Le feu et la pluie de l'Atlas

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296259072
Nombre de pages : 256
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Le feu et la pluie de l'Atlas

"Histoire

Collection et perspectives méditerranéennes"

dirigée par Jean-Paul Chagnollaud et Alain Forest

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Derniers ouvrages parus :

Paul Sebag, Tunis au XVUe s. : une cité barbaresqueau temps de la
course. Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XVIe siècle. Salem Chaker, Berbères aujourd'hui. Dahbia Abrous, L 'honneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga, 23 octobre 1086. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abellah Ben Mlih, Strudures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial. Semith Vaner, Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran. Alain Quella Villeger, La politique méditéranéenne de la France, un témoin Pierre Loti, 1870-1923. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, des origines à nos jours,. Jean-Claude Zeltner, Tripoli carrefour de l'Europe et des pays du Tchad. Rachid Tridi, L'Algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie.

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L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1215-7 2

Jacques CANTEAU

Le feu et la pluie de l'Atlas
Vie quotidienne

d une famille de colons français

I

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris 3

à Viviane

AVERTffiSEMENTAULECTEUR

Ce roman a été écrit avant la guerre du golfe Persique. Au regard de cet événement d'une portée historique, dont les conséquences s'étaleront sur des décennies, il peut apparaître désuet, anachronique, porteur de sentiments d'aspect dérisoire. Il peut être rejeté, brisé là, éparpillé dans les espaces de souvenirs, dédaigné de tous désormais pour des raisons totalement antagonistes. On peut en ramasser les éclats et s'en servir comme «pierres d'INTIFADA», dans les deux sens d'une «REVOLTE». Entre un rêve de justice qui descendrait sans effort d'un ciel favorable et une réalité déniée qui est le fondement même du malheur des foules soumises à leur naïveté générative, il y a cette bataille archaïque et aveugle. Jamais des dirigeants dignes de ce nom ne devraient l'imposer à leurs peuples crédules, au lieu de les amener à l'intelligence d'eux-mêmes. Pourquoi assiste-t-on à cette obstination au pire dont chaque étape enfonce davantage tout espoir démocratique? Pourquoi ce refus de la démocratie, cette incapacité d'accès au seul génie social qu'elle représente depuis la Grèce antique? «La raison» n'est pas d'être le plus fort - ni le plus faible - mais d'être capable de sortir de l 'humiliation historique par son propre courage, d'éviter par sa clairvoyance singulière les erreurs qui ont engendré les injustices et les déceptions.

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Alors il faut attendre et espérer les nouvelles sagesses, que s'éteignent les fanatismes réducteurs et qu' arrivent les concordes réveillées entre frères qui se haïssent ou voisins qui se méprisent. Le pire n'est jamais sûr, le mieux non plus. En attendant et pour alimenter notre patience, entrons tout de même dans ces lignes, avec un supplément de curiosité, pour comprendre une parcelle d'un passé qui comme tout autre a engendré sa poussière d'avenir. Pendant ce temps passeront les nuages!...

L auteur
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AV ANT-PROPOS

J'écoutais un jour une émission radiophonique où l'on parlait de l'Algérie. Les arguments parallèles de protagonistes qualifiés s'alignaient sans convergence raisonnable, chacun s' accrochant à ses rêves déchus ou se cantonnant dans ses certitudes. Soudain une dame inconnue, une «pied noir», timide invitée que l'on oubliait un peu, intervint pour ne dire qu'une chose: «Ma vie s'est arrêtée à trente-cinq ans, le jour où je fus chassée d'Algérie avec mes jeunes enfants». Elle a exprimé tant d'amour pour son pays natal, d'une manière si belle et désintéressée que j'en ai été saisi. Elle a simplement ajouté que l'Histoire de l'Algérie l'avait broyée, que le reste de sa vie n'en était plus que le souvenir. Elle l'a dit sans rancune et sans haine pour personne, sans accuser, sans reprocher, sans juger vraiment, avec une pudeur recherchée et attentive qui force le respect. Comment peut-on être autant blessée et rester bienveillante? Sans doute lorsqu'on sait mettre son coeur avant sa raison. .. Il Y en a qui savent: ils m'ont donné envie d'écrire. Si l'on écrit, il faut le faire en pensant particulièrement à ceux qui ne liront jamais ce que l'on a écrit d'eux ou de leur vie, parce qu'on les met en cause à leur insu. A ce titre il faut les respecter. Les choses dites avec franchise et loyauté permettent toujours la réflexion. Viennent alors la compréhension fondamentale des événements, l'apaisement des amertumes et des rancoeurs: la sérénité. Nous devons tous espérer que les djebels incendiés de soleil 7

ou noyés de pluie ne soient bientôt plus parcourus par de petits bergers illettrés qui n'ont accès à rien, hors du champ clos de leurs

collines ressassées. Que notre amitié envers les fiers pays du Maghreb soit à la hauteur de tout ce que les peuples méditerranéens ont échangé depuis des millénaires. Le Dieu d'Abraham n'a-t-iI, en un éclair de l'histoire des hommes arrêté pour tous le bras sacrificateur?

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LA LEGENDE DE LA PLUIE

Elle venait toujours de l'Ouest - et qu'il y en ait peu ou beaucoup - elle réservait au Gharb et à l'Algarve sa primeur. Elle
s'étirait ensuite jusqu'aux Beni-Snassen ou à l'Estramadure qui l'arrêtaient, l'évaporaient en d'immenses ciels bleus, joyeux et désespérants. Dieu la fabriquait sur l'Atlantique et la poussait par ses vents du Maroc à l'Irlande, n'oubliant que les pentes ultimes du grand Atlas tournées au sud, face aux sables infinis. Elle n'allait plus là que par accident, n'y semant que de minuscules touffes d'une végétation épineuse qu'on ne trouvait pas ailleurs. Aux temps des Califes, elle traversait tous les obstacles et favorisait de ses bienfaits «les pays du Prophète». De Kairouan à Marrakech fleurissait un paradis terrestre où les chevaux furent les plus beaux du monde, rapides comme des gazelles et résistants comme des dromadaires. De riches marchands vendaient le blé des grasses plaines de la Mitidja et du Chelif jusqu'au marché de Samarcande d'où il repartait pour les pays glacés qui n'en produisaient pas. La pluie choisit toujours ses chemins. Les montagnes l'arrêtent ou la pelotonnent pour qu'elle puisse sauter plus loin. Dans les siècles anciens, l 'Ebre et la Garonne, mal alimentées par des Pyrénées trop sèches, n'étaient que des gaves aux galets à nu; la Loire paresseuse n'ayant la force de mieux faire s'étalait dans les trous, imprégnait des sables mouvants où disparaissaient les imprudents! Seule la Seine marquait la frontière du Nord au-delà de laquelle voulaient bien à nouveau s'engouffrer les nuages. Lutèce devint Paris par les bienfaits d'un ciel qui consentit à donner du pain au pied même de ses murs. Le Rhône lui, se comportait en Nil d'Europe, rassemblant de très loin et de très haut des eaux partout éparpillées.

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En ces temps, beaucoup d'anciens pauvres étaient riches et beaucoup d'anciens riches étaient devenus pauvres. Le Seigneur, maître des hommes se plaisait à changer de temps à autre l'ordre des choses et l'ordonnancement de ses pluies, soucieux qu'une justice naturelle favorise une fois l'un, une fois l'autre. En Andalousie, prospéra sous le règne des rois Almohades puis de leurs successeurs Almoravides la grande rivière: l'Oued el Kébir que les chrétiens convertirent en Guadalquivir, chassant les musulmans, infidèles à leur foi. Dieu fut-il courroucé des disputes de ses fils sur les lieux mêmes où Il leur avait accordé tant de grâces? Alors Il changea le régime des pluies, les repoussa plus au Nord, de l'autre côté des Pyrénées. On y connut des inondations bien sûr, mais en contre partie une opulence qui balaya à jamais les anciennes famines au cours desquelles on mangeait des glands et des châtaignes, à défaut de pain. De temps à autre Il rappelle aux habitants du grand balcon d'où l'on voit le soleil se coucher derrière les eaux de l'Atlantique qu'Il peut recommencer à punir ou récompenser. Il donne encore ses avertissements en noyant quand Il veut le Djebel Amour sous un déluge, ou en laissant une Garonne décharnée montrer ses galets noirs de cambouis, couverts d'une vieille vase séchée, le long de berges distancées. Ainsi va la pluie dans nos contrées où l'on dérange Dieu trop souvent! (texte recueilli de la tradition imaginaire de conteurs inconnus.)

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LA RIVIERE DEFIGUREE

«C'est au bout du monde»... Cela se dit d'un coin perdu de campagne, éloigné des grands axes et des villes, auréolé de solitude. Ce sera un hameau enfoui dans la bruyère de la lande bretonne, bâti de granit, piqué de fleurs jaunes d'ajoncs ou de genêts, que le vacancier même ne sait pas trouver. Ou bien il se découvrira en Lozère, ou dans les Pyrénées, aux rives de la Neste d'Aure. Il n'y apas de route qui vaille, l'endroit s'en défend. Les habitants seuls, s'il en reste, savent comment y accéder et comment en sortir. L'étranger n'y pénètre jamais: ce serait violer une sérénité naturelle. Il n'oserait pas, il ne pourrait pas y venir. Il ne sait pas! Un bout du monde c'est privé, cela n'appartient qu'à celui qui y vit, le féconde, le garde et l'aime. On peut s'efforcer en passant de deviner ce qu'il renferme, on peut en faire le tour, le survoler même, on peut l'envier ou le dédaigner... mais pour s' y arrêter, s'y introduire, être reçu, il faut un motif ou mieux encore connaître quelqu'un dans la forteresse esseulée... Je tenais enfoui dans mon souvenir, depuis des dizaines d'années, mon bout du monde à moi, auquel j'avais rêvé tant de fois, avec lequel je m'étais si souvent endormi. Il était ancré, indélébile, dépouillé de tout personnage, déserté. J'en avais fait un film où seuls la terre, le ciel et l'eau quand il y en avait, comptaient. Il était si loin, tellement loin du lieu où j'habite aujourd 'hui avec ma famille, que j'ai longtemps pensé que je ne le reverrais jamais, que tout simplement je conserverais ce trésor devenu immatériel jusqu'à mon dernier souffle. L'histoire sur11

tout semblait avoir coupé si radicalement tous les ponts, tous les liens, que j'avais pour toujours «enfoui mon bout du monde au bout de ma mémoire», y ensevelissant à jamais mes premiers bonheurs, mes premières années d 'homme, mes dix-huit ans. Ce n'était plus qu'un rêve furtif et nostalgique qui toujours s' accrochait aux pierres sèches, à l'ombre d'oliviers qui sans doute existaient encore? Sous le clos de mes paupières fatiguées des journées de travail je m'endormais, souvent et encore dans l'imaginaire poussière d'une piste qu'un troupeau fantôme soulevait, ou bien, lorsque la rêverie se voulait plus souriante, dans l'enchantement des fleurs explosées du mois d'avril. Pendant si longtemps j'ai conservé le secret de mon amour pour un semi-désert, auquel je n'en ai jamais voulu de m'avoir rejeté: il ne pouvait pas me nourrir. Et puis ce désert, ce n'était pas lemien: j'avais moi aussi, mais si peu, participé àl 'effraction! Je reviens aujourd 'hui dans le décor du songe inépuisé. Il est ooze heures, un peu plus? Cela ne compte pas: j'égrène le temps vierge d'un paysage qui existe encore et qui se donne après que l'on a traversé dix provinces dans quatre pays et que j'ai guidé mon guide jusqu'à l'ombre de ce gommier que seul j e connaissais. Sous nos pieds un tapis de crottes de chèvres et de brebis qui devaient avoir l'habitude d 'y chercher abri. La chaleur allait être forte. L'image bien-aimée se livre à mon oeil incrédule, le mirage obsessionnel a pris corps et s'imprime au fond de mon regard. Déjà je cherche le détail qui conforte, reconstitue, fait revivre, assure le bien-fondé d'un rêve d'appartenance. Chaque modification chaque disparition, dégradation ou amélioration fait se distendre un peu l'attachement lyrique qui n'a plus raison d'être pour un lieu devenu souvenir mythique. Par contre, le moindre détail ayant traversé tout le long temps qui en a séparé, fait sursauter la mémoire, émeut le coeur. Notre petit groupe m'accorde un silence un peu sacré, surpris, qu'on ne dérange pas. Je profite du prix de ma longue démarche.
. Aprèsy avoir longtempspensé, il fallutunjour d'Août des

années quatre-vingts, franchir les Pyrénées, depuis nos rives de Garonne, grimper la vall ée d'Aspe dans l'espace restreint que laisse la voie ferrée de Pau à Saragosse, depuis longtemps rompue 12

avant le Somport, balancer un instant sur la cime où la goutte d'eau d'été, le flocon de neige d'hiver ne savent jamais s'ils iront dans le gave ou le rio, l'Atlantique ou la méditerranée. Le temps de montrer ses papiers à un policier qui en voit tant qu'avec les temps qui courent il ne les regarde plus, la désescalade a commencé vers un envers de montagne où tout se ressemble, pour bientôt et plus on descend, se différencier. A tel détour se raréfie le buis d'altitude, le premier chêne vert apparaît, le peuplier darts les creux succède au hêtre et au sapin, puis l'olivier, dix fois repoussé en deux cents ans, sentinelle régulièrement renouvelée, accroche au sol brun d'éternelles racines aux frontières d'un Nord qu'il s'efforce de contenir. L'été vieillit moins vite en cet Aragon qui s'entrouvre comme les prémices du Sud éblouissant et silencieux, enivrant de fragrances nouvelles. Au premier soir de voyage, l'étape sent l'huile d'olive et le vin de Carifiena. Le gros village Aragonais rayonne dans le soir tombant la chaleur de ses pierres, on y flâne après dîner pour savourer l'instant qui lui est propre. Une église romane y arc-boute sa puissance lourde, témoignant d'une foi massive. L'horloge égrène dix heures. Il fait nuit maintenant. Ce n'est pas la fin du jour mais le début du soir. Pas l 'heure où l'on se retire mais celle au contraire où l'on apporte sa chaise sur le trottoir pour bavarder entre voisins. Par les fenêtres ouvertes en quête de tiédeur, on aperçoit un téléviseur que personne ne regarde. Simplement il fait partie des scintillements et des rumeurs nocturnes, au mois d'août. Terruel, le plateau de la Meseta s 'effondre dans les virages d'un dernier col sur les plaines valencéennes. On découvre alors, après les sierras maigres, une opulence imprévisible et soudaine d'orangers et de maïs. Que l'Espagne a donc changé depuis une décennie: partout recule la séculaire pauvreté qui ne cherche plus refuge qu'aux plateaux désolés de l'Andalousie d'altitude, bastions de soleil, brûlant un calcaire toujours assoiffé qu'aucune pluie ne peut étancher. Mais la route maintenant neuve enveloppe Grenade. On peut en profiter par une circonvolution superbe qui enveloppe la ville en la maintenant au fond de son écrin. Qui se souvient du chemin rapiécé, à deux voies étroites, surchargé de camions trapus aux moteurs enragés, qui assaillaient en cahotant 13

la sierra Nevada! On avait alors l'impression de revenir sur la ville après l'avoir depuis un long moment quittée. Finalement elle disparaissait quand on espérait la revoir encore et l'on se retrouvait au haut d'un col, dans un village inquiétant comme un hameau Calabrais... Les tours sarrasines dépassent la masse verte des ficus et des magnolias, les clochers émergent, les palais apparaissent et s'évanouissent comme les décors d'un immense théâtre. On ne peut qu'admirer la dernière capitale du dernier royaume de l'Islam en Espagne. On ressent en passant que l 'Histoire n'est pas toujours si longue qu'on le croit, moins de vingt générations nous relient à ces temps d'après Jeanne d'Arc et d'avant Henri IV ! Qui a connu l'Afrique est déjà arrivé. Le laurier-rose festonne les «rios seccos», l'aloès de plus en plus fort de plus en plus haut assaille les collines. Des figuiers de Barbarie s'écroulent sous leur vieux poids, tandis que les grenadiers plient sous les fruits éclatés de jus ensanglanté, sucré. L'Afrique est déjà là, l'Andalousie n'est qu'un pont vers l'Orient occidental des pays du soleil couchant. L'arrivée au port d'Algésiras n'en finissait pas. L'Europe déj à s'oublie, tout s'étire indéfiniment sur une côte basse; enfin et d'un seul coup la fenêtre s'ouvre sur le Maghreb. D'Algésiras à Ceuta on quitte l'Europe sans quitter l'Espagne, impression irréelle mais agréable, rendant sursitaire d'une nuit l'aventure africaine. C'est puérilement rassurant, comme se mouiller les pieds avant de se mettre à l'eau! Au loin, sur l'horizon dans la brume irisée des vingt heures, le Djebel Tariq se devine. A gauche, veille le rocher de Gibraltar, à droite sous le soleil qui plonge, la barre du partage des mers trace sa ligne entre un grisbleu de l'Atlantique et le bleu-gris de la Méditerranée. Ce lieu est émouvant, l'Europe, l'Afrique, les colonnes d 'Hercule, tous les navigants du monde connaissent cette passe. Je pense alors à mon aîné, marin des années quarante qui traîna infortune de Toulon à Mers el Kébir, Tanger et Casablanca. Il parlait de ces lieux «comme un poilu de sa tranchée», mais aussi comme d'une nostalgie engloutie, désormais cachée dans le secret de son coeur et les plis de ses yeux. Le détroit est grandiose, le vent de l'océan 14

le baigne de douceur au plein coeur de l'été. Dans le ciel un grand avion brillant, à l'impériale trajectoire, regarde avec distance les bateaux qui traînent leur labour d'eau. Qu'il est dommage dans notre vie moderne de survoler si vite un azur encadré d'or! Les navires qui font les navettes sont des ponts flottants aux ventres creux qui engloutissent voitures, autocars et camions en quelques minutes puis les recrachent qui à Tanger, qui à Ceuta ou Melilla. Ils arborent des noms flambants: Sidi Brahim, Ciudad de Algéciras, Ville de Tanger... On est bien sur ce pont, à la saison chaude, la traversée semble intemporelle. Par beau temps, dès que s' estompte le détail de la côte espagnole, celui de l'Afrique se précise. C'est une traversée d'opérette où l'adieu donne la main au salut. Il y a tant de place que chacun va et vient à sa guise, d'un pont à l'autre. Si le bâtiment est grand, c'est pour mieux avaler la route; le piéton est roi sur ce «toit-boulevard» de parking flottant. Les habitués ne bougent pas. Blasés, ils boivent un verre ou poussent un petit somme, au salon. Les conversations pour la plupart sont en arabe ou en espagnol, avec de curieux mélanges qui ne troublent personne, tellement ils sont spontanés. De rieuses jeunes filles espagnoles en chemisier léger et jupe courte côtoient des Marocaines englouties sous d'épaisses robes surchargées de dorures, le visage presque entièrement caché : d'un côté des filles et de l'autre des robes! Mais à chacun son maintien, cela n'empêche pas les bavardages et les rires. Nous virons de bord pour entrer dans la rade de l'enclave espagnole et, dans la boucle, la ville se présente: dans un soir de soleil rasant du pays des dieux, la tache chrétienne bardée de forts, ceinturée de remparts et surmontée d'églises ocres aux clochers byzantins n'est déjà plus qu'un compromis d'architectures croisées à l'entrée d'un continent. Nous flânerons le soir à Ceuta, dans des rues grouillantes de militaires ennuyés qui ont l'air de trouver bien exigu ce territoire. Lambeau de l'ancien Maroc espagnol, il semble n'avoir pour destin que durer, là, juste à sa place. La route du Rif, celle qui longe la côte Méditerranéenne, de Tetouan à Oujda est impressionnante. En équilibre sur des crêtes, on y voit danser la mer dans l'échancrure de ses monts. Attirée

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à la fois par le ciel et par l'eau elle musarde en altitude basse dans un maquis de lentisques, de chênes kermès et d'oliviers sauvages, cependant qu'elle se love et se cache dans les hauts sous les chênes verts et les pins d'Alep. Chechaouen en est la porte blanche, gros village à la croisée où l'on peut encore décider de changer de route pour rejoindre Fez et la nationale 1, le plus grand axe vers la frontière algérienne. On peut aussi y acheter du pain, quelques provisions, être entouré de curiosité prévenante, donner un bonbon à une fillette et une pièce de monnaie au petit débrouillard qui s'est précipité pour savoir «de quoi nous pourrions avoir besoin». Après, il faut monter, virer, redescendre à regret des premières barrières rocheuses franchies, au fond de thalwegs habités. La chaussée par endroits s'est éboulée en emportant le parapet. Un peu plus loin, elle est complètement effondrée: il faut presque se laisser glisser au fond d'une combe sur des effritements de pierres, repoussés au buldozer ; à nouveau grimper pour rattraper la route en chassant des roues sur les cailloux qui tambourinent la carrosserie! Nous avons craint un moment d'avoir tenté les plus mauvais génies des routes marocaines. Sur la carte, au moins deux cents kilomètres semblaient très difficiles. Il nous faudra cinq heures pour en venir à bout. De temps à autre une puissante voiture, habituée à ces vertiges, nous double en klaxonnant à petits coups répétés, saluant en remerciement d'un léger signe de main. Un autocar bondé s'essouffle dans la côte, nous en profitons en le suivant patiemment pour regarder la mer flotter entre les monts. Le paysage gris-vert tient plus de la Provence ou de la Sardaigne que de l'Afrique. La chaleur reste supportable, les habitations se regroupent dans les fonds, autour de sources souvent aménagées en bassins et répertoriées: «Source forestière N° 43 de Sidi Saïd». Nous y avons recueilli de l'eau fraîche. Il n'y avait personne mais en quelques instants nous nous retrouvons dix. On nous propose des figues de Barbarie dont la saison bat son plein et plus timidement, sur un mode de conspiration, un peu de Kif, pas cher du tout. Nous nous sommes contentés d'eau et de figues! Passé le dernier col d'altitude, nous parvenons à l' intersection d'une route secondaire, presque unique transversale de tout 16

le Rif, celle qui relie Taza à Al Hoceïma. J'ai eu par la suite l'occasion de me rendre compte que ce carrefour était au centre des opérations commandées dans cette contrée par Henri de Bournazel dans les années vingt. Deux gendarmes chérifiens y bâillaient d'ennui dans des uniformes impeccables. Ils nous demandèrent pour la forme nos papiers et nous complimentèrent surtout de l'amitié que nous leur faisions de visiter leur pays. Ajoutant encore que le Maroc était «un pays ami de la France». Ils nous confirmèrent que la route maintenant serait plus aisée mais que cependant nous ne trouverions rien avant Nador pour y passer la nuit. Encore 200 kms... Nous n'y parvînmes qu'à la tombée du jour et ne vîmes rien de la station balnéaire presque unique de la Méditerranée marocaine. La matinée du lendemain nous livra de bonne heure la frontière du Maroc au petit poste d' Ahfir, laissant derrière nous les monts colorés des Beni Snassen, évitant Oujda par crainte d'un passage en douane interminable. Le voyage prit alors un reflet étrange, un peu surréaliste, se perdant quelques minutes qui parurent très longues dans un «no
man s land» ingrat, aride, austère, piqueté de broussailles
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sèches,

nimbé d'une poussière d'argile impalpable qui s'infiltre partout en laissant dans la bouche un goût de talc. L'impatience sans doute d'une Algérie à découvrir allonge encore le temps. Bien peu de touristes doivent passer là. C'est un tout petit lieu de transit d'intérêt local, où se pressent quelques véhicules fatigués de paysans, des cyclomoteurs poussiéreux et essoufflés, quelque piéton tirant un âne. Le vent par endroits a repoussé la terre sur le ruban déjà bien étroit d'asphalte, le faisant s'éclipser, se transformer en piste indéterminée, soudain recentrée par l'approche d'un pont sur un oued sans eau. Nous le traversons, saluons un berger étonné dont les brebis pâturent dans les deux Etats à la fois et pénétrons enfin en Algérie;, soulevant nous-mêmes sur un signe du chef de poste la barrière de bois bariolée, nous voilà rassurés par ce geste autorisé. Nous eussions pu l'instant d'avant imaginer de fuir ces fourches Caudines: devant nous des collines nues, ponctuées 17

seulement d'épineux épuisés. La chaleur montante alourdissait l'air, rendant toute chose plus incertaine, plus ésotérique. Des soldats armés paraissaient cependant sur les hauts. L'on voyait bien que ce n'était plus la bonhomie marocaine, qu'ici tout était plus strict, plus administré. On n'allait plus comme à Ahfir dans le quart d 'heure précédent chercher le garde frontière dans le fond du jardin qu'il arrosait! Nous entrions dans un pays sérieux, où la fantaisie semblait faire défaut. Avez-vous remarqué que les gens qui veillent aux frontières portent sur eux le bonheur ou l'affliction de leur pays? Ils reflètent tout aussi bien une impression de bonne ou de mauvaise humeur, de franchise ou de suspicion, de générosité ou de circonspection, d'intégrité ou de laxisme cupide, d'aptitude à accueillir ou à mépriser. On sent tout de suite à travers eux ce que l'opinion moyenne, au-delà de la limite qu'ils protègent, pense du voyageur: si elle l'estime ou le tolère, l'attend ou le supporte. Ils présentent ces gardiens, une sensibilité à fleur de peau, une autorité souvent jalouse qu'ils ont toujours peur de voir empiétée ou contournée par l'astuce ou la rouerie des gens qu'ils inspectent. Nous fûmes épluchés par le menu, longuement maintenus d'un papier à l'autre, d'une fouille minutieuse des bagages à une fiche complémentaire, sans oublier l'inspection des vide-poches et des sacs à main pour les dames. Tout cela cependant dans une correction parfaite. Le «change obligatoire» et à fonds perdus, très défavorable, nous fut toutefois épargné au titre de l'amitié que l'Algérie réserve aux «touristes du coeur», ceux qui viennent visiter famille ou amis. L'officier de poste, un grand Kabyle probablement, aux allures de proconsul romain nous reçut à part dans son bureau, nous fit préciser le but et les motivations de notre voyage pour nous accorder cette inespérée et bienvenue dérogation. Je restais impressionné par sa prestance. La cinquantaine passée, un regard bleu, direct et franc, une découpe de marathonien, entier, sûr de lui, il incarnait la fierté, la classe de n'importe quel officier au monde qui aurait combattu pour que vive sa patrie, pour que s'instaure une dignité. Il faisait vrai, efficace et rigoureux. On ne pouvait lui faire grief d'une conscience méticuleuse alliée à une 18

profonde compréhension. Sidi Bou Kanoun, patronyme d'un marabout qui peut-être entretenait un feu, laissé à un lieu-dit? On voudrait toujours connaître I'origine des lieux dits mais là, ce n'est que l' emplacement d'un poste frontière. Pas de village, pas même d'habitations disséminées, seulement et d'un seul coup une route large au point qu'on eût pu y dessiner trois voies. Pourquoi ce grand boulevard d'entrée en Algérie? Il a peut-être bien une utilité stratégique? C'est ce que nous concluons entre nous. Peut-être faut-il pouvoir «en cas de besoin» se porter rapidement aux frontières d'un pays certes ami, mais qui fait un peu cavalier seul auprès de démocraties chrétiennes ou laïques? Sur les vingt premiers kilomètres, nous sommes bien interceptés trois fois par des patrouilles armées qui tuent leur temps à contrôler et recontrôler ce qui l'a déjà été minutieusement. Peu importe, je cherche maintenant les paysages qui devraient à nouveau me sembler familiers, à la végétation en principe immuable: l'asphodèle aux hampes blanches garnies d'une dentelle fine, surprenante de légèreté, le jujubier épineux aux toutes petites feuilles d'un vert foncé, glacées pour résister aux ardeurs du soleil dans les collines dénudées et brûlées de la fin de l'été. Sur les talus, dans les fonds, l'olivier sauvage tandis que règne encore, dans et autour des villages le caroubier sur les trottoirs et l'eucalyptus sur les places. La route maintenant se peuple de poids lourds et de voitures drainées par les débouchés adjacents qui viennent de la côte ou de l'intérieur. Cette contrée m'était inconnue. Je veux profiter de ce voyage, connaître en passant ces plaines réputées de Tlemcen et Sidi-Bel-Abbès, qui affichent une meilleure prospérité que les coteaux Telliens que j'avais hantés, grâce à ces pluies toujours venues du Gharb, trop paresseuses pour aller plus à l'Est. Dans les années d' aprèsguerre, quand je vivais ici, on voyageait peu, trop enchaînés à des tâches primaires et trop rivés aux champs ingrats que l'on gratifiait d'espoirs irrationnels ou démesurés. Moins de quatre cents kilomètres nous séparent de Djidiouïa, l'ancienne SaintAimé de l'époque coloniale, de l'époque française où l'on vivait là comme dans une bourgade du Causse ou des Cévennes. Désormais je sais que je vais comparer, même à mon corps 19

défendant, comparer sans cesse le présent au passé, interpréter, décrypter, traduire. Je vais, avec partialité certes, tellement j'eusse souhaité que tout fût mieux, tellement j'eus désiré que la Liberté et la Justice aient fécondé ce pays depuis que nous en étions partis, additionner le positif, excuser, pardonner, écarter le négatif, gommer la déception! Tant pis! Nous avions bien il y a quarante ans la certitude que jamais «les indigènes» ne sauraient s'administrer eux -mêmes, qu'ils en étaient bien incapables et que ce postulat généralement admis par la quasi totalité des populations d'origine européenne, régentait le concept social et culturel hors duquel on pouvait passer pour un traître à la mère patrie... Seules des individualités, une élite politique, sociale ou économique, chacune dans l'aspect qui l'intéressait et la concernait, pouvait concevoir d'autres évolutions, d'autres perspectives. La clé qui ouvre un grand nombre de portes dans un pays où les habitants ont une grande fierté naturelle est le respect. Fort de cela, je ne redoutais nullement le contact. Nous longeons la Tafna, oued côtier de quelque importance, guettant la halte avec inquiétude, encore imprégnés de la solitude lourde des monts Riffains couverts de maquis. Nous avions peur d'être en retard pour le service, ne sachant pas que l'heure était décalée. Un village enfin, des camions serrés sur l'aire de stationnement d'un restaurant dit «de la Tafna», précisément. L'ombre est rare et précieuse... Dans une avant-salle «le pastis» embaume: un anis bien rassurant, une senteur sympathique qui fait encore le tour de la Méditerranée. Nous redoutions un peu d'être dévisagés. Non, dès l'abord nous sommes entourés d'une amabilité discrète. C'est un «Restaurant d'Etat». Cela ne devait rien enlever à la qualité d'un service simple, attentif, d'une cuisine de viandes grillées, d'aubergines et de poivrons farcis. Autour de nous des chauffeurs, des ouvriers de chantier, des artisans et des marchands. Certains semblaient ne pas mépriser «le Mascara». Nous fumes ravis lorsqu'un voisin fit remplacer sa bouteille vide, nous attribuant un secret mérite d'avoir laissé «un goût du vin» qui persistait encore! La dernière étape nous fit traverser rapidement de hautes

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plaines à blé, nous étions presque en avance sur l 'heure annoncée de notre arrivée mais les boissons fraîches, le ventilateur puis la douche au hammam nous attendaient. Nos hôtes venaient de nous accueillir avec une extrême gentillesse dans leur maison d'Ain Abdelkader, près de Mascara. En sortant de Djidiouia sur la nationale d'Alger, je n'avais pas hésité un seul instant. La route départementale à droite est indiquée Zemmora. Autrefois il n'y avait pas de panneau indicateur, on l'appelait «route d' Ammi-Moussa» parce qu'elle se sépare en T à Guelt Bouzid. Elle ne fut goudronnée qu'en 1949 ou 50, j 'y assistais en tant que riverain. Elle serpente entre des collines avachies de terres mollassiques au faîte desquelles une barre rocheuse donne un peu d'allure. A quatre lieues comme disaient encore les personnes très âgées au temps où je la découvris, une piste en terre, face à l'entrée de la ferme d'El Hadjar, mène aux Touares. Je la reconnais aussitôt: quarante années n'y ont rien changé. Elle mène tout droit à l'oued Djidiouïa qui prend sa source dans les premiers monts du massif de l'Ouarsenis. Je cherche maintenant le passage, j'allais dire le gué comme autrefois mais il n'y a plus d'eau. La matinée s'épuise sous un soleil presque au zénith. Il aurait fallu partir plus tôt. On pourrait donc passer n'importe où mais une falaise a surgi, masquant totalement le chemin des Touares, «de mon bout du monde». C'est lui qu'il faut retrouver pour y parvenir. Le pélerin du temps perdu s'accommode mal de témoins non initiés, pour autant qu'ils lui soient chers. Quand il faut partir ils ont toujours le temps et font passer leurs aises avant la passion contenue de l'autre. Ils ont faim et soif quand l'autre plane complètement en un espace précieux de temps et de lieu, où il est obligé d'accaparer rapidement, d'avaler avec une formidable intensité le décor et les paroles du théâtre aux souvenirs. Difficile d 'harmoniser le plaisir de celui venu là pour simplement connaître, découvrir, et l'émotion de l'autre qui ne cherche qu'à retrouver, renouer les fils épars de la trame intime des premières vraies joies de sa vie. Celui-là est venu ramasser quelques poussières de lui-même, qui ont fait que sa vie entière est restée 21

à jamais marquée des rayons de la lumière rencontrée là. Dans l'instant toutefois nous sommes bloqués sur la berge d'une rivière défigurée, au lit indescriptible, aux rives ici dressées, disproportionnées et là éboulées dans une anarchie de limons, de sables et de graviers mélangés. Des touffes drageonnées de lauriers-rose se traînent vers un reste d 'humidité et tout de même, de loin en loin, des flaques isolées et saumâtres attendent l'évaporation complète, désespérées des premières pluies d'Octobre. Les Touares, c'est ma mémoire que je veux rejoindre, làbas à quelques centaines de mètres. Il faut trouver l'endroit précis du passage. J'étais arrivé là pour la première fois au coeur de l'hiver, en Janvier 1946, j'avais franchi cet oued avec de l'eau jusqu'au plancher de la carriole qui me transportait. Je savais donc que les crues changeaient les passages et les gués, obligeant à de nouveaux accès, que rien n'était fixe en l'absence de tout pont construit, de toute route établie. Cette barrière de terre, aujourd 'hui face à nous, que nous dénommions «le kef» se situait à plusieurs centaines de mètres en amont. Comment a-t-elle pu déménager ainsi? Le chantier d'extraction de grave a tout changé. Il apparaît comme un premier témoin rencontré d'un bétonnage accéléré par la pression démographique exponentielle et la possibilité donnée par l'argent du pétrole et du gaz sahariens d'y répondre... Vendredi c'est Dimanche pour les musulmans, personne ne travaille: l'endroit est désert, pas même un gardien. Cherchant parmi les excavateurs et les trieurs de sable, j' entrevois un peu plus loin un paysage connu mais ne comprends pas encore comment on peut y accéder. Quelques décennies d' érosion, quelques années d'excavation du lit ont totalement bouleversé les lieux. Ma mémoire bafouille, mon entourage ne paraît pas comprendre et je crains un instant d'échouer à l' ultime kilomètre.

Je ne l'admettais pas, nous allions trouver une issue à ce fond où notre voiture indiscrète s'était prise au piège. Peut-être fallait-il contourner plus loin? Nous entamions une reconnaissance pédestre lorsqu'un ensemble, tracteur et remorque que
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nous avions doublé sur la willaya * nous rattrape. Un signe au chauffeur qui bien sûr s'arrête, à peine étonné de trouver là des touristes égarés. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, cheveux châtains, yeux bleus dans un visage brun, comme il s'en trouve en Andalousie mais aussi dans le nord du Maroc et l'Ouest algérien. Il paraît que ces blonds-bruns qui ont un charme très particulier sont les descendants des Vandales, qui au cours des grandes invasions venues du centre de l'Europe envahirent le sud de l'Espagne et le nord de l'Afrique au cinquième siècle, avant même les conquêtes arabes. 0 pureté du sang dont certains font une obsession! Depuis quand te bouscule-t-on? Il donnait surtout l'impression de n'être pas du pays. En short, torse nu, nanti d'un pare-soleil publicitaire, on aurait dit un Européen oublié là depuis que nous étions partis. Je le saluai en arabe et demandai ma route en français. Il nous indiqua le passage. J'avais dit et répété aux miens que la Djidiouia coulait en permanence, roulant fort pendant les mois d'hiver, jamais asséchée l'été, qu'on y pêchait dans les creux d'une eau toujours renouvelée, que des sources enfin, de loin en loin coulaient sur ses rives. L'été s'y baignaient les enfants, des femmes parfois y lavaient du linge. Lors, aujourd 'hui il n'y a plus d'eau, elle ne coule plus et nous avons traversé sans comprendre où elle avait disparu. Dans la grave sans doute, réfugiée dans des marigots qui ça et là s'approfondissent, où les riverains actuels piquent des tubes d'aspiration reliés à des motopompes. Le peu d'eau qui reste est ainsi traqué jusqu'à la dernière goutte. Je ressentis durement cette découverte, comprenant que bientôt, avant dix ans peut -être mais certainement un jour, si rien ne changeait il n 'y aurait plus d'eau ou si peu, à de rares périodes, comme dans les oueds sahariens. Le lit n'en serait plus qu'un tracé incertain aux bras épuisés par l'aridité d'un sol tellement crevassé que plus rien ne le pourrait étancher. Que deviendraient les habitants qui s'accrochent encore aujourd'hui aux berges de cette rivière exténuée?

* La willaya: la départementale 23

Parvenus sur l'autre rive sans même inscrire sur nos pneus la moindre trace d 'humidité, nous sommes enfin sur le chemin. La poussière nous accompagne. Le lieu est plus sec et plus désolé que je ne l'avais jamais connu. Le regard, de droite à gauche ne rencontre plus de jujubiers, le petit marabout blanc que je trouvais si joli dans sa touffe d'oliviers est là, crûment nu dans sa blancheur, sur l'argile jaune d'où a disparu toute végétation; la haie de buissons d'épines qui par endroits borde la piste, dont je n'ai jamais su le nom qu'en arabe et que nous surnommions «l'épine du Christ:»est sèche, totalement. Une allumette l'embraserait d'un bout à l'autre. Je recherchais des yeux le fenouil: «le gouchguech» dont on ramassait lorsqu'il était fané les fortes hampes ligneuses, que l'on mettait en fagots pour assurer la cuisson du pain et alimenter le feu de l'âtre. Les femmes se chargeaient de ce travail. On les voyait en groupe, armées d'une faucille, botteler le fagot et redescendre du coteau en procession, faisant danser sur leurs têtes les volumineux fardeaux. Souvent les enfants voulaient les imiter, en les accompagnant chacun de sa petite gerbe. C'était l'heure pourtant de ces caravanes de fenouil...l 'un et l'autre avaient disparu. Les talus sont effondrés, tous les plis de terrain sont atténués, comme si tout s'était peu à peu écrasé. Dans le détail, rien ne se ressemble vraiment, seul le paysage global reste le même. Au Nord la barre rocheuse du coteau Tellien, toujours dressée dans sa rudesse, au Sud les collines molles, érodées, usées, avachies, au bas desquelles les derniers oliviers que j'espérais bien revoir pour en avoir planté moi-même une partie, essaient une fois encore de finir l'été. S'ils y parviennent, ils seront sursitaires d'une année... ou de deux? Depuis longtemps sans doute ils ne font plus d'olives. Ils ne doivent pas en avoir la force, elles avortent probablement et tombent sans grossir dès le début du mois de Juin? On les garde pour l'ombre... Nous nous sommes amusés de voir agglutinés comme si on les avait parqués dans de petits cercles: un cheval, deux mules, trois ânes et vingt-cinq brebis flanquées d'agneaux. C'est solide un olivier, ceux-ci tendent leurs feuilles empoussiérées désespérément vers un ciel bleu, d'où ne tombent que les rayons brûlants d'un infatigable soleil. Certains, plantés 24

dans un meilleur pli du sol, où le limon est plus pur, où l'eau peutêtre s'infiltre un peu mieux en hiver, voudraient vivre encore. Ils commencent cependant à ressembler à des témoins de l'impossible. Nous y sommes arrivés: elle est là, la ferme délaissée dans la désinvolture d'une première jeunesse, en 1949, à quelques mètres, la ferme sans prestige qui ne fut qu'un passage, un apprentissage avant de m'intéresser à une autre, plus grande, plus belle. Je l'avais quittée sans lui dire au revoir, croyant que ça n'avait pas d'importance. Ce n'est que bien plus tard qu'elle s'est transformée en souvenir idéal, duquel on ne regrette rien, un peu comme lorsqu'on a perdu un être aimé et qu'il ne reste plus de lui que des poussières d'amour tamisées par le chagrin de la mort. Je ressens bien à l'instant que l'image forte n'en est que pour moi, je suis le seul à prendre de plein fouet ces morceaux retrouvés d'une mosaïque du coeur et de l'esprit. La présence des autres me gêne, comme le bruit des visiteurs dans une église, à qui est venu là pour y trouver un recueillement total dans un silence complice. Il aurait fallu venir seul, c' eût été sans prix. J'aurais pu rester silencieux, rêver longtemps, j'aurais eu ma chance jusqu'à ce qu'un passant me découvre. Je me serais assis sous l'olivier qui marquait l'angle de la vigne, depuis bien longtemps disparue. Mon vieux paysage se serait offert à moi seul, me redisant doucement les secrets de l'antique harmonie rustique et de mon enfantin désir de solitude campagnarde. Les eucalyptus sont morts. Il y en avait trois. Je constate avec stupéfaction que leurs troncs avaient plus que doublé de volume. Bien sûr, ils n'avaient pas vingt ans. Dans les fermes françaises, on s'arrangeait pour planter un rideau d'arbres à l'aplomb des toitures pour qu r ils profitent des eaux de pluie et de telle manière que l'ombre s'en projette du midi au couchant. Sans doute étaient-ils devenus trop puissants, avaient-ils eu trop besoin d'eau pour leur taille et dépéri sous la parcimonie des pluies de ces dernières années. Ils tendent chacun trois ou quatre moignons de grosse section vers le ciel. Le propriétaire n'ayant sans doute pas les outils nécessaires pour mieux faire, les a rabattus «à la fourche», évitant ainsi les détériorations de toiture. Celle-ci 25

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