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LE CHILI ET LA FRANCE

De
240 pages
Extrémité du monde, parent pauvre de l’empire espagnol à l’époque coloniale, le Chili s’est vite affranchi, après l’Indépendance, de la plupart de ses références ibériques. L’auteur offre ici l’inventaire minutieux des échanges franco-chiliens de tous ordres – commerciaux et politiques, littéraires et artistiques : des liens patiemment tissés, constamment renforcés, marqués au sceau d’affinités réciproques.
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LE CHILI ET LA FRANCE

(xvnr

_XXeSIÈCLES)

~ L'Harmattan, 1999

ISBN: 2-7384-7547-7

Jean-Pierre BLANCP AIN

LE CHILI ET LA FRANCE
(XVIIIe _XXe SIÈCLES)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2YIK9

Collection Recherches Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
Dernières parutions SCHPUN Monica Raisa, Les années folles à Sao Paulo (1920-1929), hommes etfemmes au temps de l'explosion urbaine, 1997. THIEBAUT Guy, La contre-révolution mexicaine à travers sa littérature, 1997. LUTTE Gérard, Princesses et rêveurs dans les rues au Guatemala, 1997. SEGUEL - BOCCARA Ingrid, Les passions politiques au Chili durant l'unité populaire (1970-1973), 1997. FAVRE Henri, LAPOINTE Marie (coord.), Le Mexique, de la réforme néolibérale à la contre-révolution. La révolution de Carlos Salinas de Gortari 1988-1994, 1997. MINGUET Charles, Alexandre de Humboldt. Historien et géographe de l'Amérique espagnole (1799-1804), 1997. GILONNE Michel, Aigle Royal et Civilisation Aztèque, 1997. MUZART-FONSECA DOS SANTOS Idelette, La littérature de Cordel au Brésil. Mémoire des voix, grenier d' histoires, 1997. GROS Christian, Pour une sociologie des populations indiennes et paysannes de l'Amérique Latine, 1997. LOBATO Rodolfo, Les indiens du Chiapas et la forêt Lacandon, 1997. DE FREITAS Maria Teresa, LEROY Claude, Brésil, L'utopialand de Blaise Cendrars, 1998. ROLLAND Denis, Le Brésil et le monde, 1998. SANCHEZ Gonzalo, Guerre et politique en Colombie, 1998. DION Michel, Omindarewa lyalorisa, 1998. LE BORGNE-DAVID Anne, Les migrations paysannes du sud-Brésil vers l'Amazonie, 1998. COLLECTIF, L'Amérique Latine et les modèles européens, 1998. GRUNBERG Bernard, L'inquisition apostolique au Mexique, 1998. GUICHARNAUD-TOLLIS Michèle (dir.), Le sucre, 1998. BOCCARA Guillaume, Guerre et ethnogenèse Mapuche dans le Chili colonial, 1998. MAUGEY Axel, Les élites argentines et la France, 1998. PICARD Jacky, Amazonie brésilienne: les marchands de rêves, 1998. BELLAABELLAN Salvador, L'univers poètique d'Eliséo Diégo, 1998. MALENGREAU Jacques, Structures identitaires et pratiques solidaires au Pérou, 1998.

Chilienne de France ou Francaise du Chili? Jamais je n'ai pu trouver la réponse... J'aime passionnément mon pays natal - le Chili - et j'aime aussi la patrie de mes pères. Un sentiment aussi fort ne se divise pas. J'aime le double, c'est tout. Et je dois servir deux fois plus Ma'itéAllamand Chilena de Francia 0 Francesa de Chile Jamas he podido hallar la repuesta... amo con pasion a mi pais natal - Chile - como amo también la patria de mis padres. Un sentimiento . tan fuerte no puede dividirse. y debo servir dos veces mas.

Arno el doble, es todo.

AVANT -PROPOS Les Allemands au Chili - nous les avons suivis pas à pas dans une série d'étudesl -, c'est, pour l'essentiel, le coude à coude sur un front pionnier d'une sélection d'hommes solidaires et décidés, faiseurs de terre exceptionnels, nantis, au surplus, d'une mémoire prodigieuse et multiple. Venus de 1846 à 1875 de tous les coins de la germanité et dans une période cruciale de l'histoire de l'Allemagne, ces migrants, armés de la hache et du Livre, ont permis au Chili républicain d'atteindre réellement ses frontières. De Valdivia à LIanquihue, ils ont d'un coup réveillé le Chili provincial oublié et mis en valeur de façon exemplaire les cantons les plus excentriques de l'Amérique première. Leur récompense? Deux conquêtes fondamentales: la Terre et la Liberté. Retracer les phases du processus relevait d'une méthodologie classique malgré l'extrême diversité complémentaire des sources et la nécessaire prise en compte des acquis les plus récents de sciences sociales aux catégories toujours plus diversifiées. Le second temps, de 1885 à 1914, est fort différent, mais tout aussi digne d'intérêt, s'agissant alors d'une authentique "coopération" avant la lettre entre l'Allemagne unifiée, déjà puissante, et une jeune République stabilisée, désireuse d'accueillir avec ferveur les concours étrangers. Apprécier les modalités, établir les indices de performances et recenser les échecs de cet "ensorcellement allemand" générateur de réactions nativistes parfois vives, requérait, certes, une impartialité rigoureuse, mais c'était là, tout bien pesé, un phénomène encore facile à circonscrire, à saisir et à maîtriser. La France et les Français au Chili, c'est, à l'évidence, autre chose, un thème plus subtil, plus diffus, dont il est plus malaisé de cerner les contours. Il faut d'abord partir de plus haut dans le temps, remonter jusqu'au temps colonial si calme en apparence et peu sensible à l'événement; il faut aussi faire un effort de
lOutre une dizaines d'études dans des revues spécialisées, Les Allemands au Chili, Cologne, Bohlau, 1974; Los alemanes en Chile, Santiago, Hachette EPC, 1985; Migrations et mémoire germaniques en Amérique latine à l'époque contemporaine. Contribution à l'étude de l'expansion allemande outre-mer, Coll. Les mondes germaniques, P.U.F., Strasbourg, 1994.

-7-

synthèse, explorer des voies nouvelles, enquêter simultanément dans plusieurs directions, donc ne plus se limiter à l'histoire autonome de contingents homogènes et à destination précise, même s'ils constituent, aujourd'hui encore, des vecteurs précieux et permanents de l'influence française au Chili. Dans une telle étude, "l'imprégnation de France des élites", pour parler comme V.L. Tapié, occupe naturellement une place de choix; de même l'adoption et l'adaptation discutées des modèles français grâce aux parentés latines et au rayonnement universaliste hérité du grand XVIIIe siècle. L'effort, on le voit, n'est pas mince; qui trop embrasse s'expose à mal étreindre. Qu'on veuille bien nous pardonner les lacunes et les insuffisances dont sont rarement exemptes les entreprises nouvelles, sans précédents ni référents! Jean Meyer l'a rappelé: dès le XVIIIe siècle, les Français sont, au Chili comme dans la plupart des possessions espagnoles d'Amérique, plus nombreux qu'on ne le pense dans un monde moins fermé qu'on ne l'a dit. Cette présence ne surprendra pas, vu la place qu'ils tiennent et les fonctions qu'ils exercent alors en Espagne. Hommes et marchandises passent d'abord de France en Amérique par la péninsule, puis arrivent directement: soldats, chirurgiens, coiffeurs, tailleurs, imprimeurs, orfèvres, cuisiniers, artistes ou danseurs suivent au Mexique ou à Lima vice-rois et officiers, amorçant ainsi un courant qui se prolongera tout au long du siècle suivant. Leurs itinéraires, cependant, sont des plus variés. II en est qui sont passés par l'Amérique du Nord, tels ceux qui gagnent le Mexique après la guerre de Sept ans par la Louisiane devenue espagnole et qui sert alors d'antichambre. C'est à partir des AntilIes que d'autres rejoindront la Terre Ferme. Mais pour atteindre le Chili, pas d'autre route que la magellane, la plus longue mais la plus directe aussi, empruntée par la course, les explorations et la contrebande. Beaucoup, à l'époque coloniale, échappent à toute comptabilité puisque leur présence est illégale ou seulement tolérée, mais certains sont connus, au moins par une descendance prolifique dont les figures les plus originales et les plus attachantes seront retenues par l'histoire nationale. Est-il plus chilien qu'un Camus, qu'un Picarte, qu'un Pinochet, qu'un Letelier ou qu'un Subercaseaux, gens de vieille souche à qui l'on doit, dit joliment Benjamin Vicuna, "les plaisirs et le bien-être de la vie" ? -8-

La fin des guerres révolutionnaires et napoléoniennes amène, au Chili comme ailleurs dans toute l'Amérique, ses contingents français de héros fatigués, mais toujours prêts à en découdre. Par leur participation active aux luttes de l'Indépendance, Viel, Beauchef, Brayer, Rondizzoni et leurs pairs ont mérité de figurer en bonne place dans l'Album militaire national. D'autres, beaucoup d'autres, plus modestes et parfois franchement oubliés, gagnent sans attendre Santiago ou Valparaiso, s'installent sans idée de retour et, malgré la persistance des troubles, ouvrent boutique, s'enrichissent et contribuent à rendre le Chili libre et encore dans les limbes moins austère et plus policé. Avec l'âge d'or de la République portalienne, créatrice de mythologies par la fermeté d'un multiministre visionnaire qui substitue à la tyrannie du sabre les concepts de Loi, de Code et de Constitution, plus nombreux sont les Français que tente "l'heureuse exception chilienne" comme dit Alberdi, dans le continent de l'instable. Que leur réputation de dilettantisme et de légèreté les fasse désigner alors par Vicuna comme les "pires des migrants", inaptes au défrichement des terres vierges, peu leur chaut. Ne sont-ils pas, ces champions du bien-être de la vie, les meilleurs figaros, les meilleurs habilleurs, les meilleurs professeurs de chant, de piano ou de maintien? Tous ces Français ont donc accepté, et pour la plupart choisi, d'être Chiliens, humbles ou illustres. Sans se prévaloir de leur différence, ils ont enrichi par une nuance de plus un peuple déjà vieux et à la culture complexe. Nous verrons comment leurs propres aptitudes et leurs bonnes dispositions, mais aussi le sens convivial chilien ont rendue harmonieuse et féconde l'intégration des Français au Chili, exempte, en tout état de cause, de ces malaises, de ces mépris ou de ces raidissements réciproques qui aujourd'hui, en France même et face à une nouvelle immigration, recolonisent la pensée, durcissent les antagonismes et font de l'altérité - cette suprême manifestation d'ignorance - une conduite ordinaire. Le second volet de la présence française au Chili durant le XIxe siècle, c'est la diffusion des idées, des livres, des modes intellectuelles marquées au coin du "progrès", ce mot clé d'une époque. Du vieil esprit voltairien à l'anticléricalisme militant, de l'histoire narrative à la philosophie positive, tous les schémas français s'imposent aux esprits d'avant-garde. C'est à travers eux et par l'imitation des grands écrivains français du temps - de -9-

Hugo à Zola - que le Chili semble, dit un contemporain, "lier son destin à celui d'une nation qui lui paraît combler ses aspirations et réaliser tous ses rêves". La France est bien alors le pôle par où passe le méridien de la culture chilienne et latino-américaine en général. De Barros Arana à Gonzalo Bulnes, les esprits les plus éminents doivent leur formation à la Sorbonne et au Collège de France où professent Michelet, Renan, Comte et Littré. Ajoutez les feuilletons et les critiques du Mercurio, les séjours parisiens des aristocrates sybarites et transplantés, les petitmetres (sic) qui, sur place, s'efforcent de vivre "à la française" par une mise en scène francomaniaque, insensibles au ridicule et, pour cette raison, à bon droit dénoncés. L'influence française la plus visible, c'est un certain parisianisme. Autre monde: les migrants groupés et qui ne viennent pas au hasard. Oenologues et maîtres de chais girondins vont dès 1850 révolutionner la viticulture chilienne; des colons, la plupart originaires du Pays basque et del'Aquitaine, arrivent après 1880, recrutés par l'Agence Générale de Colonisation du Chili en Europe pour mettre en valeur les champs d'Araucanie dans le cadre d'une colonisation multinationale et planifiée. Id, déceptions et désertions sont légion, mais le noyau qui reste plébiscitera définitivement un pays hospitalier et plaisant dont le climat et le terroir ne sont pas sans rappeler le pays d'origine. II faut enfin, pour un tableau complet qui ne soit pas injuste, rappeler le soutien apporté à la France par l'intelligence chilienne et la sympathie du Chili presque entier en 1940. Ni allogènes ni endogames, aucunement représentatifs sur plusieurs générations d'une caste ou d'une classe, pas même d'un milieu, rebelles à toute société close et pleinement identifiés au destin sinueux et parfois heurté du Chili largement ouvert à toutes les familles d'esprit qui font sa complexité et aussi son attrait, les Franco-Chiliens peuvent être habités par un sentiment d'inconfort, d'inquiétude, de déchirement. Leur mémoire n'est pas un tabernacle ou une forteresse, mais elle existe. Refusant le statut de spectateurs, c'est par centaines que ces immigrés du bout du monde ont, à deux reprises, non pas volé au secours de la victoire, mais devancé l'appel d'une métropole volontairement quittée et envers laquelle ils ne se sentaient pourtant point de dette. A l'éthique héroïsante des monuments aux morts de France répond sobrement, au Foyer français de Santiago, la longue liste - 10-

- malgré

"le clan germanophile"

- lors

du premier conflit mondial

de ceux qui ne sont jamais revenus pour avoir voulu "aimer et servir deux fois plus", dit la romancière Maïté Allamand. A bien y réfléchir, une telle ardeur, au reste, ne surprendra pas. Vue de loin - du Tchad, d'Extrême-Orient, de Polynésie ou d'Amérique -, la France menacée dans son existence même, avec ses handicaps, ses insuffisances, son poids spécifique réduit, n'était-elle pas encore plus précieuse et plus chère? Quel devoir plus impérieux que d'en défendre la cause en ces temps d'exception? Objet d'admiration de tant de Chiliens illustres tout au long du siècle précédent, son image s'impose et s'épure à la faveur de l'épreuve; elle redevient la France de Michelet, de Péguy, des héros et des saints, transfigurée comme une princesse de légende. Pouvait-on, de si loin, la voir autrement qu'immuable et ailleurs qu'au premier rang? Tirer de l'oubli les Français du Chili en retraçant leur histoire: l'entreprise était bien légitime. L'auteur doit à ses compatriotes immigrés et à leurs descendants des années chiliennes trop courtes, mais enrichissantes et inoubliables. En clair et parce qu'on n'est pas historien sans aimer, ils m'ont prêté leurs yeux, leur coeur, leur intelIigence pour voir, comprendre et chérir ce pays qui, malgré la distance, les a retenus et séduits. Mais que le lecteur se rassure! Gage d'attachement, de fidélité et de gratitude, cet essai n'est ni une "opération historique" aux règles érudites habituelles, ni un discours hagiographique de circonstance. Né d'une relation privilégiée, chaleureuse et déjà vieille avec le Chili et "ses" Français, il n'affiche qu'une ambition: restituer les différences pertinentes qui fondent leur identité, permettent de les reconnaître et justifient qu'on les aime.

- Il -

Patagons (Voyage de Bougainville).

PREMIERE

PAR TIE

DU DESPOTISME ECLAIRE A LA REPUBLIQUE AUTORITAIRE ( 1700

- 1850)

R.E:DtIITE,?lP,t.:/n4U&enc.!all:Yqytz!}e Je la-.lt[~r~Sud,t=S~~U;e~'. poù,. aile,. el; Yenû-,.en SurSaJ:'l1: . kkdtm, e/::/4s ~ /4 fro?ntÛr JI[~ridieri. a.Pa:is, dér.t.!m Compte fUt~Z.m::JÙU.u OiXi!e,!fale..~ L~ .'cOw-1,es . CARJTE

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Carte de la « Mer du Sud» et itinéraire aBer et retour de FREZIER, 1712-14

CHAPITRE

I

LA CONTREBANDE ET L'HYMEN: FRANÇAIS ... ET CIDLIENNES AU XVIIIe SIECLE "Parmi les Conquérants du Chili et les compagnons de Valdivia, pas un seul nom d'origine française", déplore Vicuna Mackenna, tandis qu'Allemands, Lombards, Grecs et Slaves figurent en bonne place dans ces contingents. Ces "Gaulois", qu'on dit pourtant si prompts, intrépides et aventureux, auraientils donc mis leur point d'honneur à bouder durablement les Amériques? Que non pas! Ils sont bien, dès le XVIe siècle, au Nord et au Sud du continent méridien, précédant ici les Anglais, rivalisant ailleurs avec les Portugais dans l'occupation du littoral, le développement du trafic, l'asservissement ou la conversion plus ou moins pacifique des Sauvages. C'est pour le compte de François 1er que le Florentin Verazzano prend en 1524 possession de Terre-Neuve et que, dix ans plus tard, le Malouin Cartier découvre, explore et occupe le Bas-Canada. Moins connues sans doute, parce qu'éphémères, sont les entreprises françaises en pays tropical, sur les côtes du Brésil, pour poser des jalons du fait même des lacunes ibériques. A la première, dite de la "France antarctique" et conduite par Nicolas Durand de VilIegaignon qui cherchait un asile pour les Huguenots déjà persécutés, sont associés les noms de Jean de Léry et d'André Thevet1; l'autre, baptisée "France équinoxiale", dans l'île de Maranhao sur la côte Nord du pays, est injustement ignorée malgré l'importance des moyens mis en oeuvre -plusieurs transports de colons et de gentilshommes rompus à la guerre avec armes, vivres et bagages-, sans parler de l'obstination des acteurs et de la multiplicité des essais: dès 1594, François Riffault ambitionne la conquête du pays tupi, en 1605 prennent corps les établissements antiportugais avec le chevalier Des Vaux et le sieur de la Rivardière promu par HenriN "lieutenant général en la Terre d'Amérique depuis l'Amazone jusques à l'île de la Trinité". La
tentative la plus sérieuse

- littérairement

aussi la plus fructueuse -,

c'est la dernière, à partir de 1612, avec Pézieux, la Rivardière encore et Rasilly qui remet le fort Saint- Louis aux peros fin novembre 1615.

- 15 -

Deux des quatre Capucins français envoyés là en juillet 1612 nous ont laissé un témoignage achevé sur cette tentative originale et sans lendemain; le Père Claude d'Abbeville à travers un récit événementiel d'observations minutieuses2, et son supérieur, le Père Yves d'Evreux, sous la fonne d'une réflexion inte]]jgente sur l'art d'effacer la distance entre chrétiens et Sauvages, de corriger chez ces derniers les manquements de la Nature et de refaire, à leur seul profit, les décalages chronologiques de la Révélation. Sans aucun doute, J'un des grands textes du monde indien, redécouvert et récemment réédité, que cette Suite de J'Histoire des Choses plus mémorables advenues en J'île de Maragnan es années 1613 et 16143. Mais la France était alors trop dispersée, trop profondément engagée dans J'élaboration d'un grand Etat plus continental que maritime pour rivaliser vraiment avec les Ibériques. Cayenne, fondée en 1650 sous l'égide de la Compagnie du Nord, compensera mal l'échec de Villegaignon, puis celui de la "France équinoxiale"... Ces Amériques françaises indécises resteront sans postérité. Grandes découvertes et grands voyages circumterrestres si nombreux au XVIIIe siècle ont apporté bien davantage; ils se préparent dès le XVIIe, grâce notamment aux cinq grandes Compagnies créées par Colbert entre 1673 et 1674. Terre-Neuve, Acadie et Nouvelle France, mer des Antilles, flibustiers de SaintDomingue, Mississipi remonté et Louisiane occupée en 1682 par La Salle: autant de succès enregistrés et de bases de départ bien tenues favorisant l'activité des quelque 160 000 gens de mer français gouvernés depuis 1681 - et jusque dans les moindres détails d'alimentation et de vie à bord - par l'admirable Ordonnance de la marine et des colonies, en usage jusqu'à la Révolution, constituant, dira Vietor Duruy, "le plus gros travail de codification de Justinien à Napoléon". Rien d'étonnant donc à ce qu'en 1695 Louis XIV ait chargé l'escadre du capitaine de Gennes de s'emparer de l'Amérique espagnole - rien de moins! Mais il eût été paradoxal, dans ces circonstances, que la route mage liane et les côtes du Chili fussent demeurées plus longtemps étrangères aux appetits "gaulois". Fernand Braudel suggère même l'idée que les côtes du Chili étaient alors pour les Français les plus attrayantes de toute J'Amérique espagnole; bordées d'immenses déserts et d'îles inhospitalières, elles étaient d'autant plus difficiles à surveiller et à défendre. Il apparaissait plus facile - 16-

qu'ailleurs d'y débarquer pour tourner l'interdiction établie par les Espagnols de commercer avec leurs colonies américaines. En cette fin de siècle, en effet, les Antilles tant de fois parcourues et énumérées ne suffisent plus à satisfaire la flibuste et la course. C'est par Panama, l'ex-Castille d'or de la Conquête, et par le détroit de Magellan, que les Français débouchent, rivaux des Anglais, dans la "mer océane". Leurs pirateries, souvent appuyées sur Juan Fernandez, sèment le désarroi et parfois la terreur dans les garnisons côtières ibériques. De Gennes est à Magellan en février 1696, mais, ses vivres épuisés, il doit rebrousser chemin pour se refaire au Brésil; allié objectif de Sharp et de Drake, Raveneau de Lussan, autre écumeur des mers, ravage dans le même temps les côtes du Chili - un "exploit" qui suscitera l'indignation rétrospective de l'historien. Barros Arana! Autre exemple: celui d'un nouvel armateur malouin, de Beauchesne-Gouin, dont l'expédition nous est connue dans le détail par les journaux de bord de deux ingénieurs, Labat et Du Plessis, complétés par des rapports et des relations émanant d'officiers. Promu pour l'occasion capitaine de vaisseau et flanqué d'un adjoint officier de la marine royale, le sieur de Tervil1e, il quitte La Rochelle le 17 décembre 1698 avec deux navires - le Phélippeaux, 44 canons et 150 hommes
d'équipage, et le Maurepas, 50 canons et 180 hommes



destination de Magellan. Avec une solennité formaliste qui n'est pas sans rappeler celle des conquistadores ibériques, les deux capitaines, qui ont passé six mois dans le détroit, prennent possession, à sa sortie, de la Mer océane au nom du Roi Soleil, entonnant avec leurs équipages un Te Deum d'action de grâces... La suite, au vrai, est moins glorieuse. La tempête ayant contraint le Maurepas à s'abriter à Valdivia, les Français y sont l'objet d'une agression imprévue et soudaine, l'un d'eux même, capturé par un huaso, étant entraîné à terre sans pouvoir regagner le bord... Ainsi Ignace Pifiuer terminera-t-il sa carrière au Chili, mais pour y convoler avec dona Juana Queita. L'une de leurs filles donnera le jour au futur fray Camilo Henriquez dont le "cri", on le sait, sanctionnera la naissance du Chili émancipé.
Individualistes

-

du moins le prétend-on

-, les Français

ne

pouvaient entrer au Chili que de cette façon, en isolés, par l'anecdote et par inadvertance. Dès l'aube du siècle suivant, l'action se précipite. Anglais et Hollandais multiplient les incursions dans les mers des Indes, - 17 -

l'Espagne semblant alors incapable de défendre ses colonies. Force lui est de s'en remettre de ce soin aux Français, au moins durant la guerre de Succession. Par un arrêt de 1701, Philippe V ordonne aux gouverneurs des colonies d'Amérique de laisser entrer les navires français dans les ports des Indes, à la seule condition de n'y pas commercer. C'est, dès lors, un afflux quasi ininterrompu, une émulation stimulante, une ruée de capitaines, d'aventuriers et de trafiquants français de tout acabit sur les côtes américaines. Dans cette compétition, les Malouins, pour l'heure, sont les mieux placés et les plus ardents. Ils partent pour un an ou deux; leurs navires, au retour, relâchent à Cadix et rapportent parfois 100.000 à 200 000 piastres grâce à la contrebande et au métal blanc d'Amérique. Cette fortune, souligne Fernand Braudel, "achève de mettre Saint-Malo, oasis maritime, unité à part, en marge du royaume de France". Mais c'est, de 1701 à 1720, selon le même auteur, "la plus sensationnelle des aventures de marins français, menée aux dimensions du monde"4. Ainsi cette "fraude externe" - le mot, encore, est braudélien - bat-elleen brèche le système colonial en place par un "contre-système agile et efficace avec la complicité des marchands locaux et la corruption des autorités de surveillance"5. La contrebande aurait ainsi jusqu'à 1760 dépassé en volume le commerce normal de l'Empire espagnol6. Affaiblie, l'Espagne voit surgir armateurs et négociants habiles aux transactions sur une vaste échelle, gabachos accueillis désormais "à coups de piastres" et non plus à coups de canons... Ils introduisent ici, derrière les séductions de la mode, une première bouffée d'idées neuves et ce qu'il est convenu d'appeler "les bienfaits de la civilisation". Aubaine, plus tard, pour les grands historiens classiques nationaux, que cette histoire agitée, riche en initiatives individuelles, en événements qui s'enchaînent et en détails pittoresques! Voyez L'Aurore, capitaine Rogadier, premier navire français à introduire la mode française au Chili, dès 170 I; peu après, Coudray-Pérée et Fouquet, "habiles et expérimentés" selon l'historien Barros Arana. Partis de Saint-Malo le 26 décembre 1703, ils sont à Concepcion le 13 mai de l'année suivante, y proposant soies de Chine, dentelles des Flandres, toiles de Hollande. L"'âge d'or de la sociabilité coloniale" est frayé par une série de navires français: le Jacques, capitaine Harinton, le Saint-Louis et le Malouin encore en 1703, en 1707 leSaint-Clément et - 18 -

l'Assomption, en 1709 le Saint-lean-Baptiste , capitaine Doublet, du Havre, et le Saint-Antoine, capitaine Frandac. A Valparaiso, la même année, huit vaisseaux français, puissamment armés, le Solide, le Clerc, la Vierge de Grâce, l'Assomption encore, le Saint-Charles, le Saint-loseph , la Marianne, la Concorde enfin, capitaine Pradet, envoyé de Rio par DugayTrouin après la prise de cette ville. Nicolas Pradet restera à Concepcion retenu par les charmes d'une certaine dame de la Barra, plus sûrement que par la panoplie offensive d'un huaso... En 1714, quinze vaisseaux français mouillent à Talcahuano, forts de 250 canons et de 2 600 hommes. Selon Frézier, le corregidor de Concepcion ayant ordonné aux capitaines de déguerpir, ceux-ci répondront par des provocations, certains n'hésitant pas à se battre en duel avec les Espagnols du lieu. Si nombre de marins français restent alors prisonniers, c'est "dans les bras de l'amour", pour s'unir légitimement aux plus beaux partis de l'endroit. Parmi ces captifs volontaires, "aux noms hérétiques ou juifs", dit un chroniqueur traumatisé par l'Inquisition, les premiers Français plus chiliens que bien des aristocrates casti11ano-basques qui n'arriveront ici qu'en fin de siècle: Guillaume Pinochet qui s'unit à Ursula de la Vega, JeanFrançois de la Morandais convolant avec Juana Cajigal y Solar, Nicolas Pradel avec Gabriela de la Barra et Joseph du Nos avec Geronima Caldera. François Bascur élit Rosa del Pino et Jean Antoine Duval, Magdalena Salazar; Margarita Vergara épouse Thomas L'hôtelier qui, en secondes noces, s'unira à Andrea Diaz Gallardo. Les Loïs, les Lacroix, les Hariet, les Camus et les Coo

- issus

de chevalier

Louis des Caux

- sont

aussi de ceux qui,

Penco abordé, n'en repartiront pas 7.Il faut, comme La Barbinais, n'avoir pas trouvé "chaussure à son pied", pour reprendre la mer en déclarant les femmes du cru "jolies, mais trop faciles et trop intéressées". Tous ou presque tous demeurent. Jacques de Lesevinat, médecin "latin" et chimiste hydropathe, est du lot, lui aussi vite adopté, naturalisé en bachiller don Diego de la Sirena par ses nouveaux compatriotes! "Un peu plus d'audace, écrit Vicuna Mackenna, et le Chili serait devenu alors La Louisiane de l'Amérique du Sud, Valparaiso sa Nouvelle-Orléans". Pourquoi pas? Escale obligée sur la route de la Mer océane et vers l'Océanie, le Chili avait déjà captivé, plus que capturé, un premier contingent français qui ne repartirait plus et dont les patronymes - 19 -

seraient appelés à figurer longtemps dans les éphémérides nationales... Or ce premier apport est suivi immédiatement d'un autre, plus fourni encore, comme si les mandements royaux, quels qu'ils fussent, avaient eu pour seul effet d'éveiller ou d'attiser les vocations françaises à gagner le Chili. Par les ordonnances des 26 janvier et 18 mai 1708, Philippe V prend de sévères mesures pour saisir les embarcations et marchandises étrangères. Il enjoint de faire prisonniers capitaines et équipages français présents dans les ports des Indes8. S'ensuit, non pas une fuite ou un retrait des intéressés, mais l'inverse, entendez une contrebande effrénée et en toute impunité! Non seulement les autorités locales sont dépourvues des moyens nécessaires pour faire exécuter ces ordres, mais fonctionnaires, propriétaires et marchands rivalisent, tout au contraire, dans l'art de favoriser ce trafic pour acquérir les marchandises offertes. Les autorités locales elIes-mêmes y participent sans vergogne au point que l'historien Barros Arana désignera le gouverneur Ustariz comme "premier contrebandier du royaume"! L'octroi en 1713 d'un navire-permission et la concession à l'Angleterre de l'asiento ne sont bien qu'aveu et reconnaissance implicites de cette faiblesse insigne de l'Espagne. Dans le cadre de cette fraude de grand style à laquelle toute l'Amérique ibérique participe et s'habitue, les Français que la flotte espagnole aurait en principe chassés en 1718, arrivent toujours plus nombreux à Talcahuano, Valparaiso, Coquimbo; la contrebande devient alors si active, la compromission des autorités locales si flagrante, l'insolence des capitaines français si dommageable à la souveraineté espagnole, que la Real Audiencia finira par s'en émouvoir, adressant de vives remontrances au gouverneur Ustariz9.Déchu de sa charge en 1716 pour n'avoir point mobilisé les milices de Quillota et de Melipilla contre les entreprises des Français, celui-ci sera condamné l'année suivante par le tribunal de l'Audience avec une sévérité exemplaire 10. L'acte d'accusation fait état de 268 000 piastres de marchandises écoulées au Chili en huit ans par les Français, le gouverneur ayant prélevé à titre personnel pour 16 000 piastres de droits et ayant laissé nombre de Français s'instaner à l'Almendral de Valparaiso; il aurait encore acheté, fin 1709, pour 138 000 piastres de marchandises françaises à Valparaiso, pour 20 000 encore en 1714 outre 30 000 de lingerie en 1710 aux capitaines Thomas Gardin et Louis Roche... Il aurait - 20-

personnellement trafiqué avec la plupart des capitaines français de la Concorde, de l'Assomption, de l'Aigle, du Saint-JeanBaptiste, de l'Allègre.. Réclamations, emprisonnements provisoires de certains capitaines et saisies de marchandises n'empêcheront point le malheureux Ustariz de mourir ruiné, de honte et de chagrin. Mais le résultat le plus clair de cette connivence? C'est, sans aucun doute, l'arrivée et l'installation définitive, par le truchement de la contrebande... et de l'hymen, d'une nouvelle vague de Français aux rives du Pacifique. "Les Français, toujours intelligents et alertes, dira Vicuna Mackenna, se servirent d'un stratagème contre le courroux du roi et de ses lieutenants; ils se marièrent avec des Espagnoles ou des créoles, et, comme les Romains dans l'enlèvement des Sabines, ils choisirent les plus belles." Joseph du Nos avait conduit à l'autel la riche héritière de l' hacienda de Tango; à La Serena, le capitaine Subercaseaux épouse dona Manuela, fille du corregidor Mercado!!; dans la même ville s'établissent les Belmont et les Picou, en 1744 encore, Léopold Merville qui épouse la fille du regidorEchandia; les Gac, originaires de Saint-Pol de Léon, les Lépée, Loisel, Lorié, Ravest, Rouminot, Rocuant, Rencoret se font à Quillota "dieux protecteurs des Chiliennes"; sur la côte de Talca, le naufrage de l'Oriflamme "chilénise" les Fermandois, ainsi qu'un certain Letelier - était-il parent du confesseur de Louis XIV ou même du ministre Louvois? - qui, selon l'abbé Molina, mourra patriarche, entouré de deux cents enfants et petits-enfants; véritable éclaireur de pointe d'une profession que la République rendra lucrative,
Albert Tribout, perruquier parisien

- ou

nantais

- débarque

du

Dolores en provenance de Lima, le 9 juin 1788. Son destin, à la charnière des deux âges du Chili? "Raser les derniers godos et poudrer les premiers pelucones", selon Vicuna Mackenna!2. Rien qu'entre 1730 et 1735, ce sont plus de 2 000 Français qui, passé le détroit Le Maire et la voie magellane, auraient, dit le même, touché Talcahuano et pour certains - plusieurs centaines fait souche définitivement au Chili. Si par toute une série de mesures, l'Empire espagnol est, à partir de cette date et, plus encore, de 1780, "repris en main" par la métropole au point que la contrebande s'y fait beaucoup moins voyante, les Français, toujours à titre individuel, continuent cependant à entrer au Chili. Parmi les plus connus, ceux qui, en fin de siècle et selon Eugène Chouteau, "donneront à la révolution - 21 -

des bras puissants dans la personne des colonels Picarte (Picard) et Latapiat"; après eux, et précédant les cohortes de demi-solde de la Grande Armée, les Lefèvre, Taforeau, Droguet, Labbé, Lavigne, Chapuzeau, Holley, Bertrand, noms qui, pour la plupart, iIlustreront le Chili républicain. II n'est pas jusqu'au frère cadet de Robespierre, Frédéric, qui aurait vécu, dit-on, de longues années à San Felipe et dans un accoutrement singulier propre à susciter l'hilarité moqueuse des gamins de l'endroitI3. Parmi ces précurseurs enfin, il en est de moins connus par leurs antécédents, tels ces deux aventuriers, savants et comploteurs à la fois, que furent le mathématicien Berney disciple de Fénelon et bisaïeul de Francisco Bilbao - et le philosophe Gramuset, auteurs avec José Antonio Rojas, de la conspiration de 1780 racontée par Miguel Luis Amunategui. Imbu d'idées révolutionnaires et introducteur au Chili d'opinions et de livres alors subversifs - au premier chef l'Encyclopédie -, Rojas, le complot éventé, échappa au châtiment en raison de sa notoriété. Les deux Français, eux, devaient être condamnés par la Cour Suprême de Lima. Envoyés en Espagne, ils furent graciés, mais moururent peu après, Berney dans un naufrage, Gramuset dans les geôles de Cadix. Amunategui a réhabilité leur mémoire: "Pauvre Berney! Pauvre Gramuset! Ils ont été malheureux jusque dans le genre de leur supplice, écrit-il, lequel, souffert en secret, les a privés des sympathies populaires et de la renommée qui leur étaient dues. Il y en a beaucoup d'autres qui ont moins souffert pour l'émancipation du Chili et qui sont cependant célèbres"14. A son tour, Eugène Chouteau s'est employé à magnifier leur geste en faisant de Berney le rédacteur du premier projet de Constitution du Chili et l'auteur de la première proclamation adressée à un peuple qui ne savait pas encore lire, assortie d'arguments tirés de l'histoire et fondée sur le droit naturel si cher aux esprits éclairés du temps. Mais derrière ces oubliés de l'histoire nationale ou ces esprits aventureux qui ont touché le Chili sans vouloir - ou sans pouvoir - en repartir, il est des voyageurs célèbres dont l'escale ne saurait être réduite à l'événement ou à la simple péripétie. Leur contribution, même indirectement formulée sous forme d'un Journal de voyage, à la connaissance scientifique du Chili de l'époque, vaut bien celle d'un Rosales ou d'un Molina. Sans l'acuité de leur regard et malgré les réformes de l'Illustration qui obligent l'historien à reconsidérer l'Amérique espagnole en cette - 22 -

fin du XVIIIe siècle, le Chili serait resté pour près d'un siècle encore et en dépit de son émancipation, ce qu'il avait bien été jusque là: le parent pauvre du monde ibérique et l'extrémité mal connue d'un empire bientôt éclaté. Bien mieux que Rogers ou que Selkirk, tout autant que Byron ou même James Cook, bien avant le périple de Vancouver et les reconnaissances côtières méridionales des "pilotes" espagnols - Cordoba, Malaspina, Machado, Moraleda parmi les meilleurs -, les grands navigateurs français du XVIIIe siècle ont bien mérité du Chili. Toujours marginal, replié, périphérique puisque situé aux confins de l'Empire espagnol et marqué par "l'inertie, les servitudes et la main basse de la métropole"15, le Chili aiguise cependant, durant tout le XVIIIe siècle, la curiosité et les ambitions de l'Europe cultivée, audacieuse et montée en puissance. Dans ce contexte et dans cette perspective, Frézier, Bougainville et La Pérouse - pour ne retenir que trois noms - ont grandement contribué à désenclaver le Chili et à le faire entrer peu à peu, mais de plain-pied, dans l'histoire universelle qui "respire" et dans la dynamique des sociétés humaines.

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Notes

du chapitre

I

1.- Cf. J. de LERY, Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil, Paris, 1880; A. THEVET, Les singularités de la France Antarctique, Paris, 1878; La Cosmographie Universelle, Paris, 1575. 2. - C. d'ABBEVILLE, Histoire de la mission des Pères capucins en l'isle de Maragnan et terres circonvoisines, Paris, 1614. 3.- Sous le titre Voyage au Nord du Brésil, fait en 1613 et 1614, Paris, Payot, 1985, présentation et notes d'Hélène Clastres. 4.- F. BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, tome 3, Le Temps du Monde, Paris, A, Colin, 1979, p. 296. 5. - Idem. ibid., p. 357. 6. - Selon P. Chaunu, "Interpretacion de la Independencia de América latina", Peru Problema, n~ 7, 1972, p. 132; J. VICENS VIVES, An Economic History of Spain, 1969, p. 406. 7.- Voir sur ces famiJles B. VICUNA MACKENNA, Las origenes de las familias chilenas , Santiago, 1903, chap. III, p. 1-26. Sur l'efflorescence des Pinochet au Chili, voir O. PINOCHET de la BARRA, Los Pinochet en Chile, 5iglo XVlII, Santiago, 1979. Et sur les familles françaises de Concepcion au XVIIIe siècle, F. CAMPOS HARRIET, Historia de Concepcion, 1550-1970, Santiago, 1979, en particulier p. 99, 123-129. 8.- "J'ordonne, déclare alors le gouverneur Ustariz, à tous les Français célibataires de sortir de cette ville et d'aller sans délai s'embarquer à Valparaiso dans les navires de leur nation; et si quelqu'un s'y oppose, qu'il soit incarcéré; j'ordonne de même à tous les habitants quels qu'ils soient, de ne pas les admettre chez eux, de ne leur louer aucune maison sous peine de 500 piastres d'amende. Les muletiers qui apporteront des marchandises françaises dans cette viJle (Santiago) seront bannis et condamnés à quatre ans de bagne à Valdivia." 9.- "Votre Seigneurie doit prendre des mesures plus énergiques et condamner à dix ans de bagne toutes les personnes qui feront ou faciliteront le commerce avec les Français. Les gouverneurs prennent pour prétexte qu'ils n'ont pas à leur disposition des forces suffisantes pour s'opposer au trafic des capitaines français, comme si ces derniers ne savaient pas les liens étroits qui unissent la France à l'Espagne".

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