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LA TRADUCTION-MIGRATION

De
251 pages
Qu'est-ce qui réunit des expériences aussi différentes que celles de militants fuyant un régime hostile, d'intellectuels à la recherche d'expressions nouvelles, de travailleurs désireux d'améliorer leurs conditions d'existence et d'échapper aux pressions et vexations locales ? Comment articuler entre eux ces phénomènes, et les relier à ceux de la réception culturelle et littéraire, et plus généralement de la représentation de l'autre ? Cet ouvrage fait le pari d'une clef d'interprétation unique, fondée sur la langue et l'image qu'elle véhicule concrètement.
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Centre Interdisciplinaire Échanges

de Recherche

sur la Culture des

(CIRCE domaine

italo-roman)

Sous la direction de Jean-Charles Vegliante

La traduction - migration
(Déplacements et transferts culturels Italie-France, XIX: -.xx siècles)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9958-9

La traduction-migration

"On prendra la route de la France, si elle le veut, parce qu'elle est notre voisine, parce que nous nous accordons avec les Français par-delà les castes, les intérêts des classes, les volontés des impérialistes. On prendra les routes d'AtTique où l'on nous dit 'Talian ben Talian' peut-être parce que nous aussi nous sommes pauvres et mangeons des olives comme eux qui sont pauvres. On prendra le long chemin de l'Amérique, et celui encore plus long de l'Australie. Mais de toutes façons, malgré nos mariages avec les femmes du pays, et la nouvelle maison et les enfants, dans la paix retrouvée à l'aube et au soir dans la joie ou dans les larmes, le souvenir du pays ne mourra pas, les chants appris dans la jeunesse monteront du cœur aux lèvres. " E. Terracini, Italie proche et lointaine, Rome [1945].

Ce volume, issu de deux ans de travaux collectifs du Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Culture des Echanges (CIRCE, domaine italo-roman), auprès d'une université parisienne, rassemble des communications et documents divers sur la présence italienne en France et en Méditerranée, au XIXe et surtout au XXe siècle. Cette présence, on le sait, a été exceptionnellement active,
longue et constante - y compris durant le premier conflit mondial sinon les années les plus noires du fascisme -, massive dès la fin du

Second Empire, variée, donc très diversement reçue; enfin étroitement mêlée à la circulation de productions littéraires et culturelles en tous genres, comme il était normal entre deux pays aussi proches, "proches et lointains". Les illusions d'un presquemême ne vont pas sans malentendus. Du reste, ces productions, et les problèmes linguistiques particuliers qu'elles posent, ont émergé parfois du vaste creuset migratoire où sont brassés indistinctement êtres et images, destins individuels et réceptions des œuvres. Expression et représentation sont ici dans un rapport

d'interdépendance et de réciprocité dont les individus ne peuvent être isolés. Mieux, notre parti pris a été de ne pas séparer - comme on l'a trop fait - hommes et langues, émigrants économiques ou exilés et expressions culturelles, en un mot individus vivants et produits textuels sous toutes leurs formes. D'où l'articulation de ces chapitres autour du concept opératoire de traduction-migration, déjà mis en avant par exemple à l'occasion du volume monographique de la revue" écritures" (Liège, 1992) consacré à des Échos d'Italie en Europe: article de l'auteur de ces lignes
intitulé justement Traduction, émigration

- du déplacement

dans la

culture italienne. Par raccourci, l'émigration peut être éclairée et comprise, croyons-nous, comme une traduction d'hommes. L'ensemble des composantes, explicites ou profondes, dont a été tissée une production humaine dans sa durée, et que le déracinement ébranle en son entier, c'est ce que remet en jeu, ce
que réellement "rejoue" - de manière, a-t-on pu dire, "totalisante" le processus traductit: A l'autre extrémité - et dans un extrême

-

Primo Levi alimentait sa tentative de réflexion de la déportation grâce à un détour par les phénomènes de dépossession mentale des migrations forcées (les "migrations plus énormes que les anciennes invasions" de Rimbaud). Mais, au-delà d'une perte littéralement "radicale" l, le déplacement représente aussi une occasion dtapprocher de manière moins naïve son propre rapport à l'identité et à la distance, dont se constitue souvent le nœud de l'accès à l'expression individuelle, et finalement à l'autre. Et nous aurions pu aussi bien citer ici, en exergue, tel vers de l'immigré temporaire à Paris, Ungaretti, écrivant (en français) : "- je ne peux - m'établir Il je cherche - un pays - innocent" (Voyage). Cette contribution s'inscrit donc dans la suite des publications de notre équipe consacrées à ces "Italiens hors d'Italie" en milieu francophone (ou arabo-francophone, en l'occurrence), pour lesquels nous avions proposé il y a longtemps le qualificatif de "transparents" ; d'autres ont parlé aussi d' "une
1 Voir à ce propos: J.-Ch. Vegliante, "Primo Levi et le problème de la traduction radicale", Les Langues Néo-Latines n° 282, sept. 1992, pp. 31-56. Les «Italiens transparents» déjà dans contribution à G. Vermes, Vingt-cinq communautés linguistiques de la France, Paris, L'Harmattan, 1988, t. II (part. pp. 236-38). 8

certaine invisibilité de l'immigration italienne" (en particulier dans le nord de la France: père Ferruccio Sant). De telles définitions sont devenues depuis monnaie courante, encore que les traditionnelles "Etudes italiennes" universitaires se désintéressent toujours de ce domaine immense, pratiquement laissé aux historiens et aux sociologues, pour se consacrer à des productions littéraires (ou éventuellement artistiques) plus convenues. Nous pensons au contraire que le transfert d'individus porteurs non seulement d'une culture, mais de valeurs, de savoirs et de mentalités proches de la "civilisation" vers laquelle ils se trouvent contraints d'émigrer, est une donnée fondamentale de l'aire italienne et romane, agissante jusqu'en politique internationale (P. Milza), et qu'elle colore de manière originale l'histoire des relations entre cette région du monde et les autres continents où se sont installés durablement des familles pratiquant une langue italienne. Pour n'en donner ici qu'une illustration anodine, sans doute secondaire, il suffit de penser à la position et au statut de l'italien dans le système éducatif français et dans les populations scolaires concrètement concernées, par comparaison avec telle ou telle autre langue - mettons, pour prendre deux antipodes, anglais et polonais.

Il est clair, en guise de boutade, que certaines langues sont plus "étrangères" que les autres; pas toujours pour les raisons que l'on croit. Dans une telle configuration de presque-même autorisant
toutes les petites maladresses
grandes incompréhensions

-, le moindre

- et

les préjugés latents, pour de
indice ou indicateur, sans

différence de fond entre objets décontextualisés (esthétiques) et spontanés (populaires), entre la poésie reconnue comme "littéraire" et la lettre privée, apparemment stéréotypée ou informative, doit être pris en compte avec une égale attention, une même finesse d'analyse. Au cas par cas, il est indispensable de leur adapter et accommoder notre regard. Ces approches ne sauraient relever d'une méthode unique, a priori systématiquement appliquée. Notre seule règle commune a été pour la mise en perspective et le croisement constant des données, sans hiérarchie entre sources et genres disponibles mais selon l'angle d'attaque qui paraissait adapté à chaque cas: critique pour leur littérarité, historique pour ce qui s'y révélait d'une période et des manières de (la) penser, linguistique (et traductologique) pour leur transfert vers 9

une aire différente. Une option selon laquelle, bien entendu, un produit culturel/littéraire s'inscrit dans une époque et une société, non pas l'inverse: et permet donc de comprendre en profondeur la civilisation et les mentalités qui en ont permis à un moment donné la création, dans une personnalité et avec un style particuliers. L'objet de culture nous retiendra davantage par ce qu'il incarne et à proprement parler révèle dans et à travers ce qu'il "fait" ou réalise, que par ce qu'il "dit", semble dire ou prétend exprimer; s'il est l'émanation d'un univers sémantisé réel, ce n'est que par son mode de manifestation, sa présence opaque, ouverte donc à une infinité de lectures renouvelées, qu'il peut en rapporter à la lumière quelque chose d'irremplaçable. Les transferts culturels, malgré l'hommage à la vision anthropologique de Braudel que ce terme sous-entend, peuvent donner lieu ainsi à des lectures différentes de type sémantique profond, en tout cas pour la période moderne et contemporaine que nous sommes encore capables de comprendre (et non seulement d'interpréter en tant que complexe de signes) disons, pour l'ensemble et l'aire concernés, après 1799 et les agitations pré-risorgimentales dont les Mémoires de Gallotti mais aussi d'une certaine façon les déboires du médecin Pitaro ou les voyages forcés des enfants portent ici témoignage. Le chapitre sur la Tunisie, à partir d'informations de première main, permet de faire le lien entre l'émigration traditionnelle et les colonies ou semi-colonies dites "sans drapeau". La réception idéologique et politique (et d'opinion), pendant les cruciales années 30 ; la présence diffuse de travailleurs en Basse Normandie ou la réussite paradoxale des vitriers d'une petite vallée alpestre dans la région parisienne, jusqu'à aujourd'hui, sont autant de points de vue précieux sur une relation entre Italie et France qui a marqué aussi, au bout du processus, les déboires de la traduction, de l'édition et de la critique littéraires (italiennes) en France au XXe siècle; avant des années récentes d'entichement, qu'il s'agit également d'expliquer. Il y a seulement une quinzaine d'années, alors que l'Italie avait désormais rejoint en Europe le groupe de pays appelés "du peloton de tête", et devait à son tour faire la preuve de sa capacité à accueillir une immigration étrangère, vouloir ignorer ce type de conditions inégales entre langue-culture
"origine" et "but"

- en termes

neutres de source et cible, SL et TL -

10

était tout simplement mystificateur. Parce que le passé long de l'émigration italienne n'avait pas cessé de peser sur tout cela d'un coup de baguette magique (ou économique), entre autres sur la perception des pays d'accueil de naguère; mais surtout parce que, encore une fois, une langue ne saurait se concevoir en soi, indépendamment des êtres humains qui la véhiculent concrètement, sous les yeux de tous. Aussi ces premiers résultats n'auraient-ils pu s'articuler autrement que dans un contexte de référence précis, en faisant le plus grand cas de l'extra-texte, par le lien que nous avons tenté de suivre entre composantes différentes d'une relation ancienne, passionnelle parfois, et aux facettes multiples: ce que nous appelons ici la traduction-migration même.

J.C.V.

Il

SUR LA PRODUCTION CULTURELLE DES ITALIENS DE TUNISIE (1881-1943)

L'immigration italienne en Tunisie n'échappe pas à la complexité des échanges et des transferts culturels qu'elle connaît dans le territoire métropolitain français. A ce titre, les manifestations qui sont examinées ci-après s'y rattachent entièrement, avec des variantes locales de réalisation. Nous serions tentés d'appeler la culture locale qui se forme ainsi entre XIXe et XXe siècles "culture de frontière" (à ne pas identifier comme une culture de frontaliers) en précisant que la caractéristique première nous paraît en être la "traduction", entendue non seulement comme passage d'une langue à l'autre mais surtout en tant que re-formulation en termes de culture d'accueil (forcément hégémonique dans notre cas) des contenus de la culture originaire. Que cela ne soit allé sans perte d'identité ni traumatismes, c'est un truisme: toute "culture de frontière" est, par ses remises en cause, les abandons qu'elle comporte et les innovations qu'elle contraint à assimiler, une culture d'exil: et dans le cas de la majorité des immigrants Italiens en Tunisie, dont l'exil était défmitif, davantage déracinement que transplantation; rejet obligé de sa propre manière

d'exister modulé, mimétisé en francisation volontaire (une enquête sur les motivations réelles des demandes de naturalisation avant 1920 laisserait filtrer bien des réticences... ). Ce que transcrit exactement l'indignation du sicilien naturalisé s'écriant, à un contrôle de police: "sugnu jrancisi, iju" . Quelles ont été les stratégies de cette "traduction" (cibles et moyens, attentes et réception), nous nous essayerons à le montrer dans notre propos. On souscrira d'entrée au propos de R. Rainero qui, appréciant la pauvreté en nombre et qualité des réalisations des Italiens de Tunisie dans le domaine littéraire, accorde la prépondérance à la production journalistique, au détriment de la création "artistique" proprement dite1. Ces notes se borneront à l'examen de la production littéraire en tant que telle, n'accordant à la description de son environnement logistique (associations culturelles, presse, bibliothèques, édition, librairies) que le minimum. Limitation qui frappe d'exclusion l'école, parce qu'elle exigerait un trop long développement, la production picturale et plastique pour considérable qu'elle ait été2, les tentatives photographiques qui n'ont pas manqué3 ainsi que les activités se rattachant à la pratique politique des italo-tunisiens qui a été de longue durée et intense4. Il reste que le constat initial de médiocrité se retrouve à une trentaine d'années d'intervalle, formulé quasi à l'identique chez le rédacteur anonyme (et nationaliste) de l'article "Il movimento Intellettuale Artistico Italiano in Tunisia"5 qui en 1906 regrette pour "la colonia italiana" que:
"non certo adeguata fu l'opera sua per quanto si riferisce a queIla, che noi chiamiamo vita inteIlettuaIe. (...) è poco il contributo nostro alla vita inteIlettuale della Tunisia, se si riguarda aIle moIte e reali deficienze sue", comme chez Y. Chatelain qui écrit en 1937 :

14

" ...r activité littéraire italienne en Tunisie, (est une) activité encore restreinte qui a été trop longtemps conditionnée par des ,,6 préoccupations politiques...

Par ailleurs, toute tentative de description même rapide de la production intellectuelle et plus précisément littéraire de la communauté italienne de Tunisie dans la période de sa plus grande expansion (1900-1939) se heurte a une série de préalables qu'il faut nécessairement exposer avant d'examiner les productions elles-mêmes. En délaissant la question de la périodisation historique de cette étude 7 le premier des préalables réside dans le fait que l'apparition de cette production, et par reflet l'histoire des comportements culturels spécifiques de la colonie italienne, n'est pas uniformément conformée: elle évolue avec des caractéristiques différentes, voire contradictoires, depuis ses premières manifestations jusqu'aux ultimes. Ainsi, il semble licite d'afftrmer que jusqu'à la mainmise :française sur la Tunisie (1881) cette culture se manifeste avec des linéaments :franchement progressistes et cosmopolites, bien que gardant ses inclinations italocentristes. C'est que les acteurs en sont, jusqu'à l'Unité, ces Italiens venus en Tunisie pour des motifs économiques ou de carrière (négociants, médecins, moyenne et petite bourgeoisie de capacité qui trouvent ici débouchés et affirmation sociale) et, depuis 1815, un contingent variable en effectifs mais constamment représenté, d'exilés politiques8 qui dans leur majorité se rattachent à une pensée progressiste configurée par des thèmes politiques (et, pour les plus évolués, philosophiques) directement issus des principes de 1789 : liberté, égalité, exigence de l'Etat de droit, ferme croyance dans la démocratie - choix idéologiques revisités et intégrés par les luttes de diverse nature qui accompagnent le Risorgimento. 15

A leur arrivée en Tunisie et en dépit d'un éventail d'opinions locales qui va du cléricalisme à l'anarchisme, en dépit d'un statut socio-professionnel différencié qui s'étale depuis le terrassier jusqu'au fonctionnaire de Cour, les Italiens constituent un groupe idéologiquement homogène, dans la mesure où ils se défmissent par les valeurs de la civilisation occidentale (dans leur formulation italienne), même si l'accord sur ce que sont ou doivent être ces valeurs est imparfait et amène les conflits internes, auxquels il vient d'être fait allusion. Or ce noyau numériquement réduit9 se trouve affronté à une société locale essentiellement régie par une idéologie religieuse, à savoir l'Islam, qui, facteur de cohésion pour ses éléments autochtones disparates, oppose tout de même une ferme résistance aux tentatives de modification de l'état des choses. Cependant, sous l'impulsion de souverains modernistes, tel le Bey Ahmed (1837-1855), des changements d'attitude ont lieu et la pénétration de la civilisation européenne - via, partiellement, les immigrés italiens - est effectivel0 dans le domaine économique, où on introduit des activités technico-commerciales qui sont le fait d'ltaliens!l ; son influence est encore plus visible dans le domaine des idées générales (pour utiliser un cliché commode) puisque des fractions de la société tunisienne adhèrent à des modes de vie qualifiés d'occidentaux. Adhésion inégale qui ne concerne qu'une minorité, mais importante dans la mesure où comme le rapporte Ganiage:
"Le Bey ayant donné l'exemple, à la cour il fut de bon ton d'imiter les modes et les coutumes européennes. Tous les grands dignitaires du palais eurent (...) leur médecin en titre, Italien ou Juif toscan12, un secrétaire, un cuisinier ou un barbier ftançais ou italien. A l'exemple du premier ministre ils confiaient la construction ou l'entretien

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de leurs palais ou de leurs maisons de campagne à des équipes de maçons sardes ou siciliens,,13.

Ainsi, entre 1815 et 1870 environ, le groupe restreint d'immigrés décrit par E. Michel joue à plein son rôle de coopération technique avant la lettre, mais qui l'accapare et le détourne de toute activité autre que pratique. On comprend alors que dans cette période de l'histoire de la colonie, la production littéraire ait été pratiquement nulle. Se référant à cette situation, le rédacteur de l'article de "Gli Italiani in Tunisia" déjà cité14, après avoir constaté l'absence de réalisations dans le domaine de "l'esprit" explique:
"... mancava da una parte 10 stimolo ad acquistare une cultura superiore, dall'altra, se 10 stimolo si fosse fatto sentire, mancava il modo di soddisfarlo. Di più, i nostri connazionali, tutta gente intenta ai traffici e ai commerci, non avevano agio, nè forse voglia di Cercare più in là (...)"

L'arrivée, dans les dernières décennies du siècle, d'un nouveau flot d'immigrés italiens "sans feu ni lieu" modifie les données. La physionomie de la colonie en est altérée et à ce changement sociologique qui tire vers le bas le niveau s'ajoute un conflit extérieur à la colonie mais qui va modeler son histoire au moins jusqu'en 1943 : la friction diplomatique entre Italie et France engendrée par l'occupation de 1881. A vrai dire, la mésentente franco-italienne, importante par ses implications et ses conséquences, ne revêt pas à nos yeux le dégré de gravité que certains historiens lui ont attribué, au point d'en faire l'obstacle essentiel aux bonnes relations entre les deux pays pendant soixante-dix ans. Outre à générer des tensions locales avec les Tunisiens et avec (ou entre) les groupements non français, épisodiques mais jamais anodines quant à leur effet sur la production littéraire, ne serait-ce la prédominance culturelle

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de l'occupant qui va désormais s'afftrmer victorieusement, le protectorat :français modifie largement les conditions d'exercice et d'expression d'une culture italienne indigène, et

par là même son caractère et sa continuité historique avec la
période antérieure. Si dans la période 1815-1881 la "culture" italienne apparaît surtout comme une culture de services (voir son rôle d'impulsion technologique "moderne", son ambition de créer un système scolaire et une structure hospitalière autonomes15 mais dont profitera tout le pays), si l'expression artistique y a assumé surtout un caractère collectif qui privilégie l'expression festive, le théâtre en premierl6, dès les deux dernières décennies de ce siècle cette culture s'oriente vers des comportements non plus tournés vers l'extérieur de la communauté mais désormais destinés à la consolider de l'intérieur, en lui fournissant une image en qui elle, et elle seule, peut se reconnaître et se conforter dans ses propres fantasmes. C'est l'âge d'or, s'il est permis de dire, de la polémique anti-:française, qui trouve surtout une expression journalistique, au détriment de toute autre. Se produira enfm, à l'orée des années 30, la rupture entre :fraction démocratique minoritaire et majorité d'obédience gouvernementale, nouvellement et massivement ralliée au fascisme, qui ajoute encore aux polémiques intestines; sans compter l'effet destructeur de l'application in loco des lois raciales de 1938. En clair, à l'activité initialement profilée par la culture technique (même aux niveaux modestes qui sont les siens: la fabrique de pâtes décrite par Cesare Luccio 17 est rudimentaire, mais dans la Tunisie de l'époque elle représente un apport technologique non négligeable) peu encline à des productions abstraites, succède une manière consciente de

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concevoir la production culturelle, comme moyen d'étayer une personnalité menacée de l'extérieur. On ne fondera plus seulement un réseau d'activités économiques plus ou moins hétéroclite mais immédiatement rentable: il s'agit à présent de donner une autonomie à cette communauté qui se stratifie fortement en couches sociales différenciées, qui vient de se structurer par un système organisationnel propre (il n'y manque que le pouvoir politique, mais un mot courant de la fm du XIXe siècle désigne la communauté de Tunis comme "une colonie sans drapeau", ce qui autorise C. Pettinato à déclarer le consul Bombieri "sindaco e prefetto di questa città,,18), qui tout en continuant à professer à travers ses notables des idées progressistes, traditionnellement marquées par les influences ftanc-maçonnes19 se voit de plus en plus sollicitée par le nationalisme métropolitain. Celui-ci trouve un terreau favorable et ancien, qui pousse la colonie à se replier sur elle-même encore davantage. C'est pour s'afftrmer en tant que distincte de l'entourage ftançais que cette communaute multiplie les signes du particularisme: au même titre qu'elle peut vivre (du moins le croit-elle) en autarcie économique20, elle veut créer "italien", dans tous les domaines. Il ne s'est pas agi seulement d'un mouvement orchestré par les dirigeants; plus sûrement, l'air du temps porte les néo-auteurs italiens, en dépit de leurs ftagilités constitutionnelles, à écrire, à s'écrire: même s'il n'est qu'un fonctionnement en cycle clos et que l'importance des œuvres réalisées et leur diffusion reste minime - au mètre de ce qui se passe dans les lettres européennes des quarante premières années de ce siècle et, sur place, dans la riche, active et culturellement productive communauté ftançaise. Cette volonté d'affirmer malgré et contre tous (c'est à dire, les Français) une culture italienne de Tunisie se

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manifeste dès les commencements et dans des formes diverses, en un premier temps en exploitant la (très) relative liberté de presse sous le Protectorat, ainsi qu'on le dira ciaprès. La diffusion et le succès d'une "littérature" dépendant de ses possibilités de réception, en fm de compte des capacités de son lectorat, de qui se compose celui-ci depuis l'orée du siècle jusqu'à la veille du deuxième conflit mondial? Dans la masse potentielle des 84.000 Italiens présents en Tunisie au lendemain de la Première guerre mondiale, à l'époque de sa floraison21 la majorité est analphabète ou du moins illettrée: les analphabètes sont 34.443, 40% de la collectivité dont 32.769 (env. 38%) parlent le :français; mais la proportion de ceux qui le lisent - ce qui a son importance, on verra pourquoi- ne nous est pas connue22. Restent les catégories parmi lesquelles se recrutent réellement les lecteurs: comme de juste, médecins, avocats, commerçants, enseignants des deux dégrés (ils sont 209 en 1922), :fractions évoluées des catégories pauvres. On peut imaginer la faiblesse de leur consommation de livres (en dehors du domaine technico-professionnel) lorsqu'on considère le nombre ou des inscrits dans les associations culturelles, Dante Alighieri23 et autres, ou des abonnés et lecteurs aux quotidiens italiens locaux24 et nationaux. Ce n'est pas que l'action éducative de l'école et des organismes culturels ait fait défaut: l'important est de savoir à quelles catégories elle s'est adressée et comment. Une de ces actions typiques est conduite par la Dante Alighieri, organisme d'Etat, implantée à Tunis dans les premières années du XXe siècle sur le modèle métropolitain, qui crée des cours scolaires en province, diffuse gratuitement

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du matériel scolaire, et organise des cycles de conférences destinées à l'éducation de son public italien. Les sujets sont traités par des conférenciers locaux ou métropolitains25. La venue des auteurs italiens est généralement l'objet de transactions politiques dûment surveillées par le Consulat et les organismes nationaux concernés, à plus forte raison après l'arrivée du Fascisme. Cependant, il existe une gamme d'attitudes, en dehors des prises de positions politiques, qui montre que la culture de la communauté tend très tôt à se fragmenter: ainsi, par exemple, R. Gallico, représentant local des auteurs italiens et de sensibilité démocratique, ne collabore pas avec la Dante26. Un sondage dans la liste des auteurs des conférences révèle la composition des pré scripteurs culturels de la Colonie, même si certains ne sont pas "autochtones" : jusqu'en 1906, on relève que sur 16 conférenciers de la Dante, 8 sont des enseignants italiens de Tunis (dont une femme), 3 des poètes ou des romanciers reconnus en Métropole, 2 sont des politiques venus d'Italie, 2 des avocats; de plus, la plupart des orateurs locaux interviennent dans la gestion de la communauté, à des titres divers. L'observation vaudra jusqu'en 1939. On peut en déduire que l'expression de la culture, si visiblement contrôlée à la fois par les intérêts des notabilités ralliées et du Consulat d'Italie, s'adresse à des groupes privilégiés, même si le choix des thèmes demeure - en apparence - éclectique. Une activité qui dans une certaine mesure aurait dû servir de flanque ment au déploiement de la production littéraire proprement dite, aurait pu être celle de la presse. Activité ancienne de la communauté italienne à qui revient le mérite d'avoir fondé le premier journal imprimé en Tunisie: l'introuvable Giornale di Tunisi e di Cartagine, dont

21

le premier numéro parut en mars 1838 pour être aussitôt interdit par le Bey Ahmed27. Depuis, les publications de quotidiens, hebdomadaires, mensuels se sont succédé pendant environ un siècle, avec une centaine de titres28. De cette masse, seuls deux titres ont une durée respectable: L'Unione (1886-1943), généraliste, et le Bollettino ufficiale della Camera italiana di commercio ed arti (1899-1939) à vocation économique. La durée des autres titres a été variable: la moitié d'entre eux a vivoté un an ou moins; une trentaine ont résisté deux ou trois ans ; moins de dix ont atteint la vingtaine d'années. Ce caractère éphémère a des motifs économiques; mais souvent les mesures de police (voir l'exemple de Converti), la spécialisation des contenus, la maladresse professionnelle, ont abrégé leur existence. Pour les sujets, la politique et la polémique l'emportent; suivent les expressions économiques ou catégorielles (Il minatore, 1907 ; La voce del muratore, 19071911) ; peu ou pas de place pour la littérature, si ce n'est sous la forme de vers de circonstance, satiriques souvent. Exception notable dans une communauté si farouchement attachée au purisme linguistique29, le bihebdomadaire, puis hebdomadaire, U Simpaticuni, "Giomale dialettale, umoristico, satirico, letterario" (1911-1933), utilise le sicilien. Beaucoup de ces journaux ont survécu dans les archives publiques tunisiennes et, moins, italiennes: un examen attentif de leurs contenus, qui reste à conduire, renseignerait non seulement sur ce qu'a été l'histoire économique et sociale de la colonie, mais fournirait aussi une représentation fiable de sa configuration culturelle.

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Une minorité de lecteurs achète ou plus rarement s'abonne à la presse française, La Dépêche Tunisienne surtout, voix officieuse de la Résidence Générale de France à

Tunis et assez modérée dans ses rapports avec les bouillants
confrères italiens3o, dont le lectorat se voit réduit d'autant. Enfm, ne manquent pas les fidèles des journaux nationaux: selon les époques, il Corriere della Sera, Il Popolo d'Italia et, pour les périodiques, La Domenica deI Corriere (et son dérivé Il Corrierino dei Piccoli ), La Tribuna Illustrata et ainsi de suite (La Rassegna ltaliana Politica e Letteraria affirme dans une livraison de 1930, "Lo Stato Mussoliniano e Ie realizzazioni del Fascismo nella nazione", qu'il possède des correspondants et des lecteurs à Tunis, Mateur, Sfax, Sousse, La Goulette et au Kef). Difficilement cemable est l'impact des bibliothèques publiques: scolaires, propres aux établissements (celle du Lycée Vittorio Emanuele II, assez pourvue, est en principe ouverte à tous), ou constituée par la Dante,
".., vera Casa d'Italia, con un superbo palazzo e una biblioteca di diecimila volumi (...) ritrovo di giovani e di anziani,,31.

Par ailleurs, les archives familiales et les entretiens avec les survivants, permettent de tracer à grands traits une esquisse des bibliothèques privées des bourgeois aisés: à l'instar de leurs pairs métropolitains, ils constituent des fonds de parfois plusieurs centaines de volumes, voire des milliers. y trônent les classiques obligés, Dante, Boccace, Pétrarque, d'une manière générale les auteurs que les politiques culturelles successives ont imposé: Foscolo, Leopardi, Manzoni, Carducci, plus tardivement Pasco Ii et d'Annunzio; très souvent, les latins. Le soupçon naît que c'est par le relais des programmes scolaires que ces choix se sont opérés: les auteurs littéraires surtout si strictement contemporains, sont peu lus, (quoique chez Eugenio A., on trouve Marinetti et A. Negri) reproduisant en cela une situation nationale. 23

Les grands français sont couramment pratiqués par ces bourgeois bilingues (Eugenio A. possède tout le P. Louys édité) et, en traduction, par les catégories moins cultivées. Mais il est certain que la vogue des auteurs à succès, Pitigrilli, G. Da Verona, Dekobra est restée durable, comme plus tard les giaJJi Mondadori : Tunis n'est après tout qu'une grosse ville de province... On peut se demander si la faible réception des auteurs locaux ne trouve pas là une de ses raisons. La couche moyenne aussi se constitue des bibliothèques: à l'évidence, selon une structure liée aux ressources locales du commerce libraire et aux disponibilités fmancières de l'acquéreur. De manière approximative et en négligeant les variations individuelles qui ont dû être considérables, le schéma de ces bibliothèques apparaît être le suivant: le fond
est constitué d'ouvrages scolaires

-

anthologies,

florilèges,

livres de prix soigneusement transmis: par exemple, chez Giuseppe S., la même édition de la Commedia a servi aux études de l'épouse Regina M., de la fille aînée, des deux cadets de la famille, entre 1914 et 1941 ; Collodi, De Amicis, D'Azeglio, d'autres contemporains mineurs reçus en prix scolaire entre 1893 et 1939 sont proposés aux plus jeunes. Sont conservés les manuels de géographie, d'histoire, d'algèbre, de "sciences". Enfm, des usuels: un dictionnaire de langue, un bilingue, des ouvrages spécialisés plus ou moins liés à l'activité professionnelle ou à des
motivations particulières

- dans

le cas examiné, l'hygiéniste et

vulgarisateur Mantegazza est bien représenté. Une troisième composante inclut des romans italiens ou traduits du français et d'autres langues, plus rarement en version originale. Chez Giuseppe S., par exemple, A. Negri, Salgari et J. Verne, F. Werfel; quelques poètes "modernes" : en plus des classiques indiqués, O.

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Guerrini, G. Turrisi-Colonna, très appréciée localement, au point d'avoir donné son nom à une école de filles. Quant aux couches moins favorisées, et dans la mesure où elles ont été scolarisées, rarement au delà de l'école élémentaire, elles ne sont pas entièrement dépourvues de lectures: à part le journal - partagé à plusieurs ou en lecture chorale - les "Reali de Francia" sont lus, relus, racontés par des cantastorie qui ont existé au moins jusqu'à la Première Guerre Mondiale, et mis en scène dans l'Opra di Pupi32: la part orale est prédominante, ni la banalisation de la radio-réception à partir des années 30 favorisera la diffusion du livre. Cependant on lit : chez Angelo C., mastro muratore, on possède une édition de 1852 de L'Ebreo errante du Père Bresciani, Les trois mousquetaires et Vingt mille lieues sous les mers en traduction; C. Invemizio, "questa onesta gallina della letteratura popolare,,33, y est prisée. Mais la rareté de la documentation n'autorise qu'un inventaire forcément lacunaire des lectures et des goûts des ces consommateurs de "littérature". La diffusion des œuvres se fait par achat lors des fréquents voyages en Italie ou dans les librairies tenues par des Italiens, presque toutes situées à Tunis, où sont concentrés les deux tiers des membres de la colonie, une cinquantaine de mille. L'une d'entre elles est la luxueuse Libreria Italiana, située sur la Marine, au cœur de la ville europenne élégante et symboliquement placée à mi-chemin entre la Résidence de France et le plus influent des organes de presse du colonisateur. Elle est loin cependant d'égaler le niveau de ses rivales :françaises, où défilent les écrivains illustres, de A. France à Montherlant, en passant par A. Gide34. Pendant un certain temps elle aura été aussi maison d'édition et à partir du milieu des années vingt, subventionnée

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par le Consulat, elle deviendra une active centrale de propagande. Avec l'hôtel de la Dante Alighieri, la Libreria entend affIrmer la culture italienne de Tunis, et à Tunis. Très fréquentée, nous ne sommes pas en mesure de préciser jusqu'à quel point elle a contribué à diffuser les productions locales35. Un autre secteur à explorer pour compléter l'analyse des moyens logistiques à disposition des lettres italotunisiennes, concerne l'édition des œuvres d'écrivains italiens de Tunisie. L'édition, sur place ou en Europe, de travaux d'Italiens de la colonie remonte assez loin, puisque le capitaine L. Calligaris (1808-1871), un des cofondateurs de l'Ecole Polytechnique Militaire du Bardo, vétéran des campagnes du Risorgimento, arabisant, publie en 1863, à Tunis, "11nuovo Erpenio", cours théorique et pratique de langue arabe; en 1864-70, "Le compagnon de tous", dictionnaire polyglotte en deux tomes ("Al-Rafiq fi kul Tarîq", Turin, H. Dalmazzo) et d'autres ouvrages, dont une "Histoire de l'Empereur Napoléon 1er" ("Kitâb Sîret Nabluîyun ai-awl", Paris, Duprat 1856) rédigée en arabe36. Ce qui surprend cependant est que beaucoup de travaux publiés le sont chez des éditeurs ou des imprimeurs français de Tunisie ou de France37, et cela même dans les moments où la revendication italienne sur la Tunisie est des plus virulentes. On peut trouver à ce comportement des motifs de convenance personnelle: prix de revient moindre, illusion d'une diffusion meilleure par l'extension du champ des lecteurs (beaucoup d'Italiens lisaient le français, alors que la masse des Français ignoraient l'italien), désir de promotion en ayant recours à une langue de prestige en même temps que, plus ou moins consciemment, on souhaitait se mimétiser avec 26

la puissante communauté hégémonique, culturellement si influente. Un cas à part est représenté par Andrea Mortara (pseudonyme), "Ebrei italiani di fronte al razzismo" (1938), imprimé par une typographie ftançaise, dont l'importance est davantage polémique que littéraire: il s'agit d'un bref écrit de protestation anti-fasciste et anti-raciste qu'à l'époque aucune imprimerie italienne de Tunis n'aurait pû éditer sans s'exposer à des déboires avec les autorités consulaires38. Ce sont là les indices de la situation que Y. Chatelain croyait déceler en s'interrogeant, dès 1937, sur l'avenir d'une littérature italienne de Tunisie menacé par la dénationalisation de la communauté:
"Si (...) (on) (...) tend vers Wle assimiliation de l'élément italien dans l'élément français (...) les lettrés italiens viseront de plus en plus à ,,39 l'expression &ançaise.

Peut-être aussi, ce "passage à correspondait à l'attitude que note R. Rainero :

l'ennemi"

"...la cultura come tale toccava solo una ristretta elite e (...) spesso la tanto sbandierata nazionalità non andava molto oltre Wl certo ,,40 costume e certe tradizioni.

Il existe bien entendu des imprimeurs-éditeurs italiens auxquels les auteurs confient leurs ouvrages: entreprises artisanales dont les produits sont souvent uniques, certaines connues pour avoir imprimé surtout des périodiques41 : Zerafa e Pagani; Vanni; Rombi ; Campo, Cooperativa Tipografica Italiana (qui a imprimé aussi un des pampWets du très fasciste rédacteur de L'Unione, Fr. Bonura42) tous actifs entre 1883 et 1922 ; en cette dernière année, pourtant, l' "Almanacco..." ne répertorie à Tunis que quatre typographies italiennes. Généralement on a à faire à des typographies-papeteries-librairies. Et que dire des "Edizioni Vincenzo Giachery, 52 rue
de Provence, Tunisi" qui en 1931

- IX

(sic) publient

"La

Tunisia, Guida Illustrata", ouvrage de 275 pages rédigé par le 27