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LE GENRE MASCULIN N'EST PAS NEUTRE

235 pages
Le genre masculin n'est pas neutre. Cette affirmation, fil directeur de ce dossier, ne va pas de soi à un double titre : en premier lieu, parler du genre supposerait ,de façon implicite, de ne s'intéresser qu'aux femmes et en second lieu, parler du masculin impliquerait d'être justement neutre. Ce dossier remet en cause ces deux équations ( genre = femmes et masculin =neutre). L'objectif est ambitieux, car on aborde alors un thème pour le moins méconnu, invisible. Cette fois -ci, notre regard est tourné vers " l'autre continent ", celui des hommes.
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TRAVAil,
L a rev

GENRE ET SOCIETES
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Mag e

Le genre masculin n'est pas neutre

3/2000

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique

75005 Paris

-

France

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

TRAVAil, L a

GENRE ET SOCIETES

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Mag

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Directrice de la Revue: Margaret Maruani Directrice de la Rédaction: Chantal Rogerat Secrétaire de Rédaction: Anne Forssell
Comité de Rédaction: Philippe Alonzo (sociologue, Université de Nantes) Marlaine Cacouault (sociologue, Université Paris V) Delphine Gardey (historienne, CRHST-CNRS/Cité des Sciences et de l'Industrie) Jacqueline Laufer (sociologue, Groupe HEC) Margaret Maruani (sociologue CSU-CNRS) Chantal Rogerat (sociologue, CNRS) Rachel Silvera (économiste, Set/Matisse - Université Paris I) Comité de Lecture: Marzio Barbagli (Italie), Christian Baudelot, Alain Chenu, Anne Cova (Portugal), Anne-Marie Daune-Richard, Cécile Dauphin, Marie Duru-Bellat, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Annie Gauvin, Madeleine Guilbert, Helena Hirata, Marie-Claude Hurtig, Jane Jenson (Canada), Annie Junter-Loiseau, Danièle Kergoat, Beate Krais (Allemagne), Michel Lallement, Marie-Thérèse Lanquetin, Catherine Marry, Danièle Meulders (Belgique), Janine Mossuz-Lavau, Catherine Omnès, Michelle Perrot, Inga Persson (Suède), Carlos Prieto (Espagne), Jill Rubery (Royaume-Uni), Carola Sachse (Allemagne), Sylvie Schweitzer, Olivier Schwartz, Catherine Sofer, Teresa Toms (Espagne), Michel Verret, Eliane Vogel-Polsky (Belgique). Couverture: Maxime Apostolo Maquette: Anne Forssell

Note

aux auteurs

et bulletin

d'abonnement

en dernières

pages

de numéro.

Revue semestrielle publiée avec le concours du CNL et du CNRS @ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8902-8 ISSN : 1294-6303

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5 PARCOURS "Une vie mouvementée" entretien avec Marie Jahoda propos recueillis par Steffani Engler et Brigitte Hasenjürgen

23 DOSSIER Le genre masculin 25 Virilité défensive, Pascale Molinier

n'est pas neutre masculinité créatrice Le cas de l'Allemagne au XIXè siècle.

45 L'armée, école de la masculinité. Ute Frevert 67 Les faux semblables Gilles Moreau

de l'apprentissage

87 Comment retrouver sa place? Chômage et vie familiale de cadres masculins Sophie Pochic 109 Les pères qui gagnent. Descendance et réussite professionnelle Charles Gadéa et Catherine Marry
137 MUTATIONS

chez les ingénieurs

139 Généalogie d'une conquête: maternité et droits des femmes en France, fin XIXè-XXè siècles. Anne Cova 161 Point de vue Journée internationale des femmes: à la poursuite d'un mythe Françoise Picq
169 CONTROVERSES

La féminisation des noms de métiers de Anne-Marie Houdebine Lu par Bernard Cerquiglini et Marie-Jo Mathieu, Nathalie Heinich, et Diane-Gabrielle Tremblay Réponse de Anne-Marie Houdebine

Travail, Genre et Sociétés n° 3 - Mars 2000 Â 3

191

CRITIQUES La sociologie du travail de Sabine par Chantal Nicole-Drancourt

Erbès-Seguin,
du Conseil d'Analyse Economique)

Le temps partiel en de Gilbert Cette
par François L'excellence et Catherine par Sophie

France

(rapport

Michon scolaire de Michèle Marry Divay Ferrand, Françoise Imbert,

205

BIBLIOGRAPHIE

INTERNATIONALE

Allemagne,
209

par Isabel Georges

OUVRAGES REÇUS

211

THÈSES

213

AUTEURS

217 221 225 229

RÉSUMÉS SUMMAR lES ZUSAMMENFASSUNGEN RESUMENES

233

COUPON D'ABONNEMENT ET CONSIGNES

AUX AUTEURS

4 Â. Travail,

Genre

et Sociétés

n° 3

- Mars

2000

u-)

CI:: ~
C) (...)

MA RIE J AH 0 DA, UNE VIE MOUVEMENTÉE
ENTR ETI EN AVEt STEFFAN I ENG LE R ET BRIGITTE HASENJüRGEN
TRADUIT DE L'ALLEMAND LAROCHE

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PAR FRANÇOISE

éconnue en France, Marie Jahoda est une grande dame de la recherche. De réputation internationale, elle a exercé en Autriche, aux USA, en GrandeBretagne. Dans cet entretien avec Steffani Engler et Brigitte Hasenjürgen, elle nous livre quelques-uns des épisodes marquants d'une trajectoire intellectuelle cosmopolite et politique. Elle nous dit également ses convictions et ses conceptions sur le travail de recherche qui doit toujours être "proche de la vie". Un de ses ouvrages, au moins, est célèbre en France. Mais son nom a été escamoté, masqué par celui de son trop célèbre co-auteur, Paul F. Lazarsfeld. C'est aussi pour cela que nous avons voulu publier son témoignage: elle est l'oubliée des Chômeurs de Marienthal.

M

Beate Krais et Margaret Maruani

Travail,

Genre

et Sociétés

n° 3

- Mars2000. 5

Parcours Marie Jahoda est née en 1907 à Vienne, elle y a grandi et dès sa jeunesse, elle a participé aux activités d'un parti socialdémocrate marqué par l' austro-marxisme où elle a trouvé sa patrie politique. En 1926, elle commence des études de psychologie à l'Université de Vienne, et elle les achève par une thèse en 1932. En 1927, elle épouse Paul Lazarsfeld (dont elle divorcera en 1933), et en 1930, elle met au monde leur fille, Lotte. Elle travaille à la Wirtschaftspychologische Forschungsstelle (centre de recherches en psychologie économique) créé par Paul F. Lazarsfeld et parvient à une célébrité mondiale grâce à l'étude sur" Les chômeurs de Marienthal" qu'elle publie avec Paul Lazarsfeld et Hans Zeisel. L'étude est devenue un classique de la "recherche sociale empirique" (empirische Sozialforschung) et les thèmes du travail et du chômage parcourent nombre de ses travaux ultérieurs. En 1933, Marie Jahoda prend la direction du centre. La social-démocratie autrichienne est interdite en 1934 et Marie Jahoda poursuit son activité dans le mouvement ouvrier clandestin. Elle est arrêtée en 1936, déchue de sa nationalité et obligée d'émigrer vers l'Angleterre, où, comme déjà à Vienne, les problèmes sociaux se retrouvent au premier plan de ses recherches. En Angleterre, elle rejoint également le groupe des sociauxdémocrates autrichiens en exil. En 1945, elle part pour les USA, pour revoir la fille qu'elle a eue avec Paul Lazarsfeld et qui vit avec lui. Là, elle travaille avec Max Horkheimer, Theodor W. Adorno et Robert K. Merton. En 1949, elle devient professeur à la New York University. En 1958, elle regagne l'Angleterre pour épouser le député travailliste Austin Albu. Elle est professeur de psychologie sociale à BruneI College (qui deviendra plus tard BruneI University) à Londres et ensuite jusqu'à sa retraite à la célèbre University of Sussex. C'est donc une carrière scientifique mouvementée qu'elle peut aujourd 'hui considérer quand elle revient sur sa vie passée. Marie Jahoda vit à Keymer, à proximité de Brighton. En 1995, une attaque l'a plongée dans une cécité totale. Nous avons rencontré Marie Jahoda peu avant cet accident. En 1994, l'université de Bochum a créé en son honneur la "Gastprofessur Marie Jahoda ". A 87 ans, la vieille dame des sciences sociales est alors venue en Allemagne pour l'inauguration officielle. Elle y a prononcé une brève allocution qu'elle a présentée comme son testament pour les futures générations des sciences sociales et expliqué ce qu'elle entend par une recherche" proche de la vie". A la différence de la tendance dominante, au moins aux EtatsUnis, le choix des sujets d'une psychologie sociale proche de la vie n'est pas dicté par des théories abstraites, mais par la 6 .. Travail,
Genre et Sociétés n° 3 Mars 2000

-

Entretien

avec Marie Jahoda
1 Nous avons réalisé l'interview biographique détaillée de Marie Jahoda en mars, juin et octobre 1996 dans sa maison de Keymer près de Brighton. Elle a été publiée avec son autobiographie en 1997. Le livre a pour titre: "Tch habe die Welt nicht verandert" le n'ai pas
changé le monde, souvenirs d'une pionnière de la recherche sociale. Edité par

problématique de l'actualité sociale. Elle ne cherche pas des réponses dissociées de son époque mais prend en compte l'inscription du devenir social et du comportement humain dans le temps. Elle ne veut pas prouver mais découvrir; elle veut rendre visible l'invisible. Parce que dans le devenir social des choses comptent qui ne peuvent être comptées, les méthodes qualitatives y sont à leur place tout autant que les méthodes quantitatives.
/I

Une recherche proche de la vie" est une sorte de devise qui

accompagne et sous-tend les recherches nombreuses et variées de Marie Jahoda. Pour Travail, Genre et Sociétés, nous avons puisé dans une interview biographique de 1996 qui tourne
autour de ce thème: "une recherche proche de la vie
"1.

Steffani Engler et Brigitte Hasenjürgen. Francfort/Main, Campus. 2 Charlotte et Karl Bühler enseignaient à l'Université de Vienne. Karl Bühler était l'un des psychologues les plus importants et il fonda l'Institut de Psychologie de l'Université de Vienne. Charlotte Bühler faisait partie des pionnières d'une psychologie à orientation empirique. Elle fit des études sur la psychologie des enfants et des adolescents et des analyses d'histoires de vie. Tous deux durent émigrer en 1938.
3 Jahoda
/I

UNE THÈSE CHEZ LES BÜHLER2 S. Engler et B. Hasenjürgen : Vous avez commencé votre carrière scientifique avec une thèse chez votre professeur du moment, Charlotte Bühler. On y trouve déjà beaucoup de ce qui fera la spécificité de vos travaux jusqu'à aujourd 'hui : vous êtes allée dans un hospice de personnes âgées et pauvres et vous

avez fait des interviews. Comment cette idée vous est-elle venue ?3
Marie Jahoda : Un hospice de personnes âgées était le meilleur endroit envisageable pour quelqu'un qui s'intéresse à des histoires de vie. Et si on ne veut pas s'arrêter au côté unilatéral des données telles que les Bühler les concevaient, il faut aller voir les gens euxmêmes et ne pas se fier aux seules biographies. SE et BH : Est-ce que vous voulez dire que Charlotte Bühler s'est intéressée aux biographies d 'hommes célèbres uniquement à partir de leur correspondance et de leurs journaux alors que vous, vous êtes allée dans un hospice? MJ : Oui, son modèle d'histoire de vie était univoque. Tout mon passé politique m'a montré que l'on ne peut transférer purement et simplement à tout le monde les généralisations qu'on a pu faire à partir de cas particuliers et de biographies d'une couche sociale particulière. Je crois que j'étais alors très consciente que mon travail était un complément indispensable au modèle des Bühler.

1931 :

Anamnesenim .

Versorgungshaus. Ein Beitrag zur
Lebenspsychologie"

Thèse non publiée. Université de Vienne.

Travail, Genre et Sociétés n° 3 - Mars 2000 .. 7

Parcours

MARIENTHAL
SE et BR : Vous êtes devenue célèbre dans le monde entier par votre participation à une étude empirique sur le chômage. C'est dans le cadre de la Wirtschaftspychologische Forschungsstelle de Vienne que l'étude sur les chômeurs de Marienthal a vu le jour4. Cette étude a montré pour la première fois que le
chômage ne conduit pas à la radicalisation, mais, au contraire,

4

L'étude a été publiée

en 1933 mais seul un petit nombre d'exemplaires quitta la maison d'édition de Leipzig et la vente fut suspendue. Elle ne fut rééditée qu'en 1960. Les Chômeurs de Marienthal a été publié en France en 1981 aux éditions de Minuit. C'est Françoise Laroche, traductrice de cet interview, qui en avait assuré la traduction.

à la résignation et à l'apathie. Ce qui éblouit encore aujourd 'hui dans ce travail, c'est le caractère méthodique de cette étude du chômage. MJ : Oui, la diversité des méthodes a été la meilleure chose de Marienthal. Mon plus grand reproche à la plupart des recherches actuelles en psychologie sociale est qu'elles travaillent toutes sur des situations fictives ou sur des problèmes qui sont intéressants abstraitement et peut-être théoriquement mais qui n'aident pas à comprendre le monde. Pour moi, il a toujours été important de rester près de la vie. SE et BR : L'étude est à la fois qualitative et quantitative. Dans la préface, Paul Lazarsfeld a écrit que les chercheurs n'ont retenu que les impressions et les observations qui pouvaient être restituées par des chiffres. Cela vous a-t-il irritée? MJ : Non, notamment parce que nous n'avons pas suivi Paul sur ce point de tout traduire en statistiques. Un des commentateurs de l'époque, un sociologue réputé, (Leopold von Wiese) a trouvé lui aussi que, par bonheur, les auteurs ne s'étaient pas tenus à la ligne de la préface. Vous savez, Paul était beaucoup moins accroché à ses vues qu'il ne l'exprime dans la préface de Marienthal. Il était moins apodictique, pas seulement cantonné à ses méthodes et bien meilleur dans le débat intellectuel que dans tout ce qu'il a jamais écrit; il voyait bien plus loin que ses travaux écrits ne le laissent supposer. Et en plus, il dépendait de moi. J'étais à la campagne où j'écrivais le texte, et ce texte devait bien sûr être achevé à une certaine date. SE et BR : Vous avez donc écrit Marienthal seule? MJ : Oui, j'ai écrit le texte et j'ai fait certaines analyses, par exemple sur la relation entre le niveau de l'indemnisation du chômage et le moral des chômeurs. Tous les collaborateurs de la Forschungsstelle se réunissaient pendant deux ou trois heures chaque semaine et rendaient compte de tout ce qu'ils avaient observé et travaillé. Paul dirigeait ces réunions et animait les

8 .. Travail, Genre et Sociétés n° 3 - Mars

2000

Entretien

avec Marie Jahoda

discussions, il faisait cela extraordinairement bien. Nous avons décidé ensemble de la succession des chapitres du livre et à l'été 1932, j'ai emporté tout le matériel à la campagne pour travailler tranquillement. Je me souviens encore du poids de la valise que j'ai traînée jusqu'à la gare de l'Ouest. Vous savez, c'est merveilleux d'écrire quand on n'est pas interrompu et qu'on peut vraiment se concentrer. C'était très agréable. Mais pour écrire, il faut être seul (...). Hans Zeisel a fait l'annexe, cela a été sa contribution principale, il n'était qu'occasionnellement à Marienthal. SE et BH : A peine l'étude sur Marienthal était-elle publiée que les circonstances politiques vous ont amenée à vous tourner de plus en plus vers la politiques: à côté de vos fonctions de directrice de la Wirtschaftspychologische Forschungsstelle, vous étiez politiquement très active. En 1937, vous avez été arrêtée et, sous la pression internationale, libérée et expulsée vers l'Angleterre... MJ : Oui, j'ai vécu beaucoup de ruptures historiques et personnelles. J'ai eu une enfance privilégiée parce que j'ai très bien choisi mes parents. Dès cette époque, ils avaient compris que, tout comme leurs fils, les femmes ont besoin d'une éducation meilleure et y ont droit. La première grande rupture s'est produite sur le plan politique. Lorsque le parti social-démocrate autrichien a été interdit, j'ai travaillé dans le parti clandestin et j'ai été arrêtée comme beaucoup d'autres. Ma petite fille était très dépendante de moi. J'ai été environ neuf mois en prison et par bonheur, ma mère a pu prendre soin d'elle. Mais pour cette enfant, cela a été une expérience terrible de voir d'abord son père s'en aller, puis de savoir que sa mère était en prison. J'ai été relâchée à la condition de quitter immédiatement le pays et j'ai été privée de la nationalité autrichienne. Je suis alors partie vers l'Angleterre et ma fille est partie chez son père en Amérique. L'idée était qu'elle me rejoigne au bout d'un an, une fois que je serais installée en Angleterre. Mais à ce moment là, la guerre était imminente et il n'était pas question de faire venir une enfant en Angleterre. C'est ainsi que je ne l'ai pas vue pendant sept ans, toute la durée de la guerre. Marie Jahoda arriva à l'été 1937 en Angleterre, convaincue que la place qui lui avait été proposée en Angleterre existait vraiment. Mais cette place n'existait que sur le papier et ne lui avait été offerte que pour faciliter son immigration.

5

Encerclée par l'Allemagne nationalsocialiste et l'Italie fasciste, l'Autriche, en 1933-34 a pris à son tour, avec les chanceliers Dollfuss puis Schussschnigg, le chemin d'une dictature conservatrice et autoritaire.

Travail, Genre et Sociétés n° 3 Mars 2000 £. 9

-

Parcours

L'ANGLETERRE

SE et BH : Vous avez participé aux activités de propagande anti-hitlérienne et vous avez réalisé plusieurs études scientifiques, par exemple, vous avez analysé les problèmes psychologiques de jeunes ouvrières d'une usine de papier de Bristol. Comment en êtes-vous arrivée à cette étude? Vous avez cherché vous-même cet emploi... MJ : Cherché avec de grandes difficultés. J'ai obtenu une bourse de l'Université de Cambridge et je pouvais en faire ce que je voulais. J'avais déjà vécu et travaillé plusieurs mois à Bristol, j'ai d'abord étudié les modes d'organisation et de travail des associations de bienfaisance locales puis j'ai étudié les vendeurs de meubles de Bristol et j'avais ainsi de bonnes relations avec le directeur du magasin de meubles. J'ai donc fait la connaissance de beaucoup de gens et je suis allée les voir tous pour leur demander s'ils pourraient m'introduire auprès du directeur d'une usine appropriée. Je voulais utiliser ma bourse à bon escient et je cherchais une possibilité d'en savoir plus sur les jeunes qui quittaient l'école à quatorze ans et sur leur transition de l'école à la vie de travail. SE et BH : Qu'est-ce qui vous intéressait dans cette question? MJ : Voyez-vous, cela me semblait une suite logique de l'enquête sur les effets psychologiques négatifs du chômage à Marienthal que d'envisager les difficultés et les faiblesses du travail manuel existant...
SE et BH : V ous avez travaillé sept mois dans cette usine...

MJ : Oui, c'était très intéressant et c'était un travail pénible. On travaillait de huit heures du matin à quatre ou cinq heures l'après-midi et dans les mois précédant Noël, c'était des journées de travail de dix heures. Et j'y ai participé. J'avais exactement la même place que les jeunes filles, mais le soir, bien sûr, il fallait que j'écrive mes observations pour rassembler mes matériaux.

L'ÉTUDE GALLES

SUR LES CHÔMEURS

DU PAYS DE

SE et BH : Votre étude la plus importante a porté alors (19371938) sur un projet autogéré pour et par des chômeurs au sud du Pays de Galles.

10 . Travail,Genreet Sociétés ° 3- Mars2000 n

Entretien

avec Marie Jahoda

MJ : C'était un projet destiné à des mineurs au chômage et mis sur pied par des quakers. L'idée était de proposer à des chômeurs des possibilités d'activité intelligente et un revenu complémentaire en nature sur la base de l'économie de subsistance. Ils pouvaient se procurer les outils et les matériaux nécessaires à prix coûtant auprès de l'association. Lorsque j'étais au Pays de Galles, j'ai habité chaque semaine dans une famille de chômeurs différente et participé aux activités de chacune des sections du projet. Ce que j'ai préféré, c'était poser des briques. SE et BH : Vous avez fait de la maçonnerie vous-même? MJ : Oui, nous avons construit un abattoir pour abaisser le coût de l'approvisionnement en viande. Ce qui est si extraordinairement satisfaisant dans la pose des briques, c'est qu'on voit le travail avancer régulièrement. Cela me
plaisait vraiment

(...) cela

n'est pas la même

chose

dans

le

travail intellectuel où on se demande constamment si ce qui en est sorti en valait vraiment la peine, et à qui ça va bénéficier. Quand on pose des briques, on ne se pose pas
de telles questions, c'est extrêmement satisfaisant

(...) Ce

qui a fait échouer cette expérience galloise très intéressante, c'est son caractère d'exception, son existence en marge de la société et son absence d'intégration dans la vie d'autres personnes. Les chômeurs ne veulent pas recevoir d'aide par pitié. Ils veulent vraiment sentir qu'ils contribuent à la vie de la société, que cela a un sens. Et un travail qui n'a pas de sens, creuser un fossé pour le reboucher ensuite, ça n'est pas un travail susceptible de procurer les avantages psychologiques du travail. Les êtres humains doivent ressentir grâce à leur travail qu'ils appartiennent à une communauté plus large. Forrester6 croyait beaucoup à son idée. Et comme je lui devais beaucoup, j'ai décidé de ne pas publier mon travail. Cinquante ans après, lorsque j'ai écrit un ouvrage sur le travail et le chômage et donné quelques détails tirés de cette étude, certaines personnes l'ont lu et ont voulu voir le travail original. Et elles l'ont publié7. SE et BH : Il n'est pas très fréquent
sciences sociales que les chercheurs vie des personnes qu'ils étudient.

6 Lord Forrester était l'initiateur de ce projet qui était l'oeuvre de sa vie. Il a aidé la famille de Marie Jahoda à quitter Vienne.
Marie Jahoda 1989 : Arbeitslose bei der 7

aujourd 'hui dans les
les conditions de

adoptent

Arbeit. Die Nachfolgestudie zu "MarientluÛ" aus dem

Jahre1938.

MJ : J'ai bien peur que cela ne soit exact. J'ai toujours eu le projet d'étudier les millionnaires et j'ai soumis un jour à la Fondation Ford, aux Etats-Unis, un projet intitulé "For Elegant Living". Ils m'ont répondu qu'ils ne pouvaient le financer pour l'instant, mais que si jamais ils
Travail, Genre et Sociétés n° 3 - Mars 2000 .11

Parcours

envisageaient leur bourse.

d'aider

de tels travaux,

ils m'accorderaient

USA SE et BH : En 1945, dès que cela vous a été possible, vous êtes partie en bateau pour New York pour revoir votre fille. Votre premier poste aux USA a été un poste d'assistante chez Max Horkheimer qui avait également dû émigrer hors d'Allemagne. Comment cela s'est-il fait? MJ : Je connaissais déjà Horkheimer depuis l'Autriche et quand je suis arrivée aux Etats-Unis, il était bien sûr très important pour moi de trouver un travail pour gagner ma vie. C'est sans doute Paul [F.Lazarsfeld] qui a proposé de demander à Horkheimer. Pendant ma dernière année en Angleterre, sous l'influence des rapports sur les camps de concentration, j'avais commencé à recueillir des opinions à l'égard des juifs parmi mes relations britanniques. Cela m'avait alors beaucoup effrayée. Paul a dit qu'Horkheimer travaillait à un projet similaire (...) et Horkheimer avait peur des chercheurs américains, il s'est toujours dit qu'ils allaient s'apercevoir qu'il ne savait pas compter jusqu'à deux; car, de fait, il ne comprenait pas grand-chose à la recherche empirique. C'était très agréable pour lui d'avoir un visage autrichien familier pour maintenir le contact avec toutes les personnes qui travaillaient sur les préjugés dans Ie cadre des Studies in Prejudice. SE et BH : Du projet Studies in Prejudice sont sortis cinq volumes. Celui qui a eu le plus grand écho a été le volume The
Des cinq volumes des

8

Studies in Prejudice, cIest le volume The Authoritarian Personnality (1950) qui a eu le plus grand écho. Deux Américains, Daniel J.Levinson et R.Nevitt Sanford et la Viennoise Else Frenkel-Brunswik ainsi que Theodor Adorno y ont collaboré. Marie Jahoda a rédigé avec Ackerman Nathan (1950) le volume 5: Antisemitism and emotional disorder. A psychoanalytic interpretation, New York, Harper.

Authoritarian

Personality

qui a eu quatre auteurs, dont
aucun cas particulier. Elle était questions psychanalytiques et une démarche qualitative et larges.

Adorno. Cette étude n'analyse une tentative de traiter des psycho sociologiques dans quantitative sur une base plus

MJ : Mais savez-vous ce qui s'est passé de terrible avec The Authoritarian Personality? Dans Ie premier tableau de l'ouvrage, le total n'est pas juste, comme l'a fait remarquer une critique. Mais l'accueil aux USA a été tout à fait favorable. Ce qui a plu aux Américains, bien sûr, cela a été l'échelle F, l'échelle du fascisme, qui est un instrument de mesure indirecte des préjugés. Au cours des années qui ont immédiatement suivi, il y a bien eu cent études qui ont utilisé cette échelle. C'est un livre globalement intéressant. Mais la collaboration entre les quatre auteurs a été complexe car tout le matériau

12 . Travail,Gemeet Sociétés ° 3 - Mars2000 n

Entretien

avec Marie Jahoda

empirique ne se trouvait pas dans la ligne d'Adorno. Je me souviens, le livre sur la personnalité autoritaire a été fait en Californie et Horkheimer m'a envoyée là-bas pour discuter et accélérer un peu les choses. Une des réunions de travail s'est tenue avec Adorno, Sanford et Levinson chez Else Frenkel-Brunswik9. Nous étions installés dans une pièce haute et au milieu il y avait un fauteuil. Adorno allait et venait en nous tenant un de ses discours spirituels et brillants. Et tout en allant et venant, à chaque fois, il se cognait dans le fauteuil et à chaque fois il s'interrompait pour dire: "je vous demande pardon", et il repartait. Oui, ce pauvre Adorno était fou. Il a appris à conduire aux Etats-Unis et entrepris d'aller de Californie jusqu'à New York sans changer l'huile, jusqu'à ce que le moteur chauffe et casse. Il n'avait pas les pieds sur terre, Adorno. Il vivait tellement dans ses pensées que la vie normale lui échappait. Quand il était en forme, il avait des tas de choses originales et créatrices à dire. Mais il n'était pas fait pour la vie de tous les jours. SE et BH : Comment situeriez-vous vos travaux scientifiques par rapport à ceux d'Horkheimer et d'Adorno? MJ : Voyez-vous, pour moi, les théories sont sousdéveloppées dans les sciences sociales et essayer d'établir des théories sans fondement empirique me semble la mauvaise voie. Et ce qu'Adorno et Horkheimer ont fait pendant toute leur vie, cela a été de développer des théories et de mépriser les aspects empiriques. Pour moi, la pensée théorique et la recherche empirique sont inséparables. Mais alors les choses deviennent beaucoup plus difficiles, car je ne pense pas que les sciences sociales ont une image claire de ce qu'elles entendent par théorie. Les théories des grands théoriciens du 19ème siècle, Durkheim, Weber et Marx sont insuffisantes du point de vue emprique. Ce qui est resté, ce sont des concepts infiniment importants tels que l'éthique du travail, la division du travail et le concept d'anomie de Durkheim, la plus-value de Marx et d'autres concepts encore. La théorie de Marx selon laquelle le capitalisme fait diverger de plus en plus les conditions de vie des classes sociales n'est tout simplement pas exacte: elles se sont rapprochées et ajustées les unes aux autres. Et je ne sais pas si la théorie du suicide de Durkheim tient vraiment. Durkheim était tellement hostile à la psychologie, et je ne peux imaginer que l'on puisse vraiment mettre sur pied des théories du suicide sans concepts psychologiques. Alors il faudra bien que tôt ou tard les chercheurs en sciences sociales s'affrontent au concept de théorie. Pour

9 R.Nevitt (1911-1995)

Sanford

psychologue social de tendance empirique a introduit les considérations psychodynamiques dans la psychologie académique. Daniel J.Levinson, né en 1920, un des principaux psychologues et psychiatres américains, cf. entre autres The seasons of a man's life, New York, Knopf 1978. Else Frenkel-Brunswik, pychologue sociale formée comme Marie Jahoda chez Charlotte et Karl Bühler. Ses études sur la personnalité autoritaire sont centrales dans la psychologie sociale américaine.

Travail, Genre et Sociétés n° 3 Mars 2000 .& 13

-

Parcours

le moment, je ne sais plus comment l'envisager, et pourtant les concepts sont extrêmement importants. Voyez-vous, il me semble que les sciences sociales et les chercheurs ne se distinguent pas les uns des autres par leurs théories mais principalement par les questions fondamentales qui les intéressent. Que veulent-ils vraiment savoir? Où se situe le centre de gravité de leur recherche ?.. Si quelqu'un comme Skinner veut savoir ce que l'environnement peut produire sur les hommes, alors cela n'a pas de sens de le comparer à un physiologue qui s'intéresse à autre chose, ou de lui reprocher de ne pas s'être intéressé à la physiologie ou à la psychanalyse. Ça ne l'intéressait pas. Et mettre en évidence ces questions de base des différentes sciences sociales est un projet que j'ai eu pendant longtemps et que j'ai laissé de côté. Car je crois qu'identifier ces questions permet de comprendre l'apport des différentes contributions en sciences sociales mieux que si on compare entre elles ce qu'on considère aujourd'hui comme des théories. Ces prétendues théories sont toutes des essais de représenter les questions de base sous une forme abstraite. Et, pour mon goût, la question de base est toujours une question empirique.

LES RECHERCHES

DE L'ÈRE McCARTHY

Après avoir quitté le projet Horkheimer à l'Institut für Sozialforschung (1948), Marie Jahoda travaille avec Robert Mertens au Bureau for Applied Research de Columbia University à New York. En 1949, à 42 ans, elle devient professeur de psychologie à New York University, son premier poste de professeur. C'est l'époque de la guerre froide, marquée

par les mesures anticommunistes

de l'administration

américaine et par la peur des communistes. SE et BH : Pendant la guerre froide, alors que les idées du sénateur américain McCarthy empoisonnaient le climat intellectuel, vous avez risqué votre reconnaissance sociale et votre position scientifique en abordant ce thème dans plusieurs de vos publications. MJ : J'ai fait une étude avec Stuart Cook sur les effets des mesures du maccarthysme sur le loyalisme et la sécurité. Nous avons interviewé des membres de différentes universités et des hauts fonctionnaires10. Cette étude a vu le jour de la façon suivante: j'avais l'idée de ce que nous devions étudier et j'ai discuté le plan de cette étude avec Robert Merton. Et il a dit qu'il pariait cinq dollars que,

10

Jahoda, Marie &

Cook, Stuart W. 1952 : "Security measures and freedom of thought: An exploratory study of the impact of loyality and security programs", The Yale Law Journal, 61, (3),

295-333.

14 . Travail,GenreetSociétés ° 3- Mars2000 n

Entretien

avec Marie

Jahoda

dans l'atmosphère du moment, il ne serait pas possible d'interroger des hauts fonctionnaires et d'obtenir des réponses correctes. Et c'est ainsi que j'ai gagné cinq dollars. J'ai aussi fait une enquête sur les effets de l'ère McCarthy sur la télévision et la radio. Plus aucune personne soupçonnée d'être communiste ou interrogée par la commission d'enquête sur les activités antiaméricaines n'a pu travailler à la télévision ou à la radio. Et nous avons essayé de voir comment cette attitude et les listes noires qui circulaient contre tant de personnes influençaient le contenu des émissions. Mais c'était vraiment une période effrayante.(...) SE et BR : Dans votre jeunesse, vous vouliez changer le monde et vous aviez une idée précise de la façon dont cela pourrait se faire. Vos idées sur la réalisation d'une société socialiste ont évolué. V ous avez dit un jour que vous n'aviez plus d'illusion. Est-ce que vos expériences anglaises et américaines y ont contribué? MJ : Voyez-vous, lorsque je suis arrivée en Angleterre pour la première fois et que j'ai fait la connaissance de tous ces gens du parti travailliste, je me suis trouvée face à une interprétation du socialisme qui était radicalement différente de la grande époque de la social-démocratie autrichienne qui a représenté - mais plus maintenant,
hélas

-

culturellement

et intellectuellement

un épisode

unique de la vie intellectuelle du 20ème siècle. L'austromarxisme a créé en Autriche, mais surtout à Vienne, un mouvement culturel qui visait non à des promesses aveugles mais à des actions politiques concrètes et immédiates. C'est ce qui m'a manqué dans le parti travailliste. Et ça n'était pas réalisable non plus quand je suis allée aux Etats-Unis. Dans la société américaine, tout le monde était obsédé par la consommation et la vénération du dollar, les ouvriers autant que les classes moyennes et les riches. En Amérique, je n'ai pas connu beaucoup de gens de la classe ouvrière, mais quelques personnes des classes moyennes, des petits commerçants et de gens qu'on rencontre comme ça dans la vie. J'ai rencontré absolument partout cette idée que l'argent est tout, et j'ai ressenti l'absence de toute pensée sociale, à plus forte raison d'idéal. Penser au socialisme avec de telles personnes, toute la culture y était étrangère. Voyez-vous, c'est si facile de condamner l'Amérique. En Amérique, il y a toutes les choses abominables de la culture capitaliste. Mais il y a aussi les meilleures.
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Parcours

SE et BH : A quoi pensez-vous? MJ : A Harvard et aux gens qui y ont leur mot à dire. Le monde académique y est à tous points de vue, à un niveau très élevé, intellectuellement et éthiquement. Les chercheurs sont remarquables, et les sciences sociales sont vraiment très avancées en Amérique. Ce qui est stupéfiant en Amérique, c'est que le meilleur et le pire se côtoient. Il faut un peu d'expérience pour faire le tri. SE et BH : Est-ce que vous êtes allée en Amérique? MJ : A mon époque, il n'y avait pas encore trop de criminalité et d'insécurité à New York. Aujourd'hui il n'est plus rare du tout de rencontrer quelqu'un dont un parent a été assassiné. Mon frère qui vit à New York a été agressé trois fois. J'ai l'impression que la violence et l'insécurité générale ont beaucoup augmenté depuis mon époque. J'aimais rentrer à pied après minuit et je n'ai jamais eu le moindre problème. C'était vraiment une ville fascinante, magnifique, vous savez, si active, si vivante. Par contre, l'Angleterre est dans une dépression profonde depuis des années. Les gens ne croient plus à rien, ils ont perdu l'espoir qu'un changement de gouvernement leur apportera quelque chose de mieux. Et le chômage et les mauvais salaires! C'est un pays déprimé. Pas les Etats-Unis. L'Amérique est comme le feu, pleine de vie et d'activité pour le meilleur et pour le pire.

RETOUR

EN ANGLETERRE

SE et BH : Comment en êtes-vous arrivée à revenir en Angleterre en 1958, après treize ans passés aux Etats-Unis? MJ : Je vais vous l'expliquer rapidement. Pendant la guerre, j'étais à Londres, où j'ai fait la connaissance de mon second mari. Quand j'ai fait sa connaissance, il était marié, mais en 1957, sa femme est morte. Et en 1958, il est venu aux Etats-Unis pour me demander de l'épouser. Pour moi, cela a été une décision extrêmement difficile, car ma famille, ma fille, son mari et les enfants vivaient en Amérique. Ma mère aussi vivait en Amérique. Mes frères et soeurs étaient là-bas. Je travaillais à la New York University et les conditions de travail étaient idéales pour les chercheurs en sciences sociales en Amérique du
Nord. A cette époque

- aujourd'hui,

c'est

différent

- il

suffisait 16

d'avoir

une idée, bonne

ou mauvaise,

c'était

. Travail,et Sociétés Genre

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-

Entretien

avec Marie Jahoda

presque pareil pour avoir un financement. Les grandes fondations étaient prêtes à soutenir matériellement tout ce qui leur semblait raisonnable. Comme je vous l'ai raconté, j'ai eu de très bons amis en Amérique, et nous avons très bien travaillé ensemble. Et je crois, par conséquent que cela a été la décision la plus difficile que j'aie jamais prise que celle de rentrer en Angleterre. Et professionnellement, c'était comme être chassée du Paradis. Les Anglais étaient méfiants à l'égard des sciences sociales, et il en reste encore un peu quelque chose aujourd'hui, ils ne les respectaient pas vraiment. Et le soutien des fondations était bien sûr beaucoup plus faible. C'était une décision si difficile que j'ai réagi à la première proposition en tombant gravement malade. V ous savez, mon mari était un député travailliste et pour lui, il n'était tout simplement pas question d'émigrer en Amérique. Et donc une fois guérie, j'ai décidé malgré tout de revenir ici (...) ; j'ai alors commencé à chercher un poste. Je crois qu'il n'y avait à l'époque que deux professeurs de sociologie et quatre de psychologie sociale dans tout le pays, et trois d'entre eux étaient nés sur le

continent (00.). Au début, les choses ne se présentaient pas
très bien. Je me suis beaucoup promenée et j'ai vu beaucoup de gens qui avaient en gros des idées voisines des miennes. Finalement, une place s'est libérée à BruneI College, une des écoles techniques qui formaient surtout des ingénieurs. Par chance, ils étaient conscients de l'importance des relations humaines dans le travail industriel et ils cherchaient quelqu'un pour enseigner ça. A cette époque de BruneI, nous avions une très belle maison à Ealing, à Londres, spacieuse et confortable, que nous partagions avec la mère d'Austen et avec Molly, sa compagne de toujours, qui était dévouée à toute la famille et que tout le monde entourait. Nous occupions les grandes pièces du premier étage et Mama et Molly avaient le rez-de-chaussée et le jardin. Nous avions besoin de place pour nos amis américains et anglais et pour la famille qui venait tous les étés. SE et BH : V ous avez construit le cursus de psychologie à BruneI et vous avez milité pour une formation très proche de la pratique. MJ : BruneI a été une très bonne expérience et le travail y donnait beaucoup de satisfaction, parce que j'étais le patron. Et le recteur de BruneI s'intéressait lui aussi à mon travail. Tout se passait donc merveilleusement bien et je n'avais aucune intention de partir jusqu'à ce que le recteur de Sussex m'invite à le rencontrer dans un des
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Parcours

plus célèbres clubs de Londres: l'Atheneum. Et c'était très drôle parce qu'à cette époque, les femmes n'étaient pas admises à déjeûner dans ce club - c'était avant que les femmes n'imposent leurs droits. Ils ont dû nous conduire par les sous-sols, sous les salles du club, jusqu'à une pièce spéciale, pour que ces messieurs ne voient pas qu'une femme pouvait, elle aussi, déjeûner là. SE et BH : Comment avez-vous vécu ça ? MJ : J'ai trouvé ça ridicule. Quand j'ai raconté à mon mari à quoi ressemblaient les caves de l'Atheneum, il a imposé à son club que les femmes puissent en devenir membres. C'était ridicule, complètement ridicule. Connaissez-vous Londres? A Londres, il y a ce splendide parc de Hampstead Heath, avec une piscine. A cette époque, il y avait des horaires différents pour les hommes et les femmes. J'ai écrit au conseil municipal. En de tels cas, la situation de mon mari pouvait être d'une grande utilité, et nous avons obtenu que les hommes et les femmes puissent nager ensemble. En Amérique, c'était plus facile, même si la situation était bien sûr moins favorable pour les femmes que pour les hommes. A chaque cas précis, nous avons essayé de protester et de montrer le ridicule de la situation. Et, au moins pour la piscine, nous avons réussi.
SE et BH : Et ensuite, MJ : Mon activité vous avez choisi Sussex. d'enseignement n'a pas été tout-à-fait

aussi satisfaisante à Sussex qu'à BruneI (00.). La faculté, les membres des facultés avaient bien sûr un niveau scientifique supérieur à celui de BruneI. A BruneI, un ingénieur enseignant a mis ses étudiants en garde contre mes cours parce qu'ils allaient s'y faire psychanalyser. Les représentations que les enseignants de BruneI se faisaient de la psychologie étaient vraiment très naïves. Et dans les nombreuses réunions qui se tenaient dans les universités, nous avons sans cesse essayé d'éveiller l'intérêt. A Sussex, j'ai eu toute une série de collègues très réputés, charmants et sympathiques. J'y ai travaillé jusqu'en 1973 comme professeur de psychologie sociale. SE et BH : La chaire créée pour vous à Sussex est présentée comme l'apogée de votre carrière. Qu'en pensez-vous? MJ : Non, je ne vois pas les choses comme ça. Du point de vue du prestige extérieur, c'est certain, les gens voient les choses comme ça. Je crois que mon travail à New York et à BruneI a une valeur scientifique supérieure. Dans les années à Sussex, je n'ai simplement pas eu le temps de 18 . Travail,Genreet Sociétés ° 3- Mars2000 n

Entretien

avec Marie Jahoda

poursuivre des recherches personnelles. Et je ne présenterai donc pas Sussex comme une apogée professionnelle. Personnellement, cela a été une période extrêmement satisfaisante. Mon mari et moi, nous allions en France tous les étés, et ces séjours et la vie là-bas avec les fils d'A usten et les petits-enfants étaient très agréables. SE et BR : Vu de l'extérieur, votre second mariage semble une réussite sur le plan de l'association entre science et politique. Comment s'est passé votre mariage avec Austen Abu? MJ : Il a été plus facile que le premier. J'étais plus âgée et je savais mieux ce que je voulais et mon mari s'intéressait beaucoup à mes travaux, à mon métier et à ma carrière. La seule chose, c'est qu'il ne savait pas faire la cuisine. Quand je voulais le taquiner, je disais "j'ai épousé un député parce que les séances du Parlement britannique durent toujours jusqu'à dix heures du soir et, du coup, je n'ai pas besoin de faire la cuisine le soir". SE et BR : Vous aviez aussi des collègues femmes? MJ : Assez peu. Quand je suis arrivée à Sussex, j'étais la seule femme sur quarante professeurs. Et peut-être parce que, justement, j'étais la seule, ni là ni ailleurs dans la vie professionnelle, je n'ai eu à souffrir personnellement de préjugés masculins. A ujourd 'hui où les femmes qualifiées sont bien plus nombreuses, c'est, en un sens, plus difficile pour elles que cela ne l'a été pour moi. Les positions dirigeantes dans les universités, dans l'industrie, dans la politique, dans les professions libérales sont toujours la prérogative des hommes. Pourquoi? Il n'y a pas de réponse simple. Mais les exemples de réalisations féminines de haut niveau remontent à des siècles. Je me suis intéressée à une poétesse française du 16ème siècle, Louise Labbé, qui, déjà, incitait les femmes à suivre son exemple et à montrer que les femmes sont capables de faire des choses exceptionnellesll. SE et BR : Mais vous avez commencé votre livre sur Freud et le dilemme de la psychologie après votre retraite.. .12 MJ : Oui, j'avais enfin le temps. C'était une sorte de dette intellectuelle dont je pouvais enfin m'acquitter. J'ai envisagé toute l'oeuvre de Freud et je me suis obligée à arrêter ma position sur elle. J'ai écrit ce livre pour mon plaisir personnel. Mon ami Neil Warren qui était également psychologue social dans mon département

11 Louise Labbé est surtout célèbre pour ses vingt-quatre sonnets que Marie Jahoda a traduits en anglais à la fin des années 80. Cette transposition a été publiée ainsi que la traduction en allemand de Rilke. Jahoda 1998 : Ach, meine Liebe, werft sie mir nicht vor, 24 Sonnette der Liebe, Münster: Johannes Lang 1998.

12 Marie Jahoda 1977, Freud and the Dilemma ofPsychology, New York, Basic Books.

m'a beaucoup aidée dans cette entreprise (eo.).
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Parcours

Voyez-vous, Sussex réclamait tellement de travail, dans toutes ces années, que j'ai très peu écrit. Mais une fois que cela a été fini, je me suis assise à ma table de travail et j'ai écrit ce livre sur Freud, et il y avait un satellite qui passait régulièrement. J'écrivais le soir, quand il faisait noir et qu'on peut voir le ciel à l'extérieur. Et à sept heures et demie, il y avait cette drôle de petite lumière qui traversait le ciel, et cela me ravissait. J'avais été tellement influencée pendant des années par la pensée psychanalytique, et j'avais toujours pensé qu'un jour, il faudrait que je me demande si tout cela était bien solide. Et au même moment, j'ai fait une série de conférences sur Freud à l'Université. Il y avait beaucoup de monde, et, en un certain sens, c'était encourageant de voir qu'il y avait un intérêt pour ça. SE et BH: Vous avez dit de Freud qu'il observe l'individu c'est ce que vous faites aussi. En tant que socio-psychologue, vous vous intéressez aux structures sociales et aux individus... MJ : La plupart des gens me définissent en général comme sociologue. C'est faux et ça ne correspond pas à ma formation. Le terme de psychologie sociale est important pour moi parce qu'il exprime en un concept ce qui est le problème central des sciences sociales: comprendre en un même mouvement la structure sociale et l'individu. Et les termes de sociologie et de psychologie ne peuvent exprimer par eux-mêmes ce problème de base. En réalité, tout bon sociologue est un psycho-sociologue. SE et BH : Nous avons appris peu de choses personnelles dans cet en tretien. MJ : Peut-être suis-je comme une femme du dixneuvième siècle, trop réservée pour parler des choses les plus intimes. C'est drôle, quand des jeunes filles ou des jeunes femmes étalent devant tout le monde leurs relations sexuelles, cela me gêne, malgré mon envie d'apprendre par l'autobiographie comment s'est déroulé cet aspect important de leur vie. Mais le donner en spectacle par la parole et le comportement, cela me gêne. Ça n'est pas cohérent, je veux le lire, mais je ne veux pas l'entendre.

20 .. Travail, Genre

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Entretien

avec Marie Jahoda

UNE LONGUE

VIE

SE et BH : De temps à autre, Comment le vivez-vous?

vous évoquez

votre âge.

MJ : Voyez-vous, à mesure que j'ai vieilli, les choses intellectuelles ont pris une importance centrale. Mais globalement, je me suis intéressée davantage à mes sentiments ou bien j'en ai retiré davantage. Quand on devient très vieux, on ne tombe plus amoureux et plus personne ne tombe amoureux de vous. Alors on prend tout beaucoup trop au sérieux, et j'ai compris quelle chance j'ai eu avec mon second mariage, dans lequel j'ai trouvé un soutien affectif, et grâce auquel je n'ai plus été complètement dépendante de la lecture ou de l'écriture. Mais ça n'était plus comme avant, quand j'étais jeune (...) Oui, la meilleure chose qu'on puisse dire de la vieillesse, c'est: mieux vaut vieillir que ne pas faire de vieux os. Mais sinon, cela a ses inconvénients. Mon frère Fritz dit toujours: "il y a deux inconvénients à la vieillesse: le premier, c'est qu'on perd la mémoire, et le second, je ne m'en souviens plus".

Travail, Genre et Sociétés n° 3 - Mars 2000.21

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LU
~ ~
---

LE GENRE MASCULIN

N'EST PAS NEUTRE

C) ~

e genre masculin n'est pas neutre. Cette affirmation, fil directeur de ce dossier, ne va pas de soi à un double titre: en premier lieu, parler du genre supposerait, de façon implicite, de ne s'intéresser qu'aux femmes et en second lieu, parler du masculin impliquerait d'être justement neutre. Ce dossier remet en cause ces deux équations (genre = femmes et masculin = neutre). L'objectif est ambitieux, car on aborde alors un thème pour le moins méconnu, invisible. Cette fois-ci, notre regard est tourné vers "l'autre continent", celui des hommes. Loin de constituer un objet d'étude à part entière, il est donc important de souligner que les travaux sur le genre ont "oublié" une telle dimension, alors même que la compréhension du rapport spécifique des femmes au travail et à l'emploi suppose de s'interroger sur l'attitude et l'éventuelle spécificité des hommes face au marché du travail. C'est cette question problématique que nous avons voulu aborder ici, dans le prolongement de la journée d'étude du groupe de recherche "MAGE", organisée par Michèle Ferrand et Catherine Marry, le 4 juin 1999. Ici, l'emploi du masculin n'est pas entendu dans une acception large du genre humain, supposé universel, mais au contraire dans un sens restrictif, celui de la masculinité, voire de la virilité, dans les pratiques et les comportements au travail.

L

Travail,

Geme

et Sociétés

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