La véridique histoire d'Olaudah Equiano par lui-même

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296418646
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La véridique histoire
par lui-même

d' Olaudah Equiano
Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre

Dans la même collection: MARCUS GARVEY. Un homme et sa pensée. 1983. LES JACOBINS NOIRS. Toussaint-Louverture et la révolution de Saint-Domingue. C.L.R. James. 1984.

En couverture: Maquette:

Olaudah Equiano.

(Gravure.)

Myline.

La véridique histoire
par lui-même

d' Olaudan

Equiano

Mricain, esclave aux Caraïbes, homme libre

Introduction abrégée de Paul Edwards
de l'Université d'Edimbourg

Avant-propos Traduit

de Elika M'Bokolo

de l'anglais par Claire-Lise CHARBONNIER

Collection:

Précurseurs

noirs

~

L'ar ibeennes

ditipns

75009 Paris

5, rue

Lallier

Ce livre a été publié avec le concours Centre National des Lettres

du

@ Paul Edwards @ Editions

1969, 1983.

CARIBEENNES pour la traduction de Claire-Lise Charbonnier. et de reproduction pour tous pays.
2-903033-95-1

Tous droits

d'adaptation réservés
ISBN

en français,

AVANT-PROPOS Voici enfin rendu disponible pour le public francophone un témoignage irremplaçable, vieux de deux siècles. Ce récit autobiographique, tantôt murmuré comme une confidence, tantôt jeté à la face du lecteur avec une rare violence, s'impose dans le domaine de l'écrit, comme l'un des tout premiers textes éminemment politiques de l'Afrique moderne. On sait à quelle brillante postérité ce genre l'autobiographie politique créé par Olaudah Equiano, dit Gustave Vasa l'Africain, devait donner naissance dans les pays anglophones d'Afrique: de Kwame Nkrumah à lomo Kenyatta, d'Obafemi Awolowo et Nnamdi Azikiwe à Albert Luthuli et Desmond Tutu, les exemples sont nombreux et tous aussi exemplaires de ces personnalités politiques qui ont voulu et su, à travers le récit de leur vie, instruire et témoigner. Que ce texte majeur soit resté ignoré d'une grande moitié de l'Afrique n'est pas aussi surprenant qu'on le croirait et explique bien des blocages dont nous souffrons aujourd'hui. N'accusons pas trop vite les frontières, politiques et culturelles, et les paternalismes coloniaux. Car, si les intellectuels francophones ont été longtemps si peu curieux, repliés sur eux-mêmes et enfermés dans le face à face appauvrissant avec la seule culture

-

-

de la

«

mère patrie» colonisatrice, ceux de langue anglaise

ont de bonne heure scruté tous les horizons, puisé à toutes les sources, enrichi leur réflexion notamment par les apports de leurs frères de la diaspora. Voyez Edward Wilmot Blyden (1832-1912) si attentif et si habile à intéI

grer son expérience antillaise et américaine, ses héritages négro-africains, une appréciation lucide du christianisme, et une sympathie raisonnée pour l'Islam. Toute l'œuvre idéologique de Léopold Sédar Senghor et celle de Cheikh Anta Diop sont dans Christianity, Islam and the negro Race publié par Blyden en 1887 et dont les deux intellectuels sénégalais n'avaient jamais entendu parler au moment où ils élaboraient leur pensée I Réjouissons-nous donc d'entrer de plain-pied dans le livre fondateur d'Equiano car, si nous voulons avancer et apporter les réponses neuves aux défis cumulés que nous jettent les autres, il faut établir et multiplier les ponts entre les multiples rivages de notre communauté. Ce que nous dit Equiano? D'abord la vérité sur la traite. Car bien qu'on n'y prenne pas garde, la traite des nègres a aussi ses «révisionnistes» qui se dépensent à la présenter comme un commerce parmi d'autres, mené d'ailleurs avec la participation active des Noirs euxmêmes, et à décrire sous des traits heureux la condition d'esclave. Du fond de l'âge d'or de ce trafic abominable, Equiano nous redit donc qu'une seule chose est à la racine de la traite et de l'esclavage: la violence. Et puis, il faut bien que l'histoire soit remise sur ses pieds. La plupart des historiens se reconnaissent en Réginald Coupland (The British Antislavery Movement, 1933) et en Eric Williams (Capitalism and Slavery, 1944) pour attribuer aux an ti-esclavagistes anglais le rôle exclusif dans l'abolition de la traite. Comme si les nombreux Noirs qui vivaient en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIe siècle avaient été indifférents à leur sort, au mieux des spectateurs passifs de cette gigantesque bataille d'où devait sortir leur liberté. Les choses bien sûr ont été moins simples. Comme James Somerset qui intenta et gagna en 1772 un procès pour asservissement illégal contre son maître, Equiano appartient à cette génération de noirs dont toute la vie fut consacrée à la dénonciation de la traite et au combat contre l'esclavage. Entendons bien la portée de ce message. Il ne se contente pas de témoigner, ni de nous instruire. Il nous dit aussi qu'aujourd'hui c'est à nous d'abord qu'il appartient de défendre, d'affirmer et d'illustrer notre rang, notre valeur et notre génie. Elikia M'BOKOW

INTRODUCTION DE PAUL EDWARDS, RESPONSABLE DE LA VERSION ANGLAISE. L'autobiographie d'Equiano, Le passionnant récit de la vie d'Olaudah Equiano, dit Gustave Vasa l'Africain, rédigé par lui-même, a été publiée en 1789, mais en dépit de cette date reculée, ce n'était pas le premier ouvrage écrit en anglais par un Africain. Les poèmes de Phyllis Wheatly parurent en 1773, le recueil de lettres d'Ignatius Sancho en 1782, et les Pensées et sentiments sur l'inique et funeste traite des noirs d'Ottobah Cugoano en 1787. Mais l'ouvrage d'Equiano présente un intérêt plus durable qu'aucun d'eux. Les poèmes de PhylIis Wheatly sont des exercices banals dans le style de l'époque, et les lettres de Sancho, quoique pleines de vie par endroits, sont souvent maniérées et peu claires. Ces écrivains ont peu de chance d'intéresser le lecteur d'aujourd'hui si ce n'est qu'en tant que curiosités. Le troisième écrivain, Cuguano, en dit peu sur lui dans son livre et nombre de pages sont consacrées à la dénonciation de la traite des esclaves, si bien que lui aussi présente plus d'intérêt pour l'historien ou le sociologue que pour le grand public. En fait, il semble bien que Cuguano n'ait pas écrit Pensées et Sentiments, ou qu'on l'a sensiblement remanié pour lui, car nous possédons de lui une lettre manuscrite qui révèle un style totalement dépourvu de la richesse littéraire dispensée dans son livre \ On a suggéré que l'autobio1. Il y est fait allusion par Christopher Fyfe dans son Histoire de la Sierra Leone (History of Sierra Leone, Oxford University Press, 1962), p. 13. Cette lettre est reproduite en Appendice dans la nouvelle édition des Pensées et Sentiments de Cugoano (Thoughts and Sentiments, Dawsons, 1969), avec quatre autres lettres manuscrites. L'introduction à cette édition discute de la III

graphie d'Equiano, elle aussi, pouvait avoir été

«

amélio-

rée» par quelqu'un d'autre et on peut tirer quelque certitude d'une révision en voyant apparaître deux styles très différents dans l'ouvrage, l'un tout simple, l'autre rhétorique. Nous reviendrons plus tard sur ce point; mais bien que la possibilité demeure que les passages rhétoriques aient été revus par quelqu'un d'autre, la plus grande partie du livre est certainement d'Equiano luimême, et en tout cas ce ne sont pas les passages dénotant la plus haute prétention littéraire qui démontrent le mieux l'habileté narrative d'Equiano. En son temps, Le passionnant récit fut un très grand succès de librairie et de très nombreuses éditions le répandirent en Grande-Bretagne et en Amérique 3. Après l'abolition de la traite des noirs, cependant, il semble que l'on s'y soit moins intéressé; en fait, son succès au départ paraît avoir en partie découlé des efforts d'Equiano lui-même: il sillonna la Grande-Bretagne en prononçant de nombreux discours contre la traite des noirs et en vendant son livre. La dernière édition parue est une édition américaine de 1837, et aujourd'hui, en Nigéria comme ailleurs, l'ouvrage d'Equiano n'est véritablement connu que des historiens. Il a pourtant peu vieilli et son principal attrait reste le récit de ses voyages et de ses fortunes diverses, vivant, direct, plein d'observations, et qui procure autant de plaisir de nos jours qu'à l'époque où il fut écrit. Equiano situe la date de sa naissance en 1745, et bien
question de l'authenticité du livre de Cugoano à la lumière de ces lettres et du fait que se rencontrent dans cet ouvrage à la fois une forte proportion de fautes grammaticales et des passages en un anglais impeccable et plein d'éloquence. Il est bon de remarquer qu'il existe quelques preuves de la marque d'Equiano dans Pensées et Sentiments. Un rapport émanant des Africains et relatif à l'expédition de 1787 en Sierra Leone fut envoyé depuis Plymouth à Cugoano, et celui-ci le fit passer au Public Advertiser qui en publia un résumé le 6 avril 1787. Ce rapport était presque à coup sûr l'œuvre d'Equiano, principal porte-parole des Africains. Il contient toutefois des expressions qu'on retrouvera plus tard dans certaines pages du livre de Cugoano. Il ne fait pas de doute que Pensées et Sentiments fut profondément remanié et il se peut qu'Equiano, un proche ami de Cugoano, ait prêté la main à ce remaniement. 2. Il y eut huit éditions britanniques et une américaine du temps d'Equiano; dix furent pubJiées après sa mort, y compris des traductions en néerlandais et en allemand. Pour plus de détails, on se reportera à l'introduction du responsable de la réimpression du Passionnant récit d'Equiano dans les Colonial Historical Series de Dawsons en 1969. La présente édition est la première en français. IV

que ce ne puisse être plus qu'une approximation, elle était probablement exacte à un an près. Il venait de l'intérieur de ce qui est aujourd'hui la Nigéria orientale, et sa langue était l'Ibo. Il nous raconte qu'il est né «dans une vallée charmante et fertile appelée Essaka », et bien qu'on ne puisse localiser celle-ci avec certitude, il semble bien qu'elle se trouvait au sud-est d'Onitsha. Il dit que son peuple subissait l'influence du Bénin, cependant sa « sujétion au roi du Bénin n'avait rien que de théorique ». L'influence du Bénin sur Onitsha et les autres villes du Niger était considérable et la réputation du Bénin s'étendait bien au-delà de son pouvoir direct 4. C'est à l'âge de dix ans qu'Equiano fut capturé avec sa sœur par des bandits locaux prospecteurs d'esclaves et transporté vers l'ouest et le sud; il atteignit alors un
«

grand fleuve» où on le confia à un peuple qui vivait sur

des bateaux et parlait une langue différente de la sienne. Sans espérer un compte rendu précis d'un voyage effectué par un enfant dans des conditions aussi effrayantes, on peut raisonnablement supposer que le fleuve était probablement le Niger ou l'un de ses affluents, et la tribu qui parlait une autre langue, l'un des peuples du Delta, peut-être les Ijo, bien que les Ibibios fussent actifs à cette époque dans la partie nord du Delta, et ils vivaient sur des bateaux comme en témoigne un récit de la fin du XVIIIesiècle. Après avoir descendu le fleuve avec ces hommes, il atteignit la mer et fut vendu à des trafiquants d'esclaves en partance pour les Caraïbes. L'une des plus anciennes recensions de l'ouvrage d'Equiano exprime des réserves sur l'exactitude de ses souvenirs 5. Il ne fait pas de doute qu'Equiano parla de son enfance avec d'autres Africains et qu'il utilisa ces informations dans son livre 6. Il paraît également plausible que certaines de ses réminiscences soient inexactes, mais on pouvait difficilement attendre une totale préci. sion en de telles circonstances. Néanmoins, ce qu'il rapporte de la société Ibo est dans l'ensemble très proche de la vie des Ibo d'aujourd'hui, et pour les différences, on peut aussi bien alléguer un changement de conditions que des souvenirs inexacts. On a suggéré qu'il n'était pas
3. Voir la note 40, page .27. 4. Voir K. Dike, Commerce et politique dans le Delta du Niger (Trade and Politics in the Niger Delta, Oxford University Press, 1956, p. 25). 5. Monthly Review, juin 1789, p. 551. 6. Il a emprunté un paragraphe à la vie de James Albert Ukawsaw Gronniosaw; voir par exemple la note 48, page 41.

v

Ibo, mais les quelques mots qu'il cite peuvent être aisément reconnus comme de l'Ibo moderne, particulièrement le mot qui veut dire « année» (Ah-affoe, en ibo moderne af:J), et celui désignant les hommes rituellement scarifiés (Embrenché, en Ibo moderne mgburichi). On trouve encore des noms comme Equiano dans la région supposée être le lieu d'habitation d'Equiano : Chinua Achebe me dit qu'il a connaissance de deux personnes appelées ekwEan:J, ce qui signifie probablement « s'ils sont d'accord je resterai », un nom qui implique que la personne n'est pas heureuse avec ses compagnons. On m'a aussi raconté que le nom d'ekwuan9 signifiait « q.uand ils parlent d'autres sont là », sous-entendant qu'il s'a~t de quelqu'un faisant partie d'un groupe d'orateurs. G.!. Jones, qui croit qu'Equiano venait de la rive ouest du" Niger, fait référence à un nom répandu chez les Ika Ibo: Ekwuno 7. OZaudah pose plus de problèmes; mais

comme il dit que son nom signifie

«

qui a une voix

forte et dont on dit du bien », le second élément semble
être le eda (résonance) de l'Ibo moderne. On m'a cependant précisé que la combinaison de :JZa (ornement) et de

udl: (renommée) pouvait signifier « fortuné... qui est favorisé ». Mais les noms Ibo sont souvent difficiles à interpréter, même de nos jours. Cependant, à cette époque de sa vie, il perdit son nom africain pour s'appeler tout d'abord Michael, puis Jacob, et enfin, par décision de son nouveau maître le lieutenant Pascal, Gustave Vasa, nom qu'il garda tout le restant de sa vie. Durant les années qui suivirent sa mise en esclavage, il effectua de nombreux voyages avec le capitaine Pascal; il était à son service pendant les campagnes du général Wolfe au Canada et celles de l'amiral Boscaven en Méditerranée pendant la Guerre de Sept ans. Il passa quelque temps en Angleterre, séjourna dans un certain nombre de familles anglaises et reçut même une certaine éducation scolaire, ce qui lui permit de se préparer à sa future tâche de commis maritime et de navigateur amateur sur les bateaux de son second maître, le Quaker Robert King, de Philadelphie, voyageant principalement entre l'Amérique et les Caraïbes. Dans l'ensemble, il paraît
7. Voir l'introduction de G.I. Jones concernant les passages d'Equiano reproduits dans Philip Curtin, ed., Souvenirs d'Afrique (Africa remembered, University of Wisconsin Press, 1967). Dans mon introduction à l'édition d'Equiano parue dans les Colonial History Series (Dawson s, 1969), j'avance des arguments qui vont à l'encontre de ceux de Jones quant à la localisation d'Essaka à l'ouest.

VI

avoir eu plus de chance que la plupart des autres esclaves de ses maîtres. Il trouva des amis pour l'aider à apprendre, comme Richard Baker (<< Dick»), qui lui donna ses premières leçons d'anglais, et les demoiselles Guérin, qui l'envoyèrent à l'école. Il eut même la possibilité de poursuivre son éducation à bord, car il y avait une école sur le Namur; et sur l'Etna, l'employé du capitaine lui apprit à écrire et à compter. Et pourtant, le lieutenant Pascal fut assez dur avec lui pour le revendre, alors qu'Equiano attendait une liberté qu'il avait gagnée et qu'on lui avait promise; et même M. King, qu'on pressait probablement de libérer tous ses esclaves en conformité avec la loi quaker, mit bien de la mauvaise volonté à le faire dans le cas d'Equiano, ne lui accordant sa liberté que contre paiement de quarante livres et sur les pressantes instances de Thomas Farmer, le capitaine et ami d'Equiano. Equiano eut la chance d'être intelligent, d'apprendre rapidement l'anglais, de savoir écrire et compter; et c'est probablement cela, plutôt que la bonne volonté de ses maîtres, qui le sauva des pires horreurs de l'esclavage. Mais il nous faut opposer à sa relative bonne fortune les aperçus Qu'il nous donne sur la vie ordinaire de l'esclave caraïbe. Cette insécurité effroyable, non seulement de l'esclave mais aussi du nègre libre. est constamment présente, par exemple dans les descriptions de la traversée d'Afrique aux Caraïbes, des traitements infligés aux esclaves, de ses premières expériences de commerce et de son affrontement avec le terrible Hugues. Après s'être libéré de l'esclavage en 1766, à l'âge de vingt et un ans, les principaux événements Qui marQuèrent sa vie furent son voyage en Méditerranée, ses expéditions dans l'Arctique et sur la Côte des Mosquitos en Amérique centrale, sa conversion au calvinisme et le rôle qu'il joua dans la première expédition des esclaves affranchis pour s'implanter en Sierra Leone. Ces deux derniers événements ne sont pas reproduits entièrement dans ce choix de textes car ils présentent moins d'intérêt pour le lecteur moyen Que les vovages; mais l'ouvrage traite en appendice des fonctions d'Equiano en tant que Commissaire aux subsistances des noirs déshérités en partance pour la Sierra Leone et de son renvoi de ce poste. Equiano avait probablement raison dans l'ensemble, et s'il fut renvoyé comme fauteur de troubles, c'est très probablement parce qu'il n'était pas préparé à fermer les yeux sur des procédures malhonnêtes et qu'il accusa les autres fonctionnaires impliqués dans l'opération de se désintéresser des colons noirs. Bien que devant se rendre en Sierra VII

Leone, il n'alla pas plus loin que Plymouth, et c'est là qu'on le révoqua. Le plus grand crime d'Equiano semble avoir été son désir de voir rendre justice à son propre peuple, et de nombreux témoignages militent en sa faveur, encore que la tension de l'arrêt à Plymouth, la maladie qui s'était déclarée à bord, l'incertitude grandissante quant aux perspectives d'avenir en Sierra Leone, ainsi que la négligence ou la malhonnêteté du fonctionnaire Irving, aient pu suffire à l'accabler. Equiano avait été en contact avec le mouvement pour l'abolition de l'esclavage quelques années avant la parution de son livre. En 1783, c'est lui qui avait attiré l'attention de Granville Sharp sur le massacre de plus de cent trente esclaves à bord du Zong au large des côtes d'Afrique de l'ouest. Sharp consigna cette note le 19 mars: «Un nègre du nom de Gustave Vasa est venu me voir pour m'informer que cent trente nègres avaient été jetés à la mer tout vivants... »8; plus tard, il écrivit à l'Amirauté pour demander que des mesures soient prises, « ayant été sollicité avec insistance par un pauvre nègre qui m'a rendu visite et qui réclamait mon assistance pour venger le sang de ses compatriotes assassinés» 9. Cet exemple suscita une des nombreuses batailles parlementaires sur la traite des noirs, mais c'était bien des années avant que la loi sur l'abolitionnisme soit édictée, bien des années, en fait, après la mort d'Equiano. Il n'en persista pas moins dans ses actions contre l'esclavage. Après avoir été démis de son poste en 1787, il compléta son livre et sillonna la Grande-Bretagne en vendant des exemplaires et en prononçant des discours contre la traite des noirs dans un certain nombre de villes. Des lettres de recommandation de ses amis nous le montrent à Birmingham en 1789, à Manchester, Sheffield et Nottingham l'année suivante. Il était à Belfast le jour de Noël 1791, à Durham et à Hull en 1792, et dans l'ouest de l'Angleterre, à Bath et à Devizes, en 17931°. Durant ces années, il se fit des ennemis parmi ceux qui étaient en mesure de s'enrichir par le commerce des esclaves: il semble que c'est eux qui portèrent l'accusation parue dans The Oracle du 25 avril 1792 selon laquelle il n'était pas né en Afrique, mais dans l'île danoise de Santa Cruz aux Caraïbes. Cette histoire se répéta dans The Star deux jours plus
8. P. Hoare, Mémoires de Granville Sharp (Memoirs of Granville Sharp, Londres, 1820), p. 236. 9. Ibid., p. 242. 10. Préface aux lettres pour la 6. édition du Passionnant récit (1793)

.

VIII

tard. Equiano fut toutefois en mesure de fournir la preuve de ses origines africaines et le rédacteur du Star présenta des excuses, reconnaissant que cette version avait bien pu être fabriquée par les ennemis de l'abolitionnisme qui auraient fait n'importe quoi pour affaiblir la force des arguments opposés à la traite des esclaves 11. Après être allé à Birmingham en 1789, visite au cours de laquelle il semble avoir été particulièrement bien reçu, il écrivit à ses hôtes pour les remercier: «Ces marques d'amitié et d'hospitalité m'ont rempli de l'ardent désir de voir ces précieux amis sur mes propres terres d'Afrique dont les plus riches productions seraient dévolues à leur plaisir. Là, ils pourraient déguster les délicieux ananas et le succulent vin de palme, et pour ajouter au merveilleux je ferais brûler un certain arbre qui nous procurerait une lumière aussi claire et brillante que le mérite de mes hôtes1z. » Equiano semble avoir eu très envie de retourner en Afrique, car en plus du travail qu'il avait fourni pour l'expédition de 1787 en Sierra Leone, il se porta volontaire comme missionnaire et, sa demande ayant été refusée, comme explorateur pour l'Association africaine. Mais le 7 avril 1792, il épousa Mlle Susan ou Susanna Cullen. Il avait pu la rencontrer par l'intermédiaire du Dr Peter Peckard, professeur au Collège Magdalen, à Cambridge. et doyen de Peterborough, avec lequel il semble avoir été en bons termes. Le mariage fut mentionné dans le Gentleman's Magazine: A Sotham, comté de Cambridge, Gustave Vasa l'Africain, le champion et avocat de l'abolition de la traite des noirs bien connu, a épousé Mlle Cullen, fille de M.C. à Ely, dans le même comté 13, Un témoignage relate qu'il eut un fils, dont Henri Grégoire dit dans son De la littérature des nègres qu'il fut bibliothécaire adjoint chez le grand bibliophile président de la Royal Society, Sir Joseph Banks 14. Comme le livre de Grégoire fut publié en 1808, ce fils aurait diffi11. Ibid., pp. V-VI. 12. J.A. Langford, Un siècle de vie à Birmingham (A Centurv . of Birmingham Life, 1868, I, pp. 440-441). 13. Gentleman's Magazine (1792), Part. I, p. 384. Le mariage est inscrit le 7 avril 1792 au registre de l'église de Soham sous le n° 220. 14. H. Grégoire, De la Littérature des Nègres (Paris, 1808), p.252.

IX

cilement pu être un enfant de ce mariage, car il aurait eu au plus quinze ans à sa nomination dans cette bibliothèque. Une explication plausible a été avancée par Christopher Fyfe, qui fait remarquer qu'un fils d'Ignatius Sancho, du nom de William, travailla bien dans la bibliothèque de Banks, et que Grégoire peut avoir confondu

Sancho et Equiano

15.

Cela paraît d'autant plus vraisem-

blable que le court paragraphe où Grégoire parle du fils d'Equiano est détaché, à la fin du récit de la vie d'Equiano et juste avant celui concernant Sancho. A moins de créditer Equiano d'un enfant illégitime, nous devons admettre que ce fils n'a pu être conçu qu'en imagination. On a la preuve en revanche, qu'Equiano eut une fille. Une coupure de presse glissée dans un exemplaire du Récit d'Equiano à la Royal Commonwealth Society Library de Londres porte une inscription datant de la fin du XVII~ siècle ou du début du XIXeet mentionnant la mort de « Ann Maria Vasa, fille de Gustave Vasa l'Africain ». Il y est dit qu'elle est décédée à l'âge de quatre ans le 21 juillet 1797, moins de trois mois après son père 16. A partir du moment où se termine cette autobiographie, on connaît relativement peu de chose sur la vie d'Equiano. Le Gentleman's Magazine rapporte sa mort à Londres le 30 avril 1797, mais quelques années plus tard les responsables des éditions de 1809 (Belper) et de 1814 (Leeds) ignorent la date de sa mort. Le responsable de l'édition de 1809 avance 1801, celui de l'édition de 1814 admet qu'il n'en sait rien. Il existe cependant un document émanant d'un témoin oculaire des derniers instants d'Equiano. La nièce de Granville Sharp, après avoir lu Le passionnant récit, écrivit à son oncle pour lui demander des précisions sur son auteur. Sharp lui répondit en écrivant: « C'est un homme sérieux et honnête - je suis allé le voir à son lit de mort, il n'avait plus qu'un souffle de voix et il n'a pu que me murmurer 17... » Il est temps de parler brièvement de l'authenticité de
15. Sur une lettre insérée dans Un exemplaire des lettres de Sancho appartenant à M. Fyfe on peut lire: «Provenant du fils d'Ignatius Sancho, qui fut pendant quelques années à la Bibliothèque de Sir Joseph Banks ». On trouvera d'autres détails dans mon introduction à l'édition des Lettres d'Ignatius Sancho (The Letters of Ignatius Sancho, Dawsons, 1968). 16. Pour d'autres détails, se reporter à mon introduction à l'édition du Passionnant Récit (The Interesting Narrative, Dawsons, 1969). 17. Archives Granville Sharp à Hardwicke Court, Gloucester: Sharp à sa nièce Jemima en date du 22 février 1811. X

l'ouvrage. Dès le début, certains ont eu du mal à croire qu'un ancien esclave, et qui ne connaissait pas l'anglais avant l'âge de douze ans, ait pu écrire Le passionnant récit. La Monthly Review de juin 1789 dit du bien de l'ouvrage, mais pense qu'« il n'est pas improbable qu'un écrivain anglais l'ait secondé pour écrire, ou du moins pour corriger son livre, car il est assez bien rédigé» 18.Il s'était produit quelque chose de comparable dans le cas des Pensées et sentiments, mais le livre de Cugoano diffère essentiellement de celui d'Equiano. Pensées et sentiments est un ouvrage de rhétorique abolitionniste requérant un style élevé; Le passionnant récit est en très grande partie une relation des événements de la vie quotidienne et le style, en dehors de l'incursion çà et là de quelques protestations et invocations, en est pertinemment simple et direct. L'ouvrage d'Equiano devrait donc avoir nécessité beaucoup moins de révisions que celui de Cugoano, compte tenu de la nature de son sujet et de son style. De plus, nous devons nous souvenir que même lorsqu'il était esclave Equiano était scolarisé, qu'il était constamment avec des Anglais et que, à partir de vingt et un ans, il travailla en tant qu'homme libre comme domestique, dans la compagnie régulière de personnes cultivées. Il n'y a pas de raison qu'il n'ait pas, à vingt. quatre ans, parlé tout à fait couramment l'anglais. A part un ou deux morceaux de bravoure, l'anglais d'Equiano est en fait très simple, parfois même maladroit. Le Gentleman's Magazine 19 fait des remarques à propos de son « style très inégal» et un autre critique en parle, dans le General Magazine and Review, comme d'une «histoire sans apprêt... écrite avec beaucoup de vérité et de simplicité » 20. Si l'ouvrage avait été revu dans ses moindres détails, nous aurions pu nous attendre à un style généralement beaucoup plus élaboré et certainement à la suppression de toutes les expressions embarrassées ou grammaticalement inexactes. En fait, elles ne sont pas supprimées et c'est de sa simplicité et de son naturel mêmes que le livre tire une grande partie de son caractère et de son intérêt. Si l'ouvrage a été revu, les révisions ne concernent guère plus que le renforcement des moments rhétoriques forts. La preuve flagrante de la marque d'Equiano se trouve dans le poème qu'il fait imprimer juste après le récit de sa conversion au calvi18. Monthly Review, juin 1789, p. 551. 19. Gentleman's Magazine (1789), p. 539. 20. General Magazine and Impartial Review, juillet 1789. XI

nisme 21. C'est une œuvre assez habile, quoiqu'ennuyeuse,
en vers d'inspiration religieuse, qui porte l'empreinte indubitable d'un écrivain ouest-africain de rime à rime, car celles-ci sont fausses à moins d'être prononcées avec l'accent d'un Anglais originaire d'Afrique occidentale. Il y a par exemple un mélange de ri] longs et courts, comme dans les rimes d'Equiano : «between-sin», «relievegive», « sin-clean ». D'autres rimes du poème sont moins évidentes encore, soit qu'elles n'apparaissent qu'à l'œil, soit qu'elles se trouvent être carrément fausses, eu égard à la versification anglaise de l'époque; mais le fait qu'elles apparaissent dans un ensemble de rimes typiquement ouest-africaines, dans un poème attribué à un écrivain d'Afrique de l'ouest, renforce encore la preuve de l'authenticité du poème. Il s'agit de l'assimilation du ri:] long à la diphtongue rei] dans «been-pain », « conceal-prevail », et de celle du ru] ou du ru:] à la diphtongue [ou] dans « do-woe », « good-showed », «know-do ». II y a enfin des exemples de confusion entre la voyelle centrale [Q:] et la voyelle [0:] dans «word-Lord» (bien que l'on trouve souvent ce type de rime pour l'œil dans la versification du XVIIIe siècle) et la confusion entre Es] et [z] dans « please-release». Si Equiano a été capable d'écrire ces vers tout seul, il n'y a aucune raison qu'il n'ait pas écrit le livre tout entier. Mais la preuve la plus flagrante est une lettre manuscrite d'Equiano que l'on trouvera en Appendice III à cet ouvrage. La lettre a été rédigée très rapidement, comme Equiano lui-même le dit à plusieurs reprises dans sa lettre, et celle-ci contient quelques fautes légères. Mais non seulement ces fautes sont somme toute insignifiantes dans le contexte (elles ressemblent aux fautes que font les étudiants britanniques quand ils écrivent à la hâte pendant des examens) ; mais qu'une faute de grammaire se produise, la même forme grammaticale apparaît correctement dans un autre passage de la lettre. C'est bien là la preuve incontestable qu'Equiano pouvait rédiger

couramment et avec facilité en anglais 22. Equiano n'ayant pas revendiqué la qualité d'homme
21. Voir d'Appendice III. 22. On peut trouver une discussion sur cette lettre dans Paul Edwards, ...« écrit par lui-même ~ : une lettre manuscrite d'Olaudah Equtano (n.« Written by himself» : a manuscript letter of Olaudah Equiano) dans Notes and Queries, juin 1968, pp. 222-225 ; ou dans mon introduction à l'édition du Passionnant Récit (The Interesting Narrative, Dawsons, 1969). XII

de lettres, il serait déraisonnable d'établir des comparaisons sérieuses entre lui et les principaux écrivains de son temps. Quoi qu'il en soit, la situation d'Equiano a quelque chose à voir avec Robinson Crusoe, et aussi avec Gulliver: c'est l'histoire d'une survie économique et morale, comme Robinson Crusoe, sauf que l'île déserte d'Equiano est le monde de l'esclavage; et, comme Gulliver à Brobdingnag, Equiano explore quelque chose que l'on peut comparer au sentiment d'être soudain étranger physiquement dans un monde incompréhensible, et les efforts de l'individu aliéné pour s'inscrire dans ce monde. Equiano possède de nombreuses caractéristiques du héros littéraire ou du narrateur du XVIIIesiècle, dans sa maniède d'émerger de son récit en chair et en os, en personnage convaincu, prêt à dire toute la vérité sur lui-même, qu'elle soit agréable ou non. Parfois nous le voyons perdu, ignorant, troublé, désarmé; d'autres fois il nous apparaît égoïste, se moquant de sa propre faiblesse, comme dans l'épisode où lui et le capitaine Farmer voient leurs espoirs d'acquérir une petite fortune ruinés par la mort d'un passager. Deux fois en quelques pages, il manque faire sauter son bateau par négligence, et ce même dévoilement de lui-même sur le mode comique naît d'incidents comme celui des orques et de la folle chevauchée. Ses sentiments à la mort du capitaine Farmer révèlent une intéressante ambivalence, pris qu'il est entre l'affection pour un ami et le bonheur d'être délivré non d'un ennemi mais d'un bienfaiteur, ce qui est une démonstration frappante d'une psychologie de la subordination. La mort de Farmer le délivre du sentiment d'obligation et lui offre la première occasion d'agir suivant son nouveau statut d'homme libre,
en guidant le bateau

-

ce qui est significatif

-

et il vaut

la peine de remarquer qu'au voyage suivant, il tient à nouveau le rôle du capitaine. Ce qui provoque l'émancipation de l'esclave n'est pas simplement le paiement de quarante livres, ce sont les rôles de prédominance qu'il remplit et qui lui donnent la possibilité de se débarrasser de son passé. La langue du livre frappe également pour des raisons inattendues. Au premier abord, on pourrait penser que le style élevé et rhétorique, employé par exemple à la fin du chapitre 3, est la meilleure illustration de ce qu'est Equiano. Mais le langage naïf employé plus haut dans ce chapitre dénote, en fait, une très grande subtilité et une habileté dramatique consommée. Remarquez les termes

naïfs employés:

«

« des toiles fixées aux mâts» pour les voiles, « une sorte

cette chose creuse» pour le bateau,
XIII

de talisman qu'ils jetaient dans l'eau quand ils voulaient arrêter le bateau» pour l'ancre - tous ces termes concourent à exprimer la simplicité et l'égarement de celui qui parle; Equiano ne fait pas que décrire sa perplexité, son langage devient celui d'un garçon perplexe. On peut dire la même chose du dialogue; remarquez la naïveté

qui sous-tend la phrase:

«

comment se fait-il que dans
», l'igno-

tout le pays on n'en ait jamais entendu parler?

rance impliquée dans les réponses de ceux « qui en savent
plus» et qui répondent aux questions du jeune garçon, ainsi que l'effet produit par l'extrême simplicité de cet échange qui renvoie lui-même à une vision du monde innocente et sans artifice. Beaucoup des meilleures impressions laissées par le Récit d'Equiano proviennent en fait non d'une rhétorique noble, mais de cette sorte d'habileté dans la simplicité dramatique. Il ne perd jamais tout à fait le sens des proportions, il s'efforce de combattre les préjugés par la raison, et il ne tente pas de capter notre sympathie par les sentiments, en se présentant comme un homme perpétuellement maltraité par un monde irrémédiablement mauvais. Ses blancs sont comme ses aventures, un mélange très près de la réalité. Il a pour règle de ne pas peser émotionnellement sur le lecteur plus que la situation elle-même ne le requiert: il ne s'évertue pas à attirer notre sympathie, il espère que celle-ci viendra d'elle-même au moment voulu. C'est ce refus total d'excès d'émotion qui produit la plupart des meilleurs passages du livre. Ce texte étant destiné aux lecteurs en général aussi bien qu'aux étudiants, de nombreux passages de moindre intérêt ont été supprimés, mais les morceaux retenus ont été agencés de façon à constituer une continuité dans le récit. Quand un passage assez long a été supprimé, il en est fait mention dans les notes. On a donné à quelques mots orthographiés d'une manière inusitée ou vieillie leur forme moderne, et les noms de lieux ont également été modernisés à moins que quelque raison ne nécessite le maintien de l'orthographe d'origine. La ponctuation a été considérablement allégée, en accord avec les conventions actuelles, le maintien de la ponctuation originelle pouvant souvent prêter à confusion pour le lecteur. Je voudrais terminer en remerciant Christopher Fyfe de l'Université d'Edimbourg, les étudiants Ibo du Collège Fourah Bay de Freetown, ainsi que Chinua Achebe, pour l'aide qu'ils m'ont si volontiers apportée; je remercie XIV

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