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LE CHANT PERDU AU PAYS RETROUVE

De
210 pages
Le chant perdu au pays retrouvé, dans un alliage de prose et de vers et dans un rythme heurté, brisé, fiévreux, qui est le propre du cauchemar, un Algérien amnésique part à la recherche de son identité tout aussi divisée que son passé d'Arabe.
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Le chant perdu au pays retrouvé
Lost song of a rediscoverd country Du même auteur
Poésie
La Toussaint des énigmes, Ed. Présence Africaine, 1963.
Gazelle après minuit, Ed. Minuit, 1979.
C'était hier Sabra et Chatila, Ed. L'Harmattan, 1983.
Gazellle au petit matin, Ed. Minuit, 1983.
Mouette, ma mouette, Ed. L'Harmattan, 1984.
Et l'Algérie des rois, Sire ? Ed. L'Harmattan, 1992.
Comme un oiseau traqué, Ed. L'Harmattan, 1994.
Je hais les trains depuis Auschwitz, Ed. L'Harmattan, 1996.
Théâtre
Le gain d'une défaite, diffusé à l'O.R.T.F. 1950.
Ziryab l'enchanteur, diffusé à l'O.R.T.F. 1953.
Montjoie Palestine, Ed. P-J Oswald, 1970.
Deuxième édition : texte bilingue français-anglais, Ed.
L'Harmattan, 1980.
L 'aube à Jérusalem, Ed. SNED, Alger, 1979.
La récréation des clowns, Ed. Galilée, 1980, Stock, 1987.
Tel El Zaâtar s 'est tu à la tombée du soir, Ed. L'Harmattan,
1981
Le dernier jour d'un nazi, Ed. Stock, 1982.
L'annonce faite à Marco, Ed. L'Harmattan, 1983.
L'arbre qui cachait la mer, Ed. L'Harmattan, 1992.
Une si grande espérance, Ed. L'Harmattan, 1994.
L'exécution au beffroi, Ed. Lansman, Belgique, 1995.
Le jour où le conteur arrive, Ed. Des Quatre-Vents.
Récit
Le chant perdu au pays retrouvé, Ed. du Cerf, 1978. Noureddine ABA
Le chant perdu au pays retrouvé
Lost song of a rediscoverd country
L'Harmattan Traduction
Dr . Cynthia T. Hahn (1961- ) is Associate Professor of French and Chair of
the Foreign Languages and Literatures Department at Lake Forest College,
Illinois, U.S.A. Since 1990, Dr. Hahn has been teaching courses in translation,
French and Francophone literature and civilization, and is currently writing a
texbook on translation for students of French. Tranlator of Wounding Words :
A Woman's Journal in Tunisia (Evelyne Accad, Heinemann Press, 1996), she
also received a grant from AIMS (American Institute of Maghrib Studies) for
research on the Tunisian women' s movement. She is Secretary for CHICATA
(Chicago Arca Translator's and Interpreter's Association) and publishes
regularly in the fields of Québec and North African literature. Dr. Hahn
received the PhD in French-Canadian Literature from the University of
Illinois, Champaign-Urbana (1990), obtaining the MA in French literature
from Purdue University, West Lafayette, Indiana (1985).
Dr . Cynthia T. Hahn (1961- ) est professeur agrégée en français et chef du
Département de langues et littératures étrangères de l'Université de Lake
Forest, Illinois, USA, où elle enseigne la traduction littéraire, la littérature et
la civilisation française et francophone depuis 1990. Elle prépare actuellement
un manuel pour l'enseignement de la traduction destiné aux étudiants de
français. Elle a traduit le roman Blessures des mots : Journal de Tunisia
(Evelyne Accad ; Heinemann Press, 1996), et elle a aussi obtenu une bourse
de AIMS (American Institute of Maghrib Studies) pour des recherches sur le
mouvement des femmes en Tunisie. Elle est Secrétaire de l'Association des
traducteurs et interprètes à Chicago (CHICATA), et elle publie régulièrement
dans les domaines de la littérature québécoise ainsi que la littérature nord-
africaine. Dr. Hahn a obtenu un doctorat en littérature franco-canadienne de
l'Université d'Illinois, Champaign-Urbana (1990) et la maîtrise en littérature
française de l'Université Purdue, West Lafayette, Indiana (1985).
© L'Harmattan, 1999
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris — France
L'Harmattan, Inc.
55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc)
Canada H2Y 1K9
L'Harmattan, Italia s.r.l.
Via Bava 37
10124 Torino
ISBN : 2-7384-8589-8
For Madeleine
this song, lost
yet rediscovered
which also belongs to you,
resonates through you in so many ways.
N.A. Part One
THE REDISCOVERED COUNTRY Première partie
LE PAYS RETROUVÉ Police officers making their rounds last night
discovered, along the banks of the Seine, an
unconscious young man of North African descent.
Possessing neither money nor identification, the
unknown person had apparently suffered a severe
blow to the head. He declared no memory of his
name or residence, yet remembered strangers
having beaten him brutally, and could not recall
the likeness of his aggressors nor the reasons for
their assault. Due to the confused nature of his
statement, the police concluded that this individual
must be suffering from mental illness. White
waiting for an official investigation to resolve the
mystery, the young man was placed in a
psychiatric hospital.
(Newspaper accounts)
10 Des policiers qui effectuaient une ronde ont
découvert la nuit dernière, sur les quais de la Seine,
un jeune homme de type nord-africain sans connais-
sance. Démuni d'argent et de papiers d'identité,
l'inconnu portait une très grave blessure à la tête.
Il a déclaré ne plus se souvenir ni de son nom ni
de son domicile, mais se rappeler cependant que
des inconnus l'avaient battu sauvagement sans toute-
fois pouvoir donner le signalement de ses agresseurs
ni les raisons de cette agression. D'autre part
l'incohérence de ses propos a fait penser aux poli-
ciers que l'individu devait souffrir de troubles men-
taux. En attendant qu'une enquête éclaircisse ce
mystère le jeune homme a été confié à un hôpital
psychiatrique.
(Les journaux.)
1 1Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
... I've decided, Doctor, that tonight I
will escape. I'm leaving your hospital where I have been in total
despair. I accepted this imprisonment until today because I
believed you would clarify my mystery. But I can see now that I
remain, as much for you as for myself, inextricable: a maze of
corridors where in a dense fog a multitude of phantoms are
entangled...
... I have finished planning. I have left
nothing to chance: the choice of day, the choice of nurse on
duty. Tonight it's the clumsy, heavy-set one and he is hard of
hearing. In a moment, he'll be fast asleep, fists clenched. When
bubbles begin to sing at the corner of his mouth as from a
teakettle, I'll stand, and taking steps soft as velvet and snow...
... Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
... I know, Doctor, all that I owe to you.
Without the swiftness of your diagnosis and your expert tare, I
would no longer be in this world. This is why I feel for
you...something that resembles affection more than gratitude,
but it is not here and certainly not with you that I will recover
all I have lost: my name, the name of my country and my
reason for living. Faces of marble with empty eyes...
... Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
12 Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... C'est décidé, docteur, cette nuit je
m'évade. Je quitte votre hôpital où tout me désespère. J'ai accepté
d'être enfermé jusqu'à ce jour parce que je croyais que vous
alliez élucider mon mystère. Mais je vois bien que je demeure,
autant pour vous que pour moi-même, inextricable : dédale de
corridors où dans un brouillard dense une multitude de fan-
tômes s'enchevêtrent...
... Mon plan est arrêté. Je n'ai rien
laissé au hasard : le choix du jour, de l'infirmier de garde. Ce
soir c'est le lourdaud et il est dur d'oreille. Dans un moment
il dormira à poings fermés. Quand des bulles se mettront à chanter
au coin de ses lèvres comme dans une bouilloire, se lever, et à
pas de velours et de neige...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... Je sais, docteur, tout ce que je
vous dois. Sans la rapidité de votre diagnostic et la maîtrise
de votre intervention, je ne serais plus de ce monde. C'est pour-
quoi je me sens tenu à votre égard à ... quelque chose qui ressemble
davantage à de l'affection qu'à un sentiment de gratitude, mais
ce n'est pas ici et surtout pas avec vous que je retrouverai tout
ce que j'ai perdu : mon nom, le nom de mon pays et mes raisons
de vivre. Visages de marbre aux yeux vides...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
13 ... I know, Doctor, I know: you are
Knowiedge and I should believe you: "a case of ordinary
amnesia resulting from trauma. Your memory will return under
care and with rest." In the meantime, you assure me that I am
Algerian, that I am called Mohammed and that I live in
Ménilmontant...
... And there he is who sleeps, or rather
devours sieep with ail of his insatiable hunger to forget, to be at
peace. It's time. The pliers to open the corridor door are in my
hand. Once the hall is crossed without haste, I will make a right.
The junk closet is not locked. I have hidden there a shirt, pants
and the keys to this room they call mine, which I stole from
your office, Doctor, please excuse me. But I must see that room.
Do you understand this?...
Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
Maybe I will find there the evidence
that I am truly Algerian as you daim. I smile telling you this.
Algerian and Mohammed, in the night I find myself in, are but
words, nothing more, Doctor: I do concede that these words
may be the start of a life. But what is there behind this generic
identification, what is there deep down inside and beyond that,
do you know, tell me, do you know? The papers they found are
official! Officiai, did you say? You, you shouldn't believe that!
A name on a passport, the nationality declared there do not
prove beyond a doubt one is English or Chinese. The identity of
a man, the only irrefutable one, is found in his internai
knowledge of being Arab for example, or Jewish...
Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
... I crossed the hallway without a
worry. No one. The window is open. To breathe calmly, then
climb. Breathe deeply once again and let myself slide along the
gutter. I have tested it: it is solid, it will support
14 ... Je sais, docteur, je sais : vous êtes
le Savoir et je devrais vous croire : « cas d'amnésie banale consé-
cutive à un traumatisme. Votre mémoire vous reviendra avec
des soins et du repos ». En attendant, vous m'assurez que je
suis Algérien, que je m'appelle Mohamed et que j'habite à Ménil-
montant...
... Le voici qui dort, dévore plutôt
le sommeil de toute son insatiable faim d'oubli, de paix. C'est
le moment. La pince pour ouvrir la porte du couloir est dans
ma main. Une fois le couloir traversé sans hâte, prendre à
droite. Le débarras n'est pas fermé. J'y ai caché une chemise,
un pantalon et les clés de cette chambre qu'on prétend mienne,
que j'ai volées dans votre bureau, docteur, je m'en excuse. Mais
il faut que je voie cette chambre. Vous le comprenez ?...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... Peut-être y trouverai-je la confir-
mation que je suis bien Algérien comme vous le prétendez. Je
souris en vous disant cela, oui. Algérien et Mohamed, dans la
nuit où je suis, ne sont que des mots, rien de plus, docteur. Je
veux bien vous le concéder : des mots qui sont peut-être l'initiale
d'une vie. Mais ce qu'il y a derrière ce générique et tout au fond
et bien plus loin encore, le savez-vous, dites, le savez-vous ? Les
papiers qu'on a trouvés sont formels ! Formels, avez-vous dit ?
Vous, vous ne devez pas croire cela ! Un nom sur un passeport,
la nationalité qui y figure ne prouvent pas vraiment qu'on soit
Anglais ou Chinois. L'identité d'un homme, la seule irréfutable,
est bien dans sa certitude intérieure d'être Arabe par exemple
ou bien Juif...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... J'ai traversé le couloir sans ennuis.
Personne. La fenêtre est ouverte. Respirer calmement puis l'esca-
lader. Respirer encore une fois profondément et me laisser glisser
le long de la gouttière. Je l'ai testée : elle est solide, elle supportera
15 my weight...
Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
It is this internai certainty that I must
recover, don't you agree, Doctor? That I must recover, even if I
have to cross oceans, icy seas or deserts. 1 should have said, that
we must recover. Yes, WE. For it won't be simple, Doctor. I
DO NOT KNOW WHO I AM. But I have the impression that
THE ONE THAT 1 WAS didn't know either. Without memory?
We are both without memory. Me, of him. Him, of something
other than US much further back. I see him there pacing, full of
frozen memories like statues whose eyes alone remain open. He
sees me wandering here, in my new skin, as in a forest
shivering with rumors and rustlings canceling each other out
between intervals of silence that frighten me. Do you
understand, Doctor?...
Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
... He and I, we are watching each
other with the kind of dull air one has when one is dead drunk.
But I feel, Doctor, yes I feel that he and I, we are also precisely
full of the same great expectation of rediscovering each
other...If the body is the same, Doctor, I believe that our
reasoning has turned its back on us and that our spirits are no
longer companions. I run after my past which escapes me. He is
pursuing another which conceals itself. Over there, he is
questioning ...don't laugh! It seems to me that he is questioning
an umbilical cord wrapped in its most secret depths, questioning
the sand, a sea of sand where white steeds are galloping; he is
searching for the first words of a lost song, those which
endlessly return to my lips:
Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
16 mon poids...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... C'est cette certitude intérieure que
je dois retrouver, n'est-ce pas, docteur ? Que je dois retrouver,
devrais-je traverser océans, mers de glace ou déserts. J'aurais
dû dire que nous devons retrouver. Oui, NOUS. Car cela n'est
pas simple, docteur. JE NE SAIS PAS QUI JE SUIS. Mais
j'ai l'impression que CELUI QUE J'ÉTAIS ne le savait pas
non plus. Sans mémoire ? Nous le sommes tous les deux. Moi,
de lui. Lui, de quelque chose d'autre de NOUS bien plus lointain
encore. Je le vois qui rôde là-bas chargé de souvenirs figés comme
des statues dont seuls les yeux seraient restés ouverts. Il me voit
qui erre ici, dans ma nouvelle peau, comme dans une forêt toute
frémissante de rumeurs et de bruissements qui se déciment les
uns les autres avec des intervalles de silence qui m'épouvantent.
Comprenez-vous, docteur ?...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... Lui et moi nous nous regardons
avec cet air stupide qu'on a quand on est ivre-mort. Mais je
sens, docteur, oui je sens que lui et moi nous sommes aussi exac-
tement pleins d'une même et grande attente de nous retrouver ...
Si le corps est le même, docteur, je crois que nos raisons se sont
tourné le dos et que nos esprits ne sont plus solidaires l'un de
l'autre. Je cours après mon passé qui m'échappe. Il en poursuit
un autre qui se dérobe. Lui là-bas interroge ... ne riez pas ! Il
me semble qu'il interroge un cordon ombilical enseveli dans
ses plus secrètes profondeurs, interroge le sable, une mer de
sable où de blancs coursiers galopent ; cherche les premiers
mots d'un chant perdu, ceux-là même qui ne cessent de revenir
dans ma bouche :
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
17 Maybe it is this litany that has
obsessed me for several days? I am no longer sure. In any case,
he is questioning and for me here everything is called into
question. The silence of my cold room is a question: the shadow
of a blade against my face. These smells which make me
nauseous are questions: skins drying in the sun. A question too
is the insect climbing, climbing slowly up the wall: these two
bare things superimposed make me shiver. A question is the
noise of the street: a chasm, a gangrene, building, the incessant
ebb and flow of black blood, of polluting germs. Questions also
the strange words, the bizarre coupling of certain ones,
for example: OCHRESAND, ECHOMORNINGS,
SWARMINGSTAR, POLYGONHEART, and a question,
Doctor, a question this incandescent hateful blade which
sometimes I feel piercing my body when I think of my
aggressors and their looks, burning like killers...
Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
... Here I am hanging in free space,
Doctor. The hospital courtyard is an immense tomb. The gutter
is cracking like bories. My hands want to become ivy around it.
I hear a purr flowing inside me and it reminds me of the gurgle
of a river source, the gushing of waters constellated with
ephemeral pearls. But I close my eyes, afraid of vertigo and let
myself slip ... below, the solitude of the trees and flowers cairns
me...
Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
All these rooms plunged into
darkness and full of floating drowned people make me think of
a haunted castle and 1 would like to get away quickly, quickly.
But no, no foolishness. I must pay attention while crossing the
garden. One never knows ? An encounter ... I must walk at a
normal pace, past the first archway, then the second still
walking normally until I reach the large gate...
You don't like me to talk about
18 ... Peut-être est-ce cette litanie qui
m'obsède depuis plusieurs jours ? Je n'en suis pas sûr. En tout
cas, il s'interroge et pour moi ici tout est question. Question
le silence de ma chambre froide : l'ombre d'une lame sur mon
visage. Question ces odeurs qui me lèvent le coeur : des peaux
qui sèchent au soleil. Question l'insecte qui grimpe, grimpe sur
le mur : ces deux nudités qui se superposent me donnent le frisson.
Question la rumeur de la rue : gouffre, gangrène, édifice, flux
et reflux incessant de sang noir, de microbes pullulants. Question
enfin les mots étranges, l'accouplement bizarre de certains d'entre
eux, par exemple : OCRESABLE, ECHOSMATINS, GROUIL-
LEMENTÉTOILE, CŒURPOLYGONE, et question, docteur,
question cette pointe de haine incandescente qui parfois me tra-
verse de part en part quand je pense à mes agresseurs et à leurs
regards brûlants de tueurs...
Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... Me voici suspendu dans le vide,
docteur. La cour de l'hôpital est un immense tombeau. La gout-
tière craque comme des os. Mes mains se veulent lierre autour
d'elle. J'entends un ronron qui coule à l'intérieur et cela me
rappelle le murmure d'une source, le jaillissement des eaux qui
se constellent de perles éphémères. Mais je ferme les yeux, peur
du vertige et me laisse glisser ... en bas, la solitude des arbres
et des fleurs m'apaise...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... Toutes ces salles plongées dans les
ténèbres et pleines de noyés qui flottent me font penser à un
château hanté et j'aimerais m'éloigner vite, vite. Mais non, pas
de sottise. Faire attention en traversant le jardin. Sait-on jamais ?
Une rencontre .. marcher d'un pas naturel, passer la première
voûte, puis la seconde toujours du même pas jusqu'à la grande
grille...
... Vous n'aimez pas que je vous parle
19 my aggressors? Excuse me, Doctor, but I'm going back to it. I
know your version: I was knocked down by a hit and run driver.
No Doctor, no, it wasn't an accident. I won't stop shouting it:
someone beat me, severely beat me, then they put me in a car
and threw me on the banks of the Seine. I am not sure of
anything anymore, but about this at least I have no doubt:
bloody eyelids, folded like rubber. The blows, you know, the
blows? A feeling of collapse... I lost my balance apparently, one
step from a crater...
Tomorrow I will depart
before the sun
is high in the sky...
You don't believe me, do you ? You
don't believe me because I cannot describe tny attackers.
However, it's the truth, Doctor: I was beaten almost to death. I
know it based on all the strength of my instinct. I am going to
surprise you: from a certain prickling of my skin, I know that it
remembers the blows. Ridiculous, isn't it? Ridiculous also this
thorny pain in my back that underhandedly stops at the most
injured spots? Besides, there is more than my skin that
remembers, there are my ears, my eyes...
Tomorrow 1 will depart
before the sun
is high in the sky...
... My eyes, from the flash of terror
which petrified them when THEY - there were three of them -
THEY locked me in a room and began skimming my face with
slivers of glass bottle; my ears, from the cry that I shrieked,
strident, strident enough to break glass. It is this cry, Doctor, all
burning, with pain and shame all at once, that pushed me from
one world to the next: I saw many birds, their stomachs charred,
their tiny feet in the air like blurred numbers, their pupils
empty. I am sure that my pain - how was it that you called it? -
that my pain entered me all at once like a hornet in the rose
immediately after this cry, that my memory was
suddenly covered in fog and that a strong wind
20 de mes agresseurs, n'est-ce pas ? Excusez-moi, docteur, mais
j'y reviens. Je connais votre version : j'ai été renversé par un
chauffard qui a pris la fuite. Non, docteur, non, ce n'était pas
un accident. Je ne cesse de le crier : on m'a battu, sauvagement
battu, ensuite on m'a mis dans une voiture et jeté sur les quais
de la Seine. Je ne suis plus sûr de rien, mais de cela au moins
je ne doute pas : les paupières en sang, plié comme du caout-
chouc. Les coups, vous savez, les coups ? L'impression d'un
éboulement ... J'ai perdu l'équilibre à un pas, semble-t-il, d'un
cratère...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
. Vous ne me croyez pas, n'est-ce
pas ? Vous ne me croyez pas parce que je ne peux décrire mes
assaillants. Et pourtant c'est la vérité, docteur : on m'a battu
à mort. Je le sais de toute la puissance de mon instinct. Je vais
vous surprendre : à un certain picotement de ma chair, je sens
qu'elle se souvient des coups. Ridicule, n'est-ce pas ? Ridicule
aussi cette épine qui me parcourt le dos et s'arrête sournoisement
aux endroits les plus meurtris ? D'ailleurs, il n'y a pas que ma
chair qui se souvienne, il y a mes oreilles, mes yeux...
... Je partirai demain
avant que le soleil
ne soit haut dans le ciel...
... Mes yeux, de l'éclair de terreur qui
les a pétrifiés quand ILS — Ils étaient trois — ILS m'ont enfermé
dans une pièce et commencé à me frôler le visage avec des tessons
de bouteilles ; mes oreilles, du cri que j'ai poussé, strident, strident
à briser du verre. C'est ce cri, docteur, tout de brûlure, de douleur
et de honte à la fois, qui m'a fait basculer d'un monde à l'autre :
j'ai vu plein d'oiseaux le ventre calciné, leurs minuscules pattes
en l'air comme des chiffres emmêlés, les prunelles vides. Je suis
sûr que mon mal — comment l'appelez-vous déjà ? — que mon
mal est entré tout à coup en moi comme un frelon dans la rose
tout de suite après ce cri, et tout de suite après ce cri que ma
mémoire s'est soudain couverte de buée et qu'un grand vent
21