LANGUES ET CULTURES REGIONALES DE FRANCE

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Les langues dites régionales sont à des degrés divers menacées de disparition. C'est une partie du trésor culturel de ce pays qui est condamnée si des mesures adéquates ne sont pas prises, si une politiques de soutien diversifiée n'est pas clairement définie par l'État et les collectivités territoriales. Des initiatives fleurissent dans différentes régions pour la promotion et l'enseignement des langues régionales. Elles méritent d'être connues, soutenues et respectées.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296404199
Nombre de pages : 278
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LANGUES ET CULTURES RÉGIONALES DE FRANCE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels, classiques.

Dernières parutions

Howard S. BECKER, Propos sur l'art, 1999. Jacques GUILLOU, Louis MOREAU de BELLAING, Misère et pauvreté, 1999. Sabine JARROT, Le vampire dans la littérature du XIX"siècle, 1999. Claude GIRAUD, L'intelligibilité du social, 1999.

@ L'harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8717-3

Christos

CLAIRIS, Denis COSTAOUEC, Jean-Baptiste COYOS (coordinateurs)

LANGUES ET CULTURES RÉGIONALES DE FRANCE
État des lieux) enseignement, politiques

Actes du Colloque 11-12juin 1999 Descartes Université Paris V-René

Laboratoire

Théorie

THEDEL et description

linguistique

EA 1643 duMENRT

L' Hannattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Hannatlan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Edition préparée par Cécile AVEZARD-ROGER, enis COSTAOUEC D Rachel DREZDNERet Béatrice JEANNOT Laboratoire Théorie et description linguistique THEDEL EA 1643 du MENRT Directeur: Christos CLAIRIS 12, rue Cujas - 75005 Paris W & Fax: 01 40462991 Mèl : thedel@parisS.sorbonne.fr
Université Paris V - René Descartes Faculté des sciences humaines et sociales - Sorbonne Département de linguistique générale et appliquée

SOMMAIRE

Avant-propos. Programme du colloque Mot du Vice-Président Gabriel LANGOUËT Mot du Doyen Philippe LABURTHE-TOLRA Mot du Directeur du Département de linguistique Jean-Pierre GOUDAILLIER *** Présentation: Christos CLAIRIS

7 9 13 15 17

19

La place des langues régionales dans l'enseignement précoce des langues: Claude HAGÈGE 25
La relation créole

- français:

duel ou duo?

Implications

pour

un

projet scolaire: Jean BERNABÉ Droits linguistiques et langue basque: Bernard OYHARÇABAL

35 diversité des approches: 53

Le qui pro quo des langues régionales: sauver la langue ou éduquer l'enfant? : Yves LE BERRE et Jean LE DÛ 71 La place de l'allemand en Alsace: entre "imaginaire" et réalité: Arlette BOTHOREL-WITZ et Dominique HUCK 85 *** Table ronde: La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Quelles perspectives s'offrent pour la France? Quelles interprétations? Quelles limites? Introduction par Andrée TABOURET-KELLER 105

La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires: Bernard CERQUIGLINI 107

5

Charte européenne des langues régionales ou minoritaires: la question politique: Jean ESPILONDO l13 La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires: Bernard OYHARÇABAL 119 Entre histoire et prospective: Fanch BROUDIC *** Nommer les langues, un enjeu. Le cas des langues dites "régionales" de France: Jean-Baptiste COYOS 133 Les langues de Guyane: des langues régionales pas comme les autres? : Michel LAUNEY 141 Accords et discordances: le cas des langues de Nouvelle-Calédonie: Jacqueline de LA FONTINELLE 161 La langue corse à la fin du d normes: Jean CHIORBOLI siècle. Officialisation et conflit de 169 191 125

Le tahitien, langue régionale de France? : Louise PELTZER *** Table ronde: L'enseignement des langues et cultures régionales Introduction par Henriette WAL TER

201

Réseau France Outre-mer sur les trois océans: la place des langues régionales: Luc LAVENTURE 203 Brezhoneg, ur yezh evit an dazont. Le breton, un outil pour construire l'avenir: Jean-Dominique ROBIN 215 L'enseignement de la langue basque: Erramun BACHOC 229

L'occitan négocié dans le système éducatif de france (plan 20002006): Etat des lieux et des besoins, ressources et évaluation: Jean-Louis FOSSA T ... 239 Encore du travail pour 'Denis COSTAOUEC les linguistes et les enseignants: 249

*** ANNEXE I: Proposition de création d'un Centre des langues régionales de France, soumise à Monsieur le Premier ministre 253 ANNEXE II: minoritaires Charte européenne des langues régionales ou 255

6

AVANT-PROPOS

Quand nous avons pris l'initiative d'organiser ce colloque consacré aux langues et cultures régionales de France, en septembre 1998, le débat public était loin d'avoir l'ampleur atteinte quelques mois plus tard, à l'occasion de la signature par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Si le problème des langues régionales n'était plus restreint au cercle des militants, des linguistes spécialistes et de certains responsables politiques, il restait pour une large part inconnu du grand public. Notre volonté était de donner aux linguistes, aux enseignants, aux responsables politiques, aux journalistes intéressés, une tribune où débattre sereinement de questions importantes concernant les politiques linguistiques en direction des langues régionales et des problèmes que pose leur enseignement. Le hasard du calendrier aidant - la Charte a été signée par le gouvernement français le 7 mai 1999, un mois avant la tenue de notre colloque -, cette manifestation a connu un grand succès public et scientifique. Nous le devons à la qualité des intervenants qui ont su donner un tour vivant et accessible à leurs communications appuyées sur leur grande expérience. De l'avis général, les débats avec le public ont été animés et passionnants. Notre volonté de publier au plus tôt les actes de ce colloque a pu se concrétiser grâce à la célérité de nos contributeurs et aux éditions l'Harmattan; qu'ils en soient remerciés. Les textes qui sont regroupés ici montrent la diversité des approches possibles pour un tel sujet. Il s'agissait d'informer et 7

de débattre, sans exclusive, cela même si les contributeurs se recrutent parmi les partisans de la promotion des langues et cultures régionales plutôt que chez les inconditionnels du monolinguisme, les défenseurs du français "assiégé" ou du "tout pour l'anglais"... Si les considérations politiques et sociales ne sont jamais absentes des interventions, nous avons voulu montrer que le débat ne peut être réduit à une opposition entre tenants d'une République une et indivisible et partisans d'un éclatement "communautariste". Cet aspect, s'il a son importance, ne doit pas masquer la réalité sociolinguistique qui nous intéresse au premier chef: les langues dites "régionales" de France sont, à des degrés divers, menacées de disparition. Comme l'ont montré les intervenants, c'est une partie du trésor culturel de ce pays qui est condamnée si des mesures adéquates ne sont pas prises, si une politique de soutien diversifiée n'est pas clairement définie par l'Etat et les collectivités territoriales. Des initiatives fleurissent dans différentes régions pour promouvoir les langues régionales et leur enseignement. Elles méritent d'être rendues publiques, de recevoir l'appui des autorités, d'être généralisées, mais tout autant d'être appréciées d'un point de vue critique. C'est à cet exercice que nous invitions nos contributeurs; on lira avec intérêt leur point de vue dans les pages qui suivent. En annexe à ces contributions, nous publions le texte de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et celui d'une proposition faite au Premier ministre par les participants au colloque: il s'agit de créer un "Centre des langues régionales de France", structure universitaire qui aurait pour vocation de fédérer et promouvoir les travaux des différentes équipes de linguistes et d'enseignants qui travaillent sur ces questions. Cette proposition a reçu le soutien de nombreux spécialistes. Elle reste toujours d'actualité.

Christos CLAIRIS Denis COST AOUEC Jean-Baptiste COYOS 8

PROGRAMME

DU COLLOQUE

VENDREDI Il JUIN

9h30 10h 00

Ouverture

du colloque

- Allocutions
Théorie

de bienvenue

Présentation du colloque (Directeur du laboratoire linguistique)
dans l'enseignement précoce

- M. Clnistos CLAJRIS
et description

10h30

Conférence inaugurale: "La place des langues régionales
des langues"

- M. Claude

HAGEGE(Professeur au Collège de France)

11h30

"Les modalités de la relation créole-français: du duel au

duo. Implication pour un projet scolaire" -M. JeanBERNABE(Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, Université des Antilles et de la Guyane) 14h00
"Aménagement linguistique et langue basque: diversité des approches" - M. Bernard OYHARÇABAL (Mernbre de l'Académie de la langue basque, directeur de recherche au CNRS)
"Le qui pro quo des langues régionales: Yves LE BERRE, (Professeurs Occidentale, Brest) sauver la langue de Bretagne

14h45

ou éduquer l'enfant?" - MM. Jean LE Du et
de l'Université

15h30

"La place de l'allemand

en Alsace. Imaginaire

et réalité"

- Mme Arlette BOTHOREL et M. Dominique HUCK (Professeurs de l'Université Marc Bloch, Strasbourg)

17h00

TABLE RONDE: La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Quelles perspectives s'offrent

pour la France? Quelles interprétations? Quelles limites ? 9

Participants : Mme Andrée TABOURET-KELLER (Professem émérite de l'Université Louis Pastem, Strasbomg) - Modératrice M. Fai'ich BROUDIC (Journaliste, responsable des émissions en langue bretonne, France Régions 3 Bretagne)
M. Bernard CERQUlGLINI (Directem de l'Institut national de la langue fumçaise, chargé d'établir la liste des langues concernées par la Charte)

M. Jean-Louis FOSSAT Toulouse -le Mirail)

(Professem

de l'Université

M. Jean ESPILONOO(Député des Pyrénées-Atlantiques, membre de l'intergroupe parlementaire d'étude "Langues et cultmes régionales") M. Bemard OYHARÇABAL (Membre de l'Académie de la langue basque, directem de recherche au CNRS)

M. André ROUSSEAU (Professem de l'Université Charles de Gaulle (LilleIII)
SAMEDI 12 JUIN

9h45

"Nommer les langues, un enjeu. Le cas des langues dites 'régionales' de France" - M. Jean-Baptiste COYOS (Laboratoire Théorie et description linguistique,
Université René Descartes, Paris)

10 h 00 10 h 45

"Les langues de Guyane" - M. Michel LAUNEY (Professem de l'Université Denis Diderot, Paris Vil) "Accords et discordances: le cas de la NouvelleCalédonie" - Mme Jacqueline DE LA FONTINELLE (Professem de l'Institut national des langues et civilisations orientales) "La langue corse à la fin du){X siècle: officialisation et conflit de normes" - M. Jean CmORBOLI (Professem, Vice-président de l'Université de Corse, Corte) 10

11 h 30

12h

Le tahitien, langue régionale de France?: Mme Louise PELTZER(Ministre de la Culture, de l'Enseignement supérieur et de la Vie associative de la Polynésie française, maître de conférences de l'Université Française du Pacifique) "Peut-on encore rééquilibrerla situationpost-diglossique actuelle du Haut-Poitou?" - M. Jean-Michel CHARPENTIER (CNRS, laboratoire des Langues et civilisationsà traditionorale) TABLE RONDE: L'enseignement en / des langues et
cultures régionales: Quelles structures? Quels moyens Quelle place dans les projets d'enseignement bilingue? ?

14 h 15

15 h 00

Participants : Mme Henriette WALTER (Professeur émérite de l'Université Rennes ll) - Modératrice M. EmU1lUnBAŒOC (Président de l'fustitut culturel basque) M. Jean BERNABE (Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, Université des Antilles et de la Guyane)
M. Denis COSTAOUEC (Laboratoire Théorie et description linguistique, Université René Descartes, Paris)

M. Luc LAVENTURE

(Journaliste, directeur des Antennes
de l'Union des

de Radio France Outremer) M. Jean-Dominique ROBIN (Président enseignants de breton) M. Jean l'Éducation

SALLES-LOUSTAU (Inspecteur général nationale, chargé des langues régionales)

de

Chants basques avec le chœur d'hommes Anaiki

11

MOT DU VICE-PRÉSIDENT Gabriel LANGOUËT
Groupe Sciences humaines Université René Descartes - Paris V

Mesdames

et messieurs, chers collègues, chers amis,

Permettez-moi, en premier lieu, de remercier très chaleureusement Monsieur le professeur Christos Clairis, qui m'a fait l'honneur de me demander d'ouvrir ce beau et riche colloque portant sur les langues régionales. Permettez-moi de dire ma joie que cette rencontre scientifique se fasse dans cette salle et en ces lieux prestigieux, lieux auxquels la Faculté des Sciences humaines et sociales - Sorbonne et son département de linguistique sont particulièrement attachés. Je ne m'attarderai pas sur la présentation de notre Université, que la plupart d'entre vous connaissent, si ce n'est pour rappeler qu'elle a la particularité de regrouper la quasi totalité des disciplines universitaires: trois facultés de médecine, une faculté de pharmacie et une d'odontologie, une faculté de droit, un institut de psychologie, la faculté de sciences humaines et sociales regroupant trois départements (sciences sociales, sciences du langage et sciences de l'éducation), une UFR de biomédicale, une UFR de mathématiques et informatique, une UFR d'éducation physique et sportive, un institut universitaire de technologie. Regroupant près de 30000 étudiants, elle jouit, tant au niveau de l'enseignement que de la recherche, d'un grand renom national et international dont nous sommes très fiers.

13

Au nom de l'Université Paris V - René Descartes et au nom du groupe Sciences humaines, je tiens à souhaiter la bienvenue à tous, à remercier tous les organisateurs et intervenants, à dire, sans aucunement en douter, mon vœu que cette journée soit marquée du succès qu'elle mérite. Votre choix du thème des langues régionales, mais aussi des cultures qui s'y associent, me paraît particulièrement opportun au moment où se construit l'Europe, mais aussi au moment où la "mondialisation" peut faire craindre l'abandon des langues, et donc des cultures, plus minoritaires: originaire d'une région dans laquelle il a été longtemps "interdit de parler breton et de cracher par terre", sans doute suis-je sensibilisé quant à la nécessité de conserver et d'enrichir ces langues régionales; sans doute suis-je aussi de ceux qui pensent que les interdictions ou les freins contribuent, par contrecoup et paradoxalement, au maintien et au développement des langues et cultures minoritaires. Ainsi, la "mondialisation" et la construction européenne me paraissent être de nature à créer les conditions d'un épanouissement des régions, de leurs langues et de leurs cultures. Je renouvelle mes souhaits de plein succès à cette belle journée et à la publication qui regroupera les textes des intervenants.

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MOT DU DOYEN Philippe LABURTHE-TOLRA
Faculté des Sciences humaines et sociales Université René Descartes - Paris V

Mesdames, messieurs, bien chers collègues et amis, C'est un plaisir et un honneur. pour moi que d'accueillir ici, en présence de notre cher vice-président Gabriel Langouët, le colloque au THEDEL organisé par le Professeur Clairis intitulé "Langues-Fet Cultures régionales de France: état des lieux, enseignement, politique", avec le vif regret de ne pouvoir aujourd'hui participer à vos travaux si divers. Nous autres ethnologues, nous savons très bien que la langue fait partie de l'identité culturelle, tout en ne la constituant pas intrinsèquement. Il est essentiel pour chacun de voir reconnaîtré, de voir valoriser sa langue ancestrale et maternelle. La variété de votre programme me fait penser à ce "Ballet des Nations" qui est censé terminer le Bourgeois Gentilhomme (et qu'hélas on ne joue jamais). Un homme qui veut en distribuer le livret s'y trouve d'abord, selon Molière, "fatigué" par une multitude de gens de provinces différentes, Poitevins, Biscayens, Gascons, mais aussi Italiens et Espagnols (c'est déjà l'Europe), Suisses et Francs-Comtois, qui viennent en musique, chacun dans sa langue ou dialecte, réclamer un livret. Je regrette de ne pouvoir en imiter les accents, à commencer par celles des dames snobs du début. Par exemple, les Gascons intervertissent les "v" et les "b", et chantent

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JOGascon: Ah ! l'homme aux libres [livres]qu'on m'en vaille [baille], J'ai déjà lé poumon usé. Bous boyez [vous voyez] qué chacun mé raille (etc.) 2° Gascon: Hé, cadédis, boyez qui l'on pût être Un libret, jé bous prie, au Varon [baron] d'Asbarat Jé pense, mordi, qué lé fat N'a pas l'honnur de me connaître. Un Suisse (... ) : Moi l'écorchair tout mon gosieir A crieir Sans que je pouvre afoir ein liffre. Pardi, ma foi, Montsir, je pense fous l'être ifre. (etc.) Cette cacophonie s'achève dans l'harmonie, tous les peuples dansent ensemble, et les spectateurs s'écrient pour finir: Quels spectacles charmants, quels plaisirs goûtons-nous Les Dieux même, les Dieux, n'en ont point de plus doux. J'espère bien que c'est ainsi que, demain se conclura votre colloque. C'est ce que je souhaite de tout cœur en cette salle, de fait, assez extraordinaire, puisque voici cent ans que le doctorant, présenté sous les traits de l'helléniste Victor Bérard, reste troublé à l'apparition de la Vérité toute nue dévoilée par l'Histoire et la Philosophie, tandis qu'à côté se trouve l'un des éléments décoratifs les plus étonnants de la Sorbonne: pour ceux d'entre vous qui auraient besoin d'être maternés, deux paires de mamelles à l'état pur, que je présume être celles de l'Alma Mater, et qui surveillent vos travaux. Courage!

16

MOT DU DIRECTEUR DU DÉPARTEMENT DE LINGUISTIQUE Jean-Pierre GOUDAILLIER
Directeur du Département de Linguistique Générale et Appliquée Université René Descartes - Paris V

Madame collègues,

la Ministre,

mesdames

et messieurs,

chers

En tant que directeur du département de Linguistique générale et appliquée je suis très heureux d'être ici pour un colloque qui - me semble-t-il- répond à de nombreuses attentes actuelles. La signature de la Charte des langues régionales ou minoritaires, qui a eu lieu très récemment devrait donc changer de manière fondamentale la perception que l'on peut avoir des langues en France: il ne s'agit plus désormais, en matière de langues, de la mise en œuvre d'une politique linguistique de la seule langue française mais bel et bien d'une politique culturelle des langues de France. C'est donc un réel changement de perception de la langue française en tant que tel mais aussi des autres langues parlées sur le territoire français qui peut avoir lieu. Ce colloque va répondre à un certain nombre de questions qui se posent dans le cadre ainsi fixé; d'autres questions vont rester en suspens, c'est certain. Si j'examine de plus près la liste des langues qui sont inscrites au programme de ce colloque, je constate que l'ensemble des langues en question n'est pas traité. Elles sont en effet nombreuses et c'est de toute évidence leur nombre qui a pour des raisons techniques - en plus de celles d'ordre 17

politique - occasionné le délai constaté pour la signature de la Charte par l'État français. Dans la cadre de ce colloque, ce n'est pas tant le nombre des langues traitées qui importe mais surtout - à mon sentimentl'examen des relations que ces langues entretiennent, du fait de l'action de leurs locuteurs, avec la langue française, la langue nationale. Mais aussi et surtout les problèmes que ces relations posent en fonction de trois pôles, qui sont aussi ceux de notre faculté des Sciences humaines et sociales, à savoir un pôle "langue", un pôle "culture" et un pôle "éducation". Il me semble important que ce colloque puisse répondre à un certain nombre de questions que vous vous posez compte tenu de ces trois pôles qui permettent évidemment de voir l'ensemble des phénomènes - quelle qu'en soit la nature - liés aux langues de France. Donc, je ne peux que me réjouir de la tenue de ce colloque et je remercie le Professeur Christos Clairis de s'être chargé de son organisation. Je vous souhaite à tous d'excellents débats, qui donneront liéU, je l'espère, à une publication rapide. Il est en effet important qu'une large publicité puisse être faite autour des résultats de nos discussions. Conformément aux termes de la Charte il n'y aurait en France que des langues considérées comme minoritaires. Or, nous savons tous les uns comme les autres que les langues de France - en dehors du français - ne sont pas toutes légitimées de la même manière. Langues régionales "traditionnelles" du territoire national d'une part, langues telles les divers créoles à base française et langues de l'immigration d'autre part ne sont pas mesurées à la même aune d'un point de vue linguistique. Il importe que le débat relatif aux langues régionales ne vienne pas occulter celui au sujet des autres langues parlées en France. Je souhaite que les discussions et débats de ces deux journées de colloque aient lieu dans cette perspective. Je vous remercie de votre attention.

18

PRÉSENTATION
Christos CLAIRIS Directeur du laboratoire Théorie et description linguistique Université René Descartes - Paris V

Mesdames et messieurs, chers amis, chers collègues,

En premier lieu, je tiens à vous remercier d'être présents en si grand nombre aujourd'hui, ce qui confirme l'intérêt que suscite le sujet qui nous réunit. Avec la signature, le 7 mai 1999, de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, notre colloque prend un caractère d'actualité particulier. L'idée de ce colloque est née en septembre dernier à l'occasion d'une réunion d'équipe de notre laboratoire et la décision de l'organiser a finalement été prise en janvier dernier. Plusieurs raisons ont motivé notre choix d'organiser une telle manifestation à Paris: a) D'abord le fait que les efforts que nous avons déployés depuis presque une dizaine d'années pour promouvoir la recherche linguistique sur les langues régionales au sein de notre université ont commencé à porter leurs fruits. En effet deux excellentes thèses, l'une sur le basque l'autre sur le breton ont été soutenues en 1998, une autre sur le créole martiniquais est en voie d'achèvement et une autre sur le breton est en cours; travaux auxquels s'ajoutent divers mémoires de maîtrise. b) L'intérêt accru des pouvoirs publics pour les réalités linguistiques touchant un certain nombre des langues parlées sur 19

le territoire national et en particulier le fait que la France envisageait à l'époque de procéder à la signature de la Charte, chose qui est maintenant faite. c) L'accent mis au sein de notre département de linguistique générale et appliquée et de notre laboratoire sur les problèmes de description des langues et de multilinguisme. d) Enfin, notre souhait de réunir dans un forum les différents acteurs de ce domaine des langues régionales: linguistes, enseignants, responsables politiques, représentants de la presse..., afin de contribuer à la réflexion commune. Il est vrai que chaque langue présente une situation particulière et un statut sociolinguistique propre et que les différents centres d'études spécialisés dans notre pays ont accumulé un grand savoir et une grande expérience. Nous avons pensé que notre apport pouvait être de favoriser un échange, une confrontation des idées et des expériences, pour faire avancer la réflexion commune. Nous nous sommes adressés aux chercheurs les plus importants dans ces domaines en les invitant à traiter deux aspects du problème, le champ de réflexion étant si vaste: a) D'abord, établir un état des lieux pour la langue dont ils sont spécialistes, en apportant des informations et leur réflexion sur ces points particuliers: quelle population vise et touche l'enseignement de la langue, quel est le rapport des locuteurs traditionnels aux pratiques d'enseignement de la langue régionale, quelle est la variété de langue enseignée et quel rapport entretient-elle avec les parlers locaux; quelles sont les structures d'enseignement qui fonctionnent et quelle est leur politique? b) Présenter leur réflexion et leurs éléments de réponse à la question suivante: quelle finalité pour l'enseignement des langues régionales: maintien, sauvegarde ou (re)naissance ? Nous avons également contacté des personnalités politiques, à commencer par le Premier ministre, Monsieur Jack Lang, Monsieur Bernard Poignant, Monsieur Kofi Yamgnane et d'autres encore qui ont manifesté leur intérêt pour ces 20

questions. La date retenue pour ce colloque, à la veille du scrutin des élections européennes, a empêché la plupart des élus locaux de participer à nos travaux. Ils nous ont cependant manifesté leur intérêt et prodigué leurs encouragements. Deux mots pour l'organisation du colloque: Outre la conférence inaugurale de Claude Hagège, nous avons prévu des communications de spécialistes pour chaque domaine linguistique en essayant de maintenir un certain équilibre et d'éviter les doublons. Il est certain que nous n'avons pas pu couvrir tous les domaines. Nous espérons que nous aurons l'occasion de renouveler une telle rencontre. Nos deux tables rondes aborderont des problèmes cruciaux: la Charte européenne et l'enseignement des et dans ces langues. Nous comptons bien entendu publier le plus rapidement possible les actes du colloque. Malgré notre bonne volonté et notre souci d'ouverture, nous n'avons pas pu contacter toutes les personnes qualifiées et encore moins donner la parole à tout le monde. L'abondance des réponses favorables à notre appel nous aurait permis d'organiser une réunion de travail de quatre jours, ce que nous ne pouvions pas envisager, y compris du point de vue de nos moyens financiers limités. Précisons que ce colloque a été organisé pour l'essentiel sur les fonds propres du laboratoire, raison pour laquelle nous n'avons pu prendre en charge ni les frais de transport ni les ffais d'hébergement des participants. Nous les remercions vivement de l'effort auquel ils ont consenti et nous leur manifestons notre plus grande reconnaissance. Je tiens également à remercier la Délégation générale à la langue française et l'Institut culturel basque pour l'aide financière qu'ils ont accordée à notre colloque. Je voudrais exprimer mes remerciements les plus sincères et les plus cordiaux à mes collaborateurs les plus proches, à JeanBaptiste Coyos et à Denis Costaouec qui ont porté sur les épaules, avec moi, toute la responsabilité de l'organisation de cette réunion, sans s'épargner aucun effort. Mes remerciements 21

vont également aux trois allocataires de notre laboratoire, Cécile Avezard, Rachel Drezdner et Béatrice Jeannot qui, sans relâche et avec beaucoup de grâce, nous ont secondé pour tous les aspects matériels. Mes remerciements à notre Vice-Président Gabriel Langouët, à notre Doyen sortant Philippe Laburthe- Tolra et à notre Doyen nouvellement élu, Jean-Pierre Goudaillier qui nous ont fait l'honneur d'inaugurer ce colloque. Je leur exprime notre gratitude pour leur soutien à notre démarche. Je souhaite terminer cette brève présentation en exprimant deux idées: a) Il me semble que le moment est venu pour qu'on puisse formuler le vœu de création d'une structure de coordination, d'un centre fédérateur de toutes les recherches qui se font dans ce domaine, bref la création d'un "Centre des langues et cultures régionales". Si les participants le souhaitent une telle proposition pourrait devenir une suggestion de ce colloque. b) La France est un trésor linguistique. Dans un récent rapport remis au ministre de l'Education et à la ministre de la Culture, Bernard Cerquiglini a recensé 75 langues régionales ou minoritaires parlées sur le territoire de la République. Le fait que notre Constitution postule que "La langue de la République est le français" ne doit pas être interprété comme un prétexte pour pratiquer un intégrisme linguistique, tout intégrisme étant catastrophique, mais au contraire comme l'affirmation d'un lien fort qui doit permettre la manifestation de la plus grande diversité culturelle et linguistique dans une cohésion nationale forte. S'il en était autrement, notre pays serait menacé de voir disparaître ces magnifiques monuments d'histoire et de culture que sont les langues et qui font partie intégrante de son patrimoine. François Mitterrand dans son discours du 14 mars 1981 à Lorient disait: "Le temps est venu d'un statut des langues et cultures de France qui leur reconnaisse une existence réelle". Il ne s'agit pas d'opposer le français à telle ou telle langue mais de promouvoir l'idée d'un bi- ou mieux encore d'un 22

plurilinguisme généralisé, dans une Europe multiculturelle, où puissent prévaloir la compréhension réciproque, la complémentarité et la tolérance entre différentes langues et cultures. Le français survivra si le plurilinguisme devient la norme, non seulement des citoyens français mais des citoyens du monde. Dans une telle perspective la responsabilité des linguistes est grande: il s'agit avant tout d'exercer leur métier pour s'occuper de la description linguistique et sociolinguistique de ces langues dont certaines sont peu ou mal connues afm de pouvoir fournir à la société les grammaires, les dictionnaires et les manuels modernes dont elle aura besoin, et faire des propositions adéquates aux pouvoirs publics. Une des finalités de ce colloque est justement d'essayer de sensibiliser les jeunes et moins jeunes chercheurs à l'urgence de cette tâche pour les convaincre de s'y atteler.

23

LA PLACE DES LANGUES RÉGIONALES DANS L'ENSEIGNEMENT PRÉCOCE DES LANGUES
Claude HAGÈGE Titulaire de la chaire de Théorie linguistique au Collège de France Directeur d'étude à l'EPHE

J'évoquerai ici la place des langues régionales de France!, dans l'enseignement précoce des langues, aux francophones. J'ai l'intention de vous entretenir de l'historique et ensuite de ce que l'histoire peut inférer sur un avenir proche et même à terme. Le français est à partir de 1539, la langue du Roi. Lors de l'abolition de l'Ancien Régime, et dans la stricte continuité de l'action monarchique, le français est une affaire éminemment politique. Par conséquent son imposition est une affaire nationale, politique, autant que dans une certaine mesure, sociale. Preuve en est, c'est de cette façon que la langue s'est construite. Et ceci, dans une très large mesure, contre les dialectes2. Puisque le mot "langue" figure dans le titre de cet exposé, peut-être devrais-je, en évitant de très longs débats sur une
! sont donc exclus d'autres pays ayant un nombre considérable de langues régionales, tels l'Italie, l'Allemagne... 2 voir les publications ayant trait au sujet: Claude HAGEGE, 1987, Lefrançais et les siècles, Paris, Odile Jacob. Claude HAGEGE, 1992, Le souffle de la langue. Voies et destins des parlers d'Europe, Paris, Odile Jacob, 192 p. Claude HAGEGE, 1996, Le français, histoire d'un combat, Paris, Michel Hagège, 188 p. 25

question qui a été très fréquemment remise à l'ordre du jour, donner ma définition de "langue" par rapport à "dialecte". Ma définition est très simple. Elle n'est en rien novatrice et elle est très banale. On peut réputer "langue", le dialecte3 qui répond à trois conditions: - l'une prescrivant d'avoir été l'objet d'un choix d'une autorité politique, - d'avoir donné lieu à une littérature écrite, ce qui en général n'est pas le cas des langues que les gens réputent "dialecte", - la troisième, d'avoir été l'objet, non sans lien avec la deuxième caractéristique, d'une entreprise de planification et de normalisation. Aucun des dialectes ne portant ce nom de façon scientifiquement satisfaisante n'a été, à grands regrets pour beaucoup d'entre eux, l'objet d'une entreprise de normalisation. Il est de fait, dans la destinée des dialectes, sinon dans leur vocation, de se diviser en sous-dialectes. C'est l'autorité monarchique (ou autre que monarchique) elle-même qui prend en mains la normalisation, les autorités politiques aimant beaucoup se poser en linguistes. Cette définition étant donnée, l'histoire que je vais rappeler est celle des neuf langues régionales que sont l'occitan, le basque, le breton, le catalan, le flamand, l'alsacien, le francique mosellan, le franco-provençal et le corse. Ces différentes langues ont été depuis le début victimes d'une entreprise de laminage, l'autorité de l'Etat s'affirmant contre elles. Avec l'ordonnance de Villers-Cotterêts que prend en 1539 l'autorité monarchique, les édits se feront "en langage maternel français et non autrement". On s'en prend au latin mais aussi au pullulement des échanges vocaux dans les langues régionales, considéré par les autorités monarchiques comme inacceptable. Sautons vite à travers les siècles. En 1684, Louis XIV, victorieux en Flandres, donne ordre aux militaires de pourchasser tout usage du flamand dans ce qui va devenir une
3 Tout dialecte est une langue, d'un point de vue strictement linguistique. La différence d'usage dans la terminologie langue/dialecte est extra-linguistique.
propos de François 1er.

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partie du territoire national. Telle est la politique à l'égard de toute langue autre que le français, y compris dans le sillage d'une conquête militaire. Par la suite, en 1794, quelques jours avant la chute de Robespierre, le 27 juillet 1794, la Convention prendra un décret qui montre bien qu'on va très loin dans l'imposition du français national. Certes la jeune république est menacée par l'alliance des monarchies européennes qui ne visent qu'à son extinction. Par conséquent, le sursaut national est parfaitement compréhensible pour la jeune république française. Ce qu'on a en vue c'est désormais d'imposer le français à tous ceux qui feraient usage d'une ou deux autres langues, considérées comme les supports d'une hostilité à l'Etat. Rappelons le célèbre mot de Barère5 : "Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton, l'émigration et la haine de la république parlent allemand6, la contre révolution parle italien7 et le fanatisme parle basque." Cette hostilité des Conventionnels, condamnant sur audition des rapports de Barère et Grégoire, tout usage autre que le français, s'explique dans ce contexte historique. Cela montre bien à quel point nous avons affaire à une situation de défense du français contre les dialectes et non pas d'intégration de ces dialectes, vus comme des langues d'ennemis; alors qu'on entendra souvent des paroles qui montrent bien que ce n'est pas le cas. Plus tard Renan, pourtant usager natif du breton, dira8 : "Toute sa vie, on aime à se rappeler la chanson en dialecte populaire dont on s'est amusé dans son enfance. Mais on ne fera jamais de science, de philosophie, d'économie politique en patois." Cela est pourtant inexact, chacun se rappelant que n'importe quelle langue exprime n'importe quoi, et plus intéressant sur le
5 cité dans Claude HAGEGE, 1996, Lefrançais, histoire d'un combat, Paris, Michel Hagège, p. 71. 6 désigne l'alsacien. 7 désigne le corse. 8 cité dans Claude HAGEGE, 1996, Lefrançais, histoire d'un combat, Paris, Michel Hagège, p. 117. 27

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