Le défi culturel guadeloupéen

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296185241
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LE DEFI CULTUREL GUADELOUPEEN

Du même auteur

Cultures et pouvoir dans la Caraïbe. (En collaboration avec Laënnec HURBON.) L'Harmattan,
Kèk prinsip pou ékri kréyol. L'Harmattan, 1976

1975

La langue créole force jugulée. L'Harmattan, 1976 Les enfants de la Guadeloupe. L'Harmattan, 1985

Léonora, l'histoire enfouie de la Guadeloupe. Seghers, coll. mémoires vives, 1985

Maquette de couverture:

Guy Darbon

Dany BEBEL-GISLER

LE DEFI CULTUREL GUADELOUPEEN
Devenir ce que nous sommes

Collection: Kod yanm



L'-aribeennes

ditipns

75009Paris

5, rue Lallier

Dans la même collection Alors ma chère, moi... CARNOT par lui-même Propos d'un musicien guadeloupéen recueillis et traduits par Marie-Céline LA FONTAINE
Les Ibos de l'Amélie Destinée d'une cargaison de traite clandestine à la Martinique (1822-1838). Françoise THESEE

Auguste PLEE, 1786-1825 Un voyageur naturaliste. Ses travaux et ses tribulations aux Antilles, au Canada, en Colombie. Françoise THESEE

Tous droits

@ Editions CARIBEENNES, 1989 de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays. IS]3~ 2-87679-044-0

Collection:

Kod yanm *

Dirigée par Ina CESAIRE

Les sciences humaines ont aujourd'hui reconnu l'existence d'un champ de recherche encore trop peu exploré: celui de l'aire caraïbe. Là où jadis on se servait, pour parier de nos sociétés, du tenne de « conglomérat », on utilise enfin celui de «culture
caribéenne ».

L'histoire, la sociologie, l'ethnographie, la linguistique et tant d'autres disciplines se mettent désormais à notre service pour éclairer, de l'intérieur, le passé, l'actualité et le devenir de ces sociétés en pleine mutation. C'est à cette réalité que répond la création de cette nouvelle collection consacrée à l'homme et au monde antillais.

* Sé k6d yanm ka maré yanm. (C'est la corde de l'igname qui amarre !'igname.) Le fruit de la terre antillaise ne se laisse lier que par luimême (proverbe antillais).

PINGA AVERTISSEMENT

Frè, sè, kanmarad, PINGA! PlNGA! Pinga nou pran dlo mousach pou lèt klendendeng pou zétwal Prends garde! Méfiance! L'eau de moussache n'est pas du lait ni la luciole une étoile N ou ian nou yé an nou pran zépon natirèl an nou Nous sommes comme nous sommes Soyons nous-mêmes Maké, hélé «Fwansé déwà!» toupannan nou ka manié biskui a-i, sé manié soup an zasyèt plat Ecrire, crier «Français en voulant profiter des procurent, c'est manger une assiette plate, une Si nou té ka sispann èvè on bonda won vlé pété karé, fout sa té bèl! Koré asi pwa a kà an nou, asi mès, labitid, ian vwè, ian fè a pèp an nou, nou té pran chimen pou vin sa nou yé dehors!» tout avantages qu'ils de la soupe dans totale contradiction

Si avec notre cul rond nous décidions de ne plus vouloir péter carré, Dieu que ce serait beau!

Appuyés sur nos propres forees, sur notre culture, nous prendrons le chemin pour devenir ee que nous sommes

7

épi pou nou rivé an tèt a mOn la

et pour atteindre cet objectif
ranié kabann an nou

changer notre fusil d'épaule

on lot ion
Sispann gadé nou, gadé péyi la, èvè zyé a sé lézot la ki ka danmé nou, sispann voyé woch pou konblé lanmè Gadé, gadé byen, pi fo mas pèp la ka nouri kochon pou Bèna tchouyé Apapadavwa nou iwenn yo fofUé pou nou pa koud tè Gwadloup, tè Matnik

ne plus nous voir, ne plus voir notre pays avec les yeux de ceux qui nous oppriment ne plus perdre notre temps à des choses inutiles La majorité des gens qui forcent et peinent ne sont pas ceux qui profitent Ce n'est pas parce que nous avons trouvé nos terres seulement faufilées, inachevées, qu'il ne nous faut pas les coudre Ce n'est pas parce que les colonialistes sont toujours instaIlés chez nous qu'ils sont invulnérables Personne n'est invincible, et toutes les armes sont bonnes le bâton qui frappe le chien noir peut frapper le chien blanc Il nous faut construire notre avenir Premièrement, ne prétendons pas être ce que nous ne sommes pas Deuxièmement, il nous faut rompre avec ces manies d'assistés pour devenir maîtres chez nous

Apapadavwa YO sizé si chèz isidan ki pyé a YO péké trenné atè Tout baton ka tchouyé dépi i trapé-i koulèv

baton ka bat chyen nwè la pé bat chyen blan la F0 nou prévwa pou avwè

DabOpouyonn, si nou mofwazé an poul, manglous ké manié

nou
Dé, fo nou kaskàd èvè mèsi manman, mèsi papa, pou nou sa mèt a kaz an nou

8

KONPRANN
Fouré fon fon an kabèch an nou Bien nous enfoncer dans le crâne
Apapadavwa lonbrik a déotwa bann moun fon, pou yo kwè bwa révolisyon, chouk a chanjman, ké pousé yenki adan-i Dé mal krab pa ka rèté an menm tou la Palé jwansé pa vlé di lèspwi apa yenki an tèt a moun ki fè lékollèspwi ka rété

Ce n'est pas parce que certaines organisations ont le nombril profond pour qu'elles croient que là seulement poussera l'arbre de la révolution et du changement le pouvoir ne se partage pas parler le français n'est pas preuve d'intelligence
l'intelligence n'est pas l'apanage de ceux qui ont fréquenté l'école

Sé dé men ka fè on toch Sé senk dwèt ka fè on men

C'est l'union qui fait la force C'est épaule contre épaule, tête contre tête, yeux dans les yeux, dans un échange de paroles et d'idées neuves que nous gagnerons sur l'armée des assimilationnistes, déboulonnerons l'Etat français, tirerons la Martinique, La Guadeloupe, la Guyane, de cette situation pourrie. Ce chemin est semé d'obstacles, de pièges, c'est vrai, mais soyons audacieux, ne nous laissons pas effrayer
T ANN pou KONPRANN

Sézépolkontzépo~
tèt kont tèt, zyé dan zyé, èvè bOkantaj pawol, mo ki poko bityé, nou ké pran lanmen asi

poulbwa,
nou ki rivé déchouké léta fwansé, woté Matnik, Gwadloup, an vyé soulyé la sa. Giyann

Chimen la plen zenmodis, plen chouk a bwa, plen zatrap,

sé vré
men sé zyé ki lach

KOUTE,

KOUTE pou T ANN,

ECOUTEZ!
9

Prémyé so pa so On batiman koulé pa ka anpéché on nàt navigé.

Qui a perdu une bataille n'a pas perdu la guerre Un bâtiment de coulé, dix autres continuent à naviguer Les épreuves, les coups reçus, ne doivent pas nous faire cesser le combat

Zyé krévé pa ka anpéché kàk kontinyé goumé

DAVWA
CAR,
Kannàt krazé anbakadè toujou la Des canots qui ont pris la mer sont brisés, mais l'embarcadère est toujours là Il ne suffit pas d'embarquer sur le bateau de l'indépendance. Il vaut mieux savoir où l'on va, même si l'on ne sait pas tout à fait comment. que de savoir comment sans connaître la destination.

Apatoudi pran lanmè adan kannàt a lendépandans. Pisimyé ou say la ou kay, ou poko say lâjan olyé ou say kijal1 men ou poko say la ou kayo

Sèl pa bizwen di sa pou tè épi-i C'est évident Si nou goumé pou kaskàd, nou pé mà Si nou pa goumé pou kaskàd nou sèten mà. Si nous combattons pour rompre nos chaînes, nous pouvons mourir Si nous ne combattons pas, la mort est certaine.

Dany Bébel-Gisler, décembre 1987

PAWOL

DOUVAN
A V ANT-PROPOS

« Kréyôl sé grenn vant an nou » « Le créole est notre patrie intérieure» « A voir le courage de dire aux jeunes qu'ils sont tous des souverains pour qui l'obéissance n'est plus désormais une vertu mais la plus sournoise des tentations... qu'ils se sentent, chacun d'eux, l'unique responsable de tout. » Don Lorenza Milani « Lettres de Barbiana » « Timafi, manjé tout, bwè tout, pa di tout. Davwa an bouch fèmé mouch pa ka wantré. » «Ma fille, mange tout, bois tout, ne dis pas tout. Car en bouche fermée les mouches n'entrent pas. »

«Ne me demandez pas qui je suis et ne me demandez pas de rester le même: c'est une morale d'état-civil, elle régit nos papiers. Qu'elle nous laisse libre quand il s'agit d'écrire. »
Michel Foucault

fi Y a quinze ans, j'avançais que parler de la langue en tant qu'instrument de domination et de pouvoir, aspect tabou chez les 11

intellectuels colonisés dont le pouvoir économique et symbolique repose sur l'appropriation du savoir et du savoir-faire de la puissance colonisatrice, c'était tout d'abord me remettre en question, examiner les fondements de notre pouvoir à nous, «intellectuels», «élites», sur les masses, m'adresser à deux auditoires en apparence différents: d'une part nous, Antillais, aliénés et mystifiés, d'autre part les Occidentaux, non moins aliénés, mystificateurs et mystifiés eux aussi par le langage. J'ai changé. Aujourd'hui je m'adresse en priorité à mes frères et sœurs, camarades guadeloupéens et martiniquais, à mes frères et sœurs en zombification, «moun a bonda won ki vlé pété karé», nous qui continuons, en 1988, «avec un cul rond à vouloir péter carré ». Cette métaphore populaire pour traduire l'aliénation culturelle si caractéristique de nos sociétés, leur marque de fabrique même, pose le problème toujours actuel de l'inculcation idéologique et de ses effets visibles au niveau des comportements de la vie quotidienne et de la pratique sociale. Dans le cas des DOM/TOM, elle présente cette caractéristique «extrême et originale» d'offrir l'exemple d'une situation où le colonialisme, de par la genèse historique de la formation sociale, ensuite par l'idéologie assimilationniste, a pu exercer jusqu'à ses conséquences ultimes les effets de sa propre logique. Il a réussi, grâce à l'école notamment, à faire intérioriser sa propre structure de domination par ceux et celles qu'il domine, au point de provoquer chez ceux-ci une demande (indigène) de reproduction du système dominant.
Vers les années 30, à ceux et celles qui voulaient se singulariser, marquer leur différence par rapport aux agriculteurs pauvres, aux ouvriers agricoles, surtout ceux logés encore sur les habitations, en adoptant de manière ostensible certains modèles français, dans l'habillement par

exemple, les anciens, défenseurs de la tradition 1, décochaientce trait:

«I ni on bonda won, i vlé pété karé!» Il, ou elle, a un cul rond et veut péter carré, veut imiter les Blancs, les «gwo kyap». Et les rieurs d'ajouter: «Sa i pa savé sé ki moun won pé pa vin karé.» «Ce qu'il ne sait pas c'est que les gens ronds ne peuvent devenir carrés. »

1. Il faut entendre par tradition cet ensemble de valeurs, de symboles, d'idées, de contraintes, de comportements collectifs, ayant permis la survie depuis l'esclavage, bref d'expérience sociale et culturelle d'un groupe, d'un peuple. La langue créole, la mémoire individuelle et collective, sont des véhicules de transmission de cette tradition. Tradition qui, selon Marx, «pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants» et que par conséquent on ne peut nier, ignorer, comme j'aurai à le montrer tout au long de ce livre. 12

Aujourd'hui, une très grande fraction du peuple ne peut échapper, de loin ou de près, à cette définition négative de nous-mêmes. Les gens à qui j'ai demandé ce qu'ils pensaient de cette définition populaire de nous-mêmes se mettaient à rire et une grande partie d'entre eux, les jeunes notamment, traçaient dans l'espace un carré puis un cercle, mimant presque l'acte. Pour tous, agir ainsi - et cette pratique «les Guadeloupéens de toutes les couleurs la partagent» - c'est être un peu fou, folle, vouloir l'impossible.
«Moun tout koulè ka èché fè sa.» «Sé moun ki pa ni tèt. Ki flo. Ki pa konnèt ka yo ka fè oji9. Zyé a yo si tèlman mandyan ki yo ka viv enkyèt kon takèt an finèt nèf. Yo pé kuiyé moun pa jalouzi. Nenpot malè pé rivé yo. » «Ce sont des gens sans cervelle. Sans personnalité. Qui agissent n'importe comment. Ils sont tellement envieux des biens de ce monde qu'ils vivent inquiets et peuvent tuer par jalousie. N'importe quel malheur peut les frapper. »

«Ban di-ou sa, Dani, lè dyab ka vin èché "humains", sé ora kaz a moun a bonda won ki vlé pété karé i ka pyété. Zorèy a Ii kolé anlè pot. I ka kouté. Dépii tandé on ti "Woy / Benm l", konpè la parèt, floup / Mi sa i ka di tout sé moun la sa ki pou pété karé ka défonsé yo : HAn ké rédé zot, an ké fè ba zôt, an ké woté gwo do zôt pé pa sipoté, ka anpécM zOt domi "comme il faut". Davwa sé moun ki pa ka kouté pon bon pawol, ki pa kay légliz, i pa ka lésé Jéova vin a kaz a yo. Yo ka ~té yo ka woulé kon zonbi, yo ka mofwazé yo an zonbi. » «Laisse-moi t'expliquer, Dany. Quand le diable vient chercher des humains, c'est auprès de ces gens à cul rond qui veulent péter carré qu'il rôde. L'oreille collée à la porte, compère diable écoute. A la moindre plainte, il apparaît. Et qu'est-ce qu'il dit à ces gens en train de se défoncer pour péter carré? : "Je vais vous aider. Toutes les charges que vous ne pouvez plus supporter, je les prends, et vous dormirez tranquilles." Alors, comme ces gens-là n'écoutent aucune bonne parole, comme ils ne vont pas à l'église ni ne laissent entrer les Témoins de Jéhovah chez eux, ils se mettent à se comporter comme des zombis, ils se métamorphosent en zombis.» C'est un jeune agriculteur de 17 ans qui a produit cette histoire. D'autres jeunes, à Bwadoubout 2, ont insisté sur le danger de la chose: essaie qui veut au risque de «perdre son équilibre», de se faire mal « avec violence et cruauté».

2. Bwadoubout

: Centre

pour jeunes

dont il sera question

plus loin. 13

«Pou, anfinaldékont, pèd fil a-ou épi touvé-ou kon zonbi a ziyanm tayiti, tau flègèdè. »

«Pour, en fin de compte, perdre le sens des réalités, se retrouver comme le zombi de l'igname tahiti, frêle et faible.» (Car la grosse igname lui a pompé l'air, l'eau, l'engrais.) «Te trouver déstructuré, pie. » en char-

«Touvé-ou dékàstonbré, an chèpi.»

«Ou pa anvi fè ayen, ou pa an vi fouré men a-ou an konba pou chanjé vi a-ou, chanjé ahak an péyi la. »

«Tu n'as envie de ne rien faire. Tu n'as pas envie d'intervenir, de lutter pour changer quoique ce soit dans ta vie, dans ton pays. »

A la journée du créole organisée par Bwadoubout, en octobre 87, le père Robert Blanchard disait que, aujourd'hui en Guadeloupe, «réfléchir c'est entrer en résistance ». Résister à quoi? Peut-être à la plus sournoise des tentations, l'obéissance. Obéissance à des règles de vie même si elles ne correspondent plus aux conditions objectives actuelles, obéissance à des mots d'ordre dépassés, obéissance à des leaders en perte de vitesse? Exécution de tâches auxquelles on ne croit plus ? Réfléchir c'est prendre le chemin pour résister à la facilité, au suivisme, au sens où Baba Miské 3 adjure «les élites du tiers monde»

de chercher à trouver à tout prix ce qui convient à leurs sociétés. «Tan a mitan fini, sé tan pou di non.» Le temps de la désobéissance a sonné. Il faut trouver le courage de nous dire, de dire aux jeunes, aux vieux, à tous les Guadeloupéens, quelles que soient leur classe et leur race (Nèg, Blan, Batablan, Batanèg, Zendyen, Batazendyen, Malaba, Kouli, Teita, Nèg nwè kon solèks

-

Nègres, Blancs,

bâtards de Blancs, bâtards de Nègres, d'Indiens, Nègres noirs comme des Solex) qu'ils sont tous des souverains, que l'obéissance n'est plus une vertu, qu'il faut que chacun, chacune d'entre nous se sente l'unique responsable de tout, indispensable à la construction de cette demeure nouvelle que sera notre «culture authentique». Que les intellectuels, les révolutionnaires à qui je m'adresse là en particulier sachent que s'ils veulent participer à cette tâche, la transformation des rapports sociaux aux Antilles, l'élaboration de cette «culture authentique », ils doivent exiger d'eux-mêmes les vertus exceptionnelles qu'ils exigent des ouvriers, des paysans et d'eux seuls très souvent.
3. Baba Miske. Sycomore, 1981. , , 1, «Lettre ouverte aux élites du Tiers Monde », Le

Une fraction de paysans, d'ouvriers, de «djobeurs », formée par le mouvement paysan des années 70 semble être un pas en avant de nous, et nous, nous marchons à reculons. Ecoutons ce que dit un ancien électricien, devenu aujourd'hui musicien, sorti à 10 ans de l'école sans savoir lire: « Les gens qui roulent pour l'indépendance doivent être exemplaires. Je ne dis pas aux intenectuels devenez paysans, devenez pauvres. Mais cherchez quene philosophie permet à un paysan, à un pauvre de rester vivant. Il est pauvre, il vit quand même, et il semble plus heureux que vous. Cherchez donc à connaître cette philosophie dont peut-être vous avez besoin, vous, intellectuels. Vous dites que le paysan est pauvre, mais il n'a pas peur. Il peut aner dormir avec un peu d'eau dans le corps. C'est ça. Il ne suffit pas pour quelqu'un d'avoir des diplômes et un intenect. Il faut réfléchir sur ça et toucher ce problème.» Je m'adresse à vous, non pour vous faire pleurer sur la misère économique et morale des classes populaires, mais pour vous inciter à réfléchir sur ce qu'on fait, dit. Anons-nous continuer dans la voie des prophètes du néant? Ces adeptes de la religion du ricanement qui cultivent l'échec révolutionnaire et qui, dans une volonté de désespoir, proclament que seul le «poème» est révolutionnaire. Que notre salut ne peut venir des massees populaires «vidées de toute énergie, de toute vision historique», de nos peuples «coincés dans un impossible» et capables de «coups de sang» mais non d'actes révolutionnaires. Ne pourrions-nous pas, dans nos productions, donner à lire la réalité et non ce que nous savons de Marx, de Lénine, de Mao, de Freud, etc. ? Est-ce à dire que le «salut» viendra des «intenectuels» déculturés, aliénés très souvent jusqu'à l'os, fonctionnant en circuit fermé, ceux des Antilles renvoyant à ceux de France ou d'ailleurs un même discours qui légitime les uns et les autres. Je voudrais brouiller les images de ce jeu de miroirs entre EUX et NOUS, essayer de me déprendre du regard de l'Autre dans un face-à-face avec nous-mêmes pour tenter de penser par nous-mêmes, pour «prendre la mesure de l'aliénation» et apporter ma modeste contribution à cette «tâche colossale, l'inventaire du réel» (Fanon). Après tous les constats d'échec, d'espoirs déçus, il pourra paraître à certains vain et dérisoire pour une intellectuene d'épuiser ses forces alors qù'il n'y a nune part ni libération, ni bien-être et qu'au contraire, à l'échelle mondiale, ce n'est qu'une profonde et double dépendance: dépendance des peuples à l'égard de leurs élites et Etats nationaux « modernisés », dépendance des nations du tiers monde vis-à-vis des firmes transnationales du centre impérialiste. De quoi demain sera-t-il fait aux Antilles? D'emblée, à l'orée de ce livre, pourquoi ne pas dire que je n'en sais rien. Et que je vais surtout poser quelques problèmes, faciliter la réflexion en présentant diverses 15

expériences, des points de vue multiples d'Antillais sur leur langue et leur culture, l'avenir de la Guadeloupe en particulier. Ce que je peux dire, c'est que rien n'est joué définitivement, comme l'annoncent nos messagers du néant, et que chaque jour l'espace de la dignité culturelle s'élargit en Guadeloupe comme en Martinique. L'action coordonnée pour empêcher l'avion du président du Front national raciste et fasciste Le Pen d'atterrir avec sa bande sur nos sols nationaux l'atteste 4. Pour ceux ou celles qui cherchent à comprendre plus qu'à juger et décerner des brevets de révolutionnaires, des brevets «d'authenticité» à la culture populaire antillaise, des brevets de «guadeloupéanité», l'essentiel est d'abord de comprendre qu'on ne peut rien comprendre à cette réalité complexe et fluide si on l'aborde avec les catégories de pensée, de perception, d'action, du colonisateur et qu'on la somme de dire ce qu'elle n'est pas, malgré les apparences. Mille et un signes font naître l'espérance et l'espoir. L'espérance au sens où le philosophe allemand Ernst Bloch parle «d'espérance initiée », «fondée dans le réel par laquelle l'homme peut devenir l'homme pour l'homme et le. monde foyer». Une espérance qui «tire sa force de ce qu'elle sait sans l'accepter». L'espoir tel que Malraux le définissait dans un entretien sur la violence avec Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur. «L'espoir ce n'est pas la certitude d'une réussite immédiate pour soi. L'espoir c'est l'élan historique, c'est l'avenir inéluctable 5.~ Chercher à comprendre, et pour cela, s'arrêter pour écouter, réfléchir. Comprendre pour lutter autrement, comprendre que l'espoir n'est pas mort. C'est bien beau de croire que tout n'est pas joué, mais comment s'en sortir et rompre avec ce qui entrave le peuple entier, en particulier les intellectuels, les leaders de mouvements politiques, de syndicats, de partis? Comment rompre avec cette attitude de «missionnaire» à l'égard des «masses» qui nous amène, premièrement, à ne pas nous laisser instruire par elles, deuxièmement à reprendre inconsciemment le langage élitiste du pouvoir colonial? Cette préoccupation, cette espérance, je voudrais vous les faire partager. Cet essai sur les conflits culturels, identitaires dans leur relation à ]3 décolonisation aurait plus de force et de sens si je pouvais y intégrer enquêtes, analyses diverses, notes, articles écrits «en marge et en marche» de la société guadeloupéenne. Une société que non seulement j'analyse, je scrute depuis vingt ans, mais dont j'écoute les bruits, les
4. En janvier 1988, J.M. Le Pen a voulu entreprendre une tournée électorale en Guadeloupe et en Martinique. Il a dû faire demi-tour sans avoir pu débarquer. 5. Jean Daniel, Le Temps qui reste, Stock, 1973. 16

chuchotements, les messes basses, ce qui se dit dans ses chansons, ses poèmes, son théâtre, sa musique, sa littérature, ses discours politiques. Ce qui s'exprime dans ses moments de joie, de douleur, de grande tendresse parfois, comme ce fut le cas à la mort de Vélo 6. Il aurait donc été plus convaincant, si je l'avais pu, de présenter en même temps les notes, les résultats des travaux, les rencontres qui accompagnent cette réflexion depuis des années et indiquer aussi comment j'ai contracté cette passion de comprendre, cet «amour enragé
7 C)

pour la langue et la culture guadeloupéennes, mon inquiétude, mon obsession quant à leur devenir, à notre «devenir de peuple» pour employer une expression très utilisée ces temps-ci en Guadeloupe. Passion, intérêt très vif, non pas pour la langue et la culture antillaises en elles-mêmes, mais pour ceux et celles qui la vivent. Langue créole, culture populaire en perpétuel mouvement depuis des siècles, langue qui a permis à nos ancêtres africains, indiens, et permet encore aujourd'hui aux classes populaires de donner forme à leurs savoirs, de s'exprimer profondément. Cette langue, cette culture ne nous sauveront pas, mais elles constituent ce «miroir critique» qui peut nous offrir notre image passée et présente et nous apprendre à devenir ce que nous sommes. A faire que des concepts comme «langue nationale», «science», «technologie », «révolution», «socialisme», «développement intégré », «liberté», de symboles se concrétisent en programmes. Un exemple: France-Inter diffusé en direct 24 heures sur 24, et bientôt l'intégralité des programmes d'Antenne 2 alors que sont licenciés, fin janvier 88, deux Guadeloupéens de RFO. Une productrice d'émissions culturelles de qualité, Dominique Dolin, et Robert Dieupart qui, contre orages, pluies et vents, tentaient de promouvoir la culture populaire caribéenne, de nous relier à l'Afrique: émissions en créole, ouverture de l'antenne aux exilés, aux interdits de parole, à tous ceux, artistes, chercheurs, enseignants, artisans, qui travaillent à enrichir, à développer notre culture. Les paroles parlées - ou aussi déparlées - que je vais dérouler dans ce texte sont à entendre comme moments privilégiés d'une pratique sociale et de recherche. Notamment cette étude sur l'alimentation et la consommation des pauvres qui m'a permis d'élargir et d'approfondir théoriquement la réflexion sur les rapports sociétés colonisées/cultures
6. Grand joueur de tambour «ka» dont les obsèques donnèrent lieu à un imposant rassemblement populaire. 7. En octobre 87, pendant une émission sur le créole à RFO, une auditrice m'apostropha en ces termes: «Pouki, vou ki mayé èvè on BZan, enmé kréyàZ konsa? Ou ka défann kréyàZ toupatou ou pasé. Pouki mès ê labitid an nou, divini a péyi la ka totoy 'Vou konsa?:t c Pourquoi, toi qui es mariée avec un Blanc aimes-tu tant le créole? Tu défends cettp langue partout où tu passes. Pourquoi es-tu si obsédée par les problèmes culturels et l'avenir de ce pays?» 17

et fait toucher du doigt ces deux éléments fondamentaux de toute culture, les manières de se nourrir et de se loger. Etude dont l'objet était d'établir comment les familles en situation de pauvreté-précarité se nourrissent (quantité et qualité), la fréquence d'apparition dans l'alimentation des produits locaux et des produits importés, comment sont distribués les postes du budget quand il existe. C'était tenter de saisir les stratégies mises en œuvre pour d'abord se procurer de quoi vivre, envoyer ses enfants à l'école, se loger; étudier les réseaux de solidarité et d'entraide qui se développent autour des problèmes de travail, de consommation. Si l'on considère la consommation comme pratique socio-culturelIe par excellence, étudier les comportements alimentaires et les problèmes qui s'imbriquent autour de la consommation, c'est, en partant de la situation socio-économique réelle des agents, observer, saisir, comment un ensemble de normes sociales, de modèles culturels en conflit sont vécus et détecter lequel de ces modèles, du dominant français ou du dominé guadeloupéen, oriente les pratiques. Pratiques à l'origine desquelles on trouve l'habitus, ce «système de dispositions durables et transposables qui, intégrant toutes les expériences passées, fonctionne comme matrice de perception, d'appréciation et d'action» qui se conjugue avec les intérêts multiples de l'individu. C'est aussi, plus largement, chercher à savoir comment chaque classe sociale conserve, évoque, donne un sens particulier aux éléments de la culture populaire guadeloupéenne ou de ce qu'aujourd'hui elle revendique comme spécifiquement sienne et qui constituerait son univers. Univers avec lequel bon nombre de Guadeloupéens, de Martiniquais, entretiennent des rapports ambigus et contradictoires. C'est encore analyser les valeurs qui imprègnent les comportements, le type de registre culturel - français, guadeloupéen - sur lequel se jouent les dépenses extraordinaires, repérer celles qui mettent en péril un mode écologique de vie, la représentation de soi et du monde. «La société offre aux yeux trop de choses. Ce qui fait qu'un enfant ne veut plus manger le fruit à pain et la morue que tu lui donnes. L'enfant voit du fromage, du pain, du saucisson, ceci, cela... Et ils leur montrent encore ça à la télé avec quelqu'un qui dit: c'est bon! c'est bon! Quand tu entends ça, tu en as envie.» «C'est d'après la société que l'enfant dit je veux ci, je ne veux pas ça.» A cause de la société de consommation «fanmi ka fann jakèt a yo pou abiyé timoun a yo ». Littéralement, les parents font éclater un vêtement déjà trop étriqué, dépassent leurs possibilités, vivent au-dessus de leurs moyens. Quant aux pratiques de consommation ostentatoires, celles «pour faire voir que... », pour parader, c:pour la galerie », pour démontrer 18

qu'on est «homme» tout autant que les fonctionnaires «avec leur gros mois qui tombe régulièrement», elles mettent au jour la persistance de cette préoccupation induite par le système esclavagiste: l'obligation pour le Nègre d'avoir à prouver qu'il est un être humain. D'avoir à prouver par l'accumulation de biens symboliques qu'il existe, qu'il est capable de..., d'intégrer le modèle dominant français, de dépenser sans réfléchir. Point important dont il sera question dans les derniers chapitres. Nous aurons à nous demander si, entre les paysans et les ouvriers acquis à l'idée d'indépendance, et l'une des principales forces, jusqu'ici, du mouvement national guadeloupéen, l'D.P.L.G. qui, de l'intransigeante pureté passe à la retraite masquée, ne se forme un clivage paradoxal. Cette organisation appelle ces hommes et ces femmes à devenir citoyens du futur Etat guadeloupéen alors que leur aspiration est avant tout d'être reconnus comme «on moun pou bon», un véritable être humain qui peut nourrir convenablement ses enfants, les éduquer. «La faim affaiblit le social et la réflexion», me disaient ces pères et ces mères de famille. Exclus de la consommation de masse, ils sentent que celles-ci est une machine de guerre dirigée contre eux et visant à détruire leurs valeurs, le maquis culturel de la débrouillardise. Deux grand-mères m'exprimaient leur peine d'avoir dû sacrifier l'argent de leur retraite pour acheter une télévision en couleurs. Leurs petits-enfants refusaient de leur rendre visite s'ils ne pouvaient suivre leurs émissions favorites. Elles étaient toutes deux en désaccord avec le proverbe que j'avais soumis à leur réflexion:
«Les enfants des pauvres ne font pas les difficiles. »

«Plus maintenant, car ils ne se contentent pas de ce que les parents leur donnent, ni pour manger, ni pour s'habiller. Maintenant, les parents plient devant les enfants. Pourquoi? Parce qu'on donne aux enfants des allocations. Si tu n'achètes pas ce qu'ils veulent, ils te font honte et le voisinage parie: elle touche de l'argent pour l'enfant et ne lui donne pas à manger, ne lui donne pas ceci, ne lui donne pas cela... » Sur quoi peut déboucher ce sentiment de frustration, de rage, ce sentiment d'exclusion de la consommation? Sur la contestation du système colonial, de l'Etat français à l'origine de la situation de pauvreté-précarité de ces familles? Sur un désir de révolution pour «déchouquer» celui-ci? Ou sur un appétit de révolte contre les classes que le système privilégie et qui pourrait se traduire plus largement qu'aujourd'hui par le vol, le pillage de leurs biens, la délinquance? Comment faire pour que l'état dans lequel on réduit ces familles ne les pousse pas à se tourner contre nous-mêmes, contre elles-mêmes, et serve ainsi le pouvoir? Il ne suffira pas de dire que les mesures de «parité sociale globale »
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annoncées par M. Seguin en février 88 en Guadeloupe (droit aux allocations familiales pour des parents non salariés) sont démagogiques et électoralistes et que les masses aliénées ne méritent que le mépris, comme on l'a fait à propos de «l'indemnité femme seule ». Elles sont peut-être d'ailleurs moins aliénées par rapport à l'argent que les nantis qui touchent un salaire fixe. Moins assistées aussi dans la mesure où elles ne comptent pas sur les indemnités pour faire vivre leur famille mais s'en servent pour les grosses dépenses (un réfrigérateur, un poste de télévision, une mobylette) ou pour régler le crédit des commissions à la boutique, au «1010» du coin, ce qui revient finalement plus cher que d'acheter au supermarché où il faut payer comptant. Des résultats de cette dernière enquête a surgi la nécessité de faire le point sur les mécanismes et les raisons de la domination culturelle, qui ne cesse de se renforcer, et peut freiner, sinon tuer le mouvement pour l'indépendance. Je reprendrais ici certains thèmes développés dans des articles parus à l'étranger (France, Canada, Etats-Unis) et peu accessibles à un large public antillais. L'accent sera mis sur l'urgence qu'il y a pour nous à devenir ce que nous sommes: pour tout d'abord le plaisir d'être enfin soi, de s'affirmer guadeloupéen, martiniquais, guyanais, et de lutter plus efficacement contre l'impérialisme français, hâter la décolonisation de nos pays. Comment savoir qui nous sommes? Quels chemins emprunter? Quels guides suivre? Un mode de vie, un langage, une culture, des traditions de lutte, une stratégie de la ruse et du détour, des moyens technologiques modernes de communication de masse, nous sont offerts pour nous faire devenir nous, Guadeloupéens, Martiniquais, des femmes, des hommes vrais. Réellement vrais au sens où les Haïtiens appellent l'arbre à pain «l'arbre véritable ». Un arbre qui produit généreusement des fruits à pain, une des nourritures essentielles des pauvres aux Antilles, quoique rejettés aujourd'hui par certains enfants et jeunes placés sous la haute influence de la télévision et de ses publicités. Notre miroir le plus sûr et le plus fidèle, la tradition orale, la culture populaire antillaise, celle d'hier, celle d'aujourd'hui, celle de demain, 1'« authentique» qui est devant nous, à créer, que nous nous donnerons, que nous produirons, c'est à travers elle que nous pourrons confirmer notre identité, que nous prendrons conscience de notre continuité historique sur ces terres des Antilles fécondées par la sueur et le sang des Caraïbes, des esclaves africains à partir de 1635, des Indiens venus les remplacer sur les habitations de canne à sucre de 1854 à 1880. Culture populaire antillaise qu'en dépit de la répression permanente et organisée par l'Etat colonial français, les classes populaires ont su

garder vivantes. Langue créole et culture qui nous sont plus essentielles, plus utiles que ce que nous nommons notre pays. C'est pourquoi même si la lutte pour l'indépendance nationale semble avoir quitté le terrain de la radicalité révolutionnaire pour se laisser tenter par le légalisme bourgeois et la décentralisation et que le mouvement de libération paraît à bout de souffle, nous ne pourrons faire l'économie d'une confrontation risquée avec les éléments essentiels de la culture populaire comme la langue créole, la notion philosophique du corps-personne, le magique, le religieux, l'imaginaire. Pourquoi? Premièrement nous sommes faits de tout cela et tous ces éléments sont constimtifs de notre identité. Deuxièmement, il est «plus que temps», comme le disait il y a quarante-deux ans Suzanne Césaire, «d'oser se connaître soi-même, s'avouer ce qu'on est, d'oser se demander ce qu'on veut être ». Etre soi-même, et pourquoi pas se produire soi-même jusqu'aux productions- débridées du désir, se produire collectivement en faisant dialoguer les regards, les forces inconnues qui nous travaillent tous avec les forces nouvelles créées dans la lutte, scruter sans fard ni complaisance ce qu'aujourd'hui nous revendiquons comme nôtre, en utilisant ta ruse de manière collective. Devenir ce que nous sommes pour être en prise sur t'ici et le maintenant, autrement dit sur le réel. Pour regarder les choses en face, dénuder impitoyablement les cultures en présence et en conflit aux Antilles, sans pour autant nous laisser écraser par ce que nous y découvrirons de négatif. Dans une approche lucide et utopique de la réalité, de nous-mêmes. Lucidité au sens ou Scott Fitzgerald la définit comme connaissance : «la lucidité c'est de savoir que le monde est sans espoir et de quand même vouloir le changer» - et René Char comme une blessure: «la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil». Utopique pour corriger la lumière crue de la vérité. Utopie et rêve qui poussent à déborder de manière subversive le présent, utopie et rêve sans lesquels aucune révolution n'est possible. «Nous avons tout sauf nous-mêmes», me disait le musicien créole Igoole, dit Kafé. «Si toutes nos traditions étaient restées, si on ne nous avait pas rendu craintifs à leur égard, nous serions plus sûrs de nous-mêmes. Et quand nous dirions, ceci n'est pas bon, nous saurions pourquoi ce n'est pas bon parce qu'ou l'aurait vécu. Nous ne faisons que dire «c'est pas bon» sans jamais avoir vécu la chose. Ce qui fait que nous ne pouvons pas être ce que nous sommes 8.» Impossibilité provisoire tant que nous n'assumerons pas, tant que
8. C'est cette phrase de Kafé qui m'a suggéré le titre de ce livre: « Devenir ce que nous sommes.» Titre aussi d'un article de Marion Patrich Jones paru dans le Courrier de l'UNESCO de décembre 1981, c CaraIDe aux voix mu1tiples ».

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nous n'accepterons pas ce que l'esclavage, la colonisation, le capitalisme, l'impérialisme, l'aliénation culturelle, nos intérêts, notre égoïsme, ont fait de nous, colonisés, des hommes comme tous les hommes, mais marqués dans leur chair, dans leur imaginaire, par l'histoire. Histoire d'un système inique qui, tel un rouleau compresseur, a commencé par vouloir contester notre humanité pour ensuite, en 1848, freiner la machine pour la réajuster, la graisser, la hui1er afin, à partir de 1946, de broyer, humilier, mépriser, exploiter, dominer autrement. En empruntant le langage de l'assimilation: devenez semblables à nous en vous identüiant à nous, colonisateurs, en vous soumettant à nos lois, à nos mœurs et coutumes, à notre culture. Et ne vous écartez pas de la vision que nous, colonisateurs, avons de vous! Pour nous déprendre de cette vision et devenir ce que nous, colonisés, sommes, il faudra oser nous regarder en face, ne pas fuir le réel antillais. Oser nous assumer tels que nous sommes, des hommes et des femmes qui, à l'image de la langue créole, sont faits de visages, de potentialités multiples, de tensions, de contradictions non résolues, de blessures non refermées. «Kréyal sé kaz natif natal a ka an nou. » Le créole, c'est la maison natale de notre personne, de notre être, notre monde originel. Qui parle ainsi? Des travailleurs agricoles haïtiens et guadeloupéens qui avaient fait de l'apprentissage de la lecture, de l'écriture en créole, de l'apprentissage du français, un voyage autour, au-delà, en deçà du corps, du langage, et du politique. Voyage guidé grâce auquel j'ai pu aborder sur cette plage de connaissances: la conception du corps-personne dans la culture populaire antillaise, prendre conscience de la force de la tradition orale, de l'importance, à côté des luttes de classes, de la résistance imaginaire, et aperçu la signification à donner à toutes ces manières de qualifier la parole. «Kréyol sé grenn vant an nou.»

«Grenn vant», expression difficile à traduire mais dont je m'attacherai à rendre le sens profond en le liant à des énoncés produits dans le contexte de l'alphabétisation où intervenait le mot «ventre» pour signifier les racines, l'origine, le refuge. A la question sur notre identité, qui sommes-nous? les anciens du cours répondaient:
«Dabopouyonn, nou.~ nou sé pitit a vant a manman nou, prémyé péyi an

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En premier lieu, nous sommes les enfants du ventre de nos mères, notre premier pays. Logée dans la «matrice existentielle», la langue créole fait partie intégrante de nous-mêmes, est constitutive de notre découverte du monde et des autres, «lieu et milieu donc d'une appartenance corporelle et d'une communication». « Ventre» qui, chez le poète congolais Tchicaya U'Tamsi, est source d'affectivité, de conscience, et le cordon ombilical archétype qui unit à l'autre:
« Que le cordon ombilical rompu le lien soit deux mains nouées. »

Ventre qui révèle la vérité profonde de l'homme, élan vers la vie et communion fraternelle.
«Mon ventre... éclate sur une masse d'hommes il devient une source, Ules rassure et doucement Ules mène à la mer. »

Chez le romancier guadeloupéen Daniel Maximin le ventre, comme l'a noté S. Médeuf dans «Antilla» est un des organes essentiels du souvenir, garant de la mémoire intégrale. De lui part le cordon ombilical qui nous relie à l'Afrique. Dans L'Isolé Soleil U est dit que «celui qui craint la mer a peur de son ventre», «la terre est un ventre plus profond que le souvenir:1>. Et Maximin parle pour lui~même, dans Soufrières «du plaisir douloureux au ventre d'exprimer nos métamorphoses ». Ce n'est pas un hasard si par ce simple mot «ventre », utilisé par les paysans guadeloupéens et haïtiens pour signifier ce qu'est pour eux la langue créole, on revient à l'Afrique, aux sources de notre tradition, une tradition culturelle vivante. «Grenn vant an nou», le créole est bien le cordon ombilical qui nous relie à l'Afrique, aux autres, à nous-mêmes. En un mot notre patrie intérieure.

PAWOL PAROLES

POU WOUVÉ,

SIZÉ

KOZÉ

LA. LE D£BAT

POUR OUVRIR

ET SITUER

Du 5 au 7 juin 1987 se tenait à Grand-Bourg de Marie-Galante le colloque' caribéen «Foi et Cultures» organisé par l'O.M.C.S. Réunir pendant trois jours des catholiques, des évangélistes, des adventistes, des «dissidents adventistes» «Foi et Œuvre» adeptes d'une église nouvelle guadeloupéenne, des pratiquants du Mahikari, de la foi Bahaï, des athées, des incroyants, relevait d'un défi. De quelle culture allait-il être question? Celle perçue intuitivement comme liée à la vie des hommes qui la pratiquent. «Il n'y a pas de peuple sans culture et quand la culture du peuple disparaît, c'est le peuple même qui disparaît» ? Celle de l'évangélisateur non décrite dans l'argumentaire, non définie mais déclarée être «en tension permanente avec la foi chrétienne principaIement,> ? I.ecoUoque avait entre autres objectifs d'élucider d'une part les relations entre Evangile, foi et culture, et d'autre part d'examiner ce qu'ils ont à voir avec l'identité. Le premier jour, dès les premières passes d'armes, je me rendis compte: premièrement que l'un des termes de la relation soumise à notre réflexion, «la culture» allait être minorée doublement et par la qualité des participants en majorité militants de Dieu, et par la vision élitiste restrictive qui était vélûculée ; deuxièmement que chacun était venu prêcher pour sa chapelle. Dans le débat, par exemple, les gens très souvent intervenaient non pas sur ce qu'ils venaient d'entendre, mais sur des points précis de théologie, de liturgie, objets de litige parfois non abordés dans la communication. J'avais les oreilles en trompette, attentive aux gestes, aux expressions, aux changements de registres de langue, observant les petits groupes qui 25

s'organisaient pour l'attaque. A charge pour l'un d'écouter, à l'autre de retrouver qui un verset de la Bible, qui un fait. Bref, cherchant comment vendre «sa fob, «sa doctrine », «son église ». Normal «padavwa pèsonn pa ka fè konmès pou pèd», personne ne fait de commerce pour perdre. Moi aussi, j'étais venue vendre quelque chose, acheter surtout, et là je vous vends comme j'ai acheté, sans faire de bénéfice. Dans une communication faite en créole j'appelais croyants, mécréants, toutes les confessions confondues, à un retournement symbolique dans la culture, la religion et la politique en vue, non pas de réaliser l'unité de l'Eglise, mais celle du peuple guadeloupéen. Tout au long de ce colloque, je m'attachai à définir, préciser la notion de culture car elle apparaissait dans le discours surtout au sens de culture savante, lettrée, culture acquise à l'école, par l'éducation en milieu «cultivé», cantonnée aux valeurs intellectuelles. La conception de la culture au sens anthropologique traditionnel retint l'attention de l'auditoire. Certains entendaient pour la première fois parler de culture comme « capacités et habitudes acquises par l'homme en tant que membre de la société» (Tylor), «somme de connaissances, d'attitudes, de modèles habituels de comportement qu'ont en commun et que transmettent les membres d'une société particulière» (Ralph Linton). Bref la culture au sens de «savoir-être », «savoir-faire », qui font que les hommes, les femmes, ajustent leur mode de vie au milieu naturel (pour donner lieu à un type d'agriculture, de vêtement, d'habitat), au milieu humain (différents types d'organisation familiale, de relations humaines) et enfin au mystère de la naissance et de la mort (religion, conception de l'être humain, attitude globale devant la vie) aspects qui seront abordés tout au long de ce livre. Dans les coulisses - c'est toujours là que se passent les choses intéressantes dans les colloques - beaucoup venaient me féliciter de mes
interventions sur ce point et me demandaient d'autres précisions. Paradoxalement, ceux-là mêmes qui s'étonnaient de l'existence d'une culture guadeloupéenne utilisaient les réseaux traditionnels de communication pour capter l'attention de l'auditoire. Lors des repas pris en commun, il fallait voir comment, avec un art infini, ils gommaient les tensions, les prises de bec du matin, détendaient l'amosphère. Ils vivaient la culture populaire guadeloupéenne, ayant été «cuits» dedans. Je voyais comment, à table, nul ne pouvait résister à l'un d'entre eux, à sa magie verbale, celle des conteurs, des griots, qui vous entraîne même si vous n'êtes pas d'accord avec eux quant au fond. Tout ceci est à rapporter à un aspect fondamental de la culture populaire antillaise: l'amour que nous avons des «belles paroles »«, celles dont les mots sont bien choisis, bien assemblés, et qui sonnent bien. «Sé la ki désann dous kon myèl an kà a-ou ou ben ka fè onsèl wélélé. » 26

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