Le collier de servitude

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Ouvrage complet et solidement documenté.

Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296357624
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LE COLLIER DE SERVITUDE

AGENCE

DE COOPERATION ET TECHNIQUE

CULTURELLE

it

~11~

L'Agence de Coopération Culturelle et Technique, organisation intergouvernementale créée par le Traité de Niamey en mars 1970, rassemble des pays, liés par l'usage commun de la langue française, à des fins de coopération dans les domaines de l'éducation, de la culture, des sciences et de la technologie, et plus généralement, dans tout ce qui concourt au développement de ses Etats membres et au rapprochement des peuples. Les activités de l'Agence dans les domaines de la coopération scientifique et technique et du développement se groupent en quatre programmes prioritaires aux objectifs complémentaires: - développement du potentiel scientifique et technique; - inventaire et valorisation des ressources naturelles; - transformation et exploitation des ressources naturelIes; des communautés humaines. - autosuffisance Toutes les actions menées dans le cadre des quatre programmes sont complémentaires et ont pour finalité le développement du monde rural. Celles résultant des deux premiers se situent en amont et tendent à renforcer les structures de la recherche appliquée et à favoriser la concertation et le transfert des données scientifiques et des technologies dans des domaines précis prioritaires pour le développement. Les actions du troisième programme se placent à un niveau intermédiaire et œuvrent pour l'implantation d'un tissu industriel intégré au milieu rural: petites et moyennes entreprises disséminées dans ce milieu, valorisant la production de la terre et de la mer et procurant du travail à une population en rapide croissance. Le dernier programme, enfin, se situe en aval de l'action: il associe les populations elles-mêmes à l'amélioration globale de leur condition par une formation intimement liée à l'action,

s'adressant particulièrement aux jeunes domaines aussi vitaux pour les ruraux leur santé et ieur éducation. PAYS MEMBRES

et concernant des que leur habitat,

Belgique, Bénin, Burundi, Canada, République Centrafricaine, Comores, Congo, Côte d'Ivoire, Djibouti, Dominique, France, Gabon, Guinée, Haïti, Haute Volta, Liban, Luxembourg, Mali, le Maurice, Monaco, Niger, Rwanda, Sénégal, Seychelles, Tchad, Togo, Tunisie, Vanuatu, Viet-Nam, Zaïre.
ETATS ASSOCIES

Cameroun, Egypte, tanie, Sainte-Lucie.
GOUVERNEMENTS

Guinée-Bissau,
PARTICIPANTS

Laos,

Maroc,

Mauri-

Canada-Nouveau-BrunswicK,

Canada-Québec.

Docteur

Frantz TARDO.. DINO

LE COLLIER DE SERVITUDE
La condition sanitaire des esclaves aux Antilles"Françaises du XVIIe auXIXe siècl

~ribeennes

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.

Agence de Coopération Culturelle et Technique

Les opinions exprimées ainsi que les orthographes des noms propres et les limites territoriales figurant dans le présent document n'engagent que les auteurs et nullement la position officielle de l'A.C.C.T.

~ Editions CARIBEENNES, 1985. Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays. I.S.B.N. : 2-903033-63-3

A mes filles, A mes parents.

.

INTRODUCTION
De la capture à la mort...
Esclavage, traite, négriers, tous ces mots exhalent des relents de sang, de sucre, de sueur, de café, de larmes et de coton. Pour beaucoup d'entre nous l'esclavage est l'un des prisonniers de l'urne de Pandore. Le couvercle en est à peine soulevé que bien vite nous le laissons retomber. Nous avons trop peur que nos idées préconçues soient remises en cause et notre vision édénique de l'esclavage salie. Pour nous, l'esclave reste toujours ce bon nègre à l'intelligence enfantine, fidèle et dévoué, respectueux de son maître qui, rempli de charité le traite un peu mieux que son cheval, un peu moins bien que ses enfants en bas-âge. Il y a quelques années un livre et un feuilleton

télévisé, « Racines », permirent

à la majorité des Français

de redécouvrir la réalité de l'esclavage. Pourtant l'écran éteint, le livre refermé, notre bonne conscience relégua traite, négriers, fers, coups de fouet et viols au rayon de la cruauté et du sadisme anglo-saxon. Avons-nous déjà oublié que de nos ports partaient ces navires qui transportèrent plusieurs milliers de Noirs, chaque année, pendant plus de deux siècles vers le Nouveau Monde? Avons-nous déjà oublié ces quartiers entiers, tels LaFosse à Nantes ou les Chartrons à Bordeaux, où chaque pierre de chaque maison est cimentée du sang et des larmes d'un Noir? Avons-nous déjà oublié que l'abolition de l'esclavage en France ne date que de 1848? C'est pourquoi la mosaïque normande et africaine que 9

je suis, en lisant pour ne citer que les plus connus: «La Case de l'Oncle Tom », « Bois d'Ebène », «Mandingo» ou « Tamango », éprouvait un malaise indéfinissable. Du plus profond de mes origines noires, je sentais remonter une immense vague de haine, houle rouge-sang enflée par les coups et les tortures infligés à des millions de mes ancêtres. Comme eux j'étais, tel un gibier, traqué, arraché à ma famille et à mon village. Comme eux j'étais affolé par les hurlements de mes ravisseurs et leurs coups de chicotte. Au terme d'une marche forcée de plusieurs jours, épuisé, je me retrouvais plongé dans l'obscurité de l'entrepont d'un navire sur lequel je m'attendais à être mangé. Comme eux, débarqué sur une île où tout m'était étranger (langue, mode de vie, nourriture, etc.), très rapidement abruti par la malnutrition et les coups, très vite recru de fatigue je ne pouvais plus revendiquer ma qualité d'Homme. La tempête calmée, mon aïeul normand se rappelait à mon souvenir et réclamait, au nom de la Justice, une vision plus impartiale et mieux au fait des conditions sociales et économico-politiques de l'instauration de l'esclavage dans les Antilles françaises. En 1864 Abraham Lincoln écrivait: « Si l'esclavage n'est pas mauvais, alors rien n'est mauvais.» L'évidence d'une telle réflexion peut prêter à sourire, mais il ne faut pas oublier que l'esclavage est quasiment le contemporain de l'Humanité. Depuis la Préhistoire toutes les guerres ont eu pour but l'extension du territoire de chasse ou la propriété d'une terre plus fertile. Il fallut peu de temps aux hommes pour s'apercevoir qu'il était anti-économique de tuer les vaincus et ô combien préférable de les garder en vie et de les utiliser en tant que main-d'œuvre gratuite et renouvelable à peu de frais. Mieux, l'appropriation des femmes des vaincus joignait l'utile à l'agréable en permettant la satisfaction de la sexualité des vainqueurs. Cette dualité Economie-Sexualité est le moteur de l'esclavage. Chez les Romains et les Grecs, si l'esclavage était officiellement à visée économique, il n'en demeure pas moins vrai que les esclaves fournissaient le plus gros des contingents des hétaires et autres péripatéticiennes. Plus près de nous les razzias arabes avaient pour but le repeuplement des harems en personnel tant féminin que masculin. Les laissés pour compte étaient alors tués ou employés à des travaux de force. Dans l'Antiquité l'esclavage pouvait s'abattre sur tous (parfois, le citoyen libre, pour des motifs judiciaires, se 10

Le collier de servitude retrouvait asservi). Au contraire, l'esclavage «moderne» se différencie par l'unicité de son recrutement: le Continent Noir. Le catholicisme est d'ailleurs l'un des principaux responsables de cet état. En effet, avant le XV" siècle, les Noirs étaient regardés comme des créatures de Lucifer et les dirigeants de l'Eglise leur déniaient le droit d'avoir une âme. Assimilés à des bêtes il semblait logique de les faire travailler sans se préoccuper de leurs sentiments. Mais, hypocrisie ou zèle religieux, cela n'empêcha pas de

baptiser

ces « animaux

doués de la parole»

(selon les

dires d'un évêque espagnol du XVIe siècle), afin de leur permettre de regagner le Paradis après leur mort. En attendant ce salut, la « charité chrétienne» tolérait fort bien que ces frères de religion meurent d'épuisement par la faute de certains de leurs coreligionnaires. De nombreuses voix se sont élevées contre cet avilissement de l'homme. Déjà Homère affirmait dans l'Odyssée: «Zeus à la grande voix prive un homme de la moitié de sa valeur lorsqu'il abat sur lui le joug de l'esclavage. » Mais pensait-il avoir conservé la moitié de sa valeur, ce captif rivé à son banc, anesthésié par l'horrible pensée de devoir ce terrible sort à certains de ses frères ou de ses proches parents, trop souvent pourvoyeurs sans scrupules de cet abominable trafic ? Plus près de nous, Lamartine déclarait: « Il n'y a de richesse légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse.» Il semble bien que les possesseurs d'immenses richesses illégitimes aient été nombreux en Europe du xv. au XIX. siècle. Il faut pourtant reconnaître aux négriers une bonne compréhension de leurs intérêts. La certitude de débarquer (donc de vendre) des esclaves en plus grand nombre et en meilleure forme les poussa à améliorer les conditions d'un transport pouvant durer, selon la chance du capitaine et les caprices du vent, de trois semaines, dans le meilleur des cas, à trois ou quatre mois. Pour ce faire, ils améliorèrent l'alimentation de leur captifs, les obligèrent, dans la mesure du possible, à pratiquer journellement un exercice physique et les remirent en forme avant et après la traversée dans les escales et les savanes de rafraîchissement. Ces méthodes étaient si efficaces que l'on aboutissait au paradoxe suivant: la mortalité des captifs était inférieure de moitié à celle des équipages les transportant. De même, on retrouve dans les bases ayant servi à l'élaboration du Code Noir ces mêmes motifs économiques, sources d'amélioration des conditions de vie des esclaves. 11

Depuis l'abolition de l'esclavage une polémique, portant sur le nombre d'esclaves déportés vers le Nouveau Monde, s'est installée. Les chiffres les plus fous ont été avancés. Les évaluations oscillaient de un à deux millions jusqu'à cent millions pour toute la durée de la traite. Il semble que l'on puisse aujourd'hui se reposer sur les chiffres de Curtin qui, dans son ouvrage, « The Atlantic Slave Trade A Cursus », détermine un nombre total d'esclaves débarqués aux Antilles françaises de un million six cent mille. Ce chiffre se doit d'être majoré de 16,2 % (moyenne des décès lors de la traversée), pour obtenir le nombre total de Noirs embarqués soit un peu moins de deux millions. Le même auteur estime le nombre total des Noirs embarqués à destination de l'Atlantique-Est et de l'Amérique du Sud entre onze et quinze millions. Etudier la condition sanitaire d'une population ce n'est pas seulement décrire ses maladies, ses thérapeutiques, ses médecins ou ses chirurgiens, c'est aussi rechercher les divers facteurs influençant sa santé comme le logement, la nourriture, l'habillement, les conditions de travail, etc. C'est aussi s'interroger sur les réactions de l'esclave débarquant sur une terre inconnue et qui se trouvait palpé, pincé, trituré sans aucun ménagement. Assurément une sourde colère ou au contraire un grand fatalisme devait alterner avec des accès de rébellion vite matés sous les coups de fouet. Pourtant, acclimaté, ce Noir se révélait, dans l'immense majorité des cas, attaché à son carré de cannes, de coton ou de café; pour preuve la constance du pourcentage des marrons (fugitifs) pendant toute la durée de l'esclavage. Mieux, il crée une société qu'il calque sur celle des Blancs avec les mêmes barrières, les mêmes castes et les mêmes coutumes tempérées ou aggravées par le caractère africain. La vie quotidienne de l'esclave peut nous surprendre par certains de ses à-côtés. Ainsi avons-nous coutume de penser que l'épuisement, conséquence des trop nombreuses heures de travail, devait placer les esclaves dans l'impossibilité de satisfaire leur sexualité; pourtant de nombreux planteurs se plaignirent des folles courses nocturnes effectuées par certains de leurs Noirs allant rejoindre l'élue de leur cœur et revenant « embaucher» le matin. Certains n'hésitaient pas à parcourir plusieurs dizaines de kilomètres chaque nuit. La partie la plus surprenante et aussi la plus méconnue est, sans conteste, l'esclave malade. Les documents y afférents sont, en règle générale, assez rares. Nous apprécions 12

-

Le collier de servitude d'autant plus le grand mérite de G. Debien qui nous a permis de découvrir avec une immense stupéfaction l'univers médical de l'époque. Nous restons sidérés devant l'énormité des sommes consacrées par les planteurs pour essayer de guérir leurs esclaves malades et complètement ahuris devant le peu de soins, d'intérêt et d'argent dispensés aux valides. Très peu d'entre nous soupçonnait l'existence d'hôpitaux de plantations (espèces de grandes infirmeries dotées de lits d'hospitalisation) qui se développèrent à partir du milieu du XVIIIe siècle. La découverte d'un personnel sanitaire, plus ou moins compétent, mais qui avait le grand mérite d'exister est pour nous une heureuse surprise. Combien sommes-nous à savoir que les premières campagnes de vaccination systématique contre la variole furent effectuées à Saint-Domingue, d'abord sur les esclaves puis sur les créoles, bien avant Jenner? La variolisation était faite par scarification de sérosités de pustule de varioleux à l'inverse de la vaccination anti-varioIique moderne qui utilise les sérosités de pustule de vaccine (maladie spécifique de la vache). La Révolution française interrompit cette expérimentation ce qui explique, peut-être, la meilleure acceptation des vaccins en France que dans les pays anglo-saxons. Est-ce le climat? Mais nous sommes frappés par l'exacerbation des querelles entre médecins et chirurgiens, civils et militaires, où chaque partie tente d'éliminer l'autre; ces luttes intestines masquant mal l'étroitesse de la barrière qui existait à l'époque entre Médecine et charlatanisme. ' Parmi les innombrables traitements proposés, il faut noter l'importance de la phytothérapie (traitement par les plantes). Cette place prépondérante de la phytothérapie que l'on retrouve dans la médecine européenne d'alors, est majorée aux Antilles par l'excellence des soins prodigués par les «médecins noirs », guérisseurs qui purent officier jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Après quelques dizaines d'années d'abandon, dues au très grand essor de la chimiothérapie, la phytothérapie redevient, de nos jours, une partie intégrante de la thérapeutique. Nul doute qu'en se penchant sur les traitements de cette époque et en éliminant certaines pratiques relevant de la sorcellerie, la pharmacopée antillaise ne se révèle un immense réservoir thérapeutique pour nos maladies actuelles. C'est pourquoi il nous a semblé utile d'incorporer dans notre ouvrage un petit dictionnaire des pl'antes utilisées à cette époque et dont l'usage s'est perpétué jusqu'à nos 13

jours. Ainsi restituerons-nous à certaines d'entre elles leurs indications et peut-être leur renommée d'antan. Faire une œuvre exhaustive et érudite n'a pas été notre but; plus modestement nous avons voulu présenter un panorama de la condition sanitaire des esclaves aux Antilles françaises s'étalant sur plus de deux siècles. Si certains aspects peuvent paraître à peine esquissés et d'autres hypertrophiés, la cause en est la disparité des documents bibliographiques à notre disposition. En effet, certains aspects de l'esclavage ont donné lieu à de très nombreuses publications alors que d'autres, faute de découverte des actes s'y rapportant, restent encore dans l'ombre. Nous avons voulu présenter cette période de l'Histoire Universelle avec la plus grande impartialité possible; mais si quelques commentaires personnels nous ont échappé, ils ne sont que le triste reflet de notre dégoût, de notre écœurement ou malheureusement de notre prise de conscience de la persistance, à l'heure actuelle, de certaines conduites inhumaines égalant les pires déchaînements sadiques de certains planteurs antillais.

PREMIERE PARTIE Le captif et l'esclave

- Le récitant
-Le

-

Mes souvenirs brament le rapt... le carCan... la piste dans la forêt... le baracoon... le négrier. demi-chœur -

Ils nous marquaient au fer rouge...

- Le rebelleEt l'on nous vendait comme des bêtes, et l'on nous comptait les dents... et l'on nous tâtait les bourses et l'on examinait le cati et le décati de notre peau et l'on nous palpait et pesait et soupesait et l'on passait à notre cou ,de bête domptée le coUier de la servitude et du sobriquet.

(A. Césaire - Et les chiens se taisaient)

QUATRE SIECLES

D'HISTOIRE

Les Arawaks et les Caraïbes. - Christophe Colomb et la découverte des Antilles. - Brève histoire du commerce négrier. - Historique de l'esclavage aux Antilles et de son abolition.
Le nom des Antilles dérive du latin «ante insulae» (îles en avant du Nouveau Monde). Elles se divisent en Grandes Antilles (Jamaïque, Cuba, Haïti, Porto-Rico) et en Petites Antilles (Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin, Barbade, Saint-Barthélémy, Saint-Kitts, la Désirade et la Dominique, pour ne citer que les plus connues). Leur histoire se confond avec celle des affrontements inter-européens. Carrefour entre l'Amérique et l'Europe, productrices de denrées rares et indispensables, elles furent le théâtre de combats navals et de guerres commerciales impitoyables. LA DECOUVERTE OCCUPANTS DES ANTILLES ET LES PREMIERS

Des premiers occupants, l'Histoire n'a rien retenu. Ils furent exterminés par des tribus indiennes venues d'Amérique du Sud. Ce furent, tout d'abord, les Arawaks entre 500 et 1000 après Jésus-Christ, puis les Caraïbes vers 1200. Ces cannibales (le mot vient de leur nom espagnol «caribal »), occupèrent les Petites Antilles, refoulant les Arawaks vers les Grandes Antilles. A l'arrivée de Christophe 17

Colomb, des raids caraïbes vers Porto-Rico et Haïti étaient encore signalés. Les Arawaks furent complètement exterminés dès 1530. La nation caraïbe subsista jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. De nos jours quelques survivants, plus ou moins dégénérés, vivotent à la Dominique et à Saint-Vincent. Ainsi disparurent ces. peuples qui nous donnèrent le manioc, la pomme de terre, le maïs, la goyave, le hamac, le tabac, et... la syphilis. Au cours de ses différents voyages, Christophe Colomb découvrit la quasi-totalité des Antilles. Le 6 décembre 1492, il toucha terre à Hispaniola (futures Haïti et Saint-Domingue). En 149.3, il aborda la Désirade, la Dominique, MarieGalante, les Saintes, la Guadeloupe et Saint"Christophe. En 1502, il débarqua à la Martinique. Les Espagnols n'occupèrent que les Grandes Antilles, réservant les Petites Antilles pour leurs aiguades (recherches d'eau potable). La paix régna sur les Caraïbes jusqu'en 1530. A cette époque les Hollandais, suivis des Français et des Anglais saccagèrent les villes espagnoles des Antilles. La dernière expédition de Drake, en 1585-1586, contre La Havane et Santiago de Cuba fut directement à l'origine de la formation de l'Invincible Armada. Le XVIIe siècle vit l'éclatement des possessions espagnoles. Les Anglais s'emparèrent, entre autres, de la Jamaïque et de la Barbade; les Hollandais de Saint-Martin. La France occupa l'île de la Tortue et la partie occidentale d'Hispaniola grâce à ses boucaniers et à ses flibustiers. Pourtant la souveraineté de la France sur cette île, appelée plus tard Saint-Domingue, ne lui fut reconnue qu'en 1697 par le traité de Ryswick. En 1627 Belain d'Esnambuc partit de Dieppe pour coloniser Saint..christophe. Ardemment disputée entre Français et Anglais, cette île devint définitivement anglaise en 1713, après le traité d'Utrecht et prit le nom de Saint-Kitts. Ce fut encore de Dieppe que s'embarquèrent Lyénard de l'Olive et Duplessis (anciens lieutenants de d'Esnambuc), pour la Guadeloupe où ils débarquèrent le 29 juin 1635. Furieux d'avoir été devancé, Belain d'Esnambuc se hâta de débarquer, le 15 septembre 1635 à la Martinique. Tout au long du XVIIIe siècle, Français et Anglais luttèrent pour s'assurer le contrôle de la mer des Caraïbes. La France, sous l'Empire, dut s'incliner devant l'Angleterre. Après la prise de la Guadeloupe en 1810, il n'y avait plus d'île française dans les Caraibes. Le traité de Paris en 1814, nous 18

Le collier de servitude rendit Saint-Domingue, la Martinique, dépendances ainsi que Saint-Martin. L'ESCLAVAGE ET LA TRAITE la Guadeloupe et ses

Depuis toujours l'esclavage a existé. Il fut l'un des piliers de toutes les sociétés antiques fussent-elles aussi civilisées que la Grèce. Les Romains, quant à eux, furent de «grands maîtres en matière d'asservissement» (Boyer-Peyreleau). Le continent africain fut toujours le réservoir d'esclaves du monde entier. Les premiers esclaves d'origine africaine traversèrent l'Atlantique en 1542, sur un négrier portugais à destination du Brésil. A partir de 1502, les Espagnols firent travailler leurs mines de Saint-Domingue par des Indiens d'Amérique Centrale. Mais, trop fragiles et refusant 'l'esclavage, ces peuples se laissaient mourir. Pour empêcher leur extermination, Las Casas suggéra l'importation de quatre mille Noirs par an. Sa bonne foi ou sa naïveté semblait entière quand il déclarait: «Nous étions sûrs que, comme les oranges, les Noirs avaient trouvé leur habitat naturel et se trouvaient mieux dans les AntiHes qu'en Guinée.» En 1517, six ans après le début de la traite, le commerce négrier était florissant. Les colons appréciaient les esclaves noirs comme le rapporte Herrera dans son «Histoire des Indes» : « un Noir vaut quatre Indiens ». Très vite, faute de comptoirs suffisants en Afrique, les Espagnols passèrent des contrats ou «assientos» avec des armateurs hollandais, anglais et français pour la fourniture d'esclaves. En 1550, il y avait déjà plus de trente mille Noirs sur Hispaniola. Les engagés Faute d'Indiens, Anglais et Français utilisèrent une autre main-d'œuvre: celle des engagés ou «trente six mois». Pour se procurer les bras nécessaires, des Européens furent requis. Ceux qui ne pouvaient se payer le voyage étaient obligés de servir pendant trois ans ou trente-six mois (d'où leur nom) celui qui 'le leur payait. Leur condition était en tous points identique à celle des esclaves. Non seulement le payeur pouvait les utiliser comme bon lui semblait, mais encore les vendre à qui lui plaisait. Pendant toute 19

la durée de leur engagement, ils ne pouvaient travailler pour leur propre compte. Si leur servitude était limitée dans le temps, le bâton et le fouet les forçaient au travail. A la fin de leur contrat et comme tous les nouveaux, ils recevaient un terrain à déboiser et à exploiter. Leur nourriture se composait de quatre pots de manioc et de cinq livres de bœuf salé par semaine. Il leur était interdit de quitter leur maître avant ,la fin de leur engagement. Le recel d'engagés était assimilé au recel d'esclaves et puni des mêmes peines. Les femmes pouvaient elles aussi «s'engager », mais leur rareté les assuraient d'un rachat rapide et d'un beau mariage. Le changement de climat, la nourriture insuffisante, le travail forcé firent périr un grand nombre d'engagés. C'est pourquoi les colons, peu satisfaits du caractère transitoire de leur main-d'œuvre, réclamèrent l'autorisation d'employer des esclaves africains. L'Edit du 31 octobre 1636, signé de Louis XIII £ut l'acte de naissance de l'esclavage dans 'les Antilles françaises. Les premiers esclaves, au nombre de quarante, furent débarqués à Saint-Christophe.

Les Compagnies et le commerce triangulaire
A ses débuts, l'esclavage dans les Antilles françaises ne fut alimenté que par de rares et chers achats dans les îles voisines. Comme en haut Heu la traite était jugée trop importante pour être 'abandonnée à n'importe qui, la formation d'une Compagnie à l'image de celie des Indes fut fortement encouragée. Après l'échec d'une Compagnie des Iles d'Amérique fondée par Fouquet en 1636 et liquidée en 1649, la Compagnie des Indes Occidentales, compagnie «privative et privilégiée », fut créée en 1664. Elle reçut en plus du monopole de la traite entre le Cap Blanc et le Cap de Bonne Espérance, une prime «d'encouragement» de treize livres par Noir vendu aux Antilles et de quinze Hvres pour ceux vendus en Guyane. Bien vite, le manque de personnel, de bateaux, d'argent entraîna sa déconfiture le 26 août 1670. Pendant les deux années qui suivirent, le commerce fut libre et stimulé par la suppression de la taxe de cinq livres perçue sur chaque nègre transporté. En conséquence, six mille esclaves partirent vers les Antilles. En 1673, une nouvelle Compagnie, dite du Sénégal fut formée et fit faillite en 1675. Le même schéma se répéta 20

Le collier de servitude huit fais entre 1664 et le 31 juillet 1767, date de la suppressian du tnanapole. Grâce à l'incompétence des administrateurs, à leurs intrigues et à la précarité de leurs trésoreries, ces Compagnies ne purent jamais envoyer plus de mille cinq cents à deux mille esclaves par an vers les Antilles, chiffre qui, après la libéralisation de la traite, semblera malheureusement bien ridicule. Les ports négriers étaient Le Havre, Bardeaux, La Rochelle, Saint,Malo, Lorient, Marseille et surtout Nantes. La part du trafic négrier ne dépassa j'amais 20 % du trafic total, mais «le fait que dans une ville maritime, le trafic noir ne représentait qu'un cinquième ou un huitième du commerce total n'est aucunement un motif pour lui refuser la qualification de port négrier» (Louis Vignols). Ce pourcentage étannant était dû aux risques de l'aventure et à la longueur du trajet (seize à dix"huit mois en mayenne). Les navires étaient chargés de vivres pour les futurs captifs et de marchandises de trac destinées à l'acquisitian des «pièces d'Inde ». Cette «pacatille» était répartie, à l'avance, en ballots d'une valeur dannée. La campagne de traite durait entre trais et dix mois. Les esclaves vendus, les cales remplies de sucre, de café, d'indigO', de caton, de tabac au de cacaO', le bflteau cinglait alaI's vers la France. Cette ratation se saldait généralement par un bénéfice de 200 %, la vente des esclaves en rappartait la maitié. Une autre source d"enrichissement paul' les armateurs métrapalitains pravenait de l'interdiction faite aux planteurs de vendre au d'acheter directement à l'étranger. Ce système dit de «l'exclusif» leur permettait de fixer à leur guise le prix des denrées exportées et importées. De plus, ils étaient les seuls à pauvoir sait escampter, parfais sur plusieurs années, les récoltes à venir, sait prêter aux planteurs désireux de maderniser leurs méthades de culture. La sujétion se renforçait alaI's encare un peu plus. La recherche constante d'un enrichissement de plus en plus impartant amena les négociants et les colans à s'entendre paul' régulariser, intensifier les arrivées d'esclaves et augmenter le rendement des plantatians. Le résultat fut

tel qu'en 1753 Valtaire déclarait:

« Les

Antilles sant des

paints sur la carte, mais enfin ces pays, qu'on peut à peine apercevair sur une mappemonde, ant produit en France une circulatian annuelle d'enviran 60 millians de marchandises» (Essai sur les mœurs). En 1783, les Antilles françaises étaient les premières expartatrices mandiales de 21

sucre (environ 100000 tonnes), de café (40000 tonnes) en bonne position pour le coton (1000 tonnes). L'ABOLITION DE LA TRAITE

et

En 1787 les premiers mouvements anti-esclavagistes apparurent en Angleterre, sous l'impulsion de Wilberforce. Mais ce fut la Convention qui, la première, le 14 février 1794, décréta l'abolition de l'esclavage et qu'en conséquence
«

tous les hommes sans distinction de couleur, domiciliés

dans les colonies, sont citoyens français et jouissent de tous les droits assurés par la Constitution ». Seule la Guadeloupe bénéficia de cette émancipation, grâce à l'action de Victor Hughes délégué de la Convention et du fait qu'elle était, à l'époque, la seule île non occupée par les Anglais. L'émancipation fut de courte durée, le Premier Consul rétablissait, le 17 mai 1802, l'esclavage et la traite « conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 ». En 1804, Ia Chambre des Communes vota l'abolition de l'esclavage, mais le veto de la Chambre des Lords repoussa l'adoption du Bill d'émancipation jusqu'en 1807. Pour cer-

tains « si les marchands

sont de leur côté moins intran-

sigeants dans leur hosti:lité », c'est parce que « leur maîtrise des mers, incontestée depuis Trafalgar, a presque intégralement tari les traites françaises et espagnoles, le marché de Saint-Domingue est supprimé, un afflux accru de Noirs vers la Jamaïque a permis d'y refaire le plein de main-d'œuvre servile, les états du Sud de l'Amérique du Nord ne sont plus que des clients intermittents. Le transport en droiture des denrées coloniales des îles antillaises vers l'Europe est aussi 'lucratif et de moins de risques et de frais que la traite, et fournisseurs de toute l'Europe, les marchands de la Cité n'ont plus d'intérêt à défendre une forme de trafic qu'ils ont avantageusement remplacé» (Gaston Martin, Histoire de l'esclavage dans les Colonies françaises). Il faut noter cependant que les Anglais, « ces charlatans de la philantropie» (Boyer-Peyreleau), suspendirent l'application du Bill pendant toute la durée des hostilités. Les esclaves de la Couronne furent émancipés en 1831, vingt-quatre ans après le vote. En 1838, il n'y avait plus d'esclaves anglais et tous les planteurs avaient été indemnisés. Du côté français, la situation était plus floue. Sous la pression des Anglais et de Wilberforce 00 particulier, la 22

Le collier de servitude France prit l'engagement, 'le 30 mai 1814 lors de la signature du traité de Paris, d'abolir la traite dans un délai de cinq ans. Le 27 août 1814, la franchise attachée à la traite était rétablie, mais le 8 octobre 1814, la traite entre le Cap Formose et l'embouchure du Niger était interdite. Napoléon, par décret du 29 mars 1815, supprima la traite et interdit la vente, dans les colonies françaises, des Noirs qui en provenaient. Louis XVIII, bien que déclarant nuls et non avenus les actes de «l'usurpateur », dut s'incliner devant Lord Castlereagh et confirmer cette abolition le 27 juillet 1815. La traite de contrebande devint alors florissante. Les négriers se contentaient de camoufler leurs aménagements au départ de leurs ports d'attache. Cette situation rendit les conditions d'hygiène plus précaires et la discipline plus rude. Les fonctionnaires et les officiers chargés de réprimer la contrebande étaient favorables à la traite. Les navires de guerre français n'arraisonnaient les négriers que si le délit était trop flagrant. C'est pourquoi les Anglais essayèrent d'obtenir le droit de visiter tous les navires suspects quelque soit leur nationalité. Pendant ce temps, les voix d'écrivains comme Victor Schoelcher, Abel Stapfer, Tocqueville, Montalembert et plus tard Mérimée, tous anti-esclavagistes, réussirent à intéresser l'opinion publique ,à la cause des Noirs. Après l'indépendance de Saint-Domingue en 1804, les armateurs recherchèrent d'autres marchés et leur refus de l'abolitition devint moins absolu. C'est de cette époque que date l'image péjorative du capitaine de négrier, brute avinée, maître d'un équipage de sadiques, jetant par-dessus bord sa cargaison abrutie de coups dès le moindre risque d'arraisonnement. Le 4 mars 1831, une nouvelle loi, plus sévère, punit de prison les bailleurs de fonds et les assureurs. Les armateurs, les capitaines, les officiers et les membres de l'équipage risquaient les travaux forcés. Les étrangers relâchant dans les ports français étaient soumis à la même loi. L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

Pendant dix-sept ans plusieurs lois jalonnèrent le long cheminement vers l'émancipation. Ce furent, en juillet 1832, la simplification des formalités d'affranchissement, la suppression de la mutilation et de la marque pour les esclaves rebelles. En 1833, le recensement des esclaves devint obli23

gatoire, la plénitude des droits civils fut accordée aux hommes de couleur libres. L'affranchissement automatique de tout esclave débarquant en métropole, fut promulgué en avril 1836. Le 18 juillet 1845, une loi limita les châtiments, donna la qualité de personne civile aux esclaves, rendit obligatoire l'instruction élémentaire et religieuse des jeunes esclaves, réduisit le nombre d'heures de travail à neuf heures par jour, permit aux esclaves d'hériter de personnes libres ou d'esclaves. Elle sanctionna les abus des maîtres par des amendes et des peines de prison. L'esclave avait, en outre, la possibilité de racheter sa liberté et celle de sa famille en travaillant pendant cinq ans pour le compte d'une personne libre. On devine l'accueil réservé à cette loi par les planteurs et les magistrats coloniaux! La Monarchie de Juillet avait bien œuvré pour l'émancipation, mais ce fut à la Seconde République que revint l'honneur de la décréter. Dès le 4 mars 1848, une commission, présidée par Victor Schoelcher, fut créée pour prépa-

rer « sous le plus bref délai» l'acte d'émancipation.

C'est

le 27 avril 1848 qu'un décret abolit l'esclavage dans toutes lès colonies et possessions françaises. Dans les Antilles elle fut proclamée deux mois plus tard, sous la poussée des Noirs et surtout des mulâtres, avant même l'arrivée des décrets et des Commissaires de la République chargés de veiller à son application. En 1849 l'esclavage n'existait donc plus dans les Antilles. Le total des Noirs transplantés atteignait quatre millions dont deux millions uniquement pendant le XVIIIe siècle. Mais bien vite, la canne à sucre réclama un apport supplémentaire de main-d'œuvre. Une autre déportation de Noirs, de Chinois et surtout d'Hindous (avec l'accord des autorités anglaises) commença. De 1854 à 1887 6600 Noirs, 500 Chinois et 40766 Hindous furent introduits à la Guadeloupe. Pendant la même période, il arriva en Martinique 9 000 Noirs, 754 Chinois et 25 509 Hindous. Leurs conditions de vie étaient à peine supérieures à celles des esclaves d'autrefois.

SUR LE SOL AFRICAIN

Les auteurs du drame: négriers, potentats et courtiers. La victime: les différentes «mines» d'esclaves. - La traite: ses divers modes, les prix, le choix, le barracon. Les formalités du départ: l'estampage, l'embarquement.
De nos jours, l'utilisation quotidienne des éternels clichés du marchand d'esclaves «insensible », de cette «brute» de capitaine négrier, acteur principal de cette «tragédie» qu'était la traite et dirigeant à coups de fouet aussi bien un équipage composé «d'ivrognes dépravés» qu'une cargaison de ces «malheureuses victimes de ce mal nécessaire dû à la brutalité de l'époque », nous amène à simplifier la question et à réduire «l'immense panorama de la traite transatlantique à quelque bouffonnerie cruelle de théâtre de marionnettes» (Pope-Hennessy). Nous oublions ainsi qu'un tel commerce, réunissant pendant tant de siècles, tant d'Européens et tant d'Africains, n'a pas pu se perpétuer sous la seule action de chevaliers d'industrie ou de rastignacs au petit pied. Toute la France en profitait. Le charpentier de Bordeaux, le maçon de Nantes, le forgeroJ1 de Metz, le tisserand de Lyon, comme le matelot du négrier dépendaient et tiraient profit du commerce noir. La traite commençait environ deux mois après que le navire eût quitté les côtes françaises, échappé aux tempêtes, aux barbaresques et jeté l'ancre près d'un site de traite. Tel le régisseur frappant les trois coups, le capitaine, pour 25

avertir de son arrivée, tirait un coup de canon. Les acteurs étaient en place, la «tragédie» pouvait se jouer. LES AUTEURS DU DRAME

Le rôle le plus important, mais aussi le plus décrié, fut celui du négrier. A l'époque de la traite, ils étaient très nombreux car sous ce nom étaient regroupés non seulement les capitaines, les navires et les équipages, mais aussi les armateurs et les actionnaires des compagnies. Des personnages célèbres furent négriers. Surcouf fut un armateur de traite très renommé. Voltaire, lui-même est fortement suspect de l'avoir été à la suite d'un achat de parts d'une compagnie de traite (Gaston Martin, Négriers et bois d'ébène). Le capitaine de négrier

Considéré de nos jours comme un frère de la côte, un écumeur des mers sans foi ni loi, un «gangster du passé », le négrier, à l'apogée de la traite, jouissait de la très haute considération de ses concitoyens. Gaston-Martin, dans Négriers et Bois d'Ebène, nous le décrit comme «un janus, à son bord et sur les lieux de traite, c'est un rude loup de mer, très rugueux d'allure et d'apparence dans son ciré et ses bottes roussies de sel, aux connaissances nautiques et commerciales incontestables, mais parfois brutal jusqu'au meurtre et dont la mansuétude à l'égard de la marchandise n'est point la vertu dominante. A terre et aux îles, le même personnage porte perruque, habit doré, épée de parade et boucles de diamant. Il débattra avec âpreté la vente de sa cargaison, mais mettra sa coquetterie à ne pas être inégal en grâces et en bonnes manières aux officiers du Roi ». Les uns habiles, les autres médiocres, certains courageux, d'autres moins, ils portaient tous le titre de «capitaine de navire et pilote» certifiant ainsi un service minimum de deux campagnes sur les vaisseaux du Roi comme officier marinier et l'accomplissement d'un stage d'au moins six mois de navigation au long cours. Parvenus au commandement, ils connaissaient, pour les avoir pratiqués, tous les degrés de leur métier: maître de chaloupe, négociateur d'achats, chef de camp. Bons manœuvriers, piètres navigateurs ils naviguaient à vue et bien souvent malgré 26

Le collier de servitude leurs repères, ils accostaient à plusieurs milles du point de débarquement prévu. Cette carence était générale à toute la marine française. Ainsi cette escadre, sous le commandement du comte Dernis, qui, levant l'ancre pour Madagascar, débarqua au Brésil ! Payé au minimum cent livres par mois, il touchait un pourcentage sur la vente des captifs et sur les créances qu'il recouvrait. De plus il avait un port-permis (c'est-àdire la permission de transporter et de vendre à son bénéfice exclusif) théoriquement trois à quatre pièces d'Inde, pratiquement le chiffre était multiplié par deux ou trois. Après quinze ans de commandement et une dizaine de voyages, ayant réussi à échapper aux nombreux dangers qui le guettaient et à amasser une certaine fortune, il devenait courtier aux îles pour le compte de ses anciens armateurs, armateur lui-même, mais rarement planteur. On ne peut parler des capitaines négriers sans évoquer René Auguste de Chateaubriand, qui après s'être enrichi pendant quinze ans de navigation, s'installa armateur négrier à Saint-Malo. Ruiné par les naufrages et les maladies, il se retira au château de Combourg, exigeant de ses tenanciers des impôts féodaux, depuis longtemps tombés en désuétude, terrorisant femme et enfants. L'un d'eux nous transmettra le récit de cette vieillesse tourmentée dans les Mémoires d'Outre-Tombe. Les potentats africains

Gameray nous les décrit ainsi: «Il n'y a rien de plus cruel, de vindicatif, d'avare, d'emporté comme les chefs africains. Considérant leurs esclaves comme des animaux, ils les traitent avec une inhumanité qui n'a pas de nom. It Jugement de connaisseur puisque jugement de négrier! Classiquement, le potentat portait un pagne lui couvrant les jambes, une veste à galons «à la mode de l'avant-dernier régime» et un chapeau de cour dépenaillé mais toujours rouge vif. Tou~ se paraient de bracelets, de colliers de perles, d'or, de corail et de chaînes d'or. Certains tenaient une canne. Si quelques récits parlent de la «grandeur de leur attitude », tous soulignent leur ivrognerie quasi générale. Selon le Père Labat la plupart d'entre eux, respectueux de leur parole, exigeaient la réciproque parfois même de très féroce façon. Au début de la traite, ils se déplaçaient jusqu'au rivage, 27

précédés de trompettes et de tambours, accompagnés par toute leur suite, pour saluer les capitaines et s'entendre avec eux. Au fur et à mesure de l'accroissement du marché, ils restaient dans leurs cases et n'acceptaient de recevoir que les seuls Blancs qui avaient tiré le canon en leur honneur, qui acceptaient d'acheter tous les esclaves dont ils voulaient se débarrasser et surtout, ceux qui n'oubliaient aucun de 'leurs serviteurs dans la distribution des cadeaux. Tyranniques ou débonnaires, obséquieux ou fiers, ils appréciaient le commerce des Français, tout en leur reprochant leur manque de parole. La reine Afamanchou disait: «Si vous étiez gens de parole comme vous êtes gens de bien, toutes les côtes africaines seraient sous votre puissance, mais vous promettez tout et ne tenez rien.»

Les courtiers et le mafouc
Entre les rois et les capitaines, il e~istait de nombreux intermédiaires (notables ou aventuriers, nègres, mulâtres et parfois Blancs). Plus intelligents que leurs congénères, les courtiers noirs avaient compris que le plus sûr moyen d'échapper à l'esclavage était d'en devenir les fournisseurs, à condition de ne pas trop rogner les parts revenant à leurs princes. Habiles à se faire valoir, à palabrer, à se plaindre de la difficulté de la «cueillette », de l'augmentation des frais de transport, de surveillance et de nourriture des captifs, ils profitaient largement de leurs frères de race. Le mafouc était l'intendant du royaume. Il s'installait près des lieux de traite ou «pointes ». Maître absolu du lieu, c'était à lui seul que les négriers avaient affaire. Il fixait le prix de toutes les denrées, présidait à tous les marchés et jugeait en dernière instance les litiges survenant entre Blancs et Noirs. LA VICTIME Un Portugais du XVI" siècle, Cardonega, cité par Rinchon, comparait la traite à une mine, «la plus réelle et la plus riche des mines ». Chaque pays négrier avait ses «mines,. d'esclaves.

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Le collier de servitude Les « mines» françaises

Le Sénégal fut, jusqu'en 1767, réservé aux différentes compagnies officielles. Saint-Louis, Rufisque, Portudal, Joal étaient les principaux comptoirs. En 1667, l'île de Gorée fut conquise et aménagée en captiverie, en port de relâche et de radoub. Ce ne fut jamais, à proprement parler un lieu de traite. En Gambie, malgré la très forte influence anglaise, il existait un comptoir français à Albréda. Les îles Bananes furent un site de traite très apprécié des Français. Les royaumes d'Ardres (actuel Allada) et de Juda, actuel Bénin, étaient bien achalandés. Les Français y étaient bien accueilJis. Les principaux mouiHages étaient Quetta et Juda. Les royaumes de Bénin et d'Aweri situés entre le fleuve Bénin et le Cap Formose vendaient des Noirs de qualité inférieure mais moins chers. La concurrence entre Français et Anglais y était âpre. Sur les côtes de Loango et d'Angola, la situation était identique. Les ethnies Les premiers esclaves arrivés aux Antilles étaient des Cap-verts ou Calvaires, des Yolofs et des Sénégalais. Grands, bien faits, ils faisaient de piètres esclaves de jardin mais d'excellents domestiques. Les Bambaras laborieux, robustes, grands furent très appréciés à Saint-Domingue pour leur soumission. Le terme d'Aradas regroupait tous les esclaves venant de la Côte d'Or. Bien faits, intelligents, fortes têtes, attachés à leurs maîtres, très actifs ils étaient les préférés des planteurs malgré leur réputation de mangeurs de chiens. Les Congos comprenaient toutes les peuplades de l'Afrique équatoriale. Peu appréciés dans les sucreries de la Martinique et de la Guadeloupe, car sujets au scorbut et à l'hydropisie, ils étaient estimés des caféiers de SaintDomingue, pour leur soumission et leur gaieté. LA TRAITE Selon la date de son départ de France, les renseignements sur les besoins du marché antillais fournis par son 29

armateur, le nombre de négriers déjà partis, le capitaine décidait de la zone et des sites de traite propres à lui assurer la campagne la plus rapide et la plus fructueuse possible. En effet, la durée de la traite était très inégale, de trois semaines à onze mois. Entre deux et quatre mois, elle était rapide et heureuse; de quatre à six mois, normale. Au-delà, elle était réputée difficile. Essentiellement commerce de troc, la traite reposait sur des unités de monnaie variant selon les régions. Mais, pagne, barre, paquet, pièce, once, représentaient une quantité déterminée de divers articles (étoffes, bassines de cuivre, coquillages, armes à feu, poudre et surtout eau-de-vie). Au début de la traite ces marchandises étaient de très mauvaise qualité, en particulier les fusils qui explosaient dans les mains des tireurs. Très vite, les Noirs les refusèrent, obligeant les armateurs à leur réserver des articles de meilleure qualité. Les sources de la traite Elles étaient au nombre de quatre principales: La guerre. Au Congo, c'était la seule source. Etaient faits prisonniers et vendus comme esclaves, non seulement les vaincus, mais aussi toutes les personnes restées à proximité du champ de bataille. Le poignage. C'était l'élargissement d'une coutume permettant à tout prince de se saisir des passants qui croisaient son chemin et d'en disposer à sa guise. A la suite de conventions passées avec les potentats locaux, les capitaines négriers avaient droit de poignage dans l'espace compris entre le comptoir et la mer en ligne directe. - Les condamnés. A la suite d'un crime et après une épreuve similaire aux jugements de Dieu du Moyen Age, non seulement le condamné mais aussi toute sa famille étaient réduits en esclavage. Souvent le simulacre de jugement n'existait même pas; les inférieurs étaient vendus par leurs chefs, les enfants par leurs parents, les femmes par leurs maris pour une sonnette, un miroir, un morceau d'étoffe ou un objet en cuivre.

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d'esclaves se tenant tout près du littoral, les esclaves, nus, y étaient conduits comme un troupeau, à grands coups de bâton. Parfois pour activer 'la marche, on coupait le bras 30

- Les caravanes d'esclaves de l'intérieur. Les marchés

Le collier de servitude de quelque retardataire. Les captifs étaient enchaînés au moyen du bois de mayombé, sorte de fourche en bois dont le diamètre était à peine supérieur à celui du cou du captif. La fourche était percée de deux. trous permettant le passage derrière la nuque d'une cheville de bois. Un geste suffisait au marchand, au plus petit mouvement de révolte, pour terrasser et même asphyxier le captif. Le manche de la fourche reposait sur l'épaule du captif qui le précédait; le rythme de la marche était imposé par l'un des marchands qui portait le manche du premier captif. La nuit la fourche était attachée à un arbre. Elle n'était enlevée qu'après la vente. Le rivetage était si serré que les capitaines de négriers faisaient scier la fourche plutôt que de perdre trop de temps à essayer d'enlever la cheville. Mal nourris, harassés, porteurs de nombreuses blessures infectées et gangrénées, beaucoup mouraient en cours de voyage ou à l'arrivée, les marchands tuant les malades et tous ceux qu'ils jugeaient invendables. Les modes de traite Ils étaient de quatre types: L'achat en bloc de toute une cargaison. Cette façon de traiter avait ses avantages (accélération du voyage, diminution des frais), et ses inconvénients (inégalité du lot, exigences du vendeur, risques de révolte accrus par suite de l'homogénéité des captifs). - L'achat clandestin à des courtiers ou à des commis de comptoirs. Mais si le prix était bas, la durée de la traite augmentait. De plus ce mode de traite ~xigeait une organisation sur le rivage ou une surveillance renforcée à bord et donc une augmentation des frais. - L'achat par petites quantités centralisées par des intermédiaires qui constituaient de véritables troupeaux de captifs et qui les recédaient aux capitaines. Très utilisé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle par les grandes compagnies, c'était la forme la plus simple, la plus rapide mais aussi la plus onéreuse car elle impliquait la construction d'un comptoir, l'entretien de commis, de soldats, l'obligation d'achat aux négociants locaux et le casernement des captifs, en attendant l'arrivée des navires. - La traite volante: aidé par un courtier-interprète noir, le navire mouillait près des villages susceptibles d'avoir des captifs à vendre. A chaque arrêt trois ou quatre captifs étaient achetés. Elle était en général prati-

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