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Le chant du griot

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
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EAN13 : 9782296350496
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LE CHANT DU GRIOT
roman Collection Écritures
dirigée par Maguy Albet
et Alain Mabanckou
Dernières parutions
KELLER Henri, Boubou, 1997
BARAKAT Najwa, La locataire du pot de fer, 1997.
Qalame, 1997. GIRIER Christian,
SARVA Mani, Le coeur de la différence, 1997.
SAINT-LOUP Gérard, Phnon Penh, la douceur assassine, 1997.
KOVAKS Laurand, La rose noire, 1997.
REBONDY Michel, La Percheaude, 1997.
Passions mineures, 1997. LAFONT Suzanne,
BREUKER Henk, Quatre gousses d'ail, 1997.
AUMEYRAS Danne, L'îlet pendillé, 1997.
LUCCIONI Jean-Pierre, La croix écartelée, 1997.
BADUEL Andrée-France, Des oiseaux pour Antigone, 1997.
Exit indéfiniment, 1997. LABBÉ Michelle,
TÉODOSIJÉVIC Michel, Tout dépend de Dieu, 1997.
RAMOND Michèle, Les nuits philosophiques du Doctore Pastore, 1997. 1997.
MONTERO Andrée, «Le refus, une vie de femme», 1997.
REGNIER Michel, Kamala, 1997.
DAVOUS Dominique, Capucine. A l'aube du huitième jour, 1997. Le refus, une vie de femme, 1997.
GENTILHOMME Serena, Villa Bini, 1997.
DUVIGNAU Marie, Au fur et à morsure, 1997.
GREVOZ Daniel, Les orgues du Mont-Blanc, 1997.
LUGASSY Françoise, Contes de l'autre face ou l'envers des destinées,
1997.
MARTIN Anne-Denes, Comme un éclat de phare, 1997.
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5918-8 François Trotet
LE CHANT DU GRIOT
roman
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) — CANADA H2Y 1K9 75005 Paris
À Catherine Belvaude,
disparue en Afrique. Peu importe mon âge ou mon nom. Sachez seulement que je
reviens d'Afrique. Du coeur ténébreux de l'Afrique. De ses entrail-
les vives.
J'y ai connu l'enfer de toutes les solitudes. Je crois bien, aussi, y
avoir perdu mon âme.
Ceux qui n'y sont jamais allés ne pourront pas comprendre cette
gangrène qui me ronge du dedans. En revanche, ceux qui y sont
allés sentiront se réveiller en eux quelque sourd malaise. Grand
bien leur fasse, cela ne se partage pas.
Le médecin que j'ai consulté à mon retour sait pertinemment de
quoi je parle.
J'en suis au cinquième renouvellement de son ordonnance.
Invariablement la même : savant dosage de neuro-régulateurs,
tranquillisants, euphorisants et autres substances du genre qui me
permettent de pouvoir fermer l'oeil sans avoir à le rouvrir au creux
de la nuit, hurlant, haletant, suant, en proie au cauchemar tenace du
petit blanc égaré dans le profond des épaisses forêts africaines.
L'Afrique est généreuse... Elle m'a donné de quoi m'occuper le
restant de mes jours : une angoisse obsessionnelle, sorte de fièvre
tropicale dont aucun moustique n'est la cause mais qui me dévore
plus sûrement qu'une fièvre jaune.
Le virus n'est pas dans mes veines, il est dans mes nerfs.
Indélogeable.
9 Allez savoir pourquoi je suis resté aussi longtemps là-bas, à
exsuder ma vie par tous les pores. Je n'avais pourtant rien à me
prouver, sur aucun plan. Rien à prouver non plus à qui que ce soit.
Il aurait suffi que je prenne mes jambes à mon cou, que je gagne
la capitale de ce putain de pays et que je saute dans le premier
avion en partance, pour rentrer !
Mais je traînais des tonnes de glaise à mes basques.
Et puis : rentrer où ? L'éloignement dans le temps et dans
expatriation, l'espace, que d'aucuns nomment pompeusement
défait bien plus sûrement les liens qu'une soudaine amnésie.
La forêt équatoriale est une gigantesque plante carnivore qui se
nourrit de votre être. Une plante tentaculaire qui s'insinue dans les
moindres recoins et qui a tôt fait de vous vider de vous-même.
Vous finissez par ne plus savoir qui vous êtes, ce que vous êtes,
ce que vous faites là, ni même d'où vous venez. Vous en arrivez à
croire que vous n'avez jamais rien connu d'autre. Que n'existe sur
Terre que cet infranchissable rempart vert qui vous enserre de toute
part et vous dérobe jusqu'à la vision du ciel. Que le monde s'arrête
où s'arrête votre regard, à deux pas de vous.
Moi qui ai toujours souffert d'une propension à l'agoraphobie,
j'eusse dû y trouver mon compte. Mais le rempart végétal n'a rien
d'apaisant. Rien de protecteur.
Il vous aspire, vous absorbe, ne cesse de vous broyer le regard et
les tripes. L'air poisseux que vous respirez vous désossifie peu à
peu. Vous devenez une sorte de limace rampante, gluante,
incapable d'élan.
Je suis "rentré". Enfm ! Il était temps, ...paraît-il.
Me voici au repos. Longue durée.
Les premières semaines, j'ai fait le mort. Et d'une certaine façon
je l'étais. Cure de sommeil volontaire. Approuvée et co-signée par
mon médicastre qui ne connaît pas l'Afrique mais qui trimballe
dans son inconscient de ténébreuses histoires d'anthropophages.
Lorsque j'évoque, devant lui, ma contrée africaine, je crois voir
ses cheveux se dresser sur la tête. Rageusement, il se met à griffer
10 du bout de son stylo le papier à en-tête de son bloc d'ordonnance,
et j'ai droit à ma dose de substances, tableau B.
Il ferait tout pour me faire taire.
Cure de sommeil. Oubli garanti.
Oubli de quoi ? L'Afrique m'a déjà fait oublier qui j'étais. Voilà
que je dois aussi, à présent, oublier l'Afrique.
Que va-t-il me rester ?
J'aurais bien pu dormir ainsi jusqu'à ma mort, ma mort
physique, j'entends. La conscience revenue aux limbes, dans un
état foetal sans issue. Nageur entre deux eaux.
C'est à peine, d'ailleurs, si j'avais besoin de m'enfiler un ou
deux Mogadons pour replonger dans mon sommeil comateux,
quand j'avais fini de rassasier la faim qui m'en avait pénible-
ment tiré.
Le docteur Jucastre envoyait son infirmière tous les deux jours.
Me prendre la tension et me ravitailler. Régime sec : alcool
prohibé. Vérifier sans doute également que je n'avais pas mis fin à
mes jours... H devait se sentir coupable d'avoir agréé ma demande
de ne pas être hospitalisé pour cette cure de sommeil
L'infirmière avait les clefs de mon studio. Mais elle s'annonçait
quand même par deux discrets petits coups de sonnette.
Elle n'avait aucun charme. Un visage ingrat, sans âge, aux traits
presque masculins. Des cheveux tirés en arrière, retenus par une
barrette achetée aux étalages extérieurs de chez Tari. Je ne risquais
pas de vouloir lui faire partager mon sommeil Elle me l'aurait
rendu mauvais.
Je l'entendais s'agiter un moment dans la cuisine. Ouvrir et
refermer le réfrigérateur.
J'allumais alors la lampe de chevet. Je lui tendais un bras,
évitant de diriger mon regard vers son profil sec d'oiseau de proie.
Elle actionnait la poire de l'appareil par petites pressions. Je sentais
l'étau resserrer mon biceps. Un dernier chuintement. Fin de l'opéra-
11 tion. Elle se redressait, notait les chiffres sur un petit calepin à
couverture verte, puis me tournait le dos sans un mot.
Le docteur Jucastre ne l'avait pas chargée de me faire la conver-
sation. Elle n'était pas bavarde. Cela m'arrangeait. De toute façon
je n'aurais eu à lui conter que des histoires plus monstrueuses les
unes que les autres. Elle devait vaguement le sentir : elle ne s'éter-
nisait jamais.
Dès qu'elle avait quitté la pièce, me laissant de sa présence les
relents d'un parfum bon marché, j'éteignais la lampe. Un bruit de
clef, puis de serrure.
Le silence retombait. Et moi, je retombais, avec lui, dans les
boues grasses de ce sommeil sans rêves ni trêve.
Les semaines se sont succédées.
Ni jour ni nuit ni heures ni dates. Hibernation totale.
Je me sentais devenu un de ces êtres cavernicoles qui n'ont
d'yeux que pour les fermer. Mais ce n'est pas dormir qu'il aurait
fallu, pour oublier. Ce qu'il aurait fallu, c'est pouvoir délirer. Sans
retenue.
Pour cela j'avais mal choisi ma victime : le docteur Jucastre ne
supportait pas mon délire aussi tourmenté que les racines d'un
manglier. Il m'a donc réduit au silence et laissé macérer dans le
marécage aux eaux troubles.
Je n'ai pas oublié. Je n'oublierai jamais.
D'ailleurs, je ne veux plus oublier.
La poste locale fonctionnait assez bien. Jusqu'au coeur des forêts
au sein desquelles je me trouvais pris au piège tel un rat dans un
labyrinthe.
Avant de gagner l'Afrique, j'avais pris quelques abonnements.
Le Monde me parvenait avec six à sept jours de retard, mais il me
parvenait. Les revues également.
Je n'avais pas pris d'abonnement avec mes amis. Je n'ai reçu
aucune lettre d'eux.
Quelques cartes de voeux la première année : trois ou quatre
mots impersonnels, tracés à la va-vite au dos d'images d'Épinal,
12 style sapin de Noël affublé de guirlandes et d'une poudre d'or qui
me maculait les doigts à l'ouverture de l'enveloppe...
Des faire-part la deuxième année.
Rien la troisième. Ni les deux suivantes.
Englué jusqu'au cou dans le bouillon de culture de l'Afrique,
j'ai vainement attendu le témoignage de leur amitié. Il m'eût désop-
pressé, redonné consistance. Tous me l'ont refusé. Mes appels
répétés sont restés sans échos.
J'ai fini par cessé de leur écrire. L'humidité a collé les pages du
carnet d'adresses. Je l'ai rouvert ici, revenu au sec. Après ma
longue cure de som-meil. Il pue encore l'odeur des lianes et de
l'eau croupissante.
13 Bertrand Thévenet, 8 rue de I 'Orme. XIXème.
Tel. 44.40.90.03
Le blond Bertrand. Des yeux vifs dans un visage rond. Un rire
communicatif. Une écharpe de laine verte autour du cou, en hiver.
Une écharpe de soie jaune, en été. Un petit diamant à l'oreille
droite. Aimant le Cahors et les rouleaux de printemps.
Marié à une certaine Sylvie qu'il commençait tout juste à fré-
quenter au moment de mon départ pour l'Afrique. Ma mémoire n'a
retenu aucun des traits de son visage. Il me semble qu'elle était
blonde, ou châtain clair. Elle possédait une R5 verte. Travaillait, je
crois, dans le marketing. Ce dont je suis certain, en revanche, c'est
qu'elle avait péremptoirement averti Bertrand qu'il n'était pas
question de lui parler mariage. Elle était contre. Un point c'est tout.
Un jour, il m'avait rapporté cette phrase, en forme de sentence,
qu'elle lui avait dite et qui, depuis, s'était ancrée dans mon esprit :
Le mariage donne à chacun de bonnes raisons pour haïr l'autre.
Leur faire-part de mariage m'a atteint au fin fond des forêts, la
deuxième année de mon séjour là-bas. Aucun mot ne l'accompa-
gnait. Mais ils avaient poussé le dérisoire jusqu'à glisser dans
l'enveloppe le carton d'invitation à leur banquet de noces. C'est
tout juste si le menu ne figurait pas au dos...
Je n'ai pas répondu. Je n'ai fait que leur envoyer quelque chose
qu'ils avaient dû omettre sur leur liste de mariage : le plus gri-
maçant des masques africains de ma collection.
Monsieur et madame Thévenet n'ont jamais accusé réception de
I ' objet.
15 Ma collection de masques est toujours dans l'une des énormes
cantines qui encombrent l'entrée du studio. Il me faudra du temps
avant de prendre la décision d'en faire sauter les cadenas.
Je vis toujours dans les caisses et les cartons. Comme arrivé de
la veille, ou comme en instance de départ. Mais il n'y aura plus de
départ. Je le sais. J'ai les ailes brûlées. On ne peut jouer plus d'une
fois à l'Icare dans sa vie.
L'Attaché de je ne sais plus trop quoi, du Consulat de France,
qui m'accompagnait à l'avion avec les mêmes égards et les mêmes
précautions que si j'avais été une porcelaine de Chine, a eu ces
derniers mots : « Vous verrez, une fois à Paris vous aurez tôt fait
d'oublier l'Afrique. Ces années d'expatriation vous paraîtront
n'avoir été qu'une courte parenthèse dans votre vie... »
Il s'est ensuite très poliment excusé de ne pouvoir attendre jus-
qu'à l'embarquement. Il m'a serré la main, évitant mon regard,
puis, vivement, il a fait volte face. Je l'ai vu s'éloigner rapidement,
presque au pas de course, sans se retourner.
Moi, c'est à l'Afrique entière que je tournais le dos. Et je m'en
suis éloigné à deux fois la vitesse du son. Mais la courte paren-
thèse africaine n'est pas refermée. Il faudrait que quelqu'un se
charge de la refermer pour moi.
Le sommeil n'a pas été l'antidote qui convenait. Les soi-disant
poussées délirantes et les obsessions tiennent bon. Je dois leur être
un terreau favorable.
Face à un aussi cuisant échec, monsieur le docteur Jucastre s'est
mis à chercher une autre voie. Après une savante et profonde ana-
lyse de la situation, il pense avoir trouvé. Il me propose à présent de
renouer avec mes amis d'antan...
« ...Grâce à eux vous vous referez un passé, vous verrez. Voilà
ce qui vous manque : un passé. Ne faites plus de fixation sur la
déception qu'ils vous ont causée en ne vous écrivant pas... »
Il a fini par me convaincre. Peut-être pas réellement dans le sens
où lui l'entend. Mais c'est décidé : je vais crever l'abcès.
16 En Afrique, on ne se fait pas d'amis. D'ailleurs rien ne s'y
installe dans la durée. Les prévenances ou marques d'affection dont
vous pouvez être parfois l'objet ne sont que simagrées.
Des présences, seulement des présences vous entourent. Sans
prise aucune. Aussi lisses qu'une écorce d'ébène.
17 Jean-Jacques Savignes,
12, impasse du Château d'eau, Xlilème. Tel. 42.37.89.77
Signe astrologique : Verseau.
Tous les défauts du signe : excentrique, versatile, légèrement
mythomane. Prêt à toutes les expériences extrêmes.
Un physique et une prestance de séducteur raffiné : traits fins,
cheveux rejetés en arrière, regard tendrement inquisiteur, mains
agiles, gestes calculés.
J'avais pour lui l'admiration qu'il n'aurait pas fallu avoir. Il
m'entraînait dans ses interminables virées nocturnes, me faisant
jouer souvent le rôle ingrat de faire-valoir.
Peu avant mon départ, il avait tenu à ce que nous allions en-
semble dans un cabaret africain du dix-huitième arrondissement.
« Pour t'africaniser avant », m'avait-il dit au téléphone.
Nous avons bu bière sur bière jusqu'à la fermeture des lieux, au son
lancinant du reggae.
De temps à autre, Jean-Jacques interrompait le cours de notre
conversation pour me dire, plantant ses yeux noirs dans les miens :
— Tu as de la chance de partir ! Je t'envie ! Regarde un peu ces
danses... Tu vas apprendre le langage des corps. Ce qui nous man-
que ici. Je te le promets : je ne mettrai pas longtemps à venir te
rendre visite, là-bas.
En descendant du taxi, au coin de l'impasse du Château d'eau, il
m'avait lancé gaiement :
— Je serai à Roissy, lundi, pour t'embrasser...
19 Il n'y eut personne, à Roissy, pour m'embrasser, avant mon
piqué fou vers l'équateur.
De lui, bien plus tard, je n'ai reçu qu'une simple carte de voeux
qui avait la sécheresse des branches nues de l'hiver. Il n'est jamais
venu apprendre le langage des corps...
Moi, de toute façon, j'aurais été bien incapable de le lui en-
seigner : en quelques mois d'Afrique, mon corps avait atteint le
mutisme buté des vieilles souches.
Le plus répugnant, croyez-moi, ce sont les mousses et les
lichens. Substances spongieuses et gluantes qui expriment les
humeurs séreuses de la terre.
Lorsqu'ils recouvraient le sol et que je m'enfonçais jusqu'aux
chevilles dans leur molle épaisseur, je sentais toujours une sorte de
nausée m'envahir. Tenace. Il me semblait que les souterraines
entrailles de la forêt cherchaient à m'aspirer en leur sein pour m'y
digérer et m'y dissoudre en un gluant humus.
Le plus souvent, pour échapper au malaise, je me mettais à fuir
comme un dément, évitant de justesse les troncs serrés, cinglé par
les basses branches, les fougères et les lianes. Oublieux de tous les
conseils reçus de surtout ne jamais courir en forêt afin de laisser
aux serpents, tarentules et autres sympathiques bestioles le temps de
s'écarter. Pour ne pas risquer non plus de tomber dans quelque
crevasse camouflée par la végétation, ou dans quelque trou d'eau.
Au terme de ma course folle, adossé à un tronc, le souffle court,
les jambes flageolantes, le front dégoulinant de sueur, j'avais l'im-
pression d'émerger d'un cauchemar.
En fait, il ne faisait que commencer : il me fallait péniblement
retrouver le sentier que la panique aveugle venait de me faire
perdre...
Sur le chantier que je dirigeais, j'éprouvais une joie mauvaise à
regarder les ouvriers pourfendre la végétation, ouvrant de larges
saignées dans la forêt. A entendre le fracas des arbres au ffit im-
mense s'écroulant dans un dernier battement désespéré de leurs
mille bras feuillus. À respirer l'âcre fumée grise s'élevant en
20