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LA VIE SOCIALE À DAKAR (1945-1960)

De
324 pages
Dakar est cette métropole créée par le colonisateur à la fin du XIXe siècle pour pouvoir administrer judicieusement le vaste ensemble terrtitorial conquis dans l'ouest-africain. Son développement rapide n'a été que le résultat de facteurs divers et favorables. Lorsque le second conflit mondial éclate, logiquement sa participation est attendue anxieusement par les tenants du pouvoir républicain d'abord, vichyste ensuite, gaulliste plus tard. Lorsque le conflit se termine, l'espoir du lendemain meilleur se dessine. Au résultat, c'est une transmission en douceur qui a lieu en 1960, date des indépendances africaines.
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LA VIE SOCIALE À DAKAR
( 1945 - 1960 )

Collection Études Africaines

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Cheikh Faty FAYE

LA VIE SOCIALE À DAKAR
( 1945 - 1960 )

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TROISIÈME PARTIE

QUALITÉ DE LA VIE A DAKAR OU OPINION PUBLIQUE ET QUESTIONS SOCIALES

Les questions sociales constituent des paramètres importants pour une connaissance de l'opinion publique de la ville. En effet, à travers la propriété du sol, l'habitat, l'alimentation, la santé, la propreté, la sécurité, l'école, la condition de la femme, le transport, l'impôt, etc. tous les groupes de pression interviennent plus ou moins directement sur la qualité de la vie à Dakar.

CHAPI1RE I SOL ET PROPRIETE DU SOL
~ ~

Cette question reste largement posée à Dakar dans les années 1945-1960. Elle traduit concrètement un état de relations entre puissance coloniale et population dominée. Les milieux indigènes dakarois ont tenté de s'opposer à la mainmise sur la terre par l'administration. Les initiatives sont, à ce sujet, nombreuses. Dans les années 1943-1944, l'administration réquisitionne des terres aux fins de construire un nouvel aéroport à DakarYoff. Cette mesure n'a pas plu aux Lébou. Ceux-ci s'adressent aux autorités locales pour faire prévaloir leurs droits sur les terres en question. Comme personne ne semble avoir la moindre attention pour leurs doléances dans la Fédération, les milieux lébou saisissent les autorités du Gouvernement de la France combattante à Alger pour obtenir l'annulation des réquisitions de terres ou pour être dédommagés de manière équitable dans le cas contraire. Lamine Guèye et Thierno Amath Mbengue qui font le déplacement à Alger n'obtiennent pas un engagement dans le sens du renoncement, mais une simple promesse que les Lébou seront dédommagés, non suivie d'effet dans l'immédiat. En 1954, c'est l'agent d'affaires dakarois, Omar Ndoye, domicilié au 10 de la rue Valmy, qui, agissant en son nom propre et en celui de ses mandataires lébou Moussa Ndoye et consorts, réclame à l'administration la somme de 250 millions de FCFA en indemnisation d'une réquisition vieille de plus de trente ans. Le terrain en question, d'une superficie de 85 hectares, n'est autre que celui sur lequel le quartier de la Médina est édifié, pour des raisons sanitaires, à partir de 19140Une épidémie de peste qui s'est déclenchée à Dakar a

conduit les autorités à isoler les indigènes, loin de la zone d'habitation des Européensl. En 1956 Amadou Sène Thiam, personnalité lébou mais demeurant à Tivaouane, réclame le versement d'une indemnité pour le terrain immatriculé sous le n° 3050 du livre foncier de Dakar-Gorée. Ce terrain, d'une surface de 81 hectares, a servi à l'installation de l'Institut des Hautes Études de Dakar. D'autres revendications, sur d'autres terrains, sont formulées par El Hadj Diène et Madame Kalomby Diop, autres personnalités lébou. Quelques années plus tard, en 1959, la Collectivité lébou de Dakar réclame la restitution, à elle-même, de l'ensemble de tous les titres fonciers établis au nom de l'État français dans la totalité de la presqu'île du Cap-Vert2. Outre ces principales revendications, on en note également d'autres, formulées par les Lébou de Dakar. Ainsi, le Grand Serigne de Dakar, au nom de toute la Collectivité lébou, demande le dédommagement, à propos de la réquisition n° 6087 déposée par l'administration le 20 décembre 1950, au sujet d'un terrain de 62 hectares, à Yeumbeul, dans la banlieue dakaroise. L'administration a installé un centre récepteur de télécommunications sur ce terrain. Toujours à Yeumbeul, le Grand Sérigne de Dakar s'élève contre la réquisition n° 6403 du 1er août 1952, immatriculant un autre terrain de 15 hectares pour y installer un centre radio servant à la navigation aérienne. L'implication du grand Sérigne de Dakar dans le mouvement revendicatif de sa collectivité donne un poids plus important à la contestation des procédures d'acquisition des terres menées par l'administration coloniale. Malgré les multiples pressions de l'administration, les milieux lébou maintiennent leurs réclamations. En définitive, c'est le tribunal de Dakar qui tranche, par un jugement en date du 6 septembre 1956. Sans exception aucune, le tribunal conclut « au non fondé» des plaignants qu'il déboute tous3. Mesurant le degré d'indépendance de cette Justice dakaroise à l'égard de l'administration, particulièrement sur cette question, les Lébou opèrent un recul. Ils proposent, de donner main
1. 2. 3. Salleras Bruno, La peste à Dakar, 1980, p. 118. Bernard Moleur, Le droit de propriété sur le sol sénégalais, 1978, p. 318. Idem, p. 320.

10

levée, sur les terrains de Yeumbeul d'une superficie de 77 hectares, moyennant une somme totale de 12 millions. L'administration donne son accord, espérant ainsi ne plus avoir d'opposition de la part des Lébou pour l'avenir. Mais avant même l'exécution de cet arrangement, alors qu'elle veut, quelques mois plus tard, effectuer une réquisition sur 4 900 m2 pour édifier un forage dans la banlieue dakaroise, une nouvelle fois, les Lebou s'opposent à la réquisition. Donc, à travers la période, il y a diverses oppositions entre Lebou et administration à propos de la question fondamentale de la propriété du sol à Dakar et sa banlieue. L. S. Senghor, député du Sénégal, reconnaît que le problème des réquisitions de terre par l'administration « a créé un malaise qu'il serait impolitique, parce que vain, de dissimuler ». IlIa met en garde: « on ne gagne rien à prolétariser un peuple autochtone» 4. En fait, le décret du 23 octobre 1904 organisant le Domaine en AOF et en AEF, stipule: «Le Domaine est propriétaire en A OF de toutes les terres vacantes et sans maître ». Le décret introduit néanmoins une restriction, au sujet des terres formant « propriété collective» des indigènes. Que signifient ces termes « terres vacantes et sans maître? » Par là, il faut entendre toute terre ni immatriculée, ni possédée suivant les règles du Code Civil français. Ainsi, à partir d'une telle interprétation, toute la terre d'AOF est propriétaire du Domaine de l'État français. Un autre décret, intervenu le 25 novembre 1930 et publié en AOF par l'arrêté du gouverneur général du 19 décembre 19305, stipule que l'expropriation, pour cause d'utilité publique, s'opère en AOF, sous l'autorité de la justice. Le texte en question donne à l'administration le pouvoir, pour des raisons d'« intérêt général », de prononcer l'expropriation sur les terres appartenant aux collectivités indigènes. Selon que la superficie en question, est inférieure ou supérieure à 100 hectares, intervient soit le gouverneur du territoire, soit le gouverneur général pour le montant de l'indemnisation qui est prévue par le texte. Le 15 octobre 1935, une nouvelle modification intervient. Elle abandonne, pour l'essentiel, les termes de «terres vacantes et sans maître» pour faire place à :
4. 5. Condition Humaine n° 6, mai 1948. Robert Delmas in Condition Humaine, n° 5, avril 1948. Il

« Appartiennent à l'État, les terres qui, ne faisant pas l'objet d'un titre régulier de propriété ou de jouissance [...] sont inexploitées ou inoccupées depuis plus de 10 ans» 6.

Une vingtaine d'années plus tard, la législation subit une nouvelle modification. En effet, le décret du 20 mai 1955 modifie l'article le du décret de 1935 qui oblige les occupants, qui s'opposent à une concession par l'État, à faire la preuve de l'existence de droits coutumiers sur la terre. Désormais, la législation stipule qu'une concession est accordée « après une enquête publique et contradictoire, si cette enquête n'a pas fait apparaître l'existence de droits coutumiers sur la terre ». En résumé, de 1904 à 1955, toutes les modifications intervenues dans la législation domaniale n'ont eu pour unique but que celui d'affirmer la toute puissance du colonisateur, sur la terre, en AOF et à Dakar particulièrement. Du reste, c'est bien cela qui justifie l'impossibilité dans laquelle se trouve toute la Collectivité lébou, mais aussi, les individualités lébou, d'apporter des preuves tangibles au tribunal dakarois. Si ce tribunal déboute toutes les oppositions de la période 1950-1956, par un seul arrêt, ceci est dû au fait que les preuves attendues par la justice n'ont pas pu être apportées par les plaignants. Par manque de connaissance de la législation ou par impossibilité de faire la preuve que le législateur colonial a pour vocation de donner satisfaction à l'occupant colonial, la dernière hypothèse paraît plus plausible. Ces oppositions indigènes aux réquisitions de la terre sont, en réalité, sans fondement, au regard du droit tout puissant de la puissance occupante. C'est du reste ce que constate Bernard Moleur lorsqu'il écrit, à propos des oppositions formulées au sujet des terres à Dakar, qu'elles apparaissent comme: « intempestives pour les autorités coloniales ». En somme, toute la législation coloniale n'a pour but que d'asseoir la primauté absolue de l'État fransais sur la terre en AOF Cette primauté absolue justifie que l'Etat français puisse aliéner sa propriété exactement comme bon lui semble. La situation domaniale, dans la presqu'île du Cap- Vert, au 31 décembre 1951 est la suivante: - 12 650 hectares immatriculés dans le Domaine de l'État
6. E. Le Bris, Enjeux fonciers..., 1983, p. 75. 12

- 3 481 hectares, propriété des indigènes et répartis en 1705 titres fonciers. De ses 12 650 hectares, l'État rétrocède 957 hectares à des Européens et seulement 17,4 hectares aux indigènes 7. La situation du quartier de la Médina est particulièrement significative. La terre est arrachée aux lébou. Le terrain immatriculé est devenu propriété de l'État. Pendant 30 ans, les populations indigènes considèrent que leur occupation de la Médina, constituent un droit de propriété irrévocable. Mais, en juillet 1959, un décret fit passer toute la Médina sous l'administration et la gestion d'un Office des Habitations à Loyer Modéré (OHLM) nouvellement créé. Le décret en question stipule que le nouvel organisme prend possession des parcelles, selon les besoins de son programme. Le sort réservé aux occupants est: être relogés dans des cités provisoires en attendant la fin des travaux pour ceux qui se porteraient candidats à l'acquisition de nouvelles cités, être dédommagées de leurs dépenses sur la base des tarifs fixés par une commission qu'il restait à mettre en place8. Abdel Khader Fall estime dans un article de « Momsarev » que cette conception de l'intérêt des masses africaines est vraiment singulière. Il traduit l'émoi des habitants du quartier à propos de ce décret. «L'adresse aux populations» demande aux victimes de s'opposer vigoureusement à cette législation. Si la spéculation foncière s'est beaucoup développée à Dakar, comme divers organes de presse ou même les groupes de pression économiques comme l'Assemblée des Propriétaires et l'Association des Locataires a eu à la regretter, c'est, avant tout le résultat de cette législation coloniale sur la terre. Du reste, l'administration, elle-même, a bien conscience de cette situation puisque le Gouverneur général de l'AOF écrit, à l'adresse du ministre, à Paris, à la date du 12 mai 1952 ceci:
«. .. Les propriétaires moyens et surtout de nombreux Africains, vendent leurs terrains nus à d'importantes sociétés ou à des riches commerçants, base de graves inconvénients signalés dans la spéculation» 9.
7. 8. 9. Bernard Moleur, op. cit., p. 333. Momsarev, n° 15, article Abus ou spoliation. Affaires politiques AOF, ANSOM, carton 2163 dos 2. 13

En fait, cette question de la propriété du sol ne manque pas d'avoir de l'importance aux yeux de l'administration qui lui consacre toute une série de textes. Les populations locales en prennent conscience, avec amertume, ressentent douloureusement qu'elles sont purement et simplement spoliées de leurs terres par la force, dans la mesure où pratiquement toutes leurs initiatives pour en rester les maîtres sont vouées à l'échec, comme le prouve la décision de la justice dakaroise considérant toutes les oppositions aux réquisitions comme non fondées. Puissance de l'administration face à l'impuissance des populations, ce que Senghor considérait comme un «problème complexe en raison de la multiplicité et de l'importance des intérêts qui sont en jeu: intérêt de l'État, de l'AOF, du Sénégal, de la Municipalité de Dakar, de la Collectivité lébou, ill' est aussi par les conséquences politiques» 10n'est en fait qu'un problème très simple: a toute la terre celui qui a la force. On est en système colonial. Or, cette question de la propriété du soi conditionne, incontestablement, le problème des terres de culture, mais surtout celui de l' habitat.

10. Condition Humaine, n° 8, mai 1948. 14

CHAPI1RE II L'HABITAT DAKAROIS

I L'habitat Le recensement démographique de 1955 à Dakar, a eu plusieurs volets secondaires. L'un s'intéresse à la qualité de l'habitat. Le résultat est le suivant: - 44 000 constructions de type africain - 12 740 habitations de type européen!. Cette répartition globale donne, dans le détail, une situation plus précise quant à la qualité de l' habitat dans la capitale fédérale. En effet, les constructions de type africain sont à 54 % constituées de baraques c'est-à-dire d 'habitation en bois, à 33 % de paillotes et seulement à 13 % de constructions en dur. Cet habitat indigène se constitue de 16 700 « carrés» 2, chaque carré regroupant généralement plusieurs foyers. L'analyse des données du recensement permet à Assane Seck d'écrire que, dans la capitale fédérale, l' habitat de type traditionnel permet à 165 000 personnes de se loger, contre 95 000 dans l'habitat de type moderne. La population européenne de la ville habite ce dernier type, soit environ 25 000 habitants. Cela permet de déduire qu'à peine 70 000 Africains sont logés dans des cons1. 2. Assane Seck, Dakar, Métropole ouest africaine, op. cit., p. 96. Terme désignant la concession faite à un chef de famille indigène et mesurant 20 m x 15 m.

-

tructions de type moderne à Dakar. C'est dire qu'à peine le tiers des Africains occupent des logements de type moderne. Depuis la fin de la guerre, la question du logement a été une des préoccupations centrales de divers secteurs de la ville, tant pour les autorités que pour la population elle-même. Le quotidien Paris-Dakar 31e traduit, en août 1946, cette préoccupation dans une série d'articles sous le titre: «Dakar... sous les ponts ». Il écrit:
« Le problème du logement est actuellement l'un des plus délicats mais aussi l'un des plus urgents à Dakar. La population européenne de la ville est estimée à 30 000 personnes. Dakar en 1939 offrait la possibilité pour 6. 000 à 7 000 Européens de se loger. Pendant la guerre, arrêt de la construction civile et réquisitions, en nombre impressionnant, d'appartements civils» .

Le journal dakarois analyse la situation sous l'aspect unique de la population européenne. Mais ceci traduit bien un état de crise du logement pour ces métropolitains dans la ville et avant tout, pour les fonctionnaires. Quant aux fonctionnaires indigènes, c'est seulement en 1948 qu'il est question, pour la première fois, de prévisions en leur faveur, dans le budget fédéral de l'AOF L'habitat indigène n'échappe pas aux préoccupations, dans la période suivante, des plus hautes autorités coloniales de Dakar. Ainsi, le Haut Commissaire, gouverneur général traduit cette préoccupation dans un discours prononcé le 13 septembre 1949, à l'inauguration d'un nouvel atelier de confection dans la ville:
«. .. Il est absolument inadmissible que l'état de choses actuel continue. Il nous faut aborder hardiment le problème de l' habitation africaine. Il nous faut construire le plus rapidement possible des quantités de petits logements, à bon marché» 4.

A cette occasion, il envisage le déguerpissement d'importants îlots et le relogement de leurs habitants. Le gouverneur général Béchard, aussi, de manière publique aborde la
3. 4. Numéros des 14, 17 et 30 août 1946. Marchés coloniaux, fi0 202 du 24 septembre 1949. 16

question lors de son discours à l'occasion de l'inauguration du nouvel aéroport de Dakar- Yoff, le 17 août 1949, en ces termes:
«. .. Que nous construisions des routes et aéroports, c'est très bien mais insuffisant. Il convient que nous fassions un effort pour loger les populations, que nous travaillions à l'assainissement des cités. Il faut que nous orientions les commerçants, qui par ailleurs l'ont très bien compris, vers les constructions d'habitation» 5.

Le Grand Conseil de l'AOF est très sensible à la question de l'habitat indigène. Des crédits prévus dès 1948, doivent permettre la construction de 500 logements, pour des fonctionnaires africains. La commission permanente de la haute Assemblée locale insiste sur la nécessité urgente de construire des logements par investissements à réaliser à partir du budget fédéral. Au total, la masse des investissements, dans les années 1947-1949 en matière de logements, se monte à: - 1947 : 199 018 000 F CFA pour la seule ville de Dakar. Rien pour le reste de l'AOF - 1948: tous les crédits dégagés environ 250 000 000 s'investissent à Dakar. - 1949 : la masse des crédits se chiffre à 451 300 000 F CFA. La seule ville de Dakar absorbe les 440 millions, laissant à tout le reste de la Fédération, la somme modique de Il 300 000 F Ces investissements permettent d'édifier 240 logements dans diverses zones comme les quartiers de Mermoz, Point E, Zone A, Cité des Douanes... Ils s'intègrent dans un grand projet d'ensemble d'aménagement de la presqu'île du Cap-Vert. Ce plan: Délégation générale de l'aménagement du Cap-Vert, résulte du décret du 5 octobre 1945. Cette délégation, ellemême, s'intègre en un projet plus vaste décidé par le conseil des ministres du 13 février 1945. Ce plan vise à faire de Dakar
« une base stratégique comportant des installations de la

guerre, de la marine, de l'air et des télécommunications coloniales » 60

5. 6.

Marchés coloniaux du 1eroctobre 1949. Assane Seck, op. cil., p. 140. 17

Pour la réalisation de l'ensemble de ce programme d'équipement de la capitale fédérale, la somme prévue est de 10 milliards 232 millions de F CFA. Tout est coordonné dans un plan directeur couvrant la période 1946-1960, soit une quinzaine d'années. Ce plan concerne aussi la voirie, les infrastructures de télécommunication, l'éducation, la santé mais aussi l'habitat etc. Dans le domaine de l'habitat, les ambitions du programme sont « de 46. 000 pièces en immeubles collectifs et 18. 000 habitations individuelles correspondant aux besoins les plus urgents» 7. L'exécution de ce vaste programme rentre dans la ligne de la politique d'investissement du FIDES. Divers organes de la presse métropolitaine comme locale tendent à démontrer que cette masse de crédits constitue une œuvre grandiose entreprise nulle part d'ailleurs par une puissance coloniale. Diverses personnalités officielles comme non officielles expriment cette opinion. Ainsi, Gerard Jacquet, ministre de la FOM, s'exprimant sur cette politique d'investissement, montre que la France, à elle seule, fait pour l'ensemble de ses possessions d'Outre-mer, mieux que la Banque Mondiale. Le ministre s'exprime, à Dakar, lors d'une réception offerte par la Chambre de Commerce, le 3 mars 1958. «... En 10 ans, de 1946 à 1956, le FIDES a dépensé, pour l'ensemble des TOM, un total de 625 millions de francs métropolitains, soit 2 fois plus que la Banque Mondiale qui, en 9 ans, a prêté 260 millions aux pays sous-développés du monde entier ». Selon Gérard Jacquet, dans les deux premiers plans quinquennaux: «Les seuls territoires de l'AOF, ont bénéficié, au titre des diverses interventions, d'un montant de 280 milliards métro» 8. Une source quasi officielle, la brochure AOF publiée par les services du Haut commissariat de Dakar, chiffre les investissements réalisés dans la Fédération, par le FIDES, à 86 milliards de F CFA, dont 22,3 milliards en direction du Sénégal. De cette somme investie dans ce territoire, 7,5 milliards le sont uniquement pour la ville de Dakar, soit en pourcentage 6,43 % du total pour l'AOF et 33,66 % des sommes investies au Sénégal. Marchés coloniaux, journal des milieux d'affaires métropolitains, dans un article signé par Robert Delmas, président de la commission pennanente du Grand Conseil, dit:
7. 8. Marchés coloniaux, n° 363 du 25 octobre 1952. Bulletin C.C.A.! du 31 mars 1958. 18

«de 1948 à 1957, 133 milliards 891 millions sont prévus pour la Fédération. La répartition est la suivante: * 80 % aux dépenses économiques soit 100 milliards 175 millions; * 18,35 aux dépenses sociales (santé, enseignement, urbanisme, habitat, cartographie, etc.) ; * 1,15 à la recherche scientifique» 9.

D'après la notice sur le Cap- Vert, réalisé par l'État-Major, l'ardoise des investissements du FIDES à Dakar de 1947 à 1957, est de 7,879 milliards de F CFA. Pierre Biamès écrit:
« de 1947 à 1957, environ 400 milliards de francs français (valeur 1956) de fonds publics d'origine métropolitaine, allaient être investis en A OF, AEF, Cameroun et Togo ainsi qu'une cinquantaine de milliards de fonds privés» 10.

Sur la question précise de l' habitat, le mensuel Chronique d'Outre-mer paraissant à Paris, donne l'information suivante:
« La SICAP, créée en 1951 et pour résoudre le problème du logement à Dakar, a édifié de 1951 à 1957, 2 540 logements et quelques 6 000 pièces pour un investissement de 1 milliard 500 millions, réglant le problème du logement pour 20 000 personnes. .. » Il

J. Ganiaga et H. Deschamps parlant des investissements en matière de logement, écrivent:
«... Surtout Dakar, capitale fédérale, bénéficie largement des crédits du FIDES et d'investissements privés. La ville gagne en hauteur et extension: gratte-ciel et monuments publics modernes bouleversèrent le centre, tandis que, pour la Médina, de nouveaux quartiers... » 12.

9. 1O. 11. 12.

Marchés coloniaux, n° 191 du 9 juillet 1949. Pierre Biamès, Les Français en Afrique noire, op. cil., p. 297. Chronique d'outre-mer, n° 51, décembre 1958. Histoire de l'Afrique au XXe siècle, 1966, p. 348. 19

Dans le cadre des festivités marquant le centenaire de la ville de Dakar, les autorités coloniales réalisent un film documentaire passant en revue les grandes réalisations, surtout au plan de l'urbanisme. Ce film est largement projeté dans les salles de cinéma de la ville. L'hebdomadaire Afrique Nouvelle qualifie le film d'œuvre de pure propagande en ironisant: « Une ville hérissée de buildings, où des avenues ombragées et impeccablement bitumées reliant les piscines olympiques aux marchés aux fleurs, les plages ensoleillées aux jardins verdoyants» 13.L'organe catholique met en garde les invités et autres visiteurs venus pour la circonstance en ces termes «. . . Contre ces tournées bien préparées et des itinéraires savamment combinés ». Le journal, en parlant du sentiment des populations indigènes de la ville, à l'égard de ce film dit: « Qu'ils seront fort surpris, d'apprendre que le temps où ils logeaient dans des taudis est fini et que tous, maintenant, ont des maisons modernes à leur disposition ». Pour la rédaction de l'hebdomadaire, il faut comprendre que ce film ne reflète nullement la réalité mais a seulement pour objectif de soutenir une image de marque. Le journal Les Échos d'Afrique noire publie une série de photos allant dans le même sens que le film. Le titre donné à l'article en question est bien significatif: « Et vous dites que la France n'a rien fait. Alors, les images parlent» 14.L'organe du petit colonat, manifestement, s'adresse aux milieux nationali stes qui, à Dakar, dénoncent la colonisation et réclament l'indépendance. Al' opposé des apologistes de cette politique d'investissements, des voix se font entendre. Ainsi, Présence africaine écrit: «Le FIDES est une véritable institution d'exploitation au service des métropolitains installés outremer» 15.Le journal, chiffres à l'appui, démontre que les investissements réalisés en AOF sont faits en fonction de la présence européenne. Il montre que les sommes consacrées au Sénégal, à la Guinée, à la Côte d'Ivoire, représentent les 3/4 des investissements. Or, cette zone côtière est, avant tout, la zone d'installation des métropolitains.
13. Afrique nouvelle, du 1erjanvier 1958. 14. Echos d'Afrique noire du 20 janvier 1958. 15. P.A., fév-mars 1957. 20

Jacques Arnault, parlant du FIDES et de son action constate:
« 171 milliards d'investissements faits sur fonds publics métropolitains aux frais de la masse des contribuables français, 150 milliards de transfert privés net des TOM vers la métropole ont été entassés dans les caisses des monopoles. .. il en est pour qui, les liens coloniaux sont des annaux d'or» 16.

Un organe de la presse dakaroise, Momsarew, estime que si les milieux d'affaires regroupés dans la Chambre de Commerce félicitent le Gouvernement du territoire du Sénégal, c'est bien parce que la politique des investissements continue à leur être favorable. La politique d'investissement apporte-t-elle des changements positifs importants pour les populations des TOM et d'AOF plus particulièrement? Marchés Coloniaux17 répond affirmativement par ces termes:
« Plus de 50 000 Africains, depuis 1946, ont pu être dépl acés de la Médina surpeuplée vers de nouvelles zones assainies, convenablement urbanisées où ils ont pu trouver des conditions de vie décentes grâce à la politique des grands travaux».

La réponse est du même genre dans la revue A 0 F, tout comme dans la revue Industries et Travaux d'Outre-Mer. Ce dernier journal exprime la satisfaction éprouvée par le Haut Commissaire de Dakar, à la suite d'une visite des réalisations de la SICAP, à la fin de 1958. Pour d'autres milieux, la réponse est négative. Maurice Voisin, dans les Échos d'Afrique noire indique que les Africains sont les laissés-pour-compte dans cette politique de l'habitat. L'organe prend comme exemple spécifique le cas du Crédit Foncier, organisme de la Banque de l'Afrique Occidentale. Pour le journal, ces grands milieux financiers à travers leurs réalisations, ne font qu'exploiter les Africains 18. Le journal accuse même, les services administratifs de négligence,
16. J. Amault, Procès du colonialisme, 1958, p. 257. 17. N° du 22 août 1953. 18. Echos d'Afrique noire du 3 août 1953. 21

voire de corruption pour avoir permis au Crédit Foncier de réaliser des habitations pas « respectueuses» des Noirs. Toujours dans le sens d'une réponse négative, le congrès constitutif des jeunes du BPS est très critique à l'égard de l'orientation de ces investissements. Le rapport introductif au congrès de ce mouvement de jeunesse remarque qu'une belle autoroute traverse la Médina mais que ses populations continuent à connaître d'énormes difficultés pour pouvoir trouver de

l'eau, ce minimum indispensableà la vie19.
L'expérience des « Castors », tentée à Dakar, est considérée par les autorités administratives et par divers milieux comme d'un intérêt réel pour les Africains. Elle est même, comme expérience, rapportée à la conférence tenue par le conseil scientifique pour l'Afrique au sud du Sahara, en janvier 1959, à Nairobi. La communication de J. Dreyfus s'intitule « Une expérience d'auto-construction à Dakar ». Le rapporteur, membre de la délégation française, tente d'inciter les autres délégations de Belgique, d'Angleterre, de Rhodésie, du Lib_ria, du Ghana, du Nyassaland, etc. à adopter cette expérience. Cette expérience dont l'assemblée générale constitutive a lieu à Dakar en mai 1955, regroupe les « Castors» en 7 équipes de 10, tous des ouvriers de divers métiers, avec « la contribution apportée par les 'Petits frères» vivant sur les salaires des castors, chefs de famille. Cette contribution est prévue par le règlement intérieur de l'association ». 20. On remarque qu'en tout et pour tout, l'expérience si vantée a réalisé 90 logements à Dakar pour 2000 heures de travail/castor. Chaque logement comprend 40 m2 de pièces principales, Il m2 de véranda, 12 m2 de pièces de services avec une surface hors murs de 71 m221.La revue internationale de la FOM, sous la plume de Raymond Ugues, a loué cette réalisation des « castors» 22. Afrique Nouvelle en parlant de l'habitat africain dans la capitale, titre: « Avez-vous le souci des mal-logés ». Le journal rapporte, dans le contenu de cet article, les conclusions d'une haute personnalité de l'église catholique, de passage à Dakar. Ce dernier critique vivement la politique d'habitat entreprise dans la capitale fédérale.
19. 20. 21. 22. Congrès de mars 1958, Résolution générale. J. Dreyfus, janvier 1959. Ibidem. N° 317, avril 1956. 22

Les Échos d'Afrique noire, pour sa part, écrit: « Les habitations bon marché et modernes pour les Africains, cela ne fait partie que des discours bien équilibrés de Monsieur Cornut Gentille. La réalité est tout autre» 23. Le journal a pourtant vanté largement les réalisations coloniales. Horizons Africains, dans un poème sur la Médina, dénonce le peu de considération faite aux Africains dans cette politique de l'habitat:
« Humble Dakar Bicoques et taudis. . . Vaste fermentation de pots

et de tripots. ..

»

L'organe politique du MPS/RDA critique cette politique d'investissement, sous son volet habitat: «Nous constatons que partout où s'érigent buildings et squares, c'est pour l'usage et la satisfaction des populations européennes qui s'accroissent rapidement et une minorité d'Africains privilégiés du système colonial» 24. Donc, tout compte fait, cette politique d'habitation à Dakar a pour souci principal les intérêts des Européens, couche relativement infime de la population. Plus grave encore, les déguerpissements qui l'accompagnent étroitement se font uniquement au détriment des indigènes. En effet, toutes les constructions entreprises de 1945 à 1960, se réalisent sur des secteurs initialement habités par des indigènes, les seuls déguerpis. Le témoignage suivant est apporté par le service d'hygiène de Dakar: « Le service du déguerpissement nous fut confié voici 15 ans... Aucun déguerpissement ne peut être fait sans décision de justice. Or, pas une démolition ou déguerpissement n'est nantie, à la base, d'une décision de justice. Toutes sont administratives. C'est souligner notre position illégale... » 25. L'Action, autre organe de la presse dakaroise fustige ces déguerpissements : « Constructions de quartiers, percement de rues, d'un canal de déversement... On se contente d'invoquer à chaque instant, l'aspect social de la question... la nécessité de l'urbanisme,
sans se soucier de son aspect humain
23. 24. 25. 26.
».26

Mais celle-ci revêt un

Les Echos d'Afrique noire du 20 juillet 1950. L'Action, octobre 1955. A.N.S: Rapport 2G 57-33, 1957. L'Action, du 31 octobre 1955. 23

aspect tactique et stratégique de la part du pouvoir colonial. En effet, l'arrêté n° 4686/APA/du 28 septembre 1949 du Délégué du Gouverneur à Dakar, interdit d'édifier, dans la ville, de nouvelles baraques et même de réparer les anciennes sans autorisation préalable du service d'hygiène. Incontestablement, cette décision crée un véritable malaise à Dakar où l'essentiel de l' habitat indigène est constituée par des baraques. Ce malaise explique la démarche du député Abbas Guèye auprès des autorités. Dans une lettre au Délégué du gouverneur, il constate: « Que le refus systématique opposé par ce service, aux requêtes des propriétaires, les mesures draconiennes prises par ce même service pour l'application de ce même texte ont eu, pour résultat, l'aggravation du nombre des sanslogis dans la Médina et l'entassement de familles entières dans des taudis» 27. Abbas Guèye estime que cette décision de l'administration crée une situation grave. Il demande l'abrogation dans l'immédiat du texte ou son remplacement par un autre plus humain. Sur la question du taux d'occupation par logement à Dakar, le Secrétariat Social fait état des données suivantes, lors de ses Deuxièmes Journées, consacrées à « l'habitat africain à Dakar », en juillet 1958. François Faye rapporte les résultats d'une enquête prouvant l'existence d'un véritable entassement social: « 50 foyers occupent 1 pièce à 2 personnes; 38 foyers occupent une pièce à 3 personnes; 26 foyers occupent une pièce à 4 personnes; 8 foyers occupent une pièce à 5 personnes; 1 foyer occupe une pièce à 7 personnes; 2 foyers occupent une pièce à 8 personnes; 1 foyer occupe une pièce à 9 personnes; Et pour achever sa besogne, la misère poussera son insatiabilité jusqu'à entasser un foyer de 15 membres dans une pièce de 4,5 m x 3,5 m » 28. Daniel Cabou, président du secrétariat social, constate un contraste brutal « entre le citadin qui du haut de son appartiennent du building de la BAO peut admirer la mer, à cet autre
27. 28. Condition Humaine, du 20 octobre 1952. 20 personnes seulement sur les 425 interrogées ont le privilège de se retrouver seules dans une pièce, c'est-à-dire 1 personne par pièce. 24

vivant dans une famille composée de 7 personnes, entassées dans une baraque, quelque part dans un quartier lépreux de Dakar ». Le romancier Abdoulaye Sadji traduit cette situation d'ensemble de l'habitat à Dakar en ces mots:
«

Aux confins de la ville de pierre, les agglomérations in-

digènes s'étalaient, rousses et poussiéreuses: comparées aux quartiers neufs, riants et pittoresques qui champignonnaient dans le centre, sur le Plateau et sur le roc, ces agglomérations évoquaient, de par leurs aspects sordides, la misère et la décrépitude qui s'étalaient partout à l'intérieur du pays »29.

II

-L'eau

et l'électricité

1. L'eau
Dans une étude consacrée au problème de l'eau au Sénégal, en 1957, Gérard Brasseur montre que Dakar, contrairement à Saint-Louis, possède très peu de ressources en eau de surface. Cette situation a nécessité des investissements importants dans les environs de Dakar en vue d'une alimentation normale de la ville. L'auteur de l'étude montre cet éloignement progressif des forages nécessaires à l'alimentation en eau de Dakar: Hann d'abord, puis Thiaroye plus tard, ensuite Sébikotane et Sangalkam et enfin Pout. Analysant les résultats de la politique d'équipement pour l'eau dans la ville, G. Brasseur s'exprime ainsi:
« Sans faire allusion au doublement des Européens, il n'est que de voir le nombre de femmes massées autour des bornesfontaines attendant l'accès au robinet pour comprendre que les solutions actuelles ne s'écartent pas beaucoup de celles des
campagnes
»30.

Assane Seck, au sujet de la consommation d'eau dans la capitale, donne comme moyenne 50 litres/personne/jour en 1945,
29. 30. Abdoulaye Sadji, Maïrnouna, 1958, p. 86. G. Brasseur, La politique de l'eau, 1952, p. 80 25

et en 1963, celle-ci atteint 70 litres. Assane Seck remarque qu'à cette date, le minimum indispensable est 100 litres par personne
et par jour.
31

La revue Industries et Travaux d'Outre-mer éléments suivants pour l'eau à Dakar: 1940 : 10 000 m3 par jour 1945 : 25 000 m3 par jour 1950 : 23 000 m3 par jour 1956 : 40 000 m3par jour

32

donne les

Pour cet organe de presse, durant toute cette période, les besoins de la ville restent nettement insatisfaits. En effet, alors que la ville produit 40 000 m3/jour, ses besoins sont évalués à 80 000 m3. C'est dire que seulement la moitié des besoins sont couverts. Le journal présente la situation, en 1958 dans d'autres villes du Sénégal. Ainsi Thiès ne fournit que 1 100 m3/jour alors que ses besoins sont estimés à 4 000 m3 et Saint-Louis, pour des besoins de 6 000 m3, ne produit que 4 800 m3. La synthèse de la situation économique de l'AOF de 1948 à 1958, par la Chambre de Commerce, indique que «20 000 personnes seulement, soit 1/8 de l'ensemble des occupants des lieux jouissent d'une alimentation directe d'eau dans les hab itations du milieu africain à Dakar ». Cependant, elle souligne que grâce aux bornes-fontaines, l'eau peut être fournie aux habitations non raccordées au réseau de distribution. Selon la synthèse, 90 % des personnes occupant les habitations de type européen, jouissent de l'eau et de l'électricité33. Mahjmout Diop souligne que dans la ville de Dakar, 75 % des Africains utilisent les bornes-fontaines et que chaque borne dessert, en moyenne, un millier de personnes34. Cet auteur note comme explication, la pauvreté des habitants ne pouvant aucunement faire face aux frais d'installation de l'eau, mais aussi de location. Les incidences négatives d'une telle situation sur la vie quotidienne des Dakaroises n'échappent pas à cet auteur. G. Brasseur indique qu'en 1952, on compte 3 200 abonnés à l'eau dans la ville de Dakar. Dans les quartiers indigènes de la ville, sans donner de chiffres, il estime à plusieurs centaines de
31. Assane Seck, op. cit., p. 216 32. N° 53, avril 1958. 33. P. 298. 34. Mahjmout Diop, Histoire des classes sociales au Sénégal, 1972, p. 191. 26

maisons, celles dotées de branchements individuels. Il dénombre 200 bornes-fontaines dans la ville, en 1952 utilisées seulement par la population africaine. Jamais de mémoire de Dakarois, on n'a vu une Européenne faisant la queue à une bomefontaine. Beaucoup de nos interlocuteurs soulignent cet aspect. Les besoins en eau des Européens de Dakar sont largement couverts. Ces besoins sont, de loin, supérieurs aux moyennes de consommation. A. Jourdain, ingénieur général des travaux publics de la FOM, écrit qu'ils sont de 250 à 400 litres par personne et par jour35. Le problème des bornes-fontaines est, dans le cadre de la politique de l'eau pour la capitale, une question très importante ayant intéressé plusieurs organes de presse mais aussi le conseil municipal, des chefs de quartiers indigènes, des personnalités politiques, des associations, etc. Le conseil municipal consacre plusieurs séances à la question de l'eau tant dans son aspect social que dans ses conséquences financières sur le budget municipal. Certains conseillers municipaux prônent, ouvertement, la fermeture des bornes-fontaines. Pour eux, ces lieux publics sont synonymes de gaspillage. Parmi ceux-ci, tous les membres européens du conseil municipal mais aussi certains Africains. En commun, ils invoquent la charge élevée que l'entretien des bornes-fontaines fait peser sur les finances municipales. Par contre, une grande majorité d'Africains opposent des arguments non moins pesants pour empêcher toute fermeture des bornes-fontaines. Ils demandent même l'accroissement numérique de celles-ci. Dans ce débat presque permanent au conseil municipal, la délibération de l'instance, à la date du 22 juillet 1957, nous semble très significative de la diversité des positions sur la question: Thiaw Ibra :
«

Les dépenses d'eau dans la commune dépassent toutes

les bornes. Il y a un gaspillage éhonté. 9 bornes sur 10 coulent du matin au soir. Il n'y a pas de surveillants. Les rues sont transformées en rivières. .. »

Birame Ndiaye :

35.

A. Jourdain, L'alimentation en eau de Dakar. 27

« Je ne suis pas prêt d'entendre qu'il y a gaspillage de l'eau... Dans le secteur où j'habite -le 3e - Grand Dakar, vers la biscuiterie, les femmes passent toute la journée à la recherche de l'eau. Nous sommes surpris d'entendre dire que l'eau coule abondamment. .. »

Paul Bonifay, adjoint au maire, affirme:
« la consommation d'eau de la ville est de 40000 000 F soit à peu près 20 % de nos ressources réelles. Lourde charge pour la municipalité».

Thiemo Bâ :
«. .. En tant que conseil municipal démocratique, nous devons avoir le courage de dire que nous ne pouvons pas payer cette dette à la Compagnie des eaux. .. »

Ndiaye Amadou:
«. .. Si nous refusons cette taxe, la situation se retournera contre la population qui prend l'eau à la fontaine et c'est la majorité... ».

Du reste, les conseillers municipaux sont très souvent chargés par tel ou tel quartier de revendication sur les questions des bornes-fontaines. Ainsi, Abbas Guèye, conseiller municipal, écrit-il au maire de Dakar une lettre à la date du 14 août 1949 pour reprocher, vertement, la suppression de la borne sise à l'angle de la rue Thiers et de l'avenue Maginot que l'adjoint délégué, Maguette Bâ, a fait supprimer, avec la complicité du directeur des ateliers municipaux. «... Espérant que vous voudriez bien respecter la volonté de la population sous-alimentée en eau et de la commission municipale compétente en ordonnant, une fois pour toutes, la remise en vie de cette borne victime d'une injonction odieuse », écrit Abbas Guèye. Le conseiller, élu SFIO, mais passé par la suite à la dissidence BDS, fait ressortir, dans sa lettre, la contradiction entre les propos à lui tenus par le maire: celui-ci affirme avoir donné des ordres pour la remise de la borne, et ceux du chef des travaux qui déclare n'avoir reçu aucune instruction de la part du maire. De 28

même, le 5 avril 1954, une lettre signée par le chef du quartier de Brizard-Darou, km 2 à Dakar et par 16 autres notables et adressée au maire, insiste sur l'urgente nécessité d'installer une borne-fontaine pour l'alimentation en eau du quartier. La lettre fait ressortir que le quartier a été jusqu'à une certaine date, ravitaillé par la visite d'un camion-citerne, par les soins de la municipalité, mais que depuis plusieurs mois, déjà, ce camion citerne a disparu, laissant la population à sa soif. En la circonstance, le chef du quartier insiste sur la qualité « socialiste» des habitants du quartier. De même, le quartier de Rebeuss-Médina demande au maire, l'installation d'une borne-fontaine et se plaint de sa situation; sa correspondance fait l'objet d'un point de discussion lors d'une délibération du conseil municipal qui prend la décision d'appuyer la demande du quartier auprès de l'administration militaire de la capitale. En effet, par cette lettre en date du 22 février 1948, les notables du quartier réclament l'installation d'une borne-fontaine, mais surtout que cesse l'interdiction faite par l'autorité militaire, de vider les tinettes dans la mer proche du quartier. Cette démarche, demandée par les populations du quartier à la municipalité, est considérée comme urgente en raison du fait que Rebeuss est une zone marécageuse, et donc ne permettant pas de creuser des fosses septiques. Depuis plusieurs années déjà, une démarche des habitants, visant à avoir des w.-C. publics, est restée sans suite. A propos de l'eau, l'organe de presse Condition Humaine titre dans une de ses livraisons36: «Mon quartier accuse ». Dans l'article, la rédaction du journal écrit:
« Dans mon propre quartier, des femmes grelottantes attendent devant l'unique borne-fontaine. Elles ont réveillé le soleil pour se procurer le liquide précieux et voilà que maintenant, le soleil est sur leur tête... ».

En résumé, l'eau est une préoccupation angoissante pour les populations des quartiers indigènes de la capitale. Cette situation est due à une série de facteurs. La municipalité, objet de pressions énormes pour installer des bornes-fontaines partout dans la ville, est, à la même occasion, consciente de ses possibilités relativement faibles, sur le plan budgétaire. De plus, ses
36. N° du Il avril 1953. 29

relations avec la Compagnie des Eaux ne sont pas toujours bonnes. Cette dernière est accusée de pratiquer des tarifs trop élevés. D'ailleurs, sur cet aspect des prix, la presse dakaroise est riche en témoignages de toutes sortes, preuve que l'opinion publique est sensible à la question. Elle reproche à la Compagnie des Eaux plusieurs choses à la fois: Paris-Dakar écrit:
« Tout le monde trouve l'eau et l'électricité trop chères, mais la Compagnie des EEOA se défend d'imposer des prix abusifs». 37. Le journal Afrique noire, dans la période 1950-1953, publie régulièrement des articles tendant à prouver que l'eau est payée trop cher à Dakar, que les demandeurs d'abonnement attendent trop longtemps avant d'être satisfaits, que les coupures sont trop fréquentes, que la qualité de l'eau est souvent douteuse etc.38 Cette situation est perçue presque de manière identique par d'autres organes de presse comme Réveil, Condition Humaine, L'A OF, Échos d'Afrique noire, etc. Même l'administration partage cette constatation en écrivant, dans le rapport du service

d' hygiène, de l'année 1957 : « l... ] L'eau est en général bonne
mais douteuse et souvent souillée dans nombre de citernes pri-

vées... »

39.

Le rapport des comptes économiques de l'AOF,

Territoire du Sénégal, en parlant de l'eau, donne les informa-

tions suivantes: « 20 F CFA le m3en moyenne, mais la distribution dans les villes n'est pas régulière. Les porteurs vendent l'eau à 5 F CFA la tonique de 20 litres, le prix du m3 atteint 1 000 F CFA"» 40. Cette même source indique pour l'année 1959, que le m3d'eau est vendu à 37,50 F CFA par la Compagnie des Eaux, prix trop élevé pour beaucoup d'habitants de la ville.

37. 38. 39. 40.

Paris-Dakar du 15 septembre 1948 Afrique noire du 3 octobre. Affaires politiques AOF, ANS, rapport 2G 57-33. C.E.S, 1956, rapport B 4849/2, p. 48. 30

2. L'électricité La Chambre de Commerce de Dakar, à propos de

l'alimentation en électricité de la ville, indique que « 50 000
personnes, soit un peu moins du tiers de ceux qui occupent les carrés recensés, en disposent ». 41L'institution consulaire explique que ce chiffre est plus élevé que celui des abonnés en eau, en raison du fait que l'infrastructure électrique est plus étendue et développée. Pour elle, l'électricité ne peut pas parvenir dans les habitations ne disposant pas de l'équipement adéquat, contrairement à l'eau, par le système des bornesfontaines. Mahjmout Diop insiste, lui, sur cette insuffisance de l'équipement de l'électricité, tout comme de l'eau et met le doigt sur le problème des frais d'installation et de location prohibitifs. L'État-major détaille, pour la ville, la fourniture d'électricité à partir de l'usine de Bel-Air dans la zone portuaire42,en 1958 : - puissance installée: 37 670 kW - puissance normale disponible: 16 100 kW - énergie vendue: * éclairage: 10 913 000 kWh * applications ménages: 8 263 000 * force motrice HT : 5 501 000 * fourniture HT : 44 767. Total: 69 444 000 Les comptes économiques du Sénégal indiquent pour l'année 1956, « une production de 91 567 kW et une vente de 74 288 kW dont 13 173 pour l'éclairage» 43. D'après cette source, il y a 32 000 abonnés pour le territoire du Sénégal dont 26 000 à Dakar. A cette date, toute l'AOF comptait 60 000 abonnés. Les critiques de la presse à l'égard de la distribution de l'eau s'appliquent également à l'électricité. L'eau comme l'électricité sont vendues aux populations à des prix prohibitifs. Les coupures fréquentes agitent aussi l'opinion puisque les journaux dont
41. 42. 43. C.C.A.! de Dakar: Synthèse situation 1948-1958. Fiche 21, les industries. Rapport B : 48-49/2, p. 48. 31

Afrique noire, parlent même d'une politique de «je m'en foutisme » de la part des EEAO. La revue Partisans écrit:
« Un exemple suffit à montrer comment les capitalistes exploitent honteusement le Sénégal: la Compagnie des EEOA » 44.

Le rédacteur de l'article, Samba Seytane, met en relief le monopole de la Compagnie sur ces deux ressources capitales, mais surtout les bénéfices énormes qu'elle réalise. Ceux-ci sont passés de 100 à 818 (base 100 en 1951) en pourcentage et de 62 à 507 millions de F CFA en valeur absolue, en une période de dix ans seulement: 1951-1960. L'étudiant d'Afrique noire, organe de la FEANF, se scandalise des énormes profits réalisés sur le dos des populations ouest-africaines. Il reprend l'analyse d'un organe de la presse parisienne, Fortune française du 4 mars 1960. Ce journal montre la progression suivante des profits réalisés par les EEOA, sur la période 1950-1958. « Base 100 en 1951, les bénéfices nets arrivaient en pourcentage à 580 en 1958. En valeur relative: de 62 millions en 1951 et 360 millions en 1958 ». L'opinion reste réellement sensible aux questions de la tarification, de la régularité et de la qualité de la fourniture de l'eau et de l'électricité. De plus, elle est retenue également par l'utilisation de l'eau comme élément de chantage, entre les mains des autorités et aussi des capitalistes. Ousmane Sembène, au sujet de la grève des cheminots de 1947-1948, retient cet aspect de l'utilisation de l'eau. En effet, à propos du rassemblement de protestation des femmes de la Médina devant le commissariat de police, il écrit:
« Il Y eut des bousculades tandis que les pompiers sautaient à terre et déroulaient les tuyaux. Les lances furent braquées. Restez assises! hurla Marne Sophie. Il n' y a pas d'eau pour les incendies mais, pour nous arroser, il y en a » 45.

Il fait allusion à l'incendie qui, la veille, a ravagé la Médina lors de la bagarre ayant opposé les femmes du quartier aux forces de l'ordre. Les pompiers ne se montrèrent pas.
44. 45. Partisans, n° 29/30, mai-juin 1958. Sembène Ousmane, Les bouts de bois de Dieu, 1960. 32