LANGAGES SINGULIERS ET PARTAGES DE L'URBAIN

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Comment appréhender scientifiquement la question de la multiplicité des langages de l'architecture et de l'urbain ? Des langages liés aux savoirs de l'architecture et de l'urbanisme aux discours sur la ville, des vocabulaires spécialisés aux discours savants, à la négociation parlée dans des situations de conception et/ou de décisions… : autant de thèmes de réflexion poursuivis dans cet ouvrage, des questionnements très divers pour aborder ces langages de l'architecture et de l'urbain.
Publié le : jeudi 1 avril 1999
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EAN13 : 9782296383562
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LANGAGES SINGULIERS
ET PARTAGES DE L'URBAINCollection Villes et Entreprises
dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu
résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être
entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui
communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension
économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la
dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique
ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économi-
ques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à
ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes.
Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une
problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques,
partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de
comparaison entre des situations et des contextes différents. La
collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires
culturelles et économiques différentes.
Dernières parutions
M. U. PROULX,Territoires et développement économique, 1998.
P. ABRAMO, La ville kaléidoscopique. Coordination spatiale et
convention urbaine, 1998.
A. MEDAM,Villes pour un sociologue, 1998.
B. MONTULET, Les enjeux spatio-temporels du social, 1998.
V. HEYMANS, Les dimensions de l'ordinaire, 1998.
F. MARTINELLI, Pauvreté et misère à Rome, 1998.
P. ORÉOPOULOS, Le modèle spatial de l'Orient hellène, 1998.
A. MOLES,E. ROHMER,Psychosociologie de l'Espace, 1998.
R. BOUSQUET, Insécurité: Nouveaux risques, 1998.
O.TRIC, Conception et projet en architecture, articulation des compo-
santes enveloppe, sructure, usage et coût dans la conception et au sein
du système d'acteurs, 1999.
A. FISHERet J. MALÉZlEUX (sous la direction de), Industrie et aménage-
ment, 1998.
P. CHEVRIÈRE, Dire l'architecture, 1999.
M. MARIÉ,D. LARCENA et P. DÉRIOZ(eds), Cultures, usages et straté-
gies de l'eau en Méditerranée occidentale, 1999.
(Ç)L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7633-3Sous la direction de
Philippe BOUDON
LANGAGES SINGULIERS ET
PARTAGES DE L'URBAIN
Actes de la Journée organisée par
le Laboratoire des Organisations Urbaines:
Espaces, Sociétés, Temporalités (Axe IV)
LOUEST U.M.R C.N.R.S. 7544
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc)75005 Paris - FRANCE - CANADA H2Y lK9SOMMAIRE
Présentation
Philippe HOUDON 7
Première partie: DISCOURS
Contextualité des discours sur la ville
Bernard HAUMONT....: 19
Langage métier de l'urbain et de l'architecture:
Du langage à la communication et du «ça s'apprend»
au «ça se comprend»
Philippe DESHAYES...................................................... 29
Quand les architectes et les architectes urbanistes parlent de la
ville:
Deux définitions différentes de l'urbanisme?
Jean-Pierre FREY... 45
"Mots" et "concepts"
Philippe BOU DON 75
Deuxième partie: LEXIQUE
La forme urbaine, une notion exemplaire pour
l'Epistémologie et la sociologie des sciences
Dominique RAYNAUD ................. 93
La terminologie de l'extension urbaine en Espagne
dans la deuxième moitié du XIXe siècle
Laurent COUDROYDE LILLE 121
«Progettazione urbana» et «progetto urbanistico» : Deux approches
du «projet urbain» en Italie. Discours d'architecte et discours
d'urbaniste
Patrizia INGALLIN A..................................................... 133
Le vocabulaire des concepteurs architectes et paysagistes,
langue savante et langue ordinaire
Frédéric POUSIN... 157Troisième partie: PRAGMATIQUE
Trois notions pour rendre compte de la densité:
Différences, références et négociations
Amine BENAISSA 173
L'obstacle des mots pour le savoir et pour le faire
Françoise SCHATZ 207
Le parler de la négociation dans le projet urbain:
Construction de la réunion comme objet de recherche.
Quelques considérations méthodologiques
Michè le JOLE 213
Conférence de clôture du Colloque: PIDLOSOPHIE
L'urbanité du langage
Antonia SOULEZ......................................................... 227
Li ste des in tervenants. ................. 239PRESENT ATION
Philippe BOUDON
La ville a, ces dernières années, engendré de nombreux discours,
accompagnés d'un flou terminologique remarqué par plus d'un
observateur!. La multiplicité des disciplines qui s'intéressent à elle, des
problèmes qui la travaillent et des problématiques qui l'étudient
pourraient certes faire admettre la dissémination linguistique du domaine,
mais on sent plus d'un chercheur travaillé par l'utopie de quelque langue
unitaire, sinon parfaite, pour en traiter. Entre le refus de la babélisation et
celui du monolithisme, nous avons pensé qu'une troisième voie pourrait
consister à tenter d'aborder de front telle ou telle question de langage(s)
relative à la ville, à l'urbain ou à l'architecture, et de travailler, simplement,
à la comprendre. C'est sur ce principe que s'est tenue la Journée
"Langages singuliers et partagés de l'urbain" organisée par l'Axe IV de
l'UMR CNRS "LOUEST", dont les orateurs ont réécrit les exposés pour
aboutir aux articles réunis icF.
Compte tenu de la diversité des rapports que le langage peut entretenir
avec ses objets, il s'agissait ici d'ouvrir à un tel questionnement plutôt que
de viser quelque unification arbitraire. Les divers auteurs ont donc choisi
d'aborder ces questions sans souci d'unité générale, à partir de telle ou
telle discipline qui est la leur, et à un niveau d'attention au langage qui
peut lui-même varier, allant de la nature des discours à la situation de
ceux qui les énoncent, en passant par les mots qu'ils emploient. C'est
donc d'abord pour introduire une clarté qu'on espère pas trop artificielle
et avec l'espoir d'alléger l'effort du lecteur que nous avons partagé en
trois rubriques la table des matières regroupant les textes: discours,
lexique, pragmatique. On ne saurait voir là plus, en un premier temps,
qu'un regroupement sans doute un peu facile, mais destiné à faciliter la
lecture, sachant que tel ou tel texte pourrait se loger sans trop de mal
dans une autre rubrique que celle où le lecteur le trouvera ici, dès lors
qu'il ne saurait y avoir de discours sans mots, ni de sens des mots sans
usage pragmatique de ceux-ci.
7Philippe Boudon
Toutefois l'accent est bien mis pour commencer par Bernard Haumont
sur diverses catégories de discours relatifs à la ville, qu'ils soient
"savants", "techniques" ou "professionnels", au regard de discours qu'il
qualifie d'''ordinaires''; tandis que Philippe Deshayes s'interroge sur les
langages liés aux métiers, lesquels spécifient, dans un contexte
professionnel, ce qui relève d'un langage plus général. C'est encore bien
d'abord des discours qu'examine Jean-Pierre Frey, cherchant à séparer
ceux qui sont tenus par les architectes et ceux qui le sont par les
architectes-urbanistes; tandis que je cherche de mon côté à distinguer la
nature des discours "théoriques" et à poser la question de leur
commensurabilité ou de leur incommensurabilité.
Ce faisant, dans cette première série de textes, des mots sont déjà
examinés de façon singulière, comme celui dtttéchelle" chez Philippe
Deshayes, celui d"'urbanisme" chez Jean-Pierre Frey, ceux de "type" ou
de "parcelle" dans mon propre texte, qui constituent ainsi des entrées
facilitant l'examen de la nature de discours divers et qui permettraient
d'aller plus loin dans la connaissance de ceux-ci. Certes, les approches
sont différentes mais on peut considérer que le mot y est examiné, dans
tous ces cas, aux fins de mieux comprendre le discours.
De son côté, B. Haumont, en ayant recours à des mots de Michel Foucault
comme la "pensée du dedans" et la "pensée du dehors", sépare ce qui
nous engage, lorsque nous parlons de la ville, "comme citadins et comme
spécialistes" : ici le mot du philosophe sur lequel s'appuie le sociologue
est empli d'une puissance particulière, c'est pourquoi, bien que ce soit un
sociologue qui parle, il nous a plu d'ouvrir l'ouvrage par ce texte, de sorte
que l'on puisse retrouver la philosophie, incontournable questionneuse
des mots, en fin d'ouvrage. Celui-ci se termine en effet sur un texte de
philosophie, un texte de philosophe cette fois, celui par lequel Antonia
Soulez clôturait la journée ici publiée3. Mais c'est alors Ludwig
Wittgenstein et non plus Michel Foucault qui est évoqué et avec lui, pour
finir, non seulement la ville mais aussi l'''architecture'', comme mot, dans
une interrogation portant sur L'urbanité du langage.
Le deuxième groupe de textes vise alors plus directement certains mots,
pour eux-mêmes, "forme urbaine", "extension urbaine", "projet urbain",
"paysage urbain", "espace public", "espace vert", en s'interrogeant sur la
façon méthodologique d'aborder ceux-ci... Les méthodes sont variées.
Soit que, comme y procède avec son soin habituel Dominique Raynaud à
l'endroit du terme "forme urbaine", il soit recherché d'en analyser tant les
significations structurelles que les jeux, dirait peut-être ici Wittgenstein;
8Présentation
soit que, comme y procède Laurent Coudroy de Lille avec le terme
espagnol d'''extension urbaine" ("ensanche de poblaci6n) l'histoire
urbaine soit elle-même visée à travers l'histoire d'un mot; soit encore,
comme le fait Patrizia lngallina, que soient scannés, en quelque sorte, les
usages de termes d'une langue étrangère permettant de saisir les enjeux
pratiques, théoriques et doctrinaux que véhiculent les termes comparés
dans l'usage qu'en font divers auteurs italiens de "progettazione urbana"
et de "progetto urbanistico", lesquels forcent, par cette seule difficulté
qu'ils présenteraient pour une traduction directe en français, à sentir les
différences plus profondes qui travaillent les modalités de l'aménagement
urbain d'une culture à une autre.
Avec l'exposé de Frédéric Pousin portant sur le statut d'un vocabulaire
spécialisé utilisé par les concepteurs postulés comme étant différents que
sont les architectes et les paysagistes, vocabulaire qui ne peut être
assimilé à un vocabulaire technique en raison d'une ambiguïté qui tient à
la particularité des situations d'énonciation, s'effectue le passage d'une
analyse sémantique des mots à la pragmatique, ouvrant ainsi sur le
troisième groupe de textes présentant une approche plus délibérément
pragmatique.
Des trois textes présents en cette troisième partie, les deux premiers
s'appuient encore sur des mots. Amine Bénai'ssa montre en effet les
avatars de la notion de "densité" dans la genèse d'un projet. Cette notion,
qu'on tend en général à considérer, à tort ou à raison, comme un outil,
prédispose le texte de A. Benai'ssa à introduire cette troisième partie,
pragmatique, de l'ouvrage. Mais s'agit-il véritablement d'un outil de
conception ou d'un outil de négociation? Qu'il y ait de la négociation
dans la conception n'implique pas que la conception ne soit que
négociation. C'est l'intérêt que présente la notion de densité, au regard de
cette interrogation, que de forcer à travailler la question. Toujours est-il
que l'auteur distingue, du côté de la négociation, trois formes qui sont: la
négociation rationnelle, la négociation en termes de conviction et de
séduction et le degré zéro de la négociation, savoir la référence à
l'appareil juridique, en les rapportant aux usages pratiques de la densité.
C'est, dans le fond, dans ce rapprochement du pratique et du pragmatique
auquel elle oblige, que la notion de densité présente un intérêt particulier.
Ainsi peut-on évoquer une question méthodologique plus générale qu'on
pourrait formuler ainsi: sur quels mots les chercheurs doivent-ils
travailler?
9Philippe Boudon
Indépendamment de la négociation et du côté de la conception à
proprement parler, Françoise Schatz porte elle-même son attention sur le
faire des mots (on est toujours dans une orientation pragmatique) mais
cette fois dans ce rapport entre le dire et le faire qui s'établit dans le
contexte de l'enseignement et de la compréhension que les mots
permettent, comme des obstacles qu'ils peuvent soulever, s'agissant du
travail de la conception lui-même. Pour ce faire, si je puis dire, elle
choisit des mots apparemment anodins, dont tout l'enjeu est lié au
contexte, le terme étant pris ici en un sens proprement spatial: "ruelle",
.
"forêt" ...
Le troisième texte, de Michèle Jolé, tend encore plus au pragmatisme et
oublie les mots dans leur autonomie signifiante, ne se référant plus à tel
ou tel d'entre eux, pour ne les entendre, dans le fond, que comme
vecteurs de décisions dans les réunions lors desquelles ils sont proférés:
sans doute l'objet de recherche posé - le parlé de la négociation dans le
projet urbain - est-il fait de mots, mais il constitue d'abord une situation
d'articulation de multiples discours qu'il est proposé d'étudier en mettant
en oeuvre des méthodes issues de l'ethnolinguistique. Ce que font les
mots pourrait prendre ici le pas sur ce qu'ils disent
Avec le faire de la réunion, le faire de l'enseignement en architecture, on
est ainsi délibérément entré sur le territoire de la pragmatique.
Et avec la pragmatique, le terme étant sans doute pris ici en un sens plus
large que celui qui lui est conféré par les théoriciens du langage, sans
pour autant lui être étranger, on rejoint le souci programmatique de l'axe
IV de l'UMR4 en matière de recherche: celui de rendre compte des
savoirs qui sous-tendent les pratiques de conception. Ces acteurs agissent,
comme leur nom l'indique, dans des situations qui peuvent aller de
situations d'aménagement à des situations d'enseignement, celui-ci n'étant
pas moins de l'ordre d'une action si l'on pense qu'enseigner suppose de
proférer quelques paroles, supposées elles-mêmes avoir quelqu'effet
L'effet d'un mot, je crois qu'on peut le ressentir particulièrement dans
celui d"'architecturalité" qu'introduit Antonia Soulez dans le texte final.
"L'architecturalité", entendue comme le fait - dépassant l'architecture des
seuls bâtiments - du rapport d'un modèle à ce qu'il modélise à travers la
notion de projection, et plus largement l'ensemble du texte et de son titre
redonnent, je crois, une charge nouvelle de questionnement à ce terme
d'''urbanité'', terme fort répandu depuis une dizaine d'années. Je
l'interpréterais pour ma part ainsi: peut-on se passer pour penser la ville
10Présentation
de penser l'architecture? Et pour penser la conception de la ville de
penser la conception de l'architecture? Et quels mots pour ce faire?
* * *
On pourra constater que le rapport des auteurs aux mots qu'ils étudient
ou sur lesquels ils s'appuient n'est pas de même nature dans tous les
textes. D'abord parce que ces mots se donnent d'emblée comme étant de
niveaux, de catégories, de types d'emploi, de familles etc qu'il serait
illusoire de pouvoir situer de façon claire et définitive. Seule une
linguistique achevée pourrait le permettre, ce qui est hors d'atteinte, sans
toutefois qu'il faille pour autant renoncer à la tâche d'y voir plus clair, ce
que font ici certains des auteurs.
Mais le rapport philosophique latent au langage est aussi de nature
variable et les positions spontanées des auteurs sont plus ou moins
implicites. Ce qu'on pourrait appeler l'engagement des auteurs dans le
sens des mots employés ou étudiés varie de l'un à l'autre. Un adepte de la
théorie des systèmes ne donnera pas la même valeur au mot "système"
que celle que nous lui conférerions dans le langage naturel. L'''espace
public" n'a pas le même sens pour le philosophe et pour l'architecte tout
en permettant des convergences ou des conflits qui peuvent relever du
qui pro quo ou du malentendu... Quelle que soit notre distance relative à
un mot comme "urbanisme" nous ne pouvons pas lui ôter tout contenu
alors même qu'à l'inverse celui qui sait ce que c'est pourra facilement être
acculé à en donner une définition qui restera inaccessible, ou
inacceptable relativement à d'autres, sauf à s'arrêter à une définition
autoritaire ou conventionnelle.
On n'entrera pas ici dans les questions de philosophie du langage qui ne
manqueraient pas de se poser derrière les textes réunis. L'une des plus
courantes étant sans doute celle du nominalisme.
Or s'agissant d'architecture et d'urbanisme, et en matière de recherche
notamment, on se trouve dans une situation qui rend ténue la différence
entre une posture de recherche et une visée de pratique. Il est rare que
l'on ne suppose pas, à tort ou à raison, quelque effet possible de nos
discours sur la pratique. Et il est difficile de ne pas accorder quelque
essence aux mots que nous utilisons. Pourtant la recherche qui ne prend
pas soin d'éviter, tant que faire se peut, un investissement par trop
"essentiel" des mots utilisés prend des risques aux termes desquels on
peut se retrouver face à la vertu dormitive de l'opium. Sans penser
11Philippe Boudon
résoudre ici des problèmes qui ne peuvent que donner lieu à un travail
permanent de critique langagière et sans prétendre pour autant nous
transformer en linguistes - lesquels pourraient être d'un grand appui pour
nos recherches ultérieures - il nous semble qu'une interrogation sur le ou
les langages employés dans les domaines de l'urbain et de l'architecture
s'impose, si l'on souhaite que ceux-ci s'accompagnent d'une critique
théorique sans laquelle un grand risque est qu'ils demeurent, du point de
vue théorique, à tout le moins inconsistants.
Enfin, si le travail sur les mots nous paraît indispensable, il faut silrement
garder à l'esprit, en y procédant, la part non moins indispensable de
tolérance sans laquelle le langage perdrait sa capacité à rendre possible
de dire ce que nous voulons dire et à mieux comprendre la réalité. Même
en mathématiques, cette "langue bien faite", il faut distinguer la fixation
de concepts dans leur définition sans laquelle les mathématiques
n'existeraient pas et le jeu intellectuel qui permet leur généalogie. Gauss,
chez qui la notion de "courbure" est à la fois proche et différente de celle
de Descartes n'écrit-il pas: « Pourquoin'userait-onpas d'une certaine
latitude quant aux mots, pourvu que les choses elles-mêmes ne soient pas
5vides, et que le discours soit à l'abri de toute inteJprérltion erronée ?»
* * *
Le lecteur aura sans doute compris qu'il s'agit plutôt ici d'ouvrir un
chantier que de livrer des conclusions définitives. On envisage de
poursuivre ce travail en croisant maintenant les travaux par une autre
distribution des polarités: image, texte écrit et négociation orale
constitueront les pôles des interrogations nouvelles relatives aux langages
de l'urbain; compétences et légitimités professionnelles demeurant
naturellement le cadre général de questionnement de l'axe IV de l'UMR.
Une telle polarisation des questions qui croise et prolonge à la fois la
précédente - discours, lexique, pragmatique - ne devrait pas non plus se
voir attribuer plus d'importance théorique qu'il n'en faut tant il est vrai
que l'on imagine d'emblée ce qui peut se jouer aux frontières intérieures
d'un tel partage, frontière de l'image et du texte, frontière de l'écrit et du
parlé, frontière du parlé et de l'image. On pense seulement que le terme
de langage avait ici privilégié le verbe6 et qu'il faut, pour prendre en
considération la diversité des langages singuliers et partagés de l'urbain,
ajouter l'image, trop peu présente sans doute dans le présent ouvrage
alors qu'elle est inclue de droit par d'autres chercheurs travaillant sur la
ville7. Ce qui n'enlève aucunement au langage verbal la place qui lui
revient, première selon certains théoriciens, ou seulement importante
12Présentation
pour d'autres. Je pense ici, du côté de théories fondamentales
concernant le langage, à la thèse d'Emile Benveniste suivant laquelle le
langage est un "système modélisant primaire", ce qui veut dire, à la
suite de Saussure, que les divers langages, pictural, musical par
exemple, ont d'abord été modelés par le langage verbal, thèse qui n'est
pas partagée par tous les théoriciens, et ne l'était pas, par exemple, par
Luis Prieto, lequel prônait l'autonomie des langages artistiques. Une
telle question, qui reste en suspens selon ceux qui en sont les
spécialistes désignés, à savoir les sémioticiens8, me semblerait devoir
être posée à nouveaux frais dans le domaine des langages de
l'architecture et de l'urbain, notamment en vue de la connaissance de la
conception architecturale et urbaine, nécessaire à l'étude des
compétences et des légitimités professionnelles de ces champs et à
laquelle nous souhaitons contribuer par la recherche sur les langages
qui les concernent
NŒES
1. C'est sans doute dans l'ouvrage édité voici une dizaine d'années maintenant par Pierre
Merlin, Ernesto d'Alfonso et Françoise Choay, Morphologie urbaine et parcellaire. PUV,
Saint-Denis, 1988, qu'on trouverait les prémisses d'une attention critique exercée à
l'endroit de certaines notions, voire concepts utilisés dans le domaine de l'urbain, à
commencer par celui de "morphologie urbaine". F. Choay y discernait, outre une "absence
de rigueur locale...du débat architectural actuel... les effets pervers de
l'internationalisation de débat architectural et urbain". Nous ne pouvons que recommander
sa lecture au lecteur soucieux de savoir si les choses ont évolué depuis en matière de
discours relatifs à la ville ainsi qu'à l'architecture.
2. L'unité mixte de recherches "LOUEST" du CNRS - Laboratoire des Organisations
Urbaines: Espaces, Sociétés, Territoires - regroupe depuis 1996 cinq laboratoires
appartenant à plusieurs établissements d'enseignement supérieur et de recherche, le
Centre de recherche sur l'habitat (C.R.H.) et le Centre de recherche sur les sciences et les
savoirs de la conception (CRESSAC) de l'Ecole d'architecture de Paris-la-Défense, le
Laboratoire d'architecturologie et de recherches épistémologiques sur l'architecture
(LAREA) de l'Ecole d'architecture de Nancy, le Laboratoire de géographie urbaine (LGU) de
l'Université Paris-X-Nanterre et le laboratoire Vie Urbaine de l'Université Paris-XII Val
de Marne. Au sein de cette UMR, l'axe IV a pour objet de recherche la redistribution des
légitimités de l'architecture et de l'urbain et la recomposition des savoirs de la
conception.
3. Sur les rapports entre disciplines à l'endroit de la recherche urbaine, et plus
particulièrement entre sociologie et philosophie, on pourra lire le commentaire de
Bernard Haumont sur l'ouvrage collectif: YOUNES (C.) & MANGEMATIN (M.) : Le
Philosophe chez l'architecte, Descartes & Cie, Paris, 1996, in Urbanisme, Paris, 1996.
4. cf. note 1 ci-dessus.
5. cf. P. Costabel, "La courbure et son apparition chez Descartes" in Culture et
développement. mélanges en l'honneur de Ch. Morazé. Privat, 1979.
6. Notons que quelques uns des auteurs du présent ouvrage travaillent dans le cadre ou
parallèlement au programme international CNRS: Les mots de la ville, auquel ils font
référence ici.
13Philippe Boudon
7. cf. par exemple B. Lamizet, P. Sanson. (sous la dir. de-) Les langages de la ville,
Editions Parenthèses, Marseille 1997, ou P. Pellegrino (sous la dir. de-) Figures
architecturales, Formes urbaines, Actes du congrès de Genève de l'Association
internationale de sémiotique de l'espace, Anthropos. Lausanne. 1994.'
8. cf par exemple le colloque de sémiotique L'espace dans l'image et dans le texte
Association Internationale de Sémiotique de l'Espace (AlSE/IASSP), Urbino, juillet 1998.
14DISCOURS« Pourquoi n'userait-on pas
d'une certaine latitude, quant aux mots,
pourvu que les choses elles-mêmes
ne so.ient pas vides, et que le discours
soit à l'abri de toute interprétation erronée? »
GaussCONTEXTUALITE DES DISCOURS SUR LA VILLE'
Bernard HAUMONT
Ce texte1s'inscrit dans une réflexion en cours. C'est dire qu'elle
rend compte d'un moment particulier d'une recherche et d'un temps
encore non abouti d'une réflexion sur les (des) langages et les (des)
discours se rapportant à la ville et à ses espaces. Cette remarque
introductive n'est pas simplement clause de style pour excuser ce qui
pourrait passer pour des à peu près ou des approximations scientifiques.
Elle' correspond plus exactement à une phase singulière d'un
travail engagé depuis quelques années maintenant2, et qui porte
principalement sur les professions et les distributions culturelles et
sociales de compétences en correspondance avec quelques activités et
organisations architecturales et urbanistiques. Au sein de cette ligne de
recherche, et notamment dans une perspective européenne comparative3,
trois questions (panni quelques autres) peuvent apparaître comme
importantes:
- quelles sont les relations entre des discours savants, que leurs
origines soient scientifiques, techniques ou professionnelles, et des
discours communs de nature politique ou militante, ou plus généralement
culturelle, lorsqu'il s'agit de la ville, de ses architectures et de ses lieux?
- quelles sont les relations qu'entretiennent les divers
professionnels de la ville, de son édification comme de sa conception ou
de sa gestion, avec les élites et les milieux économiques, culturels, sociaux
ou politiques susceptibles d'intervenir tout autant sur le développement
urbain que sur les sens et les significations de celui-ci? Et dans cette
perspective, quelles sont les places qu'y tiennent les divers genres de
langages et de discours ?
- quelles sont les relations enfin entre des discours, des langages,
des idiomes et des attitudes professionnels ou savants et des "objets"
participant de la fabrication de l'urbain, de la ville et de ses espaces?
19Bernard Haumont
Les points de départ de ce texte sont en effet inscrits d'une part
dans des travaux portant sur les professions et les processus de
professionnalisation d'un côté, sur les notions de compétence et sur celles
de leur légitimation d'un autre, et sur les relations que ces ensembles
entretiennent enfin avec les formations et les apprentissages; et d'autre
part, dans des interrogations portant sur les conditions d'~laboration des
conceptions de la ville. ses contraintes de fabrication et de production,
c'est-à-dire les résultats et les effets des pratiques architecturales et
urbanistiques. A un moment ou à un autre de ces recherches, j'étais
amené forcément à rencontrer la question des discours et des langages
ainsi que celle des codes discursifs ou graphiques accompagnant ou
rendant compte des positions et des situations de chacun, de leurs
attitudes et de leurs comportements, et dès conceptualisations et des
instrumentations mises en oeuvre. Etant entendu que ces questions de
langage se situent dans des dispositifs organisés ou des configurations
plus ou moins légitimes ou légitimants d'une part, fabricants de la ville,
de ses espaces et de ses bâtiments d'une autre, et producteurs de sens et de
symboles, enfin. Puisqu'en effet les questions de concurrence et de
coopération ne peuvent se limiter aux seuls champs professionnels et à
leurs sociométries, à leurs discours propres. et aux fonnes et conditions
de division du travail régissant leurs relations: les enjeux doctrinaux et
savants, les productions culturelles et symboliques participent activement
de ces configurations et de ces luttes 4.
Commençons ici par le plus lointain.
Michel Foucault dans un texte écrit en hommage à Maurice
Blanchot relève «unfait pur et simple: le sujet parlant est le même que
celui dont il est parlé. (...) les deux propositions qui se cachent dans un
seul énoncé ("je parle" et ''je dis que je parle") ne se compromettent
nullement. (...) La proposition-objet et celle qui l'énonce communiquent
sans obstacle ni réticence. non seulement du côté de la parole dont il est
question. mais du côté du sujet qui articule cette parole. Il est donc vrai
(.o.) que je parle quand je dis que je parles». Et plus loin, toujours
Michel Foucault à propos de Maurice Blanchot: «si la position formelle
du ''je parle" ne soulève pas de problèmes qui lui soient particuliers, son
sens, malgré son apparente clarté, ouvre un domaine de questions peut-
être illimité. "Jeparle" en effet se réfère à un discours qui, en lui offrant
un objet, lui servirait de support. Or ce discours fait défaut; le ''jeparle"
ne loge sa souveraineté que dans l'absence de tout autre langage; le
discours dont je parle ne préexiste pas à la nudité énoncée au moment
où je dis ''je parle"; et il disparaît dans l'instant où je me tais6.»
20Contextualité des discours sur la ville
Ce n'est pas de hasard, certainement, si Michel Foucault s'est
notamment intéressé à ce qui ne pouvait être tu - Sade, HOlderlin... le
pouvoir ou la sexualité qui émergent toujours lorsqu'ils ne sont pas dits,
et de ce fait requièrent sans cesse de casser le silence et de transgresser la
censure parce que leur existence même appelle sans fin ce qu'il est
convenu d'appeler le refoulé toujours à la limite du pouvoir et de la
"surveillance" qu'il exerce - tandis que d'autres, dans le même moment, se
sont intéressés d'abord à ce qui ne pouvait qu'être dit et aux façons de le
dire - Henri Lefèbvre, Roland Barthes, Claude Lefort... à propos de la
quotidienneté, du sentiment, de l'Etat... notions (et réalités) qui
s'évanouissent en effet si elles ne.sont pas dites et redites pour orienter les
imaginaires et canaliser les significations, et cela sous peine d'ouvrir à
tous les débordements et à leur tour de dissoudre les censures évoquées -:
en effet, c'est probablement entre ce non tu et ce forcément dit que
résident de nombreuses questions portant sur les énoncés, les
contextualités et les "réceptivitésde discours (ou d'images) pour et sur la
société, ainsi que sur les discursivités (ou les iconicités) présentes qui ne
seraient "portées" qu'en fonction de la nature contemporaine, actuelle et
actualisée, des discours tenus ou des images montrées, et qui n'auraient
sens qu'en rapportaux sujetsénonciateurs.
"Michel Foucault nous met ainsi en effet en garde, sauf pour ce
qui est la littérature et la fiction, vis à vis d'une «ouverture absolue par où
le langage peut se répandre à l'infini, tandis que le sujet - le "je" qui parle
- se morcelle, se disperse, et s'égaille jusqu'à disparaître en cet espace
nu7». Privilège peut-être exorbitant que celui de la littérature et de la
fiction contemporaines qui pourraient appréhender l'être du langage avec
la disparition du sujet, c'est-à-dire "la pensée du dehors", mais qui ne peut
facilement s'admettre dès lors qu'on s'attache à des discours ou des
figures posés ou portés par des interlocuteurs qui visent "la pensée du
dedans", puisque décidés à être en prise sur le monde et sur leur position
dans et vis à vis de ce monde: «Tout discours purement réflexif risque en
effet de reconduire l'expérience du dehors à la dimension de l'intériorité;
invinciblement la réflexion tend à la rapatrier du côté de la conscience et
à la développer dans une description du vécu où le "dehors" serait
esquissé comme expérience du corps, de l'espace, des limites du vouloir,
de la présence ineffaçable d'autrul"f..» "
Les discours pour et sur la ville ne peuvent échapper à ces
contraintes, sauf à s'émanciper doublement vers "un bleu du ciel":
émancipation vers une subjectivité subversive du réel ("retour au creux
équivoque du dénouement et de l'origine")9. et émancipation vis à vis
d'une objectivité prégnante. qu'elle soit celle de la position du locuteur ou
celle de l'objet considéré. et qui imposent leurs catégories sémantiques et
leurs classes descriptives. Dès lors qu'ils sont considérés comme discours
21Bernard Haumont
collectifs portant et reflétant activement des enjeux de connaissance, des
conflits culturels et sociaux, des contradictions économiques ou
politiques ou encore des luttes idéologiques vis à vis d'identités et
d'hégémonies partielles ou globales, les discours sur la ville et les langues
urbaines peuvent et doivent eux aussi, comme d'autres discours, être
considérés dans ces espaces particuliers constitués par cette tension entre
le tu et le dit. Dans ce sens, ces discours taisent certaines choses de la ville
tandis qu'ils en disent d'autres, et seulement celles-là: par cela même, ils
définissent tout autant les positions et les prises de position des locuteurs
que les objets, supports de ces discours. D'autant que les modes
stylistiques, les genres discursifs comme les modalités graphiques ou
iconiques, viennent évidemment redoubler les effets rhétoriques, de
silence ou d'emphase, que chacun maîtrise plus ou moins bien.
Déjà Hérodote faisait naître l'histoire en la liant aux genres
littéraires de son temps (légendes, contes, réflexions morales vis à vis de
faits plus ou moins avérés), et depuis, nous savons que pour raconter une
époque les mélanges de genres sont susceptibles de changer selon les
époques elles-mêmes: épiques avec les chroniqueurs et les chanSons de
geste, littéraires avec Michelet, poétiques avec Hugo...alors qu'aujourd'hui
ils se conjuguent surtout avec des discours psychologiques, sociologiques
ou linguistiques, ou encore romanesques1o.C'est dire que l'histoire et plus
généralement les sciences historiques, c'est-à-dire en fait la plupart des
disciplines que l'on classe habituellement sous la rubrique des sciences de
l'homme et de la société, sont écritesll non seulement pour la cité savante,
mais tour à tour et parfois simultanément pour des publics familiers avec
l'une ou l'autre de ces disciplines ou l'un ou l'autre de ces genres.
Entre le tu et le dit, entre la façon de taire et la manière de dire,
prennent ainsi place non seulement les questions portant sur ce qu'il
convient de dire12,mais aussi sur ce qu'il est nécessaire de dire et de dire
ainsi. La puissance mobilisatrice et interprétative des discours (et des
figurations) tient à ces entrecroisements complexes et multiples, où se
jouent différentes positions. Et une des expériences les plus banales sinon
les plus courantes des sociologues qui s'intéressent à l'action collective et
à ses représentations, notamment discursives; est d'être confrontés à des
"excès" ou à des "saturations" de sens et de discoiJrs(ou d'images). Il n'y
a pas en effet d'action, individuelle ou collective, organisée ou pas, qui ne
produise une masse de discours, d'explications, de rationalisations plus ou
moins significatives, mobilisatrices ou anticipatrices. Il n'y a pas non plus
de description des pratiques quotidiennes, y compris de la part de ceux
qui justement "pratiquent", sans référence morale ou normative13;il est
fréquent de ne pouvoir distinguer les comportements des significations
que leur assignent les acteurs: l'histoire des luttes sociales comme celle
des moeurs et des modèles qui les structurent est aussi celle des idées, des
22.
Contextualité des discours sur la ville
interprétations et des discours qui les ont orientées et guidées, pour autant
qu'aucune lutte ne peut se priver de ressources symboliques et de
définitions des positions, des situations et des valeurs.
.
Parallèlement, puisque l'inflation discursive va fréquemment de
pair avec des répétitions et des limitations de contenus fixant étroitement
les champs de la conscience, l'occultation idéologique14 va faire taire ce
qui ne peut être dit, structurellement ou conjoncturellement. S'il importe
ici de ne pas substituer une approche psychologique à une explication
socio-historique, il est aussi important de considérer les formes
idéologiques comme les conditions et les réceptacles de la socialisation et
de la formation des structures individuelles et collectives. Si l'occultation
est effective, c'est bien parce qu'elle investit quasi totalement le sujet
individuel (ou collectif - un groupe, une profession, un parti, une secte...
) et qu'elle participe à la constitution de sesvoire la société toute entière -
modes perceptifs et interprétatifs, c'est-à-dire qu'elle le rend jusqu'à un
certain point "aveugle". La question porte alors non seulement sur l'écart
entre l'inflation du discours et l'objet désigné ou surIe caractère
imaginaire de la relation entre le dire et les rapports sociaux, mais sur les
modalités et l'étendue de l'occultation qui est réalisée. L'idéologie1S
intervient ici comme un aspect essentiel et constitutif de la culture en
procurant des modes particuliers de perception qui constituent tout à la
fois des champs de vision et de compréhension comme des angles
aveugles ou aveuglants. Ce que Michel Foucault écrit à propos de
Maurice Blanchot et de la littérature, en s'interrogeant sur la place de la
fiction qui «consiste donc non pas à faire voir l'invisible, mais à faire
voir combien est invisible l'invisibilité du visibleI6». Rôle prêté à la fiction,
et peut être, voire sans doute, exclusivement à elle, puisqu'on sait combien
Michel Foucault s'est. attaché par ailleurs à saisir la capillarité si fine des
réseaux de pouvoir et les relais si nombreux de la domination et de ses
expressions, qu'ils deviennent, à force d'être inscrits dans les corps et dans
les têtes, quasiment insaisissables, comme "invisibles".
L'appel (relatif; faut-il le dire) à cette magistrature foucaldienne
ne trouve son sens cependant que dans une double perspective critique..
D'un côté en effet, nous pouvons nous interroger sur le langage qui '«se
découvre alors libéré de tous les vieux mythes où s'est fQrmée notre
conscience des mots, du discours» et donc «de la littérature»17, et d'un
autre parce que ce même «langage maîtrisait le temps, qu'il valait aussi
bien comme lien futur dans la parole donnée que comme mémoire ou
récit; (...) il n'est que rumeur informe et ruissellement, sa force est dans la
dissimulation; c'est pourquoi il ne fait qu'une seule et même chose avec
l'érosion du temps; il est oubli sans profondeur et vide transparent de
l'attenteI8». Attaque frontale, au nom de la littérature et jusqu'à un certain
. .
point de la création littéraire ou plastique propres à faire exploser les
23Bernard Haumont
langages et les discours habituels, des discours "convenus" ou des oeuvres
"convenantes". Mais surtout attaque frontale à partir d'un "être du
langage" qui subsumerait les différentes expressions pour atteindre des
lieux de désirs, ou qui serait transcendant à leurs conditions de
fonnulation pour se ranger dans cette dialectique entre l'attente et
l'attendu.
Dernière question centrale, donc: quelles peuvent être les
relations entre l'attente et l'attendu, dimensions pérennement présentes
pour l'architecte, l'urbaniste ou tout autre spécialiste de la ville, dès lors
qu'il s'avance sur ces terrains forcément circonscrits par le tu et le dit? Et
cela, bien au-delà d'un langage qui lui permettrait de fondre un sujet, un
objet et leurs relations.
Revenons plus près.
Ce (trop) long détour préalable permet en effet d'envisager à
nouveau quelques thèmes ou quelques termes au sein desquels les
questions des langages (et donc des discours afférents) qui se rapportent
à la ville peuvent, à notre sens, prendre place. Au sein de ces espaces
discursifs (et iconographiques) circonscrits par l'involontairement tu et le
forcément dit, et leurs relations à des occultations, des effervescences ou
des amnésies plus ou moins idéologisées, des voies de sortie existent, où
la littérature ou l'oeuvre plastique sans doute dominent, mais qui ne
peuvent cependant s'y réduire. Les propos et les discours sur la ville nous
engagent bien sOrcomme citadins et comme spécialistes.Et donc vis à vis
de cette "pensée du dedans" que Foucault opposait à cette "pensée du
dehors".
Dans cette perspective, il n'est pas besoin d'actions mystificatrices
ou de fausses consciences, puisque bien au deçà de l'efficacité des
"appareils idéologiques d'Etat" (qu'il n'est pas question toutefois de nier.
tout au contraire), ce dont il s'agit correspond à ce que Durkheim
désignait déjà comme des "conformismeslogiques" et des "conformismes
moraux", c'est-à-dire des consensus généraux ou partiels, immédiats et
préréflexifs et qui sont organisateurs de l'expérience individuelle et
collective du monde: monde du sens commun et adhésion à ce monde
comme position (plus ou moins partagée) dans celui-ci. Dit autrement, et
presque caricaturalement, il s'avérerait très difficile de penser et de dire la
ville (ou de la figurer) "du dehors", c'est-à-dire sans être pris dans un
ensemble d'attitudes, d'opinions ou de présupposés construits à partir
d'expériences, d'adhésions et d'identifications.
Nous ne pourrons évidemment répondre ici à liensemble des
questions jusqu'ici implicitement posées, et surtout à ce qu'elles peuvent
de la sorte désigner philosophiquement et éventuellement mettre en jeu
24

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