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LANGUE URBAINE ET IDENTITE

De
238 pages
La ville est un lieu de langue, un lieu où se confrontent, se côtoient, s'apparient des groupes langagiers, ethniques, sociaux... Elle est productrice de normes de toutes natures, y compris langagières. Elle est encore un lieu de tensions et de conflits. Mais comment la ville agit-elle sur la langue ? Quels sont les discours qui la caractérisent ? Comment les pratiques langagières des citadins participent-elles à l'édification d'un espace urbain communautaire ? Ces questions sont traitées au travers de corpus recueillis dans cinq villes européennes (Rouen,Venise, Berlin, Athènes et Mons).
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LANGUE URBAINE ET , IDENTITE

@ L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-7858-1

Thiecry BULOT (éd.) et Nicolas TSEKOS

LANGUE URBAINE ET IDENTITE "
Langue et urbanisation linguistique à Rouen, Vellise, Berlin, Athènes et Mons

Avec la collaboration de Gabrielle GAMBERINI, Sybille GROBE, Cécile BAUVOIS et Bertrand DIRICQ

Pré.face de Jürgen

Erfurt

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PRÉFACE!

De la ville de Tolède, nous savons qu'à partir de la fin du XIème siècle elle devient la capitale du royaume castillan et en même temps le lieu de transfert le plus important des hautes cultures arabe, juive et chrétienne. À cette époque le combat entre le calife arabe et les royaun'les chrétiens pour la prédominance sur la presqu'île ibérique pèse davantage du côté de la couronne castillane. Celle-ci transfère sa cour de l'ancienne ville résidentielle de Burgos vers le ...Sud dans le Tolède néo-castillan et répand sa langue dans un espace qui fut jadis imprégné par l'arabe et le mozarabe. Dans Tolède, nouveau siège du pouvoir, se rencontrent des savants éminents venant des mondes:;arabejuif et latin - on parlera plus tard de l'école de traducteurs de Tolède. Là, ils traduisent à partir de leur propre langue des ouvrages juridiques, astrologiques, mathématiques, historiographiques et autres en castillan, langue romane qui jusqu'alors n'était pas conçue pour être écrite. À la cour le roi Fernando III, et plus encore son fils Alfonso X (1252-1284), s'interrogent sur les raisons pour
I Jürgen Erfurt, Institut fur Romanische Sprachen und Literaturen, Université Johann Wolfgang Goethe, Frankfurt am Main (Allemagne).

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Préface

lesquelles on doit utiliser le castillan et non le latin dans les domaines du droit et de l'administration. ils s'interrogent aussi sur les formes de cette langue qui devront être considérées comme du « bon» castillan ou du castillan «juste ». L 'histoire étant déjà connue, il n'est pas nécessaire de la raconter davantage. Nous sclvons également qu'en ce temps-là Florence, à côté de Venise, de Gênes, de Milan et d'autres villes, devient importante pour son commerce et ses métiers .çans l'espace méditerranéen et en Europe. Dans cette ville, .s'amorce une polémique riche en conséquences au sujet de sa langue, qui continue de faire parler d'elle en tant que questione della lingua même jusqu'à aujourd'hui. Dante Alighieri, jadis citoyen éminent et influent de Florence, condamné à la peine de mort en 1301 et banni de la ville, propose au moyen de deux petits ouvrages inachevés - «De vulgari eloquentia» et « Convivio» - les premiers jalons d'un modèle de pratique bilingue de l'écrit, dans lequel le volgare (florentin) côtoie le latin. Tolède et Florence, deux villes, deux histoires, deux langues, de nombreuses langues. On peut mentionner maintes autres villes qui se sont inscrites d'une façon similaire ou d'une autre façon dans l 'histoire des langues. Ces villes ont en commun d'avoir été longtemps entourées de remparts qui les séparaient des alentours. Elles ont également en commun le fait qu'à l'intérieur des remparts les gens s'organisaient d'après les états, les corporations, les parentés, les métiers, le niveau des redevances, ou d'après les religions. Chaque corporation, chaque état ou chaque famille s'identifiait et se distinguait par des symboles, des armoiries, l'habillement"'ou par des formes linguistiques qui servaient tantôt à l'identification des uns et tantôt entraînaient l'exclusion des autres. L'espace urbain connaît beaucoup de frontières: celles engendrées par la soif de distinction sociale dans les formes de comportements de la bourgeoisie, d'autres provenant des métiers, de la production matérielle, des prestations de service ou de la concurrence économique, d'autres encore s'exprimant dans l'aménagement et la répartition des habitations et des

Préface lieux de production dans les rues et les quartiers, dans le centre-ville ou dans la périphérie. Le changement économique et en particulier les révolutions industrielles ont fondamentalement repoussé les frontières dans l'organisation sociale de l'espace urbain. Au cours de l'industrialisation les remparts perdent peu à pe¥ leur signification en tant que frontières entre villes et campagnes. La désintégration des structures sociales agraires entraîne une migration importante de la population rurale vers les villes qui reculent de plus en plus leurs limites. La frontière entre ville et campagne est suspendue par de gigantesques agglomérations urbaines qui se /"transforment assez souvent en sites de tensions sociales énormes. La ville de Mexico en est un exemple frappant au même titre que de nombreuses autres villes en Amérique Latine, en Inde, en Chine ou en Afrique. En tant que main-d'œuvre dans les entreprises industrielles ou dans le secteur des prestations de service, la population rurale se voit soumise aux conditions de l'exploitation et mise en valeur de la production et alors confrontée à la manière de vivre urbaine et de même à la distinction sociale. À la migration interne s'ajoute, notamment au 20ème siècle, un immense mouvement migratoire transfrontalier qui transfornle d'autant plus les villes en lieux du plurilinguisme. Les villes deviennent un marché où les acteurs font l'expérience dans la pratique sociale de la plusvalue et de la moins-value de leur Jaçon de s'exprimer. La stabilité, à long terme relative, des frontières sociales, l'affectation exclusive et durable des individus aux rôles et catégories sociaux diminue de plus en plus. L'urbanité signifie une accélération des processus de vie, de la mobilité des individus, de l'innovation des structures et des institutions et d'une nouvelle différenciation sociale. Les délimitations et la définition de l'appartenance à des catégories sociales ou à des cercles « particuliers» varient de multiples façons en Jonction des contextes. La sociologie urbaine, ainsi que l'écrit Manuel CasteIls, tente de définir l'urbanité par deux tendances, à savoir a) la concentration spatiale d'une population et b) par la culture urbaine qui s'exprime par la diffusion d'un système de valeurs,

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Préface

d'attitudes et de comportements. Que tous les aspects essentiels de l'urbanité soient par là couverts, cela reste à définir. Plus récemment, M Castells a mis l'accent sur la déterritorialisation liée notamment aux technologies de la communication et de l'information qui fait éclater les relations de proximité caractérisant la vie traditionnelle. Cependant il est évident que le domaine important de la production et de la mise en valeur de ressources matérielles et symboliques individuelles et sociales - domaine qui n'est certes pas exclusivement réduit à l;.~espace urbain, mais y possède toutefois une dynamique particulière - n'est pas suffisamment pris en considération. :Pour les recherches sociolinguistiques et anthropologiques portant sur la ville il s'avère d'une importance centrale. Il constitue une sorte de clé permettant de mieux comprendre et d'expliquer les problèmes de la délimitation entre les individus et les groupes, entre les habitants des quartiers ou les membres des couches sociales en s'appuyant sur les formes linguistiques et les discours, et en fin de compte ceux de leur identité. De cette manière la sociolinguistique urbaine se consacre à la recherche de deux aspects: d'une part elle nous aide à mieux comprendre le rôle et la spécificité de l'espace urbain pour les pratiques langagières, d'autre part elle permet de se servir des clivages complexes et multiples de la vie urbaine afin de mieux comprendre le rôle du langage dans la construction des rapports de différence et d'inégalité ainsi que les rapports entre pratiques et idéologies langagières. Le sujet de l'ouvrage rédigé sous la direction de Thierry Bulot ainsi que les études de cas portant sur cinq villes européennes - Rouen, Venise, Berlin, Athènes et Mons - sont de la plus grande actualité: en premier lieu parce qu'ils décrivent des changements tout à fait récents dans des milieux urbains remplis de tensions, en deuxième lieu parce que les auteurs sondent les questions de l'empirie et de la méthodologie de la sociolinguistique dans un domaine qui promet une recherche innovatrice. Le titre de ce livre contient deux concepts, langue urhaine et identité, tern'les qui sont tous les deux en vogue dans la

Préface

Il

recherche sociolinguistique. Elles ont à la fois une longue histoire remontant aux débuts de la réflexion présociolinguistique, c'est-à-dire aux débats linguistiques qui eurent lieu à Tolède et à Florence. À partir de ces premières discussions jusqu'à une période avancée du XXème siècle on retrouve une constante: le fait que le rapport entre urbanité et langue n'était jamais complètement absent du discours linguistique, mais que sa signification pour le locuteur et pour le changement des rapports linguistiques n'était pas prise en considération non plus. Que ce soit dans les travaux géolinguistiques de la fin du XIXème siècle ou dans les études célèbres de Labov sur la ville de New-York, les locuteurs n'étaient ancrés en milieu urbain que tacitement. Le milieu urbain en tant que tel dans sa signification pour le parler ne faisait toutefois pas l'objet de la recherche. Au cours des années soixante et soixante-dix, ce sont surtout les problèmes sociaux pressants, concernant le développement des villes en Amérique du Nord et plus tard aussi en Europe, qui déclenchent un élan dans la recherche sociolinguistique. En face de la ghettoisation et de l'émigration dans les grandes villes américaines, des problèmes attenant aux travailleurs immigrés et des protestations des étudiants dans les villes européennes, les pays concernés ont réagi entre autres au moyen de programmes de formation et d'intégration. La sociologie, la sociolinguistique, l'ethnologie et les études culturelles, quant à elles, ont réagi en effectuant des études sur la culture urbaine, les sous-cultures, les langues urbaines et le plurilinguisme. Ce n'est qu'au cours des années quatre-vingts que la ville se révèle être un objet authentique de recherche sociolinguistique. La dynamique sociale extraordinairement élevée en milieu urbain, que l'on tenta de comprendre au moyen de métaphores telles que la polyphonie des voix ou marché, nous met en face d'un problème méthodologique important. Si le milieu urbain ne se définit pas par stabilité mais par instabilité, pas par homogénéisation mais par transformation, valorisation, n10bilité, accélération et inégalité, pas par des rôles figés mais par des identités changeantes, alors on se voit mis au défi de remettre en question nos outils de recherches. Con1n1epren1ière

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Préface

étape du changement de l'appareil théorique et méthodologique en vue d'une description plus dynamique, on peut constater que certains théorèmes de la dialectologie et de la géolinguistique, comme entre autres l'uniformité relative de la langue et .1'homogénéité des communautés linguistiques, ont été remplacés par le concept de lçzvariation linguistique (Labov) et le contact des langues (Weinreich). Depuis ce temps-là la recherche s'effectue dans différentes directions en appliquant des méthodes diverses. On utilise alors des méthodes ethnographiques afin de voir, par l'observation, comment des locuteurs construisent linguistiquement leur espace social. On :1'recourt également aux méthodes de la psychologie sociale afin de prendre conscience de la façon dont les gens perçoivent la ville et de la manière dont ils construisent leur identité. Des travaux récents, comme par exemple le grand projet sociolinguistique sur la ville de Mannheim sous la direction de Werner Kallmeyer, ont mis sur pied le concept des styles de communication qui met en évidence les formes communicatives permettant la création et le maintien de la cohésion sociale en milieu urbain. Le groupe de recherche rouennais prend quant à lui une autre direction. Il s'intéresse plutôt à la dynamique des frontières dans les villes et à leur mise en scène dans les discours sur la langue et llidentité. On montre par là les facteurs qui sont utilisés dans les discours des locuteurs pour établir des frontières sociales. Il s'agit de: (a) l'opposition entre le dialecte urbain et la langue standard dans les entités socio-spatiales des villes à forte ségrégation sociale telles que Rouen ou Berlin après la chute du mur;

(b) l'opposition entre l'italien et le vénitien à Venise par rapport à la légitimité historique et l'authenticité comme facteur économique et identitaire dans une métropole de tourisme;

Préface

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(c) l'opposition entre dhimotiki et katharévousa à Athènes par rapport aux idéologies et aux mythes de l'élite sociale sur la richesse et la pauvreté d'une variété; (d) l'opposition entre les parlers urbains de Mons et les dialectes d'autres villes francophones belges par rapport à la perception de soi et de [i'autre. Une autre question concernant la stratégie de la recherche me semble importante: celle de savoir quelle est la tâche de la sociolinguistique urbaine. Est-ce que celle-ci veut, en tant que prolongation d'une linguistique variationniste ou d'une êlialectologie urbaine, limiter son terrain à la description des formes linguistiques des groupes ou au fonctionnement des variétés au sein de l'espace urbain? Autrefois les chercheurs se trouvaient devant le dilemme d'avoir recueilli des données linguistiques dans les villes mais de n'avoir pas pris en considération le fait de l'urbanité en soi c'est-à-dire des dimensions sociales, économiques, historiques, géographiques de la ville en tant qu'espace vital et lieu de production et de mise en valeur des ressources matérielles et symboliques - pour formuler les questions de base et pour établir les corpus correspondants. Conscient de ce problème le groupe rouennais adopte un procédé intéressant. En s'appuyant sur des enquêtes, il met en évidence les discours des locuteurs sur les rapports linguistiques dans une ville (discours épilinguistique) et examinent, par ces mêmes discours, les attitudes, les valeurs et les marquages identitaires. Par là il réussit à décrire et à expliquer de façon détaillée la complexité des rapports entre langue, identité et pratique sociale dans les cinq villes. Les études présentées nous rendent visibles une diversité des méthodes correspondant aussi à une diversité des objets. Analyser les comportements langagiers en ville comme par exemple à Berlin ou à Rouen n'est pas la nlême chose qu'analyser les engagements identitaires par rapport à une ville comme celle de Venise ou bien les représentations d'une ville comme Mons face à d'autres villes en Wallonie.

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Préface

Ce livre porte le mérite de se pencher sur un manque dans la sociolinguistique urbaine qui tient au fait qu'elle s'est contentée de décrire des comportements dans la ville sans préciser en quoi ces comportements étaient spécifiquement urbains ou en quoi la ville les rendait différents ou descriptibles différemment.

INTRODUCTION LA DIMENSION GLOTTOPOLITIQUE DES VILLES!

Les cinq villes envisagées (Rouen, Venise, Berlin, Athènes et Mons) présentent cinq corpus urbains différents et comparables cas par cas; l'étude de ces corpus fait état d'une approche langagière de l'urbanité et contribue à la théorisation2 sociolinguistique du fait urbain. Le projet scientifique s'est construit3 sur une opération de recherche de l'URA CNRS 1164 SUDLA (devenue UPRES-A CNRS 6065 Dyalang), intitulée Mise en mots des fractures urbaines. L'opération avait inscrit dans ses objectifs premiers de rendre compte, sur un même front méthodologique et théorique, des dynamiques sociolangagières en situations urbaines, dynamiques en œuvre pour des situations attestées de fractionnement de l'espace citadin. Quatre villes ont été ainsi envisagées initialement: Rouen où, sur fond de répartition! ségrégation sociale d'une rive à
Thierry Bulot UPRESA CNRS 6065 Dynamiques Sociolangagières/ Université de Rouen (France). 2 Il faut souligner l'importance de l'ouvrage de Louis-Jean Calvet (1994) pour la recherche en général sur l'approche sociolinguistique de la ville. Sans souscrire à toutes ses propositions, elles défmissent particulièrement la nécessité de construire une sociolinguistique urbaine. 3 Mené sous la responsabilité de Thierry Bulot et de Nicolas Tsekos depuis septembre 1994, à l'Université de Rouen.

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Introduction

l'autre, se joue l'identité urbaine (Thierry Bulot) ; Venise parce que la répartition en quartiers fait état d'un rapport identitaire divergent à la langue (Gabrielle Gamberini); Berlin dans le mesure où la chute du Mur ne peut être sans conséquence sur l'identité linguistique (Sybille GroBe); Athènes où se cristallisent les normes langllgières dans un rapport encore tendu entre la katharévousa et le dhimotiki (Nicolas Tsekos). La ville de Mons s'est par la suite intégrée au projet: ses habitants construisent leur identité sur la base de la reconnaissance (voire qaissance) d'un territoire étendu (Cécile Bauvois et Bertrand Diricq). Ces recherches montrent comment la ville, en tant que communauté sociale, agit sur la langue: les pratiques langagières participent à l'édification de .1'espace urbain communautaire. Plus que de faire état des effets de la structuration urbaine sur les langues4 (et sans que cela soit restrictif), il s'agit de rendre compte dans ce volume: (a) des pratiques glottopolitiques, c'est à dire en peu de mots comment agir sur le discours, la langue de l'autre, sa façon de parler, d'utiliser le codes, (b) de ce que le discours urbain produit de catégorisation, de représentation dédiées et structurantes de la communauté sociale urbaine, et finalement (c) des spécificités de la praxis linguistique en :urbanité. Les villes sont des lieux de langue, lieux où se confrontent, se côtoient, s'apparient des groupes langagiers, ethniques,... Elles sont productrices de normes de toutes natures parce que le
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On peut par exemple lire à ce propos l'ouvrage de Fabienne

Leconte (1997) qui fait état de la vitalité des langues africaines dans l'agglomération rouennaise; les réseaux sociaux (et notamment la dimension territoriale) prennent place et force dans un milieu urbain multilingue. 5 Voir sur le rapport entre glottopolitique et ville: Bulot T., Delamotte R., 1995.

La dimension glottopolitique des villes

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modèle culturel urbain est quasi consacré par la prégnance de la cité sur le pays. Mais plus encore que cela, elles sont une mise en mots du rapport entre langue et espace, du rapport entre l'usage social de la langue et l'espace social qui lui est attribué. Dans cette optique, trois parties distinctes composent l'ouvrage: un chapitre préliminaire fait le point sur la conceptualisation de l'urbanisation en sociolinguistique urbaine, une première partie rend compte de la mise en mots de parlers urbains (le rouennais, le vénitien et le berlinois) et une seconde fait état de la construction identitaire (liée au langagier) chez les ::.Athénienset les Montois.

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

L'URBANISATION LINGUISTIQUE ET LA MISE EN MOTS DES IDENTITÉS URBAINES!

IThierry Bulot et Nicolas Tsekos UPRESA CNRS Dynamiques Sociolangagières/ Université de Rouen (France).

6065

Chapitre préliminaire

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L'identité urbaine
Une des spécificités du terrain urbanisé est, selon nous, que les habitants d'une ville ont conscience de leur appartenance à une entité qui est uniforme et isolable mais aussi complexe, dans la mesure où leur discours sur cette entité montre une constante construction / déconstruction des espaces sociaux. C'est pourquoi, l'identité urbaine, à la fois très reconnaissable et très évanescente selon le prisme par lequel on l'aborde, se :définit par rapport à un processus quasi dialectique entre conjonction (le rapport à la communauté) et disjonction (le rapport à l'altérité). Nous posons ainsi le terme fractures urbaines pour rendre compte de l'action de ce processus sur une réalité nécessairement multiforme où se mêlent les dimensions géographiques, linguistiques, sociales, politiques, etc. Ceci établi, il s'agit dans ce livre de voir comment les habitants de chacune de ces villes se représentent la tension ainsi posée entre leur indispensable identification à une communauté et leur propre différenciation par rapport à d'autres lieux de tous ordres; par la prise en compte et l'analyse de leur mise en mots, il s'agit de dégager la spécificité identitaireI de chacune des villes. On peut déjà le comprendre, l'approche langagière fédère chacune des recherches présentées: de notre point de vue, le langage est l'un des éléments fondamentaux du processus identitaire. Les parlers urbains sont, pour leur part, constamment
1 Caroline Juillard (1995: 62-66), travaillant sur Ziguinchor (Sénégal) place la question identitaire au centre de toute approche sociolinguistique. Ce qu'elle énonce pour les situations urbaines multilingues: l'émergence d'une «. ..une nouvelle langue de communication pour une nouvelle identité collective en cours de focalisation)} (1995 : 63) marque le caractère dynamique des identités urbaines; elles sont d'abord un processus que le fait urbain souligne en termes d'identification des individus à des groupes, à des langues voire des registres.

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L'urbanisation linguistique et la mise en mots des identités...

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travaillés par une double tendance à la véhicularité et à l'identité (Calvet L.J., 1994) dans un espace à la fois consensuel, unifiant, unificateur même, et pareillement conflictuel: la ville. Pour tenter d'approcher la spécificité de ce terrain, le présent ouvrage s'inscrit dans une perspective théorique de sociolinguistique urbaine dans la mesure où ce sont les dynamiques socio-langagières en milieu urbanisé qui sont décrites. En pratique, il rend compte, d'approches diverses de cinq espaces urbains distincts: Athènes (Grèce), Berlin €,AIlemagne), Venise (Italie), Rouen (France) et Mons (Belgique ).

Positionnement théorique
Les recherches présentées relevent d'une sociolinguistique notamment urbaine dans le droit fil de ce qui est proposé par Louis-Jean Calvet (1994). Cependant, il est nécessaire de faire état de l'approche sociolinguistique du fait urbain en soulignant la particularité de notre questionnement de la communauté sociale que demeure invariablement une ville, quelle que soit la théorisation retenue pour la définir. Nous envisageons les rapports entre l'urbanisation et la mobilité toutes deux linguistiques et pareillement, pour appréhender plus finement le processus identitaire, le rapport complexe à la part de la production linguistique des espaces citadins, en d'autres termes de l'espace social urbain. Nous proposons de ne pas induire la spécificité urbaine d'une définition commode de la ville fondée sur les seuls critères de densité de l' habitat, mais sur les attitudes à l'égard des divers repères socio-géographiques et linguistiques que développent les locuteurs de la communauté urbaine. Une sociolinguistique des lieux de ville2 relève de la linguistique
2

C'est à dire une sociolinguistique urbaine visant à analyser

l'organisation sociale de l'espace urbain du point de vue du discours sur la langue.

Chapitre préliminaire

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sociale. D'abord parce qu'elle s'attache à décrire « ...une unité collective réelle mais partielle, directement observable etfondée sur des attitudes collectives continues et actives» d'une part et nécessairement une « activité linguistique commune» (Marcellesi J.B., Gardin B., 1974 : 17) d'autre part. Ensuite, et c'est évidemment induit de.; ce qui précède, parce qu'elle s'intéresse à la production d'un discours collectif comme notamment celui de la stigmatisation entre groupes sociaux et à l'intérieur d'eux-mêmes (Bulot T., 1996). Par ailleurs, parce q;u~elIe est elle-même impliquée dans le processus historique qu'elle tente de décrire, une sociolinguistique des lieux de ville pose, au travers d'une aliénation linguistique unificatrice des comportements et attitudes linguistiques, l'émergence d'un discours épilinguistique relevant de l'urbanisation, d'un discours identitaire sur entre autres l'appartenance à une C0mmUn3:Itéde parole, à un groupe social, et effectivement à un espace géographique restreint à la mobilité spatiale. La ville en ce qu'elle « évoque une certaine densité d'habitat et une dominance du bâti sur le non bâti» (Rémy J., Voyé L., 1992 : 8) n'est pas l'unité conceptuelle structurante et suffisante pour envisager une telle recherche. Mais bien davantage l'urbanisation qui fait système l'espace vécu ou représenté (les parcours, les lieux interdits ou tabous, les lieux d'échanges, de cultures,...) en intime corrélation avec une mobilité linguistique mettant en contact des sous-communautés urbain~s posées en discours comme distinctes. Ce qui fait sens n'est pas la ville en tant qu'objet extérieur au discours, mais le rapport urbanisé au même et à l'autre.

Urbanisation et mobilité spatiale
Qu'il s'agisse du fait urbain en général ou plus particulièrement d'urbanisation les acceptions investies par les chercheurs du domaine (Baggioni D., 1994 ; Calvet L.J., 1993 ; Juillard C., 1995; Manessy G., 1991) entrent dans une conceptualisation minimisant le rapport à l'espace. Il y est envisagé essentiellement sous le seul angle 'morphologique' et

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L'urbanisation linguistique et la mise en mots des identités...

qui plus est intangible: les échanges communicationnels se placent dans un espace déjà structuré - la ville - sans que celuici, sous quelques formes que ce soit, varie. Caroline Juillard (1995 : 224) énonce pourtant la variabilité de l'environnement urbain par une problématisation de l'identification sur le rapport au mouvement: «Plus il y a mouvement, plus les valeurs sociales associées aux langues vernaculaires localisées tendent à se transférer sur une langue moins localisée... ». Ceci posé permet de souligner la spécificité ff'des communautés urbaines plurilingues3, mais ne remet cependant pas en question l'entité urbaine. C'est pourquoi, l'on doit pouvoir poursuivre l'approche langagière du fait urbain en (a) dépassant le sens ordinaire d'urbanisation qui désigne le seul accroissement des villes, (b) affirmant le dynamisme de l'espace urbain eu égard à sa dimension corrélative: la mobilité spatiale mise en mots, évaluée socialement en discours, caractérisée en langue. En adoptant la définition des sociologues, nous entendons par urbanisation « ... un processus à travers lequel la mobilité spatiale vient structurer la vie quotidienne, ... » (Rémy J., Voyé L., 1992 : 10). Ce processus ne concerne pas la seule ville mais le procès d'appropriation de l'espace de déplacement des personnes, des biens symboliques ou non, etc. Jean Rémy et Liliane Voyé (1992) distinguent alors non seulement la ville non urbanisée de la ville urbanisée, mais de la même façon des réalités plus 'rurales'. Ils montrent en fait la nécessité de dépasser l'opposition ville/ campagne.

Sur le principe, on peut faire I'hypothèse que ce rapport existe dans toute communauté structurée en groupes distincts dont l'appartenance ou la non appartenance ne signifie pas être exclu de l'ensemble communautaire mais faire sens de la distance sociale par un discours sur les pratiques linguistiques.

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Chapitre préliminaire

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L'urbanisation est, de fait, autre chose que le seul accroissement quantitatif de la densité de l'habitat et de la diffusion d'une culture urbaine. Elle résulte des conflits et tensions. Ainsi tout espace urbain est organisé à divers niveaux et de diverses manières, en particulier par les lieux et les moments où les individus entrent en communication selon des habitudes depuis longtemps acquises ou selon des modes nouvellement constitués d'échange. Continuité, ruptures, harmonie, conflits... une ville urbanisée -c'est à dire où }J.associationentre la morphologie urbaine et la fonction sociale de l'espace se disloque et où le développement de la mobilité "'spatiale « ...se voit progressivement connoté positivement,... » (Rémy J. Voyé L., 1992: 10), vit aussi de ses pratiques langagières dont il faut percevoir qu'elles sont l'une des dimensions remarquables de la réalité urbaine. Les discours tenus par les individus sur leur ville et notamment ceux qui concernent les pratiques langagières et les problèmes issl.ls de l'utilisation de divers usages des langues sont révélateurs des changements sociaux en cours. Plus encore que la mise en système de la vie quotidienne par l'instauration et la reconnaissance de parcours, de déplacements, de lieux interdits ou tabous, de lieux d'échanges ou de cultures, la structuration des discours est l'une des conséquences fortes de l'urbanisation. La mobilité spatiale fait émerger des représentations langagières spécifiques parce. qu'elle rend possible la mobilité linguistique4, une projection de l'espace sur lefonctionnement social.

Mobilité linguistique:

le rapport à l'espace

Le terme mobilité linguistique sert à marquer la plupart du temps une ascension, une mobilité sociale parce que les deux

Cyrile Megdiche (1998 : 280) énonce à ce propos que «...se déplacer dans l'espace, c'est toujours traverser des hiérarchies

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sociales».