Le dernier Sîm-Bon

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296344525
Nombre de pages : 144
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LE DERNIER SÎM-BON

Collection "Encres Noires" Dirigée par Gérard da Silva
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ZASSI GORO

LE DERNIER SÎM-BON

Éditions L'HannattaD 5-7, rue de l'École-Poytechnique
75005 Paris Montréal

L'HannattaD

IDe

55, rue St-Jacques
(Qc) Canada H2Y I K9

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5620-0

Sommaire

Sommaire Chapitre I Chapitre II LA LÉGENDE DE BANOU DOMBADE BANOU L'HÔTE DES PÈRES JEUX SÉRIEUX LA BILE DE CROCODILE LES MESSAGERS DE LA VILLE LA MAIN DES GNANANS

7
Il 19 33 51 61 79 .109

Chapitre III Chapitre IVChapitre V Chapitre VI Chapitre VII -

Chapitre VIII - L'ÈRE ALPHA. . .. .. . .. .. . .. . .. . .. .. .. ..119 Chapitre IX LA FIN D'UN LION .127 133

LEXIQUE

7

« Crépuscule

des temps anciens!

» hurlait l'autre.

Depuis, les éléphants ont cessé de barrir; les lions ne rugissent plus; les tourterelles ont perdu la voix et n'annoncent plus au zénith l'étranger prochain. Les coqs, qui jadis saluaient la naissance du jour, se sont tus, dominés par l'appel des cloches et des muezzins. Se sont définitivement tus ces battements de tambours qui roulaient à travers la savane, à l'orée et au crépuscule du jour, annonçant la chute des baobabs séculaires et la mort des mansas. Clochers et minarets sont là, clôturant l'ère des clairières sacrées. Où sont donc les sîm-bons ? Chevaliers du Mandée, samouraïs du clair-pays, archers légendaires, devins perspicaces, quêteurs de connaissance et de sens, âme et corps de temps révolus, les sîm-bons appartiennent désormais au musée de la mémoire. Mais, qui donc la dira leur histoire? Les sages ne sont plus; tous sont partis et avec eux les griots. Le silence est tombé.
« Crépuscule des temps anciens! »

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Au cœur du crépuscule, un sîm-bon, un fantôme peutêtre, ombre d'hier surpris, sous les lampions de jours qui ne sont plus siens, Domba Coulibaly de Banou, le dernier sîm-bon.

10

Chapitre I
,

LA LEGENDE DE DANOU

Banou fut jadis un village de sîm-bons. Les anciens se souviennent encore de Banou, le bourg aux deux portes: une d'entrée, une de sortie. Ils se souviennent des cases de Banou autrefois groupées en cercle; et souvent ils parlent de Banou, de son architecture, reflet des murailles de Ségou; ils disent que Banou était le nombril du monde. Parfois, au clair de lune, lorsque la nuit se fait blanche, les anciens racontent toute l'histoire de Banou aux enfants: «Il y a longtemps, très longtemps, deux chasseurs, deux sîm-bons, liés par les fils de l'amitié, partirent du Mandée pour la saison de chasse. Les traces du gibier les conduisirent loin du terroir. Assoiffés, à bout de provisions et de forces, les deux amis prenaient repos au cœur d'un bois manifestement vide de gibier, lorsqu'un bruit attira leur attention. Les sîm-bons découvrirent sans peine l'origine du bruit; à travers autotrophes et touffes d'herbes, un iguane faisait son chemin. Le sîm-bon n'est pas un homme du safari. Jamais il n'arme pour le plaisir. Le sîm-bon doit comprendre d'abord la personnalité de l'animal, deviner son dessein, évaluer ses forces physiques et mystiques, avant d'en faire une cible. Cette fois l'animal n'était pas à prendre pour cible; les deux chasseurs le devinèrent très vite. Le saurien arrivait en allié. Les sîm-bons suivirent la bête qui les conduisit encore plus au cœur du bois. Là, en cette saison sèche, ils 11

aperçurent une touffe d'herbes vertes à travers laquelle l'animal disparut. Ils entendirent ensuite un bruit de plongeon. Ils se regardèrent sans mot dire, puis s'approchèrent de l'endroit. Au milieu de la touffe, un puits; et au fond du puits une eau claire que faisait miroiter quelques rayons perdus du soleil. Comblés de joie, les sîmbons remercièrent l'animal, les ancêtres et les génies des lieux qui les invitaient à se désaltérer à leur source de vie. A l'aide d'une corde de lianes prélevées sur la flore des environs et des gourdes qui ne quittaient jamais le sîm-bon, ils fabriquèrent une puisette ; ils puisèrent de l'eau, burent, se rafraîchirent et poursuivirent leur repos au pied d'un baobab qui attendait là en gardien de la source sacrée. Au moment de prendre congé de la cité invisible, les deux chasseurs reconnurent la tranquillité des lieux, la fertilité du sol et l'hospitalité des hôtes invisibles: - Pourquoi, déclara l'un des deux sîm-bons, ne pas revenir avec une suite pour fonder une cité visible en cet endroit ? - Pourquoi pas! s'exclama l'autre avant de préciser: - Nous en parlerons aux anciens dès notre retour. Mais dès à présent, nous devons signifier que nous avons découvert ce puits avant tous. Laissons chacun une trace de notre séjour; nous la montrerons à ceux de nos frères qui accepteront de venir avec nous. C'est ainsi que Coulibaly, le premier sîm-bon, laissa au bord du puits une grosse pierre, tandis que Siby, le second sîm-bon, y déposait une termitière arrachée dans la clairière. Les deux sîm-bons prirent ensuite le chemin du retour. Le reste de la saison de chasse s'écoula. Les pluies arrivèrent abondantes et violentes, puis l'harmattan fut de retour. Coulibaly, Siby et leur suite revinrent pour bâtir la cité promise. Les anciens consultèrent d'abord les hôtes de la cité invisible. Les génies exigèrent que soit déterminé 12

celui des deux sîm-bons qui avait aperçu, le premier, la source sacrée. «C'est, dirent-ils, pour fixer le droit, déterminer le maître du futur village». En ces temps, ce droit appartenait toujours au premier occupant. Une dispute s'engagea alors entre les deux amis : - C'est bien moi qui, le premier, ai aperçu le puits, déclara Coulibaly. Siby protesta: - Non, c'est moi qui, le premier, ai entendu les bruits de l'iguane. C'est moi qui marchais en tête lorsque nous le suivions. C'est donc moi qui, le premier, ai vu le puits. Les anciens voulurent être justes. Ils adoptèrent une attitude de neutralité sans renoncer à attribuer le droit du premier occupant à un des deux sîm-bons. - D'accord, dirent-ils; tous deux vous avez aperçu le puits en même temps. Quel signe chacun de vous a-t-il laissé là pour marquer votre passage? - Moi, j'ai laissé une pierre, répondit Coulibaly. - Et toi Siby, qu'as-tu laissé comme signe? interrogèrent les anciens. - Eh bien! Moij'ai laissé plus qu'une pierre. J'ai laissé au bord du puits la plus grosse termitière des lieux, répondit Siby. - Alors, que chacun de vous montre la marque de son passage, ordonnèrent les anciens. Coulibaly retrouva aisément sa pierre. La violence des eaux hivernales ne l'avait ni fondue ni déplacée. Siby, lui, fouilla tous les buissons environnants sans trouver le moindre morceau de sa termitière. La motte de terre avait été digérée par les eaux et emportée au fond du puits. L'eau avait ainsi choisi elle-même le maître des lieux. Les anciens s'inclinèrent devant ce choix sacré et prononcèrent le droit qui en découlait. 13

- La cité, proclamèrent-ils, sera le fief des Coulibaly. Ne pourra y être chef religieux Mansa, que des descendants de Coulibaly. Toute puissance sacrée, qui sera découverte plus tard en ces lieux, sera exclusivement adorée par les descendants de Coulibaly. Les descendants Coulibaly auront droit absolu sur toute la terre qui sera défrichée. Puis les anciens notifièrent à Siby ses droits: - Siby, tu peux rester librement dans le cité. Tes descendants demeureront librement dans cette cité tant qu'ils le désireront. Mais ils seront considérés comme
« nâbâws », occupants arrivés plus tard. Ils seront soumis

à la loi élaborée par les Coulibaly, et ne défricheront la terre qu'avec l'accord des Coulibaly. Ils ne pourront être sacrificateurs aux lieux sacrés communs. Après avoir ainsi dit le droit, les anciens précisèrent devant tous: - Tel est le droit sacré, la volonté première qui doit déterminer toutes les volontés qui' s'exprimeront dans la cité que nous allons bâtir et léguer à nos fils. Nous prenons à témoins les griots, les forgerons et les anciens, tous ici présents: Nous les chargeons de veiller, respectivement, à la transmission, à la sacralisation et à l'application de notre volonté fondamentale. Alors la terre fut défrichée, la cité bâtie et baptisée BANOU. Les ordres de la société furent reconduits dans la nouvelle cité: forgerons, griots, horrons (nobles), bolô-bo (gens déchues), tous furent reconduits dans leurs droits ancestraux. Sous la direction d'un chef spirituel, le mansa, le plus ancien des anciens vivants, Banou fut édifié à la mémoire et à l'image des racines mandées. Au premier conseil de Banou, le mansa dicta les règles du droit administratif de la nouvelle cité: 14

- Gens de Banou, pour éviter le chaos, assurer l'ordre et la pérennité dans notre cité, vu les traditions mandées que nous avons dans la mémoire, vu notre volonté fondamentale, je dicte ce qui suit comme règle de fonctionnement de la cité:
1 - Le grand mansa sera assisté de six « mansendés » enfants du mansa, qui seront toujours les six anciens les plus âgés après le mansa; ils seront nécessairement « horrons» et« mansadés» descendants des fondateurs de la cité. 2 - Le mansa et les mansendés formeront le conseil des sept sages. 3 - Le plus ancien des griots sera nommé «djélimansa », mansa des griots, pour régner sur les arts et la communication.

4 - Le plus ancien des forgerons sera nommé « noumou
-mansa », mansa des forgerons, pour régner sur la forge. 5 - n sera nommé parmi les sîm-bons Coulibaly un « penkié », un homme de l'ordre, pour assurer la police. Le penkié sera assisté de dix «pendens », enfants de l'ordre public. 6 - Les sîm-bons seront chargés de la défense de la cité. 7 - Dans tous les actes de la cité et des citoyens, seront respectées les hiérarchies d'ordre, de sexe et d'âge. La hiérarchie d'ordre s'entend du plus haut au plus bas: mansadé, horron autochtone, horron étranger, noumou autochtone, noumou étranger, djéli autochtone, djéli étranger, bolô-bo (c'est-à-dire gens déchus de tout droit ancestral). La hiérarchie de sexe s'entend du plus haut au plus bas: homme, femme. La hiérarchie d'âge s'entend du plus haut au plus bas: le plus ancien en âge, le plus jeune en âge. Avec ces règles, Banou traversa le temps et les épreuves. La nouvelle cité des sîm-bons bambaras vit se succéder les 15

générations et les mansas, demeurant toujours la même, jusqu'à l'arrivée du Nansara, l'homme blanc, qui bouleversa l'ordre du monde. Depuis ce temps, Banou n'a cessé de changer. La vie, les hommes, les murs, les mœurs, tout devenait autre, comme par enchantement de l'histoire et comme pour faire le désespoir des âmes attachées au passé». Trente ans après le départ du blanc, Banou n'était plus que fragment d'une nation à venir. Banou avait totalement changé, et le sîm-bon, défait puis déchu par l'homme blanc, n'y était plus qu'un étranger, un homme étrange. Comment cette métamorphose avait-elle pu se faire? Pourquoi s'étaitelle faite? Personne à Banou ne pouvait répondre à ces questions. D'ailleurs, on était pour ou contre le changement, mais on ne s'embarrassait pas de questions sans réponses. Le nouveau Banou, comme tous les chefs-lieux de département en république du Kribina, avait son préfet, son école primaire, son dispensaire et son commissariat de police où flottaient les couleurs d'une nation promise. A quoi servaient exactement toutes ces choses? Les gens de Banou ne le savaient pas très bien encore, mais ils avaient opté de les avoir chez eux en prévision de temps futurs, peut-être même par rivalité avec d'autres villages bambaras du pays. A l'orient et au couchant, une mosquée et une chapelle étaient là à Banou pour rappeler que la cité aux mille fétiches avait connu une profonde métamorphose. Banou n'appartenait plus aux Bambaras; on y avait vu pousser un campement peuhl, un quartier yarcé, un camp fonctionnaire. L'architecture de la cité, faite de cases rectangulaires en terre battue, s'était enrichie d'habitats circulaires, reflets des villages du nord sahélien, et de bâtisses européennes, abris des tentacules de l'État du Kribina.

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