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Le jeu politique à la Réunion de 1900 à 1939

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 355
EAN13 : 9782296293786
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Prosper EVE

LE JEU POLITIQUE À LA RÉUNION DE 1900 À 1939

Publication du Centre de Documentation et de Recherche en Histoire Régionale de l'Université de La Réunion

Ce livre a été publié grâce à une subvention de l'Association pour la Fondation Laurent Vergès

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Université de La Réunion 15, avoRené Cassin 97715 Saint-Denis Cedex

Du MÊME A UTEUR

La religion populaire à La Réunion, I.L.A., Presses de Développement, Saint-Leu, 2 vol., 1985-1986 Tableau du syndicalisme à La Réunion de 1912 à 1968, Saint-Denis, C.N.H., 1991. La Première Guerre mondiale vue par les poilus réunionnais, SaintDenis, C.N.H., 1992. lle à peur. La peur redoudée ou récu[J,éréeà La Réunion des origines à nos jours, Saint-André, Océan Editions, 1992.

Cartes et Graphiques de l'auteur Composition et Maquette
SERVICE DES PUBLICATIONS

Faculté des Lettres et des Sciences humaines
UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
Campus Universitaire du Moufia

B.P. 7151 - 97715 -Saint-Denis Messag. Cédex 9

- 15, Avenue

René Cassin

@l'HARMATTAN,1994 ISBN: 2-7384-2760-X

INTRODUCTION
L'essor économique en France au XIXème siècle transfonne les structures sociales. Propriétaire des moyens de production industrielle et d'échanges, en plein développement, la bourgeoisie remplace l'ancienne aristocratie comme groupe dominant. Les couches populaires se renouvellent. Le nombre de paysans se tasse lentement, sous l'effet, en particulier, de l'exode rural, qui nourrit, au contraire, l'essor du monde ouvrier. Entre ces deux groupes sociaux antagonistes, le siècle voit l'accroissement progressif des couches moyennes, particulièrement composites. Le XIxème siècle se place sous le signe du libéralisme qui connaît alors son heure de gloire. Révolutionnaire au xvmème siècle, le libéralisme est devenu à la fin du XIxème siècle, l'évangile de l'ordre établi. Les pratiques libérales sont cruelles aux couches défavorisées de la population qui connaissent la misère et de dures conditions de travail. Cette société pyramidale est dominée par une élite restreinte qui détient le pouvoir de l'argent et de la décision. La soumission aux lois du marché conduit à l'exploitation des classes laborieuses: les libéraux condamnent et combattent toute législation sociale sous le prétexte qu'elle fausserait le jeu nonnal de la concurrence. L'Etat devient le protecteur des intérêts de l'ordre établi. Les pratiques libérales provoquent des critiques de plus en plus importantes qui débouchent sur l'élaboration des doctrines socialistes. Jusqu'en 1848, la plupart des théoriciens du socialisme fondent leur construction moins sur l'observation des réalités socio-économiques de leur temps que sur une vision a priori et fortement idéalisée de la société future, d'où le nom de socialisme utopique donné à leurs doctrines. Les socialistes utopistes ne se contentent pas d'imaginer un futur idéal, d'où seraient bannies l'injustice, la misère et l'exploitation de l'homme par l'homme. Certains n'hésitent pas à déserter les théories pour le combat politique et à payer de leur personne pour faire triompher leurs idées. Le socialisme politique se partage d'une évolution graduelle et les tenants d'une révolution. Parmi ces dernières, les disciples de Marx et Engels fondent leur théorie sur l'idée d'une lutte des classes aboutissant à la victoire du prolétariat. Face au socialisme centralisateur et autoritaire de Marx se développe à partir de 1840 un courant libertaire, l'anarchisme, qui refusant toute autorité non librement consentie, se donne pour objectif premier la destruction de l'Etat, instrument d'oppression du groupe au pouvoir. Les politiciens à La Réunion qui se tiennent au courant des idées nouvelles circulant en métropole et en Europe, se déterminent facilement par

4 rapport à elles, d'où la valse des étiquettes politiques. Sous la Seconde République et le Second Empire, la colonie comptait des clérico-monarchistes (conservateurs) et des libéraux (démocrates et progressistes). Après 1875, les conservateurs se disent "libéraux" et les démocrates, républicains. En 1900, la plupart des libéraux ont abandonné leur cléricalisme et adhéré à la République. Tout se passe comme si, pour ceux qui détiennent le pouvoir économique, la politique n'est qu'un jeu, d'où notre titre. Un jeu au gain recherché, puisque ceux qui s'y adonnent, ne lésinent pas sur la mise et éprouvent même les pires moyens pour être vainqueurs. En fait, ce qui grise ces puissants dans la politique, c'est le surplus de puissance qu'elle offre, lequel est si nécessaire pour être davantage craint des autres et notamment de tous les démunis, de tous les illettrés, de tous les miséreux, si nombreux dans cette société. Le peuple, qui ne voit rien changer autour de lui, n'est pas naïf. Il en est arrivé à déduire que ceux qui s'engagent dans la course au pouvoir politique, ne cherchent nullement à œuvrer pour son bien-être ou à améliorer son sort. Manifestement, il ne compte pas à leurs yeux. Comme personne ne peut accéder au pouvoir sans sa grâce, sans son bulletin de vote, comme tout élu politique est dépendant de lui, tous ceux, qui dans ses rangs, se décident à remplir leur devoir de citoyen, tentent de rafler une partie de la mise. Ils monnayent leur participation au jeu. Il reste aux candidats de faire de la surenchère entre eux, l'électeur ne votant lui, que pour celui qui donne le plus. Chacun, à sa place, spécule. Candidats et électeurs. Celui qui croit piéger l'autre, est lui-même piégé. Si La Réunion a pris le chemin de l'industrialisation en 1815, son activité principale reste au début du xxème siècle l'agriculture. Si elle a abandonné l'esclavage en 1848, son régime du travail reste particulier avec la pratique de l'engagisme. Son monde du travail se distingue par sa division et son inorganisation. Etant désunis professionnellement, les travailleurs réunionnais ont forcément du mal à s'organiser politiquement. Si les idées socialistes qui éclosent en métropole tout au long du XIxème siècle trouvent un terrain d'expansion favorable dans cette ile du Sud-Ouest de l'océan Indien, cela ne peut être qu'avec retard et au grand dam des possédants. C'est pourquoi nous avons choisi de commencer cette étude des particularismes du jeu politique à La Réunion en 1900. Sa richesse nous a obligé à fixer notre terminus à la veille de la seconde guerre mondiale. Au cours de cette période, le sentiment républicain s'affirme. Par souci d'être bien vus par les gouvernants parisiens, les élus épousent les idées des grands partis au pouvoir en métropole. Le radical-socialisme connaît une poussée. Mais, bien vite, la gestion des radicaux-socialistes déçoit, les masses populaires ne distinguent pas de différence fondamentale entre la leur et celle des "libéraux" ou "réactionnaires". Quelques mécontents tentent de constituer un parti défendant vraiment les intérêts des déshérités. Compte tenu du poids de l'analphabétisme, du faible nombre de leaders pour diffuser leurs idées, et de la fraude, leur audience reste limitée. La crise de l'agriculture réunionnaise des années 1930 et l'avènement du Front Populaire en France sont à l'origine d'un bouleversement du jeu politique.

I . REPUBLICANISME ET SOCIALISME DE 1900 À 1912

,

A.

UNE ÉTIQUETTE

CONVOITÉE:

L'ÉTIQUETTE

RÉPUBLICAINE

Au début du xxème siècle, les partis politiques à La Réunion sont plutôt des coteries, des groupements d'amitié et de sympathies que le marchandage des intérêts réunit ou divise. Ils ne se séparent en prenant des étiquettes différentes que pour la conquête du pouvoir, pour la puissance et les avantages qu'il procure. Un parti se constitue alors à l'approche d'une élection et son activité reste strictement limitée à celle-ci. Il disparaît aussitôt le scrutin terminé. Le petit peuple ne se sent pas du tout concerné par le jeu des politiciens. Il s'abstient de faire son devoir de citoyen. La légende du noir marron Bâlel nous rappelle que dans cette colonie, que les élections les plus lointaines n'0r;tt pu se dérouler en dehors d'un rapport de domination physique. En 1906, il existe deux grands courants politiques à La Réunion. D'un côté, les républicains démocrates appelés "blocards" demandent l'application de la séparation des Eglises et de l'Etat et la laïcisation de la colonie. Imbus d'esprit républicain, de 1875 à 1905, ils ne cessent d'envoyer au Parlement des républicains éprouvés: de Laserve, Th. Drouhet, L. Brunet, F. de Mahy. Ce sont des membres des professions libérales, des fonctionnaires, des professeurs, des instituteurs, des ouvriers instruits. Le tiers d'entre eux est franc-maçon. Le décès du sénateur Louis Brunet en décembre 1905 et le vote de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat sont le point de départ des revers républicains et des représailles cléricales. En août 1906, ils créent à La Réunion, une section du Comité d'Action Républicaine. Le but de ce comité est de défendre l'enseignement laïque, de poursuivre la diffusion de l'instruction dans tous ses modes, surtout au point de vue utilitaire et pratique, de faciliter l'accès du lycée Leconte de Lisle aux lauréats des écoles primaires et de réclamer l'application aux colonies des lois d'émancipation intellectuelle et économique récemment votées par le Parlement. Il veut aussi 1.
Voir à ce sujet Leal (C.), Voyage à La Réunion, zème éd. Saint-André, 1990, p. 91-110.

6
encourager les œuvres d'assistance sociale et de mutualité (syndicat, coopérative de production, société de secours mutuels), démocratiser la banque qui ne répond pas à l'objet de son privilège et organiser sur des bases populaires le crédit agricole. Le bureau du comité central (section de La Réunion) a pour président le docteur H. Azéma, vice-présidents, Armand Barau, maire, conseiller général, président de la section de Saint-Benoît et Jules Hermann, secrétaire, Pierre Alype, trésorier, Henri Fontanier, professeur au lycée Leconte de Lisle. Auguste Brunet, secrétaire général des colonies est nommé délégué général. Le délégué de la fédération à Paris est M. Athénas, connu sous le pseudonyme Marius Leblond 2. Ce comité travaille à la reconquête du pays par les vrais républicains, les démocrates. Il est actif dans la première circonscription, qui va de Saint-Denis à Sainte-Rose et correspond à l'arrondissement au vent. En 1907, il existe une section du comité d'action républicaine à SaintDenis et des sous-sections à Sainte-Marie, Sainte-Suzanne, Saint-André, SaintBenoît. La section de Saint-Denis dont le président est Aristide Loupy, avocat qui vient de remplacer M. Athénas récemment décédé et le vice-président Cadet Julius, premier-adjoint au maire de Saint-Denis, compte 70 adhérents. Elle est dirigée par Alfred Montlivet, conseiller général et maire de Sainte-Marie et Jules Vidot, agriculteur, conseiller général pour vice-président. La sous-section de Saint-André est présidée par Wickers, propriétaire et celle de Saint-Benoît par M. Loupy, notaire, compte une trentaine de membres. Pour coordonner l'action des différentes sections, une fédération de l'Action Républicaine est créée à SaintDenis. En font partie les présidents des sections communales3. De l'autre côté, les républicains libéraux ou cléricaux réactionnaires sont anti-blocards et font insulter les institutions républicaines. Ils sont usiniers, notaires, avoués, hommes d'affaires, négociants, grands propriétaires terriens. Ils se disent cependant progressistes. Ce parti libéral ne garde sa puissance que par la présence du député de Mahy, transfuge du parti blocard. Ce dernier a accoutumé son parti à croire que les ministres ne comptent pas puisqu'ils passent et que seuls les chefs de bureau comptent, puisqu'ils restent. F. de Mahy refuse l'explosion sociale. La montée de la gauche socialiste et de l'anarchisme en France repousse la gauche républicaine vers le centre-droit. Après avoir flirté avec le mouvement nationaliste au moment de l'affaire Dreyfus, il reste fidèle aux idéaux républicains et se fixe au centredroit. Sur le terrain, M. Lecocq du Tertre (maire de Saint-Denis en 1900) est son mandataire. Ce parti se vante de tomber tous les gouverneurs qui lui déplaisent par l'intermédiaire de M. de Mahy. Ami des congrégations, Lecocq du Tertre est l'homme d'affaires des usiniers4. Les monarchistes sont très peu nombreux. Ce groupe comprend quelques individualités attachées à la royauté par tradition de famille. Parmi eux, les grandes familles de proue: les de Lavergne, de Heaulme, de Villèle, de Chateauvieux. Ils ne sont qu'une poignée, mais ils constituent une force non négligeable, compte tenu de leur fortune et du grand nombre d'engagés qu'ils emploient et sur lesquels ils exercent une grande influence5.

2. 3. 4. 5.

ANSOM, POM 615 E, Egalité, 18 aoüt 1906, Comité d'Action Républicaine. ADR, 111-60-1 N°151, Lettre du gouverneur au ministre des Colonies du 28 octobre 1907. ANSOM, C 549 D 6527, Rapport du 30 mars 1907 de l'inspecteur des Colonies à M.le Ministre des Colonies. ANSOM, C 549 D 6527, Rapport sur la situation politique de M-A Leblond (1906).

7

François de MAHY (1870-1906) Sa trajectoire est originale. Fervent républicain, nationaliste français, défenseur des affranchis il est à la fin de sa carrière anti-dreyfusard.

Se dire républicain, au début du xxème siècle à La Réunion, est le plus souvent, un moyen pour être ou rester au pouvoir. Cela ne signifie pas que celui qui s'affuble de ce titre est pour un bouleversement de l'ordre social, pour une égalité entre les hommes, qu'il refuse le cléricalisme, qu'il croit à une certaine conception de la raison et qu'il refuse une certaine conception de la foi fondée sur l'autorité et sur l'obéissance. En 1906, la débâcle commence pour le parti démocrate qui est en partie responsable de son recul. Il s'est laissé entraîner - comme toute majorité quise croit éternelle - à des abus de pouvoir.

8
La remontée des anti-blocards est nette au lendemain du vote de la loi sur les associations du 1er juillet 1901 dans laquelle le clergé voit un danger et le prélude de la séparation. Il s'est organisé pour la lutte et la population docile a obéi à ses suggestions. Lecocq du Tertre groupe autour de lui tous les mécontents et les désabusés, tous les impatients et tous ceux qui redoutent l'application des lois de laïcisation. Promoteur de la laïcisation de 1887 sous la réserve que la liberté de l'enseignement primaire serait sauvegardée, M. Lecocq se montre l'ennemi acharné de celle de 19016. Courtisées par les libéraux et les démocrates, les couches laborieuses ont du mal à s'affirmer. Tel ou tel ouvrier républicain a bien tenté de se présenter aux élections pour faire évoluer la condition des humbles dans les années 1880, mais leur résultat a été décevant. En octobre 1885, l'ouvrier ferblantier saint-paul ois, Alexandre Bacaust Boudou a été candidat à la députation pour défendre les humbles sans remettre en cause le statut colonial de l'ile. Il échoue lamentablement. Sa devise est:
"Tous pour un, un pour tous. Tout pour la France et notre colonie, par la France et avec la France. Advienne que pourra à la garde de Dieu".

Pour contrecarrer l'influence de ces deux grands courants politiques, dès 1895, J. Lamarque décide de créer un parti d'opposition démocratique. Il réclame la participation du peuple à la gestion des affaires publiques.
"Ce que nous ne voulons pas, c'est que l'on oublie que nos libertés ont été cimentées par le sang du peuple, et que le peuple doit avoir sa part dans la marche des affaires publiques, n'en déplaise aux esprits parvenus, aux hommes pleins de suffisance, qui cherchent à se faire passer pour des oracles" 7.

Il demande au peuple de ne compter que sur lui-même pour défendre ses intérêts et de ne jamais accorder sa confiance à tous les favorisés de la société qui viennent à sa rencontre pendant la campagne électorale. Sans vouloir multiplier les citations, son appel mérite d'être cité :
''Peuple, Si tu veux que tes intérêts soient réellement défendus, prends-les dans tes vaillantes mains, Choisis dans ton sein des défenseurs dévoués, connaissant tes besoins, puisque ces besoins sont identiques aux leurs. Ce ne sont ni les intelligences, ni le courage qui te feront défaut Par ton patriotisme éclairé, par ta sagesse, porte la hache sur les anciens préjugés de caste que réprouvent les saines doctrines humanitaires, l'égalité devant nos lois modernes. Organise-toi comme s'organisent tous les parris sérieux et à l'avance prépare-toi aux luttes prochaines. Cette organisation peut avoir lieu par les bons vouloirs s'unissant dans un même sentiment de solidarité"8.

6. 7. 8.

ANSOM, C 549 D 6527, Rapport du 30 mars 1907 de l'inspecteur des Colonies au ministre des Colonies.
ADR, B 48, J. Lamarque, ADR, B 48, J. Lamarque, Franc-parler, Franc-parler, Saint-Denis, p. 11-13. 1895, p. 15.

9

n ne semble pas que ce parti ait pu voir le jour, malgré l'enthousiasme de J. Lamarque. D'après Georges Bourgin et Pierre Rimbert, le monde des salariés est historiquement révolutionnaire. Toutefois, les salariés en tant qu'individus et en tant que groupes professionnels peuvent être réactionnaires. Pour qu'ils soient révolutionnaires, il faut qu'ils dépassent le stade de l'organisation professionnelle et s'organisent en tant que classe, en parti de classe et prennent conscience du rôle historique de leur classe 9. A La Réunion, la division des travailleurs est telle qu'il n'existe pas encore de véritable conscience de classe. Dès lors, un mouvement socialiste peut-il naître et se développer? B.
QUEL SOCIALISME POUR LA RÉUNION?

Un des promoteurs au moins de l'Association des Francs-Créoles en 1831, Nicole Robinet de Laserve partageait les idées de Saint-Simon et a tenté de les concrétiser un peu plus tard dans son usine sucrière Le Colosse, mais son exemple ne fait pas école. D'ailleurs son initiative échoue. En juin 1848, dans le Courrier Républicain, des socialistes prônent l'organisation du travail par l'association. Les sudistes, J.A.D.Barquisseau, futur maire de Saint-Pierre et E. Cotteret, un ex-franc-créole, proposent alors d'apporter gratuitement les bienfaits de l'enseignement mutuel au monde ouvrier de cette colonie. A La Réunion, chaque fois que des revendications plus ou moins osées, de type démocratiques ont été formulées dans le domaine économique ou social, leurs promoteurs ont été accusés d'être des socialistes ou pire des communistes, des
partageux. Joffard, ce prêtre sensible

-

au lendemain de l'abolition

de l'esclavage

-

construire une société égalitaire fondée sur la religion catholique, dispensant à tous le bien-être et l'instruction, pour avoir voulu être le champion du vrai "parti démocratique", celui de la "masse importante des classes opprimées avant tout sous l'étreinte de l'ignorance et de la misère qui avilissent les quatre-cinquièmes de la population" et pour avoir proposé le partage des terres non occupées à l'intérieur de l'ile, il est accusé d'être communiste et se fait éconduire W. Moins de vingt ans après, le mot socialisme a ses défenseurs dans l'ile. Laserve écrit le 2 février 1866 dans Le Journal du Commerce en réponse à un article dénigrant le socialisme dans Le Moniteur du 31 janvier 1866 :
"Le socialisme est aussi ancien que la famille et la tribu. Du jour où l'homme sortant des bois et des grottes s'est réuni pour former une société, on a commencé à commencé à faire du socialisme, c'est-à-dire à étudier les rapports des individus entre eux et à les améliorer. J'appelle socialisme ou science sociale, la science qui par l'étude approfondie des besoins réels, physiques, moraux et intellectuels des sociétés se met à la recherche de toutes les améliorations possibles" Il.

à la situation sociale des Noirs, en a fait la triste expérience.

Pour avoir voulu

Il rejette le communisme, "car le communisme a toujours causé une vive répugnance des sociétés"I2.

9. 10. 11. 12.

G. Bourgin - P. Rimbert, Le socialisme, Paris, PUF, Que sais-je? n0387, 1974, p. 43. C. Prud'homme, Histoire religieuse de La Réunion, Paris, Karthala, 1984, p. 120-122. ADR, 1 Per 21/1, Le Travail, 28janvier 1871, Le socialisme. id

10 L'organe de presse La Malle essaie de combattre les idées socialisantes diffusées dans Le Travail, quand celui-ci traite de l'histoire politique des Jésuites. La Malle, le 10 janvier 1878 dit:
"Le Travail recueille purement et simplement de quelques vieux bouquins socialistes et révolutionnaires, tout ce qu'il écrit de plus venimeux contre les Jésuites" .

Elle agrémente cet article de qualifications jugées subversives et "antisociales". Le Travail établit un distinguo entre "socialiste" et "communiste". S'il accepte la première étiquette, il refuse d'endosser la seconde et avoue ne pouvoir être l'un et l'autre en même temps.
"Le communisme fut une des erreurs économiques du fondateur du christianisme et les Jésuites qui prétendent suivre rigoureusement les préceptes du Christ sont organisés en société communiste ainsi que bien d'autres congrégations chrétiennes" 13.

Nous avons là en filigrane un reflet de la querelle entre libre-penseurs et catholiques, qui est alors à son paroxysme. En 1884, ceux qui croient que l'assimilation (c'est~à-dire l'élévation de La Réunion au rang de département français) est le remède aux maux dont souffre la colonie, passent pour des communistes 14. Le premier à avoir utilisé l' étiquette socialiste dans un programme politique est le publiciste Barquissau. Dans une profession de foi adressée de Paris aux électeurs de La Réunion le 1er juillet 1893, il se présente comme un socialiste résolu à assurer le droit à la vie à tout être venant au monde, à diminuer les impôts pour que l'industrie ne souffre pas "de l'engraissement du fonctionnarisme", à limiter à 8 000 Francs le traitement des hauts fonctionnaires et à réclamer la plus grande lumière sur les agissements de tous les administrateurs. Un point de son programme est novateur pour la colonie. Il veut accorder à toute femme une rente mensuelle de 50 Francs, qui serait, dit-il "une assurance contre la faim". Il veut offrir au peuple une nouvelle image de l'élu. Il est prêt à renoncer à une partie de son traitement de représentant au profit des pauvres de la colonie. Il termine son adresse par la formule "Vive la République Sociale !"15 N'étant pas présent dans la colonie pour défendre son programme, ses idées sont passées inaperçues, puisqu'elles n'ont pas soulevé les critiques habituelles. A la fin du XIxème siècle, faute d'une maîtrise profonde de la question, Le Petit Journal accuse les députés François de Mahy et Louis Brunet d'avoir fait pénétrer les premiers, les idées socialistes à La Réunion.
13. 14. 15. ADR, 1 Per 21/5, Le Travail, 12 janvier 1878, La Malle et Le Travail. ADR, 1 Per 29/1, Le Petit Bourbonnais, 3-4 aoüt 1884, Assimilation. ADR, 1 Per 39/3, Le Petit Journal de l'île de La Réunion, 26 juillet 1893, Profession de foi de Barquissau. Firmin Lacpatia soutient que la Hème Internationale a dépêché un mandataire indien à La Réunion. Mais, il n'a pu nous communiquer de manière exacte ses sources. Toutes les vérifications que nous avons entreprises ont été vaines. Aucun organe de presse, aucun rapport de police ou du gouverneur ne mentionne sa présence. Si cette hypothèse est vraie, cela voudrait dire ce que mandataire s'est distingué par sa discrétion, que son travail n'a pas été fécond, car jusqu'au début du xxème siècle, il n'existe pas de mouvement socialiste organisé dans cette colonie.

11
"Les idées sont contagieuses. Notre île en avait été préservée jusqu'en 1898. Elles ont fait leur entrée en mai dernier à la suite de MM. de Mahy et de Brunet. ù Ralliement qui eût été il y a deux mois étonné de les partager, les soutient aujourd'hui et les propage" 16.

Le Journal Le Ralliement ayant demandé aux planteurs et aux petits employés de suivre l'exemple des travailleurs français, de se syndiquer afin de pouvoir faire entendre leurs revendications auprès de leurs patrons et de se référer au pouvoir si ces derniers refusent de négocier, pour Le Petit Journal, cette intervention des pouvoirs publics dans les relations entre acheteurs et vendeurs pour fixer un prix minimum de la marchandise, entre patrons et employés pour établir un salaire minimal, c'est du socialisme.
"Jeunes gens et employés et petits planteurs, si après ce que nous dit, les patrons et les usiniers continuent à fermer les yeux à l'évidence, le cœur à l'équité, serrez vos rangs et défendez-vous! Jetez vos regards au-delà des mers et voyez comment en France font les petits pour se défendre contre l'appétit féroce des gros; syndiquez-vous comme eux. Celui que vous aurez choisi comme président saura faire valoir vos justes revendications soit devant le pouvoir et fera triompher la cause des humbles" 17.

Selon leurs détracteurs, les propos que François de MOOyet Louis Brunet ont t~nus ou ont fait tenir pendant leurs réunions électorales n'ont pu qu'attiser la flamme du socialisme. Ils incriminent ces deux candidats d'avoir dit aux descendants des citoyens de 1848 :
"Si vous ne votez pas pour nous, c'est pour vous le retour au livret, à l'esclavage", aux planteurs qui sont le nombre au regard des usiniers, "vous êtes exploités, protestez! nous sommes là, nous obtiendrons du pouvoir la fixation légale du prix des 1 000 kg de cannes" et aux employés, "vous êtes surmenés, trop peu payés par les gros bonnets, vos patrons... Syndiquez-vous! Criez! Agitez-vous! Nous sommes là, nous obtiendrons du pouvoir la fixation légale d'un minimum de salaire mensuel ou quotidien"18.

Ces propos attribués à ces deux parlementaires, dans l'esprit des accusateurs ne peuvent que semer la discorde sociale et contribuer indirectement à la faillite de la colonie.
"Le danger des chimères socialistes à La Réunion n'est pas tant dans une lutte possible entre usiniers et planteurs, patrons et employés, le danger de ces rêveries et de ces malsaines prédications est qu'elle est de nature à diminuer la force des caractères, la confiance en soi-même, l'énergie de l'initiative individuelle, conditions indispensables au progrès de cette société coloniale. S'ils veulent que la colonie bourbonnaise à Madagascar continue de n'être qu'une série d~insuccès et de mécomptes MM. Brunet et de Mahy n'ont qu'à continuer la prédiction du socialisme à La Réunion" 19.

16. 17. 18. 19.

ADR, 1 PER 39/8, Le Petit Journal de l'île de La Réunion, Il juin 1898, Le Ralliement et les usiniers. ADR, I PER 4tn, Le Ralliement, 14 juin 1898, Les petits employés. ADR, 1 PER 39/8, Le Petit Journal de l'île de La Réunion, 15 juin 1898, Le socialisme à La Réunion. ADR, 1 PER 39/8, Le Petit Journal de l'île de La Réunion, 15 juin 1898, Le socialisme à La Réunion.

12 En réalité, si le socialisme s'est développé à La Réunion, cela n'a pas été

le fait de ces deux hommes politiques qui étaient réformistes sans être socialistes.
Le Ralliement n'apprécie pas l'interprétation de ses conseils aux petits planteurs pour faire appel aux sentiments d'équité de MM. de KNéguen, Chabier du Gol, du comte Choppy de Saint-Pierre par Le Petit Journal. Si l'équité est devenue socialisme, il est prêt à accepter ce label. Mais Le Ralliement tient à signaler que son but n'est pas de prêcher le communisme, mais de chercher par tous les moyens en son pouvoir à faire obtenir une répartition plus juste des fruits du travail entre le capital et le travail20. Au début du xxème siècle, il existe quelques socialistes convaincus dans

la colonie. Le maire de la Plaine-des-Palmistes,Louis Carron peut être classé dans
cette catégorie. Après la pu~lication d'un poème humoristique sur lui dans 1£ Journal de l'île de La Réunion, il précise ouvertement qu'il est républicain et favorable à un éveil de la masse réunionnaise21. Le socialisme ne concerne alors que quelques individus. Il ne s'appuie pas sur une base ouvrière large et solide. Vers 1905, deux groupes socialistes sont relativement bien constitués. Leur sphère d'influence se limite à Saint-Denis. L'un s'appelle "Société du Parti Ouvrier Socialiste et Cercle des Etudes Sociales". Actif à Saint-Denis, dès juin 1905, il est autorisé officiellement par arrêté du 21 septembre 190522. Ses dirigeants ont pour nom: J. Tortobas, L. Alberty, E. Lacordaire. Ce parti soutient la candidature du docteur Jules Auber aux élections législatives du Il juin 1905. Le deuxième groupe, "le Comité des Ouvriers" est présidé par Arthur Barat. Il a pour journal Egalité et soutient Lucien Gasparin. Le monde ouvrier dionysien est alors partagé entre ces deux mouvements. Divisé dès sa naissance, le mouvement socialiste n'arrive pas à s'imposer. Le succès d'Auber en 1905 prouve que le Parti Ouvrier Socialiste a une certaine autorité auprès du prolétariat. La victoire facile de Gasparin l'année suivante, indique que le "Comité des Ouvriers" a su convaincre, mais ne permet pas de dire que le parti socialiste de Tortobas est déjà moribond. Toutefois, ce dernier ne fait plus jamais parler de lui, à partir de cette année. Celui de Barat n'a pas un avenir plus brillant. Ce jeune mouvement socialiste est guidé par des bourgeois ou des petits bourgeois, qui croient en l'évolution sociale. En juillet 1904, Henri Gonthier dans un long article publié dans 1£ Journal de l'île de La Réunion définit le socialisme valable pour La Réunion. Il rejette les théories de Babeuf, celles des socialistes utopiques et de Karl Marx. Admirateur de Saint-Simon qui a stigmatisé le régime de la faveur et du bon plaisir, par sa formule: "à chacun suivant sa capacité, à chacun suivant ses œuvres", il veut pour La Réunion, "un socialisme bien compris".
"Ce socialisme bien compris est une coopération s'occupant exclusivement de la théorie du travail, des moyens de distribution des profits entre ceux qui peinent et ceux qui dorment. C'est l'association d'un grand nombre pour obtenir des avantages que n'obtiendrait certainement pas l'individu solitaire et livré à ses seules ressources. TIdoit maintenir l'harmonie entre le riche et le pauvre, le patron
20. 21. 22. ADR, 1 PER41n, Le Ralliement, 12juin 1898, Les petits employés. ADR, 1 PER 4419, Le Petit Journal de l'fie de La Réunion, 23 mai 1905, Parole d'un socialiste. ADR, BOR 1905, Sociétés diverses, p. 436-437.

13
et l'ouvrier, le capitaliste et le travai}"23 Dans les ateliers, dans les usines, dans les champs, l'employeur ne doit plus être un étranger pour la salarié"24.

Dès la fin du XIX ème siècle, pour résoudre les problèmes économiques, les progressistes optent pour la départementalisation et les conservateurs pour l'autonomie financière.
"L'assimilation, disent les conservateurs, nous mettrait en un état d'esclavage collectif si pénible et si dur qu'il serait assurément plus simple d'aller à l'aventure planter sa tente ou bâtir sa case n'importe où... L'autonomie n'est pas l'indépendance. Nous sommes français et nous entendons rester français. Coeur, sang, pensée, tout est français chez le créole. L'avenir de La Réunion est dans son autonomie" 25.

La bourgeoisie blanche qui cherche à sauvegarder ses privilèges, ne peut mieux étaler sa méfiance vis-à-vis de Paris. S'étant réservée toutes les fonctions intellectuelles et politiques, ayant l'habitude de couper et de trancher à sa guise, la départementalisation aurait à coup sûr pour conséquence à moyenne échéance une redistribution des cartes au profit des couches défavorisées et prolétarisées26. Le socialiste Paul Dussac œuvre pour l'aboutissement de la première solution au début du XX ème siècle. Ce personnage est attachant. Il commence sa carrière politique à La Réunion sous les couleurs du socialisme et la termine en 1938 à Madagascar, sous celles du communisme. Favorable à la départementalisation de La Réunion au début des années 1900, il soutient dans les années 1930, la solution extrême pour Madagascar: l'indépendance27. Conseiller général en 1901, il prend position sur tous les grands sujets de l'actualité coloniale dans les colonnes du Journal de l'île de La Réunion. Il assure la défense des petits fonctionnaires, les éternels sacrifiés de l'administration française contre les gros, les privilégiés 28. Il riposte contre l'ostracisme dont est frappé le nom "créole" et contre l'avilissement du Conseil général devenu une chambre d'enregistrement des décisions élaborées

23. 24

25.

26. 27.

28.

ADR, 1 PER 44/12, Le Petit Journal de l'fIe de La Réunion, 6 juillet 1904, La question socialiste à La Réunion. id. Au début du xxème siècle, les radicaux et les socialistes tiennent le même discours à l'adresse des plus défavorisés. Comme les socialistes n'ont pas de candidats à présenter aux élections ou ne voient pas l'utilité d'en présenter et soutiennent les candidats radicaux, le mouvement socialiste reste donc marginal et le radicalisme progresse. ADR, 1 PER 43/1, Le Nouvelliste de l'fIe de La Réunion, 3 novembre 1878, Notre avenir. Le socialisme réunionnais se distingue bien des autres socialismes coloniaux. En Guadeloupe par exemple, il s'est implanté plus tôt (1891) et a été guidé par un groupe de jeunes noirs et mulâtres bien décidés. De 1881 à 1906, un mulâtre, Gaston Gerville-Réache est le représentant de la première circonscription de la Guadeloupe à la Chambre des Députés. C'est en 1906 que le premier noir réunionnais est élu député: Lucien Gasparin. Et encore, lors de ces élections législatives, malgré son discours progressiste, il estle candidat des conservateurs. (Ph. Cherdieu, "L'échec d'un socialisme colonial: La Guadeloupe (1891-1914)" in R. H. M. C., avril-juin 1984, p. 308-333). ADR, 1 PER 43/1, Le Nouvelliste de l'île de La Réunion, 3 novembre 1878, Notre avenir. Né le 15 octobre 1876 à Simféropol (Russie), Paul Dussac est issu d'une famille bourgeoise, mais son père est communard. Du Côté paternel, sa grand-mère descend du comte de Villèle, ministre de Charles X. Son grand-père est ingénieur dans les mines d'argent de l'Oural et sa grand-mère du côté maternel est une riche héritière de Coulommiers. Fervent républicain, son père l'a certainement initié aux idées de la Commune. Ces dernières ont valu au père un séjour forcé en Russie d'où 11 naquit Paul Léon Alfred. A l'amnistie des communards, la famille Dussac vient s'installer à La Réunion. Le jeune Dussac y passe son enfance et son adolescence avant d'aller entreprendre des études de droit en métropole. Il obtient sa licence avec succès. De retour dans la colonie, il s'intéresse à la vie politique. ADR, 1 PER 44/5, Le Journal de l'fIe de La Réunion, 29 janvier 1901, Petits et grands.

14 par le gouverneur29. Il dénonce surtout le rôle de l'Etat dans les colonies de La Réunion et de Madagascar et traite même l'Etat de "voleur"30. En 1904, il réclame pour La Réunion, l'assimilation complète à la métropole. L'autonomie financière et administrative voulue par quelques conseillers généraux n'est pas, à ses yeux,la solution idéale, car elle entraînerait "la déchéance intellectuelle, économique et sociale". Ce n'est pas la meilleure récompense que cette île si éminemment française est en droit d'espérer.
"La Réunion régie par les senatus-consultes de l'empire traîne le boulet d'une vieille législation anti-républicaine qui tout en étant spéciale laisse le champ libre aux comportements les plus fantaisistes et les inconstitutionnels" 31.

Dussac veut que prennent fin les situations contradictoires. Jusqu'à présent, La Réunion élit des conseils municipaux, un Conseil général, nomme des représentants pour siéger dans les Chambres et voter des lois qui ne lui sont pas applicables. Le lot de cette colonie ne peut être éternellement "l'illogisme, l'inégalité, l'iniquité"32. En devenant département français, "La Réunion aura le droit de prétendre à l'application des lois, à l'appui du gouvernement, aux secours du Parlement dans les cas d'extrême urgence"33. Les Réunionnais ne doivent plus être considérés par les Français "comme des aborigènes simplement soumis à la domination de la France". Le moment est venu pour le pays d'effacer ces clichés et de faire valoir ses droits à l'assimilation nationale34. Candidat aux législatives de 1906, dans la deuxième circonscription, il va encore plus loin dans sa profession de foi. Mais faute d'appuis sérieux au sommet de la hiérarchie sociale, il se retire de la compétition. Son programme nous permet de mieux appréhender ses idées. Il affirme être le candidat des aspirations du prolétariat vers l'évolution sociale qui doit assurer aux idées démocratiques une vie nouvelle et durable, "le candidat de l'égalité, de l'équité et de la lumière". Il se prononce contre le rattachement de La Réunion à Madagascar, contre le maintien du privilège de la banque, pour une immigration restreinte et temporaire, pour le morcellement de la grande propriété, pour l'organisation des crédits agricoles, pour les usines centrales à condition que leur établissement relève de l'initiative privée, pour la suppression totale des droits d'entrée sur tous les produits coloniaux. Il veut se battre pour l'application dans la colonie des lois sociales modernes, notamment celles concernant le conseil de prud'hommes, l'instruction publique, la protection du vieillard, de l'infirme, de la femme et de l'enfant35. Bref, il veut supprimer les abus du système colonial. Le maire de Saint-Pierre Archambeaud qui soutient le candidat de Mahy insulte Dussac dans une réunion publique le 1er avril 1906 à Terre-Sainte. Après avoir maltraité les francs-maçons et le parti républicain, il rejette la candidature Dussac en la qualifiant d'''impossible, digne d'un candidat inconscient"36.

29.
30. 31. 32. 33.

34. 35.

24 février 1901, Hier et demain. ADR, 1 PER44/5, Le Journal de l'île de La Réunion, 12 mai 1901, L'Etat voleur. ADR, 1 PER 44/12, Le Journal de l'Ue de La Réunian, 6 juillet 1904, Notre assimilation métropole. ADR, 1 PER 44/12, Le Journal de l'Ue de La Réunian, 7 juillet 1904, Notre aS.fimilation métropole. ADR, 1 PER 44/12, Le Journal dè l'Ue de La Réunion, 8 juillet 1904, Notre a.f.fimilation métropole. (La départementalisation, voulue par la Convention depuis aoOt 1795, n'a jamais appliquée). id ADR, 1 PER45/lO, La Patrie Créole, 24 avril 1906, Professian de foi de Paul Dussac.

ADR, 1 PER 44/5, Le Journal de l'fIe de La Réunion,

à la à la à la été

36.

ADR, 3 M 69, Lettre du commissaire de police du 2 avril 1906 au secrétaire général du gouverneur.

15
Il faut se garder d'accorder trop d'importance à l'étiquette socialiste que se donnent certains groupements. En octobre 1905, un journal socialiste indépendant est créé par Arthur Vassal, Le Brûle-Gueule. Déçu par son séjour à Madagascar, Vassal vient s'installer à La Réunion pour dénoncer toutes les bassesses administratives commises par les administrateurs coloniaux en général et ceux de La Réunion, en particulier. Ce journal veut défendre:
"avec une énergie farouche les intérêts des ouvriers français, colons et petits cultivateurs établis dans la colonie, de démasquer les hypocrites qui sont au pouvoir et dévoiler les crapuleries administratives qui ont été en tout temps la plaie du pays"37.

Il aurait été intéressant de savoir sa définition de l'ouvrier français. Il est clair que les travailleurs ne venant pas de la métropole n'intéressent pas A. Vassal. Il malmène ceux qui, au pouvoir, se sont déclarés socialistes indépendants et sont en réalité "les plus grands traîtres du pays" pour n'avoir pas accompli les réformes que le particulier est en juste droit d' attendre38. L'étiquette socialiste sied mal à cet organe. Vassal se démasque quelque peu, quand quelques personnes commencent à dire qu'il anime un comité anarchiste, qui désire amorcer la grève et pousser les esprits à la révolte. Immédiatement, il se défend de poursuivre un tel dessein.
"n n'a guère besoin, dit-il, d'augmenter l'indignation publique qui est déjà à son comble".

Ce qui est lamentable à ses yeux, c'est la mauvaise gestion des affaires de l'île39. Il ne manque pas de mots pour pourfendre l'action des administrateurs.
"En France, on pêche à la colonisation, les journaux officiels ne tarissent pas d'éloges sur nos possessions coloniales et Madagascar principalement, et lorsque vous arrivez dans le pays vers lequel on vous a entraîné par des récits mensongers, c'est la désolation la plus profonde que vous rencontrez en arrivant. Partout le travail est nul,le commerce est paralysé, c'est le néant le plus absolu. N'est-il pas du devoir de ce peuple qui s'éteint par la faute de ses gouvernants de se dresser et de chasser d'un mouvement énergique toute cette racaille, tous ces bandits de la forêt noire et leur dire: "foutez le camp !"4O.

Vassal n'est pas tendre envers F. de Mahy qu'il classe à l'extrême-droite et qu'il compare à Henri Rochefort (1830-1913), journaliste et homme politique français qui, après avoir été élu républicain de Paris en 1869 communard, se jette dans l'aventure boulangiste, puis milite avec les anti-dreyfusards et devient nationaliste41.

37. 38. 39. 40. 41.

ADR, 1 PER 47/1, Le Brûle-Gueule, 8 octobre 1905, Nosfumistes. ADR, 1 PER 47/1, Le Brûle-Gueule, 15 octobre 1905, Nosjumistes. ADR, 1 PER 47/1, Le Brûle-Gueule, 22 octobre 1905, Nosfumistes. ADR, 1 PER 47/1, Le Brûle-Gueule, 29 octobre 1905, p. 1. Michel Mourre, Dictionnaire Encyclopédique d'Histoire (Q.S), p. 3899. En fait, F. de Mally tout en faisant siennes les idées antidreyfusardes les plus extrêmes, reste fidèle à la république et ne prend pas une part acûve au sein de l'Action Française avec Charles Maurras (sur cette question, voir 1. Hédo, François de Mally, élu de La Réunion (1870-1906), Mémoire de Maîtrise, Université de La Réunion, 1988, p. 122-126 et P. Bayer-Vidal Dedriche, L'antisémitismc à La Réunion de 1890 à 1948 vu à travers la presse locale. Mémoire de Maîtrise, Université de La Réunion, 1993, p. 103-106).

16 Les Archives Départementales de La Réunion ne possèdent que quelques numéros du Brûle-Gueule, nous ne pouvons donc affiner notre analyse. Nous pouvons cependant dire qu'à aucun moment Vassal défend la cause de l'ensemble des travailleurs réunionnais. Son organe prône les idées d'un mécontent, d'un aigri passablement insolent. La Réunion profonde est absente de son analyse. Il pourrait être classé davantage à l'extrême-droite qu'à gauche. Au moment où la doctrine socialiste commence à être diffusée dans une fraction des couches laborieuses, l'hebdomadaire La Croix du dimanche de l'île de La Réunion, du clan de Villèle, publie un article d'Henry Bolo exposant la position de l'Eglise sur cette doctrine dévoyée. S'il est humain de désirer que le monde soit le plus possible affranchi de la misère, s'il est juste de reconnaître que les prolétaires ont le droit strict de refuser le concours de leurs bras, il est bien facile de comprendre que ces derniers se préparent de cruels déboires en exigeant des augmentations de salaires et des diminutions d'heures de labeur. Quand les augmentations des salaires sont accordées aux ouvriers, il s'ensuit immédiatement des augmentations des produits manufacturés. De plus, il existe une grande concurrence entre l'ouvrier des villes et l'ouvrier des champs. Le premier écrase le second. La terre produit de plus en plus, grâce au progrès de la chimie et du machinisme, or les récoltes doivent être écoulées à vil prix. En défendant des revendications exagérées et en faisant grève, les ouvriers des villes scient la branche sur laquelle ils sont assis.
Le socialisme "ne veut pas de frontières protectrices, ni de douanes tutélaires. Il faut que les avocats du socialisme soient de cyniques exploiteurs du pauvre monde pour se faire les apôtres d'une aussi désastreuse doctrine, il faut que l'esprit populaire n'ait rapporté de l'école laïque qu'une couche épaisse de sottise pour accepter les yeux fermés des boniments pareils" 42.

Le mouvement socialiste n'est pas encore structuré. Les ouvriers sont peu nombreux à défendre ouvertement les idéaux socialistes. Lors des élections législatives de janvier 1907, un ouvrier cordonnier de Colimaçons (Saint-Leu), Emmanuel Goubert se présente sous cette étiquette dans la deuxième circonscription. Ouvrier de condition très modeste, sa candidature est un acte de foi dans la démocratie et le socialisme43. Son concurrent Archambeaud est, pour lui, le prototype du mauvais candidat, incapable de se mettre à la portée des humbles et des petits. Goubert est "pour la séparation des Eglises et de l'Etat, le droit de vote pour la femme et toutes sortes d'autres lois de progrès"44. Il réalise le maigre score de 2 voix, preuve qu'il a prêché dans le désert et que le socialisme a vraiment du mal à s'enraciner dans la colonie. La politique de progrès social a t-elle trouvé d'autres défenseurs? Il est sûr qu'un travail de réflexion sur les maux de la société réunionnaise est mené au sein de la loge L'Amitié de Saint-Denis. Les francs-maçons dès le xvmème siècle ont été à l'avant-garde en ce domaine. Mais, au début du xxème siècle, ils ne sont plus les seuls à réfléchir. Les nouveaux penseurs veulent surtout que les
travailleurs de La Réunion connaissent de vraies avancées.

42. 43. 44.

ADR, I PER SOlI, La Croix du dimanche de l'lie de La Réunion. 16 septembre 1906. L'étourderie socialiste. ADR, 111-60-1 N°151. Dossier Presse, La Patrie Créole, 8 janvier 1907, Une deuxième candidature. ADR, 111-60-1 WI51, Dossier Presse. La Patrie Créole. 11 janvier 1907, Lettre d'Emmanuel Goubert du II janvier 1907 à M. Bertho.

17

C.

LES DÉFENSEURS DE LA POLITIQUE

DU PROGRÈS SOCIAL

1-

LA PRESSE

a)

Le Journal de l'île de La Réunion et La Patrie Créole

Le Journal de l'île de La Réunion et La Patrie Créole sont les premiers journaux à soutenir ouvertement ou indirectement une telle politique. Dès le 31 mars 1901, Le Journal de l'île de La Réunion géré par Joseph Bertho publie un article percutant sur l'importance des syndicats45. Le 10 avril 1901, il informe ses lecteurs sur la grève des dockers de Marseille et les conséquences inévitables sur le ravitaillement de l'île46. En fournissant ces renseignements, il ne cherche pas à donner au public le goût de la grève ou à lui tendre un piège, mais il ne peut éviter un éveil des consciences. Lorsque le paquebot des Messageries Maritimes qui doit quitter Marseille le 25 août 1904 pour arriver à la Pointe-des-Galets le 18 septembre suivant est paralysé en raison d'une grève éclatée dans le port français, il profère des critiques sévères à l'encontre des grévistes et se flatte que la colonie ne connaît pas encore ce "fléau" 47. Quand en août 1901, des employés de commerce de Saint-Denis sont à la veille de s'organiser en syndicat, La Patrie Créole applaudit à l'initiative. Elle précise que "l'association ayant pour but l'amélioration du sort de ceux qui s'unissent, est un devoir". Ce journal, né le 25 juin 190 I et dirigé par Edmond Maigne, rassure les travailleurs qui risquent de croire que cette union est érigée contre ceux qui les font vivre. Loin de créer des entraves au libre exercice des droits du capital, le syndicat veut leur apporter une aide efficace. La Patrie Créole formule tous ses vœux pour que ce projet réussisse48 et adopte même une position d'avant-garde puisqu'elle est favorable à l'ouverture du syndicat aux femmes et aux filles. A cette époque où l'île traverse une crise industrielle, commerciale et agricole, ce journal conçoit que le salut des travailleurs réside dans l'association. La défense de telles idées lui vaut d'être taxée de socialiste par Le Petit Journal. La Patrie Créole ne rejette pas l'accusation. Si défendre les intérêts sociaux des couches populaires trop souvent sacrifiées par les capitalistes, si rechercher des moyens pouvant servir à assurer aux travailleurs une part plus large du travail qu'ils produisent, c'est faire du socialisme, elle reste partisane de ce socialisme-Ià49. Lorsque les employés du C.P.R. se syndiquent, elle est satisfaite de voir enfin aboutir un projet de syndicat. Cette naissance confirme la justesse de ses positions et consacre le succès de sa campagne. Elle prend fait et cause pour les syndiqués qui veulent, en se regroupant, arriver à une amélioration de leurs conditions de vie et de travail.

45. 46. 47.
48. 49.

ADR, 1 PER 44/5, Le Journal de l'île de La Réunion, 31 mars 1901, Importance des syndicats. ADR, 1 PER 44/5, Le Journal de l'île de La Réunion, 10 avril 1901, La grève des dockers de Marseille. ADR, 1 PER 44/12, Le Journal de l'île de J_a Réunion, 4 septembre 1904, Encore la grève et 19 octobre 1904, Les grèves de Marseille. ADR, 1 PER 45/1, La Patrie Créole, 2 aoüt 1901, Projet de syndicat. ADR,l PER 45/1, La Patrie Créole, 10 aoüt 1901, Pas d'équivoque.

18
"Syndiqués, ils pourront s'entraider, se soutenir mutuellement et obtenir la réalisation de leurs réclamations. Les statuts du nouveau syndicat n'ont rien d'agressif contre le capital ou la société"50.

Ces ouvriers ne sont ni des anarchistes ni des révolutionnaires, mais bien de simples et honnêtes travailleurs pour la plupart pères de famille, qui souffrent depuis trop longtemps et qui désirent qu'on rende enfin justice à leurs revendications51. Elle met cependant en garde les futurs syndiqués contre les écueils à éviter: le principal étant la politisation. Le syndicat doit écarter toute cause de suspicion, de mécontentement qui sera fatalement une cause de ségrégation. La politique ne pourra les aider à l'amélioration matérielle et morale de leur sort. En matière de grève, La Patrie Créole reconnaît que la grève est un droit. La grève bien organisée, honnêtement dirigée, pacifiquement poursuivie n'est pas mauvaise en soi. Cette forte d'inertie de toute une catégorie de travailleurs a le pouvoir de faire réfléchir le patron. La grève n'a donc rien de blâmable. Cependant, il semble d'après ses commentaires, qu'elle se permet de telles remarques parce que le prolétariat est encore assoupi et qu'elle croit la grève impossible.
"Ils (nos ouvriers créoles) sont trop doux, trop pacifiques, pour en arriver là, trop apathiques aussi" 52.

En 1903, La Patrie Créole reste sur ses positions. Elle ose même publier le texte de l'Internationale d'Eugène Pottier (1816-1887) entendue pour la première fois massivement au Congrès de Troyes (1895), devenue le chant des ouvriers français et des socialistes, pour que ses lecteurs se rendent compte de ce que c'est 53. b) L'Egalité et Le Peuple, défenseurs de la justice sociale

A la fin de l'année 1905, le parti démocrate décide de se doter d'un journal, Egalité, qui doit concurrencer La Patrie Créole. Louis Athénas le dirige. Cet organe veut défendre l'égalité des citoyens devant la loi, l'égalité politique proclamée par la révolution de 1789 et développée par les trois autres révolutions, l'égalité économique, l'extension à La Réunion des lois ouvrières votées par la République, protectrices des prolétaires, limitant la journée de travail, protégeant le salaire, permettant l'exercice du droit de coalition contre les abus patronaux, veillant à l'hygiène du travail, interdisant l'exploitation abusive de la femme et de l'enfant, tendant à assurer le travailleur devant la maladie et le chômage. Il veut surtout défendre le droit à l'instruction pour l'ensemble de la population et le respect de la démocratie 54. En 1906, le monde ouvrier n'étant pas sorti de sa léthargie, La Patrie Créole ne désespère pas. Elle appelle de tous ses vœux à une prise de conscience plus rapide du prolétariat.

50. 51. 52. 53. 54.

ADR, 1 PER 4512, La Patrie Créole, 26 juin 1902, Le mouvement social à La Réunion. ADR, 1 PER 45/2, La Patrie Créole, 27 février 1902, Le syndicat du Chemin de Fer. 11 est intéressant de souligner que ces prises de position proviennent de l'organe du clan libéral. ADR, 1 PER4511, La Patrie Créole, 8 août 1901, Quos vult. ADR,1 PER 45/5, La Patrie Créole, 29 octobre 1903, Texte de l'Internationale. ADR, 1 PER 48/1, Egalité, 30 décembre 1905, But de l'égalité.

19
''Ce serait à désespérer de la mentalité de nos compatriotes, si aux exigences et aux conditions draconniennes que leur imposent les grands propriétaires, ils n'opposaient un jour, un refus catégorique et d'autres conditions sauvegardant les intérêts des employeurs soit, mais, surtout les leurs trop méconnus. On attend un réveil éclatant de cette nuit où s'assoupit la conscience du prolétaire et où s'endort sa dignité d'homme libre dont on ne soucie autant que celle d'un engagé. Les travailleurs de la terre n'ont pas encore compris qu'ils sont les facteurs indispensables de la richesse du pays. La réussite du syndicat ouvrier rendra possible l'association des travailleurs de la terre"55.

Certains ouvriers sentent bien le besoin de l'organisation. Cet appel, lancé en octobre 1906 par un groupe d'ouvriers à ceux de Saint-Pierre, est formel:
"La situation de tous les ouvriers devient de plus en plus difficile, un certain antagonisme existe entre les ouvriers de différents métiers, et ceux d'un même métier se jalousent encore entre eux, ne se serrent pas les coudes. Nous n'avons, nous ouvriers de La Réunion, aucune organisation professionnelle, aucun lien moral entre nous. En France, la solidarité n'est pas un vain mot et tous les corps de métiers sont syndiqués, organisés, disciplinés. Montrons-nous dignes de nos frères de France, unissons-nous pour que nous soyons forts le jour que nous espérons proche où nous croirons devoir revendiquer à notre tour les droits et prérogatives dont ils jouissent, les améliorations apportées à leur sort. Ouvriers de la ville et des champs, nos frères, ne restons pas indifférents à la marche du progrès, tournons

sans cesse nos regards vers la France, cette source lumière,formonsun grand parti
ouvrier. C'est dans l'union, l'organisation, qu'est l'avenir du prolétariat. En avant donc pour notre complète assimilation aux populations ouvrières et républicaines de la mère patrie. En avant pour notre dignité, notre bien-être moral et matériel"56.

En 1910, quand la grève devient imminente, La Patrie Créole s'est déjà convertie à d'autres idées plus conservatrices. Elle a changé d'orientation. Elle accuse alors les gens de la "maffia", sous entendu les radicaux-socialistes, d'avoir soufflé la haine dans le coeur des travailleurs. Quand le monde ouvrier commence à répondre à l'appel qu'elle a lancé, que les premières grèves éclatent, elle voit alors qu'elles risquent de paralyser l'économie du pays. Elle accuse le gouverneur Rodier et les francs-maçons d'avoir semé les germes de discorde dans la société réunionnaise. Selon La Patrie Créole l'idée de partage du capital lancée çà et là, à la légère, l'idée d'un nécessaire doublement des salaires, à force d'être répétées produisent leurs effets "nuisibles"57. Malgré cette évolution, il est incontestable que La Patrie Créole a participé au semi-réveil des travailleurs. A partir de 1910, Le Peuple58 poursuit le travail de débroussaillage commencé par La Patrie Créole et L' Egalité. Le climat politique se dégrade tellement que les défenseurs des travailleurs décident de déclarer la guerre sociale. La coupe semble pleine. Les réactionnaires déçus par leur échec aux élections, veulent boycotter les échoppes des bazardiers, des blanchisseuses vivant au jour le jour et qui semblent ne pas avoir voté pour eux. Pour contrer le boycottage des riches, Le Peuple défend les travailleurs en leur prêchant de répondre par la grève
55. 56. 57. 58.
ADR, 1 PER 45n, La Patrie Créole, 14 novembre 1906, Vers le progrès social. ADR, 1 PER 48/1, Egalité, 3 octobre 1906, Appel aux ouvriers de Saint-Pie"e. Cet appel est signé par : Hubert Jean, Germain Valentin, Malval, Clément Chateaulin, A. Lebon, R. Rojat, 1. LaUtatet, Jonas de Fondaumière. ADR, 1 PER 45/22, La Patrie Créole, 24 juin 1912, Rodier gréviculteur. Créé le Il mars 1908, cet organe est dirigé par Lucien Gasparinjusqu'au 29 aoüt 1908 et géré à partir du 4 septembre 1908 par Henri VavasseUt.

20
lors de la prochaine coupe de cannes. C'est en se croisant les bras devant les champs de cannes desséchées, les sirops fermentés, les marchandises pourrissant sur le quai, que les riches au cœur de pierre comprendront l'insanité de leur conduite59. Cet organe de presse recommande la constitution de syndicats de coupeurs de cannes, de charroyeurs, d'employés, d'ouvriers pour traiter de gré à gré avec les patrons60. Il dénonce les abus qui ont cours. A partir de 1912, ses enseignements commencent à être écoutés. Après les avoir longtemps tenu bandés, les yeux des travailleurs de la terre et des usines se désillent. Celui-ci commence à se défmir par rapport à l'ouvrier français. Il admet que son employeur n'est rien sans lui. Il n'ignore pas qu'en France le travailleur arrive à défendre ses intérêts, à obtenir des augmentations de salaire, à faire limiter sa journée de travail, à exiger des locaux industriels hygiéniques et salubres. Comme le travailleur français est protégé contre les accidents du travail, contre les misères de sa vieillesse, le travailleur réunionnais aspire à se voir protégé à son tour, à goûter à ces avantages. Il se rend compte que c'est à dessein que les riches employeurs lui ont dit de ne pas se mêler de politique et d'échanger son bulletin de vote contre une pièce. Le prolétariat se lève. Il demande plus de justice sociale. Abandonné à lui-même, il risque de passer par des tâtonnements improductifs et irritants. Ses tentatives malheureuses, ses déceptions vont l'aigrir. Les masses ouvrières ont besoin d'être renseignées et guidées. Les retenir, les refréner, les repousser est impensable. Le Peuple réclame des inspecteurs du travail pour jouer ce rôle de guide du prolétariat. Ces fonctionnaires doivent par une enquête approfondie et minutieuse interroger le prolétariat créole, les écouter, jeter les bases d'une législation ouvrière sociale qui donnerait satisfaction au prolétariat, sans amener la colonie dans un cycle infernal. Un arrangement amiable est préférable aux luttes sanglantes et violentes61. Il propose également de traiter de l'importance du syndicat dans les réunions, dans les clubs. Il se fait, à l'instar de La Patrie Créole, l'apôtre du syndicalisme. Il sait qu'il sera affublé des titres d'anarchiste, de criminel, de démagogue farouche, de fauteur de troubles, de révolutionnaire. Il accepte ce déluge d'invectives. Il n'y a pas pour lui d'autres choix à faire.
"Nier que ce programme puisse être réalisé, c'est proclamer que le prolétariat créole est moins intelligent que ses frères d'Europe"62.

Il dénonce les relents d'esclavage qui continuent à régir les rapports des employeurs et des salariés. Ces deux mondes sont séparés par un abîme de mépris. L'un exploite l'autre sans vergogne et sans trêve, oublie de lui avoir gré de sa collaboration, et exige de lui reconnaissance, génuflexion et servage. L'employeur croit que l'employé lui doit son existence et quand il a joui de son travail, il lui confisque encore sa conscience et sa dignité. Il exige qu'il lui obéisse en tout, même au niveau de l'exercice de son droit de citoyen. Il est défendu à l'employé d'avoir des opinions politiques. Ce dernier n'a pas encore conquis toute son indépendance de citoyen et n'a pas conscience de tous ses droits. Il est porté à voir dans le patron un maître, à le considérer comme une providence à qui il doit la vie parce qu'il lui donne un salaire. Il reste craintif à l'égard de l'employeur. Il a pris en dégoût le travail. Il préfère le travail chez soi au travail chez les autres, le travail
59. 60. 61. 62.
ADR, 1 PER 81/4, Le Peuple, 4 mai 1910, La guerre sociale.
ADR, 1 PER 81/4, Le Peuple, 26 juin 1910, La solidarité. ADR, 1 PER 81/8, Le Peuple, 19 mars 1912, Mission d'inspection. ADR, 1 PER 81/8, Le Peuple, 15 mars 1912, L'ère nouvelle.

21 irrégulier au labeur quotidien, le travail à la tâche, tôt fini, au travail à la journée, le travail urbain au travail agricole, le travail de bureau à celui de l'atelier. Ce qui lui est propre, c'est ce mépris de soi-même qu'on a pris la peine de lui inculquer pour lui enlever toute velléité de disputer aux privilégiés sa place au soleil63. Malgré l'existence de quelques mutualités composées de petits bourgeois, d'employés, de fonctionnaires, il n'a pas l'habitude des groupements. S'il l'avait, il apprendrait à se choisir des chefs, à demander des comptes, à délibérer sur ses intérêts. Isolés, ignorants, indisciplinés, les prolétaires créoles ne sont qu'un troupeau que ses exploiteurs tondent à discrétion64. D'autres organes de presse tiennent un discours à peu près similaire. c) L'Action, La Dépêche de La Réunion et La Bataille Sociale, même combat

L'Action, organe créé le 25 septembre 1911, soutien du parti radical et radical-socialiste, vient ajouter sa voix au concert. Son but est d'être l'organe des petits, des humbles, des hommes généreux qui veulent aider les concitoyens malheureux à améliorer leur sort. Après des déceptions électorales et la division du groupe des radicaux-socialistes, ce nouveau journal finit par devenir en 1914, l'organe des républicains tout court, c'est-à-dire l'organe de la réaction locale. A cette date, le prolétariat ne trouve plus grâce à ses yeux. Mais à sa naissance, il est bien du côté de ceux qui veulènt faire perdre à la colonie son fameux renom d'arrièrisme65. Jusqu'en 1912, il tient le flambeau de la contestation des inégalités. Il soutient des solutions avancées car l'heure de la justice sociale a sonné. Il propose la participation de l'ouvrier aux bénéfices nets réalisés par le patron. L'employé intéressé peut multiplier ses efforts, s'ingénier à augmenter la production66. Cette proposition hérisse le patronat. L'Action est alors fière du mouvement naissant qui embrase les ouvriers et les travailleurs des champs67. Naturellement, les républicains libéraux n'appréciènt pas la campagne menée par leurs adversaires démocrates. En octobre 1911, Henri Nativel fait paraître Le Cri Populaire pour renforcer l'action de La Patrie Créole et s'opposer à tous ceux qui désirent un prolétariat dynamique. Les principaux visés dans sa diatribe sont les rares représentants du patronat qui ont osé conseiller le prolétariat. Pour cet organe, ces hommes ont grandement tort d'agir avec tant de légèreté car lorsque la vague rouge se lèvera, "elle roulera ses flots impétueux et vengeurs" contre le patronat68. Les riches doivent se méfier de
"la voix d'Hugnin, de la voix de Vavasseur, de la voix des hommes colorés, de la voix de la classe d'en bas dont ils se prétendent les apôtres"69. Les républicains libéraux reconnaissent cependant, que la masse populaire doit sortir de sa quiétude 70.

63. 64. 65. 66. 67. 68. 69. 70.

ADR, 1 PER 81/8, Le Peuple, 18 mars 1912, Mission d'inspection. ADR, 1 PER 81/8, Le Peuple, 13 mars 1912, id. ADR, 1 PER 54/1, L'Action de l'fie de La Réunion, 25 septembre 1911, Notre progranune. ADR, 1 PER 54/1, L'Action de l'Ue de La Réunion, 5 novembre 1911, Participation aux bénéfices. ADR, 1 PER 5412, L'Action de l'fie de La Réunion, 17 mars 1912, La dérrwcratie s'organise. ADR, 1 PER 54/1, Le Cri Populaire, 2 novembre 1911, Modernisateur. ADR, 1 PER 54/1, Le Cri Populaire, 18 novembre 1911, La vague noire. ADR, 1 PER 54/1, Le Cri Populaire, 23 novembre 1911, L'Action sociale.

22 La Dépêche de La Réunion, organe radical-socialiste, participe à sa manière à ce débat d'idées. Si la guerre sociale se déchaîne, la faute en sera aux imprudents, qui, pour la satisfaction de leurs rancunes personnelles, auront sacrifié les travailleurs. Il faut éveiller la conscience ouvrière en tenant compte des progrès accomplis en Europe par le syndicalisme soutient La Dépêche. Cet organe se défend de vouloir troubler l'existence pacifique de la colonie et de transformer ses habitants en révolutionnaires et en apatrides. La Dépêcheveut
"que la banque s'ouvre justice soit égale pour travailleurs, que ceux-ci vieillards perçoivent une aux petits travailleurs, aux petits propriétaires, que la tous, des salaires raisonnables soient attribués aux soient protégés contre les accidents du travail, et que les retraite" ?l.

Des républicains, en ces années 1910-1912, voient que les travailleurs ne peuvent plus rester longtemps bâillonnés. Ils prennent leur défense. Ils ont pour nom Lucien Gasparin et Jules Auber. Lors d'une réception organisée en son honneur à la mairie de Saint-Denis par la jeunesse républicaine en mai 1910, L. Gasparin déclare:
"Je suis socialiste mais je ne suis pas révolutionnaire. Je veux l'égalité et la justice sociale. Je veux enseigner au peuple ses droits et ses devoirs. Je veux qu'il soit instruit. Quand je suis arrivé ici, je suis allé vers les aristocrates, de bonne foi, j'avais espéré pouvoir réaliser en notre pays l'union du capital et du travail. Et cela eut tout sum. Ils ne l'ont pas voulu. Je suis resté avec le peuple"72.

Lucien Gasparin veut que le peuple cesse de voter pour ses oppresseurs. Lors de l'élection sénatoriale du 7 janvier 1912, le docteur Jules Auber dans sa profession de foi se présente comme au-dessus des passions et des ressentiments politiques. Il veut satisfaire d'abord les besoins du prolétariat.
"L'heure est venue de donner aux travailleurs, prudemment mais définitivement une partie des satisfactions qu'ils revendiquent et toute l'égalité qu'ils exigent dans la justice et dans le travail?3.

Il veut la révision des lois douanières, le dégrèvement des produits coloniaux n'ayant pas de similaires dans la métropole, la taxe sur des produits étrangers importés dans la colonie qui sont actuellement à Marseille, au détriment de nos recettes, le développement des mutualités au moyen des subventions de l'Etat, l'application des lois sur les retraites ouvrières, les accidents du travail et la vieillesse après les avoir adaptées aux besoins particuliers de la colonie, la réduction à trois années du temps de séjour colonial des fonctionnaires qui seraienl
71. 72.
ADR, 1 PER 53/1, La Dépêche de La Réunion, 24 septembre 1911, Programm,' d,' ,It'Iél/"'" sociale. ADR, 1 PER 81/4, Le Peuple. 14 mai 1910, Discours. Lucien Gasparin est un petit-fils d'affranchis. Son père Charles, né le 15 déccmbrc IS~O. cst teinturier et l'enfant illégitime de Clarisse Gasparin. Clarisse, servante. est née ,hUIS la col,>nil' en 1810. Quand elle a été affranchie, elle a reçu le nom de Gasparin. nom couramment attrihué aux esclaves affranchis. (ADR, Registre de naissance, Saint-Denis. IS6S. BOR I S31. p. I.H el BOR 1842, p. 53). ADR, 1 PER 53/2, La Dépêche de La Réunion, 3 janvier 1912, Election sél/atoriale du 7 jal/da 1912 Nous précisons que le républicain Louis Brunet en 1893 réclamait déji't l'application i't La Réunion des lois sur les accidents du travail, la retraite des ouvriers, la protect ion des femmes et de l'enfance. (ADR, 1 PER 26/16, Le Créole, 22 aoüt 1893, Profession deJoi de L. nT/lllet)

73.

23 traités à La Réunion comme à Madagascar, l'amélioration et le perfectionnement des services maritimes. Il ressent bien que toute poussée en avant du prolét8rlat,

Lucien GASPARIN (1868-1948) Avocat à Tamatave, publiciste, élu député le 27 mai 1906, il garde son mandat jusqu'aux élections du 26 avril 1936. Fonde le journal Le Peuple en 1909. Le 10 juillet 1940, il accorde les pleins pouvoirs demandés par le maréchal Pétain.

qui n'est pas accompagnée d'une atténuation des résistances dues à l'égoïsme et à l'orgueil, détruit l'équilibre social et creuse davantage le fossé entre un prolétariat qui ne se paie plus de mots et un patronat avare de gestes généreux, et pas assez soucieux de ses obligations. Fermer les yeux sur ce mouvement, le méconnaître,

24 c'est s'exposer à voir se déchaîner une explosion de colère incohérente. Pour éviter au pays ces déboires, il préfère oeuvrer de son mieux dans l'intérêt des petits, à seule fin d'utiliser leur amitié et d'éviter un soulèvement populaire74. Les idées diffusées depuis le début du siècle par les organes de presse que nous avons cités, tardent cependant à porter leurs fruits. En 1915, un nouveau journal, La Bataille Sociale paraît. Son directeur est Henri Vavasseur, défenseur des idées républicaines75. Son programme se veut à gauche. Il vise à améliorer la situation morale et matérielle du prolétaire, à développer le syndicalisme dans la colonie. La Bataille Sociale se veut être le journal du prolétariat. Il entend soutenir et associer ses efforts au parti politique qui voudra les réformes économiques et sociales tant attendues à La Réunion. Son but premier est de dénoncer au tribunal de l'opinion publique toutes les injustices, toutes les exactions d'où qu'elles viennent et de traquer par tous les moyens possibles les détrousseurs et les exploiteurs des villes et des campagnes. Ce but serait inaccessible sans une mobilisation des travailleurs, sans une collaboration étroite et indéfectible des exploités. Il prêche également aux ouvriers de s'unir, de se regrouper dans des organisations professionnelles pour la défense de leurs intérêts matériels, pour préparer l'avènement d'une société qui respecterait les aspirations de tous, basées sur la raison et sur l'humanité. Les agriculteurs ne sont pas des laissés-pour-compte. Illes appelle à défendre eux-mêmes le produit de leur travail contre la rapacité de ceux qui agiotent, en se regroupant dans des syndicats agricoles. Ce journal veut créer une dynamique de groupe. Il précise que le temps n'est plus aux têtes baissées, aux échines courbées et aux genoux ployés. Les hommes doivent marcher la tête haute. Les travailleurs ne sauront mener à bien ce programme ambitieux s'ils ne gomment pas une de leurs faiblesses: le manque d'instruction. Ce journal entend défendre, favoriser et encourager l'enseignement laïque, l'instruction gratuite et soutenir les instituteurs. Le syndicat boudé pour l'instant est l'arme de l'avenir. Il apparaît comme l'intermédiaire naturel et indispensable entre les patrons et les travailleurs de toutes catégories pour écarter tout risque de révolution. En ce domaine, La Réunion est un bon terrain de culture. La naissance de ce combat provient d'une réflexion somme toute logique. La Réunion ne peut rester à la traîne du progrès social. Sans une préparation méthodique de l'esprit des travailleurs pour l'avènement du syndicalisme, l'île court à une véritable explosion sociale 76. Un peuple de travailleurs qui ne peut se nourrir convenablement, qui ne possède aucune épargne, qui ne peut participer à la jouissance des fortunes qu'il produit, ne peut tôt ou tard se passer d'user de la violence pour obtenir la juste répartition des profits que fournit son dur labeur. Ce journal, La Bataille Sociale est accusé de vouloir pousser le peuple des travailleurs à entreprendre une guerre acharnée contre le capital. Il n'a de cesse d'avouer que son but est d'instruire civiquement et socialement les travailleurs, en
74. 75.
ADR, 1 PER 5312, La Dépiche de La Réunion, 3 janvier 1912, Election sénatoriale du 7 janvier 1912 Comme Lucien Gasparin, ce dernier est issu d'une famille de descendants d'affranchis. Il est le fils de Julien Vavasseur né en 1853 dans le département de l'Ile-et-Vilaine et de Marie Louise Jasmin née à Saint-Paul (La RéUIÙon) en 1861.Marie-Louise est la fille de Louis Manès Jasmin, charpentier et de Marie Célestine Honoré, fille de Honoré dit Laclos, né en 1780, marchand, affranchi par le Sieur Jacques Laclos et de Célestine Marie Joseph. (ADR, Etat-civil Saint-Paul, 1887. Naissance de Henri Vavasseur, Mariage Saint-Paul, 1880. Julien Vavasseur et Louise Jasmin, Naissance Saint-Paul 1861, Marie-Louise Jasmin, Naissance Saint-Paul, 1835, Marie Célestine Honoré, Décès Saint-Paul, 1840, Honoré Laclos). H. Vavasseur est le premier Réunionnais à se donner les moyens de diffuser les idées socialistes .

danslacolome.
76.

ADR, 1 PER 57/1, La Bataille Sociale,

14 février 1915, Syndiqués

et patrons

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