La SFIO et Madagascar 1947

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296297098
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LA SFIO ET MADAGASCAR 1947

Collection

«

Repères pour Madagascar et
l'océan Indien»

f Situées au large du continent africain, les îles de I océan Indien (Madagascar, la Réunion, les Comores, Maurice, les Seychelles.. .), ont longtemps vécu isolées les unes des autres. Pourtant, aujourd 'hui, de nombreux liens diplomatiques', politiques, économiques, commerciaux et culturels les unissent et font de cette région une zone en pleine expansion, même si des disparités existent entre ces différentes entités. De même, si les origines des peuplements sont variées (africains, indonésiens, indiens, chinois, arabes.. .), chaque île a su intégrer, au fur et à mesure des migrations, toutes les composantes ethniques et former ainsi, sans trop de heurts, une
«(

mosaïque des peuples» .enviée par bon nombre de pays

industrial isés . Cette Collection entend contribuer à l'émergence de ces nations sur la scène internationale et également susciter une réflexion critique sur les mouvements de société qui traversent cette région en devenir, dotée de potentiels innombrables. Elle réunira, au fil des publications, toutes celles et tous ceux qui partagent cette ambition, loin des a priori et des rigidités idéologiques.

Janine HAROVELO

LA SFIO ET MADAGASCAR 1947

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection Repères pour Madagascar et J'Océan indien
- BEAUJARD Philippe, Mythe et Société à Madagascar (Tanala de ll/kongo), 1991. - BLANCHY-DAUREL Sophie, La vie quotidienne à Mayotte, 1990. - CHAPUIS Edouard, Prison pour un expert. De Madagascar et La Réunion à Paris, une vérité interdite, 1993. - COHEN-BESSY Annick, Le livre de rakotovao (1843-1906), volume I, 1991. - DEFOE Daniel, Madagascar ou le journal de Robert Drury, 1992. - GUEUNIER N.J., Les chemins de li/sIam à Madagascar, 1994. - KOERNER Francis, Madagascar. Colonisationfrançaise et nationalisme malgache, XXème siècle, 1994. -PARATIAN Rajadran, La République de II/le Maurice dans le sillage de la décolonisation, 1994. - RABEMANANJARA Raymond William, Rendez-vous au Capricorne, 1990. - RABET AHKA Roger, Réforme fiscale et révolution socialiste à Madagascar, 1990. - RAJOELINA Patrick, RAMELET Alain, Madagascar, la Grande /le, 1989. - RANDRIAMBELOMA Ginette, Rencontre des sœurs Brontë. en terre malgache, 1989. - RAV ALOSON Jaona, Transition démocratique à Madagascar, 1994. - RAZAFY -ANDRIArvtIHAINGO Suzanne R., Le Rova dlAntananarivo. Colline sacrée des souverains de Madagascar, 1989. (QL'Harmattan, 1995

ISBN: 2-7384-2942-4

à Ingmar, à mes proches

Toute ma gratitude aux personnes qui m'ont aidée et encouragée. Elles se reconnaîtront.

"Il aurait combattu pour ce qui, de son temps, aurait été chargé du sens le plus fort et du plus grand espoir; il mourrait parmi ceux avec qui il aurait voulu vivre; il mourrait comme chacun de ces hommes couchés, pour avoir donné un sens à sa vie. Qu'eût valu une vie pour laquelle il n'eut pas accepté de mourir? Il est facile de mourir quand on ne meurt pas seul. Mort saturée de ce chevrotement fraternel, assemblée de vaincus où des multitudes reconnaîtraient leurs martyrs, légende sanglante dont se font les légendes dorées!
If.

André Malraux La condition humaine 1946

,

PREFACE
Ce livre vigoureux, violent même, évoque de terribles événements qui, pour les Malgaches, sont un sujet de deuil, mais aussi de fierté nationale, et pour les Français, le pénible rappel d'un aveuglement collectif et d'un coupable consentement à une violence sans frein exercée en leur nom: l'insurrection de Madagascar en 1947 et la répression qui l'a suivie. La question précise à laquelle Janine Harovelo tente de répondre concerne plus particulièrement tous ceux qui, en France, se veulent de gauche. Comment se fait-il que cette répression d'une grande brutalité ait été le fait d'un pays où le Président de la République, le Président du Conseil, le Ministre de la France d'Outre-Mer et le Haut-Commissaire de Madagascar étaient membres d'un parti en principe anti-colonialiste, la S.F.I.O. ? La réponse ici proposée, sans écarter la faiblesse des hommes, met l'accent sur une insuffisance doctrinale. L'abandon par ce parti, dès 1912, de l'anti-colonialisme intransigeant de l'Internationale socialiste marquerait le début des compromissions avec l'impérialisme qui ont conduit aux criminelles erreurs de 1947. Sans être fausse, cette thèse ne suffit sans doute pas à rendre entièrement compte d'une réalité fort complexe. Quoi qu'il en soit, le dossier ici rassemblé est accablant pour une grande partie de la gauche française de l'immédiat après-guerre et surtout pour les dirigeants de la S.F.I.O. Il permet de mieux comprendre les erreurs catastrophiques faites au Vietnam et en Algérie lors des dix années qui ont suivi, ainsi que la chute de la IVème République. Merci à Janine Harovelo d'éclairer un des recoins les plus sombres de notre histoire avec la rigoureuse lucidité que lui permettent son origine malgache et son intime connaissance de la vie française. Son beau travail suscitera sûrement des oppositions, mais - ce qui est bien plus important il permettra à beaucoup de Malgaches et de Français de bonne foi d'ouvrir les yeux sur ce qu'on leur avait si efficacement fait oublier depuis près d'un demi-siècle. Etienne Trocmé Président de l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg (1973-78; 1983-88)

9

IONTRODUCTION

89 000 Malgaches selon les chiffres officiels de l'Administration française, 100 000 selon les patriotes de l'île furent massacrés lors de la répression sans merci qui suivit l'insurrection nationale déclenchée dans la nuit du 29 au 30 mars 1947 contre la colonisation française établie à Madagascar depuis la loi d'annexion du 6 août 1896 et pour le rétablissement de l'indépendance de l'île. Ce qui fut dénommé par la suite, le 26 juin 1960, «indépendance octroyée» de l'île, ne s'apparentait en rien à celle voulue par les insurgés; la leur, si elle n'avait subi un échec sanglant avant même de naître, aurait été immédiate, intégrale et sans concessions, parce que, à l'avance, payée d'une seule monnaie: leur vie. Elle aurait rencontré dans sa longue concrétisation multiforme, mille et un obstacles qu'elle n'aurait indubitablement pas tous surmontés. Mais, portée par l'enthousiasme et le sentiment indicible de retrouver après 50 ans d'humiliation un bien volé dans la violence et le mépris des Droits élémentaires de l'Homme, arrachée, rendue et non donnée comme un bien qui ne leur revenait légitimement pas, elle ne se serait pas drapée des attributs de «l'indépendance» de 1960 : ceux d'une aumône tributaire du bon vouloir de l'ancien État-colon qui, en outre, considérait ce don du haut de sa conscience tranquille de bon samaritain. Pour les survivants de ce massacre qui avait comme précédent numérique la période de « pacification» post-annexionniste inaugurée par le Général GALLIENI et s'étalant jusqu'en 1915, la fable du Loup et du Chien s'était incarnée en 1960 dans la réalité vivante, à ceci près: le Chien de La Fontaine avait au moins l'avantage confortable de l'embonpoint, tribut payé pour sa liberté aliénée. Il a fallu (et pour cause !) sept ans au régime politique malgache qui a accepté l'illusoire indépendance-aumône après la colonisation, pour se décider à commémorer le 29 mars comme une date nationale marquante de l'histoire de son pays: date-souvenir des « martyrs» de la lutte pour l'indépendance mais aussi date-anniversaire d'une victoire politique décisive sur la colonisation. En 1994, la France elle-même n'en finit pas d'« oublier» cette page historique victorieuse et sanglante de 1947, comme s'il s'agissait là Il

l'une histoire en marge de sa propre Histoire. «Oubli» n'est peut-être )as le terme exact pour définir ce qu'il faut bien appeler volonté l'occultation, voire tentative délibérée de réinvention d'une réalité listorique à tous égards gênante. Le sujet paraît à ce point tabou que les nanuels d'histoire à l'usage des écoliers et lycéens de France l'évoquent Lpeine; les adultes, quant à eux, n'en ont aucun souvenir. Il s'agit )ourtant d'une histoire bien connue des hommes au pouvoir sous la ~uatrième République française qui en avaient été à la fois les héritiers et es acteurs. Héritiers, parce que le problème de la colonisation de la Jrande Île ne date pas de l'après-guerre, acteurs parce que devant une :onséquence prévisible du fait colonial, entre plusieurs solutions ~ossibles, ils avaient la faculté de choisir. Le choix des armes - dans le louble sens de l'expressiQn - était entre leurs mains. Il leur parut la éponse la plus adéquate. « Ils», ce sont essentiellement les aînés des membres du Parti socialiste rançais actuel. Et l'on peut légitimement s'interroger: par quels lléandres idéologiques le socialisme français, branche d'une doctrine 'olitique censée porter l'espoir s'est-il fourvoyé pour se muer en lstrument de haine et de mort ? La SFIO et Madagascar ]947 tente de répondre à cette question. La ection Française de l'Internationale Ouvrière, à tous ses niveaux , instances - de l'appareil étatique aux militants de base, en passant par ~s Jeunesses, son Conseil National, son Comité Directeur, ses Congrès..., l SFIO aux postes de commande de la France en 1947 et à l'œuvre sur ~terrain à Madagascar est fixée ici - à un moment très critique de son istoire - pour la première fois par un regard malgache. Trois raisons motivent ce regard: Malgré la proximité intime qui lie mon origine malgache à l'histoire âillonnée qui revit dans ces pages avec tous les risques que cette relation lppose, ce document peut prétendre être un point de départ, un sillon à reuser, une piste de réflexion à élargir: bref, un prélude à un travail , analyse en profondeur dévolu à des chercheurs plus éminents.

remière raison.

.

Presque un demi-siècle a passé depuis ces événements sanglants. La lémoire collective malgache, frustrée de son histoire véridique, se ourrissant de « vérités» apprises du (ou de l'ancien) colonisateur, n'a iS fini de faire son deuil. Aider le peuple malgache à reconstituer une irtie de son passé - fût-il douloureux - exorciser le mal par ce face à Lcesans masque avec l'Histoire pour que cesse de rôder autour de ses lortS l'ombre des mensonges. Deuxième raison. Certains mass media de l'époque, notamment ceux proches de la Fia, ont orchestré l'histoire laconique ou apprise à travers le prisme ~formant et réducteur du discours politique officiel en France. Relayée lsqu'à nos jours par les manuels scolaires d'histoire consciemment ou

non tendancieux, cette campagne a toujours permis que se love durablement, dans une innocente quiétude, dans l'inconscient collectif de sa population une image idyllique du «temps béni des colonies ». Pis: une incompréhension (teintée parfois d~ reproches) de ces peuples qui veulent vivre au mépris de tous les dangers hors du « giron protecteur et civilisateur» de la « mère-patrie ». Un espoir sous-tend ce texte: donner à la grande majorité des Français anesthésiée en douceur la possibilité, et à la minorité de décideurs consciente et agissante le courage de regarder avec une autre vision leur propre histoire en face - fût-elle déstabilisante. Dernière raison. Les dates de victoire se commémorent avec faste et éclat. Décembre 1948 qui marqua la fin de la répression et la victoire française sur l'insurrection à Madagascar ne figure cependant pas, à ce jour, parmi les grandes dates historiques à graver au bas des statues. Page blanche de toute écriture glorieuse ou salissante. Qui donc s'en souviendrait? Madagascar de 1947 semble, de ce côtéci des mers et des océans, exclu des grands «lieux de mémoire» si assourdissants dans le concert de leurs cris silencieux. 48 ans après, l'accès à ces espaces de recueillement où se libère enfin la voix de ceux qui furent jadis les damnés de l'histoire lui reste encore fermé. Pour une simple raison politique. L'ouverture de ces espaces à cette île du bout du monde libérerait une lecture a contrario d'une autre histoire commencée en 1939. Livrés à l'écoute des générations présentes et futures, les bruits de bottes qui martelèrent le sol français dans ces années-là doivent - à juste raison - retentir pour qu'à jamais le souvenir ne s'en oublie. La Résistance contre la barbarie nazie, vertu dont se pare notamment et à juste titre la gauche française, s'écrivait alors et s'écrit fort heureusement encore aujourd'hui - avec un grand R. Mais à Il 000 kilomètres de la France, trois ans après la Libération, la même forme de résistance dirigée cette fois-ci contre la colonisation française s'appelait insurrection criminelle contre la démocratie, conduite par « une poignée d'aristocrates nostalgiques du passé ». La démocratie en question s'avérait alors - douloureuse révélation! - socialiste. Madagascar de 1947 était pourtant, comme les autres colonies de l'ancien Empire colonial devenu Union Française, potentiellement bien' parti. Malgré la phase de reconstruction difficile, tout s'annonçait neuf dans cet environnement de la France d'après-guerre enfin libre. La gauche socialiste SFIO tenait les rênes du pouvoir colonial: elle avait placé Marius MOUTET au Ministère de la France d'outre-mer, réinstallé Marcel de COPPET dans ses fonctions de Haut-Commissaire de la République française à Madagascar, fait siéger Paul RAMADIER à la Présidence du Conseil. Que le très socialiste Vincent AURIOL, Président de la République française se coiffât également du titre de Président de 13

l'Union Française, n'ajoutait qu'un atout supplémentaire aux possibilités déjà vastes de la SFIO en matière de maîtrise de la politique coloniale, donc des destinées de l'Ancien Empire. Les colonisés retenaient leur souffle: ils attendaient. Du neuf, quelque chose qui ne ressemblerait plus à l'horreur qu'ils avaient connu avant la guerre, un geste libérateur. La Libération de la France procédant également de leurs propres sacrifices en hommes et en matériel, l'espoir de recouvrer, à leur tour, l'indépendance ne leur était plus interdit, d'autant que cette phase heureuse de l'histoire française coïncidait avec la montée de la gauche. Certes, en 1947, la SFIO ne dirigeait pas en maître absolu le gouvernement. Il lui fallait composer avec ses deux autres partenaires, le Mouvement républicain populaire (M.R.P.) et le Parti communiste. Le régime tripartite obligeait constamment à des acrobaties consensuelles, sa gestion nécessitait des concessions, des compromis, voire des compromissions. L'on pourrait croire, a priori, que les coups à parer viendraient uniquement de l'ennemi héréditaire des socialistes: la droite, depuis toujours Parti colonial au conservatisme étroit. La SFIO ne devait pas avoir maille à partir avec son allié naturel de gauche: le pc. Jamais, en effet, à aucun moment de l'Histoire de France, ce Parti interdit en septembre 1939, se nommant non sans raisons valables «Parti des Fusillés» de la Résistance, n'avait alors connu un tel prestige. Sorti de la clandestinité, reconnu, tout comme la SFIO après-guerre il semblait à l'écoute des voix colonisées. Quelle fracture a donc déclenché en 1947 coups d'éclats, sorties théâtrales de l' hémicycle, vives protestations, abstention ou opposition dans les votes de confiance... ? 1947: année de tous les séismes, jalon important dans l'histoire française. Année où se lézardent les murs des valeurs de la gauche mises à l'épreuve des événements. Effritement des convictions, vacillement des points de repère... Tous les signes extérieurs de désaccord avec les cogouvernants SFIO qu'on aurait voulu interpréter comme .signes de bonne santé politique, peuvent-ils en effet s'extraire de l'ensemble politique complexe créé par la guerre froide naissante entre les blocs de l'Est et de l'Ouest? Ou des remous socio-économiques à suivre et développer, ou à gérer selon la disposition des forces en présence? L'opposition du PCF à la SFIO se dénouant par son exclusion du gouvernement tripartite le 5 mai 1947 peut-elle, dans le domaine colonial, s'analyser en termes tactiques ou fondamentaux dans cette vision politique globale? Ambiguïté d'une position difficile à passer sous silence, le drame malgache ne laissant aucun Parti français indemne. Quoi qu'il en soit, la SFIO bénéficiait d'un bon rapport de forces dans ce contexte politique métropolitain qui lui laissait une belle carte coloniale à jouer. C'est elle qui imprimait à la politique coloniale 14

l'orientation à suivre. Mais rien de concret pouvant satisfaire l'attente impatiente des colonisés ne vint de cette politique. Madagascar, alors, décida, comme l'Indochine, de choisir son camp: celui de ceux qui n'attendent plus. Plus rien que d'eux-mêmes. Contre-attaquant, la SFIO choisit aussi le sien. Mais pour ce Parti était-ce vraiment. un choix conjoncturel? Sur la question coloniale, peut-on affirmer que la SFIO avait transigé avec sa conscience pour assurer sa survie au sein du gouvernement? Autrement dit, pour sauvegarder acquis et intérêts politiques, avait-t-elle sciemment violé ses principes? Ou est-on autorisé à dire que l'insurrection nationale malgache n'avait nullement remis en cause les principes du socialisme français en matière coloniale et n'avait donné à ceux-ci que l'occasion de s'exercer dans la pratique? Compromission, collusion ou tout simplement conformité de vues et d'intérêts avec ce qu'il est convenu d'appeler la droite française? Déviation ou fidélité par rapport aux principes fondateurs? Le Parti socialiste - en tant que Section française de l'Internationale ouvrière - devait, selon l'usage en vigueur, se conformer aux résolutions finales de l'instance suprême de l'Internationale: le Congrès 1. Née en avril 1905, la SFIO n'était pas formellement tenue de respecter les résolutions des Congrès antérieurs à sa naissance, celles de Paris en 1900 et d'Amsterdam en 1904. Par contre, moralement, elle devait se soumettre aux résolutions finales votées majoritairement par le Congrès de Stuttgart en 1907. Or, ces résolutions sur la question coloniale en particulier, s'opposaient en termes antagoniques à la doctrine officielle de la SFIO. Celle-ci, plutôt proche du révisionnisme bemsteinien, laissera indubitablement sa marque dans le texte de la Constitution de 1946 consacré à l'Union Française sur lequel nous nous pencherons. Nous évoquions la doctrine « officielle », celle prônée publiquement par la SFIO, admise par sa majorité. Une minorité pourtant, en 1947, plus attachée aux résolutions des Congrès internationaux précités, tenta d'imposer une autre image du socialisme à l'intérieur de la SFIO, dont

1. Lénine, Œuvres, «Le Congrès socialiste international de Stuttgart », Ed. Sociales, Paris 1959, 1. 13, p. 85 : « En principe, les différents partis nationaux ne sont pas obligés d'appliquer les décisions des Congrès internationaux, mais la portée morale de ces décisions est telle que leur non-application est une exception presque aussi rare que la non-application par les partis des décisions de leurs propres Congrès ». 15

elle refusait et finira par combattre la politique et l'idéologie. De cette lutte inégale, la minorité sortira étouffée. Quelques divergences sur des questions ponctuelles de l'insurrection nationale malgache troubleront également la quiétude de la fraction majoritaire en son sein même. Non fondamentales, elles n'impliquaient ni remise en cause des principes, ni rupture irrémédiable. Aussi, pensons-nous ne pas tronquer l'histoire de la SFIO face à l'insurrection malgache, en portant essentiellement notre étude sur son aile gouvernementale dont: . le choix, la méthode et l'action politiques furent approuvés dans leur globalité, par l'ensemble du Parti et ses différentes instances. . et le poids, dans l'avenir politique et socio-économique de l'île, déterminant. Enfin, il faut bien le dire, en vue de légitimer son action à Madagascar, la SFIO avait présenté l'histoire du peuple malgache sur un palimpseste. Aussi, avant d'entrer dans le vif du sujet, n'est-il pas inutile d'aménager une parenthèse dans le plan général de ce texte, sur cette histoire gommée, réécrite et réinventée.

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PREMIERE
'"

PARTIE

LA SFIO ET LA QUESTION COLONIALE DES ORIGINES À 1947

La compréhension de l'action politique de la SFIO confrontée aux mouvements de libération nationale éclatant ici et là, après-guerre, dans l'Empire colonial français devenu Union Française, n'est possible qu'à partir de l'étude de la doctrine socialiste française sur la question coloniale. Cette doctrine n'a pas vu le jour au lendemain de la Libération . ni fourbi ses armes idéologiques au contact des sanglantes turbulences coloniales. Sa base théorique existait déjà. La doctrine SFIO trouve son fondement non seulement à la naissance du Parti en tant que tel mais d'ores et déjà dans la période antérieure à cette naissance, dans les luttes d'influence des diverses tendances que ce Parti a unifiées en 1905. Une remontée aux sources s'avère donc nécessaire pour appréhender les temps forts de l'édification de cette doctrine qui - est-il utile de le rappeler? - prend élan et évolue dans un contexte socialiste international précis. Nous examinerons brièvement celui-ci avant de circonscrire la question au sein de la SFIO.

Chapitre

I

LE CONGRES INTERNATIONAL DE STUTTGART EN 1907
Le choix de ce Congrès n'est pas innocent. Deux raisons essentielles le motivent: - Le Congrès de Stuttgart est le premier Congrès international auquel la SFIO - en tant que Parti à part entière - participe; - C'est à ce Congrès tumultueux que les frictions divergentes sur la question coloniale apparaissent avec encore plus de netteté que dans les Congrès antérieurs, sur un fond de lutte générale pour ou contre le « révisionnisme». Il ne faut pas oublier que nous sommes à quelques années seulement de la première guerre mondiale à laquelle le problème colonial se soude intimement. L'enjeu de la lutte idéologique est donc considérable, quoique le problème de la guerre lui-même relègue au second rang le problème colonial. Moins crucial à ce moment précis, celui-ci ne s'en discute pas moins avec passion. Deux courants s'affrontent à ce Congrès, particulièrement dans les séances de la Commission: - un courant minoritaire, fidèle aux principes adoptés jusqu'alors par les Congrès précédents; - un courant majoritaire qui entend les réviser pour les adapter à ses vues.

1. Le courant majoritaire révisionniste et pro-colonial
Le projet de résolution adopté en Commission impulsion de ce courant majoritaire - s'énonce ainsi: sous la forte 19

«Le Congrès, tout en constatant qu'en général on exagère fortement notamment pour la classe ouvrière - l'utilité ou la nécessité des colonies, ne condamne pas en principe et pour tous les temps, toute politique coloniale qui en régime socialiste - pourra être une œuvre de civilisation. Affirmant de nouveau ses résolutions de Paris (1900) et d'Amsterdam (1904), le Congrès réprouve la colonisation actuelle qui, étant d'essence capitaliste, n'a d'autre but que de conquérir des pays et de subjuguer des peuples pour les exploiter sans merci au profit d'une infime minorité, tout en aggravant les charges des prolétaires de la métropole. Ennemi de toute exploitation de l'homme par l'homme, défenseur de tous les opprimés sans distinction de races, le Congrès condamne cette politique de vol et de conquête, application effrontée du droit du plus fort qui foule aux pieds le droit des peuples vaincus, et constate encore que la politique coloniale augmente le danger des complications internationales et de guerre entre les pays colonisateurs... Le Congrès déclare que les mandataires socialistes ont le devoir de s'opposer irréductiblement dans tous les parlements à ce régime d'exploitation à outrance et de servage, qui sévit dans toutes les colonies existantes en exigeant des réformes pour améliorer le sort des indigènes, en veillant au maintien des droits de ceux-ci, en empêchant toute exploitation et tout asservissement, et en travaillant, par tous les moyens dont ils disposent, à l'éducation de ces peuples pour l'indépendance» 1.

Bernstein, un des grands leaders du courant révisionniste, écrit que la question coloniale concerne « l'expansion de la civilisation» : la culture supérieure doit prédominer, d'où les conflits inévitables entre civilisation supérieure et civilisation inférieure. La colonisation se présente comme une nécessité historique. Le prolétariat faisant partie intégrante de la société, y lie son développement. Son intérêt réside donc dans le soutien de la politique coloniale qui est non seulement d'ordre économique et culturel, mais également d'ordre national:
« On a bien le droit de dire sans donner prise à l'accusation de chauvinisme, que le prolétariat a intérêt à une expansion géographique raisonnable de la nation» 2.

Dans son intervention à la réunion plénière du Congrès de Stuttgart, il soutient qu'il faut:
«Opposer à la politique coloniale capitaliste la politique coloniale socialiste. Une grande partie de notre économie repose sur l'acquisition des produits des colonies, produits dont les indigènes ne font presque rien ».

1. Cité par CHARLES Jean, in Le mouvement ouvrier français et son environnement international, 1898-1914, Documents, C.T.U., Besançon 1980-81, p. 198. 2. CHARLES Jean, idem. Citation extraite de E. BERNSTEIN, « Die Kolonialfrage und der Klassenkampf» in Sozialistiche Monatshefte, 1907, vol. 2, p. 988-996.

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Et pour asseoir son argumentation sur des bases «marxistes », il extrait du 3ème volume du Capital de Marx cette citation:
« La terre n'appartient pas à un seul peuple mais à l' humanité, et chaque peuple doit la gérer au profit de l'humanité» 1.

A tour de rôle se succéderont ainsi à la tribune les adeptes de ce courant de pensée. VAN KOL, délégué socialiste hollandais, réaliste, constate le cours irrémédiable de l'Histoire:
« Depuis que l'humanité existe, il y a eu des colonies, et je crois qu'il y en aura encore pendant de longs siècles» 2 ;

pragmatique, ne tarde pas à trouver un remède propi~e à ses vues à cette « fatalité» :
«Il faut créer une politique humanitaires» . coloniale socialiste d'après les principes

Ainsi, si le problème de la surpopulation en Europe trouve sa solution dans la recherche de débouchés nouveaux dans les colonies, la politique coloniale socialiste veillera à :
« travailler à la culture des peuples attardés» 3.

Pour le délégué allemand Édouard DAVID, le caractère inéluctable de la colonisation impose celle-ci comme un devoir; si l'on s'attelle à supprimer les colonies:
« Ce ne seraient pas les sentiments d'humanité qui triompheraient. Ce serait la barbarie» 4.

Cependant, dans cette lutte contre la « barbarie », le passage transitoire et obligé du capitalisme interdit de :
« sauter à pieds joints de la barbarie au socialisme» ! 5.

1. CHARLES p.1 99. 2. Ibidem, p. 3. CHARLES 4. Ibidem, p. 5. Ibidem, p.

Jean, op. cit. Documents. Le colonialisme, controverses

internationales,

198. Jean, Documents. Le colonialisme, controverses internationales, p 198. 199. 198.

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2. Le courant minoritaire anti-colonial
La minorité, représentée au Congrès de Stuttgart par l'allemand LEDEBOUR, les sociaux-démocrates polonais, russes et autres, fait parvenir au Président de la réunion plénière une résolution demandant: . la suppression, dans la résolution de la majorité, du paragraphe 1 tendant à la non-condamnation de principe de la politique coloniale, fûtelle socialiste; . le remplacement de ce paragraphe par le texte suivant:
« Le Congrès est d'avis que la politique coloniale capitaliste par son essence même, mène nécessairement à l'asservissement, au travail forcé ou à l'extermination des populations indigènes dans le domaine colonial. La mission civilisatrice dont se réclame la société capitaliste ne lui sert que de prétexte pour couvrir sa soif d'exploitation et de conquête. Seule, la société socialiste pourra offrir à tous les peuples la possibilité de développer pleinement leur civilisation» 1.

Le Congrès repousse la proposition de la Commission par 128 voix contre 108 et 10 abstentions (Suisse). Le courant initialement minoritaire triomphe. A l'arrière-scène, une personnalité non négligeable domine et soutient ce courant: LENINE, dont l'analyse théorique n'est pas - dans le cadre de cette étude - inintéressante à présenter, car, nous le verrons, elle donne un éclairage singulièrement lucide et prémonitoire 40 ans avant, des prises de position diverses au sein de la SFIO lors de l'insurrection malgache de 1947. Comme toute grande doctrine politique, le Socialisme a ses détracteurs et ses militants fervents. Ses idéologues ont connu des fortunes diverses. Parmi les grandes figures historiques universellement connues peu, comme LENINE, n'a été autant controversé. L'appartenance idéologique du locuteur le range soit dans son camp, soit dans le camp adverse; mais à l'intérieur même du camp socialiste, sa théorie et son action mettent aux prises défenseurs et attaquants. Notre propos n'a nullement pour ambition de se positionner sur le plan doctrinal pour l'un ou l'autre camp, malgré l'intérêt idéologique du débat surtout en cette fin de XXème siècle qui voit l'effondrement de ce que l'on continue encore à appeler (et qui se qualifie lui-même encore de) « communisme ». Notre étude, ici synchronique, se situant très précisément en 1907, soit un quart de siècle après le début des grandes
I. CHARLES Jean, Le mouvement ouvrier français et son environnement international, 1898-1914, op. cit., p. 198.

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entreprises coloniales occidentales, tâche de décrire le kaléidoscope socialiste international. Tâche utile, répétons-le. En effet, si le fondement théorique du Parti conservateur colonial se conçoit clairement, celui de socialistes épousant la même doctrine coloniale, paraît totalement incompréhensible. LENINE, ici, a le mérite d'en démonter le mécanisme générateur.

3. Lenine contre le « chauvinisme social»
Comme le reconnaît lui-même le projet de résolution de la Commission dans son paragraphe 2, LENINE rappelle que jusqu'au Congrès de Stuttgart, les décisions des Congrès allaient toujours dans le sens d'une:
« condamnation irrévocable de la politique coloniale de la bourgeoisie, en tant que politique de pillage et de violence» 1 .

« D'une très grande importance» Stuttgart lui dévoile deux réalités:

selon lui, le vote du Congrès de

« Tout d'abord, on a vu se démasquer de manière très nette l'opportunisme socialiste incapable de résister à la séduction bourgeoise» 2.

Ensuite LENINE constate la division radicale entre d'une part les délégués des principaux pays impérialistes et colonialistes d'Europe occidentale appuyant la proposition de politique coloniale socialiste, et d'autre part, les délégués des pays sous domination coloniale rangés du côté de la fraction minoritaire. Il en donne l'explication suivante:
«La classe des nécessiteux qui ne travaillent pas est incapable de renverser le pouvoir des exploiteurs. Seule la classe des prolétaires qui pourvoit aux besoins de toute la société, peut réaliser la révolution sociale. Or, la politique coloniale menée sur une large échelle a conduit en partie le prolétaire européen à une situation telle, que ce n'est pas de son travail que vit la société toute entière, mais du travail d'indigènes coloniaux pratiquement réduits à l' esclavage. La bourgeoisie anglaise par exemple, tire plus de profits de dizaines et de cent:lines de millions d'habitants de l'Inde et de ses autres colonies que des ouvriers

I. LENINE, Œuvres, Le Congrès socialiste international de Stuttgart, Ed. Sociales, Paris, 1959, 1. 13, p. 75. 2. Ibidem, p. 76.

23

anglais. Dans ces conditions se créent les bases matérielles économiques de la contagion du prolétariat de tel ou tel pays par le chauvinisme social» 1.

Ce « chauvinisme social» trouvera son terrain de prédilection chez des socialistes d'un pays fortement engagé dans l'entreprise coloniale comme la France. Mais ici encore, tous les socialistes ne livrent pas bataille dans le même camp; le parallélisme entre les débats internationaux et le débat national est frappant à ceci près: à l'inverse du Congrès de Stuttgart, triomphe la fraction majoritaire révisionniste.

1. LENINE,

Œuvres,

p.76.

24

Chapitre

II

LES DONNÉES FRANÇAISES
Les grandes rencontres internationales ne constituent pas, pour les partis de gauche français, le lieu de découverte des débats sur la question coloniale. Avant les Congrès de l'Internationale de Paris (1900) et d'Amsterdam (1904), ils avaient déjà pris position soit dans leur congrès national, soit à travers leur porte-parole incontesté.

1. Le Congrès de Romilly (1895) contre les « flibusteries

coloniales»

Réunissant les membres du Parti Ouvrier de France (P.O.F.), à un an de l'annexion officielle de l'île de Madagascar (1896), le Congrès de

Romilly dénonce dans ses résolutions la politique coloniale comme « une
des pires formes de l'exploitation capitaliste» :
«Les expéditions entreprises sous prétexte de civilisation et d'honneur national aboutissent à la corruption et à la destruction des populations primitives ». « Dans Madagascar, après le Tonkin et le Congo, la petite France capitaliste n'a vu et cherché que l'écoulement fructueuse des produits de leur travail volés aux travailleurs de France et une nouvelle source de tripotages financiers» 1.

Le Congrès entend ainsi poser le vrai problème pour y apporter la solution adéquate:
« La seule façon réellement humaine d'assurer des débouchés à la production mécanique moderne est de supprimer la barrière des classes et de permettre aux producteurs maîtres, sous la forme sociale, des moyens de production, de 1. Cité par CHARLES Jean, in Le mouvement ouvrier français et son environnement international, Documents. Congrès de Romilly, P.O.F. (1896), C.T.V. Besançon, 1980, p. 42.

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consommer eux-mêmes intellectuelle» I.

les richesses

sorties de leur activité

manuelle

et

Le XIIIème Congrès national du Parti Ouvrier de France se positionne

donc clairement contre « les flibusteries coloniales pour lesquelles aucun
socialiste conscient ne votera jamais ni un homme, ni un sou» 2.
.~.

2. Pour «une politique coloniale positive» colonialisme: Jean JAURES (1896)

dans l'acceptation

du

6 août 1896 : la Chambre française vote la loi d'annexion de l'île de Madagascar. Nul besoin de démontrer le charisme du grand leader socialiste qu'est Jean lAURES. La Petite République publie le 17 mai 1896 un article important de ce chef de file des socialistes indépendants sur sa conception de la colonisation. Ses idées, comme reprises en écho par la fraction majoritaire de la Commission du Congrès de Stuttgart, s'identifient par bien des points aux arguments des délégués révisionnistes. La loi d'expansion, dit-il, suit un cours irrésistible et les dénonciations n'arrêteront ni les cruautés, ni les rapines coloniales: « Tous les peuples sont engagés dans la politique coloniale» 3. Son « réalisme» anticipe de 10 ans celui de ses émules: la vanité de toute lutte anti-colonialiste oblige à se réfugier dans une politique du moindre mal. Concilier les exigences de sa conscience « socialiste» avec ce qui est posé comme une donnée incontournable, faire cohabiter ses principes et l'adhésion au processus inéluctable de la colonisation, voilà

la vraie question. Préconiser des règles pratiques pour les « Socialistes de
tous les pays », voilà ce à quoi il faut s'atteler. Il en énumère trois: I. Les socialistes pourraient empêcher les guerres inter-impérialistes

en « blâmant les prétentions excessives », en recommandant en somme un
partage à l'amiable du monde. 2. Les socialistes doivent demander un traitement humain pour les peuples vaincus ou les races soumises. 3. Pour éviter les guerres entre puissances colonisatrices, il faudrait internationaliser les principales forces économiques comme le Nil, le Danube, le Canal de Suez.
I. Ibidem. 2. Ibidem. 3. CHARLES Jean, op. cit., p. 46.

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LE PETIT JOURNAL Lundi 22 octobre 1894, n0205, cinquième année
« M. Le MYRE de VILERS A MADAGASCAR»

P. 344:
"A r heure où ce numéro paraît M. le Myre de Vilers est à Madagascar. Il va tenter un dernier effort de conciliation auprès du gouvernement de Tananarive. Nous saurons bientôt s'il a réussi et si nous évitons cet ennui d'une expédition lointaine, pénible et coûteuse. Au point où en sont les choses, il n'est pas possible de reculer,. certains agents étrangers ont encore excité et développé la mauvaise foi naturelle aux Malgaches et nous ne pouvons plus longtemps supporter le manque d'égards véritables auquel nos sommes en butte. Mais il faudra. si les choses ne s'arrangent, dépenser beaucoup d'argent, voir couler encore le sang français,. c'est pourquoi nous espérons que les arguments de M. le Myre de Vilers prévaudront. L' habile envoyé de la France connaît admirablement le pays où il va et les gens auxquels il a affaire. Il s'est fait comme nous souhaitons succès diplomatiques". une spécialité de débrouiller les affaires coloniales. Il s'y est déjà distingué, qu'il ne démente pas cette fois. les brillantes réputations que lui ont valu ses précédents

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