaux, nous ne devons pas faire face actuellement à un problème de délimitation entre des espaces polarisés mais à 15

un problème de définition d'espaces imbriqués, « c'est-à-dire d'identification des structures» (Coing, 1982). Les modèles proposés ci-dessus semblent, en deuxième lieu, privilégier une seule orientation possible du phénomène urbain: sa croissance ininterrompue. Ce biais est en partie lié à la vision de progrès et d'avance sociale qui a été associée à l'urbanisation et, simultanément, à l'industrialisation. Dans le même temps, à côté de ce schéma idéologique se développaient des modèles explicatifs qui, souvent sous l'influence des réalités dont ils avaient à rendre compte, se concentraient sur l'explication de la croissance urbaine et des conséquences qu'elle entraînait sur la spécialisation des aires urbaines en zones particulières de peuplement ou d'activités (Burgess, 1990; Grafmeyer/Joseph, 1990; Park, 1990). Aujourd'hui, l'évolution de la ville semble prendre des orientations diversifiées. La plupart des centres urbains ont connu ces dernières années une forme d'exode de leur population vers leurs périphéries, où elle a pu bénéficier de logements souvent plus récents et plus confortables. Mais dans le même temps, on a assisté, par exemple, à la suite de programmes de rénovation ou de réhabilitation de quartiers centraux, à l'arrivée de nouvelles populations dans des quartiers désertés par leurs anciens habitants, qu'ils soient partis spontanément pour trouver ailleurs un logement ou « expropriés» par l'action immobilière entreprise dans leur quartier. En définitive, l'avenir des centres-villes semble plus incertain et leur déclin ou leur « gentrification» dépend de la configuration de plusieurs facteurs dont on peut citer: l'ampleur de la rénovation, l'attitude du pouvoir politique, le degré de mobilisation des populations locales et la composante privée ou publique des investissements immobiliers (Authier, 1995; Bidou-Zachariasen, 1996a). En dernier lieu, au niveau logique, la recherche de « la » définition de ce que constitue une ville n'a pas d'autre terme que d'aboutir à attribuer au cadre d'existence urbain une vertu explicative qu'il ne possède pas en soi. En effet, si cette définition donne un cadre opératoire à certaines recherches historiques ou géographiques comparatives, elle ne peut expliquer dans le détail les relations et les rapports entre individus et groupes sociaux qui se nouent au fil du partage d'un même espace. Autrement dit, ce serait appliquer un déterminisme simple, voire simpliste, d'expliquer une série de comportements démographiques, économiques ou sociaux, qu'ils soient individuels ou collectifs, par la seule appartenance d'une population à un espace qualifié de « ville ». En effet, cette catégorie, ou plus exactement cette «totalité », recouvre des types et des formes de vie forts différents (Chamboredon et al., 1985). Par conséquent pour rentrer de plein pied dans le registre de l'explication, «il faut faire éclater ces «totalités» pour saisir quelques liaisons explicatives» (Chamboredon, et al., 1985 : 474). Cette posture théorique nécessite alors de réactiver l'importance du lieu comme médiation entre les contraintes des catégories abstraites (les classes sociales) et celles de position ou de proximité dans les processus de peuplement et de distribution des groupes sociaux dans l'espace (Chamboredon, et al., 1985). Dans cette perspective, un des acquis 16

de la sociologie rurale française des années 60 est d'avoir montré comment, dans un pays pourtant fortement centralisé et derrière l'apparente uniformité des formes d'existence villageoise, subsistaient des structures d'organisation sociale diversifiées; celles-ci étant largement fonction de la manière dont s'agençaient dans chaque village les structures de parenté - lignage et héritage -, les luttes politiques et la propriété économique du sol (MendraslForsé, 1983). Pas plus que la «ville », le « rural» pris comme totalité agrégée ne permet d'expliquer les interactions et les interdépendances qui se tissent entre les différents groupes sociaux au niveau local. Cependant, cet accent mis sur le lieu ne doit pas en faire une substance, une communauté où l'ensemble des comportements seraient partagés de manière régulière et sans heurts par l'ensemble de la population (Collectif, 1986). Cette conception renoncerait à la multiplicité des scènes de sociabilité marquées par un cosmopolitisme des habitants et des cultures. En définitive, l'étude que nous entamons ici emprunte donc un chemin fort différent de celui pris par certains auteurs pour définir l'existence du phénomène urbain. Pour notre part, nous lui préférerons de loin une démarche qui, de l'intérieur, s'interroge sur la ville et sur ses différentes composantes. Il s'agit alors d'interroger la morphologie sociale de la ville dans l'optique d'y déceler les processus de peuplement, d'exclusion, de recomposition ou de désorganisation à l'œuvre dans ses quartiers et sa population. Autrement dit, il s'agit de voir si les structures spatiale et humaine de la ville produisent de la ségrégation, de la séparation ou au contraire de la mixité entre les différentes catégories de sa population. De la sorte, nous voulons éviter la forme de déterminisme évoquée plus haut, forme trop matérialiste pour être reprise aujourd'hui où l'on a montré le poids des processus sociaux et institutionnels dans la constitution des villes. Il n'est dès lors plus possible de réduire l'explication de leur évolution à celui de leur seul substrat matériel ou de leur volume démographique.

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Chapitre premier
L'espace théorique, méthodologique et empirique de la recherche

Si, comme nous l'avons mentionné dans l'introduction, nous voulons rompre avec une certaine forme de matérialisme, c'est-à-dire entendre « définir la ville» non par un travail de délimitation de ses frontières mais de composition de ses espaces, il s'agit de tracer des contours précis à notre démarche. Ces contours recouvrent plusieurs plans épistémologiques qu'il s'agit d'articuler dans une méthode cohérente de morphologie sociale des espaces urbanisés. Cependant, l'utilisation du vocable de morphologie à laquelle nous recourons, ne doit pas laisser penser que notre démarche se résumera à une pure description. Elle ferait d'elle une monographie totalement contingente à la fois des variables prises en considération par les techniques de récolte de l'information sur lesquelles nous la faisons reposer et des catégorisations utilisées par ces mêmes techniques pour classer et mesurer la réalité observée. L'adoption de cette posture monographique transforme trop le chercheur en un simple exécutant de descriptions automatiques pour que nous l'acceptions. Elle l'empêche également trop souvent de conclure et abandonne aux recherches à venir le soin de le faire à sa place. C'est là l'écueil de notre démarche, privilégier d'une manière trop exclusive les techniques statistiques de description sans s'interroger sur le sens et l'utilité qu'elles acquièrent dans le champ de la sociologie urbaine. Par conséquent, leur pertinence se mesurera à la fin de notre travail sur base de la profondeur des énoncés interprétatifs qu'elles permettent de porter sur une partie du réel qu'elles auront servi à décomposer et à analyser. Un autre acquis de notre essai sera de mettre au jour les adéquations et inadéquations qui peuvent survenir entre des propositions théoriques, des outils méthodologiques et des contextes historiques qui ont contribué à la naissance des uns et des autres. Mais, pour que cette démarche ait des chances d'aboutir, et que le « décompte» final en soit positif, il nous semble d'emblée opportun de préciser les hypothèses théoriques, les choix méthodologiques et empiriques sur lesquels elle repose. Il s'agit, comme le propose J.-C. Passeron, de réfléchir à la construction d'un «espace mental de l'enquête» intégrant les opérations de description, de codage, de traitement, d'analyse et d'interprétation en un seul mouvement accompli par le chercheur (Passeron, 1995; Passeron, 1996). Notre démarche semble amputée d'une partie de ce mouvement puisqu'elle repose, pour l'essentiel, sur

l'exploitation des données du recensement de la population et des logements réalisé par l'Institut National de Statistique (INS). Mais, elle garde avec lui, malgré son incomplétude, une forte proximité de genre. En effet, notre objectif, nous le répétons, n'est pas de faire une description monographique d'une partie du réel mais de pouvoir conclure sur des propositions susceptibles d'être confrontées à d'autres énoncés formulés au départ de contextes différents. Ainsi, nous serons attentifs à garantir plusieurs principes théoriques et méthodologiques mettant l'accent sur la critique des données produites par l'INS, ce qui portera notre attention sur certains tableaux et non sur l'ensemble de ceux-ci, sur la comparaison des résultats obtenus

en cours d'enquête avec des conclusions produites par d'autres recherches et, enfin, sur la vérification ou l'infirmation de certaines hypothèses.
1 / L'ESPACE THEORIQUE DE LA RECHERCHE

Une nouvelle configuration

de la question sociale:

les mécanismes

de ségrégation

L'objectif général que nous nous fixons est de déceler les processus de peuplement ou de dépeuplement, d'exclusion ou d'intégration, d'organisation ou de désorganisation sociale, à l' œuvre dans les structures de la ville, dans ses quartiers et dans sa population. Le double langage que nous venons d'utiliser réfère à une problématique à la fois plus large, et moins définie, qui est celle de laségrégation et de son contraire ou, plus précisément, de ses contraires que sont l'assimilation dans l'optique d'un repérage systématique des différences de localisation de groupes définis en fonction de divers critères, l'égalité dans la perspective d'une description des chances d'accès aux biens matériels et symboliques offerts par la ville qui traduisent un état des relations sociales et, enfin, l'intégration dans le renvoi qu'elle fait à l'exclusion associant des populations défavorisées et des territoires circonscrits dont le ghettoS constitue une image forte (Grafmeyer, 1994a). On voit
Le ghetto, en tant qu'espace qui concentre une population ou qui est homogène socialement ou ethniquement, trouve aujourd'hui sa réalité la plus forte aux Etats-Unis où la concentration des Noirs dans quelques quartiers des centres-villes crève des plafonds jamais atteints, même à l'époque de l'esclavage. Cette situation particulière faite aux Noirs aux Etats-Unis a soulevé depuis longtemps l'indignation d'une majorité de l'opinion publique américaine, sans qu'il n'y ait d'inflexions significatives dans l'assimilation des Noirs à la vie sociale, politique et économique de leur pays. Elle est à l'origine du développement d'un champ de recherche comparable, par son étendue et sa richesse, à celui qu'avaient fréquenté les chercheurs de l'Ecole de Chicago, lorsqu'ils ont été les témoins privilégiés de la croissance des villes américaines et de l'assimilation à une même nation des vagues successives d'immigration qui ont constitué la population américaine à la fin du xrxe et au début du xxe siècle (sur l'analyse des rapports qui se sont tissés entre le processus de constitution de la population américaine au départ de l'immigration et le développement de la sociologie aux Etats-Unis, le lecteur peut se référer à l'ouvrage de synthèse que R. Duchac consacre à ce sujet: La sociologie des migrations aux Etats-Unis, Mouton, Paris, 1974). 20
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dès lors que la ségrégation, comme objet d'analyse, ne semble ni avoir une signification mesurable et quantifiable propre, sa mesure dépend toujours d'un critère extérieur à sa définition - les catégories socioprofessionnelles, la nationalité, le niveau d'instruction, etc. -, ni une signification univoque en fonction de l'usage que l'on fait du terme dans un contexte géographiquement circonscrit et historiquement daté9. Cette signification est alors fonction de l'interprétation que l'on donne aux séparations physiques observables dans l'espace entre plusieurs catégories ou groupes sociaux. On conclut alors, à la suite d'y' Grafmeyer, que «la ségrégation est toujours à la fois un fait social de mise à distance et une séparation physique» (1994a : 86). Cette notion appartient donc simultanément à deux ordres de réalité qu'il s'agit de prendre en considération simultanément: celui de la réalité sociale et celui de la réalité spatiale. Et c'est une articulation dynamique entre ces deux ordres plus qu'un quelconque déterminisme de l'un sur l'autre qui caractérise leurs relations. Mais, suite à la modification de la configuration de la question sociale qui devient de plus en plus une question urbaine et à l'approfondissement d'une différenciation des populations sur une base spatiale entre centre et périphérie, cette dernière étant devenue au fil du temps l'envers négatif et stigmatisé de la ville (Touraine, 1991; Dubet, 1995), ces deux ordres de réalité semblent se confondre et se rejoindre en un même objet d'études. En effet, selon A. Touraine: «le problème d'aujourd'hui n'est pas l'exploitation, mais l'exclusion [...]» (1991 : 13). En d'autres termes, le centre de la société industrielle constitué par les rapports sociaux de production s'est dissout et laisse la place vide à des luttes et des enjeux qui se jouent autour de l'exclusion ou de la participation à une consommation et à une culture de masse. Cette mutation de la question sociale nous a aussi fait passer «d'une société de classes avec des gens en haut et des gens en bas, à une société horizontale où l'important est de savoir si on est au centre ou à la périphérie» (Touraine, 1991 : 8). Cette analyse du changement social- qui prendrait de plus en plus la forme d'une démodernisation, selon les termes de Touraine (Touraine, 1997) - superpose des catégories sociales et des espaces concrets occupés par des

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Si l'on poursuit notre référenceà la sociologie nord-américaine,on y trouve aujourd'hui un exem-

ple de l'utilisation de la notion de ségrégation dans une signification constante qui renvoie à un critère particulier de différenciation: la race; à des techniques de mesure éprouvées et solides: les indices de dissimilarité; et à un contexte précis: celui du ghetto noir américain où se superposent une discrimination raciale, des inégalités sociales et une économie informelle. Autrement dit, les EtatsUnis offrent au monde un modèle de ségrégation que seuil' Afrique du Sud avait réussi à imposer par les voies institutionnelles de l'Apartheid. Ainsi, les trois éléments que nous avions déjà mis en rapport dans le corps de ce texte, à savoir: propositions théoriques, outils méthodologiques et contextes d'observation et d'analyse, sont ici en forte interdépendance et adéquation. Il nous revient de tester ce « modèle» dans un contexte européen, c'est-à-dire d'éprouver la pertinence qu'il recèle ou non dans l'analyse des différenciations sociales de l'espace, dans des contextes où la figure du ghetto reste inexistante.

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individus qui, en fonction de leur position sociale et géographique, seront plus ou moins intégrés socialement et plus ou moins assimilés culturellement. Outre cette superposition analogique entre espace mental des catégories sociales et espace physique du territoire, cette analyse introduit deux dimensions différentes: l'une culturelle avec la problématique de l'assimilation des individus à des valeurs et des modèles que véhicule la culture dominante, l'autre sociale avec la problématique de l'intégration ou de la répartition équitable des ressources dans la société (Touraine, 1991). Suivant ces dimensions, le ghetto devient le lieu de la non-assimilation culturelle et de la non-intégration sociale. Ces membres sont placés à la fois dans l'impossibilité de partager les valeurs centrales, qui orientent la constitution de la société dominante, et dans l'exclusion sociale la plus complète, laquelle les tient à l'écart du système économique dominant, du marché du logement de bonne qualité et des enjeux d'une action associative ou politique (Touraine, 1991; Massey/Denton, 1993; Wilson, 1994). Toutefois, ce constat d'exclusion, de crise, de manque, de destruction d'un monde ancien -le monde ouvrier de la banlieue rouge - ne suffit plus pour expliquer et rendre compte de l'expérience qu'ont les habitants des banlieues dans lesquelles ils vivent (Dubet, 1995). Ainsi, les deux dimensions identifiées ci-dessus peuvent être réinterprétées de la manière suivante: d'une part, «le degré d'intégration des groupes concernés sur une échelle allant de la désorganisation à l'attachement vise à saisir la nature des relations sociales internes au groupe considéré» et, d'autre part, «le degré et le niveau de participation, allant de l'exclusion à la participation proprement dite, désigne la nature des relations de l'ensemble considéré à son environnement social et politique» (Dubet, 1995 : 138). Cette topique élaborée en regard de l'expérience vécue par les populations habitant les banlieues rejoint dans sa première dimension les travaux de la sociologie américaine sur l'organisation et la désorganisation des communautés urbaines, avec comme corollaire le débat jamais tout à fait clos entre les tenants de la thèse d'une désorganisation «pathologique» laissant l'individu dans une indétermination sociale, ferment des déviances individuelles, et les tenants d'une substitution d'un ordre social marginal mais néanmoins fonctionnel et intégrateur à l'ordre social dominant (Guth, 1996). Cette question a été reprise récemment par W.J. Wilson dans un important ouvrage qu'il consacre au ghetto noir américain et à l'underclass. Nous reviendrons plus loin sur cet ouvrage et ses propositions, parce qu'il apparaît essentiel à notre réflexion, tout comme sont essentielles les pressions à la désorganisation sociale qui pèsent lourdement sur des populations urbaines, alors que la situation de crise économique avec laquelle elles sont aux prises semble perdurer. Au vu des évolutions qui viennent d'être évoquées, un des problèmes clés de nos sociétés réside dans « la nature des mécanismes de ségrégation, thème central s'il en est dans la mesure où l'on admet que la question urbaine trace une configuration originale de la question sociale» (Dubet, 1995). Toutefois, le terme de sé22

grégation ne doit pas se voir utiliser à tort et à travers sous peine de perdre toute efficacité tant dans le champ de la recherche urbaine que dans celui de la politique de la ville. En effet, il y a une distinction nette à faire entre des populations aisées qui choisissent volontairement de partager un espace résidentiel sur base d'une proximité de leurs positions sociales respectives et des populations défavorisées qui se voient « assigner à résidence» dans des quartiers délabrés et stigmatisés. Nous appellerons ségrégation cette seconde situation, la première relevant d'un choix clairement exprimé et désiré par des populations disposant de ressources sociales et économiques relativement plus élevées. De plus, en deçà de ces phénomènes de ségrégation et d'auto-ségrégation des positions extrêmes de la hiérarchie sociale se décline une multitude de situations intermédiaires qui caractérisent, entre autres, la localisation des classes moyennes dans des espaces mixtes où cohabitent des populations dispersées sur l'échelle sociale (Aldeghi/Tabard, 1988; Tabard, 1993). En un mot, si le conflit et la lutte sociale ne s'organisent plus sur l'axe vertical de l'exploitation mais plutôt sur l'axe horizontal de l'exclusion, que dans le même temps les mécanismes de ségrégation deviennent l'élément central de la question sociale et, qu'enfin, la crise économique fait peser une pression toujours accrue sur l'ordre social, il devient urgent de s'interroger sur les phénomènes de différenciation et de segmentation qui caractérisent l'espace de la ville. Ils doivent devenir le centre privilégié d'une analyse de la mutation et du changement de l'organisation sociétale et des effets qu'ils produisent sur les inégalités culturelles et sociales qui s'y développent. Simultanément, il s'agit de s'interroger sur les formes de désorganisation et de réorganisation sociale à l'œuvre à des échelles spatiales variables. En d'autres termes, le fil conducteur de notre analyse pourrait se formuler de la manière suivante: est-ce que les processus de ségrégation résidentielle se sont accrus au cours des deux dernières décennies? A cette question, il convient de joindre une réflexion d'ensemble sur les formes qu'ils prennent, entre autres, les distances et proximités qui se créent entre différentes populations, ces formes entraînant des conséquences diverses pour l'organisation sociétale. Pour répondre à cette question, il s'agit d'adopter une approche holiste des phénomènes de ségrégation et d'exclusion qui nous rapproche de la démarche adoptée par W.J. Wilson (Wilson, 1994) lorsqu'il aborde la question raciale aux Etats-Unis.
Vers une approche holiste de la segmentation spatiale

Les considérations sur la configuration actuelle de la question sociale qui précèdent nous engagent sur la voie d'une analyse simultanée du système des espaces qui compose la ville et des mutations de l'organisation sociale de celui-ci. Encore faut-il savoir sur quels phénomènes et changements doit se focaliser notre attention. Quelles hypothèses peut-on formuler concernant l'évolution de la struc23

ture et de l'organisation sociale des quartiers situés dans le centre d'une grande ville? Comment se combinent aujourd'hui des différences dans la structure sociale des quartiers et des tendances de sens divers pour créer de l'organisation ou de la désorganisation sociale? Il y a plusieurs facteurs qui peuvent précipiter un quartier dans la désorganisation sociale, tels que des conduites qui deviennent de plus en plus imprévisibles, des dégradations de l'espace, l'agressivité et la violence des relations sociales ou l'anonymat et l'indifférence (Dubet, 1995). Bref, la désorganisation se caractérise par un état dégradé des relations sociales, lesquelles sont de plus en plus hétérogènes et de moins en moins fréquentes, faisant baisser à la fois le niveau de cohésion sociale et la fréquence de la sociabilité. La cause du développement de ces comportements est à chercher, en partie, dans la décomposition avancée du modèle de la communauté et du quartier ouvriers qui réglaient un certain nombre de rapports entre hommes et femmes, jeunes et vieux, espaces publics et espaces privés, lieux de travail et lieux de résidence (Francq/Lapeyronnie, 1990; Dubet, 1995). Ce modèle semble aujourd'hui s'être écroulé sous les coups de boutoir qu'ont constitué les évolutions techniques, économiques et politiques et qui ont fait voler en éclat ses fondements, à savoir: la société industrielle et son mode de production et d'exploitation de la main-d'œuvre, et les garanties qui y étaient liées par un système développé de sécurité sociale. Toutefois, loin de nous l'idée de magnifier ce modèle comme un âge d'or révolu et regretté, ce serait oublié qu'il portait en son sein, outre des mécanismes d'intégration favorisant la cohésion sociale, des mécanismes de domination qui s'imposaient, par exemple, d'une manière autoritaire aux femmes (Francq/Lapeyronnie, 1990). On le voit l'explication de la désorganisation sociale et de la concentration spatiale des désavantages sociaux ne peut se satisfaire d'une seule cause explicative. Elle combine au contraire plusieurs paramètres. Une image forte de cette approche holiste de la désorganisation sociale est donnée, comme nous l'avions déjà souligné, par W.J. Wilson (1994) dans son ouvrage Les oubliés de !'AmériquelO qu'il consacre à l'analyse des dislocations sociales de la ville et de leurs conséquences pour les minorités défavorisées. Toutefois, il s'agit de mettre un mineur à cette référence théorique. En effet, si nous nous inspirons de la démarche d'analyse de l'auteur, nous n'en reproduirons pas l'entièreté. Nous ne disposons pas, dans notre pays, d'études statistiques systématiques sur les quartiers de nos grandes agglomérations, ni de l'ensemble des données brutes permettant de tester les différentes hypothèses énoncées par la théorie de Wilson. Or, la force de l'analyse de Wilson est d'avoir rassemblé autour d'une seule explication un ensemble jusque-là disparate de recherches et d'enquêtes portant sur les quartiers noirs de Chicago. Ainsi, par une méthode d'observation des covariations appliquée à des séries sta10La version originale du livre a été publiée en anglais en 1987 sous le titre: The truly Disavantaged. Les références faites dans notre texte renvoient à la version française de l'ouvrage publiée en 1994. 24

tistiques portant sur des phénomènes tant démographiques ou économiques que judiciaires ou psychologiques, Wilson donne des phénomènes de la désorganisation et de la ségrégation sociale une explication holiste englobant les caractéristiques de l'organisation sociétale dans leur rapport avec les inégalités sociales et raciales. La démonstration de Wilson repose sur un « argument théorique de fond» qu'il formule comme suit: «j'entends défendre que ces différentes dimensions sociétales conditionnent la structure des interactions entre groupes sociaux, les modes de canalisation des antagonismes raciaux de même que les processus qui régulent l'accès aux gratifications et aux privilèges sociaux. Selon cette approche, toute mutation institutionnelle ou technologique d'envergure modifie les modes d'interaction entre groupes. En outre, l'évolution de l'organisation sociétale va de

pair avec une altération des modes de relation au sein d'un groupe» (Wilson,
1994: 233). Il envisage dans cette approche de mettre en relation les inégalités raciales et l'organisation sociétale. Il faut entendre par cette dernière les modes d'organisation de la société qui structurent, en fonction de certaines finalités, les relations et les actions individuelles. Ces dimensions institutionnelles (économie, politique, éducation) et technologiques (par exemple, l'histoire industrielle) offrent sans doute la meilleure description qui peut en être donnée. Dès lors, il retient comme causes principales à la dislocation sociale des quartiers ségrégués urbains des facteurs démographiques et économiques structurels influant sur la composition sociale des quartiers défavorisés. Mais avant de passer à l'énumération de ces facteurs, Wilson identifie plusieurs indicateurs de la dislocation sociale des quartiers du centre-ville. On y enregistre d'abord un accroissement significatif de la criminalité violente, laquelle semble être liée à l'évolution de la structure par âge de la population du ghetto noir. En effet, si la migration des Noirs du Sud vers le Nord des Etats-Unis s'est presque complètement interrompue depuis la fin des années 60, le ghetto noir n'en a pas moins connu ces dernières années une croissance de sa population avec un élargissement à la base de sa pyramide des âges. Or, plusieurs recherches ont pu montrer que, lorsque l'accroissement des classes d'âge les plus jeunes atteignaient un certain seuil, une sorte de réaction en chaîne s'enclencherait dans les quartiers considérés avec, comme conséquences, une élévation des taux de criminalité, de toxicomanie et de dépendance sociale. Il y a ensuite dans ces quartiers une diminution significative du nombre des cellules familiales stables avec, en parallèle, une augmentation du nombre de femmes vivant seules avec enfants à charge. Or, c'est cette catégorie qui, en l'absence d'un nombre suffisant d'hommes aptes à pourvoir par leur travail aux besoins d'un ménage, vient gonfler les rangs toujours croissants de l'aide sociale et contribue largement au processus de paupérisation de la population du ghetto. Ce processus débouche sur la dernière constatation de la dislocation de l'organisation sociale de ces quartiers: celle d'une pauvreté qui n'a cessé d'y augmenter depuis le milieu des années 70 et qui s'y est concentrée avec 25

une acuité jamais rencontrée auparavant dans l'histoire des métropoles américaines. L'énumération de ces constatations pousse Wilson à défendre l'utilisation du tenne controversé d'underclass avec comme seul objectif de marquer une distinction nette entre les genres de vie d'une Amérique dominante et ceux d'une frange d'exclus. C'est ce qu'il exprime dans la proposition suivante: «quelle que soit la dénomination retenue, on ne peut nier l'existence, au sein des quartiers en crise de la cité américaine, d'un groupe hétérogène d'individus et de foyers dont les modes de comportement contrastent nettement avec ceux de l'Amérique dominante. [...] Renoncer à la catégorie de sous-prolétariat ou à toute autre appellation susceptible de décrire commodément les changements ayant affecté les nonnes, les comportements et les aspirations caractéristiques du ghetto, pour leur préférer des tennes plus neutres, tels que « classe inférieure» ou « classe ouvrière» tend à estomper ce contraste. Une telle approche s'avère incapable de rendre compte de l'une des transfonnations les plus importantes de l'histoire récente des Etats-Unis» (p.3!). L'explication de ces constatations est à chercher pour Wilson dans la combinaison de deux variables prises en compte au niveau de leurs évolutions structurelles. La thèse de Wilson s'oppose dès lors clairement aux thèses conservatrices - nous dirions libérales en Europe - qui s'en tiennent« à une lecture privilégiant les nonnes et les aspirations individuelles» (p.138) en vue d'interpréter l'augmentation de la pauvreté soit comme la conséquence d'un accroissement trop important des programmes d'aide sociale plongeant les populations assistées dans l'apathie, soit le résultat d'une culture de la pauvreté spécifique aux populations défavorisées ayant intégré des valeurs et attitudes fondamentales au ghetto et les empêchant, quoi qu'il advienne, de s'insérer dans la société américaine. Or, Wilson va s'opposer avec force à cette conception qui «ne considère pas les causes ultimes de ces phénomènes: elle oublie de tenir compte de l'évolution structurelle des possibilités de mobilité sociale pour les plus défavorisés» (p.138). Ille fait en forgeant le concept d'isolement social en réaction à celui de culture de la pauvreté]]
Il Qu'il nous soit permis ici de citer un extrait relativement long de Wilson pour rendre de manière fidèle sa pensée, qui exprime plus clairement que nous ne l'aurions fait, sa position dans un débat qui nous est étranger par les positions qu'il oppose: « le concept clé n'est donc pas celui de culture de la pauvreté mais celui d'isolement social. La notion de culture de la pauvreté fait référence à un processus d'intériorisation des valeurs et des attitudes fondamentales au ghetto. Les comportements individuels sont dès lors conçus comme l'expression directe de ces valeurs. L'amélioration des conditions et des chances de vie de groupes tels que le sous-prolétariat des ghettos urbains requiert, selon ce point de vue, la mise en place des politiques sociales destinées à modifier ces caractéristiques culturelies: les stages de formation éducative ou professionnelle avec obligation de travail en sont un exemple. La notion d'isolement social se fonde sur de tout autres prémisses: elle sous-tend non seulement le caractère intermittent voire l'absence de rapports entre groupes dont l'origine de classe et l'identité ethnique diffèrent, mais elle pose en outre un lien étroit entre la nature de ces rapports et les effets propres aux conditions d'existence dans les zones de grande pauvreté. Ces effets de concentration reflètent la structure des contraintes et des possibilités sociales qui caractérisent des quartiers où la très grande majorité de la population est désavantagée en ce qui concerne les niches écologiques structurant l'accès aux circuits d'emplois, la disponibilité de candidats potentiels au 26

et en mettant en évidence les évolutions structurelles qui ont pénalisé tant au niveau économique que social les habitants du ghetto. La première variable explicative est d'ordre économique. Il s'agit de mesurer l'impact des tendances lourdes de l'économie américaine sur l'accentuation de la pauvreté des populations des centres-villes. La mutation économique et technologique à l'œuvre dans les industries manufacturières est particulièrement dévalorisante pour les ouvriers sans qualification, qu'ils soient actifs ou non. Cette mutation est la conséquence de trois phénomènes simultanés. Premièrement, on assiste à la transition du modèle productif d'une industrie de transformation à une industrie de services. En deuxième lieu, le clivage entre ouvriers qualifiés et non qualifiés s'accroît. Et enfin, les entreprises quittent les centres-villes, les privant de leurs emplois, pour se localiser en périphérie, accentuant de la sorte les déséquilibres sociaux entre les deux espaces urbains. Les implications de ces transformations pour les minorités ethniques et les franges déshéritées de la population ont été multiples. D'abord, les villes les plus touchées par la récession, celles du Nord, ont connu, dans le même temps, la plus forte croissance démographique. De plus, intensifiant cette tendance géographique, les individus de couleur obtiennent rarement des emplois dans les secteurs les plus dynamiques en termes de taux de croissance. Ensuite, les suppressions d'emplois non qualifiés se concentrent essentiellement dans les villes du Nord et de l'Est où les jeunes noirs âgés de 16 à 24 ans sont frappés par les taux de sous-emploi les plus élevés, et disposent d'un niveau d'instruction très faible. Enfin, la population active a globalement augmenté sur l'ensemble du territoire. En définitive, tout concourt à la réduction des offres d'emploi pour les populations marginalisées du ghetto. Elles sont de ce fait frappées durement par les mutations de l'économie américaine. Cette situation a pour principale conséquence de contribuer à la dislocation de la structure familiale parce qu'elle réduit, selon l'auteur, le nombre d'hommes aptes à pourvoir par leur travail aux besoins d'un ménage. La seconde variable explicative traduit les transformations sociales du ghetto. La concentration croissante de la pauvreté serait la conséquence de la migration des classes moyennes et des ouvriers qualifiés hors de ses murs. Cette modification de la structure de classes du ghetto n'aurait pas eu comme seule conséquence la concentration accrue de la pauvreté. Elle a aussi entraîné la disparition d'une structure sociale. En effet, le départ des classes moyennes a contribué à la disparition de certaines institutions vitales à la vie d'un quartier, telles que: les églises, les clubs, les cercles sportifs, etc. Il a aussi réduit le réseau social des habitants du ghetto en les isolant du reste de la société. Il a enfin fait disparaître du ghetto un
mariage, l'insertion dans les écoles de qualité ou encore l'existence de rôles conventionnels ayant valeurs de modèles. [...] Le concept d'isolement social n'invalide pas la pertinence des caractéristiques culturelles comme facteurs explicatifs des comportements observés dans les zones de grande pauvreté. Ce concept met au contraire en lumière le fait que la culture d'un groupe est une réponse aux contraintes et aux possibilités structurelles de son milieu de vie. » (p.114-115) 27

ensemble de rôles modèles de la société américaine dominante, qui ne peuvent plus jouer dès lors sur la socialisation des jeunes générations. Autrement dit, ce n'est pas une culture de la pauvreté qui se développe dans le ghetto mais un isolement social croissant qui postule une inexistence de rapports entre des groupes dont l'origine de classe et l'identité ethnique diffèrent, et pose un lien étroit entre la nature de ces rapports et les conditions d'existence dans les zones de grande pauvreté. En effet, leurs habitants, non par apathie, mais en l'absence de contact avec l'extérieur sont incapables de saisir les opportunités d'emploi, de formation, de logement, etc. susceptibles d'améliorer leur position sociale. L'auteur trace ainsi un réseau de relations explicatives qui combine des facteurs démographiques, économiques et sociaux reliant de la sorte des sphères d'activité le plus souvent dissociées dans les autres analyses de la ségrégation et de la désorganisation sociale. De cette manière, il nous propose une grille ou un modèle d'analyse qui met l'accent sur les concomitances voire les covariations qui apparaissent entre les tendances qui ont caractérisé l'évolution de ces phénomènes (Chazel et al., 1970). Toutefois, cette démarche ne pourra être reproduite telle qu'elle, et c'était bien là le sens de la réserve que nous énoncions en introduction à sa présentation. Si elle ne porte en rien atteinte à la valeur de la démonstration de l'auteur, elle était sciemment formulée pour susciter la vigilance du lecteur et des chercheurs qui risqueraient l'erreur en voulant la transposer sans l'amender dans un contexte de recherche européen, et sans prendre en considération les spécificités historiques de celui-ci. Sur ce point particulier, Wilson a d'ailleurs voulu prendre lui-même position non en envisageant la possible extension de son modèle d'analyse à d'autres terrains empiriques, mais en s'interrogeant sur l'importance à accorder dans l'explication au «passif historique» constitué par la discrimination raciale engendrée par l'esclavage. La position de l'auteur a ce sujet est la suivante: « le passif historique joue un rôle beaucoup plus déterminant que les formes actuelles de discrimination dans l'aggravation des conditions de vie du sousprolétariat urbain. Il n'est cependant pas possible de prendre la mesure des effets propres à ce passif historique tant que l'on ne reconnaît pas l'incidence d'autres facteurs sociaux sur les modes de vie des minorités ethniques en milieu urbain» (Wilson, 1994 : 75). Ainsi, les facteurs historiques sont logiquement analysés dans le modèle de Wilson en regard de l'évolution d'autres facteurs, afin d'isoler les effets que chacun produit sur la discrimination raciale et sociale des populations marginalisées.

Un modèle d'analyse:

population,

travail et logement

Telle qu'exposée dans les lignes qui précèdent, la théorie de Wilson sur la transformation des inégalités sociales, et surtout sur leur approfondissement dans la

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société américaine, constitue un modèle d'analyse. Mais, dans le même temps, elle est fortement datée et située. Elle énonce à la fois des propositions théoriques lorsqu'elle forge les concepts d'isolement social, d'organisation sociétale, de dislocation sociale etd'underclass et des propositions empiriques lorsqu'elle explique une situation particulière, celle faite par la société américaine aux Noirs, par les mutations survenues au niveau du système productif et par les changements survenus dans la structure sociale des ghettos. Ainsi, elle trace simultanément un cadre d'observation théorique et la figure d'un idéal-type de la ségrégation spatiale. Dès lors, si l'on sent bien que certaines propositions empiriques peuvent avoir une certaine pertinence pour l'analyse, c'est sans doute surtout le cas lorsque l'auteur décrit les évolutions qui ont marqué la structure économique des centresvilles américains. Il nous semble toutefois assez évident que, dans le même temps, certaines constatations que nous pouvons faire, même intuitivement, infirment les conclusions empiriques de Wilson. En effet, les quartiers centraux de nos centresvilles n'affichent jamais une image comparable à celle du ghetto noir américain. Les processus de peuplement de nos agglomérations apparaissent plus diversifiés et font certes intervenir des mécanismes de ségrégation mais aussi des processus de mixité et de diffusion des différentes catégories sociales dans l'espace. D'aucune manière, il n'existe dans nos villes des quartiers de la taille et de l'homogénéité des quartiers noir américains. Et si ceux-ci servent souvent d'épouvantail dans le débat politique sur la ségrégation, ils ne semblent pas encore trouver d'équivalent dans la réalité concrète dans nos pays où l'on a su conserver pour l'ensemble de la population une assimilation culturelle à un modèle de normes et de valeurs communes véhiculées, principalement, par la consommation de masse (Touraine, 1991). Cependant, cette démarcation par rapport au modèle américain ne doit pas nous faire perdre de vue qu'à des échelles d'observation plus fines que celles utilisées outre Atlantique peuvent exister des situations de ségrégation, et donc de différenciation des espacesl2. C'est pour toutes ces raisons que nous nous proposons d'utiliser la démarche de Wilson comme une théorie formelle, «en ce sens qu'elle ne s'applique à aucune situation réelle et qu'elle représente plutôt une sorte de cadre qui doit être rempli à partir du moment où on se propose de l'utiliser pour rendre compte d'observations réelles» (Boudon, 1991). Il s'agit si on l'utilise dans une recherche empirique de lui apporter des précisions convenables dans chaque cas. On glisse alors de la
12 L'unité d'observation la plus communément retenue par les chercheurs américains lorsqu'ils analysent les processus de ségrégation dans les métropoles américaines est le SMSA pour «Standard Metropolitan Statistical Areas ». Cette unité d'observation est définie par le recensement américain de la manière suivante: c'est une unité qui regroupe entre 8000 et 10.000 habitants d'une grande ville, lorsque sa population atteint un certain plafond, elle est subdivisée en deux. Dès lors, à la différence des secteurs statistiques belges, la définition des SMSA repose explicitement sur une base démographique commune à l'ensemble du territoire américain et ne fait pas intervenir des facteurs géographiques ou morphologiques. 29

constatation théorique vers les données empiriques susceptibles de la confirmer ou de l'infirmer avec, comme corollaire, que l'interrogation déjà mentionnée sur les relations entre propositions formelles, options méthodologiques et choix d'un terrain d'observation, devient incontournable. De la sorte, il s'opère un double mouvement dans l'espace de la recherche. Il s'agit, d'une part, de décontextualiser l'approche de Wilson en la généralisant et, d'autre part, de contextualiser ces généralités en référence à notre propre terrain d'enquête. Les lignes qui vont suivre s'efforceront de clarifier notre modèle d'analyse en tenant compte des possibilités offertes par les statistiques de l'INS. Le premier facteur que nous analyserons à la suite de Wilson est celui de l'évolution de la démographie des différents quartiers. Choisissant de porter notre attention sur une commune du sud-est de Bruxelles: Ixelles. Cette dimension est dominée par un fait bien établi et qui a déjà suscité bien des analyses et des commentaires. En effet, l'ensemble de l'agglomération bruxelloise, c'est-à-dire les 19 communes qui la composent, a vu sa population totale diminuer d'une manière constante depuis 1980. Cette diminution est principalement due à l'exode d'une partie de la population bruxelloise vers la périphérie de l'agglomération et, principalement, vers le Brabant wallon et l'arrondissement de Halle-Vilvoorde(Thomas, 1993). Elle met également l'accent sur une des conclusions de la démographie qui a montré, à plusieurs reprises et dans des contextes différents, l'importance relative des migrations internes et externes dans l'évolution globale de la population, alors que l'effet de la composante naturelle restait faible (Blum et al., 1985; Eggericla/Poulain, 1994). D'où, l'importance qu'il faut accorder à la mobilité résidentielle lorsque l'on aborde la segmentation sociale de l'espace. Elle se justifie d'autant plus que la mobilité résidentielle, par les catégories qu'elle implique, peut avoir une forte influence sur la structure et l'organisation des quartiers. En effet, la mobilité résidentielle n'est pas un phénomène insensible aux caractéristiques d'âge, sociales ou de revenus, voire au cycle conjugal ou familial de la personne. Bref, entre ceux qui partent, qui restent ou qui arrivent, les caractéristiques ne sont pas identiques. Ainsi, par le seul jeu de la mobilité résidentielle, les quartiers et les espaces peuvent voir leur structure démographique mais aussi sociale ou ethnique évoluer dans des sens divers. Encore faut-il préciser que derrière une évolution qui semble générale, la diminution constante de la population bruxelloise, peuvent se cacher des évolutions particulières et de sens opposés. De même, le mouvement total du chiffre de la population n'est pas toujours seulement lié à l'évolution du bilan migratoire d'un espace délimité mais aussi à son bilan naturel. Ainsi, si l'ensemble de l'agglomération enregistre une réduction de son chiffre de population entre 1985 et 1994, deux communes, St-Josse et St-Gilles, assistent, sur la même période, à une augmentation de leurs populations (Eggericl<X/Poulain, 1994). Ce mouvement à la hausse du chiffre de la population était dû à un bilan naturel largement positif, 30

lequel pouvant être lié à la présence sur le territoire de ces deux communes d'une forte communauté issue de l'immigration extra-européenne, alors que, dans le même temps, les bilans migratoires des deux communes étaient négatifs (Eggerickx, 1992; Eggerickx/Poulain, 1994). En résumé, on ne peut se satisfaire d'une évolution globale de la population, même au niveau communal, pour décrire avec précision les évolutions de la structure de la population des différents quartiers. Ils ne sont pas en effet affectés de la même manière par la tendance générale à la baisse de la population bruxelloise. Nous faisons plutôt l'hypothèse que certains ont su garder un degré élevé d'attraction sur certaines populations, plutôt jeunes, bien formées et disposant d'un bon capital social et économique. A l'inverse, d'autres se sont dépeuplés laissant seule une population vieillie et fragilisée par la crise économique. Un dernier facteur à prendre en considération dans cette analyse de la mobilité et de l'évolution du chiffre de la population des quartiers est la qualité du cadre bâti et des logements qui le constituent. Mais si la mobilité met essentiellement en jeu des caractéristiques individuelles, il est une autre dimension de la démographie qui retient particulièrement l'attention de Wilson et qui, elle, fait intervenir des caractéristiques partagées en commun par plusieurs personnes, à savoir: la composition du ménage. C'est l'isolement social des habitants du ghetto qui les éloigne et les tient à l'écart des modèles culturels et des valeurs de la société dominante. Elle peut se trouver renforcer par un isolement conjugal avec des conséquences sociales et économiques difficiles, particulièrement pour les femmes seules avec des enfants à charge. Il s'agit cependant d'être clair sur l'utilisation du terme d'isolement. Rappelons que Wilson désigne par isolement social l'inexistence de rapports sociaux entre des personnes appartenant à des groupes sociaux ou ethniques différents. Lors de ses enquêtes sur les ménages d'une personne, J.-C. Kaufmann a été amené à préciser un certain nombre de notions confondues dans la plupart des travaux sur l'isolement social. Il s'efforce pour sa part de donner une plus grande rigueur à la terminologie: « le célibat renvoie à l'état civil, le fait de vivre seul dans son logement à la composition du ménage, l'isolement proprement dit à une faiblesse de l'inscription relationnelle, la solitude à un sentiment éprouvé et pouvant se traduire en pathologie» (Kaufmann, 1994c : 594). Ainsi, alors que la première signification donnée à l'isolement social renvoyait à un rapport collectif et structurel entre plusieurs catégories sociales, la seconde insiste sur l'inscription relationnelle de l'individu dans un réseau plus ou moins étendu de sociabilité. Toutefois, la première n'est pas sans conséquence pour la seconde, car elle détermine les possibilités offertes à la personne en termes de relations sociales. Cependant, l'essentiel est sans doute ailleurs, comme le précise très justement Kaufmann, lorsqu'il observe des différences significatives dans l'isolement social des personnes vivant seules en fonction de la catégorie sociale à laquelle elles appartiennent (Kaufmann, 1993). L'analyse sur l'isolement social recoupe 31

logiquement les observations menées sur la sociabilité et, principalement, sur les écarts qui existent en termes de fréquence des contacts et de diversification du réseau d'interconnaissances entre des personnes appartenant à des catégories d'âge et à des catégories socioprofessionnelles différentesl3. La sociabilité et l'isolement social semblent alors être à la fois une question d'âge et de niveau d'instruction, tant les pratiques de sociabilité semblent marquées culturellement (Héran, 1988). Ainsi, l'inscription relationnelle des personnes âgées ayant perdues leur conjoint - veuf ou veuve - n'a vraisemblablement que peu d'homologie avec la sociabilité des jeunes qui, attirés en ville pour de multiples raisons, en font le lieu de leur décohabitation juvénile (Kaufmann, 1993). L'isolement social trouvant là, c'est du moins l'une de nos hypothèses, un terreau fertile à son développement surtout lorsque la structure démographique des quartiers se polarise autour de deuxcatégories extrêmes: d'un côté, des personnes âgées isolées et « captives» du quartier et, de l'autre, des jeunes mobiles exerçant une profession ou poursuivant des études. Par conséquent, la structure de population des quartiers va influer sur la densité et la profondeur des liens de sociabilité. Malheureusement, cette hypothèse ne pourra pas être testée jusqu'au bout en l'absence d'un volet «contacts» dans le questionnaire du recensement. Un autre facteur important abordé par Wilson dans son ouvrage est la problématique du travail et des activités professionnelles accessibles aux personnes marginalisées résidant dans les quartiers défavorisés. Pour notre part, nous avons déjà souligné l'importance du niveau d'instruction et de la catégorie socioprofessionnelle dans l'explication des pratiques de sociabilité. Il est dès lors logique de s'intéresser à la répartition des populations active et inactive. Il s'agit évidemment de décrire et de mettre en relation des différences et des segmentations qui apparaissent dans l'espace lorsqu'on y projette la structure des catégories socioprofessionnelles. Nous essayerons de la décrire à l'aide de plusieurs dimensions, telles que le statut professionnel, la classification des professions ou le niveau d'instruction. Nous ne préjugerons pas, au départ, de la variable qui pourrait s'avérer la plus pertinente étant entendu les remarques formulées au début de cette section sur la nouvelle configuration de la question sociale. Néanmoins, ne pourrait-on pas voir émerger des types de quartier différents sur les «ruines» des anciens quartiers ouvriers et bourgeois? Ou, plus proche encore de ces anciens modèles, ne pourrait-on pas retrouver trace d'une courbe en « U» exprimant la distribution des classes sociales dans l'espace avec une forte concentration aux extrémités? Notre hypothèse à ce sujet sera plus nuancée.

13 Sur le sujet, voir entre autres les travaux de M. Forsé, de F. Héran publié dans la revue Economie et statistique qui présentent les principaux résultats des enquêtes « Contacts» de l'INSEE; d'Y. Grafmeyer pour une synthèse des travaux sur les sociabilités urbaines; de C. Bonvalet, H. Le Bras et D. Maison sur l'enquête « Proches et Parents» de l'INED.

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En effet, avec l'effacement progressif dans nos sociétés des distinctions de classe (Perrineau, 1996), il nous semble que les catégories sociales se sont, pendant un moment, rapprochées les unes des autres, débouchant sur la création d'espaces socialement mixtes. Cependant, les disparités socioprofessionnelles n'ont pas totalement disparu dans l'espace géographique. Notre hypothèse est qu'elles ne se structurent plus, d'une manière collective, en isolant dans des lieux spécifiques des catégories sociales rendues visibles par l'appropriation qu'elles font de l'espace, mais qu'elles organisent plutôt l'isolement individuel de certaines catégories, certes représentant une faible proportion de la population totale, mais particulièrement défavorisées en termes de ressources sociales et économiques. Les chômeurs apparaissent dès lors comme les premières victimes toutes désignées de cette nouvelle forme de discrimination sociale se retrouvant dans des espaces dont les logements sont dégradés et en déclin au niveau de leurs populations (Centi, 1996). Dans ce processus, le questionnement sur l'isolement social des personnes sans emploi prend tout son sens lorsque l'on sait que le chômage a très souvent pour effet indirect - cela dépend d'autres facteurs, tels que le niveau des ressources restant disponibles dans la cellule familiale et l'étape du cycle conjugal dans lequel on se situe - de fragiliser les liens conjugaux et l'inscription relationnelle de l'individu (Kaufmann, 1995). Cet effet devient direct pour la personne sans-emploi et vivant seule, lui interdisant de former un couple. De plus, l'enchaînement chronologique inverse peut également être envisagé: une personne perdant son emploi suite à une rupture conjugale ayant eu un impact sur sa vie professionnelle (Kaufmann, 1995). En d'autres termes, quelles que soient les raisons qui l'expliquent, une forte corrélation existe entre les situations de non-emploi et le fait de vivre seul. Cette corrélation prive de la sorte une majorité des individus qui ont perdu leur travail de la protection du cercle familial contre l'isolement et réciproquement. Enfin, un dernier volet de notre analyse s'intéressera au logement et, plus particulièrement, à sa qualité. Cette dimension de l'analyse pourrait faire croire que nous revenons à une forme déguisée de matérialisme duquel nous nous étions pourtant démarqués (cf. supra). Nous voulons seulement souligner ici qu'il n'en sera rien, le marché du logement étant pris comme un facteur parmi d'autres de l'évolution et de la dynamique de peuplement et de dépeuplement des espaces urbanisés. Nous supposerons que ce facteur est de moins en moins isolable de l'ensemble des autres, étant donné les processus sociaux et institutionnels qui, de plus en plus nombreux, viennent limiter son libre fonctionnement (Chamboredon, et al., 1985). De plus, le marché du logement est certainement un des marchés où les connaissances de l'individu, la confiance et le jugement subjectif interviennent de manière déterminante au côté de la simple rationalité instrumentale qui ferait correspondre des besoins en logement à une offre disponible en maximisant la contrainte de budget. Il est rare d'observer des marchés du logement où chacun est

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satisfait du sort qui lui est réservé. Autrement dit, un marché où chacun « se sentirait dans ses meubles ». * * * Arrivé à ce stade de la réflexion, nous mesurons mieux le chemin parcouru depuis les travaux évoqués en introduction qui tentaient de donner de la ville une vue totale. Cette vision de la ville et de l'intégration sociale de ces quartiers semblent dépasser par l'évolution constante de la société et, plus précisément, par les modes d'organisation de ces populations qui tendent à se différencier d'un quartier à l'autre. La question centrale devient alors celle des modes de peuplement et de dépeuplement de ces quartiers avec comme corollaire celle qui porte sur la concentration ou la dispersion des catégories sociales dans l'espace. Cependant, ces processus sont à l' œuvre depuis très longtemps dans l'espace des villes, lequel a toujours été traversé par des forces diverses qui le façonnent le plus souvent de l'extérieur (Coing, 1982). Ils semblent avoir pris une nouvelle tournure avec le passage d'une opposition sociale verticale dominée par l'exploitation à une différenciation sociale horizontale dominée par l'exclusion. Il n'est toutefois pas aisé de caractériser ce passage et d'indiquer les paramètres qui permettent de distinguer une situation de l'autre, étant donné que s'il y a une succession temporelle entre les deux modèles, le second n'a sans doute pas encore complètement remplacé le premIer. Ces réserves formulées, il nous semble malgré tout pertinent de poursuivre dans cette voie. L'hypothèse centrale, qui sous-tend l'ensemble de celles présentées ci-dessus dans le cadre des volets démographie, travail et logement, est que la segmentation spatiale prend de plus en plus une forme individuelle. Les personnes seraient de moins en moins isolées en tant que membre d'un groupe social particulier mais en tant qu'individu. Enfin, nous voudrions rappeler que notre travail portera sur des données agrégées, certes à des échelles spatiales relativement fines - les secteurs statistiques de l'INS -, et non sur des données individuelles. Notre démarche sera donc essentiellement structurelle, entendue dans le sens où nous essaierons de mettre en évidence les configurations sociales diverses qui se rencontrent au niveau des différents quartiers d'une même commune avec comme objectif de détecter les processus d'agrégation qui les ont dessinées au fil du temps. Elle met ainsi en œuvre plusieurs axes de comparaisons: le temps, l'espace et les catégories qui classent la population. Il s'agit, dans le point suivant, d'articuler ces différents axes en évitant les erreurs d'interprétation liées à la nature des données que nous traitons.

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