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LA VIE POLITIQUE AU MAROC

De
176 pages
L'avènement de Mohamed VI va-t-il consacrer un changement de fond ? Peut-il y avoir une rupture radicale qui transformerait une monarchie prépondérante en monarchie symbolique et une démocratie parlementaire d'appoint en démocratie gouvernante ? De plus, les islamistes pourraient-ils se soumettre au roi-commandeur des croyants ? Pour éclairer ces questions, cet ouvrage présente les fondements modernistes du système (allégeances, makhzen, légitimités) et les greffes constitutionnelles (constitution royale, jeux partisans, suffrages populaires). Une grille de lecture applicable aux événements politiques contemporains.
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La vie politique au Maroc

Bernard

CUBERTAFOND

La vie politique

au Maroc

L'Harmattan 7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0532-4

Introduction
Un régime atypique
Le Maroc politique contemporain déjoue les modèles explicatifs. Monarchie constitutionnelle? C'est ainsi que sa constitution le définit et pourtant, ici, le roi règne et gouverne, contrairement à ce que l'on observe dans les monarchies constitutionnelles au sens orthodoxe du terme, telles la GrandeBretagne ou l'Espagne. Le Maroc est une monarchie constitutionnelle atypique: le roi Mohamed VI a un pouvoir symbolique, religieux et un pouvoir actif, en tout déterminant, alors que le roi Juan Carlos d'Espagne règne sans gouverner laissant le pouvoir gouvernemental à la libre désignation, via les représentants, du suffrage universel. Démocratie? Certes le suffrage universel désigne les représentants (deux chambres depuis la constitution de 1996), qui votent la loi, investissent et contrôlent le premier ministre et le gouvernement dans un cadre multipartisan qui a permis en 1998 une certaine alternance au pouvoir. Le référendum est pratiqué régulièrement. Les journaux sont nombreux. Et Mohamed VI s'est posé dès le début en garant des libertés publiques et de l'ouverture démocratique. Reste que les référendums ont toujours été plébiscitaires et unanimistes, et peuvent être présentés comme des formes modernisées d'allégeance, que certains sujets - et non des moindres - doivent rester hors débat politique (Dieu, la patrie et notamment le Sahara occidental, le roi), que l'allégeance au roi, même aujourd'hui peut-être assouplie, conditionne l'entrée officielle

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dans le système politique, que les élections ont encore beaucoup à gagner en transparence, et les partis en structuration doctrinale et institutionnelle, que les marocains sont de plus en plus citoyens mais encore souvent, face à plusieurs pouvoirs, politiques, économiques, familiaux, claniques, des sujets. Par rapport à la catégorie démocratie on reste encore dans l'évolutif, le mouvant et le composite: une démocratie royale, c'est-à-dire subjuguée par le roi, sous couvert de démocratie parlementaire. Théocratie? Certes l'Islam reste, dans le seul domaine du statut personnel, matrice législative, étant entendu que la communauté nationale est aussi communauté religieuse. Mais le débat reste ouvert sur l'interprétation de la loi religieuse, chacun est libre dans son for intérieur, dans son domicile privé, et même dans son apparence extérieure à condition de respecter certaines limites de bon sens. Quant au roi, s'il est, selon la constitution et selon beaucoup de marocains, « commandeur des croyants », il ne peut pratiquer le gouvernement du guide introduit en 1979 par Khomeini dans l'Iran chi'ite] ; ce n'est en rien un directeur de conscience interprétant en dernier ressort la parole de Dieu, jugeant en son nom, contrôlant tout et contraignant par l'intermédiaire de ses experts et de ses milices. Despotisme éclairé? Certes Mohamed V (1956-1961) a imposé au Mouvement National, et principalement au parti de l'indépendance, l'Istiqlal, une monarchie gouvernante et non symbolique appelée pourtant ici monarchie constitutionnelle: au moins en politique le dernier mot appartient au roi. Puis Hassan II (1961-1999) a imposé sa poigne de fer et ses habiles manipulations politiques à ceux qui voulaient le réduire au symbolique, voire l'éliminer, avant de réintégrer une bonne partie de l'opposition, devenue en quelque sorte son opposition, mais à sa main, à son rythme, dans le cadre fixé par lui. Et il a déterminé les grandes lignes: libéralisme économique et ancrage à l'Occident alors que des courants d'opinion pouvaient pencher vers le socialisme et les pays de l'Est;
I Ayatollah Khomeini, Pour un Gouvernement islamique, Paris, Fayolle, 1979.

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ouverture économique européenne; réappropriation et marocanité du Sahara occidental; enfin, dans les années 90, ouverture démocratique contrôlée. Quant à Mohamed YI il a immédiatement marqué son autorité, son orientation, son style, et confirmé le territoire politique royal intangible: respect des libertés publiques et des personnes, souci des problèmes sociaux, volonté d'être mieux en contact avec toutes les populations mais aussi maintien de l'autorité royale sur les ministères de souveraineté, directives au gouvernement, et action propre notamment là où peut régner une certaine paralysie ministérielle. Le roi reste donc l'autorité déterminante mais, devant durer, il doit intégrer les forces en marge, les idées nouvelles, renouveler les équipes, ne pas laisser trop longtemps des ambitions et des groupes sur le pas de la porte, chercher à convertir les contestations en énergies constructives. Plus que chez les philosophes ou chez les experts c'est dans les aspirations populaires que l'autorité dominante du roi doit chercher ses orientations et ses lumières, faute de quoi ce peut être le coup d'Etat (1971, 1972), l'émeute insurrectionnelle (1965, 1981, 1984, 1990) ou, plus sournoisement, un lent divorce entre la population et la dynastie alaouite. Un régime inclassable? Appliqué au Maroc le jeu des catégories laisse donc perplexe, à trois réserves près. Tout d'abord toutes les catégories ne sont-elles pas plus ou moins inopérantes: les modèles restent des idéaux alors que la réalité est faite d'ondoyant, de divers, voire de la dialectique des contraires. Ainsi, aux Etats-Unis, la séparation stricte des pouvoirs propre au régime présidentiel implique, pour éviter les blocages, d'intenses contacts et négociations entre exécutif et législatif dans le cadre d'une sorte de parlementarisme de couloir. Ou encore, en France, sous la yème République, on observe un curieux mixte alternatif, théoriquement plutôt absurde mais qui en fait fonctionne, de présidentialisme et de régime parlementaire avec variation des dominantes selon les conjonctures électorales. Toutefois, au Maroc, le mixte est encore plus complexe et les écarts entre les composantes,

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autoritaires, démocratiques, religieuses, sans doute encore plus grands. En second lieu le Maroc n'appartient-il pas à la catégorie il est vrai composite, fourre-tout, à multiples facettes, des pays en transition démocratique qui pourrait, à la limite, regrouper aussi bien des régimes ex communistes, ex militaires, ex présidentialistes-populistes autoritaires, voire, si l'on considère aussi l'histoire, la France de 1789 à 1875 passant de la monarchie de droit divin à la république démocratique, lentement et au prix de soubresauts révolutionnaires via une parlementarisation progressive de la monarchie et un second empire autoritaire puis libéral. On aurait donc un groupe hétéroclite de régimes aux contours divers, voire contradictoires, à l'orientation, libérale ou autoritaire, non définitivement fixées, et toujours susceptibles de régressions autoritaires de type régime de Pétain. Enfin ne peut-on pas aussi avancer que le Maroc a un régime spécifique, fruit d'une histoire monarchique singulière et des nécessités de l'heure démocratique, dont resterait bien sûr à préciser l'appellation et la définition: un régime de culture musulmane et de monarchie prépondérante, structuré autour de l'allégeance des composantes politiques et sociales au roi intégrateur et arbitre, avec participation populaire croissante et avancée vers l'Etat de droit? Ce jeu des définitions a priori et insuffisantes permet au moins de mettre en garde contre les jugements trop tranchés que la complexité du réel dément et à nous avertir que l'on va sans cesse tourner autour d'une réalité qui peut se dérober ou présenter telle ou telle façade. Egalement, que chacun ne voit souvent au Maroc que le versant qu'il veut a priori distinguer; par exemple des citoyens ou des sujets, une constitution acceptée ou une constitution octroyée, une participation démocratique ou un pouvoir imposé, de l'arbitraire ou de l'Etat de droit. Les limites du regard redoublent donc les limites des catégories: que veut-on voir, qu'est-ce qu'on nous montre, que peut-on voir? Des observateurs aguerris nous invitent 6

d'ailleurs à la modestie. Ainsi Paul Pascon nous a signalé la place du non-dit, du discours de bienvenue courtois mais protecteur de l'intimité, les refus de donner des clés et la mise à disposition de fausses clés, «stratégie de l'araignée»: divulguer ou prendre au piège?2 Pour sa part, Michel Van der Yeught comparait le Maroc à une série de riads, maisons traditionnelles fermées sur elles-mêmes avec une cour centrale à ciel ouvert, protégeant leur propre secret. C'est peut-être pourquoi, poursuivait-il,
« "connaître le pays" ne signifie pas ici la même chose qu'ailleurs. Il me semble qu'on ne connaît pas le Maroc. On ne fait que passer d'un "riad" à l'autre, d'un cercle d'intimité à un autre souvent plus secret encore »3.

Quant à RIda El Mossadeq, elle nous rappelle que l'on doit ici discerner l'implicite, essentiel, de l'explicite souvent paravent4. Toutefois la fin du règne de Hassan II, et encore plus nettement les premiers actes de Mohamed VI, ont largement libéré les marocains de la peur. L'opacité recule. La parole se libère. La citoyenneté avance. Les libertés publiques progressent. C'est dans ce contexte favorable à la recherche et au libre jugement, susceptible de libre réfutation, qu'on cherchera à cerner les diverses facettes de la vie politique marocaine. On constatera, sur chaque sujet - que ce soit le cadre constitutionnel, l'institution monarchique, le jeu des partis, le vote, ou encore le contexte religieux - une tension entre deux pôles opposés (ouverture - rigidité; culture démocratique - culture autoritaire; tradition - modernité), le roi restant en dernier ressort, et à ses risques et périls, l'ultime responsable du déplacement du curseur entre les extrêmes et de
2 Paul Pascon, avec la collaboration de A. Arrif, D. Schroeter, M. Tozy, H. Van der Wusten, La Maison d'Iligh et l'Histoire sociale du Tazenvalt, Rabat, SMER, 1984, cf. prétàce p. 5 à 7. 3 Le Maroc à nu, Paris, L'Harmattan, 1989. 4 Consensus ou Jeu de Consensus? Pour le réajustement de la pratique politique au Maroc, Casablanca, Najah El Jadida, 1995. Et, « L'interaction de l'explicite et de l'implicite dans la réforme constitutionnelle au Maroc », Mélanges Ardant, Paris, LODJ, 1999,p.91 àp.lOI.

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la mise en harmonie des fondements modernisés (chapitre 1) avec la greffe constitutionnelle (chapitre 2).

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CHAPITRE 1

Les fondements modernisés
L'intronisation de Mohamed VI, le 30 juillet 1999, après le décès de son père Hassan II, le 23, a souvent été saluée, notamment par des médias français, comme le début d'une ère nouvelle: après le mal le bien et après l'oppression la démocratie. Cette vision manichéenne est caricaturale. En effet le système politique marocain est fondé sur trois piliers qu'il s'agit de rénover pour durer et les bousculer reviendrait pour le roi, et pour la dynastie alaouite, à une manière de hara-kiri politique: il s'agit de la bay'a (allégeance), du Makhzen, et de la légitimité religieuse, traditionnelle et charismatique, fondements à adapter pour maintenir. Ainsi quand, le 16 mai 2000, le chef islamiste Abdassalam Yassine peut sortir de sa résidence surveillée, c'est semble-t-il aux conditions posées par le nouveau ministre de l'intérieur du roi, Ahmed Midaoui, autant dire par le roi lui-même. S'il déclare alors qu'il n'est pas
« un vieux disque rayé qui se répète»

et que seuls les imbéciles n'évoluent pas!, n'est-ce pas pour dire qu'il ne provoquera pas à nouveau le roi en l'admonestant sur sa conduite ou sa fortune, en se posant comme un descendant du prophète et donc en prétendant légitime au pouvoir, voire en ne reconnaissant pas la fonction royale de
I Conférence de presse du 19 mai 2000.

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« commandeur des croyants ». Par ces déclarations sibyllines et apaisantes pratique-t-il l'opposition dissimulée ou rentre-t-il dans le rang pour participer au système peut-être dans la perspective des élections législatives de 2002 auxquelles certains de ses partisans voudraient pouvoir concourir: allégeance implicite - enfin? - au système toute aussi pleine de sous-entendus mais politiquement beaucoup plus importante que les allégeances dans l'ordre des choses et ostensibles courbettes appuyées, baisemains serviles des hauts dignitaires? Et quand Mohamed VI révoque, le 9 novembre 1999, le ministre de l'intérieur, serviteur à tout faire de son père, Driss Basri, tout en le décorant pour reconnaître le labeur harassant accompli, préserver sa dignité et lui épargner une trop forte humiliation risquant de susciter une vengeance, il ne supprime en rien les éléments modernisés du Makhzen: les ministères de souveraineté - défense, intérieur, affaires étrangères, justice, affaires religieuses - restent sous son contrôle. Renouvellement des hommes de confiance, relève des générations et rajeunissement du style donc plutôt que modification en profondeur du système de commandement2. Enfin il y a aussi continuité par le changement en matière de légitimité. Le nouveau roi respecte les rituels de la dynastie alaouite et il s'affirme en tant que commandeur des croyants, mais il se montre, à 36 ans) et encore épargné par les tentatives d'assassinat, plus mobile, plus proche que son père, malade et las, après 38 ans de direction active du Maroc. Mohamed VI mobilise les légitimités traditionnelles et charismatiques revigore les contacts traditionnels du centre intégrateur avec toutes les populations, y compris les plus rétives mais, aussi, après son père et plus que son père, il appelle à la mobilisation de l'administration, et au libre jeu des individus garanti par une justice administrative et commerciale impartiale, le légal rationnel devant alors conforter plutôt que contrarier le
2

Cf. Bernard Cubertafond, « Mohamed VI : quel changement? », Annuaire Français
2000, Volume I, Bruxelles, Bruylant, p. 37 à p. 52.

des Relations Internationales, ) Il est né le 21 août 1963.

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LES FONDEMENTS MODERNISES

traditionnel et le charismatique. On cherchera donc dans ce premier chapitre à préciser les contours de cette continuité par le changement ou de cette alliance tradition-modernité, affirmation permanente du discours officiel qui est ici beaucoup plus que langue de bois, en étudiant les trois piliers, constants et rénovés, constants parce que rénovés, de la vie politique marocaine.

I La bay'a (allégeance)
La bay'a (allégeance) institue et réinstitue le roi. Elle est reconnaissance récurrente de son autorité et promesse réitérée d'obéissance. Elle se manifeste à l'investiture du nouveau roi quand les proches, les oulémas, les corps constitués et les divers groupes sociaux lui prêtent serment. Elle est renouvelée à chaque fête du trône, le 3 mars sous Hassan Il, le 30 juillet sous Mohamed VI, publiquement et avec faste par les membres du gouvernement et des corps constitués, les officiers supérieurs, les agents d'autorité et les représentants des provinces. Et elle se reproduit sans cesse au travers du geste de baisemain que chaque marocain doit en principe au roi quand il le rencontre, entrant ainsi dans son aura, son autorité et sa protection. Si bien qu'Abdallah Laroui a pu écrire que le sultan (on dit aujourd'hui le roi) :
« commence par collectionner les bay'a-s et, par la suite, passe son temps à les maintenir en existence, comme si leur caractère trop formel les empêchait radicalement d'avoir tout à fait un contenu plein »4.

Car que de sous-entendus et d'implicite derrière ce rituel ostensible de soumission: l'allégeance est aussi signe et moyen
4 Les Origines sociales et culturelles du Nationalisme Casablanca, Centre culturel arabe, [1970], 1993, p. 81. marocain (1830-1912),

Il

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d'intégration, promesse de protection, contrat donc selon les personnes et les groupes et selon les circonstances plus ou moins inégal; et peut-être aujourd'hui, sous une forme moins ostensiblement autoritaire, d'une manière plus ou moins dissimulée, acceptation par les anciens opposants irréductibles de prendre une place dans le jeu politique orchestré par le roi.

A L'allégeance-soumission L'idée de départ est que le pouvoir vient de Dieu. Obéir au souverain revient à obéir à Dieu. Se mettre sous son autorité et sous sa protection c'est reconnaître l'autorité et la protection de Dieu. Et peut-on se dérober à l'autorité et à la protection de Dieu?
« Ceux qui te font allégeance ne le font qu'à Dieu: c'est la main de Dieu qui se pose sur les leurs. Enfreindre (ce serment) c'est l'enfreindre à son propre dam. Qui s'acquitte de ce dont il a offert pacte à Dieu, Il lui accordera un insigne salaire» (Coran, 48: lOt

Et le prophète de prolonger la parole de Dieu:
« Le détenteur de l'autorité légitime est l'ombre de Dieu sur la terre et son bras séculier ».

Autorité et obéissance sont donc sacralisées. D'où pour le roi la nécessité de maintenir son statut de « commandeur des croyants », ressource politique essentielle, justifiant la soumission, réactivée par Hassan II. Dans La Mémoire d'un Roi celui-ci donne sa version, dont on ne pourra jamais savoir dans quelle mesure elle pourrait être hagiographique, du ralliement des cadets insurgés de Skhirat, le 10juillet 1971. Ce récit, plein d'humour bravache, illustre bien l'idée que la reconnaissance
5 Coran, Essai de traduction de Jacques Berque, Paris, Sindbad, 1990. Extraits coraniques repris, avec d'autres, dans le texte de l'allégeance inaugurale à Mohamed VI ; texte de celle-ci in Mohamed Tozy, « Nouveau Règne ou Nouveau Régime: les enjeux de la succession », Les Cahiers de l'Orient, 2éme trimestre 2000, n° 58, p. 51 à p.
64, note 10.

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LES FONDEMENTS MODERNISES

de la grandeur de Dieu se mêle étroitement à celle de l'autorité du roi:
« Des buffets avaient été dressés pour la réception et j'entendais le bruit de la vaisselle, des samovars, de l'argenterie qui tombaient à terre. J'ai lancé à ceux qui m'entouraient: "Aïe, la facture va être lourde car aucun assureur ne couvre les risques de guerre". Que voulez-vous, il fallait bien, si j'ose dire, tuer le temps. Ensuite, des soldats ont ouvert la porte. Un cadet m'a emmené à l'écart, je voyais le canon de son fusil juste en face de moi. Soudain il s'est figé: "C'est vous, je ne vous avais pas reconnu. Jusqu'ici je ne vous avais vu qu'en habit traditionnel ou en uniforme". J'étais vêtu d'une chemise de sport et d'un pantalon. Je lui ai répliqué: "Tu m'as reconnu? Alors mets-toi au garde-à-vous. Où sont tes camarades?". Il m'a répondu: "Ils sont là, mais il faut que nous nous cachions car beaucoup de gens pourraient nous tirer dessus". Je lui ai demandé d'en faire venir trois ou quatre et je leur ai dit: "Commençons à lire tous ensemble à haute voix la Fatiha, l'ouverture du Coran". Les invités qui étaient gardés prisonniers, la face contre terre, se sont relevés et tous les cadets nous ont rejoints en criant: "Vive le roi!", Ils m'ont protégé et c'est pour cette raison que je les ai tous fait relâcher ensuite »6.

Cette histoire rappelle au passage le lien entre Dieu et le roi, l'obéissance due au « commandeur des croyants », la peur liée à l'insoumission, l'ascendant extraordinaire que peut exercer un tel homme sur ses sujets, son aura propre et sa baraka, capacité personnelle à écarter le mauvais sort, à retourner les situations et à attirer les bienfaits sur lui-même et sur ceux qu'il prend sous sa protection. Et même la magnanimité du chef juste et protecteur à l'égard de qui prend conscience, se repent et se soumet. D'où, peut-être, un droit à dominer, propriété quasi magique qui serait liée à la personne du roi, descendant du prophète et ombre de Dieu sur la terre. Il ne faut toutefois pas trop mythifier: la domination et la soumission ont aussi d'autres ressorts, plus triviaux: l'obéissance peut s'acheter par l'attribution de postes, la protection de situations avantageuses, l'accès à des biens ou encore l'absence de poursuites à l'encontre de faits délictueux.
6 Entretiens avec Eric Laurent, Paris, Plon, poche, 1993, p. 160.

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Il y a certes le sacré et le charisme dominateur mais aussi du clientélisme, de la modulation opportune des règles et, si la contrepartie à la soumission est insuffisante, la quête, toujours possible, d'un autre protecteur, plus généreux, plus efficace. Peuvent aussi jouer la terreur, la cruauté, héritées du système caïdal local et de pratiques sultaniennes anciennes, utilisées aussi, sous des formes propres, par les occupants étrangers lors des incursions, spoliations, «pacifications» et répressions, et réactivées, à sa manière, par Hassan II très vite en butte à des régicides de deux ordres: ceux qui voulaient l'éliminer physiquement et ceux, beaucoup plus nombreux, qui voulaient prendre le pouvoir réel et transformer la monarchie en pouvoir symbolique. Au bout du compte Hassan II a réussi - mais à quel prix? - à refonder l'autorité en tout prépondérante du roi et à intégrer la plupart des forces tentées par la dissidence. Quoi qu'il en soit des ressorts profonds de l'allégeance son aspect soumission imprègne l'ensemble de la culture politique et sociale marocaine. Ce modèle de comportement contribue à une culture autoritaire très prégnante tant, comme le signale Mohamed Tozy,
« l'allégeance inhibe la prétention à un pouvoir autonome »7.

Chaque autorité dans la famille, le clan, voire l'administration et la collectivité locale, est en effet encline à mimer l'autorité sacralisée, ritualisée et dominatrice du roi, appelant des gestes de soumission, actionnant menaces et représailles, et jouant des mêmes leviers clientélistes et patrimonialistes. Briser après avoir été brisé; soumettre après avoir été soumis. Diffusion mimétique de cette culture autoritaire, cascades de soumissions, voire d'humiliations illustrant aussi ce qu'écrivait La Boétie dans son Discours sur la Servitude volontaire. Et, en même temps, éruptions d'insoumissions, ici et là collectives telles les émeutes successives, et continûment individuelles, tels les comportements anarchiques se manifestant dans la conduite
7 Monarchie et Is/am politique au Maroc, Paris, Presses de sciences po, 1999, p. 81.

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automobile, au Maroc très meurtrière car peut-être conçue comme refuge de l'absolue liberté? Michel Van der Yeught, s'aventurant aussi sur le terrain délicat de la psychologie collective, notait dans les années 80 :
« Pour le moment, et sans doute pour des raisons complexes et profondes, le roi a autant besoin de ses sujets qu'eux de lui. Car ils n'ont pas encore tué le père. Ils sont encore comme la bande des fils, fous de haine, fous de terreur, fous de culpabilité, fous de respect, fous de silence, fous de violence latente, encore mineurs, désespérément mineurs, autant que leurs femmes vis-à-vis d'eux-mêmes »8.

C'est ce malaise que Mohamed VI a dès l'abord réussi à apaiser par des attitudes plus fraternelles et en avançant l'idée d'un «nouveau concept d'autorité », respectueux «des droits humains et des libertés individuelles »9, Mais cet apaisement avait été annoncé dans les dernières années de règne de Hassan II, apparaissant alors possible après la consolidation violente du pouvoir royal. Toutefois certains observateurs - porteurs d'une vision passéiste de la vie politique marocaine? - se demandent s'il ne serait pas nécessaire de revenir à des méthodes brusques si se réveillait « l'anarchie marocaine », Et si Mohamed VI, répugnant à la coercition violente, «trop gentil », serait à son tour capable de traverser cette épreuve du feu pour demeurer l'indispensable intégrateur,

B L'allégeance-intégration Tous les analystes des structures sociales du Maroc ont insisté sur la segmentarité du pays: chaque individu se situe
8 Le Maroc à nu, op. cil., p. 16. 9 Discours du 12 octobre 1999 devant les responsables des régions, des wilayas, provinces et préfectures du royaume. Sur Je nouveau climat cf. Abdellatif Laâbi in Ignacio Ramonet, « Le Maroc indécis », Le Monde Diplomatique, juillet 2000 : « Il faut être aveugle pour ne pas percevoir que les marocains ont relevé la tête, gagné en liberté à l'intérieur d'eux-mêmes et commencé à rejeter les chaînes de la peur et du fatalisme. Alors que les conditions matérielles des plus démunis restent inchangées et que l'enfer du quotidien, donc du présent, broie leur vie, ils sentent que l'avenir redevient possible ».

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