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Le contre-révolution mexicaine à travers sa littérature

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 236
EAN13 : 9782296338166
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LA CONTRE-RÉVOLUTION
À TRAVERS L'exemple du roman cristero

MEXICAINE

SA LITTÉRA TURE
de 1926 à nos jours

(Ç) L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5291-4

Guy THIEBAUT

LA CONTRE-RÉVOLUTION MEXICAINE À TRA VERS SA LITTÉRATURE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55~ rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

AVANT-PROPOS
La division - la déchirure - qu'a connue le Mexique lors du conflit religieux de 1926 à 1929 a été longtemps analysée comme le choc frontal de deux Puissances, l'Etat révolutionnaire et l'Eglise catholique. Du déclenchement des hostilités, que l'on peut dater de la Loi Calles du 14 juin 1926, - donc imputable à l'Etat -, à la solution finale des Arreglos de juin 1929, où la hiérarchie de l'Eglise, soutenue par Rome, impose ses vues aux évêques rebelles et aux combattants cristeros, les deux maîtres du drame illustrent cette bipolarisation. Cette simplification des termes du conflit a été reprise - et entretenue - par la plupart des historiens qui se sont intéressés à la période: ces deux antagonismes avaient l'avantage de présenter un clair partage des responsabilités. Dans une question aussi brûlante, lutte fratricide qui touche tout un peuple, l'objectivité n'a pas toujours été de mise. On chercha surtout à désigner les responsables qui, bien sûr, ne sont pas les mêmes selon que l'on soutient les principes révolutionnaires ou le credo évangélique. Il faut attendre les travaux de Jean Meyer sur La Christiade 1 pour que soit reconnu, en tant que protagoniste essentiel, le peuple catholique, cette chair à canon dans le combat des Titans, les CRISTEROS. Le recul historique et, sans doute aussi, l'étude de la littérature cristera doivent permettre un jugement nuancé qui englobe tous les termes du conflit et ne cache rien des divisions internes qui ont agité les diverses parties, afin d'ouvrir une perspective plus vaste que le carcan réducteur Eglise/Etat. Jean Meyer explique ainsi cette restriction de perspective:

1 J. Meyer, La Cristiada, México, Siglo XX, 3 vols., 1973 ; La Christiade, Paris, Payot, 1975.

Les Cristeros ont été ignorés à cause de l'originalité de leur aventure et de notre irrésistible désir de réduire l'inconnu au connu, le religieux à l'agraire par exemple.l

TIaffirme plus loin:
Restait une inconnue dont personne ne parlait, à laquelle personne ne semblait penser, que tout le monde sous-estimait pour le moins, l'attitude du peuple chrétien. Au cours de l'été 1926, c'est lui qui, petit à petit, prend le devant de la scène, tandis qu'en coulisses le gouvernement et les évêques ne cessent de négocier. 2

Les éléments du triangle dramatique sont en place. En tenant compte des principaux travaux historiques 3, aux démarches et aux interprétations souvent opposées, je me propose essentiellement, dans cet ouvrage, d'analyser le passage de ce moment historique important à la littérature. Ce sont les romans de thème cristero qui ont particulièrement retenu mon attention: ouvrages peu connus, voire totalement (et volontairement) ignorés par la critique, ils méritent une étude spécifique afin de
les resituer



la place qui est la leur

- dans

le panorama

des

lettres mexicaines. On trouvera dans ce livre les analyses et les conclusions essentielles qui constituent le coeur de ma thèse de Doctorat d'Etat, à laquelle le lecteur intéressé pourra utilement se reporter 4.Je supposerai donc connue l'histoire événementielle de la Christiade en tant que telle. Bien sûr, l'analyse du traitement littéraire de cette même histoire fera resurgir des pans entiers de la Christiade. De même, si une lecture directe et personnelle des romans est fondamentale, en raison des difficultés à se procurer
1 J. Meyer, La Christiade, p.39. 2 Ibid., p.54. 3 En plus des travaux de Meyer, on consultera avec profit: Nicolas Larin, La rebeli6n de Los cristeros, México, Ediciones Era, 1968 ; Alicia Olivera Sedano, Aspectos del conflicto religioso de 1926 a 1929, México, INAH, 1966 ; Robert E. Quirk, The mexican Revolution and the Catholic Church, Bloomington and London, Indiana University Press, 1973. 4 G. Thiébaut, La contre-révolution mexicaine - Histoire, Littérature et Société - L'exempLe du roman cristero de 1926 à nos jours, Thèse de Doctorat d'Etat, microfichée, Université de Lille ID, janvier 1993, 3 tomes, 1077p.

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certaines oeuvres, je renverrai le lecteur curieux aux gloses analytiques contenues dans ma thèse, afin qu'il ait présente à l'esprit la ligne argumentaire des quinze textes étudiés. La Christiade de 1926 à 1929, puis la deuxième tentative de rébellion cristera dans les années 1934-36, sont des clés importantes pour capter la sensibilité d'une époque et l'âme du peuple mexicain. Jean Meyer a levé le tabou historique qui pesait sur les Cristeros ; mon analyse littéraire et idéologique des textes romanesques vise à combler une lacune dans l'étude de la littérature mexicaine. Finalement, la Christiade m'apparaît comme un moment fort qu'il faut explorer historiquement et littérairement afin de mieux apprécier, sans doute, la création littéraire contemporaine.

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INTRODUCTION

La littérature cristera
Avant de définir les romans cristeros, il est indispensable de les situer dans un ensemble plus vaste, dont ils sont parfaitement dépendants, même s'ils peuvent apparaître comme la forme la plus élaborée des genres littéraires qui ont accueilli le thème. En dépit d'un tabou créé et maintenu par le pouvoir, souvent violemment, une "vie littéraire" prenait naissance et se développait dès le début du conflit cristero. Cet ensemble littéraire se caractérise par son abondance et sa variété qui contrastent avec le nombre relativement restreint des études portant sur le thème littéraire cristero. Pour des questions de commodité de présentation, j'ai adopté, dans le titre de cette introduction, la formulation unanimement acceptée par les critiques, peu nombreux, qui se sont penchés dans des études souvent succinctes et pas toujours objectives sur ce phénomène littéraire né pendant et après la Christiade ou la rébellion des cristeros, pour respecter les points de vue antagonistes 1. Pratiquement tous ressentent la nécessité d'analyser cette production littéraire au sens large comme un phénomène à part, en marge de la littérature de la Révolution
1 Elles se résument à : Manuel Pedro Gonzalez, "La novela cristera", in : Trayectoria de la novela en México, México, Ediciones Botas, 1951, p.296-311 ; Frank Leon Gelstey Beier, Las novelas cristeras de Jorge Gram, UNAM, 1957 et Narraciones cristeras después de Jorge Gram, UNAM (7). (De ce même auteur, je n'ai pas pu consulter, Historia e ideologta de la filosoffa cristera, Salamanca, 1961, cité par J. Meyer.) Alberto Valenzuela Rodarte, Historia de la literatura en México, México, Editorial Jus, 1961, chap. LVI-LVII, p.529-547 ; Alicia Olivera de Bonfil, La literatura cristera, México, INAH, 1970 (2ème édit. 1994).

mexicaine. Rares sont en effet les travaux qui veillent maintenir le phénomène littéraire cristero dans le prolongement de la création relatant la Révolution. Soucieux de justifier pleinement l'utilisation de l'adjectif cristera, mon but est de démontrer en quoi cette littérature - et particulièrement les romans - doit faire l'objet d'une analyse en soi. Il m'apparaît dangereux, en effet, de systématiser, au niveau des textes littéraires, les rapports de dépendance, d'enchaînement qui peuvent lier deux mouvements historiques en réaction l'un à l'autre. Pour autant, je ne conçois pas une analyse littéraire coupée de son contexte historique, social, politique et idéologique. Concernant la littérature cristera, ce type d'analyse s'impose naturellement. Manuel Pedro Gonzalez établit un lien très strict de cause à effet entre le déroulement du conflit et la création littéraire qui s'ensuivit:
La guerre cristera a été trop violente et passionnée pour ne pas avoir impressionné les narrateurs et les poètes. En dehors d'un bon nombre de contes, de corridas et de littérature de propagande, la dramatique aventure cristera nous a laissé quelques romans dignes d'être commentés. 1

Alicia Olivera, quant à elle, dans son étude essentiellement consacrée à la mise en lumière des corridas, ne mentionnant que rapidement les romans, a soin de compléter de façon très fine l'opinion précédente:
Parmi les rebelles catholiques, on doit distinguer plusieurs
groupes, dont les intérêts et les tendances divers se sont définis au fur et à mesure que le mouvement armé se prolongeait et dont les manifestations littéraires également se différencièrent. (...) ... nous pourrions affirmer que ce fut là sans doute le seul mouvement social au Mexique qui a produit une quantité aussi variée de manifestations littéraires, en raison peut-être des grandes différences qui existèrent entre les groupes qui y participèrent. 2
1 M.P. Gonzalez, Op. Cit., p.297 -298. 2 A. Olivera, Op. Cit., p.3.

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L'analyse des romans confirmera, affirmations de ces deux critiques.

en les précisant, les

Que peut-on entendre par Littérature Cristera ? La notion de littérature cristera englobe un ensemble extrêmement vaste, comprenant des productions textuelles très diversifiées pour lesquelles il n'est pas utopique de concevoir une évolution historique dans les formes qu'elles ont habitées, à l'intérieur desquelles se dessine une différenciation d'ordre culturel et idéologique qu'il faut prendre en compte. Je serais tenté de dire, pour synthétiser ce jugement, qu'il n'y a pas fondamentalement de différence d'intention (sinon de résultat, d'impact, voire d'efficacité) entre un tract lâché par les ballons au-dessus de la ville de Mexico, un libelle placardé la nuit sur les murs, et les romans de Jorge Gram, par exemple. En tant que médias, ils poursuivent le même but d'information (ou de propagande, disent leurs adversaires). L'appel au boycott et à la lutte armée qui fleurit dans les rues des cités trouve une justification philosophique et idéologique chez cet écrivain de la tendance la plus dure. La littérature cristera est sous-tendue également par une logique de la complémentarité, facteur d'activation de la pensée cristera. Les chocs internes de l'idéologie cristera permettent de préciser l'image quelque peu monolithique présentée en général par le pouvoir calliste et ses supporters qui oeuvrèrent soit sur le
terrain des opérations militaires, soit sur le terrain

- tout

aussi

déterminant - de la littérature. Le conflit Eglise-Etat a radicalisé les positions et la vision manichéenne qui prédomine est sans doute une réalité présentant l'avantage réciproque de délimiter les contours de son adversaire. Historiquement, il a été démontré que les combattants cristeros, d'origine paysanne pour la plupart, formèrent le troisième sommet du triangle dramatique, bousculant en quelque sorte le face-à-face tacitement admis, car séculaire, des deux puissances, l'Eglise et l'Etat. Qu'en est-il au niveau de la littérature?

Il

Difficilement reconnus en tant que force autonome, rejetés du "banquet" où les deux grands marchandaient leurs dépouilles, lors des Arreglos de juin 1929, les cristeros ont-ils réussi à s'affirmer dans leur originalité sur le plan littéraire? Comment apparaissent-ils représentés comme acteurs du conflit armé ? Mais également, ont-ils été en état de s'investir intellectuellement du pouvoir d'écrire, de raconter, ou mieux de s'écrire, de se raconter? Cette question fondamentale mérite d'être posée dès maintenant à l'intérieur du phénomène littéraire global qui a comme motivation laChristiade. Il va de soi que l'analyse des romans, qui interviendra plus loin, reviendra très en détail sur ce point capital. La littérature cristera est animée fondamentalement par une dynamique idéologique combattante. Historiquement, la rébellion des cristeros peut se définir comme un mouvement contre, en réaction à l'intransigeance et à la volonté politique du pouvoir révolutionnaire incarné par Plutarco Elias Calles. Réflexe d'autodéfense pour revendiquer la liberté religieuse, dès l'origine, ce mouvement de refus et d'opposition se manifeste par des soulèvements populaires sporadiques à travers la République, relayés quelques mois après par le Non possumus des évêques mexicains à la Loi Calles et débouche, tout logiquement (même si l'Eglise a toujours refusé d'endosser cette responsabilité), sur la décision de la révolte armée sous l'égide de la Liga Nacional de Defensa de la Libertad Religiosa (L.N.D .L.R.). Dans ces conditions, il est normal de constater que la transcription littéraire de ce phénomène a donné naissance à une production revendiquant le fait cristero beaucoup plus importante que la production anti-cristera, qui, globalement, soutenait et développait les thèses du régime calliste. Un tour d'horizon rapide sur la gamme des genres pratiqués permettra d'avoir une idée relativement précise de l'ampleur et de la diversité du champ littéraire. Une étude de la littérature cristera qui aurait l'ambition d'être exhaustive se devrait, à mon sens, de commencer par une analyse non seulement des Lettres Pastorales de l'Episcopat mexicain

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dénonçant, par exemple, la Constitution de 1917 dans ses articles antireligieux, mais aussi de celles des évêques "dissidents" qui, comme Monseigneur José de Jesus Manriquez y Zarate, évêque de Huejutla, n'ont pas hésité à appeler ouvertement les catholiques à la révolte armée 1. Il ne faudrait toutefois pas en rester à ce niveau de la hiérarchie. En effet, ces textes, selon un schéma décentralisé, étaient transmis aux prêtres pour qu'ils les lisent à leurs paroissiens. Beaucoup d'entre eux ont ainsi subi la répression calliste pour avoir précisément obéi à cette règle. A ce propos, je soulignerai fortement le rôle médiatique fondamental joué par le sermon en chaire. Le pouvoir du prêtre est immense, tout spécialement en milieu rural, s'adressant à des hommes et des femmes dans leur grande majorité analphabètes et très respectueux de la parole du représentant de Dieu sur terre. L'étude de ces sermons serait un travail digne d'intérêt qui permettrait de préciser de quelle façon fonctionnait ce "relais médiatique" et quelle part active il prenait dans la transmission des messages épiscopaux 2. Ces textes lus en chaire, qui sont un élément important de la littérature cristera au sens large, constituent une mine qu'il faudrait creuser. Parallèlement à cette phase préparatoire à l'éveil d'une conscience catholique, les pamphlets méritent un examen. On est en droit de penser que le public auquel ils s'adressaient était davantage citadin ou d'un milieu culturel plus élevé, car il était nécessaire de savoir lire. Généralement anonymes, ou signés d'un pseudonyme - ce qui revient pratiquement au même -, ils font preuve d'une rare violence verbale et certains comme Puntos
1 On peut, entre autres, consulter Alberto Maria Carreno, Pastorales, edictos y otros documentos del Excmo. y Rvmo Sr. D. Pascual Diaz, Arzobispo de México, México, Ediciones Victoria, 1938, ou Leopoldo Lara y Torres, Documentos para la historia de la persecuci6n religiosa en México, México, Editorial Jus, 1954, qui donnent la position officielle de l'Eglise mexicaine. 2 Je me limiterai à une analyse de la littérature au second degré, si l'on peut dire, que sont les romans qui intègrent à leur discours de tels sermons, sans négliger de prendre en compte l'aspect déformant et non objectif de la transcri ptio n.

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de derecho cat6lico, signé de Arquimedes 1, sont de véritables machines de guerre idéologique visant à justifier le tyrannicide et à exalter la sainteté de l'acte criminel de José de Leon ToraI sur la personne du général Alvaro Obregon. D'autres écrits, qui sont des hagiographies, s'attachent à vanter l'exceptionnelle conduite de certains cristeros exemplaires qui sont les antécédents historiques, les modèles évidents du héros cristero romanesque. A titre d'illustration, je mentionnerai les textes, chapitres du vaste martyrologe mexicain, signés de Lina Delire 2, un pseudonyme composé à partir des deux premières lettres de chaque mot de la LIga NAcional de DEfensa de la LIbertad REligiosa, ce qui offre une indication intéressante sur leur origine idéologique. L'importance de la presse catholique, qui recouvre des réalités
diverses

- du

véritable journal à la simple feuille distribuée -, est

une évidence telle que je ne ferai que la mentionner. Excellent révélateur de la période (qu'il faudrait compléter par la presse gouvernementale), elle justifierait à elle seule une étude particulière, impossible à mener dans le cadre de ce travail. En revanche, j'accorderai une attention plus grande, quoique forcément limitée, au genre poétique. La poésie, et les corridos en particulier, ont été un domaine d'élection pour l'expression des sentiments des mexicains de l'époque. Dans son excellente présentation des corridos qu'elle a pu regrouper, Alicia Olivera montre à quel point ils ont collé à l'histoire immédiate et comment le genre poétique a subi une évolution révélatrice. A chaque étape du mouvement cristero de 1926, dit-elle, correspond un stade d'évolution de la poésie. Elle en distingue trois: la première, qui s'est caractérisée par une attitude de protestation plus ou moins passive, voit l'apparition de versos cortos adressés aux
1 Arquimedes, Puntos de derecho ca16lico. A la Iglesia y a la Patria, Méjico, 1928, 25p. Sous ce pseudonyme se cache un militant de la Union Popular, qui adresse un vibrant hommage à l'évêque de Huejutla "qui nous a donné l'exemple". 2 Lina Delire, j Viva Cristo Rey! Boceto de un gran caracter. Luis Navarro Origel, Editorial Libertad, San Francisco. Cal., 1928 ; Manuel Bonilla. Heroico defensor de la libertad religiosa en México. San Francisco, Cal., (1930).

.

.

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personnages politiques, d'oraciones pour demander l'aide de

Dieu et des Saints, et d'un « curieux type de chansons
qu'aujourd'hui nous appellerions engagées qui utilisèrent la mélodie et le texte modifié de chansons à la mode» 1. La deuxième phase qui correspond à la transition de la lutte passive vers la lutte armée est la consécration du corrida, une forme poétique abondamment utilisée antérieurement au Mexique dans d'autres mouvements sociaux. Enfin, l'évolution parvient à son terme avec la signature de l'accord entre l'Eglise et l'Etat qui correspond à une phase active de prises de positions favorables ou en franche hostilité avec le dénouement du conflit. Ce n'est qu'après cette ultime étape que Alicia Olivera situe l'émergence, dans le champ des manifestations littéraires, des romans de thème cristero. J'apporterai une correction à cette affirmation car, pendant le conflit, des romans sont écrits et au moins un, bien que.anti-cristero, jViva Cristo Rey! de Vereo Guzman est publié dès 1928. En revanche, Alicia Olivera est plus convaincante lorsqu'elle affirme dans son introduction aux corridas:
A la fin de 1926 et au début de 1927 fut décidé le soulèvement général des cristeros dans toute la République. A ceux qui à l'origine se groupèrent autour de la Ligue Nationale de Défense de la Liberté Religieuse vinrent s'agréger peu à peu d'autres groupes, différents dans leur culture et leurs intérêts: les paysans et les travailleurs de la campagne, qui en général ne savaient pas lire, de sorte qu'ils se différencièrent rapidement des premiers. Ce sont eux qui ont formé le gros des bataillons cristeros, "la chair à canon" qui à leur tour eurent leurs propres manifestations littéraires. Alors apparaît, comme moyen d'expression populaire également dans ce mouvement, le corrida. 2
~

Cet éclairage important, à partir de la poésie, axé sur la composition sociologique et culturelle des éléments cristeros, est fondamental et sera confirmé par l'analyse des romans. Ainsi, la chanson populaire, le corrida, dans sa forme la plus authentique, correspondrait au secteur le moins privilégié culturellement et
1 A. Olivera, Op. Cil., p.2. 2 A. Olivera, Op. Cil., p.6.

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socialement; l'oralité serait le domaine d'expression naturelle de cette frange importante de la société mexicaine. Est-ce à dire que l'écrit, qui requiert un niveau supérieur, est un secteur réservé à une certaine élite? Sans doute, et nous le démontrerons au cours de notre analyse du roman. Mais la poésie, tout comme d'autres genres d'ailleurs, n'a pas été durant la période l'apanage des auteurs favorables à la Cause. Le courant anti-cristero s'en est également emparé. Soucieux de présenter, lorsque cela est possible, les manifestations littéraires des deux camps adverses, je signalerai l'existence de La contestacion de Dios a los Obispos Mexicanos 1. Signé du pseudonyme de Pepe Non, ce long poème se compose de trois parties: le Prologo (115 vers), El Memorial (193 vers) et La Contestacion (121 vers). On notera d'entrée tout le parti que peut tirer l'auteur, anti-cristero, en mettant en scène, très tôt durant le conflit historique - en 1927 -, Dieu lui-même qui dénonce, au nom des principes chrétiens, l'action des évêques exposée dans le Memorial. Ceux-ci réclament en particulier la venue d'un nouveau Saint-Jacques: l'actualisation burlesque du mythe (il aura troqué son épée pour une bombe asphyxiante!) vise à stigmatiser la théorie du tyrannicide, une idée qui prenait corps à cette époque. Face à cette violence peu digne des Evangiles, un nouveau contenu est donné au message chrétien qui s'investit alors des valeurs positivistes, voire révolutionnaires. On peut certainement mettre en doute la portée d'une telle poésie. Toutefois, l'utilisation de l'humour, durant cette période troublée, mérite bien d'être signalée. Au niveau de la poésie, nous constatons donc la présence d'une veine humoristique qui se poursuit, l'année suivante, dans jViva Cristo Rey!, le roman de Vereo Guzman: il nous faudra revenir sur l'introduction de la parodie comme arme nouvelle dans la lutte que se livrent, au niveau littéraire, les écrivains cristeros et leurs adversaires.
1 Pepe Non (pseud.), La contestaciôn México D.F., 1927, 16p. de Dios a los Obispos Mexicano..fj,

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Enfin, pour compléter l'inventaire des genres qui ont accueilli le thème de la Christiade, je voudrais mentionner ici le genre dramatique, qui, à ma connaissance, n'a été cité par aucun critique de la période. Un exemple peut être donné avec Frutos del dolor de Francisco Gonzalez Franco 1.Le contexte historique sur lequel prend appui l'argument est très précis: de la fin de l'année 1926, après la grève des cultes et le boycott économique, l'action s'achèvera avec le martyre de deux jeunes catholiques, après que la Liga ait décrété la lutte armée pour pallier le manque de résultats des actions pacifiques. Cette oeuvre s'inscrit totalement dans le martyrologe mexicain, dont elle est un des premiers maillons. Le genre dramatique mettant en scène de tels personnages est assez florissant depuis cette date, car il traverse l'histoire pour parvenir à l'époque actuelle avec, par exemple, l'oeuvre théâtrale de Rafael Bernal, La paz contigo 2, sorte de plaidoyer en faveur de la béatification du padre Pro. Dans Frutos del dolor, l'auteur part essentiellement de l'histoire tragique de deux jeunes militants catholiques, Joaquin de Silva et Manuel Melgarejo 3, dont il retranscrit certaines paroles prononcées lors de leur arrestation et avant leur exécution. L'auteur tient à donner à son drame une portée exemplaire en insistant sur le caractère authentique de certaines scènes, qu'il signale en notes. Il intègre également au dialogue des répliques, des faits attribués à d'autres personnages historiques plus ou moins connus, tels le Licenciado Ceniceros y Villarreal, Nicolas Navarro, un martyr de Leon, Guanajuato ; ou bien, pour illustrer les réactions de la mère de son héros, il
1 F. Gonzalez Franco, Frutos del dolor 0 el triunfo de la Iglesia Cat6lica en México, Episodios de la persecucion religiosa durante el gobierno de Plutarco Elias Calles, drama en dos actos, México. Imprenta de J.1. Munoz, 1939, 47p. Grâce à l'avant-propos de r évêque de Huejutla, José de Jesus Manriquez y Zarate, on apprend que la première édition est de 1928. 2 R. Bernal, La paz contigo, México, Editorial Jus, coleccion "Voces Nuevas" n016. 1960 (avec Antonia et El malz en casa ). 3 Jeunes Acejotaemeros de Tacubaya, D.F., fusillés le 12 septembre 1926 à Zamora, Michoacan.

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n'hésite pas à reproduire fidèlement les paroles prononcées par la mère d'un autre martyr de Lean, José Valencia Gallardo. Francisco Gonzalez Franco a donc choisi de composer les personnages de Luis et d'Alfonso, son compagnon, à partir de faits historiques vérifiables, accordant ainsi à ses protagonistes un statut d'exemplarité. A l'éventail déjà ample des genres qui ont été les vecteurs du thème cristero (traité de façon favorable ou non), il était utile d'ajouter le théâtre. Par sa date de parution, en plein conflit, Frutos del dolor méritait d'être cité pour affirmer la présence - sinon la naissance - d'un genre qui se développera jusqu'à nos jours avec des oeuvres comme El juicio de Vicente Lefiero 1 ou El atentado de Jorge Ibargüengoitia 2, qui traitent de façon diamétralement opposée le personnage de José de Leon Toral. Sermons dàns les églises, lettres pastorales des évêques, tracts et libelles diffusés, oeuvres de propagande violemment pro ou antigouvemementales, poésies diverses où fleurissent à profusion les corridos, journaux multiples en province comme dans la capitale, oeuvres théâtrales... tout cet ensemble "littéraire" prouve, par son abondance et sa diversité, l'importance du phénomène de la Christiade, moment privilégié, si l'on peut dire, pour un auteur, un écrivain, car les passions furent portées à leur paroxysme. L'étude des romans confortera ce panorama. On doit voir dans la vitalité de cette littérature - quel que soit le
jugement que l'on puisse porter sur sa qualité

- le

signe concret

de la force d'un mouvement qui a ébranlé bien des consciences, pas seulement parmi les catholiques mexicains les plus engagés. Face à cette ampleur, on comprend que le gouvernement révolutionnaire, désireux de minimiser l'importance historique des cristeros, n'ait rien tenté pour tirer de l'oubli de tels témoignages, de telles oeuvres littéraires.
1 V. Leiiero, El juicio, México, Joaquin Mortiz, Teatro deI Volador, 1ère édit. 1972. 2 J. Ibargüengoitia, El atentado, México, Joaquin Mortiz, Teatro deI Volador, I ère édit. 1978.

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Le sens de ma démarche doit être clairement exprimé maintenant. Mon intérêt pour cette période et sa transcription littéraire n'a pas comme motivation le souci d'exhumer de vieilles cartouches avec lesquelles on pourrait encore tirer. Je ne souhaite pas non plus remettre au goût du jour un certain type de littérature que je qualifierai de "contre-révolutionnaire" après avoir explicité ce concept. Mais de telles oeuvres existent, elles font partie du patrimoine culturel mexicain, elles méritent donc une analyse aussi objective que possible. La littérature cristera, reprenant à son compte la dynamique combattante du mouvement historique, représente elle-même une dynamique. Elle dépasse largement le cadre strictement idéologique et révèle, en la portant à son comble, l'expression d'une mentalité, qui constitue un élément important de l'âme mexicaine, dans un pays à prédominance rurale encore à cette époque-là. C'est dans cette perspective analytique que je souhaite maintenant inscrire l'étude des romans de thème cristero, en prêtant une attention égale aux textes qui exaltent la Christiade et aux textes qui dénoncent la rébellion des Cristeros. Le corpus de 15 textes romanesques que j'ai pu établir ne tient compte que des romans publiés, pour mieux juger de la réception de ces oeuvres. Car il est évident que bon nombre d'oeuvres sont restées au stade de manuscrit et ne sortiront jamais de leurs tiroirs.. . En suivant la chronologie des dates d'édition, les romans analysés sont les suivants: - jViva Cristo Rey! de Vereo Guzman (1928)

- Héctor de Jorge Gram (1930)

- La virgen de los cristeros de Fernando Robles (1934) - La guerra sintética de Jorge Gram (1935) - Los cristeros de José Guadalupe de Anda (1937)
(1938)

- jAy, Jalisco... no te rajes! de Aurelio Robles Castillo

- Federico Reyes, el cristero

de Rafael BernaI (1941)

- Los bragados de José Guadalupede Anda (1942)
- Pensativa de Jesus Goytortua Santos (1945)
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-Alma mejicana de Jaime Randd (1947) - Cristo Rey 0 la persecucion de Alberto Quiroz (1952) - jCanchola era de a caballo! de José Valdovinos Garza (1954)

- lahel

de Jorge Gram (1955)

- Pancho Villanueva, el cristero de Francisco Lopez
Manjarrés(1956)

- Rescoldo de Antonio Estrada (1961).
L'analyse des thèmes principaux visera à mettre en relief ce qu'un hypothétique lecteur (ancien et/ou moderne) de ces oeuvres, - assimilé au critique -, a pu retenir comme constantes ou comme invariants, afin de définir au mieux ce que signifient les romans cristeros, c'est-à-dire ceux qui prioritairement centrent leur intérêt sur le phénomène de la Christiade. L'ensemble de ces quinze textes, étudiés par ordre chronologique de parution, sans être un corpus exhaustif, offre cependant un éventail suffisamment ample pour que l'on puisse lui accorder un caractère de représentativité convaincant. Le recours à d'autres textes, à mi-chemin entre le genre romanesque et la chronique ou le journal de guerre, que Frank L Gelskey nomme « narraciones cristeras », permettra, le cas échéant, de compléter l'analyse globale du processus romanesque cristero. Il sera ainsi possible de dégager certaines évidences, certaines correspondances d'un roman à l'autre, d'un auteur à l'autre, ce qui permettra, en fin de compte, une interprétation de la sensibilité littéraire à une époque donnée et de l'Histoire en tant que matériau sur lequel s'exerce cette sensibilité. En un mot, la mise en contact de ces réalités littéraires que sont les oeuvres favorables ou hostiles au Mouvement cristero permettra une approche idéologique du contenu, du message du (ou des) roman(s) cristero(s).

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PREMIERE PARTIE

ETUDE DES THEMES PRINCIPAUX DES ROMANS CRISTEROS

CHAPITRE PREMIER

Espace et intrigue romanesque
1- Lieux symboliques
Les faits historiques et les lieux où ils se sont déroulés constituent le support essentiel de la trame romanesque que chaque auteur étudié s'attache, avec plus ou moins de réussite, à développer. Le rapport étroit entre roman et Histoire passe par l'examen de ces deux axes. L'intrigue romanesque apparaîtra d'autant plus vraisemblable qu'elle s'appuiera sur des événements clairement énoncés ou facilement identifiables et se situera en des lieux précis. Par la précision géographique s'exprime incontestablement le désir des romanciers d'enraciner leur intrigue dans un cadre réel, qu'ils connaissent bien pour la plupart pour y être nés 1, bien qu'ils n'aient pas, dans leur très grande majorité, participé à la lutte armée dans ces secteurs ou dans d'autres. Ainsi José Guadalupe de Anda, né à San Juan de los Lagos, Jalisco, situe-t-ill' action de ses deux romans, Los cristeros et Los bragados, dans la région phare de la Christiade, Los Altos de Jalisco. Alberto Quiroz, originaire de Leon, Guanajuato, a choisi prioritairement cette ville pour développer son intrigue qui a comme point de départ un fait réel de l'histoire de cette cité. Aurelio Robles Castillo, né à Guadalajara, rend, dans jAy, Jalisco... no te rajes!, un vibrant hommage à sa terre, tout comme José Valdovinos Garza, de l'Etat de Michoacan, qui, lui aussi,
1 Voir la bio-bibliographie ouvrage. de certains écrivains cristeros à la fin de cet

sacrifie au même rituel en glorifiant les hommes du Bajio dans jCanchola era de a caballol. Je pourrais poursuivre cette litanie en passant en revue presque tous les auteurs analysés. Toutefois, pour clore cette énumération, jem' attarderai sur le cas de Fernando Robles, originaire de l'Etat de Guanajuato, qui est un des rares auteurs à avoir eu à connaître de près les problèmes posés par la Christiade.Robles a choisi lui aussi une région symbolique de la Christiade : El Bajio. Le lieu privilégié de son intrigue dans La virgen de los cristeros est en effet une hacienda de l'Etat de Guanajuato, la hacienda deI Nopal, qui se situe à proximité de la montagne du Cubilete, autre lieu symbolique s'il en fut. Cette localisation obéit à une double exigence. La première justification est d'ordre autobiographique. Fernando Robles a voulu insister sur ce point car à la fin de l'édition "Populibros", il a jugé utile d'inclure un épilogue dans lequel il donne suffisamment d'éléments de sa vie pour que le lecteur établisse un parallèle assez rigoureux entre l'auteur et les personnages de don Pedro, de Carlos, de Carmen, voire du père de celle-ci, qui le conduit à la conception d'une véritable autobiographie éclatée comme l'une des clés du roman. Dans cette perspective, il est logique que Fernando Robles, fils d'un hacendado de l'Etat de Guanajuato, situe son intrigue dans un lieu qu'il connaît bien. La deuxième exigence découle de la rencontre entre autobiographie et Histoire, puisque El Bajfo a été l'un des foyers principaux de la rébellion cristera. Mais le point de vue du narrateur principal, Carlos,
introduit une vision

- et

une analyse

- originale

du conflit.

Désireux de se maintenir, au moins au début, à égale distance de l'idéologie et des pratiques des cristeros et de celles des agraristas, afin de faire prévaloir une nouvelle conception de l'agrarisme dans le cadre d'une hacienda modèle, sinon idéale, CarloslFernando Robles, qui reconnaît avoir fait sous le coup de l'Histoire un bout de chemin aux côtés des combattants du Christ-Roi, accorde d'autant plus de force à sa conception personnelle qu'elle s'exprime dans un lieu symbolique, historique. Toutefois, pour Robles, la situation géographique,

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pas plus que l'Histoire d'ailleurs, n'a un rôle déterminant dans le déroulement de l'intrigue. C'est davantage une toile de fond "spatiale" qui coïncide avec une toile de fond "temporelle", accordant une véracité plus grande aux enjeux dont est l'objet l'hacienda, sorte de laboratoire, non pas de la révolution, mais de l'évolution, microcosme idyllique ou phalanstère chrétien, cellule saine qui pourrait préfigurer une régénérescence du tissu social, économique et politique à l'échelle de la Nation mexicaine. La localisation géographique de la majorité des romans analysés n'a donc rien d'artificieL Et dans le cas des deux textes poétiques ou poèmes en prose inclus dans la liste, l'un, Pancho Villanueva, el cristero de F. Lopez Manjarrés, se situe à Tepic, dans l'Etat de Nayarit, tandis que l'autre, Federico Reyes, el cristero de R. BernaI, ne donne pas de précisions géographiques. Cette exigence de la précision géographique nécessaire, liée au désir d'enracinement de l'intrigue dans la réalité, se trouve souvent complétée, lors de la description de la mentalité populaire, par la technique du costumbrismo qui conforte cette eXIgence. De ce relevé statistique, je tirerai la conclusion suivante: les lieux privilégiés des intrigues romanesques correspondent aux secteurs géographiques touchés de façon majoritaire par la Christiade. Le Jalisco, Los Altos de Jalisco et El Bajfo sont le théâtre le plus fréquemment habité par l'écriture. En constatant cette réalité, je ne cherche pas à cacher que l'Etat de Colima où se déroule une partie seulement de l'action de La guerra sintética, l'Etat de Zacatecas pour Héctor ou le Durango dans Rescoldo, sont aussi des espaces investis par le roman. Ils font en tout cas figure d'éléments isolés face au bloc géographique mis en évidence. Le romancier de thème cristero obéit donc à un réel désir de coller à la réalité du conflit par le biais de la géographie. Au niveau du lecteur recevant ce type d'informations, le simple fait de mentionner ces régions symboliques, telles que Los Altos ou El Bajfo, a pour but manifeste de le plonger dans un contexte supposé connu, en tout cas appréhendé par avance par la

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sensibilité de ce lecteur. C'est précisément sur ce terrain-là qu'oeuvre prioritairement la création romanesque. Le lecteur mexicain de l'époque (ou le lecteur actuel) a eu accès, par des sources non officielles la plupart du temps, au phénomène cristero et à ces régions phares. Ce contexte culturel, d'origine populaire souvent, prédispose le récepteur de l'oeuvre à l'accueillir dans de bonnes dispositions. J'ajouterai que, parallèlement, en situant leur intrigue dans cette réalité géographique mexicaine, les romanciers poursuivent le même but qu'avec l'exposé historique, comme nous le verrons: à savoir, essentiellement un but d'information, un but didactique même, pour ne pas avancer déjà le terme de propagande. Pourtant, cette concentration de fait des intrigues dans un secteur géographique limité aux seuls Etats du centre-ouest du Mexique, berceau du Mouvement, fait courir le risque d'une déformation de l'information que les auteurs souhaiteraient dispenser. En effet, à trop vouloir privilégier l'épicentre de la rébellion des cristeros, ils risquent d'aller à l'encontre du but recherché, au moins par les auteurs favorables à la Cause, c'està-dire donner l'image d'un mouvement d'ampleur nationale, ayant certes des zones d'influence beaucoup plus fortes en certains Etats, mais touchant à des degrés d'intensité divers quasiment les trois quarts du territoire de la République, comme l'ont démontré les travaux de Jean Meyer. Al' opposé de cette tendance, malgré tout très fortement majoritaire, d'autres auteurs se cantonnent volontairement dans un flou géographique plus ou moins entretenu. Leur message acquiert alors une dimension et une résonance très différentes. On peut penser ainsi à la première partie de jViva Cristo Rey! de Vereo Guzman. L'auteur s'y livre à une réflexion générale sur la situation vécue par le Mexique dans son ensemble et le personnage de Fray Gerundio, assimilé très explicitement à Jésus, délivre le message divin qu'il oppose à l'idéologie de l'Eglise et des cristeros. Il s'agit de rétablir le véritable contenu d'amour de l'Evangile, en contraste violent avec l'action criminelle de ceux qui prétendent combattre au nom du Christ.

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Cette perspective idéologique ne peut donc pas s'accommoder d'un cadre spatial trop étroit et doit envisager la globalité du peuple mexicain, catholique à 95%, dit-on communément. Cette intention de généralité est confirmée doublement par Vereo Guzman. En effet, les deuxième et troisième parties de j Viva Cristo Rey! envisagent les répercussions de la Christiade au niveau de la famille Alquisira installée à Atlayecac, lieu fictif sans doute, mais dont la mention précise tranche avec le contexte général de la première partie. Et, argument plus déterminant pour notre démonstration, dans la seconde édition du roman, publiée sous le titre différent de Jesus vuelve a la tierra 1, la situation géographique se renforce dans ces mêmes parties puisque l'auteur les situe à Tepatitlan, haut lieu cristero. A contrario, la non précision géographique, le non enracinement, réel ou fictif, dans une réalité spatiale, confèrent une valeur générale à l'intrigue, une poétisation en quelque sorte du message de l'écrivain, comme pour le poème en prose de Rafael BernaI, Federico Reyes, el cristero. Précisément parce qu'il s'agit d'un texte poétique, l'auteur a ressenti la nécessité de ne pas enraciner la geste de son héros dans une réalité contraignante afin de lui accorder un statut d'exemplarité. Lorsque volontairement le roman s'écarte de la règle appliquée dans leur majorité par les auteurs envisagés, c'est-à-dire lorsqu'il ne précise pas le cadre spatial, l'intention du romancier est d'ouvrir le champ de ses réflexions à l'ensemble du Mexique du temps.

1 V. Guzman, Jesus vuelve a la tierra, México, Ediciones populares "Atalaya", (sans date), IOlp. Voir à ce sujet: G. Thiébaut, «De jViva Cristo Rey! à Jesus vuelve a la tierra : genèse d'une déviation textuelle», Dijon, Hispantstica XX, 1994, nOll, p.341-352.

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2- Espaces La sierra

symboliques

La connaissance parfaite des lieux dans lesquels ils évoluaient, associée à l'aide effective de la population, fut un atout précieux pour les rebelles cristeros. Si les plaines et les villes qu'ils attaquaient furent le théâtre de la démonstration de leurs dons de cavaliers, la sierra, dans ses sites les plus escarpés, leur offrit un des plus sûrs refuges. Dans un souci tactique, appliquant la technique de la guérilla, les cristeros profitaient des sommets élevés pour se protéger. Sans doute inconsciemment chez ces Croisés de l'Absolu, ces soldats du Christ-Roi, l'aspect militaire entrait-il en symbiose parfaite avec la pureté de l'idéal religieux: cette montée dans la sierra peut être assimilée, sans forcer le sens, à une première étape de la montée au ciel, le calvaire préparant les martyrs à l'accession au royaume éternel. Les récits militaires, les histoires du Mouvement cristero ont coutume de souligner essentiellement le premier terme de cette symbiose. L'apport du roman consistera à donner cette valeur hautement symbolique et religieuse à une réalité bien concrète et quotidienne. La sierra acquiert une valeur symbolique qui, avec le temps, devient ambivalente. Pendant la première Christiade, de 1926 à 1929, elle fut le refuge naturel contre la persécution calliste. Par voie de conséquence, lors de la signature des Arreglos, la sierraprotection d'où les cristeros acceptant l'amnistie descendront, se teintera des couleurs du déshonneur. Les sommets dressés renverront aux combattants déchus l'image de leur défaite. D'autant que, dans le même temps, les rebelles qui refuseront de déposer les armes - c'est-à-dire qui décideront d'affronter ouvertement l'Etat révolutionnaire, vainqueur objectif, et les évêques catholiques, capitulards à leurs yeux puisqu'ils avaient signé -, se retrancheront à la fois dans la pureté de leur idéal et au plus profond des montagnes escarpées. Dans Pensativa, Jesus Goytortua Santos a su capter avec justesse le comportement de

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cette poignée d'irréductibles dans le personnage de leur chef, Cornelio:
- Cousin - dis-je, conciliant (c'est Roberto qui parle) - peut-être que les évêques n'aiment lire que le Nouveau Testament, où il est dit : celui qui tue par l'épée, par l'épée périra. - Mais, quelle épée? L'épée de la rancoeur, de la cupidité, de la concupiscence, c'est l'épée maudite, mais l'épée de la sainte colère est bénie. Et nous avions empoigné l'épée de feu. Nous allions de triomphe en triomphe, lorsque les évêques acceptèrent la paix. Tant de sang versé en vain et nous, les purs, nous avons dû nous réfugier dans la sierra pour ne pas voir l'hérésie triomphante. 1

Aussi, lorsque dans les années 34-36, à nouveau le Mexique connaîtra un embrasement, de moindre ampleur certes, mais consécutif à de nouvelles attaques contre la religion et à la volonté cardéniste d'imposer l'article III de la Constitution, la sierra acquerra un sens nouveau: celui du danger à nouveau pressenti. C'est le sens que lui accorde, en particulier, dans Rescoldo, dona Lola, l'épouse du chef cristero historique Florencio Estrada, au cours du dialogue suivant:
- Maintenant les gens reprennent goût à la vie. - C'est que notre sierra n'est plus troublée par les combats.

- Ce

serait bien si c'était toujours comme ça.

- Pourvu que ce soit toujours comme ça. Tout était triste, sec et privé d'eau, et papa qui n'avait pas l'air de vouloir nous faire quitter el Toro. - Jamais vous ne nous avez laissés ici à la saison sèche - lui disait maman quelque peu irritée. Pourquoi endurer ces chaleurs et sans rien faire? - Attendez un peu, juste un tout petit peu - répondait-il de temps à autre. Finalement ce soir-là, il ramenait les bêtes en grande hâte. On le voyait anxieux, mais cela ne semblait pas grave car il sifflotait comme d'habitude. - Nous montons dans la Sierra - dit-il soudain. A nouveau la révolution.

- La révo... lution ? - reprirent en choeur maman et marraine,
comme quelqu'un qui a mal entendu.
1 J. Goytortua Santos, Pensativa, México, Editorial Porrua, 1969, p.71-72.

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- Oui, la révolution. persécute. 1

A nouveau le gouvernement

nous

La sierra-protection perdra bientôt ses valeurs créées par l'histoire guerrière. Littéralement, elle se videra de son sens originel pour mieux exprimer le sentiment d'absurde qui envahira les derniers résistants de l'Absolu. Toujours dans Rescoldo, le "cercle magique" de la sierra qui savait protéger les hommes sans les ménager toutefois, va se briser sous l'effet de la ronde sans but que parcourent Florencio Estrada et ses hommes, qui continuent à tourner dans la montagne pour se prouver qu'ils existent, mais qui ne savent plus trouver de justification à leur existence. Pour les jeunes gens des villes qui se sont joints à la lutte armée, la sierra, qui concrétise leur engagement physique, acquiert également une autre dimension. Le passage du llano ou de la ville à la sierra pour les Acejotaemeros 2 de Guadalajara, Leon ou Mexico, qui correspond à une élévation, à une ascension, entraîne, dans le contexte particulier de l'époque, une connotation spirituelle et religieuse. Elle fonctionne sur deux plans complémentaires. Si l'on peut relever, à travers les romans, une gamme très variée des motivations personnelles des combattants du Christ-Roi, il ne fait pas de doute que l'idéal religieux, le nécessaire engagement pour défendre la religion catholique et ses représentants sur terre, sont à prendre en compte de façon prioritaire. Même si les auteurs anti-cristeros, comme Aurelio Robles Castillo dans jAy, Jalisco... no te rajes! , ou José Valdovinos Garza dans jCanchola era de a caballo!, voire des auteurs plus neutres en apparence tels que José Guadalupe de Anda dans Los cristeros ou J. Goytortua Santos dans Pensativa,
I

ont axé leurs descriptions

- et leur

message en définitive - sur les

préoccupations d'ordre bassement matériel ou les motivations dénaturées des cristeros. Ils répondaient par leur excès aux
1 A. Estrada, Rescoldo, México, Editorial Jus, 1961, p.21. 2 Jeunes gens de la A.C.J .M. (Asociacion Catolica de la Juventud Mexicana).

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exaltations mystiques débridées de certains écrivains favorables à la Cause, qui, à mon avis, ne transcrivaient pas de cette façon, pas plus que leurs détracteurs, la réalité profonde, sociologique du peuple catholique. Dans ce contexte, prendre le chemin de la sierra c'était s'élever physiquement et spirituellement au-dessus des autres mexicains, soit catholiques tièdes, soit partisans du régime calliste, placés de la sorte dans un état d'infériorité physique et spirituelle. Les .romans cristeros offrent suffisamment d'exemples de descriptions de messes en plein air, pour que la sierra acquière les dimensions d'une cathédrale cosmique, recouverte du manteau étoilé de la nuit, subtilement assimilé au sacro-saint manteau de la Vierge. Mais les dures réalités guerrières vinrent rapidement déchirer ce voile protecteur et les pertes dans les rangs cristeros même si elles étaient miraculeusement faibles d'après les oeuvres de Jorge Gram ou le roman de Jaime Randd, Alma mejicana 1_, les atrocités commises par les fédéraux ou les agraristes à l'encontre de leurs prisonniers, convertirent bientôt ces soldats de la Foi en martyrs. Un martyre auquel ils s'étaient préparés de toute évidence, qu'ils recherchaient consciemment, certains qu'ils étaient d'entrer ainsi au plus vite dans le royaume de Dieu. La sierra, pour un peuple aussi pétri d'histoire sainte que l'est le peuple mexicain, devient donc un lieu de calvaire et la passion des cristeros retranscrit, en la multipliant, la passion du Christ. Ainsi, au début de Rescoldo, l'épouse et le fils, à la recherche des traces des derniers instants de Florencio Estrada, entreprennentils un véritable chemin de croix où les stations sont marquées comme dans le rituel religieux:

1 Ce thème apparaît comme un leitmotiv dans les écrits cristeros autres que romanesques. On citera: Spectator, Los cristeros del volcan de Colima, México, Editorial Jus, 2ème édit. 1961 ; Heriberto Navarrete, Los cristeros eran asi, México, Editorial Jus, 1968 ; A. Rius Facius, Méjico cristero, México, Editorial Patria, 2ème édit. 1966 ; Luis Rivero deI Val, Entre las patas de los caballos, México, Editorial Diana, 1980.

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- Agenouille-toi, mon fils. Et découvre-toi. Nous allons prier pour lui... Pendant toute une journée, il a été exposé sur ce tronc. Regarde, c'est sa croix. (...) - Agenouille-toi, mon fils. Et découvre-toi -me dit-elle à nouveau, lorsque sur la montagne élevée l'oncle Maximilien nous montra le rocher. - Regarde, mon fils... C'est là que, blessé, il s'est retranché avant que sa 45 ne s'enraye. 1

Par la mise en scène, dans un lieu privilégié historiquement, de l'intrigue romanesque, les auteurs cristeros inscrivent leurs héros dans une dynamique qui en fait des élus. Dans ces conditions, la topographie des lieux, soit réelle, soit modelée pour les besoins du roman, comme dans Pensativa par exemple, confirme sa parfaite adéquation avec le phénomène historique et permet d'appréhender, de façon plus positive et convaincante, le héros cristero (littéraire et historique) en tant que détenteur d'une idéologie spécifique. Les situations d' enfermement ou d'isolement

Il est toujours difficile d'extraire un thème ou un autre d'un ensemble car une très forte interdépendance les lie qui est la preuve de la cohérence de cet ensemble. Les romans de thème cristero affichent une telle cohérence. Ainsi, partant de l'étude des lieux géographiques, il est impossible de ne pas empiéter sur la conception du héros cristero, pierre angulaire de tout l'édifice idéologique et littéraire. Les combattants cristeros et, hiérarchiquement placé au-dessus d'eux, leur chef, sont des élus et leur vie, telle qu'elle apparaît dans les romans, se passe le plus souvent dans les hauteurs, donnant ainsi une impression d'isolement, de coupure: le chef, en tant que figure, se détache du lot commun. L'isolement ou l' enferme ment réel ou symbolique qu'ils assument est rendu de façon exemplaire par Antonio Estrada dans Rescoldo. Une poignée d'irréductibles, dont le nombre ira en diminuant inexorablement au fil de
1 A. Estrada, Op. Cil., p.8.

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