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Le cerveau argentin

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136 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296320048
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LE CERVEAU ARGENTIN

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4314-1

MAX GUEDJ

LE CERVEAU ARGENTIN
Roman

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris. FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jncques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Ecritures Arabes Dirigée par Gérard da Silva

Dernières parutions: N°I03 Mohd Karou, Le retour inachevé. N° 104 Hadjira Mouhoub, La guetteuse. N°1OS Sami AI-Sharif, L'Eternel perdant, de Bagdad à Jérusalem. N°I06 Anouar Benmalek, L'amour loup. WIO? MohedAltrad,Badawi. N°108 Aymen A. Jebali, Justice pour tous. N°I09 Lena Barakat,1;e chagrin de l'Arabie heureuse. N° Il 0 Albert Bensoussan, Le Félipou (contes de la sixième heure). NaIll Henri-Michel Boccara, L'ombre... et autres balivernes. N°112 Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, La secrète. N°113 Hassina, Les chants sacrés du vent et de l'olivier. N°114 Mustapha El Hachemi, Les minuits de la terre battue. NallS Fatima Bakhaï, Un oued, pour la mémoire. N°116 Mohammed El Hassani, Lafraude. N°ll? Habib Mazini, La vie en laisse. N°118 Jeanne Benguigui, Le déménagement. W 119 Ghita El Khayat, Les sept jardins. N°120 Ahmed Triqui, Délos... ou la voix ambiguë. N°121 Nordine Zaimi, Le tombeau de lafolle. N°122 Nordine Zaimi, Contes des vies rusées. N°123 Sabrina Kherbiche, Les yeux ternes. N°124 Fatima Bakhaï, Dounia. N° 12S Lena Barakat, Pourquoi pleure l'Euphrate... ? N°126 Selmi Lotfi, Une voix dans la nuit. N°12? Yasmine Benmehdi, Les rênes du destin. N°128 Nadia Chafik, Filles du vent. N°129 Ahmed Ismaili, Le train de l'apocalypse. N°130 Claire Gebeyli, Cantate pour l'oiseau mort. N°131 Albert Bensoussan, L'œil de la sultane. N°132 Mohd Karou, Le retour inachevé. N° 133 Lotfi Selmi, Le testament. N° 134 Gebran Tarazi, Le pressoir à olives.

DU MEME AUTEUR: Le bar à Campora, roman, Albin Michel, 1969 Poèmes d'un homme rangé, P. J. Oswald,
Le voyage en Barbarie, roman, Mort de Cohen d'Alger, roman, L 'homme au basilic, roman,

1970
1977 1986

Albin Michel, L'Harmattan,

l'Harmattan,

1990

Poèmes d'un homme rangé suivi de l'Océan Pacifique, L'Harmattan, 1993

A licky de Guerlain

I

J'avais trente ans. J'étais professeur dans un lycée proche de l'avenue de Villiers; c'était mon premier poste. Comme je venais d'arriver de Buenos Aires, c'était aussi mon premier séjour à Paris. J'aimais Paris, mais j'étais nostalgique de Buenos Aires, de son climat, de ses filles, de ses "cafetin" où on écoute le tango - de son ouverture sur la Pampa. Ce que m'offrait Paris? De mélancoliques visites aux musées, plus studieuses qu'inspirées; ses brasseries où, la nuit, et le plus souvent seul, j'allais boire un demi. Suivaient d'interminables errances le long de ses trottoirs vernissés de pluie. Puis à contrecoeur je rentrais à mon petit appartement de la rue Bergère, dans le ge où il avait fallu, comme il était économique, que je fasse ma vie. 9

J'aimais mon travail au lycée, mais je n'y trouvais de sens qu'en fonction de la liberté qu'il me laissait - d'être et de regarder Paris. Il faut dire qu'à cette époque, la seule vue des arbres avec leur feuillage d'automne, aperçus sous les fenêtres de mes classes, pouvait me mettre dans des états lyriques. C'étaient les magnifiques marronniers parisiens, toujours cause d'émerveillement pour les natifs de ma bonne ville... Il y avait aussi visionnées du même observatoire - les façades des immeubles de l'avenue de Villiers dorés par le levant, embrasés par le couchant, sublimés par l'orage: Comme j'aurais aimé habiter dans l'un d'eux... ! Et, quand, à la récréation des dix heures, je sortais du lycée et faisais le tour de ses murailles par la rue Viète et la rue Cardinet (tout en me figurant que j'étais un prisonnier à la promenade), c'était avec avidité que je regardais les autos, les vitrines, les gens dans les cafés, l'étalage en plein vent des fleuristes au métro. Je n'étais jamais indifférent, jamais le touriste ou le globe-trotter qui a déjà tout vu, tout connu... même si j'avais déjà beaucoup voyagé. Il n'y avait pas de femme dans ma vie, et c'était bien là le hic. J'avais grandi parmi les femmes, au beau milieu d'elles - Rosalba, ma jeune grandmère, Rosanna, ma mère, Rosa, ma chère soeur, et toute une cour de cousines et de tantes, jeunes et vieilles. A Paris, je me retrouvais orphelin de leur amour - amour à l'argentine, qui s'exprime à profusion par les paroles, les caresses, les présents: J'étais... leur âme. Aujourd'hui, je n'étais plus l'âme de quiconque... ! Les regards féminins ne s'attardaient plus sur ma moyenne personne, j'étais en perte de grâce... Et là-bas, pensait-on 10

seulement à moi? et comment pensait-on à moi? demandais-je aux toits gris de la rue d'Hauteville, aux toits plats de la rue Bergère. Mais une grève des postes, qui me privait de leurs nouvelles, m'enlevait cruellement ce savoir. Donc, j'allais au musée: c'est un lieu où l'on peut à bon compte se donner l'illusion d'exister sinon pour les autres, du moins avec eux. Et quand j'avais fini avec un musée, eh bien, j'allais en visiter un autre! Ce fut précisément au sortir d'une visite au Musée Jacquemart André où se donnait une exposition des oeuvres du paysagiste anglais Bonnington que l'aventure que je m'apprête à conter commença. Voilà que sur le boulevard, ouvrant mon parapluie, que je venais de retirer du vestiaire, il en tomba un jeu de clés. Je retournai au musée, et m'apprêtai à le donner en garde au rébarbatif préposé que je regardais prendre ou rendre leurs affaires à une file de personnes en attente, derrière lesquelles je m'étais mis, quand une belle femme blonde vêtue de vert, qui me fit immédiatement penser à la Violante du Titien, se mit dans mon champ de vision, et s'en retira presqu'instantanément, non sans que je l'entendisse dire au préposé: "je vous laisse ma carte, si vous trouvez mes clés, faites-moi signe".Je n'eus pas le réflexe immédiat de les lui rendre. A ma lenteur naturelle s'ajoute que le français est pour moi une langue étrangère; que je le parle mieux que je ne le comprends. Or, lorsque j'eus fini de traduire dans ma tête non sa phrase, mais en fait le souvenir de cette phrase, il était trop tard, 11

et elle avait déjà franchi les portes à balancier du musée... Je me mis à sa poursuite. Hélas, lorsque je sortis sur le boulevard, elle n'était déjà plus en vue! J'hésitai, tout en rebroussant chemin en direction du musée, entre deux possibilités: soit lui rapporter ses clés chez elle (car, avant de m'élancer sur ses pas, je m'étais approché du comptoir, et j'avais photographié mentalement l'adresse de sa carte). Soit les remettre au préposé. Mais au vestiaire la queue s'était encore allongée, et je ne pourrais attendre mon tour, si je m'y mettais, étant invité à cinq heures chez des Argentins pour un poker: donc j'étais condamné à rapporter les clés rue Alphonse de Neuville où mon inconnue habitait, rue proche de mon lycée. Décembre arriva. Les premières neiges firent leur apparition sur ce qui restait des feuillures des marronniers. J'abhorre la neige, mon sentiment d'exil s'accrût. J'éprouvais très fort la nostalgie de mon pays, d'autant que le courrier s'étant remis à fonctionner normalement, les lettres qui me parvenaient, loin de m'aider, me confirmaient ma solitude... Là-bas, la fête continuait, sans moi, si j'en croyais leurs lettres, les femmes de ma famille semblaient prendre bien mon absence, trop bien à mon goût! Je leur manquais, mais elles n'avaient pas perdu la gaîté. Elles venaient de voir Paris dans un film, m'écrivait Rosa, ma chère soeur, elle m'y avait imaginé, en pleins Champs-Elysées, paradant glorieusement au bras de quelque blonde aux yeux bleus, le sosie de Michèle Morgan à trente ans, dans un soir de Paris qu'elles devaient placer sous les auspices idylliques du "Soir de 12

Paris", parfum très vendu hors de France, dans son emballage bleu-nuit et doré représentant des vues de cette ville... Que je prenne bien soin de moi, me recommandait Rosalba, ma jeune grandmère, et elle détournait le mauvais sort qui pouvait guetter mes pas comme elle disait en "touchant du bois..." Je riais morosement, moi je touchais du fer, au fond des poches de ma gabardine. Je n'avais pas rapporté les clés. Pure négligence au début, puis les jours s'étaient ajoutés aux jours. Trois semames, allègrement, avaient passé. Je m'y étais habitué, à ces clés, à leur petite caresse froide. C'était devenu une manie; dès que quelque chose n'allait pas, déboire, nostalgie, dépit, il fallait que ma main aille au fond de ma poche chercher la curieuse petite machine double, avec son anneau et ses dents. J'avais froid, je les empoignais; j'étais en retard, je leur donnais une petite branle; je poireautais devant un bureau du Service des Immigrés (obtenir la carte de séjour temporaire) je les sortais de ma poche, jouais avec, me délectais de leurs petites silhouettes complémentaires, l'une plate et râblée, l'autre râblée et ronde. Nous étions devenus des inséparables. Mais cette relation était rien moins qu'innocente. Quand on est étranger, on est rien. Dès l'arrivée, on a signé "l'engagement de réserve", qui est à proprement parler un 13