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LE CHEMIN DE LA MÉMOIRE

De
242 pages
Pepo a cru en vain en l'amour d'une Barbadji. Il l'a aimée contre la volonté de la famille ! Et, elle a fini par l'abandonner un jour pour d'autres aventures. Ensuite… est arrivée Tamariva, la douce et tendre, l'arrière-petite-fille indienne. C'est à travers cette toile d'amour qu'Okoumba-Nkoghé s'est ingénié à tracer " le chemin de la mémoire " d'un fils du pays, qui fait référence à la culture ancienne réincarnée dans le Mvett, dans Olendé et dans l'objet d'art, une sculpture mystique qui est… source de tragique mort.
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Le chemin de la mémoire

Collection Encres Noires dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou
Dernières parutions

@ L'Harmattan,
75005 Paris

1998 5-7, rue de l'École-Polytechnique

- France

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-7249-4

Okoumba-Nkoghé

Le chemin

de la mémoire
Roman

L'Harmattan

DU MÊME AUTEUR

Paroles vives corch es (poèmes) - Arcam Rh ne-Ogoou (poèmes) - Arcam

Le soleil largit la mis re (poèmes) - Arcam Sian a (roman) - Arcam, réediton Silex Adia (roman) - Akpagnon La Mouche et la glu (roman) - Présence Africaine Olend (épopée) - L'Harmattan

La courbe du soleil (roman) - Editions Udégiennes

à Nicole, Seli et Dany

CHAPITRE PREMIER

Depuis le départ définitif en Corse de Fransesco Comani, un vide absolu s'était emparé de l'adolescente Barbadji. Les vacances elles-mêmes devenaient ternes, et août aux journées nonchalantes s'étirait vers sa fin. La jeune fille, se levant de sa couche, posa ses deux mains à plat contre l'aine arrondie, attentive à cette douleur lancinante qui la pliait en deux depuis quelques temps. Le soleil emplissait déjà la chambrette par les tôles mal jointes et les vieilles planches qui tenaient lieu de murs. Elle noua une serviette autour de la taille et, en titubant, sortit dans la cour où sa belle-soeur faisait la lessive. Cette femme au teint d'ardoise avait déjà donné deux fils à Doukaga. Elle menait parallèlement à son devoir d'épouse des études de géographie à l'Université de Pomi. Barbadji la salua et, sans attendre la réponse, courba son visage émacié vers la fontaine. Elle se rinça la bouche et les yeux. Revenue dans sa chambrette, Barbadji enfila un polo de coton léger et un jeans délavé. La glace lui renvoya son image, frêle et tourmentée. Ces yeux de chat et cette peau couleur de terre cuite la distinguaient des autres enfants nés de sa mère. Elle avait depuis la veille pris la décision d'aller consulter un médecin. Il lui fallait alors marcher jusqu'à l'arrêt de bus situé à deux kilomètres de son domicile. A peine était-elle dans la rue qu'une voiture vint s'arrêter tout près d'elle. L'homme assis derrière le volant avait fière allure. Il portait des verres clairs. Elle monta. Il lui tendit la main pour la saluer. Au contact de

ses doigts, Barbadji vacilla. « Que m'arrive-t-il?» se dit-elle.
Il lui fallait néanmoins surmonter le trouble, considérer cette situation avec hauteur et, malgré la maigreur de son visage, se remettre à porter le dais de ses devoirs.
- Je m'appelle Pepo. Je ne sais où tu vas, maisje peux

faire un détour pour toi. 9

Elle se présenta à son tour. Bientôt, la voiture abordait l'Avenue de l'Indépendance, en direction du bord de mer, traversant dans sa partie centrale le vieux et bruyant marché de la capitale de Mayi, un petit pays apparemment libre aux moeurs élégantes et à la population parmi les plus accueillantes. Au nord de la ville, à l'endroit où les eaux de la mer venaient de leur majesté dompter le rivage, se dressait l'hôpital Dialogue. Pepo se gara sur le côté. - Je vis seul et je souhaite un jour te revoir. Barbadji marqua un étonnement que l'homme comprit parfaitement. Partout dans Mayi-aux-dix-provinces, les femmes se méfiaient toujours des hommes seuls. C'était signe de mauvaise moralité. Ma fiancée a été rappelée par ses parents au début de l'année...
- C'est une étrangère?

- Oui, une Allemande. Il marqua une pose. Des pleurs poignants, derrière le mur d'enceinte, montaient de la morgue, coupés par le Klaxon des autos et le bruit de la mer.
- Je n'ai pas encore trouvé de fille digne pour la rem-

placer.. . Le père de Lana l'avait effectivement sommée de renoncer à son aventure tropicale. Sinon, c'était la fin de toute prétention à l'héritage. Fille unique habituée aux réserves de l'hiver, la jeune créature avait vu dans la sommation de ses parents une grande menace pour son avenir... Pepo avait sorti un mouchoir de sa poche.
- Tu pleures?

- Excuse-moi... 10

Barbadji peinait devant ce monsieur qui, par amour pour une fiancée perdue, souffrait le froid et la solitude. Ruinée elle aussi par le départ de Fransesco Comani, elle voyait dans le sanglot de Pepo la fin de ses attentes. Elle avait plutôt hâte de se trouver une autre aventure pour mieux s'assumer. Pepo était de la même génération que Doukaga, la trentaine. Il ne se contentait pas d'avoir une belle voiture. Il avait aussi des paupières délicates sur de grands yeux, un nez bien fait, des lèvres aux lignes nettes... Ils se séparèrent sur une promesse qui annonçait déjà des moments précieux. Le temps passa très vite. Trois week-ends plus tard, affaiblie par une convalescence éprouvante, Barbadji pensa qu'une promenade au bord de l'océan lui changerait les idées. Au sud de la ville, à 4 heures de la journée, la meilleure plage était malheureusement déjà encombrée. L'adolescente demanda au taxi de la déposer beaucoup plus loin, du côté des pierres et des palétuviers. Elle trouva en cet endroit un petit garçon qui cassait des noix de coco. Il correspondait trait pour trait au type de gamin qui hantait les rues et les quartiers sales de Pomi: cheveux fous, chemise en guenilles, peau couverte de pustules. Barbadji examina l'obscur enfant d'un regard pitoyable. EUe lui offrit son unique sandwich. Aussitôt, le malheureux courut avec son butin vers d'autres gamins perchés sur les palétuviers. Barbadji souriait... Dans la cinquième province où vivaient ses parents, l'entraide chez les habitants était le ciment de l'existence, à l'opposé de l'indifférence typique de la grande ville. Pourtant, disposant d'un sous-sol immensément riche et d'une forêt aux essences recherchées, Mayi avait les moyens de nourrir ses petits. Mayi pouvait, pendant très longtemps encore, imprimer son rayonnement sur l'Afrique Il

entière. Mais, l'indépendance octroyée par les Français fit qu'une équipe, incarnant à l'époque la jeunesse, et donc l'es- . pérance, accédât au pouvoir. Elle se donna pour nom Alliance. Et l'Alliance pouvait faire mieux que le Colon. Or, contre toute attente, oubliant jusqu'à ses devoirs les plus élémentaires, le nouveau pouvoir ruina l'espérance. Quand le soleil rencontra la mer en son lieu le plus lointain, Barbadj i se leva en s'étirant. L'eau frétillait entre les mangroves. Dans le chant du vent, une gaieté merveilleuse emplit la solitaire. L'heure de son rendez-vous avec Pepo était arrivée. Ce soir-là les luminaires de Nzéla éclairaient toute la colline... jusqu'à la Cité Basse. Sur la cour au vert gazon grouillait grand monde. Le signe d'une importante réception marquait les visages. A sa vue, le maître d'hôtel se détacha de ses collègues en tablier blanc. Barbadji se laissa conduire dans le salon arabe de la Villa Majeure. Un quart d'heure après, Barbadji se leva: l'air conditionné commençait à l'engourdir sérieusement. Elle appuya son front contre la baie vitrée. Derrière, dans la nuit commençante, au loin, sur les collines Nkomi, palpitaient des lumières, semblables à des lucioles. Elle pensa à son récent voyage en autocar entre Matumba et Pomi... Elle était tellement noyée dans sa rêverie qu'elle n'entendit pas la porte s'ouvrir. Elle tressaillit lorsqu'une voix, tout près d'elle, demanda:
- Je ne t'ai pas fait longtemps attendre?

Elle se retourna, Pepo était dans son dos. D'un coup, souvenirs et songes s'effacèrent. Comme la question était posée sur ce ton engageant qui n'exige pas de réponse précise, l'adolescente, à son tour, demanda:
- C'est chez toi, ici? - Non, nous sommes chez Lomingo, le mari de ma

soeur. 12

Ils étaient maintenant assis côte à côte. Bien que ce ne fût pas la première fois qu'ils se retrouvaient ainsi, Barbadji ne pouvait s'empêcher de ressentir cette grande émotion qui s'empare de l'écolier en présence de l'instituteur. Le milieu y était sans conteste pour beaucoup. Nzéla était aussi superbe qu'un palais présidentiel. Barbadji était maintenant sûre que cette nouvelle aventure serait plus avantageuse que la première. D'ailleurs, que lui avait donné le Corse, en dehors des repas copieux pris dans les plus beaux restaurants de Matumba? Elle avait connu Fransesco Comani par l'intermédiaire d'une camarade de classe, Ivaza, la fille du commandant Mébalé. Quand celle-ci avait quitté Matumba pour suivre ses parents dans l'ouest du pays, le Blanc s'était mis à la fréquenter. Et très vite, on les avait vus la main dans la main, à travers les rues de la cité. Les invités continuaient à arriver par petits groupes, selon les affinités et les familles. Pour les fiançailles de sa première fille, Lomingo avait sollicité la présence de beaucoup de monde. Parmi toutes ces personnes qui vivaient aux antipodes de son cosmos à elle, Barbadji se sentait fondre d'anxiété et de honte. Les cadeaux furent remis et les conseils prodigués; l'orchestre installé dans le jardin se mit à jouer ces airs doux qui accompagnent les banquets et les noces. C'est à ce moment-là qu'elle demanda à Pepo l'autorisation de rentrer chez elle. Il se leva pour la raccompagner. A l'extérieur de Nzéla, la nuit était complète. Des réverbères plantés dans le gazon faisaient scintiller les pierres rectangulaires du mur d'enceinte. Ils s'installèrent dans la voiture. La fille se pencha vers son voisin. Tout l'attendrissement qu'elle nourrissait pour Pepo était dans l'inflexion de ce corps mobile. - l'ai envie de manger des frites. Je connaIS un endroit... Prenons le Boulevard-du-Cimetière! 13

La voiture se mit à rouler vitres baissées. L'air brutal giflait leurs joues et la Land Cruiser dansait sur le macadam aux nids de poule mal fermés. La vitesse qui, toujours, enivrait Pepo, chassa les mauvaises idées. Au bout de quelques kilomètres, ils ,s'immobilisèrent devant une marchande. Tout le boulevard bruissait dans la nuit, hanté surtout par la racaille de Pomi. Barbadji descendit. Installée bientôt sur un banc, le dos contre le mur du bistrot, elle se mit à manger avec un vif appétit, sans se soucier de son compagnon resté dans la voiture. L'attention de Pepo, par contre, était attirée par l'un des clients de la grosse marchande: un homme, déjà ivre, refusait de payer le plat qu'il venait de consommer, arguant que les frites étaient trop salées; et la malheureuse femme était trop faible pour lui opposer une vive résistance. La situation pouvait dégénérer à tout instant. Pepo fit signe à Barbadji, et ils quittèrent les lieux. Le temps passait et les rencontres entre Barbadji et Pepo se développaient allègrement. Elle l'avait même autorisé à venir jusqu'à la case, malgré les colères de plus en plus violentes de Doukaga. Un matin à 6h30, vers la fin de ce mois d'août, Barbadji fut réveillée par des coups précipités à la porte de sa chambre. Elle se mit sur le coude en baillant. La voix de son grand frère la nommait à l'extérieur. Elle se frotta les yeux devant la glace et sortit. - M. Kombile viendra dîner avec nous, je tiens absolument à ce que tu sois présente et que tu l'honores de ta gentillesse. Tu aideras ta belle-soeur à tout apprêter. Dans le couloir mal éclairé, Doukaga haletait. Ses longs bras, semblables à de gigantesques vipères, traçaient sur le mur des ombres menaçantes. Barbadji frissonna. L'idée de ce dîner l'inquiétait. Recalée en juin, sa belle-soeur avait mis tous ses espoirs sur la session de septembre. Convaincue que Kombile, 14

le Doyen de la Faculté des Lettres, pouvait y jouer un rôle déterminant, elle avait supplié son époux de sacrifier la pauvre gamine. C'était pour cette raison qu'on l'avait appelée à la capitale... - Tu as compris? interrogea Doukaga avec violence. - J'ai compris... Elle avait assez écouté sa mère pour savoir qu'aucun de ses aînés ne l'aimait vraiment, que chacun d'eux chercherait par tous les moyens à l'utiliser. La manière dont on lui avait présenté Kombile était très significative. Une fois même, son grand frère avait dû insister pour qu'elle accompagnât Monsieur le Doyen jusqu'à son domicile récupérer des cassettes vidéo... qui n'existaient nulle part. Toute la journée, Barbadji aida sa belle-soeur aux préparatifs de cette importante soirée. Quand, la nuit venue, Doukaga la vit bien habillée, un vaste sourire éclaira son visage moustachu. Or, profitant d'un moment d'inattention, Barbadji quitta la case en direction de l'arrêt de bus. Trente minutes plus tard, elle sonnait chez Pepo. Elle avait choisi librement de jouer son propre rôle: le courage qui avait sollicité ce choix ne l'étonnait pas.
- Je ne t'attendais pas cette nuit...

Elle ne fit pas attention à cette remarque qui, en d'autres temps, l'aurait humiliée. Mais, c'était la première fois qu'elle rencontrait la fascination du sexe. Comme si cette phrase eût été suscitée par sa propre angoisse, suscitée comme toutes les nuits par les cris lugubres du hibou qui hantait les parages, Pepo ajouta: - Allons, entre! Puis survinrent les pluies d'octobre. Vexé par l'absence de sa petite soeur à la « soirée de Kombile », Doukaga avait finalement refusé de s'occuper du 15

transfert promis. Pepo, lui, se sentant indirectement responsable de cette « brouille» entre le frère et la soeur, avait joué de ses relations pour inscrire son amie au Lycée privé Les Fougères. La rentrée se fit selon l'usage à Mayi, et Barbadji était contente. Un beau matin, on vint la chercher au milieu du cours de grammaire anglaise. Le proviseur voulait la voir. Dehors, le bruit de la tondeuse broutait le silence. Par la grande fenêtre perpendiculaire à la table, le petit vent frais et mordant fouettait les visages. L'élève avec ses mains croisées sur la poitrine était tendue et inquiète. De l'autre côté de la table couverte de livres et de fiches, Rouget, debout, mèches dans la figure, mains grasses dans le dos, tournait en rond... - Faites venir M. Pepo! Le coeur de Barbadji se mit à battre très fort. - Il Ya un doute dans le dossier de la demoiselle. Dehors, le crépitement de la tondeuse sur le sol s'était affaibli. La salle s'emplissait de la seule voix saccadée du Marseillais.
- Nous nous sommes rapprochés de son établissement

d'origine: elle triple la 4ème. Haletant, Pepo se tourna vers l'adolescente. Barbadji s'était couvert le visage de ses deux mains. Dans quelle histoire venait-il de s'engouffrer? Une honte sans nom se mit à l'étreindre. - Vous êtes vous-même enseignant, continua le proviseur, que feriez-vous à ma place? - Je suis désolé! j'étais convaincu de l'authenticité des bulletins de notes... De l'autre côté de la table, Rouget entendait cette voix qui avait du mal à se maîtriser. Son timbre, son rythme affolé avaient vaincu le proviseur. C'était le premier cas de fraude qu'il 16

enregistrait. Jamais il ne s'était retrouvé devant une situation semblable, où une gamine faisait son entrée dans la vie en s'embourbant. A contrecoeur, il lui demanda de regagner sa classe. Une odeur nauséabonde entrait maintenant dans la pièce avec un soleil confus. Un automobiliste avait écrasé un chien depuis la veille devant l'entrée du lycée. Sans doute d'autres chiens s'acharnaient-ils sur cette dépouille. - Que représente cette gamine pour vous? Pepo ignora-t-il la question? Le Blanc le rejoignit de l'autre côté de la table en souriant. - Allez, cher collègue, retournez à vos occupations! Vous vivez là une misère d'homme que je saisis parfaitement. Si cette adolescente n'est pas vite remise sur le droit chemin, elle vous jouera d'autres mauvais tours. Dominé par le sourire narquois du Marseillais comme par les faits qu'il venait de vivre, Pepo sortit de là en titubant. Ce malaise ne devait pas le quitter de sitôt puisque quelques heures plus tard, dans la brise molle de la nuit commençante, un avion de l'Etat de Bolobo, qui venait de faire son plein de carburant, explosa dans sa ligne d'envol au-dessus de la mer. Il y avait à son bord une trentaine d'artistes (dramaturges, sculpteurs et peintres confondus). Tout ce fin génie se rendait à l'Exposition de la Culture Noire d'Azanie. Ce deuil continental activa les imaginations et une rumeur inquiétante fit le tour des nations: l'Alliance fut pointée du doigt. Les militaires au pouvoir depuis deux ans dans le petit Etat de Bolobo se mirent alors à réfléchir intensément, projetant de se venger un jour. Deux dimanches sur quatre poussaient Lomingo et Pepo loin de la ville, sur les flancs de la mer, à bord de ce yacht de croisière qui était certainement le plus magnifique de Mayi. Ce jour-là, le pilote nigérian tenait le gouvernail. Dans la vaste cabine, assis en face de Lomingo, Pepo admirait 17

comme à son habitude les boiseries anciennes en harmonie avec le mobilier. Chaque objet était à sa place: une immense tapisserie des Artisans de Rabat ornait le mur de droite; le raphia ouvragé d'Alélé, village-aux-dix-collines, décorait le mur de gauche; les Miopi des vitrines encadraient les hublots, représentant des scènes de la vie quotidienne antérieure à l'indépendance; les tapis étaient d'Arabie... Un grand choix et une richesse solennelle se dégageaient de l'ensemble. Après avoir parcouru les trente kilomètres séparant Pomi de la pointe Miranda, le bateau aborda Irondo-le-fleuve qui prenait sa source dans le canyon de Massia. Le pilote avait réduit la puissance de ses machines. A vitesse lente, le yacht remontait le cours d'eau.
-

Tu vis toujours seul?

La question fit jaillir en Pepo toute la souffrance qu'il cherchait à oublier. La fin inattendue de ses fiançailles l'avait plongé dans un état si lamentable que Lomingo craignait pour sa santé. Dans les premiers moments qui suivirent cette rupture, Pepo s'était mis à boire, convaincu que si sa vie lézardée devait s'effondrer par l'absence de Lana, que ce fût donc dans les hallucinations qu'apportait l'alcool, dans ces joies éphémères qui venaient gonfler ses tempes. Lomingo avait compris que sa plus grande faiblesse venait de sa passion à aimer, il fallait donc, plus que jamais, sûrement et patiemment, le pousser vers d'autres choix. Pour le moment, il n'insista pas. Le bateau avançait, moteurs au ralenti, entre l'eau et le ciel que les arbres chargés de brume rendaient blêmes, dans une solitude criblée de fûts et de lianes. Ils jetèrent l'ancre au Campement des Forestiers, dans la partie ouest de la pointe Miranda. Ils louèrent une voiture avec chauffeur et guide. La pluie s'était mise à tomber. Ils rou18

laient en silence. Après une dizaine de kilomètres, la pluie s'était affaiblie. Une grande savane s'étendait à perte de vue, remplie du seul bruit des ruisseaux. Ils rencontrèrent un troupeau d'antilopes au beau pelage, craintives sur leurs pattes. Lomingo venait d'épauler sa carabine, mais le guide lui demanda d'attendre le gros gibier. Il suivit le conseil. La Land Rover roulait à vitesse réduite. Un troupeau de buffles pataugeait au bord d'un étang. Le chàuffeur arrêta sa machine. Le guide bâilla, la main collée sur la bouche. - Chef, chuchota-t-il, vise le mâle. Lomingo fit feu presque instantanément. Dans la débandade générale qui suivit, mêlée d'eau et de crotte, un affreux mastodonte resta debout devant eux, mal éclairé par le jour. Une espèce d'auréole de lumière entourait ses cornes. Son moindre mouvement faisait glisser un reflet fangeux sur son gros museau criblé de boutons.
- Tire encore chef, ce bandit va s'enfuir!

Lomingo hésitait, pris par une curiosité soudaine. Bon tireur, il savait qu'il avait logé la balle exactement là où il avait visé, à la tempe gauche. Qu'adviendra-t-il maintenant? Le mammifère tournait sur lui-même, à quelques mètres de la Land Rover; l'achever eut été facile. Ce que Lomingo savait de l'endurance d'un buffle nourrissait ce qu'il en ignorait. - Va-t-il charger? demanda Pepo. Il y avait dans sa question une inquiétude instinctive.
- Non... Je ne pense pas...

Lomingo ne termina pas sa phrase, la bête venait de s'affaisser sur ses quatre pattes. Le guide trépigna. Ses yeux, comme tout son visage, exprimaient maintenant non la gaieté mais une ivresse sauvage à quoi chaque narine répondait par un frémissement. Machette à la main, l'homme descendit de voiture. Bientôt, penché sur le mastodonte, il hésita entre lui 19

couper la queue et l'égorger; il opta finalement pour la seconde solution. Il avait besoin de ce sang frais et chaud pour se refaire une énergie. Mais voilà que, sans que rien ne changeât autour de l'étang, sans que les compagnons restés sur la Land Rover ne fissent un geste, les naseaux humides du buffle commencèrent à frémir faiblement. De grosses mouches noires, qui y avaient pris assise, s'envolèrent en silence. Ce que le guide ne remarqua pas: le cannabis avait émoussé son attention. Il tendit une main vers le cou de l'animal tandis que celle qui tenait la machette se levait pour frapper. Trop tard. La bête bondit sur plus de cinq mètres avant de revenir vers le pauvre homme complètement interdit, la terreur au ventre. Lomingo tira sans viser. Le guide poussa un long cri. La bête était passée sur son corps avant d'aller s'immobiliser beaucoup plus loin, derrière, définitivement.
- Ce pauvre type est massacré, hurla Pepo.

Lomingo chargea à nouveau sa carabine. Tous descendirent de l'auto. Le buffle était bien mort, mais sa victime saignait de la cuisse.
- Le malin, gémissait le guide, il m'a eu comme un

gosse. Sous un ciel qui lentement se couvrait, on le hissa dans la Land Rover. Pour arrêter le sang qui coulait à flots, on avait fait avec son boubou un énorme pansement.
- Prends encore un peu de ton tabac, et tu souffriras

moins, lui conseilla le chauffeur. Le guide ne se fit pas prier. C'est à douze ans qu'il avait pour la première fois goûté au chanvre indien en imitant son grand-père, dont il admirait la force physique. Bientôt, complètement envoûté, il avait négligé ses études. Vendeur de vieux vêtements aux établissements Estang, il en avait été chassé le jour où l'on découvrit qu'à cause de lui, le magasin 20

était devenu un haut lieu de trafic de cannabis. Recruté aussitôt au Campement des-Forestiers, dont le patron était un de ses clients, Ngui s'était vite fait remarquer par sa très bonne connaissance du terrain... Nul ne savait qu'auparavant, il venait chasser ici, la nuit, malgré l'interdiction des autorités. Le retour se fit dans un silence total. Le blessé ne gémissait plus. Son visage même n'exprimait plus la moindre douleur: une gaieté absurde s'y était installée. Seul le ton de sa voix traduisait son inquiétude. - N'oubliez pas le buffle!... Sans répondre, Pepo regarda cette bonne tête de drogué, petits yeux ressortis et narines humides, que même ces nuages très bas, lourdement massés, ne pouvaient rendre dramatique.

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CHAPITRE DEUXIEME