Le gros bétail et la société rwandais

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296271852
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Collection « Racines du Présent », dirigée par Alain Forest Philippe DEWITTE,.Les mouvements nègres en France, 1919-1939. Raphaël NZABAKOMADA-YAKOMA, L'Afrique centrale insurgée: la guerre du Kongo- Wara, 1928-1931. Francine GONIN, Bénin 1972-1982. La logique de l'Etat africain. Jean-Pierre TARDIEU,Le destin des Noirs aux Indes de Castille, XVIe-XVIIIe siècles. Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Alain FOREST, Herbert WEISS (éds), Rébellions-Révolution au Zaïre, 1963-1965, 2 vols. Marc PIAUL La colonisation: rupture ou parenthèse? T, Jean-Louis TRIAUD,Tchad 1900-1902. Une guerre franco-lybienne oubliée. Boubacar BARRY,La Sénégambie du xve au XIxe siècle. Jean-Claude ROTHIOT, L'ascension d'un chef africain au début de la colonisation: Aouta le conquérant (Niger). Jean-Paul ZELTNER, Les pays du Tchad dans la tourmente, 1880-1903. André PERRIER, Gabon: un réveil religieux en 1935-1937. Ruben UM NYOBE,Ecrits sous maquis. Abdoulaye BATHILY,Les portes de l'or. Le royaume de Galam de l'ère musulmane au temps des négriers. Daniel GREVOZ, Sahara 1830-1881. Jacques et Gabriel BRITSCH,La mission Foureau-Lamy et l'arrivée des Français au Tchad. Carnet de route du Lieutenant Gabriel Britsch. Jean-Claude et Françoise ABADIE,Sahara-Tchad 1898-1900. Carnet de route de Prosper Haller, médecin de la mission Foureau-Lamy. Iba DER THIAM, Histoire du mouvement syndical africain, 1790-1929. Madina LY-TALL, Un islam militant en Afrique de l'Ouest: la Tijaniyya de Saïku Umar Futiyu contre les pouvoirs traditionnels et la puissance coloniale. Georges NIAMKEY-KODJO, Fin de siècle en Côte d'Ivoire. 1894-1895 : la ville de Kong et Samori d'après le journal inédit du Français Georges Bailly. Laurence MARFAING, L'évolution du commerce au Sénégal, 1820-1930. Daniel GREVOZ,Les canonnières de Tombouctou: les Français à la conquête de la cité mythique (1870-1894). Jean RUMIYA, Le Rwanda sous le régime du mandat belge (1916-1931). Christian BOUQUET, Tchad, genèse d'un conflit. Monique LAKROUM,Le travail inégal. Paysans et salariés sénégalais face à la crise des années 1930.
(suite p. 4)

LE GROS BÉTAIL ET LA SOCIÉTÉ RWANDAISE ÉVOLUTION HISTORIQUE: DES XIIe-XIVe SIÈCLES À 1958

Collection « Racine du Présent»

(suite) Colonisés et

Claude LIAUZU,Aux origines des tiers-mondismes. anti-colonialistes en France (1919-1939).

Jean-Pierre PABANEL, Les coups d'Etat militaires en Afrique
noire. Laboratoire « Connaissance du Tiers-Monde », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (XIxe-xxe siècles), 2 vols. Christophe WONDJI,La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. Adjaï Paulin OLOUKPONA-YINNON, Notre place au soleil », ou « l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). Nicole BERNARD-DUQUENET, Sénégal et le Front populaire. Le Cissoko SEKENE-MODY,Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854.

Berhane CAHSAI,

E. CAHSAI-WILLIAMSON, Erythrée:

un peuple

en marche (XIxe-xxe siècles). Odile GOERG, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). Ruben UM NYOBE, Le problème national kamerunais. Guy-Jérémie NGANSOP, Tchad, vingt ans de crise. Ferdinand NAHIMANA,Le Rwanda, émergence d'un état. Jeanne-Marie KAMBOU-FERRAND, Peuples voltaïques et Conquête coloniale (1885-1914) - Burkina-Faso -, préface du professeur Joseph Ki-Zerbo. Boureima ALPHAGADO,Une histoire des famines au Sahel. Etudes des grandes crises alimentaires (XIxe-xxe siècles) (préfacé par Catherine Coquery- Vidrovitch). Autres titres ne portant pas sur l'Afrique Chantal DESCOURS-GATIN, Hugues VILLIERS, Guide des recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France.

Albert AYACHE, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942).
Ahmet INSEL, La Turquie entre l'ordre et le développement. Jean-Paul CHAGNOLLAUD,Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. Walik RAOUF, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et nassérisme. Nahum MENAHEM, Israël. Tensions et discriminations communautaires. A.W. KAYYALI,Histoire de la Palestine, 1896-1940. Alain RUSCIO, Dien Bien Phu, la fin d'une illusion. Jean-Paul CHAGNOLLAUD,Israël-Palestine: imaginer la paix? Alain RUSCIO, La Première guerred'Indochine. Bibliographie.
@ L'Harmattan, 1994 2-7384-1574-1

Jean-Népomucène

NKURIKIYIMFURA

LE GROS BÉTAIL ET LA SOCIÉTÉ RWANDAISE ÉVOLUTION HISTORIQUE: DES XIIe.XIVe SIÈCLES À 1958

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Remerciements

Ce livre est le remaniement de la thèse de doctorat que nous avons présentée à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne le 19 juin 1986. Cette publication nous redonne l'occasion de remercier tout particulièrement M. Jean-Pierre Chrétien qui a dirigé nos recherches et les a enrichies par ses conseils éclairés. Il nous plaît également d'exprimer au professeur ClaudeHélène Perrot notre profonde gratitude pour le rôle important qu'elle a joué pour que notre thèse se fasse dans de bonnes conditions. Nos remerciements vont encore:

- aux responsables des Centres de Documentation, à Paris

(Centre de Recherches africaines, Centre d'Études africaines, Bibliothèque du Musée de l'Homme, Bibliothèque de Documentation internationale contemporaine) ; à Rome (Archives de la Maison Généralice des Pères Blancs) ; à Kigali (Archives nationales) ; à Butare (Centre de Bibliographie rwandaise) ;

- à nos informateurs de culture rwandaise;

- à tous ceux qui d'une façon ou d'une autre ont collaboré à la confection de ce livre.
7

Avertissement

I. LA GRAPHIE DES TERMES KINY AR WANDA

1. Le substantif et l'adjectif L'emploi des termes kinyarwanda (i.e. en « langue rwandaise »), accolés souvent à la traduction française, veut favoriser la compréhension de la réalité exprimée tout en gardant au travail son cachet rwandais. Sous l'une ou l'autre rubrique, même en dehors des citations, telle orthographe dépourvue aujourd'hui de toute velléité savante a été respectée. Il n'y a pas de théories systématiquement appliquées dans la graphie des termes kinyarwanda ; hors de citations, on n'a pas jugé opportun de représenter le substantif ou l'adjectif kinyarwanda par son radical. Exemples en kinyarwanda Singulier Pluriel abagaragu abashumba 9

-

umugaragu (client pastoral)
umushumba (vacher, pasteur)

Hors de citation, on a en français -

-

le mugaragu
le mushumba

les bagaragu
les bashumba

Quand il y a danger de se méprendre sur le terme usité ou suite à certaines habitudes notées par l'auteur, le mot kinyarwanda est gardé intact et on le fait précéder de l'article français: - l'umutware (le chef) ; les aba/ware. Dans ce travail, jamais, hors de citations, on ne voit donc: - le garagu (client pastoral) ; les garagu. Si dans quelques passages on trouve le royaume nyiginya à la place du royaume munyiginya ou encore les shebuja à la place de bashebuja, c'est simplement parce que les deux cas se rencontrent aussi en kinyarwanda. Ce comportement empirique vise à se faire comprendre sans s'embarrasser trop de théories linguistiques en cours d'élaboration.

2. Les noms de pays et de lieux-dits L'époque coloniale a préconisé une graphie de noms de pays et de noms de lieux qui dans ce travail est. respectée autant que possible pour rendre une situation coloniale. Ici encore on n'a pas d'attitude rigide à observer. Dans la période coloniale belge, Butare seul avait changé de nom devenant Astrida; d'autres noms furent plus ou moins déformés: Rwanda était devenu Ruanda Rw~a « «Ru~a Cyangugu« «Shangugu Kibungo « «Kibungu Gisenyi « «Kisenyi Byumba « «Biumba Gatsibo « «Gatsibu Bujumbura« «Usumbura Burundi « «Urundi, etc. 10

II. LES SIGLES UTILISÉS

-

A.N.R.R. A.N.T.A. B.A.C.B.

: Archives nationales Résidence du Ruanda

(Kigali) l

: Archives nationales

(Kigali) 1

Territoire

d'Astrida

: Bulletin agricole du Congo belge, Bruxelles : Bulletin agricole du Rwanda (Kigali) B.A.R. : Bulletin de Jurisprudence des Tribunaux B.J.T.I. indigènes du Ruanda-Urundi, Astrida : Cahiers d'Études africaines, Paris C.E.A. c. polyc. : cours polycopiés : Conseil supérieur du Pays. Pays du C.S.P. Ruanda : Institut national de Recherche scientifique, I.N .R.S. Butare : Journal of African History, London J.A.H. L.A.T.O. : Laboratoire et Archives des Traditions orales, Département d'Histoire, Faculté des Lettres U.N.R., Ruhengeri : manuel scolaire - m.s. : mémoire de licence mém. 1. mémoire. de maîtrise mém. m. microfilmé - micr . : multigraphié mult. : pagination diverse - p.d. : PhilosophiaeDoctor Ph. D. polyc. : polycopié : Procès-verbal P.v. : Ruanda-Urundi R.-U. : sans. date . s.d. : Société des Missionnaires d'Afrique (Pères S.M.A. Blancs) : sa.ns pagination - s.p. T. Astrida : Territoire d'Astrida - T. Nyanza : Territoire de Nyanza...
1.La numérotation des dossiers ou cote est celle adoptée en 1985 par le Service des Archives nationales (Kigali). Il ~ f

Th. D. Univ. U.C.L. U.N.R. E.I. E. L.

: : : : : :

Thèse de Doctorat Université, University Université catholique de Louvain Université nationale du Rwanda Enquêtes individuelles Entretiens libres

Pour des raisons compréhensibles, ni les questionnaires d'enquêtes ni les listes de nos informateurs ne figurent dans ce livre. On les trouvera dans notre thèse précitée.

III. LA CHRONOLOGIE SUIVIE POUR LA PÉRIODE PRÉCOLONIALE: :t 1450-1895

Notre travail de D.E.A. (1983) 2 a été pour nous
l'occasion de disserter sur la chronologie en histoire précoloniale du Rwanda basée sur « une généalogie dynastique». Ayant considéré les deux importantes chronologies, l'une proposée par Kagame (A.), l'autre par Vansina (J .), nous avons été amené par divers faits à suggérer une chronologie voisine de celle de Vansina (J.) auquel par ailleurs nous avons repris les dates de 1792 à 1895. C'est la nouvelle chronologie proposée, reprise ci-dessous, qui sera utilisée dans le présent travail.
Tableau 1. -La chronologie suggérée par la succession de règnes 1. 2. 3. 4. 5. Ruganzu I Bwimba . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cyirima I Rugwe Kigeli I Mukobanya. . . . . .. . . . . . . . . . . . . .<. Mibambwe I Mutabazi . . . . . . . . . . . . . . . . . . Yuhi II Gahîma . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1468-1470 1470-1520 1520-1543 1543-1566 1566-1589

2. Nkurikiyimfura (J .N.), Un modèle d'exploitation des généalogies accompagné de réflexions sur les chronologies établies à partir de la « généalogie dynastique» du Rwanda, 1983, p. 37. 12

6. Ndahiro II Cyamatare. 7 .Ruganzu II Ndori. . . . 8. Mutara I Semugeshi. . 9. Kigeli II Nyamuheshera. 10. Mibambwe II Gisanura Il. Y uhi I I I Mazim paka . 13. Cyirima 15. Mibambwe II Rujugira.

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12. Karemera I Rwaka . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
....................... ... .......................

14. Kigeli III Ndabarasa ..........................
III Sentabyo

16. Yuhi IV Gahindiro. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17. Mutara II Rwogera ........................... 18. Kigeli IV Rwabugiri . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Avant 1895, ces dates sont à faire précéder de circa.

1589-1600 1600-1623 1623-1646 1646-1669 1669-1692 1692-1715 1715-1731 1731-1769 1769-1792 1792-1797 1797-1830 1830-1860 1860-1895

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Introduction générale

I. CONTENU ET DÉLIMITATION SPATIO-TEMPORELLE DU SUJET
En privilégiant les aspects liés à l'évolution sociohistorique, le sujet choisi: « Le gros bétail et la société rwandaise: évolution historique des XIIe-XIVesiècles à 1958 » nous permet non seulement de faire un inventaire critique de quelques recherches en sciences humaines menées sur le Rwanda depuis un demi-siècle, mais aussi d'enrichir les connaissances en interrogeant les pièces d'origine laissées par la tradition et des documents d'archives de l'époque coloniale ayant un rapport étroit avec l'élevage du bétail et son impact sur la société rwandaise. Dans la présente étude, « gros bétail» désigne « bovidés », « bovins », « bœufs» ou encore, comme on le rencontre dans les écrits sur le Rwanda, « vaches ». Dans la littérature peu vétérinaire élaborée à partir du kinyarwanda, « bœuf» désigne exclusivement le mâle, comme « veau» désigne toujours la femelle. Le terme « gros bétail» s'emp~oiera dans ce travail dans un sens opposable à « petit bétail », dans d'autres cas quand il n'y a pas danger de confusion, « bétail» remplacera « gros bétail», « vaches», etc. 15

La société rwandaise a vécu longtemps sur l'acquis de sa tradition que l'historien d'aujourd'hui doit interpréter, voire critiquer, à la lumière des éléments que la connaissance historique contemporaine met à sa disposition.. C'est ainsi qu'il nous a semblé bon d'étudier une société dominée par l'élevage de gros bétail en l'envisageant aussi dans ses aspects récents mieux connus de contact, voire de lutte, avec des éléments de civilisations différentes introduits par le christianisme et la colonisation. En ceci par ailleurs, il y a lieu de penser que les aspects en rapport avec le gros bétail qui ont le plus longtemps résisté au choc des civilisations concurrentes représentent le mieux l'ancien fonds de culture rwandais. Les sources orales collectées durant la période coloniale et après l'indépendance montrent que le royaume rwandais, essentiellement rural dès ses origines, a accordé une place centrale à l'agriculture et à l'élevage, en particulier à l'élevage du bovin. Pas un seul élément de la culture rwandaise ne peut être soustrait à l'inventaire concernant le gros bétail. L'élevage du gros bétail s'intégrait parfaitement à l'espace où se déroulaient toutes les activités tant économiques que sociales, politiques et religieuses. L'habitude - aujourd'hui devenue courante quand il s'agit de l'ancien royaume « rwandais» - est de faire remonter l'histoire aux XIye-Xyesiècles. Cette histoire, pour sa période précoloniale, s'appuyait essentiellement sur les traditions léguées par certaines institutions entretenues par la cour. Dans les débuts, seul un petit royaume de l'Est situé sur les bords du lac Muhazi portait la dénomination « Rwanda ». Il était l'expression d'un clan royal munyiginya. C'est par des conquêtes soutenues au cours des siècles par ce royaume que « Rwanda» a fini par acquérir la compréhension territoriale que les Européens lui reconnaissent à leur arrivée dans les années 1890-1900. Ceci pose un problème de terminologie à l'historien car la société précoloniale envisagée débordait largement le cadre géographique « rwandais» de départ, et la société rwandaise coloniale s'est vue ensuite diminuée en ses frontières par les puissances coloniales dans les années 1885, 1890 et 1910. Plus d'un historien aujourd'hui pense qu'il faut tenir compte de l'histoire des régions et royaumes jadis rivaux du « Rwanda» puis assimilés par voie de conquêtes; ce travail ne peut pas satisfaire entièrement cette exigence vu 16

l'angle où il se place: il a besoin du cadre qu'offre l'histoire dynastique du Rwanda pour accorder l'histoire événementielle avec l'histoire socio-économique où se profile l'élevage du gros bétail. Il a paru nécessaire d'étudier une longue période, d'une part à cause des similitudes qu'on remarque dans les documents disponibles qui relèvent parfois plus d'une pure tradition culturelle que d'une recherche scientifique rigoureusement menée, et d'autre part à cause du cachet historico-social qui doit être maintenu à notre sujet. Trois grands moments sont à déceler pour la progression de cette étude: 1. Des origines obscures au milieu du Xve siècle. 2. Le royaume rwandais classique: 1450-1920. 3. La période coloniale: 1900-1958.

Rwanda, celle-ci fut acquise seulement le 1er juillet 1962 ;
1958 sert cependant de point de repère à ce travail pour une double raison: 10 Durant l'année 1959 qui suit, le Rwanda va connaître une profonde révolution sociale et politique dirigée contre l'ordre socio-politique coutumier qui s'est construit au cours des XVIIe-XVIIIe siècles et a atteint son sommet au
XIXe

1958 n'est pas encore l'année

de l'indépendance

du

siècle.

20 De 1958 date une importante session du « Conseil supérieur du Pays» élu en 1956 qui avait inscrit à son ordre du jour l'examen du système de « concessions foncières à usage pastoral» (ibikingi), question dont l'acuité était alors ressentie par toute la population rwandaise, mais à laquelle l'ancien ordre n'a pas pu trouver une solution. En 1958, on réfléchissait encore intensément sur des réformes foncières indispensables et celles-ci, croyait-on unanimement, devaient dépendre de la solution apportée aux ibikingi.

II. APPORTS

DE CE TRAVAIL

Ce travail se veut d'abord une recherche sur l'histoire 17

sociale du royaume rwandais chez lequel beaucoup d'observateurs venus d'Europe ou d'autres pays lointains trouvent du début à la fin de la colonisation que « la vache... est moins un animal qu'une institution ». A n'en point douter, la vache reste un animal; le plus opportun ici, après les nombreux travaux de valeur scientifique et d'engagement variables gravitant autour de cet animal, c'est d'examiner si au Rwanda ancien la vache a été réellement une institution. Ceci ne pouvait s'appréhender qu'en scrutant l'évolution de la société. Une première hypothèque est levée suite à l'examen des mythes qui associaient les origines des bovins et les origines de la dynastie des Banyiginya : il en découle que l'établissement des origines plus vraisemblables du gros bétail doit envisager un cadre spatial beaucoup plus vaste qui peut intéresser tout le continent africain. Dans sa première partie, ce travail se signale surtout par l'effort dans l'interprétation des pièces de la tradition orale, de la tradition orale écrite et de la « tradition écrite» tout court, car cette dernière elle aussi existe en ce qui concerne lepastoralisme et les pasteurs de l'Afrique orientale. La seconde partie examine l'hypothèse qui place le pastoralisme à l'origine et au cœur des institutions de l'ancien royaume rwandais. Ici encore nous allons interpréter les nombreuses traditions laissées par les Rwandais mais aussi réinterpréter d'un point de vue événementiel deux grandes monographies de A. Kagame (1961 et 1963) I qui sont directement en rapport avec notre sujet. Finalemment nous avançons l'hypothèse que c'est dans la période qui suit Ruganzu II Ndori (1600-1623) que le royaume rwandais des Banyiginya a peu à peu placé visiblement la vache au cœur de ses principales institutions politico-administratives : une hiérarchie pastorale s'est amorcée sous Mibambwe II Gisanura (1669-1692) et Yuhi III Mazimpaka (1692-1715) ; elle fut consacrée officiellement par Cyirima II Rujugira (1731-1769) et Kigeli III Ndabarasa (1769-1792) qui ont fait des milices (armées) des détentrices et des gardiennes de troupeaux officiels, propriété de la couronne. Ces milices furent aussi dans cette période, mandatées à la défense des inté1. Kagame (A.) : L 'histoire des armées bovines, 1961 ; Les milices du Rwanda précolonial, 1963. 18

rêts de leurs membres. C'est donc dans cette dernière période et à partir de là seulement que les armées du Rwanda précolonial ou Milices méritent leur qualificatif de « sociales». Dans la période 1600-1900, d'autres institutions d'ordre social (clientélisme pastoral, ubuhake, au début du XVIIesiècle), d'ordre culturel (littérature et croyances au XVIIIe-XIXesiècles), d'ordre politico-économique (concessions foncières à usage pastoral, ibikingi, du XIXesiècle), ont accordé au bovin une place centrale qu'il faut pouvoir apprécier dans chaque cas en insistant sur le côté événementiel des faits. L'époque coloniale (1900-1958) a amené des changements dans l'ordre économique, social et politique. La dernière partie de ce travail n'étudie pas ces changements mais elle s'efforce de voir comment en certains de ses aspects (clientélisme pastoral, ubuhake, et concessions foncières à usage pastoral, ibikingl) l'organisation socio-politique appelée depuis lors traditionnelle s'est adaptée à la nouvelle conjoncture. Le bovin est resté une source de revenus qui continuait d'exercer de l'attrait sur la société mais qui était aussi recherchée pour entretenir un commerce extérieur. L'État colonial réclama du bétail dans le cadre d'une économie de marché; il le frappa d'impôt mais, en contrepartie, pour préserver sa santé, il organisa un service vétérinaire... Ces aspects ont été énoncés ou signalés par quelques rapports particuliers ou échanges de correspondance, mais ils n'apparaissent pas clairement dans l'histoire globale de la société rwandaise colonisée. Aussi la dernière partie de ce travail s'efforce-t-elle de documenter ces aspects liés à l'élevage bovin et de montrer la part qui revient aux Rwandais et aux agents coloniaux placés en leur contact dans l'établissement des nouveaux rapports entre l'élevage bovin et son nouvel environnement social, économique et politico-administratif.

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- Le Rwanda et les pays voisins vers 1880

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à jour.

20

Chapitre premier

De l'origine des bovins à l'élevage des structures lignagères (origines-milieu du XVe siècle)

Des mythes qui paraissent avoir été élaborés de façon officielle engageaient jadis les Rwandais à lier les origines de leurs bovins à l'apparition des premiers bami banyiginya. Pour autant que ceux-ci restent identifiables à un groupe d'éleveurs de bovins, on ne peut tenter d'éclairer les origines des bovins au Rwanda en se passant complètement des contes qui les concernent. Cependant des indices fournis par l'histoire générale de l'Afrique invitent depuis longtemps les historiens à s'écarter de la voie traditionaliste, à adopter une vision pluraliste sur l'apparition des bovins. Par ailleurs les fouilles effectuées récemment au Rwanda suggèrent qu'il y eut différents moments d'introduction de bovins. I. LES MYTHES OU L'INTRODUCTION DU BÉTAIL

La littérature orale du Rwanda précolonial contient des mythes dont un certain nombre bien que n'ayant pas pour 21 ~

unique objet l'origine et la propriété du bétail renvoient explicitement à celles-ci. Ces mythes jouaient à la fois un rôle économico-culturel etpolitico-idéologique. Ils sont nés d'un besoin évident des peuples d'expliquer les situations qu'ils vivaient dans les domaines culturel et économique d'abord, dans le domaine politique ensuite. Les mythes transmis par le biais de certaines institutions de la cour du Rwanda essaient de remonter le plus loinpossible dans le temps, leur principal souci étant de retracer les origines les plus reculées des ancêtres royaux de la dynastie munyiginya. Comme la monarchie munyiginya lie ses origines à l'existence du bovin sur le sol rwandais, en s'arrêtant au mythe historico-culturel de Gihanga on peut relever quelques éléments qui sont en rapport avec les premières origines des vaches gardées au Rwanda depuis les temps immémoriaux. A ce jour, on a publié différentes variantes et résumés du récit mythique de Gihanga ; il reste néanmoins impossible d'en donner un aperçu synthétique, car ceux qui ont livré ces récits n'ont pas voulu marquer leurs préférences; certains étaient même capables de donner les unes à la suite des autres diverses variantes du récit de Gihanga sans se soucier de leurs contradictions internes. Devant l'imbroglio ainsi créé, il a paru préférable de se cantonner le plus près possible du mythe qui retrace la première apparition de la vache au Rwanda. Concernant les premières origines des vaches élevées anciennement au Rwanda, l'apport des enquêtes de terrain reste maigre. Devant la question sur les origines, le gros des informateurs se retire derrière le mythe de Gihanga (qui inclut Nyirarucyaba). Ce mythe est uniquement culturel en ses débuts et répond à d'autres nécessités que fournir l'explication sur la présence de la vache. Ainsi ont pu présider à l'élaboration première du mythe de Gihanga l'existence du feu, la forge du fer, l'invention de l'agriculture (domestication des cultures et instruments aratoires) ainsi que divers usages liés à la vie socio-familiale (dot et mariage)... C'est seulement aux heures de gloire de la dynastie rwandaise que le mythe de Gihanga intégra le bovin devenu alors une préoccupation vitale pour la catégorie dirigeante. Par ailleurs le mythe ne devait pas en perdre son caractère écono22 .~

mique. L. De Reusch (1982) 1 relève que Gihanga fonde
son empire sur des bases économiques; il donne aux agriculteurs des houes et aux pasteurs des vaches. Des versions qui avancent le Mutara et le Ndorwa comme origines probables des vaches ne sont pas tout à fait dénuées de fondement; jusqu'à l'époque contemporaine ces régions du Nord sont réputées pour leur grand élevage bovin. De même le Karagwe de la Tanzanie voisine a connu un grand élevage bovin si l'on en croit quelques récits rwandais épars corroborés par A.O. Anacleti et D.K. Nagala (1979) qui notent que le Karagwe perdit son rang « in the third quarter of the 19th century, with the decline of the livestock sector mainly due to the death of livestock during the 1880's2 »... Si l'on ne peut fournir ici des conclusions définitives ayant trait à la première arrivée du bétail, on peut cependant dégager les trois grandes tendances rencontrées dans les traditions rwandaises: 1. L'opinion commune met Gihanga à l'origine de tout élément civilisateur, de tout élément culturel; elle postule aussi que c'est ce personnage dont les récits font l'ancêtre de la dynastie rwandaise qui a été à l'origine des vaches. Les vaches semblent « découvertes» sur le sol rwandais. Cette dernière vision ultra-nationaliste a été amalgamée aux récits qui au départ se montraient peu animés de préoccupations politiques et idéologiques. 2. Quelques informateurs pensent que les vaches du Rwanda ancien viennent du Ndorwa, du Mutara ou du Karagwe, régions voisines du Rwanda et riches en bétail à l'époque précoloniale. Néanmoins ces régions trop proches ne peuvent recevoir du bétail sans que le Rwanda en reçoive à son tour dans un délai de quelques jours. Tout au plus le Ndorwa, le Mutara et le Karagwe peuvent être considérés comme les voies de pénétration obligées des bovidés au Rwanda. Ces tendances des traditionalistes s'ac.cordent avec une certaine vision scientifique qui se devine chez Lacger :
1. De Reusch (L.), Rois nés d'un cœur de vache..., 1982, pp. 53-54. 2. Anacleti (A.D.) et Nagala (D.K.), 1979, « The Cattle Complex in the Ancient West Lake Kingdoms », La Civilisation ancienne..., 1979, p. 149. 23

« ... un simple coup d'œil jeté sur la carte suggère qu'ils [les Batutsi) ont passé par la trouée du Ndorwa entre la chaîne du Bufumbira et la vallée de la Kagera (...) ils ont dû nécessairement traverser la zone du Mutara-Mubari 3... » 3. Une dernière tendance veut que ce soient les BatutsiBahima qui introduisent les vaches au cours de leurs migrations. Cette opinion relève surtout des connaissances acquises hors des milieux traditionnels de la cour et invite à scruter l'histoire africaine. II. D'AUTRES INTRODUCTEURS DE BOVINS

Si l'on considère comme acquis que les Bahima et les Batutsi, en partie produits des migrations pastorales du XIIe siècle, ont répandu la vache sanga constituant l'important stock de bétail des plateaux interlacustres, plusieurs auteurs croient néanmoins que la région possédait des bovins bien avant le XIIe siècle. Partant de ce que lui racontaient les Rwandais, R. Bourgeois (1954) dit: « Les Batutsi prétendent qu'ils furent les premiers à avoir introduit la vache au Ruanda-Urundi; toutefois rien ne permet d'affirmer que ce ruminant n'y existait pas avant leur arrivée... certaines bêtes de petite taille possédant de courtes cornes, les inkuku, sont désignées par les Batutsi eux-mêmes comme étant propres aux Bahutu; par ailleurs il y a lieu de prendre en considération que les bami se rendaient fréquemment opérer des razzias de gros bétail dans ces pays essentiellement bantous comme le Kivu où les Bashi et les Barega pratiquent l'élevage de bovins. Dans certaines régions du Nord-Ouest du Ruanda et de la plaine de la Rusizi, les Bahutu détiennent du bétail en toute propriété au sujet duquel ils ne doivent aucune marque d'allégeance aux Batutsi 4... » Parmi ces observations de R. Bourgeois il y en a une peu pertinente qui risque de masquer les autres faits dignes d'intérêt. Les Batutsi dont R. Bourgeois rapporte les propos au

3. De Lacger (L.), Le Ruanda, 1959, p. 92. 4. Bourgeois (R.), Banyarwanda et Barundi, t. 2, La coutume, 1954, p. 267. 24

sujet des inkuku ne sont pas ici à prendre au sérieux, car ils élevaient eux-mêmes de nombreux troupeaux de vaches à cornes courtes (inkuku) pour leur utilité économique évidente. Ici dans leurs propos ils rapportaient les belles convenances de cour qui voulaient que seules les vaches à grandes cornes aient des qualités dignes d'être recherchées. Si on renvoie à une situation proprement économique, beaucoup d'autres Batutsi non concernés par l'élevage de vaches à longues cornes (inyambo) réservé au sommet de la hiérarchie sociopolitique et qui se contentaient du bétail ordinaire (inkuku), devraient être considérés comme bahutu ; or ce n'était pas le cas. L. De Heusch (1966) 5 dit que les Bahutu avaient du bétail avant l'arrivée des Batutsi. M. D'Hertefelt (1970) croit qu'il y aurait eu du bétail au Rwanda avant les Bahima et les Batutsi. J. Ford (1971)6 affirme que les Bahima et les Batutsi ont déplacé d'autres populations d'éleveurs de bovins. Mais ces affirmations de L. De Heusch, deR. Bourgeois, de J. Ford et cette réserve de M. D'Hertefelt n'auraient pas outre mesure attiré l'attention de la présente recherche si aujourd'hui quelques indices livrés par l'archéologie n'abondaient dans le même sens. F.Van Noten (1983) 7 pense que les migrations Bantu, desquelles beaucoup d'écrits font remonter les Bahutu du Rwanda et qui, d'après cet auteur, seraie.nt parties du Cameroun, amènent dans la région interlacustre vers 1000 av. J.-C. une population avec une langue proto-bantu. Ces « Bantu» élevaient une petite espèce de gros bétail qui a été identifiée grâce aux restes (dents...) trouvés à Remera I dans la région de Gisagara, à Butare. M.C. Van Grunderbeek, E. Roche et H. Doutrelepont (1983)8 donnent la date de cette trouvaille de F. Van Noten et M.C. Van Grunderbeek : les deux dents de bovidés trouvées à Remera I remontent à 220 après J .-C. Ainsi donc longtemps avant la grande
5. De Heusch (L.), Le Rwanda et la civilisation interlacustre, 1966, p. 199 ; D'Hertefelt (M.), Eléments d'une histoire culturelle, 1970, p. 125. 6. Ford (J.), The Role of the Trypanosomiasis in African Ecology, 1971, p. 147. 7 .Van Noten (F.), Histoire archéologique du Rwanda, 1983, pp. 30, 32, 64-65. 8. Van Grunderbeek (M.C1.), Roche (E.) et Doutrelepont (H.), Le premier âge du fer au Rwanda et au Burundi, 1983, p. 41.

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Carte n 0 2

-

Distribution

de la race sanga et de la race zebu-sanga

dans le N.-E. africain, l'Afrique Orientale et le Sud de l'Afrique

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LA CARTE D'EPSTEIN, H. 1971. VOL. P.1,10 m;'n à jour) "

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migration pastorale du XIIe siècle qui apporta la vache sanga à grandes cornes, une autre espèce de gros bétail de petite taille existait dans la région interlacustre de l'Est africain. III. VERS UNE IMPASSE C.Wrigley (1960) 9 et Hauenstein (1980)10 trouvent que deux races étaient répandues en Afrique, le bos brachyceros ou race à petites cornes et le bos primigenius ou race à grandes cornes et sans bosse. C. Wrigley dit que la race à petites cornes fut d'introduction tardive et qu'elle atteignit l'Egypte tôt à l'époque dynastique. Wai Andah (Unesco, 1980, t. II) fait observer que le bétail à longues cornes était en Egypte depuis le Pléistocène et que les brévicornes ne furent probablement pas présents dans la vallée du Nil avant 2600 av. J .-C. 11.Mais cet auteur affirme aussi que lesbrévicornes étaient au Sahara entre le milieu du 6e millénaire et le début du 4e millénaire. Il reste manifestement difficile de soutenir au niveau du Sahara et de l'Egypte l'antériorité des bovins à courtes cornes sur les bovins à grandes cornes. Si l'on en croit J.E.O. Sutton (1980), les premiers bovins est-africains ont été introduits par une population de langue couchite sur les hautes terres et le Rift Valley oriental, « il n'y a pas moins de 3 000 ans ». Selon cet auteur, les bovins des hautes terres de l'Afrique orientale appartenaient à l'espèce à longues cornes et sans bosse. Les restes de cette race bovine ont été datés de 1000 av. J .-C. 12 Mais à l'ouest de la même Afrique orientale (au Rwanda) il n'est plus aussi interdit de penser qu'une migration de protobantu ait pu introduire vers 1000 av. J .-C. l'espèce de gros bétail de petite taille et à courtes cornes; il vient d'être dit que cette espèce est bien au Rwanda en 220 après J .-C. La difficulté observée d'accorder les données archéologiques du Sahara et celles de l'Egypte, en ce qui concerne la première
9. Wrigley (C.), in : I.A.H. (1960), op. cit, p. 199. 10. Hauenstein (A.), 1980,Rites et coutumes liés à l'élevage du bétail dans le sud de l'Angola, 1980, p. 41. Il. Wai Andah, in Unesco, Histoire généralede l'Afrique, t. 2, 1980. 12. Sutton (J .E.G), in : Unesco, op. cit., 1980, p. 622. 27

apparition du bovin, se retrouverait donc aussi dans la zone restreinte d'Afrique orientale entre l'Ouest (le Rwanda) et l'Est (le Rift Valley et hautes terres). Beaucoup de vestiges archéologiques doivent encore être trouvés pour permettre de faire une synthèse sans faille sur l'apparition du gros bétail en Afrique en général et dans l'Est africain en particulier. Le Rwanda d'ores et déjà aura connu deux grands moments d'introduction de gros bétail: avant 220 de l'ère chrétienne, il détenait une espèce de petite taille à courtes cornes; au XIIe siècle il reçut l'espèce à moyennes et grandes cornes. Si l'introduction du XIIe siècle est communément imputée à la migration des ancêtres des Bahima et des Batutsi, celle d'avant 220 de l'ère chrétienne a été fort probablement le fait de populations de langue bantu. IV. L'APPORT DE LA LINGUISTIQUE

Par leurs travaux qui s'appuient sur la linguistique, c. Wrigley (1960) et C. Ehret (1967) ont enrichi les connaissances sur le gros bétail et sur sa diffusion. C. Wrigley voit dans quelques faits du domaine linguistique un indice sûr de l'itinéraire nord-sud du gros bétail: dans plusieurs parlers du Soudan et de l'Est africain la racine « -ti » sert à désigner vache. C. Ehret (1967) 13 retrouve la racine « -ti » ou « -te» dans les parlers« bantu »de l'Uganda. L'expérience des deux chercheurs a été confirmée par le conteur Mugina pour le Rwanda: Gahaya du royaume du Ndorwa aurait demandé à Rujugira de veiller sur ses « inti» ; Mugina qui savait que peu de gens comprendraient cet archaïsme a précisé qu'« inti» signifiait « vaches» au Ndorwa. Les travaux de C. Ehret laissent entendre qu'au Rwanda et dans les régions voisines, outre le terme inka aujourd'hui usité, deux autres termes ont pu désigner vaches, « inti» et « -ngombe ». Au Rwanda ces réalités terminologiques doivent être mises en rapport avec les deux grands moments d'introduction du bétail. Le bétail étant affaire des populations de langue bantu
13.Ehret (C.), in : I.A.H., op. cil., 1960 ; Ehret (C.),« Cattle Keeping and Milking in Eastern and Southern African History: The Linguistic Evidence », I.A.H., 1967,8-1, p. 3.

28

avant le XIIesiècle et C. Ehret (1967) 14 nous apprenant que
la racine « -ngombe » se retrouve surtout dans les régions qui parlent les langues bantu, il faut penser que « vache» fut d'abord désigné par« -ngombe ». Les grandes migrations pastorales du XIIe siècle s'étant ensuite effectuées par le Soudan méridional introduisirent « inti» qui au Rwanda cohabita avec un terme à racine « -ngombe » qu'il finit par supplanter. Enfin il y a 500 ou 600 ans est apparu « inka ». La thèse de P. Schumacher, dont il donne lui-même quelques aspects dans « Grands Lacs» du 15 décembre 1946, fait dériver « inka » de la racine « -KA» de l'égyptien ancien. .A. Furnémont (1983) 15 va dans le même sens: l'égyptien ancien et le kinyarwanda ont la même racine « -KA» pour signifier vaches. Cette coïncidence entraîne une interrogation: pourquoi le terme à racine « -KA », racine pourtant fort ancienne en Egypte, apparaîtrait-il en dernier lieu et tard au Rwanda? La seule hypothèse que nous trouvons susceptible de fournir une explication à ce phénomène est d'envisager que la migration pastorale qui fut amorcée au XIIe siècle a pu comprendre différentes phases dont la dernière qui a précédé de peu la naissance du royaume « rwandais» (:t 1450) aurait introduit le vocable « inka ». Si l'on tient compte des différents propos sur les bovins migrant du nord vers le sud et particulièrement de ceux qui veulent que certains bovins arrivent dans les pays interlacustres par l'Ethiopie et le Soudan, on pourra aussi admettre que la dernière phase de migration pastorale soit mise en rapport avec les pressions arabo-musulmanes qui se sont exercées sur certaines parties de l'Ethiopie et du Soudan dans les séquent de lignages appartenant à quelques tribus pastorales de l'Ethiopie ou du Soudan actuels qui jusque-là avaient vécu en vase clos et sur de longues traditions, ont dû quitter leur foyer avec le vocable « inka » et descendre très vite pour s'arrêter dans les régions voisines du Rwanda. Ce sont de
14. Ehret (C.), J.A.H., op. cil., 1967, p. 6. 15. Furnémont (A.), « La race bovine, race laitière? Son évolution, ses espoirs, sa place au Rwanda », B.A.R., janv. 1983, p. 3. 16. Sur l'islam en ces régions voir l'ouvrage de Cuoq M. Joseph, Les Musulmans en Afrique, Paris, 1975, pp. 381-382 (non cité dans notre bibliographie). La pression musulmane intervient un peu autrement en ce qui a trait à notre matière chez Epstein (H.), op. cil., 1971, p. 417. 29

XIIIe et XIVe siècles 16. Suite à ces pressions, un nombre con-

vagues souvenirs de cette odyssée qui furent plus tard, de façon très hyperbolique, transposés dans des légendes dont celle des Ibimanuka et Kigwa du Rwanda. Ibimanuka vient de Kumanuka, « descendre », tandis que Kigwa vient de Kugwa, « tomber ici », la légende voulant que le plus lointain ancêtre de la lignée royale du Rwanda soit tombé du ciel! Rechercher plusieurs phases dans la vaste migration pas-

torale où est impliqué le Rwanda dès le XIIe sièclene devrait pas être tout à fait considéré comme une innovation. H. Meyer croit qu'après une vague de migration pastorale qui eut lieu au début de notre millénaire, une seconde vague se produisit au XVe ou au XVIesiècle 17. Etudiant l'histoire
lignagère des Batutsi, L. Delmas (1950) classe les Batutsi en quatre groupes dont seuls les deux premiers sont concernés ici. Le groupe des Bimanuka était alors constitué par une « haute noblesse» que L. Delmas convenait de désigner de « Hamites» ; le second groupe était constitué par les « Batutsi - basangwabutaka », résultant du métissage par le biais de mariages entre les « hamites » plus anciennement

installés et la population antérieure de langues bantu

18.

L. Delmas aurait dû exploiter cette notion de « basangwabutaka » (autochtonie) pour affirmer justement qu'avant ces « hamites » - Bimanuka, il y avait d'autres « hamites » anciennement installés au Rwanda! A. d'Arianoff (1951)19reconnaît trois phases dans l'installation des lignages de pasteurs au Rwanda. Avant le xe siècle il y aurait eu une « avant-garde» intégrée dans les clans préexistants « abasangwabutaka » Bazigaba, Basinga, Bagesera... trouvés en place par les ancêtres des fondateurs du royaume « rwandais », Ibimanuka, qui sont arrivés aux XIIe-XIIIesiècles par le Nkore et le Ndorwa-Mutara. La dernière distinction de A. d'Arianoff qui concerne les lignagespasteurs arrivés entre le xve et le XVIIIesiècle n'a rien à voir avec la première introduction du gros bétail qui fait l'objet de ce paragraphe. On constate encore des difficultés à faire une bonne
17. ancien, 18. 19. (1951), 30 Maquet (J.J .), Le système des relations sociales dans le Ruanda 1954, p. 25, note. Delmas (L.), 1950, Généalogies de la noblesse..., p. 3. D'Arianoff (A.), « Origines des Clans Hamites au Ruanda », Zaïre pp. 45-54.

synthèse sur l'apparition de bovins, à des dates très éloignées, au niveau de l'Afrique saharienne et de l'Egypte: au Sahara on signale d'abord les bovins à courtes cornes dans la période comprise entre le milieu du 6e millénaire et le début du 4e millénaire tandis qu'en Egypte dans cette même période on rencontre les bovins à longues cornes, les bovins à courtes cornes n'y apparaissant qu'après - 2600. Dans une zone restreinte de l'est africain, à l'est dans le Rift valley et sur les hautes terres, autour de - 1000, on signale l'existence du bovin à longues cornes qu'on peut rapprocher du type sanga alors qu'à l'ouest, au Rwanda, on peut aujourd'hui présumer l'existence de l'espèce à petites cornes et qu'en tout cas on vient de reconnaître une espèce de bovins de petite taille et à courtes cornes datée de 220 après J .-C. L'introduction de ce hQvin est attribuée à une population à langue bantu. La date de 220 après J .-C. vient révolutionner l'histoire du Rwanda où jusqu'ici, mis à part quelques rares réserves, l'introduction du gros bétail était mise uniquement en rapport avec les grandes migrations pastorales du début de notre millénaire. A celles-ci, beaucoup d'auteurs assignaient des dates entre 1000 et 1600. Ce paragraphe n'a pas récusé le XIIe siècle comme début probable des importantes migrations pastorales qui ont introduit la vache sanga dans la région interlacustre. Des indices tirés aussi bien de l'histoire soudanaise et éthiopienne que de la linguistique et de la tradition orale du Rwanda autorisent

à distinguer une autre migration pastorale au XIVe siècle
apportant aussi la vache sanga. La migration pastorale du XIVe siècle précéda de quelques générations la naissance du royaume « rwandais» ; c'est elle qui amena les ancêtres des fondateurs du royaume rwandais et de quelques autres royaumes voisins d'u Bugesera, Ndorwa, Nkore, Bushubi... Ce dernier trait invite à une réserve à l'égard de quelques synthèses historiques qui impliquent les origines du royaume « rwandais ». L. de Heusch (1966) 20 note qu'il est « impossible de vérifier l'hypothèse d'Oliver suggérant une parenté ethnique entre les Tuutsi et les Cwezi dont la civilisation s'élabore au
20. De Heusch (L.), Le Rwanda et la civilisation interlacustre, 1966, p. 71. 31

nord du Rwanda ». P. Alexandre (1981) voit dans le royaume « rwandais », et en d'autres formations similaires situées au sud et à l'ouest du lac Victoria, des héritiers du grand royaume du Kitara qui au XIIIesiècle avait opéré une première synthèse entre les populations de pasteurs et les populations plus anciennement installées sous le leadership d'un lignage de pas-

teurs, les Bacwezi 21.

A cette étape du développement institutionnel, notre hypothèse retient que l'héritage imputé à 1'« empire» des Bacwezi est plus réel sur les plans matériel, spirituel et institutionnel. Elle ne s'embarrasse aucunement de théories sur la parenté ethnique car, comme signalé plus haut, elle préconise que les ancêtres des créateurs de royaumes dits pastoraux au Rwanda n'auraient pas eu le temps d'être eux-mêmes en contact direct avec les Bacwezi. V. BÉTAIL ET SOCIÉTÉS LIGNAGÈRES

1. Sociétés lignagères ou claniques
Les récits et autres traditions conservés au Rwanda ne s'efforcent pas de donner des aspects précis sur l'élevage bovin en vigueur dans les sociétés antérieures aux migrations des
XIIe-XIVe siècles qui ont amené des vagues importantes de

pasteurs dans les pays interlacustres. On va s'efforcer ici de présenter brièvement à la fois les sociétés en place au moment des premiers contacts avec les petits groupes de pasteurs migrants et les impératifs auxquels ces pasteurs devaient faire face pour s'adapter à leur nouvel environnement social. En arrivant dans la région, ces populations qui apportaient d'importants troupeaux de bovins trouvèrent une organisation séculaire qui avait fait ses preuves; cette organisation révélait une forme de vie communautaire où chaque membre trouvait une grande sécurité et les conditions favorables à la reproduction de ses moyens d'existence. Mais cette société en place comprenait quelques structures en perpétuel changement : elle réalisait constamment des passages de l'organisation lignagère à l'organisation clanique et vice versa, le
21. Alexandre (P.), Les Africains..., 32 op. cil., pp. 283-284.

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