LE DÉFI TOXIQUE

De
Publié par

Si la drogue constitue une substance toxique pour l'organisme et une infraction à la législation des stupéfiants, il faut aussi lui accorder une place importante au sein de l'expérience collective. Le toxique est un agitateur social qui trouve ses référents dans de multiples domaines pour former la complexité de l'objet, irréductible à un seul champ d'application. L'auteur articule ses thèmes de recherche autour de la mouvance de l'imaginaire : images, symboles, croyances, et mythes présents dans la société, nous invitent à un travail sur l'imagination, révélateur des fondements stucturels de la vie sociale.
Publié le : vendredi 1 septembre 2000
Lecture(s) : 181
Tags :
EAN13 : 9782296418240
Nombre de pages : 270
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE DÉFI TOXIQUE

Hélène HOUDAYER

LE DÉFI TOXIQUE Conduites à risque & figures de l'exil

Préface de Michel MAFFESOLI

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9478-:1

SOMMAIRE
,

PREFACE INTRODUCTION.
1. DROGUES ET CULTURES 1.1. Le chanvre 1.2. Coca et hallucinogènes 1.3. Opium et pavot 2. DES REGARD PLURIELS 3. L'OBJET DROGUE AUJOURD'HUI

9 ..13
17 17 21 22 27 33

LA FORCE DE L'IMAGINAIRE 1. À LARECHERCHEESREPRÉSENTATIONS D
1.1. L 'horizon des représentations 1.2. Les structures imageantes de la représentation 2. VERSUNESOCIOLOGIE DEL'IMAGINAIRE 2.1. Laforce du mythe 2.2. L'actuel et le quotidien 2.3. Lafonction symbolique CONDUITES À RISQUE ET TOXICOMANIES

47
51 55 58 63 63 66 69 75 81 81 84 89 90 100 105 115 117 125 132 141 149 155

1. LA DIMENSION RISQUE 1.1. La Gestion du risque 1.2. Menace et risque 2. ADOLESCENCE ET RISQUE 2.1. Le passage à l'acte 2.2. Transgresser 2.3. Du risque à l'identité 3. RISQUE ET MODERNITÉ 3.1. Le principe de compétition 3.2. L'esprit du sport 3.3. L'État Providence et les idéaux modernes 3.4. Précaution et prévention. 3.5. Tragique et destin 4. L'IMAGINAIRE DU RISQUE

L'ESPRIT

TOXIQUE

163

1. LA PROMESSE DE L'EXTASE 169 1.1. L'extase au-delà du plaisir 169 1.2. Les techniques corporelles de l'extase 174 1.3. Extase et états modifiés de conscience 178 1.4. Une expérience intérieure 184 2. LE VOYAGE 189 2.1. Mythe et voyage 190 2.2. Temps et espace 193 2.3. Des voyages 199 3. L' ÉTRAN GER 203 3.1. Un lien ténu 203 3.2. Lafigure de l'étranger 210 3.3. L'épidémie comme métaphore 215 4. .L'ERRANCE 217 4.1. L'exclusion, uneforme de cristallisation de l'errance. 218 4.2. Le nomadisme, expression de l'errance 223 4.3. Desformes plurielles 230 5. LA FIGURE DE L'EXIL 235

CONCLUSION:

LA PENSÉE DE L'AILLEURS

241 257 261 263

INDEX DES AUTEURS INDEX THÉMATIQUE BIDLI OG RAPHIE

8

PRÉFACE

La démarche de H. Houdayer est des plus audacieuses en ce qu'elle bouscule certitudes morales et conformisme intellectuel. Ce qui n'est pas sans risque de nos jours. Il suffit, cependant, d'égrener les titres des divers chapitres: extase, voyage, errance, risque, etc. pour comprendre l'actualité et la pertinence du propos. Tout en soulignant l'aspect prospectif de cette démarche, je voudrais, seulement, rappeler que la pensée de la vie dont il est question, à l'image de la « neutralité axiologique » weberienne, est rien moins que morale. Elle assume les défauts, de tous ordres, dont l'existence est pétrie. Elle les reconnaît comme tels. Pour reprendre une distinction que j'ai déjà utilisée à la loi morale abstraite, elle oppose une éthique esthétique. Ou encore, pour le dire sous forme de paradoxe, elle repose sur une sorte d'immoralisme éthique. Les dérèglements, les démences quotidiennes, les débauches vécues au jour le jour, les excès en tout genre, en bref tous les déchaînements, tout cela nous rappelle que selon un vieil adage libertaire, la liberté est ce crime qui contient tous les crimes. Cela est loin d'être, simplement, un slogan. Mais est à la base de l'enthousiasme profond pour ce qui est; au fondement des passions irruptives, et des émotions banales. C'est le substrat de ce que j'ai appelé (L'Ombre de Dionysos, 1982) « orgie » qui, à certains moments, constitue le ciment liant, d'une manière complexe, les éléments disparates façonnant le donné mondain.

Philosophie de la vie et « coïncidentia oppositorum », voilà bien les fondements d'une vitalité ne tolérant pas d'être amputée d'un seul de ses éléments, car eHe « sait» que c'est cette coïncidence des choses opposées qui est le moteur même de l'expansion, de la multiplication, de la dynamique existentieHe. On l'a dit: un beau bossu peut exister. De même, le crime a sa beauté en ce qu'il rappelle, d'une manière certes paroxystique, et comme telle douloureuse, que la vie ne vaut comme telle que si on la situe dans la perspective de la mort. Ce qui est clair, dans le vitalisme, c'est que l'être ne se réduit pas à la pensée. C'est l'entièreté de l'homme qui est requise. Ses respirs et soupirs. Son ventre aussi. Il n'y a pas d'intentionnalité non plus mais, reconnue ou pas, une sorte de jouissance du monde tel qu'il est avec ses contraintes, ses limitations, ses enracinements, sans oublier ses ouvertures, ses mises en perspective et ses multiples efflorescences bigarrées. J.M. Guyau, tout à la fois poète, sociologue, philosophe, considérait la vie comme un tout. Et opposait la fausseté d'une conception abstraite du monde au vrai en ce qu'il a de pluriel, d'ambivalent, de contradictoire aussi: « le vouloir vivre, tantôt favorisé, tantôt contrarié, apporte pourtant avec lui le germe du plaisir et de la souffrance ». On ne saurait mieux dire la structure ambiguë de tout vouloir vivre. Mort et vie inextricablement mêlées en une union oxymoronique donnant tout son poids, tout son prix à l'existence. Ainsi la fleur, en son destin fragile, dont l'épanouissement est le signe fatal de la fin. Fleur si belle et pourtant si douloureuse qui, avant de s'éteindre sourit. L'intérêt du livre de H. Houdayer est, sur la base d'une enquête précise, d'illustrer une telle perspective. Analyse tout en finesse, subtilité et scrupule scientifique qui ne pourra laisser indifférent le lecteur de bonne foi.

10

Souligner la coïncidence de la mort et de la vie, du corps et de l'esprit, de la nature et de la culture - laissons la liste ouverte - voilà bien le fil rouge du livre de H. Houdayer, voilà bien l'essentielle caractéristique du vitalisme irrépressible que la modernité occidentale avait marginalisé, mais dont on retrouve de fortes rémanences dans ces divers « orients mythiques» que l'on retrouve dans de multiples cultures de par le monde, et qui semblent resurgir à l'aube de la postmodernité.

Michel Maffesoli

11

INTRODUCTION

La liberté est une aventure sans fin, au cours de laquelle nous risquons nos vies et bien plus encore, pour quelques moments de quelque chose au-delà des mots, au-delà des pensées, au-delà des sensations

Carlos Castaneda, L'Art de rêver, Les quatre portes de la perception de l'univers

Monaco, Éditions du Rocher, 1994, p. 106.

Entre remède et poison, I'homme trouve au sein des substances toxiques des enjeux pour sa culture ce qui explique que «toute l'humanité a toujours hésité entre l'interdit et la sanctification» 1. Jean Cocteâu est un de ces personnages artistiques qui a contribué à dire le lien de l'homme avec le toxique: «Je reste convaincu, malgré mes échecs, que l'opium peut être bon et qu'il ne tient qu'à nous de le rendre aimable. Il faut savoir le manier. Or, rien n'égale notre maladresse. Une règle sévère (laxatifs, exercice, sudations, haltes, hygiène du foie, heures qui n'inquiètent pas sur le sommeil nocturne) permettrait l'emploi d'un remède compromis par les idiots» 2. Force est de constater en effet, que de tout temps et dans le monde entier les hommes ont utilisé des drogues comme objet de culture, dans des cadres plus particuliers de rituels religieux, ou encore comme sujet de satisfaction. Une observation rapide des drogues dans les cultures et le temps nous permet d'établir la place des drogues au sein du social et du culturel. Le regard sociologique accentue l'importance du social face à des pratiques aujourd'hui unanimement condamnées. Dans la complexité du phénomène drogue différentes disciplines tentent d'y apporter leur contribution, sans pour autant résoudre les clés de l'intoxication. Nous proposons une approche qui se veut novatrice dans le domaine: tenter de montrer 'comment. les théories de l'imaginaire permettent d'aborder les référents du toxique pour former ce que nous avons choisi de nommer le «défi toxique », défi relevé à travers la manière dont la pratique d'intoxication est perçue, vécue, et rattachée à notre quotidien.

2

Antoine Boustany, Histoire des paradis artificiels, Paris, Hachette/Pluriel, 1993, p. 8. Jean Cocteau, Opium, journal d'une désintoxication, Paris, Stock, 1930, p.21.

15

1

DROGUES ET CULTURES

Certains parallèles entre les substances donnent à la réflexion un choix culturel envers les toxiques. Nous apprécions l'alcool tandis que la religion hindoue, dès ses origines, prête aux boissons alcoolisées un caractère de mensonge. Le sura désigne en sanscrit la boisson qui signifie: «fausseté, misère, ténèbres» 3. Si notre culture est celle de l'alcool, des traces persistent dans nos sociétés dont nous n'avons pas forcément conscience mais qui attestent d'une culture de la drogue refoulée. Ainsi peut-être ne pensons-nous guère lorsque nous longeons ce célèbre boulevard qui conduit au vieux port à Marseille: La Canebière dont l'étymologie fait référence à l'endroit où l'on cultive le cannabis (canabièra, où demeuraient autrefois à Marseille cordiers et fileurs). Il existe ainsi en France plus d'une vingtaine de lieux qui rappellent par leur nom la culture du chanvre (ou chènevis, graine de chanvre). «Les lieux demeurent, et portent en eux la mémoire des choses» 4.

1.1

Le chanvre

Chanvre, cannabis et marijuana évoquent la même plante, cannabis sativa. Les variétés sont très nombreuses (plus de deux cents) mais contiennent toutes de la fibre et du THC (Tétra-Hydro-Cannabinol, la substance psychotrope faisant du cannabis un stupéfiant) mais en quantité variable. Seules les variétés contenant moins de 0,3 % de THC peuvent être légalement cultivées en France. Dans la pratique et les représentations, cannabis et marijuana ont pris l'image de la

. Antonio Escohotado,Ivresses dans

l 'Histoire,les drogues des originesà

4

leur interdiction, Paris, L'esprit fTappeur, 1995, p. 14. Michka, Le Chanvre, renaissance du cannabis, Genève, Georg Éditeur, 1995, p. 34. Voir aussi en Annexe, « Mémoire des lieux», les références à d'autres lieux où l'on retrouve historiquement la culture du chanvre. 17

drogue, tandis que le chanvre conserve une connotation « textile », mais il s'agit de la même plante. La résine de cannabis fait référence au haschisch de première qualité faite avec la poudre frottée résultant des extrémités de la plante. Les références sur cette plante laissent perplexes si nous songeons à la multiplicité de noms qu'elle recouvre et à la pluralité de ses préparations, existant de par le monde. La plante, présente sur tous les continents, trouve dans l'histoire des langues et des traditions sa place pour conforter un enracinement culturel. Elle porte le nom de chanvre en Orient, de cannabis dans les pays latins, de haschisch dans les pays arabes et de marijuana en Amérique. Les traces les plus anciennes de la culture du chanvre remontent à l'aube de la civilisation indo-européenne. La plante figure en Inde dans les textes religieux les plus anciens du monde. Sa présence est mentionnée sur les pentes de l'Himalaya plus de trois mille ans avant notre ère. Pour les hindous le chanvre est une plante sacrée. Il apparaît dans l'ancien texte religieux « Athar Veda », où il est nommé « nourriture des dieux », « source de vie»~ « gloire ». « Selon la tradition, le chanvre est né d'un poil arraché à la carapace de Vishnou qui, après avoir flotté sur la mer de lait, s'est échoué, et a genné sur . 5 Ie nvage» . En Inde on parle plus facilement de Ganja, constitué des jeunes fleurs et pousses du sommet des plants femelles, pressées avec la résine pour fonner des bâtonnets ou des gâteaux. Le Bhang, dédié à Shiva, fait à partir des feuilles les plus matures et les plus vieilles est un breuvage intoxicant dont on peut aussi obtenir de la liqueur. Cette boisson est pour les shivaïtes hindous ce que 1'hostie est aux catholiques. La substance est un objet de communion. Les brahmanes l'utilisent comme breuvage sacré pour atteindre des sommets d'ascétisme et de contemplation. Ils bénéficient d'un usage privilégié et

S

Ibid., p. 131.

18

secret qui pennet d'accéder à la divinité, tandis que l'usage récréatif se développe dans la société. En Afghanistan c'est le Charas qui consiste en l'excrétion résineuse des feuilles, des fleurs, de tiges et des fruits, broyés et pétris puis transformés en gâteaux pour la vente. Le haschich constitue le nom arabe du cannabis qui signifie herbe, que nous pouvons comprendre comme l'indice de l'adhésion de la culture à la substance. Il existe encore de nos jours, dans certaines zones reculées de la région du Rif au Maroc, une tradition arabe confectionnant différentes recettes de pâtisseries ou de confiseries préparées à partir du haschisch. Toutes les parties du plan du chanvre peuvent être utilisées. Les Chinois cultivent le chanvre principalement pour ses fibres, mais les fleurs sont utilisées pour traiter les blessures ouvertes; l'enveloppe de la graine et la résine stimulent le système nerveux, les graines stoppent les inflammations et l'irritation de la peau. L'huile neutralise l'empoisonnement au soufre, le jus frais des feuilles est un antidote contre les morsures de scorpion, la cendre obtenue après combustion est utilisée dans les feux d'artifice. À la vue de ces quelques orientations, le chanvre nous appamît déjà comme un don précieux pour le monde des hommes. Historiquement le chanvre ne s'apparente pas à une drogue. Le souvenir de la culture du chanvre en France est d'abord de nature textile. Les vêtements, draperies et toiles de chanvre du Moyen Âge, restent une industrie traditionnelle de l'époque, Charlemagne à la fin du VIne siècle ordonne partout la plantation de canava. Le commerce du chanvre entoure les principaux ports de la Méditerranée en raison des cordages et des toiles nécessaires aux navires, mais l'existence à la même époque de grandes quantités de pipes atteste sa référence en tant que drogue. Des dates et patrons du calendrier chrétien nous rappellent des habitudes liées à la culture du chanvre associée au feu: la chandeleur (2 février) dont les légendes rapportent l'obtention d'une chandelle miraculeuse «portée par une 19

femme venue du royaume des morts» 6. Saint Blaze (blaze, feu ardent en anglais), patron des chanvriers et des draperies. Georges Sand nous parle régulièrement dans ses romans du chanvre. Dans l'introduction à La Mare au diable, elle propose de réunir ses romans champêtres sous le titre « Veillées du chanvreur ». Lors de l'appendice elle décrit les techniques de rouissage du chanvre, son attachement au personnage du chanvreur. «Le broyeur de chanvre est particulièrement sceptique

[... ]
Quand le chanvre est arrivé à point [. . .]

Le chanvreur raconte ses étranges aventures de follets et de lièvres blancs [...] » 7. L'année 1969 a vu sa dernière récolte de chanvre traditionnelle. Les industries du coton et du nylon (Dupont de Nemours) incarnant le progrès ont vite fait de chasser et de réduire le chanvre à une drogue. Classé comme stupéfiant, le chanvre pour échapper à la législation emprunte des circuits commerciaux illicites mais dans le même temps il s'écarte de la modernisation des techniques agricoles. La culture du chanvre renaît depuis trois ou quatre ans, mais elle entend conserver ses traditions afin de rester dans une lignée écologique (ce qui est non moins certain en cas de succès).

6 7

Michka, Le Chanvre..., op. cU., p. 19. Je renvoie ici à l'intégralité du chapitre I «Les noces de campagne» de l'appendice à La Mare au diable, Monte-Carlo, Vedette, 1955, pp. 141149, où l'on trouvera l'ensemble des références citées ainsi que d'autres explications concernant les techniques et le personnage du chanvreur, dont par ailleurs fait référence tout l'ouvrage.

20

1.2

Coca et hallucinogènes

L'Amérique latine possède des fonctions sociales basées sur l'absorption de drogues à travers des rites. Les hallucinogènes participent de mondes visionnaires. Les plus connus sont l'amanite tue-mouche, l'ergot de seigle et le peyotl, cactus contenant de la mescaline. Les références historiques sont moins nombreuses que pour les autres substances. Quelques représentations persistent sur les fresques murales des temples Incas 8. De manière générale, le continent américain regorge de drogues de type visionnaire. Les peuples andins ont une gestion de leur vie spirituelle, sociale, culturelle, économique à partir de la feuille de coca. Cette plante sacrée possède des vertus curatives, nutritives, énergétiques, revitalisantes qui rapprochent l'individu de son corps social. Facteur de communication, elle est l'objet d'un contrat qui garantit l'accord entre les hommes. Elle fertilise la terre, accompagne le mort, protège le voyageur, génère du courage et de la résistance. Cette substance structure donc la mémoire collective autour de mythes et de traditions qu'elle satisfait, elle répond aux besoins vitaux et aux aspirations. Traditionnellement, les boissons préparées à base de la feuille de coca restent ici encore réservées aux chefs des tribus, aux prêtres, ou encore aux curacas (ceux qui soignent). Elles célèbrent des moments de fêtes et de rites initiatiques. Les .sociétés Inca sont les détentrices de ce savoir qui s'allie au pouvoir. Dans la société Inca 9, la coca se présente comme une plante médicinale à l'effet stimulant qui se mastique après avoir été réduite en boules, obtenues en faisant une pâte avec les feuilles séchées mélangées à de la cendre. Certaines sculptures du ur siècle avant notre ère représentent des visages joufflus
caractéristiques des mâcheurs de coca.

Antonio Escohotado, Ivresses dans l'Histoire.. Roberto Magni, Inca, Paris, Nathan, 1977.

., op. cil.

21

Si ordinairement la feuille de coca reste un élément de base de la population, qui permet de calmer la faim (les indiens passent des heures à mâcher la feuille de coca durant leur travail), initialement, la substance est sacrée, protégée, attachée à des rites et seuls les sages de la communauté en ont l'usage. Cette idée nous paraît importante dans l'histoire des consommations de drogue car elle laisse déjà transparaître des précautions d'usage et de maîtrise des substances qui ne sont pas à la portée de tous, préservant en quelque sorte les sociétés des usages funestes. C'est la sagesse du chef, le savoir du prêtre ou du guérisseur. La coca représente une tradition millénaire. De la cocaïne sont extraits les principes stimulants qui donneront des boissons fort appréciées entres autres par Jules Vernes, Émile Zola, Victor Hugo ou encore Freud.

1.3

Opium et pavot

Les tablettes sumériennes du IIr millénaire avant notre ère indiquent la présence du pavot à cette époque, où il est synonyme de jouissance. Les hiéroglyphes égyptiens parlent eux de ses vertus analgésiques et sédatives à partir du suc de la plante. En Occident, l'opium constitue la boisson miraculeuse du XVe siècle. On extrait la force vitale du pavot pour en faire une boisson que l'on administre même aux bébés pour calmer les pleurs de la faim. Au XIXe siècle l'opium se présente comme un moyen pour alléger les souffrances du corps et permet de lutter contre la maladie. En 1829, l'almanach de la Nièvre donne un remède pour enrayer les fièvres qui avaient fait des ravages, notamment durant l'année 1827, en préconisant l'opium, il en est de même contre les épidémies de choléra. L'usage de la morphine est apprécié comme tranquillisant et antidépresseur, son obtention ne pose pas de difficultés, l'ordonnance n'étant pas de rigueur à 22

cette époque. Les opiacés sont une série précieuse de drogues médicinales employées principalement pour leur qualité sédative et analgésique. «Lorsqu'il est absorbé en doses médicinales, l'opium agit premièrement comme stimulant puis successivement comme narcotique, sédatif, et antispasmodique. En doses minimes il agit principalement comme stimulant, tandis qu'en doses plus grandes ses effets sont mélangés et c'est un' poison puissant, occasionnellement fatal. L'opium est très utile pour combattre des formes variées d'irritation et d'inflammation des muqueuses (catarrhe, bronchite, diarrhée, etc.). Il est aussi fréquemment prescrit contre le diabète, les fièvres, les coliques, les vomissements, la dysenterie et autres , . . 10 d esor d res amI b lens et orgamques » '

Jusqu/en 1840 les drogues ne passionnent personne. Les premières toxicomanies sont d'ordre médical: les drogues s'illustrent dans la recherche pour soulager les souffrances physiques et parer aux maux sociaux. Ainsi, les substances psychotropes cheminent tout au long du XVIIIe et XIXe siècle, occupant des fonctions thérapeutiques et esthétiques (méthode d'introspection, fonction romanesque du rêve, adjuvant créatif). Dans une perspective historique, ce n'est qu'à partir de la moitié du XIXe siècle, en Occident, que l'on peut parler de la drogue comme problème de santé publique, concernant à la fois le médecin et le législateur. Les toxiques sont dénoncés comme avilissants et criminels. La consommation de drogue recouvre la notion de manie dont on y devine l'obsession pour la substance, la passion funeste, l'incapacité à réfréner ses instincts. La guerre est déclarée. L'inquiétude pointe son nez. L'alerte est donnée au vu des recensions pathologiques observées, dénonçant une utilisation criminelle.

10

William D. Drake Jr, Le Livre de poche du cultivateur de marijuana,
Amsterdam, Éditions Kaboul, 1970, p. 93,

23

Le toxique a su prendre tour à tour les propriétés de remède et de poison ce qui évoque la réversibilité habitant toutes les figures de l'intoxication. Platon dénonçait déjà les forces mystérieuses, charmeuses et perfides, jouant d'une double face. La substance tire sa valeur de remède ou de poison de l'acte prescriptif. Jusqu'au XIXe siècle l'usage et l'abus de drogue restent du domaine de la sphère d'intimité. Puis l'on associe le bon fonctionnement des individus au bon fonctionnement social, ce qui laisse la place libre pour la médecine. Parallèlement l'idée d'une politique criminelle fait surface. La société se sent menacée par un nouveau fléau qui va entraîner la législation que nous connaissons. L'usage du terme « toxicomane» brouille les pistes car il ne permet pas d'opérer la distinction usage/ abus / dépendance. La toxicomanie est une conduite répréhensible, suite à l'absorption d'un produit dangereux, et donc interdit. L'Organisme Mondial de la Santé (O.M.S.) tâtonnera pendant vingt ans (de 1945 à 1969) pour aboutir à une définition à travers les termes de dépendance, accoutumance, pharmacodépendance; il aura fallu cent ans pour inventer la toxicomanie. L'O.M.S. définit la toxicomanie comme «un état d'intoxication périodique ou chronique, nuisible à l'individu et à la société, engendré par la consommation répétée d'une drogue naturelle ou synthétique. Ses caractéristiques sont: 10 un invincible désir ou un besoin impératif de consommer la drogue et de se la procurer par tous les moyens, 20 une tendance à augmenter les doses, 30 une dépendance d'ordre psychologique et (ou) physique à l'égard des effets de la drogue,

40 des effets nuisibles pour l'individuet la société»

11.

Il Claude Olievenstein, La Drogue suivi de écrits sur la toxicomanie, Paris, Gallimard, 1981, p. IS. 24

L'O.M.S. nous livre ici une définition pathologique: le toxicomane est perçu comme un malade. La définition de la trajectoire du toxicomane établie par l'Institut National de la Santé Et de la Recherche Médicale (LN.S.E.R.M.) conforte cette vision: ce trajet comprend six phases: I° l'initiation ou l'expérimentation du produit, 2° l'escalade qui se traduit en terme de prises répétées entraînant une dépendance physique. La tolérance au produit ou le manque ressenti symbolise cette étape, 3° la maintenance, (l'habitus), marquée par une utilisation régulière du produit, 4° une période dysfonctionnelle dans laquelle le toxicomane peut être confronté à diverses expériences dont la prison, des traitements thérapeutiques, des cures de désintoxication..., 5° l'arrêt de la toxicomanie dans le cadre d'une nouvelle identité sociale, 6° une période d'ancien toxicomane. Ces phases évoquées s'inscrivent dans une prise en charge du toxicomane par les Pouvoirs Publics en leur assignant une position en leur sein. Chaque instance va s'emparer d'une ou plusieurs phases du processus ainsi défini en vue d'une intervention pour éradiquer le phénomène toxicomaniaque. Ainsi, la Santé publique est investie d'une nouvelle mission: protéger les individus, tandis que l'État Providence participe à la lutte contre la drogue. Pour quelles raisons la drogue provoque-t-elle aujourd'hui plus de suspicions que jamais? La modernité s'emploie depuis le XIXe siècle à construire un mode d'organisation sociale basé sur un sujet conscient, responsable, libre. Or, ce qu'essaient de démontrer depuis une quarantaine d'années les recherches scientifiques sur la drogue, c'est l'effet dépossédant de toute substance toxique. Mais ce n'est pas tout. Le drogué en plongeant dans un univers autre s'éloigne de sa culture et des renoncements qu'elle lui demande. 25

La drogue instaure une nouvelle puissance, elle se pose en nouveau maître. Quelque part dans les consciences se cachent des savoirs intuitifs: les produits chimiques sont puissants, ils se perpétuent de génération en génération, ils se transmettent chez les sages qui nous content la mythologie de nos.. ancêtres évoquant la magie et le merveilleux des drogues. L'élixir de vie, la potion magique hantent nos mémoires. Les sorciers voyagent dans l'au-delà pour prédire l'avenir ou soigner le mal, nous voici au cœur des pouvoirs surnaturels. Les drogues induisent des états modifiés de conscience qui rendent celui qui en a la connaissance maître d'un grand pouvoir. Celui qui contrôle la substance chimique peut vous faire changer, inverser les charmes et les tendances, vous séduire. L'histoire entraîne avec elle la crainte et l'admiration des puissances des drogues. Nous pouvons alors mieux comprendre les raisons qui éveillent tant de peur, de craintes, de curiosité et d'espoir lorsqu'il s'agit de drogue, pourquoi cette substance magique éveille tant d'effervescence, pourquoi elle a ramené l'homme au Paradis pour mieux le chasser à nouveau et pourquoi nous avons choisi d'aborder l'objet drogue à travers le prisme de l'imaginaire.

26

2

DES REGARD PLURIELS

Les produits toxiques sont associés à des traditions essentiellement religieuses, esthétiques et politiques:

.

Religieuses: tout comme l'Occident accède au divin par l'alcool (buvez car ceci est mon sang, mangez car ceci est mon corps), ou encore associe l'alcool à la dimension festive lui donnant ses lettres de noblesse, la culture des produits toxiques possède elle aussi un champ d'application religieux et basé sur les rituels. Esthétiques: les produits toxiques sont associés à des œuvres littéraires et romanesques qui chantent leurs louanges. Baudelaire nous parle des paradis artificiels et décrit l'effet de ces substances sur un mode envoûtant et fascinant. On parle de fée blanche pour l'héroïne, de fée grise pour la morphine ou de noire idole pour l'opium.

.

Freud, lui-même, conseiHe à ses patients l'usage de la cocaïne. Il existe ainsi une série de témoignages qui décrivent les bienfaits des substances toxiques et leurs aspects fascinants dans l'histoire. L'esthétique relate donc une manière de présenter les toxiques. Encore de nos jours certaines chansons témoignent de cette expérimentation sensuelle et envoûtante pour les produits toxiques. Exemple classique en la matière, les paroles des Beatles dans Yellow submarine font allusion aux couleurs des amphétamines, Lucy in the Sky with Diamonds rappellent les initiales du LSD. Plus proche de nous, dans le même registre, un groupe de rock français a pris le nom de « La Souris Déglinguée ».

.

Politiques: il s'agit des mouvements de révolte et d'émancipation qui sont attachés aux substances toxiques. Le 27

plus célèbre reste celui des hippy, marqué par la non-violence, et contre la guerre. Plus tard, la drogue sera utilisée comme arme de guerre. Cocaïne, morphine et héroïne aideront les soldats à supporter les horreurs de la guerre du Vietnam, tout comme l'alcool a soutenu les « poilus» lors de la guerre des tranchées de 14-18.

De nos jours, on peut lire dans le mouvement de l'extasy, un retour vers une politique basée sur l'effervescence, la communication chez les consommateurs. Nous y reviendrons. Si. nous nous penchons sur les différents regards qui touchent les consommations de drogue nous voyons que chaque discipline oriente son regard selon des modalités de gestion qui lui sont propres. La toxicomanie est submergée de sens et de savoirs. Face à cette multiplicité, des objectifs différents apparaissent qui répondent à des visions distinctes de la drogue.

. Le droit trace la frontière entre Cela nous donne une classification illicites. Seconde frontière, celle de déviance, c'est-à-dire celle qui d'application de la loi.

la légalité et l'illégalité. des produits licites et la délinquance et de la établit les modalités

. L'économie se centre sur les problèmes de l'offre et de la demande et leurs effets sur le marché de la drogue. Elle réfléchit sur les problèmes du trafic, sur l'objet drogue en tant que marchandise, c'est-à-dire qui reste une source de revenu importante, et pas seulement au niveau de la revente des produits, mais aussi dans son fonctionnement global, comme économie de pays. C'est le cas dans certains pays du Tiers Monde qui vivent de la culture des plantes illicites. Le rôle de l'État et la politique de répression constituent des variables importantes dans l'organisation et la constitution des marchés.

28

. .

La psychologie décrit et pense la personnalité du toxicomane, en terme de pulsions, «d'appétits », mais aussi de troubles de la personnalité et de la socialisation. La médecine classe et décrit les effets des produits sur l'organisme et les personnalités. Elle évalue les usages possibles des substances en tant que médicaments ou drogues. Drogue, alcool et médicament sont souvent très proches mais selon l'usage social qu'on leur applique, la substance ne revêt pas la même signification. L'histoire permet de relever ce qui a trait à des usages anciens et des traditions, ce qui émerge dans les divers comportements culturels face à la pratique et aux produits. La sociologie se propose de sortir des cas individuels pour comprendre ce qui est commun et quels sont les enjeux.

. .

Ce n'est pas seulement l'individu face à un élément précis: la loi, le désir, le manque, qui intervient dans la compréhension de la pratique d'intoxication, mais le fait que le sujet soit mêlé à un ensemble de phénomènes sociaux et culturels qui se déroulent en toxicomanie et qui nomment des conduites d'intoxication. Cela permet d'éclairer une communauté de pratiques, et d'établir le phénomène social de la toxicomanie dans une perspective compréhensive. Ce sont les significations sociales de la toxicomanie qui sont appréhendées. La sociologie met en évidence tout ce qui contribue à l'institution imaginaire de la société. Une définition du toxique entre poison et médicament, source de vie et risque de mort, intermédiaire entre l'ici et l'au-delà met en perspective notre imaginaire social. C'est donc fondamentalement le regard que chaque discipline porte sur la toxicomanie selon ses préoccupations personnelles qui donne sa dimension au phénomène. La sociologie permet d'éclairer des pratiques dans le sens de la compréhension d'un phénomène social: des individus usent volontairement de substances nocives et illégales. 29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.