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LA TELEVISION AU MIROIR (2)

192 pages
Dans ce deuxième tome de la revue consacrée à la télévision, les différents articles font l'analyse des autres stratégies réflexives à savoir le narcissisme, la dérision et la nostalgie. Dans un deuxième temps ils analysent la réflexivité télévisuelle en tant que phénomène international à travers les exemples italiens, brésiliens et américains. Enfin ils font le constat d'une réflexivité généralisée.
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CHAMPS VISUELS nog
CHAMPS VISUELS

- revue quadri-annuelle

DIRECTION DE LA PUBLICATION: Pierre-Jean Benghozi Jean-Jacques Boutaud Jean-Pierre Esquenazi Béatrice Fleury- Vilatte Bruno Péquignot COMITÉ SCIENTIFIQUE: Maree] Paul-Cavalier (Nancy) Jean-Pierre Esquenazi (Metz) Jean-Michel Fick (Dijon) Jacques Ibanez-Bueno (Dijon) Pascal Lardellier (Nice) Noël Nel (Metz) Pierre-Louis Spadone (Besançon) Sylvie Thieblemont-Dollet (Nancy) Jacques Walter (Metz) COORDINATIONGÉNÉRALE: Jean-Pierre Esquenazi Centre de Recherche sur les Médias, Metz
SECRÉTAIRE DU COMI1É DE RÉDACTION: Catherine Kellner Centre de Recherche sur les Médias, Metz

FABRICATION - DIFFUSION: Éditions L'Harmattan 5-7, rue de J'école Polytechnique 75005 France

CORRESPONDANTS: Patrick Baudry, Bordeaux Paul Beaud, Lausanne Jean-Pierre Bertin-Maghit, Bordeaux Bernard Bouteille, Besançon David Buxton, Paris 12 Bernard Carlier , Valence Béatrice Chemama-Steiner, Paris Eusebio Cicotti, Rome Roberto De Gaetano, Rome André Ducret, Genève Georges Foveau, Aix-en-Provence Gilles Gauthier, Laval, Québec Suzan Hayward, Birmingham Jean-Marc Leveratto,Metz Jean-Olivier Majastre, Grenoble Francesco Panese, Lausanne Daniel Peraya, Genève Denis Simard, Montréal Anne Sauvageot, Toulouse Pierre Sortin, Paris 3 P. N. Zibi-Moulanga, Aix-en-Provence

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Sommaire
Champs Visuels
mars 98 n09

Présentation de « La télévision au miroir (2))
Pierre BEYLOT

4

4ème Partie:

Autres stratégies réflexives: narcissisme, dérision, nostalgie
« L'affaire Sébastien » et son traitement télévisuel
Nathalie BURTIN

12 25

Lignes de mire ou les limites d'une émission réflexive
Sylvie THIEBLEMONT -DOLLET

De Télés-dimanche à TV+: Les stratégies de discours d'une réflexivité orientée
Virginie SPIES

33 39 48

Nous sommes tous des Enfants de la Télé
Raphaëlle MOINE

Les guignols, une télé-parodie réflexive?
Annie COLLOV ALD Erik NEVEU

5ème Partie: La réflexi vité télévisuelle, un phénomène international
La réflexivité télévisuelle aux États- Unis
Caroline EADES

61

@L'Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-6545-5

Blob et Telesogni : deux regards quotidiens sur la télévision italienne
Oreste SACCHELLI

72 80

La télévision brésilienne a-t-elle une vie intelligente?
Anna Maria BALOGH

6ème Partie: Une réflexivité généralisée
Du spectaculaire au spéculaire
François SOULAGES

93
103 110
,

La télé annonce la télé
Jean-Pierre ESQUENAZI

Les pub Iicités: narcisses télévisuels
Carmen COMPTE

Les coulisses de l'exploit
François JOST

125 133 140 151 160 174 184

À quoi sert l'information

?

Jacques GONNET

Quand la télévision se donne à voir
Bernard LECONTE

L'abolition de la distance: fantasme originel de la télévision
David BUXTON

L'homme aux miroirs Le téléspectateur

-Médiateur

et réflexivité à la télévision

Guillaume SOULEZ

des émissions réflexives
Caroline EADES

Dix-huit mois d'Arrêt sur images
Pierre BEYLOT . Virginie SPIES

La télévision au miroir 1 (2)

Dans un article célèbre, Umberto Eco affirmait il y a près de quinze ans que l'une des caractéristiques de la télévision des années quatre-vingt était sa propension à parler d'elle-même plus que de la réalité dont elle était censée rendre compte: « La caractéristique principale de la Néo-TV, c'est le fait qu'elle parle de moins en moins du monde extérieur (ce que la Paléo- TV faisait ou feignait de faire). Elle parle d'elle-même et du contact qu'elle est en train d'établir avec son public» (Eco, 1988 : 197). Ce narcissisme télévisuel aurait été l'un des traits distinctifs de ce que l'on a désigné un peu vite à la suite d'Eco sous 1'appellation de « néo-télévision » avant que 1'on ne prenne conscience du fait que nombre de phénomènes propres à ce nouveau modèle étaient en réalité présents dès les débuts de la télévision 2. Par-delà cette opposition trop manichéenne entre deux modèles de télévision qui se sont toujours interpénétrés plus qu'ils ne se sont succédé, toute notre réflexion consistera à nous interroger sur la manière dont la télévision parle d'elle-même et a parlé d'elle-même au cours de son histoire. On peut d'emblée distinguer deux grands modes de discours de la télévision sur ellemême qui traversent toute l' histoire de ce média : il y ad' abord une forme de discours réflexif explicite qui s'exprime à travers des émissions dont la fonction affichée est de parler des programmes télévisés, de dévoiler les coulisses du petit écran, d'en évoquer les vedettes ou d'en analyser le discours. Loin d'être un phénomène récent, cette première forme de regard réflexif apparaît dès l'époque pionnière avec des émissions comme Au-delà de l'écran ou Micros et caméras qui témoignent de ce souci, fort ancien, de montrer au téléspectateur l'envers du décor. Dans un registre satir~que, des émissions telles que Les guignols de l'info ou encore Le Vrai Journal mettent en scène sur le mode parodique des figures et des dispositifs médiatiques familiers au téléspectateur et proposent donc également de manière explicite une relecture de toute notre culture télévisuelle. Mais à côté de cette réflexivité ostensible, on peut repérer des formes de réflexivité plus souterraines ou plus subtiles qui interviennent cependant de manière fortement prégnante dans notre perception des messages télévisuels. Ainsi la télévision peut-elle se donner à voir en dévoilant son propre dispositif de réalisation ou en multipliant les écrans seconds sur un plateau de journal télévisé ou de talk-show. Elle peut jouer des
I

2

Ce titre fait écho à celui du n° 1 de la revue Vertigo: « Le cinéma au miroir» (1987) consacré à la réflexivité au cinéma. François Jost a été l'un des premiers à dénoncer ce partage entre Néo et Paléo- TV in « Téléspectateurs modèles et modèles de téléspectateurs », Colloque de Metz 1994 La télévision et ses téléspectateurs, L' Harmattan, pp. 49-62. Cf. aussi Jérôme Bourdon, «Quelle périodisation pour l'histoire des programmes de télévision? », Colloque de Cerisy Penser la télévision, juin 1997, à paraître.
~

4

pouvoirs de l'auto-citation à travers les génériques, les spots publicitaires ou encore les bandes-annonces qui, au-delà de leur valeur promotionnelle, révèlent la manière dont chacune des chaînes conçoit sa propre identité éditoriale. Elle peut exprimer ou mettre en perspective de manière plus ou moins implicite les logiques professionnelles et institutionnelles qui structurent le discours journalistique, que ce soit à travers des émissions de plateau ou des reportages. Qu'elle se manifeste à travers des phénomènes formels tels que la structuration des décors ouI 'habillage des chaînes ou qu' el1e affecte le contenu du discours des acteurs de la scène médiatique, cette réflexivité généralisée témoigne de la diversité des moyens que saisit le médium télévisuel pour tenir un discours sur lui-même. Mais que traduit cette omniprésence du discours réflexif à la télévision? Une tendance à l'auto-célébration du microcosme médiatique? Un repli autarcique du médium télévisuel sur lui-même qui conduit à reproduire sans cesse les mêmes formules perpétuellement recyclées? Une exaltation quelque peu gratuite du pouvoir de visualisation de la télévision? Ou au contraire, un retour critique de la télévision sur elle-même qui témoignerait d'un effort des acteurs de la télévision pour penser leur propre pratique et inciterait le téléspectateur à adopter lui-même une distance critique par rapport aux programmes qui lui sont proposés? Autrement dit, lorsque la télévision multiplie ces effets rétlexifs, s ' agit-il de se réfléchir elle-même ou de réfléchir sur eJlemême? C'est à toutes ces questions que le deuxième volet de ce double numéro de Cha111ps Visuels tente de répondre en se montrant avant tout soucieux de la diversité des formes et des effets de la réflexivité télévisueHe dont nous n'avons fait jusqu'ici qu'esquisser les contours. Notre parcours nous conduira d'abord à envisager l'histoire de ce regard de la télévision sur elle-même et du contexte dans lequel il s'inscrit, puis à aborder les
émissions dont la finalité explicite est de parler de télévision

- au

premier

rang

desquelles Arrêt sur images -, émissions qui seront à la fois présentées par les professionnels qui en sont les animateurs et soumises à un certain nombre d'analyses qui en examinent les enjeux et les stratégies. Et enfin, nous nous interrogerons sur les formes et les limites de cette rétlexivité généralisée qui imprègne profondément la télévision contemporaine. Le lecteur familier de Champs Visuels pourra s'étonner de trouver dans ce numéro des entretiens. D'abord conçu comme un numéro de CinénzAction, revue qui associe fréquemment entretiens avec des professionnels et articles universitaires, cet ouvrage collectif s'est transformé à la suite d'un désaccord éditorial en numéro de Champs Visuels. Nous avons choisi de conserver les témoignages de ces praticiens de l'audiovisuel qui apportent un éclairage intéressant à notre réflexion, complémentaire des contributions universitaires que nous avons rassemblées. Une histoire du regard réflexif Il fallait avant tout pourfendre l'idée reçue selon laquelle l'émergence des émissions explicitement réflexives serait un phénomène propre aux années quatre-vingt-dix: cer-

5

tes, la plupart des grandes chaînes 3 proposent aujourd'hui leur émission consacrée à la télévision, mais la di versité de l'offre ne doit pas dissimuler l'ancienneté de la formule qui est présente sur nos écrans depuis une quarantaine d'années. À travers l'évolution des différents modèles de discours réflexifs proposés par ces émissions, c'est l'image que la télévision a voulu donner d'elle-même que l'on peut étudier. Mais cette investigation historique est également révélatrice des mutations institutionnelles qui ont affecté le média et des tentatives de légitimation développées de manière concurrente par les différentes catégories de professionnels de télévision. On peut élargir le cadre d'analyse et replacer l'apparition d'émissions réflexives tel1es qu'Arrêt sur images au sein d'une évolution plus globale des médias qui n'affecte pas la seule télévision: Philippe Via110n propose ainsi une relecture de l'opposition formulée naguère par Dominique Mehl entre une télévision, « fenêtre sur le monde », et une « télévision-miroir» qui l'amène à distinguer différentes formes de « discours egocentré » caractéristiques de la télévision contemporaine. Le développement des émissions réflexives - et plus encore le mode de
construction de ces émissions qui font toutes appel à un montage plus ou moins dense et structuré d'extraits télévisuels - peut également être mis en rapport avec l'émergence du

zapping au milieu des années 80. Pascal Lardellier souligne que le zapping n'a pas seulement transformé les pratiques spectatorielles, mais qu'il a aussi influencé les modes de conception et de réalisation des émissions elles-mêmes: la logique de fragmentation et d' atomisation à l' œuvre dans tout le discours télévisuel s'exprime par excellence dans les émissions réflexives qui proposent au téléspectateur un programme déjà « zappé », entièrement fondé sur la reprise d'images de télévision. Un autre enseignement de l'histoire récente de la télévision concerne le discours de l'institution sur e11e-même : la création d'instances de régulation du paysage audiovisuel décidée par la loi de 1982 a permis de donner une forme officielle à ce discours. Agnès Chauveau montre que la manière dont les sages de la Haute Autorité se sont acquittés de leur mission d'évaluation des programmes est ainsi particulièrement révélatrice du regard que l'institution télévisuel1e a pu jeter sur elle-même au cours des années 80. Le regard des professionnels Quelles sont les émissions qui aujourd'hui nous parlent de télévision? À quelles attentes de la part du téléspectateur répond la multiplication de ces émissions réflexives? Quelles sont leurs finalités et leurs stratégies respecti ves ? C'est d'abord aux professionnels responsables de ces émissions que nous avons demandé de répondre à ces questions. Quatre émissions consacrées à la télévision et aux médias s'imposaient à notre attention: Arrêt sur images, Lignes de Inire, TV+ et Culture Pub. Leur ambition et leur mode de fonctionnement les différencient nettement. À travers les propos de Daniel Schneidermann, Jacques Chancel, Marc-Olivier Fogiel et Christian Blachas, on perçoit mieux ce qui les sépare. Arrêt sur images se singularise à l'évidence par un souci d'opérer un retour critique sur les images télévisuelles alors que ses concurrents se donnent davantage pour but d'apporter au téléspectateur des informations sur l'actualité des IT1édias.Mais ces émissions diffèrent également par la personnalité de leur animateur, son style de questionnement, la ligne éditoriale de la chaîne qui les diffuse, ou l'équilibre que chacune d'entre elles recherche entre image et parole, interviews et re"\

Excepté TF l, depuis la disparition de Télé- Vision qui était animée par Béatrice Schonberg. France Télévision ne propose pour sa part qu'une seule émission, Lignes de n'lire, diffusée sur France 3.

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portages. Dans le cas de Culture Pub notamment, le champ d'investigation qu'el1es choisissent d'explorer comprend toutes les formes d' expression médiatiques investies par la publicité, au premier rang desque11es l'image télévisue11e, mais sans se limiter à celle-ci. Le témoignage de ces professionnels est enfin mis en perspective à travers un entretien avec le critique et universitaire Vincent Amie], qui s'interroge sur les limites de ces émissions réflexives. Pour lui, toute critique télévisuelle au sens où on l'entend pour le cinéma ou la musique par exemple est impossible car on ne peut suspendre le flux perpétuellement renouvelé dans lequel sont pris les produits télévisuels, d'où la contradiction inhérente àl' émission de Schneidermann qui prétend précisément « arrêter» les ilnages... Dévoiler les coulisses de la TV ou y intégrer le téléspectateur participe du même leurre: les dispositifs prétendument interactifs qui vont du reality show à VideoGag ou à Je passe à Latélé ne font qu'entretenir l'illusion fallacieuse d'une participation du téléspectateur à l'élaboration des programmes de télévision. Arrêt sur images, modèle ou anti-modèle ? Par rapport aux autres émissions réflexives, Arrêt sur images se distingue par sa volonté inédite de mener une analyse du fonctionnement de ]a télévision qui ne soit pas entièrement dictée par le calendrier promotionnel des vedettes du petit écran. Faut-il pour autant faire de l'émission de Daniel Schneidermann un modèle de rigueur et d'indépendance qui prouverait que l'on peut entreprendre sur un plateau de télévision une analyse approfondie de ce que cachent les images télévisuelles ? Ou faut-il au contraire considérer avec Pierre Bourdieu que l'émission

- particulièrement

le numéro au-

quel il a participé en janvier 96 - illustreparfaitement « l'impossibilité de tenir à la télévision un discours cohérent et critique sur la télévision» (Bourdieu, 1997 : 25) ? C'est en refusant toute alternative manichéenne que nous étudierons la stratégie d'analyse d'Arrêt sur images: on peut s'interroger notamment sur la légitimité de la position d'observateur extérieur et distancié que prétendent assumer Daniel Schneidermannn et son équipe, ainsi que sur la portée des « arrêts sur images» pratiqués dans l'émission qui n'ont pas le même degré de pertinence et n'impliquent pas la même démarche méthodologique selon qu'il s'agit d'analyser de façon assez pointilliste et subjective des phénomènes télévisuels jugés révélateurs mais très localisés ou de dossiers traités plus en profondeur. L'ambition pédagogique revendiquée par Schneidermann semble se fonder sur l'idée d'un nécessaire décryptage de l'image qui surévalue sans doute sa capacité d'influence, voire de mystification, du public. Comme le montrent Philippe Le Guern et Philippe TeiIlet, ce qui oppose l'approche de Schneidetmann et celle de Bourdieu - au-delà des polémiques suscitées par les conditions dans lesquelles s'est déroulée l'intervention du sociologue dans l'émission de janvier 1996 -, c'est qu'ils ne s'attaquent pas à la Inême cible: l'un vise le pouvoir de l'image dont il exagère l'emprise sur le téléspectateur, tandis que l'autre analyse les processus de dOlnination symbolique auxquels participent les professionnels de la télévision. Ces approches globales de la démarche de l'émission sont complétées par une série d'études particulières consacrées à tel ou tel dossier important abordé dans l'émission: le traitement des attentats d'octobre 95 et les questions touchant à l'éthique de l'information soulevées dans le débat organisé à cette occasion avec Patrick Poivre d'Arvor, la manière dont la télévision a rendu compte de la mort de Khaled Kelkal ou, plus récemment, les contro-

7

verses autour de l'interview de Maurice Papon dans Le Monde de Léa. La plupart de ces analyses prouvent qu'il est fécond d'établir des parallèles entre l'approche d'Arrêt sur inlages, celle des autres émissions réflexives, des émissions d'actualité générale, des én1issions satiriques ou encore de la presse écrite. Jacques Walter montre ainsi à propos de l'interview dePapon que l'émission de Daniel Schneidermann sert de caisse de résonance à des points de vue déjà largement exprimés dans la presse et qu'elle n'est qu'« un des maillons d'une chaîne interprétative publicisée ». Narcissisme, dérision, nostalgie On retrouve cette perspective comparatiste à propos des autres émissions réflexives, autour d'un événement qu'elles ont toutes évoqué, tel que le scandale provoqué par la diffusion d'Osons de Patrick Sébastien. D'autres études cernent le dispositif spécifique de ces émissions: on pourrait voir dans Lignes de mire, Télés-dimanche, ou aujourd'hui TV +, l'expression du narcissisme d'une télévision qui aime à s' autocélébrer ; pl us profondément, ces émissions répondent au souci de valoriser l'image de la chaîne qui les diffuse, voire à une volonté de régulation des relations entre secteurs privé et public. La célébration d'une mémoire télévisuelle supposée commune aux téléspectateurs a fait la fortune des Enfants de la télé. Le succès de ce filon de la nostalgie mérite qu'on s'y arrête, ne serait-ce que pour s'interroger sur la manière dont l'émission prétend construire une identité propre à une communauté de téléspectateurs autour de la remémoration du passé de la télévision. Les émissions de satire et de dérision sont peutêtre celles qui tiennent le discours critique le plus aigu sur la télévision: Erik Neveu et Annie Collovald montrent que les parodies des Guignols ne trouvent leur efficacité que parce qu'elles se fondent sur une culture télévisuelle partagée par un « public doté d'une forte alphabétisation au média-télévision » : la force des Guignols vient de leur capacité à représenter de manière crédible la médiatisation de la politique en dénonçant bien sûr les ridicules des acteurs politiques, mais aussi en sachant rendre intelligible, au-delà de la caricature individuelle, les mécanismes qui régissent le fonctionnement du système J
politico-médiatique.

À l'étranger aussi... Ce parcours à travers le paysage audiovisuel français se devait d'être complété par un tour d'horizon des émissions réflexives qui existent au-delà de nos frontières. Ce panorama non exhaustif, mais représentatif de la diversité des phénomènes réflexifs nous conduit des États-Unis au Brésil en passant par l'Italie. En Italie, la RAI tre propose deux approches complètement différentes: l'une montagiste, proche du Zapping de Canal + (Blob), l'autre plus tournée vers une critique télévisuelle (Telesogni). Aux États-Unis et au Brésil, la réflexivité est plus diffuse. Aux États-Unis, elle passe par l'affirmation de l'identité propre à chaque network qui s'exprime à travers des émissions commémoratives consacrées à l' histoire de la chaîne ou par la mise en scène du fonctionnement de l'industrie télévisuelle américaine: rappel de la logique publicitaire sur laquelle se fonde le système médiatique, insistance sur le rôle-clef des scénaristes dans le mode de production de la TV américaine, sit-corns qui se déroulent dans le monde des rnédias ou encore émissions parodiques telles que le Saturday Night live. Au Brésil, dans cette « télévision carnavalesque» où les frontières entre l'uni vers fictif des telenovelas et la réalité tendent souvent à s'estomper, la dimension réflexive se mani-

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feste de manière disséminée aussi bien dans les telenovelas ou la publicité que, de manière plus classique, dans les émissions satiriques ou les talk-shows consacrés aux coulisses de la télévision. Une réflexivité généralisée Les exemples brésiliens et américains nous ont montré qu'il serait tout à fait réducteur de limiter l'étude de la réflexivité télévisuelle aux seules émissions qui ont pour vocation avouée de parler de télévision. Ce discours de la télévision sur elle-même peut s'inscrire de façon beaucoup plus multifolme et éclatée dans des programmes de statut différent. Encore faut-il préciser ce que l'on entend par « discours» : à cet égard, la mise au point de François Soulages est précieuse puisqu' e1le nous invite à une réflexion sur la capacité de la télévision en tant que dispositif technologique produisant des séquences audiovisuelles à développer une pensée discursive. Si J'existence d'un « sujettélévision» susceptible de produire un discours sur lui-même - et un seul - est un leurre, la présence d'effets de spécularité disséminés dans l'ensemble des dispositifs télévisuels est incontestable. Ils se manifestent par excellence dans les bandes-annonces des chaÎnes, dans les images publicitaires qui sont de véritables « narcisses télévisuels» ou encore dans les émissions d'information. Comme le montre François Jost,dans le magazine de TF1, Profession reporter, l'enjeu du reportage de Marine Jacquemin est moins de nous parler de Kaboul placé sous la tutel1e des Talibans que de dévoiler "les « coulisses de l'exploit journalistique ». Dans Histoire d'un jour de Philippe Alfonsi qui revient sur la mort de la petite Omeyra en 1985 devant les caméras du monde entier, sont rassemblés de manière encore plus directe des discours sur lees) discours de l'information. Plus globalement, le JT est, comme le souligne Bernard Leconte, l'un des lieux d'expression privilégiés de la rétlexivité « télévisuelle» où toute une série de « petites secousses de l'énonciation rappellent sans cesse au téléspectateur qu'il est devant son récepteur ». Générique, habillage, multiplication des écrans seconds, présence des caméras dans le champ sont quelques-uns des effets de mise en évidence du dispositif repérables dans le JT. D'une façon pl us discrète, la TV peut exprimer ses partis pris idéologiques et l'idée qu'elle se fait de sa mission dans la construction même, ou encore dans Je commentaire, de ses reportages: l'analyse menée par David Buxton de l'évolution des magazines de reportage met ainsi en évidence les métamorphoses du fantasme originel d'abolition de la distance par rapport au réel, de Cinq colonnes à la une à nos jours. Guillaume Soulez aborde quant à lui les effets de réflexivité qui affectent le discours des médiateurs que sont les journalistes. Étudiant tous les jeux de reprise et d'écho qui existent entre le discours des journalistes et celui des citoyens anonymes cités dans un IT, il montre que cette réécriture permanente d'un même texte dans le flux de l'information contribue à construire une figure virtuelle de l'opinion publique dont le médiateur prétend traduire les émotions et les prises de position. Il nous restait à nous interroger sur les limites de la réflexivité télévisuel1e envisagée particulièrement dans ses effets sur le téléspectateur. C'est la relation à celui-ci impliquée par le dispositif de chaque émission réflexive qui est au cœur de la réflexion menée par Caroline Eades: dans sa démarche de sensibilisation du téléspectateur élUX possibles manipulations du discours et de l'image télévisuel1es, une émission comme. Arrêt sur inlages a tendance à sous-estimer la compétence interprétative du téléspectateur, tout en pri vilégiant dans sa stratégie d'analyse le discours verbal aux dépens du travail spécifi-

que de l'image, accréditant ainsi la « définitionclassiqued'une télévisionverbocentriste
et d'un téléspectateur à J'écoute active et au regard passif ».

9

Pierre BEYLOT Université de Nancy Bibliographie Bourdieu, Pierre, avril 1996, « Analyse d'un passage à l'antenne », in Le Monde Diplonl.atique, Paris.

Bourdon, Jérônle, 1997, « Que11e périodisation pour I'histoire des programmes de télévision? », in Conoque de Cerisy Penser la télévision, à paraître. Eco,Unlberto, 1988, « La transparence perdue» (1983), in La guerre du faux, Livre de Poche, co11.Biblio essais, Paris. Jost, François, 1995, « Téléspectateurs ITIodèleset modèles de téléspectateurs », Colloque de Metz 1994 La télévision et ses téléspectateurs, L'Harmattan, Paris. Vertigo, 1987, « Le 'cinéma au miroir », n° l, Paris.

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4ème partie: Autres stratégies réflexives: narcissisme, dérision, nostalgie

« L'affaire Sébastien»

et son traitement télévisuel

Nathalie BURTIN, Université de Nancy II

«

L'affaire Sébastien» et son traitementtélévisuel

La télévision s'est maintenant dotée du pouvoir de méta-discours à travers différentes émissions, créant ainsi un. véritable genre télévisuel. Pourtant, le genre est tout aussi divers que peuvent l'être les différentes politiques éditoriales des chaînes qui diffusent ces émissions dites spécifiques. Il peut toutefois dépasser les limites d'un cadre parfois restrictif. En effet, lorsqu'il s'agit d'un événement que la télévision a elle-même produit et qui remet en question le rôle de l'image et des conséquences qu'elle peut avoir sur la société, la notion de réflexivité s'élargit à la fois à travers d'autres programmes, mais également dans le discours et la forme. «L'affaire Sébastien» est à ce point symptomatique que, récupérée par la majorité des chaînes françaises, elle a mis en évidence les différents discours réflexifs qui peuvent être adoptés lorsqu'il s'agirait de véritablement prendre position par rapport à l'image et au discours diffusés.

«

The Sebastien aff(1.ir » and its television treatment

Television is now endowed with the power of meta-discourse through different programs, thus creating a real television genre. Yet this genre can be as varied as the diverse editorial policies of the channels which broadcast theseprograms called specific. The genre can nevertheless go beyond the limits of a sometimes restrictive framework. Indeed, when an event, produced by the television itself, casts doubt over the function of representation and over the consequences it can have on society, the notion of reflexiveness at the sometime broadens through other programs

and in discourse andform as well. « The Sebastien affair» is so
signifiant that, taken over by the majority of the French channels, it reveals the different introspective discourses which can be adoptedwhen the point truly is to take a stand in relation to the picture and the broadcast discourse.

«

L'affaire

Sébastien»

et SOit traitef11ent télévisuel

«

L'affaire Sébastien »

et son traitement télévisuel
La rentrée télévisuelle 1995 s'annonçait riche en nouveautés. Patrick Sébastien avec sa toute nouvelle émission, Osons, apparaissait comme une valeur sûre pour TF1, dans la guerre des chaînes qui semblait redoubler d'intensité. Le premier numéro, diffusé le 23 septembre 1995 à 20h45 sur TF1 a ainsi créé l'événement non seulement d'un point de vue conceptuel, ce qui était certainement le but recherché au sein d'un paysage audiovisuel français en manque de créativité, mais également par le scandale et la polémique qui en ont découlé, faisant ainsi les gros titres de la presse écrite. Le jour même de

la diffusion de ce premier numéro, le Parisien I titrait en une dans un grand espace laissé blanc: « Pourquoi nous n'en parlons pas ». Dans les jours qui ont suivi, toute la
presse écrite s'est emparée de ce qu'il était alors de bon ton d'appeler rAffaire Sébastien. Ce dernier, une fois de plus, n'avait pas failli à sa réputation de chantre de la vulgarité et du populisme en mêlant à la fois grivoiserie, gauloiserie, sexisme, racisme... La télévision s'est emparée de cet événement de diverses manières. La notion de réflexi vité y était d'autant plus large, à travers cette affaire, qu'il s'agissait d'un fait de télévision. Toutes les émissions ou programmes qui en ont parlé ont été amenés à parler du média lui-même. Les réactions, les réflexions, les analyses ont ainsi dépassé le cadre et les limites de ces émissions habituelles qui ont pour objet l'image et la télévision. Aussi, outre ces émissions, bandes annonces, journaux télévisés, émissions humoristiques, magazines de société ont contribué, de diverses manières et selon les différentes lignes éditoriales ou directives de chaîne, à la promotion d'Osons avant sa diffusion, en l'annonçant comme étant une des grandes nouveautés de la rentrée. Ils se sont ensuite fait les relais de la polémique qui a suivi la première diffusion. Ces différentes façons d'aborder l'affaire Sébastien et ce, sur une longue période, attestent des différents partis pris idéologiques, commerciaux, promotionnels du paysage audiovisuel français. L'annonce de cette nouvelle émission Osons remonte à quatre mois avant sa première diffusion. Jacques Chancell'avait annoncée dans Lignes de mire2 dans un repor-

.

tage de 30 secondes où Patrick Sébastien affirmait « lancer l'audace» et invitait les téléspectateurs à filmer ce qu'ils « allaient oser faire, à condition que ce ne soit pas
méchant, ni dangereux». Ce reportage incluait, outre cette mini-interview du concepteur-présentateur, des images d'archives montrant ce dernier au cours d'enregistrement d'émissions plus anciennes, comme Super Nana, qui avaient fait son succès. Patrick
I

2

Le Parisien du samedi 23 novembre 1995. Lignes de mire. Émission du 21 mai 1995. Émission hebdomadaire le dimanche à 18h29 à
l'époque, présentée par Jacques Chancel sur France 3.

13

Nathalie Burtin

Sébastien y était présenté comme une valeur sûre, débordant d'imagination et de créativité, et ayant la volonté de se référer, pour cette nouvelle émission, à l'esprit du Petit rapporteur. Toujours dans ce même objectif informatif et promotionnel, Télésdimanche!. du ,18 juin 1995, dans un reportage de deux minutes, donnait la parole à Patrick Sébastien. Celui-ci présentait alors cette émission comme opposée au divertissement pur, afin « de dire des choses, avec la rigolade, assez dérangeantes ». Et comme dans un élan de clairvoyance, il affirmait: «[...] peut-être que la presse s'occupera un peu plus de nous cette année ». Canal + n'hésitait pas à la questionner sur ses rapports avec TF1 et sur la manière dont il se situait face à la concurrence du service public, comme si la chaîne cryptée souhaitait se placer en dehors de cette guerre des chaînes et de positionnait comme telle. Malgré les avertissements du Parisien annonçant Osons comme étant ce que la télévision avait produit de pire, l'émission du 23 septembre 1995 a remporté un franc succès avec 52 % de parts de marché, soit près de 10 millions de téléspectateurs, un succès qui dépassait toute attente et qui pouvait laisser croire à TF1 qu'elle avait trouvé sa nouvelle émission du samedi soir en première partie de soirée. Pourtant, outre les retombées presse du lendemain, la télévision allait devoir se positionner devant ce qui était, d'ores et déjà, le scandale télévisuel de la rentrée. En dehors d'un discours sexiste, populiste, Patrick Sébastien avait franchi la limite de l'acceptable en proposant un

sketch où il parodiait Patrick Bruel chantant Casser la voix. Il s'était « fait la tête» de
Jean-Marie Le Pen chantant Casser du Noir devànt un public de jeunes nazillons au crâne rasé portant haut le briquet et la flamme du Front National sur leur t-shirt, séquence d'autant plus déconcertante que, celle-ci à peine terminée, apparaissait à l'écran le vrai Jean-Marie Le Pen riant devant son poste de télévision comme d'autres téléspectateurs avaient dû le faire. Les téléspectateurs découvraient ainsi qu'ils ne riaient pas du chef du parti d'extrême droite, mais avec lui. L'interview menée ensuite par Olivier de Kersauson pouvait le faire apparaître comme un homme sympathique partageant le même humour que celui de 52 % des téléspectateurs français. Etrange malaise également quand, en retour plateau, Karl Zéro, invité de ]' émission, a delnandé à Patrick Sébastien s'il ne lui avait pas « plutôt servi la soupe ». Le présentateur de Canal + est alors apparu comme le premier élément de réflexivité. Lui, homme de télévision, représentant une certaine idéologie, n 'hésitait pas à remettre en question ce qui venait d'être donné à voir, à prendre position et à se questionner sur le rôle de la télévision et du pouvoir banalisant de l'image. Une amorce de discussion s'est ainsi engagée sur une véritable question qui, depuis quelques mois voire quelques années, est inhérente au débat sur la représentation des idées d'extrême droite à la télévision par l'intermédiaire de la question: doit-on donner ou non la parole à Jean-Marie Le Pen? Patrick Sébastien banalisait une fois de plus cette question si sensible en la généralisant et en affirmant

qu'il fallait donner la parole « à des gens à qui on ne la donne pas », ce qu'il a répété à
plusieurs reprises, notamment lors de la séquence destinée aux sportifs handicapés...

Raphaël Mezrahi, également invité, a vite mis tin à cette discussion en affirmant:

«

On

n'est pas là pour faire de la politique »...La réflexivité était ainsi rapidement mise de côté. ElIe semblait alors dépasser ceux-là mêmes qui font la télévision et qui pçntent une lourde responsabilité sur des sujets aussi sensibles, à une époque où l'audiovisuel est pris à partie pour avoir participé à la montée des idées racistes et xénophobes.
}

Télés-dimanche. Émission du 18 juin 1995. Émission hebdomadaire le dimanche à 12h30 et
présentée par Michel Denisot à l'époque, sur Canal +.

14

«

L'affaire Sébastien» et son traitefnent télévisuel

.Dès le lundi 25 novembre 1995, seulement deux jours après la diffusion du premier numéro d'Osons, plusieurs chaînes ont pris position à travers certaines de leurs émissions, faisant de la télévision un lieu de discussion sur ses propres rapports à ce qui est montrable ou ne l'est pas, sur ce qui peut être dit ou ne peut l'être. Sur Canal + 4, La Grande Famille a consacré la séquence du visiophone à l'affaire Sébastien. Cette séquence traitait habituellement des sujets qui faisaient l'actualité. On y recueillait les impressions à chaud des téléspectateurs par visiophone. Après rappel 5 des faits et des titres de presse par Marc-Olivier Fogiel, quatre téléspectateurs ont réagi au scandale d'Osons. Si les quatre personnes interrogées n'appréciaient pas particulièrement Patrick Sébastien et reconnaissaient en général qu'il dépassait parfois le~ règles de la bienséance et qu'il était peut-être allé trop loin dans ce cas précis, aucun ne comprenait véritablement la polémique qui suivait la diffusion de l'émission, allant même jusqu'à penser qu'il était, de toutes manières, « dans l'air du temps ». C'est donc l'avis des téléspectateurs, de ceux qui regardent la télévision, qui était ici pris en compte. Ces quatre personnes ne semblaient donc pas prendre part au discours et à la polémique lancée par la presse et par ceux que Sébastien désignaient comme étant les intellectuels, si tant est de croire qu'il pouvait s'agir cfune représentativité quelconque. Auparavant, dans Le zapping, lors du premier extrait issu d'Osons, on pouvait voir Patrick Sébastien photographier les petites culottes des femmes sous leur jupe. Un autre extrait d'Osons clôturait Le zapping avec un extrait du fou rire de Nicoletta interviewée par Raphaël Mezrahi. Aucune séquence en fait qui n'avait vraiment fait scandale ou qui pouvait prêter à quelque polémique que ce soit, notamment sur la chanson Casser du Noir. Le soir même, le service public n'a pu s'empêcher de rétorquer à une telle affaire impliquant son concurrent le plus direct: TF1. Laurent Gerra et Virginie Lemoine dans Les zap 'tualités 6 ont axé tous leurs sketches sur la séquence Le Pen, en faisant une critique féroce de TF 1 et non de Sébastien en particulier 7. De même, c'est la seconde g partie de I' élnission Nulle part ailleurs sur Canal + qui a le plus fait référence à Osons et ce, dans différentes séquences. Bruno Gaccio, chroniqueur, a fait l'une des critiques les plus virulentes sur le mode de la dérision (voir document en fin d'article). Les Guignols de l' Info avaient pour Image du jour un Patrick Sébastien surexcité sortant d'un rideau en forme de braguette géante, semblable au décor d'Osons, avec pour légende: «Beaufland : 10 millions de visiteurs ». Une seconde séquence parodiait à peine l'animateur et la présentation de son émission 9. Aucune allusion, par contre, n'a
4

La grande fa/niUe. Émission du lundi 25 septembre 1995 à 12h30, en clair sur Canal +, présentée par Philippe Vecchi.

S
()

Sur les quatre personnesinterrogées,trois ont vu le premiernumérod'Osons.

Studio Gabriel. Émission du lundi 25 septembre 1995. Les zap 'tualités sont une séquence de Studio Gabriel présentée par Michel Drucker, du lundi au vendredi à 19h20 sur France 2. 7 TF1 est appelée TFN avec pour slogan: « TFN, la chaîne de ['extrê/ne ». TF1 est surtout accusée par les deux humoristes de trop donner la parole à Jean-Marie Le Pen qui, quelque temps auparavant, avait été invité sur LM!. x Nulle part ailleurs. Élnission du lundi 25 octobre 1995. Émission quotidienne du lundi au vendredi de 18h40 à 20h30 en deux parties présentée respectivement par Jérôme Bonaldi et Philippe Gildas en clair sur Canal +.
C)

Texte des Guignols: PPD :

«

C'est une nouvelle France qui est née sa,nedi soir, une France

libérée, décomplexée, désinhibée grâce à Patrick Sébastien ». Patrick Sébastien: « C'est génial, ce soir, on va déconner sur les Noirs, on va se foutre de la gueule des putes, des pédés, des SDF, et on a préparé une grosse déconnade avec Jean-Marie Le Pen! »

15

Nathalie Burrill

été faite dans le cadre de la séquence de Karl Zéro: Zeroranla. Le zapping, identique à celui du midi, a de nouveau été diffusé~ En fait, seules les séquences humoristiques de cette émission comportaient des éléments de critique. Outre les attaques de la presse écrite, en une seule journée, la télévision avait déjà repris et exploité l'affaire Sébastien. Attaque en règle également de TF1 qui se devait ainsi de donner un droit de réponse, non aux personnes qui pouvaient se sentir outragées par Osons, mais à Patrick Sébastien lui-même, présenté comme victime d'un véritable complot. C'est donc sur le plateau du journal de 20 heures de Patrick Poivre d'Arvor que Patrick Sébastien a été invité, accompagné d'un reportage réalisé par la rédaction de TF1. Ce reportage permettait non seulement d'expliquer l'affaire Osons, de resituer la polémique, mais également de réhabiliter l'animateur et la chaîne auprès du public. On y a alors parlé de « provoc à succès» puisque]' émission « [avait] réuni + de 9 millions de téléspectateurs ». Le Secrétaire Général du MRAP, Mouloud Aounit, expliquait que

Patrick Sébastien « [avaitJ été maladroit, [qu'il avaitJ créé des blessures ». Philippe
Douste Blazy, alors ministre de la Culture, se déclarait, au grand jury RTL-Le Monde du dimanche 24 septembre 1995, choqué par cette émission. Différents extraits de ]' émission étaient rediffusés (Patrick Sébastien sortant de sa braguette géante en guise de rideau, Patrick Sébastien déguisé en Le Pen, ce dernier, le vrai, riant de cette parodie, Patrick Sébastien photographiant des petites culottes...), avec pour commentaire efl-¥tlÎx

off: « Patrick Sébastienmélangegaiement irrévérence,caricature et provocation ». Le
reportage se terminait par un autre extrait d'Osons, où Patrick Sébastien, hilare, avec beaucoup de clairvoyance une fois encore, déclarait: « On va oser dans tous les sens, on va oser vous faire rire, oser dire des choses et puis si vous avez envie de nous virer, vous nous virerez, mais c'est pas grave, on r'viendra par la p'tite porte». Le retour sur le plateau a, cependant, été nettement moins enthousiaste. On a, en effet, retrouvé l'animateur dépité, mais venu soigner son image, comme un lycéen pris en flagrant délit, penaud et outragé à la fois dans son costume-cravate déclarant: «On est tiède, on est froid, on n'ose plus... [...J je suis à la fois déçu, apeuré. [...] Si je suis là ce soir, c'est surtout pour faire une mise au point... ». Mise au point effectivement de la part de ]' animateur vis-à-vis du public, mais aussi de la part de la chaîne, que l'animateur n'a pas oublié de remercier pour son soutien. Un score de 52 % de parts de marché obtenus n'étai t en effet pas négligeable. C'est sur ce succès que tout le discours de Patrick Sébastien al1ait reposer, car qui pouvait être considéré comme seul juge sinon le public. Les différentes attaques ne provenaient pas du public selon lui, mais des intellectuels: « d'une pseudo-élite intellectuelle qui sont les extrémistes. [...] J'incarne aujourd'hui exactelnent la .fracture intellectuelle qu'il Y a entre une partie des journalistes parisiens qui s'auto-congratulent, qui se permettent de dire n'importe quoi, et puis les gens qui ne sont pas aussi idiots qu'on veut bien le dire. [...] Le Français moyen n'a plus le droit d'ouvrir sa gueule ». TF1 fondait toute sa stratégie sur la confiance en son public et allait lui donner à nouveau un rôle à jouer dans l'arbitrage de cette polémique quelques jours plus tard 10.Patrick Sébastien réitérait les explications données dans la presse concernant la parodie de Jean-Marie Le Pen: il avait respecté les règles de notre société
et lui avait ainsi donné un droit de parole, alors qu'on ne le lui donne que rarement,

- ce

qui pourrait expliquer la progression de sa cote de popularité. TF1 et Patrick Sébastien apparaissaient ainsi comme les véritables défenseurs d'une démocratie mise en danger
10

Deux jours plus tard. en brève, au journal de 20 heures, PPDA donna simplement les chiffres d'un sondage d'opinion selon lequel 70 % des personnes interrogées déclaraient ne pas avoir été choquées par Osons et 29 % avoir été choquées.

16

«

L'affaire Sébastien» et son traitetnent télévisuel

par cette «pseudo-élite intellectuelle». Outre le fait de faire confiance au pub1ic - au peuple -, de le considérer comme seul juge, ils donnaient un droit de réponse à celui qui aime à se considérer comme la victime d'un autre complot, qui celui-là serait républicain, voire judéo-maçonnique. C'étaient, en fait, TF1 et Patrick Sébastien qui, dans ce cas, respectaient la règle et non ceux qui disaient en prendre la défense, paroxysme du populisme à outrance. Dans les jours et les semaines qui ont suivi, l'affaire Sébastien a plus été sujet à discussion que d'analyse dans des émissions dites spécialisées. Avec plus de recul pour certaines, elles ont parfois invité les principaux protagonistes sur le plateau et multiplié les sujets. Arrêts sur images IJ, dans le numéro qui a suivi la diffusion d'Osons, n'y a pas consacré un sujet à part. Toutefois, Alain Rémond, critique et observateur attitré de l'émission, n'a pu s'empêcher de pousser un coup de gueule, en choisissant quelques images du 20 heures de TF1 où Patrick Sébastien avait été invité, se servant ainsi d'un premier élément de rétlexivité sur lequel allait reposer sa réaction. Patrick Sébastien se défendait sur le plateau de Patrick Poi vre d'Arvor, malgré tout ce qui lui était reproché, en se glorifiant d'avoir donné la parole aux handicapés, trop souvent oubliés par les médias. Alain Rémond estimait que le personnage, selon lui, souhaitait se refaire « une virginité cathodique, après nous avoir craché dessus [...], la véritable indécence,c'est celle-ci », et que son dégoût profond pour Patrick Sébastien venait surtout de cette séquence. Le passage sur et avec Jean-Marie Le Pen l'avait également scandalisé. Aucun extrait n'a été rediffusé, mais une des images de ]a scène (gros plan de Jean-Marie Le Pen interviewé par Olivier de Kersauson) est restée sur chaque écran disposé derrière

les invités du plateau. Alain Rémond accusait Sébastien de « nous [avoir] emmenés
dans une espèce de complicité objective avec Le Pen» et pensait qu'Osons était effectÎvemen t « un bon symptôlne de la télé, qu'on n' [était] qu'au début de ce qu' onl allait] voir ». Pascale Clark, co-animatrice de l'émission, a alors laissé entendre que d'autres numéros d'Arrêts sur images reviendraient sur cette affaire. C'est l'émission de Canal + dans son ensemble., Télés-dimanche qui, d'une certaine façon, a le mieux exploité le filon Sébastien et réagi le plus rapidement dans le feu des débats et ce, en y contribuant largement. Comme nous avons pu ]e voir précédemment, eUe s'était déjà fait l'écho de la nouveauté de la rentrée quelques mois auparavant. Le scandale et la polémique qui en ont découlé étaient un parfait sujet pour l'émission du 1er octobre 1995, une semaine seulement après la diffusion du premier numéro d'Osons. Même si ]' émission n'avait pas pour thème principal l'affaire Sébastien, elle y consacrait la majeure partie de son temps d'antenne. L'émission ayant pour thème dérapages de J'information avait effectivement de quoi lui laisser une place importante. Dans un premier plateau, Hervé Bourges, président du CSA, n'a pas souhaité se prononcer pour le moment, mais a adressé un message à Patrick Sébastien afin « qu'il retrouve la verve

de Carnaval, [.oo] qu'il se rende compte qu'il est devenu un lnachopopuliste l..] qu'il

doit redevenir le grand créateur qu'il est, faire attention, à une époque où l'on sait que le graveleux, le vulgaire, le gras plaisent beaucoup, une période difficile où les gens cherchent un sens et qu'il est beaucoup plus facile de désigner un bouc émissaire (étranger, percepteur, policier...), faire attention à cette dérive populiste qui peut mener
Il

Arrêts sur images. Émission du samedi 30 septelnbre ) 995. Émission hebdomadaire diffusée, à
)' époque, le samedi à 18h00 sur La Cinquième: chaîne de la connaissance.

17

Nathalie B urtin

très loin». Télés-dimanche consacrait ensuite un reportage aux émissions qui ont fait scandale afin, également, de confronter Sébastien à ses contradictions: 12Un second

reportage était entièrement consacré à « l'affaire de la semaine, l'affaire Sébastien,
l'affaire Osons».: chronologie des faits, nombreux extraits de l'émission. De retour sur le plateau, .Michel Denisot a donné à Patrick Sébastien un véritable temps de parole (plus de sept minutes). Les arguments de l'animateur étaient identiques à ceux qui avaient pu être entendus sur TF1 au journal de 20 heures. Il était dans la même situation et pouvait ainsi s'adresser directement au public, rétablir une certaine vérité. Patrick Sébastien se laissait beaucoup plus aBer: il n'était plus devant un pseudo-conseil de discipline et parlait maintenant ouvertement des différentes attaques qu'il avait subies depuis le début de la semaine. Peu de questions de la part de Michel Denisot, si ce n'est pour le relancer sur des éléments qui, effectivement, pouvaient prêter à polémique et donc faire de cette interview un véritable spectacle à la Sébastien où vulgarité, francparler et populisme seraient de bon aloi. Il y dénonçait à nouveau un véritable complot, théorie qui lui est chère et qui permettait de simplifier àl' extrême les échel1es de valeur, en laissant sous-entendre un scandale auquel différentes personnes connues pouvaient

être mêlées. « Il faut qu'on dise aux téléspectateurs qu'il Y a eu une campagne monstrueuse, c'est-à-dire que le I1lêmejour, il y a un I1leC a tué treize personnes, dont on qui a à peine parlé. Ef1:fin,on en a parlé, mais on n'a pas porté de jugements de valeur, et moi, j'ai fait une émission de télé et je me suis fait traîner dans la boue, insulter. J'ai eu quatre pages dans France Soir, alors qu'il y a presque la paix en Bosnie [...]. Moi, ce que je dis sur cette histoire-là, de toutes façons au départ, c'est une kabbale qui est à la fois dirigée contre moi et contre TF1, '"savoir qu'il Y a des journalistes qui ont choisi cet angle-là pour 111. 'assassiner... [...] Je dénonce, au passage, une espèce de kabbale médiatique qui est insensée... ». Patrick Sébastien a de nouveau remercié le public et TF1 pour l'avoir soutenu, mais ne pouvait comprendre le fait d'avoir été attaqué par d'autres humoristes comme Laurent Gerra ou Bruno Gaccio qui peut-être un jour seraient eux aussi sur la sellette. Télés-dimanche a de nouveau enchaîné par un autre reportage, cons.acré celui-ci aux réactions à Osons: coupures de presse, avocats de la LICRA, intervention du parolier de Bruel, extraits de Nulle part ailleurs, Studio Gabriel. Le commentaire du reportage ne comportait aucun parti pris et se contentait de relater les faits. De retour sur le plateau, devant un Patrick Sébastien dépité, Michel Denisot a présenté Noël Couedel du Parisien qui a ainsi pu rappeler, loin d'être rassuré par la carrure de Sébastien, le travail d'investigation qui avait été mené par son journal sur Osons et par lequel la polémique avait débuté. Véritable choix de la part de Canal + de mettre en présence les différents acteurs d'un scandale télévisuel, véritable mise en spectacle. Harlem Désir, ancien président de SOS Racisme, allait ensuite les rejoindre. Celui-ci a exprimé beaucoup de réserves devant la théorie de Patrick Sébastien selon laquelle il est nécessaire de faire confiance au public, théorie qu'a illustrée Télés-dimanche par un sondage Louis Harris 1:', selon lequel 70 % des personnes interrogées
12

En novembre 1994,Patrick Sébastien, alors qu'il venait sur le plateau de Télés-dÙnancheprésenter une nouvelle émission Les vieux de la veille sur France 2, déclarait que lui « qui [avait]

été un apôtre de la vulgarité, [était] un peu fatigué de tout cela, [qu'il voulait] retrouver des
émissions qui avaient un peu plus de tenue, [qu'il allait] peut-être devoir se violer un peu pour' ça, et que la vulgarité [qu'il] pratiquait à I époque et qui était intéressante était devenue commune ». n Sondage Louis Harris et Télé 7 Jours. 306 personnes interrogées représentatives des personnes ayant regardé l'émission. 70 % des personnes se sont déclarés un peu choqués, 23 % un peu, 6 % beaucoup. 20 % des personnes ont trouvé Patrick Sébastien vulgaire, 17 % insolent, I %

18

« L' qtfaire Sébastien»

et son traitef11ent télévisuel

n'avaient pas été choquées par Osons. Patrick Sébastien, trop heureux de la tribune qui lui était offert~ s'est adressé à Harlem Désir les yeux dans les yeux en lui demandant s'il pensait sincèrement qu'il était raciste. Lignes de "lire sur France 3 n'a réalisé aucun sujet spécifique sur cette affaire, Jacques Chancel estimant que le public savait ce qu'il regardait 14. Cette brève déclaration n'était pas immédiatement lisible: volonté de prendre du recu~ de rester loin des débats et de ne pas se positionner ou d'estimer qu'en parler serait lui faire encore plus de promotion? Il faudrait attendre pour cela les numéros suivants, afin de comprendre comment Lignes de mire, en tant qu'émission d'information et d'analys~ allait se positionner. Après la diffusion du second numéro d'Osons '5,la télévision entière était à l'affût du moindre dérapage. L'émission avait réuni 9 millions de téléspectateurs, un tout petit

peu moins que le premier numéro. Le lendemain, Jacques Chancel 16 recevant Michel
Drucker lui demandait ce qu'il pensait de cette affaire. Celui-ci, toujours soucieux de ne froisser aucune susceptibilité, s'était contenté de répondre que « tout [avait] été dit et écrit, tout [avait] été disproportionné». Il ajoutait également que tout avait été pensé
« pour

descendre la chaîne» et accréditait donc la thèse du complot. C'était tout de

même oublier que l'attaque la plus acerbe, non pas contre Sébastien en tant que personne, mais contre la chaîne concurrente, TF I, avait eu lieu dans son émission 17,deux jours seulement après la diffusion du premier numéro d'Osons. Drucker se déresponsabilisait-il de la ligne éditoriale de sa propre chaîne ou de ses deux complices à l'écran? Les humoristes en général ont d'ailleurs eu un rôle central dans cette rétlexivité face à l'événement. Ils ont permis parfois de se détacher des illusions apparentes de fausse solidarité, afin de donner plus de consistance au débat qui, à de très rares exceptions près, n'a jamais véritablement été entamé, comme si la profession tout entière, très peu éloignée, en fait, des faits mis en cause, ressentait le besoin de se libérer de ses démons sans vraiment oser. Ils ont également permis de s'attaquer indirectement à une chaîne, sans que l'on puisse accuser la leur de profiter de la situation. Les discours des humoristes que l'on dit incontrôlables n'engagent officiellement que leur responsabilité. Un mois plus tard, Télés-dimanche, consciente que l'affaire Sébastien était un sujet porteur, poussait la provocation plus loin en diffusant quelques séquences censurées d'Osons IH.Ces quelques séquences ne pouvant l'être sans l'autorisation de Patrick Sébastien, il s'agissait, soit de prouver que l'émission avait effectivement été moins loin que prévu et qu'il y avait donc eu autocensure de la part de Patrick Sébastien, ce qui le disculpait face aux attaques dont il faisait l'objet, soit de donner encore plus à voir au public de Canal +, dans ce cas privilégié, avec toujours cette impression de voir l'envers du décor, de voir ce que l'on ne montre pas: les dessous du scandale.
obsédé sexuel, 1 % misogyne. 12 % ont été choqués par la présence de Le Pen, 22~) par les photos sous les jupes ~50 % pensent que Patrick Sébastien n 'a pas servi Le Pen et 31 % pensent le contraire. 14 Lignes de mire. Émission du samedi ll'r octobre 1995. Émission hebdomadaire diffusée à cette époque le samedi à 18h00 sur France 3 et présentée par Jacques Chancel. 15 Osons. numéro 2. Élnission du sanledi 21 octobre 1995.
16 17
IR

Lignes de nÛre.fmission du samedi 22 octobre 1995.
Studio Gabriel. Émission du lundi 25 octobre 1995.
Télés-dÙnanche. Émission du ditnanche 12 novembre 1995.

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