LE FROID ET LE PIMENT

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Voici des faits atrocement vécus de l'immigration africaine en France, à partir d'expériences incroyables subies par des sénégalais. Dans la première partie, des comptes-rendus sans fioritures qui sonnent sec comme les pièces décharnées d'un ossuaire. Dans la seconde partie, l'auteur, par le biais de confidences reçues, revêt les os de chair, y fait courir le sang et la chaleur de la vie sous le prisme d'émotions très fortes, mais c'est encore vers le même, invariable, destin.
Publié le : samedi 1 avril 2000
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EAN13 : 9782296410008
Nombre de pages : 180
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LE FROID

ET LE PIMENT

Marne SECK MBACKE

LE

FROID

ET

LE

PIMENT

roman

L'Harmattan

@

L'Harmattan,

2000

5-7,

rœ de l'École-Polytechniqœ

75005 Paris - Franee L'Harmattan, lne. 55, rœ Saint-Jacqœs, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.c.!. Via Bava 37 10124 Tarim ISBN: 2-7384-9046-8

Dédié à

Feu Bocar Touré, Ancien Secrétaire général de l'AG.T.S.F. (Association Générale des Travailleurs Sénégalais en France), qui s'est sacrifié pour la cause de ses frères immigrés

A tous ceux qui ont souffert

A Caroline Mbengue, disparue dans sa douzième année
Je n'oublierai jamais ton regard dans ce lit d' hôpital Où t~ as vécu en silence ta grandi/ souffrance Ni le calme dans lequel tu as attendu la mort Loin de ta douce mère Raymonde

Voici des faits tragiquement véc(1sde l'immigration sénégalaise en France. Dans la première partie, des compte-rendus sanSfioritures qui sonnent sec comme les pièces décharnées d'un ossuaire. Dans une seconde partie, /' auteur, à pœ"tir de confidences reçues, revêt les os de chair, yfait courir le sang et la chaleur de la vie. mais c'est encore vers le même, invariable. destin.

I.
Cas sociaux

Bako
Mon frère Bako a eu un accident à l'usine. Il présente une affection grave et demeure paralysé des deux jambes. Il vit dans un fauteuil roulant. Des examens complémentaires sont en. cours. Selon le docteur, Ils ne permettent ,d'espérer aucune amélioration. Il lui est arrivé d'autres accidents pour lesquels je détiens des preuves irréfutables. J'ai tenu à conserver ces preuves parce que le fait d'accident a été refusé. Il apparaît à la lumière des renseignements recueillis que Bako a été victime de nombreux accidents de travail, dOI1c ne comprend pas l'attitude on , du médecin qui s'obstine à vouloir faire de sa maladie une

maladie osseuse sans relation apparente avec les accidents
consécutifs. Maintenant, mon frère est paralysé pàr négligence. Il est question de l'envoyer en Afrique mais je m'y oppose formellement tant que la situation n'aura pas été éclaircie et ce qui lui .est normalement .dû ne lui sera pas versé. Je suis convaincu que c'est par racisme que les médecins se SOQt ntendus pour soigner mon frère comme un malade non e accidenté. A preuve, l'un d'eux qui a servi en Afrique, déclare que la rente que je sollicite pour mon frère équivaut au salaire. des riches de notre pays et à celui des employé~ valides d'ici, Je m'opposerai à toute tentative des médecins de le fàire partir tant que ce qui lui est dû ne lui sera pas versé. Il

Un jeune homme excédé et offusqué
Ça ne va pas du tout. Il faut qu'il sorte de chez moi. Je ne vis plus,.je ne dors plus. Il est pire qu'un ouragan, il a mis toute la maison à sac. A chaque fois, les voisins ~courent et ils les envoie «chier». Je n'ai jamais connu le scandale. Ça fait trois ans que je loge là-haut mais personne n'a jamais eu rien à me reprocher et voilà que Moussa en un jour vient tout mettre en l'air. La porte de chez moi est en morceaux parce que Moussa se jette contre avec violence, des pieds.et de corps. Je suis le sujet de conversation des voisins et je n'aime pas prêter le flanc. Les Blancs ne savent que profiter d'une occasion pour te narguer, d'une saillie pour risquer un pas. Moussa me fatigue beaucoup. Il fait la navette sur cinq bus à travers la ville,en traînant de lourdes valises dans le froid et la neige. Arrivé'chez moi à 3 heures du matin, c'e~t le «boucan». dans les escaliers. Moussa, ne pouvant porter les valises, les traîne et les cogne contre les marches jusqu'au 3eoùj'}1abite. Il fait le fou mais il est très lucide. Je n'en peux plus. lIne va pas dormir chez moi sinon je deviendrai fou comme lui. Il est célibataire alors que moi je suis marié avec une famille ,à charge. ma femme m'attend au pays, mes enfants aussi, mon .père et ma mère de même: ils ne comptent que sur moi pour se nourrir.
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Et puis la mère de Moussa qui se permet de m'écrire pour me demander de bien s'occuper de son fils. C'est écœurant! C'est une mère dénaturée. Je vais lui répondre moi. Je vais lui demander si Moussa est bien son fils ou si elle l'a ramassé dans la rue. La première fois que Moussa est tombé màlade, je m'en suis bien occupé parce que je suis son seul parent ici et je ne me suis pas épargné pour réussir à le faire partir au Sénégal auprès de sa famille. Et maintenant, ils le laissent revenir dans l'état où il est. Ils se moquent du monde. Mais pour moi, ce qui est sûr, c'est qu'il ne passera pas une nuit de plus. C'est un enfer. Maisje vais devenir comme lui si ça continue. Ah non! Si vous ne faites rien, je ferais intervenir la police. Je n'ai plus rien, tout mon argent est parti. J'ai acheté plein de médicaments pour moi-même parce que j'ai été voir un docteur pour des calmants. J'ai perdu tous mes papiers: ma carte de séjour, mon passeport, mes certificats de travail. Ouij'ai tout perdu parce que je n'ai plus ma tête à moi. Et voilà! Je risque de tomber sur un contrôle de police dans le métro et pUIS c'est la rafle et l'expulsion. Aidez-moi de grâce! Faites quelque chose sinon je vais devenir fou! Hier, j'ai pris des calmants et ça a augmenté mon agitation, je faisais. des mouvements désordonnés et c'est un ami de chambre qui m'a contenu pour me mettre au lit. Les parents de Mous,a sont Incons~ients. Comment peuvent-ils lui payer un billet d'avion dans l'état où il est. C'est parce qu'ils sont. riches mais moi je suis pauvre avec une nombreuse (amille. Ils n'ont pas le!droit de gâcher ma vie. Non! Ils auraient pu mieux soigner Moussa au pays qu'ici. Moussa n'a qu'à aller guérir dans la nature sénégalaise. Ici c'est l'enfer. Faites qu'il rentre! Je suis excédé. Je me demande comment je vais faire, Sij'appelle la police, ils vont me demander 14

mes papiers, moi qui suis son logeur. Et comme je n'ai plus

aucun papier sur moi, ils vont m'embarquer avec lui. C'est
incroyable. Et puis Moussa dans son délire dit que c'est moi qui lui ai jeté un sort et quand if ira au Sénégal, ce qui est sûr, c.'est que les gens le prendront au mot et sa famille va m'en vouloir à mort. C'est tnste. Faites quelque chose mais ne l'internez pas parce qu'il réussira à sortir de l'hôpital pour venir tout pulvériser chez moi. Le mieux est qu'il parte.

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Absence non justifiée
Le décès de Daouda a été signalé par l'inspecteùr divisionnaire chargé de la Commune. Daouda a été retrouvé mort dans sa chambre. Le décès serait survenu un .mois avant que son corps ne soit découvert par la police que les amis du défunt, inquiets de cette disparition soudaine, ont alertée. Par mesure d'hygiène, personne n'a été autorisé à pénétrer dans la chambre le corps étant en état de putréfaction avancée. Il a fallu l'intervention des sapeurs-pompiers et la dépouille a été déposée à la morgue. La police a retrouvé <tans son passeport l'adresse et le téléphone d'un des amis avec lequel l'administration est aussitôt entrée en contact. Daouda serait orphelin de père et de mère; il ne lui resterait qu'un oncle quelque part en Afrique. Il n'aurait eu d'attache dans une des capitales africaines que par l'entremise d'un marabout ambulant qui avait l'habitude de loger chez une dame: Celle-ci a offert le gîte et le couvert à Daouda, le temps qu'il se prépare pour son exil volontaire. L'épouse de Daouda aurait été à l'origine du délabrement de son mari. A l'entreprise où travaillait Daouda, la machine continuait à tourner tandis que le casier de Daouda comportait la mention ; licencie.ment pour absence non justifiée. Daouda a été inhumé dans la grisaille et la neige loin de son chaud soleil d'Afrique. 17

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