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Le jour des cendres

De
208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 238
EAN13 : 9782296144118
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des cendres

Jour

Dans la même collection: Dans une ville appelée San Juan, de René MARQUES (Porto-Rico). Traduit par Juan Marey. Quand le sang brûle, de Manuel COFINO (Cuba). Traduit par Juan Marey. Les éperons d'argent, de Manuel MEJIA VALLEJO (Colombie). Traduit par Rauda Jamis. Cantaclaro, de Romula GALLEGOS (Venezuela). Traduit par François Delprat.

Salvador GARMENDIA

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des cendres

Jour

~

L'aribeennes

ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

Ce livre a été publié avec le concours du Centre National des Lettres

Couverture:

Guy Darbon.

@ Dia de ceniza. Salvador Garmendia, 1963. @ Editions CARIBEENNES, 1988, pour la traduction Tous droits d'adaptation réservés et de reproduction pour tous pays.

française

en français

ISBN 2-87679-003-3

I Le Canarien qui manipule le percolateur est un type solide, avec un cou fibreux noué de veines sombres et des bras courts parsemés d'un duvet rougeâtre. Quand il n'actionne pas les leviers ou qu'il ne laisse pas s'échapper la vapeur, il se repose, comme maintenant, un pied appuyé sur la caisse où l'on déverse le marc usagé et un bras sur la plate-forme de marbre blanc de la machine, un modèle massif et mortuaire, et il fixe la salle d'un air désabusé. Il y a également un autre homme derrière le comptoir, un Espagnol âgé et dégingandé, adossé à la glacière dans la plus parfaite immobilité. En ce moment, ses yeux sont posés sur le mur du fond de la salle, scrutant (probablement sans s'intéresser à rien de particulier, car ils sont seulement fixés sur un point indéterminé, avec une telle intensité qu'on les dirait à demi détachés de cette enve. loppe de cuir desséché, immobile) une peinture bariolée qui le recouvre presque entièrement: elle représente une forêt vierge de pacotille, où s'entremêlent et se confondent des queues de perroquets, des feuilles dentelées et des corolles monstrueuses. Un petit avion traverse le pan de ciel, là où la peinture racornie s'est couverte de fines nervures. Par ailleurs, il y a trois hommes accoudés au comptoir. Ils sont descendus en manches de chemise prendre un café, et ils ont encore l'air tout propres, de si bon matin, soigneusement lavés et rasés comme s'ils sortaient de leur salle de bains. Dans le reste de la petite salle se répartissent les carrés de Formica des tables, les chaises 7

au piètement chromé et aux dossiers rouges, et les verres garnis de serviettes. Brusquement, un des clients du comptoir a commencé à rire à gorge déployée, en émettant une série de sons brefs et échelonnés, sur une tonalité chaque fois différente. Dans le même temps, le personnage à la peau écarlate, élancé et voûté, reste appuyé contre le présentoir, sans s'émouvoir le moins du monde, comme si ce rire bruyant, qui pendant un instant a rempli toute la salle, n'était qu'un éclat artificiel, un effet de percussion produit par un mécanisme niché dans la dilatation du cou du rieur. Alors, son teint tourne progressivement au violet, en prenant le lustre poli d'une aubergine. Celui qui est près de lui lui crie: - Brinez, Brinez... Ils se tapent dans le dos et, pendant un moment, leurs éclats de rire se confondent. Tout reluit d'un brillant humide, graisseux, après le nettoyage du matin. Le rire vient de s'interrompre (dans les fissures des dalles de granit sont incrustées des parcelles de sciure et probablement y trouverait-on quelques effilochures laissées par le passage de la serpillière sous les tables ou les tabourets du comptoir), tandis que l'homme au perco déplace lentement son regard vers le seul occupant de la salle: une grosse femme d'âge indéterminé, dont le visage offre, confusément, une surface aride ravinée par les intempéries. Probablement, si on l'observait de plus près, cette peau enfarinée parviendrait-elle à révéler sa véritable texture de vieille galette et le tracé des petites rides qui se multiplient autour des yeux et le IQng du cou comme sur une poterie craquelée. Il y a un bon moment qu'elle est là, à mastiquer un sandwich, et le Canarien l'observe posément; il vide sur elle ses grands yeux grisâtres, injectés de sang. Sa robe s'est légèrement relevée jusqu'à la naissance des cuisses, qu'elle maintient faiblement séparées, et maintenant il peut apercevoir, entre les pieds chromés des chaises, les genoux charnus comme de gros morceaux de lard, d'où partent des bas couleur brique. L'homme, toujours appuyé à la glacière, grogna imperceptiblement: - Aujourd'hui, elle est venue seule, hein? Sur son masque osseux la cigarette a furtivement ondulé 8

et, en terminant sa phrase, il plisse à plusieurs reprises la mâchoire en une sorte de rictus mécanique. Tels deux triques sèches et veinées, ses bras restent ouverts en compas au bord de la plate-forme où s'entassent les bouteilles débouchées, tandis que son dos, ses oreilles longues et rugueuses et son crâne d'œuf, à moitié pelé et d'une carnation bilieuse, se gravent dans la glace ovale au centre des étagères. L'homme au perco répondit par un autre grognement décroissant. Pendant quelques instants, rien ne bougea plus. - Aujourd'hui, on va accrocher un de ces machins pour le carnaval, dit le maigre. Deux des clients qui prenaient leur café au comptoir Brinez et son compagnon - sortirent en murmurant, tandis que la femme, qui avait enfin terminé son sandwich, rassemblait entre ses doigts des fragments de laitue et des miettes de pain. Ses genoux se joignirent doucement comme de tendres blocs de pâte à pain; puis la dernière personne qui restait au comptoir, un Noir camus au visage renfrogné et aux cheveux plantés sur le replat du crâne comme de la paille de fer calcinée, se détacha du zinc, musarda quelques secondes sur le seuil, les mains dans les poches, et disparut en sifflotant vers le passage. Un tel calme ne régnait que très rarement dans cet endroit, car l'unique porte, aussi large que la moitié de la salle bien que coupée par un battant de bois mobile, s'ouvrait à moins de dix pas de l'entrée du passage, de telle sorte que le bourdonnement de la circulation et l'agitation continue des trottoirs s'insinuaient parmi les tables. Pour le moment, on traverse la plage de tranquillité apparente qui précède le tohu-bohu de midi. Près du zinc flottait une odeur de sandwich: un léger fumet de pain grillé, de miettes desséchées, et aussi de jambon et de sauce aigre l'odeur se fait de plus en plus pénétrante, et elle semble revêtir l'air d'un habit grossier et élimé, quand l'endroit, comme maintenant, est désert -, tandis que l'espace environnant est envahi d'émanations de recoin humide, chargées de senteurs de sciure et de bière acide. Trois grosses colonnes, qui restreignent encore plus l'espace, sont recouvertes de miroirs à peu près à hauteur d'homme, et les irrégularités du tain renvoient un reflet déformé et

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tourmenté. Il est courant de voir se refléter sur la surface mouvante des visages flasques et élastiques qui se transforment en courgettes monstrueuses ou s'étirent jusqu'à l'éclatement. Huit ou neuf tables sont rassemblées entre les colonnes, et il n'y a pas d'autre décoration sur les murs que la grande peinture du fond, quelques rares affiches de sodas et de cigarettes, et une horloge électrique au cadran blanc placée au-dessus de la porte des toilettes. Le Caraïbe. Café. Bar. Lunch, dit l'enseigne lumineuse à l'entrée du passage. Les mains de la femme reposent de part et d'autre de l'assiette, mais ses mâchoires remuent encore mollement, comme dans un réflexe tardif. - Elle doit être folle, murmure le Canarien. Il n'y avait pas une minute que le dernier client était sorti, lorsqu'au milieu du bruit continu des chaussures traînant sur les dalles du passage et des échos qui par moments sortent des bâtiments latéraux, on entendit la voie aiguë et hachée d'Antunez. Il cria quelques mots, sur un ton de fausset comme le couac d'une trompette, qui résonnèrent de façon inintelligible dans la salle et furent étouffés par le vrombissement d'un moteur. Un ricanement métallique le suivit jusqu'à la porte. - A bientôt, Brinez. Le porte-documents produisit un claquement sonore sur le comptoir. - Donne-moi un soda-citron, vite fait! Il était là, apparemment tranquille, et cependant la charge d'énergie sourde et contenue qui semblait émaner de sa personne brisait inopinément le calme ambiant; il donnait l'impression qu'une toupie démente venait d'apparaître et zigzaguait sur le sol. Pourtant cette impression fut éphémère, car tout rentra bientôt dans l'ordre. C'est à peine si la femme interrompit sa lente mastication et releva le front pour tourner son regard de l'assiette vers le zinc, tandis que l'Espagnol abandonnait sa position pour se pencher et ouvrir le frigo. Sa chemise se peupla de proéminences osseuses, et il ne montra plus qu'un cercle de cheveux lisses, moribonds, entourant, à la façon d'un bonnet, le sommet dénudé de son crâne. Avant de se redresser, il demanda de sa voix rugueuse d'asthmatique: 10

Quoi de neuf, Antunez? Antunez ébaucha un sourire. Il sentait ses yeux: noyés de soleil, liquéfiés et brûlants, comme s'il les avait laissés un bon moment dans de l'eau bouillante. - Tu devrais te déguiser en curé, Perucho. Tu as une tête de... - Va te faire voir! - On dit que cette pouliche, Consentida, gagne tout ce qu'elle veut, hein? dit le Canarien, et il commença à chantonner d'une voix sourde et fluette. Antunez fixait les bulles du soda. - Tu y mets du sucre. - Non, non, il est b...! - et son tic le secoua comme un violent battement d'ailes. Une gamme de mouvements rapides et saccadés prit naissance au niveau des épaules et leur imprima un frissonnement, se transmettant dans le même temps à sa mâchoire, comme si on la lui broyait sous la peau avec des fils de fer, ce qui entraîna un clignement précipité de ses paupières; à moitié étourdi, il introduisit un doigt dans le col de sa chemise, et il le parcourut en demi-cercle, tout en secouant la tête à s'en briser la nuque. On aurait vraiment dit que le petit homme, qui dépassait à peine le comptoir, allait continuer à multiplier ses gesticulations et ses grimaces, et pourtant il se calma d'un seul coup. Perucho lâcha le presse-citron. - Tiens, mon vieux; ça te fera du bien. - Anzola n'est pas passé? demanda-t-il. - Il est venu ce matin de bonne heure, intervint l'homme au perco. Il n'était pas encore neuf heures, il me semble. Il s'est montré, il a disparu, il s'est montré à nouveau, et il a filé. (Son accent rocailleux répercutait les inflexions traînardes des Canariens.) On est aujourd'hui samedi, et tout est trop calme. Vous croyez que les fêtes du carnaval auront lieu? Antunez haussa les épaules. - Il faut que je le voie à midi. Hier soir on a été au Samba... (Le soda lui râclait le palais.) jusqu'à trois '" heures du matin. - Vous vous êtes bien amusés, hein? Une voix étouffée de baryton les fit se retourner tous ensemble. Sur le pas de la porte, un homme au visage 11

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informe depuis le comptoir ses traits faisaient penser à des taches d'encre de Chine chantait comme s'il entrait en scène, tout en se balançant doucement sur ses pieds, les yeux entrouverts et le front sillonné de rides. Il s'interrompit brutalement et vint s'accouder au comptoir où il se remit à chanter un morceau. Il demanda un sandwich sans pain grillé, tandis qu'il se regardait dans la glace et qu'il lissait ses cheveux très noirs, coquettement garninés, puis il sortit en mordillant son pain. La mâchoire de Perucho se contracta mécaniquement, comme si elle obéissait à quelque rumeur interne. Sa silhouette dégingandée, quoique dure et noueuse, sa découpe rustique de montafiés de vieille souche semblent sortir d'un bas-relief; on pourrait l'imaginer couvert de cuir et de peaux grossières et portant un gourdin sur l'épaule.

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-

Tous ses gestes sont méthodiques et pesante comme dans

et lents

-

il passe

ses

nuits et ses jours plongé dans cette atmosphère
un aquarium

glauque

-,

et ses mouve-

ments habituels pour déboucher une bouteille ou pour préparer une boisson s'achèvent toujours sur une pose sculpturale: appuyé sur la glacière ou penché sur le comptoir, les bras croisés et suçant son éternel mégot. Il venait précisément de se livrer à ce manège, et il demanda: - Qu'est-ce que tu penses de ces conneries, Antunez? L'autre vit apparaître ses dents gâtées pareilles à des coquillages salpêtrés. - Quelles conneries? La seule chose qui manque au programme, c'est la pluie. - Comment ça? Je parle de ces types à la con qui ne font que foutre la pagaille et tout bousiller! Antunez bâilla à nouveau. - Qu'est-ce que tu veux dire? C'est à propos du bordel que sèment tous ces mecs. Hier soir, ils étaient devant le Congrès, à réclamer je ne sais quoi. Ils allaient mettre le feu à un autobus, quand la police leur est tombée dessus à coups de matraque. Je n'en ai rien su. n n'était pas là la veille au soir. Ils avaient quitté le tribunal, Anzola et lui, et ils étaient allés dîner dans un restaurant chic. Le maître d'hôtel italien, qui même de près ressemblait à une photo de studio retouchée, glissa

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jusqu'à leur table comme sur des skis, arborant le sourire lisse d'un trapéziste. Anzola se comportait en connaisseur. Il avait demandé une Saltimbocca a la Romana. Les tables étaient pleines, et les garçons avec leurs boléros bleus couraient en tous sens comme des poneys excités par le fouet. Le chianti avait un goût âcre de bois humide, et cette masse bouillante de macaroni gratinés qui... Un cri strident retentit à la limite du passage. Antunez regardait l'écume stagnant au fond de son verre. - Quelle heure est-il ? Dès qu'il eut fini le soda, la soif était réapparue, lui brûlant les lèvres. Tout à coup il s'entendit lui-même, comme si sa voix passait à travers un tuyau rouillé: - Tu sais bien ce que c'est qu'un homme quand il a faim, Perucho ? L'Espagnol poussa une série de rugissements brefs: - Faim! Faim! Ses petits yeux embrumés se mirent à briller, et ses glandes lacrymales se transformèrent en des nœuds de chair à vif, comme si elles allaient saigner. - Moi, je sais ce que c'est que d'avoir vraiment faim! cria-toi!. C'est quand tu manges quelques grammes de pain par jour. Si on peut appeler ça du pain! De la merde, oui I Et ses doigts semblèrent balayer les miettes sur le comptoir. - Les derniers temps, on le faisait avec du riz, du seigle, n'importe quoi! Et pour la viande, on pouvait toujours courir! Antunez sourit entre ses dents, tandis que l'Espagnol s'échauffait en parlant. - Je parle sérieusement, ce n'est pas possible! Et il tendit le bras vers le mur latéral du passage: les vitrines de la boutique de change Pizzorni, avec leur décor de monnaies, de billets démesurés et d'affiches de tourisme. - Moi, j'en ai vu des tas de types comme ça là-bas, làbas! Tu vois ce que je veux dire I Sur la vitre se déplaçaient des silhouettes d'hommes et de femmes, superposées à d'autres images translucides de gens passant sur le trottoir ou s'agitant à l'entrée du passage. Ces poupées hollandaises en biscuit et les prairies 13

de drap vert avec leurs châteaux de plomb aux tours pointues; des pentes couvertes de pins vert foncé et les montagnes enneigées qui ressemblent à de somptueux et appétissants cornets de glace. Perucho parlait en hurlant. Des stores bleus et des tonneaux de bière de Munich. Une femme avec un enfant et deux hommes contemplaient tout cela en silence. La femme s'éloigna, poussant l'enfant qui portait un pantalon froissé et une chemise rouge. Un des hommes alluma une cigarette. Antunez sentit que sa tête bourdonnait, il eut un renvoi où se mêlaient whisky et jus de citron, et il crut percevoir la tiédeur du drap sur son corps nu, enveloppé d'une peau sèche et chaude. Les paupières figées comme des coquillages. Pourquoi avait-elle dû se lever si tôt. Il regardait, à côté de lui, l'oreiller vide, alors que le sien brûlait sous sa nuque. Laeticia entra dans la pièce. Elle le regarda depuis le bord du lit avec un air pincé, contrarié. - Tu m'avais dit que tu devais te lever à neuf heures, dit-elle. - Quelle heure est-il ? - Neuf heures un quart. - Je n'ai pas envie de me lever. Assis sur le lit, il regardait ses cuisses nues - deux gros paquets rougeâtres, où la peau semblait irritée et toute veinée, comme si on l'avait frottée au papier de verre -, et il sentait sa propre voix lui vriller l'oreille et vibrer au contact d'une fine membrane. - J'ai été avec Anzola, il a insisté. Elle ne lui reparla plus de toute la matinée. Il vit se

dessiner sur la vitre l'image transparente du « Turc»

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Brinez, sur qui il venait de tomber à l'entrée du passage, au milieu d'un groupe de gens qu'il connaissait. Il n'avait pas voulu s'arrêter, et il leur avait à peine adressé un geste de salut, bien que Brinez l'ait poursuivi presque jusqu'à l'entrée du bar. Paredes était avec eux. - Il faut que je te parle, Antunez! Maintenant quelque chose le gênait, du côté de l'aine.
1. On qualifie fréquemment certaines personnes d'origine gardé l'appellation «le Turc livre (N.d.T.). de «Turc », en Amérique latine, syro-libanaise. Nous avons ainsi Brinez », qui se répète dans le

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« J'aurais dû changer de sous-vêtement. A midi, après le bain... » Mais il devait aussi déjeuner avec Pastorita. « Elle

va être furieuse, à coup sûr. Aujourd'hui on est en pleine panade, apparemment! »Perucho continuait à raconter ce qu'il avait vu la veille au soir, là, face au bâtiment du Congrès. Il était horrifié. Comment tout cela allait-il se terminer? - ... Et pourtant il n'est pas question de croiser les bras! Si ce qu'ils veulent, c'est l'anarchie, l'Espagne est là pour servir d'exemple! Il tremblait. Le rire discordant d'Antunez semblait l'ébranler comme une secousse électrique. - Tu sais bien que je me fous des curés! Deux clients en manches de chemise entrèrent, et le Canarien commença à actionner les leviers avec des poussées précises et rapides. Deux femmes se rendirent directement au téléphone. Tandis que l'une parlait dans l'appareil, l'autre, prise dans une robe moulante qui ceignait ses hanches robustes, feignait d'adopter une attitude absente en regardant indistinctement le plafond et les tables vides. Il était dix heures et demie, et à cette heurelà, comme d'habitude, les employés de bureau descendaient en groupes prendre quelque chose dans les cafés du quartier. Le comptoir se peuplait de manches blanches, de brochettes de stylos et de cravates se balançant comme des pendules. Antunez commença à parler en sourdine. - Si je te montrais la quantité de saisies pour dettes auxquelles nous avons procédé en moins de vingt jours... Il tapotait son porte-documents. C'est à moi que tu le dis? On a parfois envie de fermer boutique et de partir au diable. Une terre aussi riche, un pays comme le vôtre... Antunez se retourna en entendant des talons traîner sur le sol. C'était la femme qui venait de se lever et qui traversait lentement la salle en serrant une serviette noire sous son bras. - Tu sais qui c'est? Aucune idée. Il y avait bien au moins deux heures qu'elle était là. Hier, elle était déjà venue avec un gosse. - Je crois qu'elle est folle, dit le Canarien. - Comment, folle, Thomas? Tu ne vois pas que c'est

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- C'est impressionnant!

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une femme dans la misère? Je le dis à cause du regard. Je les reconnais au regard. Dans mon village, il y avait une femme comme ça. Elle parlait toujours toute seule. - Eh bien, moi, je ne lui ai pas entendu dire un mot depuis... - Je l'ai vue au tribunal, ces jours-ci. Qui sait? Il médita quelques instants avant de décoller ses fesses du tabouret. - !Perucho, si Anzola fait un tour dans le coin, dis-lui de m'attendre, de ne pas sortir. Je passe à midi, sans faute. Mais il ne se résignait pas encore à sortir. Là-bas dehors, Brinez... Il lui semblait revoir la femme pendant qu'elle disparaissait en silence par la porte. Depuis ce matin, son esprit fonctionnait avec une lenteur et une pesanteur récurrentes, comme s'il s'endormait et se réveillait à intervalles rapprochés. N'importe quelle image, qu'il attrapait au hasard, tardait à disparaître complètement, ou bien elle restait pelotonnée dans un coin, fondue dans un ensemble ou bien s'en détachant, la plupart du temps greffées sur d'autres figures de façon grotesque ou risible. Sur le moment, il avait cru voir uniquement les jambes de la femme, courtes et charnues, et les souloirs noirs tordus qui oscillent sous le poids de son corps. Mais avant que l'illusion ne se dissipe totalement, Laeticia pénètre en robe de chambre dans le coin-repas, avec la robe à fleurs violettes qu'elle portait ce matin. La tasse de café au lait fume dans sa main. Il entend le doux claquement de ses sandales... Le cri abrupt du vendeur de billets de loterie. L'homme, planté là, si près qu'il ne lui suffit pas de détourner le regard, car il continue à respirer son odeur de pourriture, une odeur tiède, verdâtre comme une couche de mousse fraîche, semblait drogué, les yeux vides et immobiles voilés par une humeur vitreuse. Il ne parvenait pas à bouger d'un centimètre et, tout à coup, comme s'il laissait tomber un objet rouillé, il cria à nouveau un numéro. - N'oublie pas, Perucho. - Sois tranquille, mon vieux. Il paya et sortit dans le passage.

-

II
En posant le pied sur le trottoir, il tomba sur le Turc Brinez, un gros homme au dos voûté et aux joues sanguines, rasées de près. Il était nimbé d'une fraîche aura d'eau de Cologne. Il ne paraissait pas vraiment costaud; sa corpulence rebondie lui conférait plutôt l'aspect d'un bébé de caoutchouc gonflé au maximum. Bras dessus bras dessous, et sans que le Turc ait arrêté de rire - il le fai. sait à tout moment, sur un ton strident, en lançant de grandes voyelles ouvertes -, ils pénétrèrent dans le cercle des visages connus qui l'attendaient au bord du trottoir, en plein soleil. Paredes salua Antunez, et il lui agrippa le bras d'une main fébrile, dont la chaleur se communiquait à travers la toile. - Il faut que je te parle. Il l'esquiva, en regardant distraitement vers la rue. Il avait dans l'oreille le sifflement chaud de Franquetti, et, sans lui adresser un regard, il lui posa la main sur l'épaule. Du solide. C'était comme s'appuyer à une margelle de brique. Les grandes pupilles taillées dans le tronc de la ceiba1 étaient de vrais yeux de femme qui pouvaient avoir été gravés au couteau dans la rugosité de l'écorce; le plus grand de tous était dessiné à la perfection, comme l'œil d'un mannequin, mais celui du dessous a le canal lacrymal effacé, et un autre est rond comme la pupille d'un chat.
1. Grand arbre tropical, proche du fromager (N.d.T.). 17

L'arbre immense domine tout le centre de l'avenue comme un monstrueux navet. - Il est curieux, cet arbre, pas vrai? dit-il. Vous avez vu les yeux qu'il a sur le tronc? Quel âge tu lui donnes? - Je ne sais pas. Deux cents, trois cents ans. - Plus! grogna Franquetti, qui s'interrompit puis reprit son sifflement.

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Aucune idée.

- Qu'est-ce que tu as fait hier soir, Antunez? Avec le registre métallique de sa voix, Perucho semblait toujours parler d'un trottoir à l'autre. J'ai traîné dans le coin, avec Anzola. Quelle heure est-il ? Il aurait voulu lui envoyer un coup de pied. Les doigts massifs du Turc tiraient sur son nœud de cravate. - Tu as parlé avec Matute? Il se retrouva si près de lui qu'il put lui attraper le poignet et regarder sa montre-bracelet. - Quand vas-tu apprendre à faire les nœuds? Onze heures. Quelle vacherie! Et il devait déjeuner avec Pastorita à la sortie du travail, pour lui faire plaisir. Avant, il devait peut-être l'appeler au téléphone. Et Anzola? Il ne pouvait pas non plus ne pas parler avec lui, quoique... Mais le Turc s'obstinait à lui secouer le bras. Il faut que tu parles tout de suite avec Matute. Nous sommes au carnaval. - Je le sais bien. Lâche-moi! - Ça n'a rien à voir. Et Franquetti continuait à siffler d'un air absent, tourné vers le flot lent des véhicules. C'était un petit homme à la silhouette géométrique, solide et dur comme une toupie. Ses épaules planes supportaient directement une tête noiraude, broussailleuse, pleine de trous. - Quoi de neuf, Franquetti? Deux yeux mi-clos se tournèrent vers lui, tandis que le corps gravitait sur lui-même, avec raideur, comme s'il était bloqué par un torticolis. Sous la moustache drue, un sifflement tremblotant et fluet continuait à jaillir. Paredes descendit dans la rue. Il avait les épaules lasses et chétives; ses yeux sales et globuleux clignaient préci-

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pitamment à chacun de ses pas. - Quand est-ce qu'on se voit? demanda-t-il. - Quand tu voudras. Comment ça marche pour toi? Mal. On est dans la merde. Il faut que je te montre quelque chose. - Pourquoi tu ne viens pas chez moi un de ces jours? - J'ai ça ici, nous pourrions... Il entrouvrit sa veste et montra une liasse de papiers. La doublure de soie était déchirée en plusieurs endroits. Lui aussi avait des vêtements fatigués et usés jusqu'à la corde, mais il n'en serait jamais réduit à avoir l'air délabré de Paredes, qui était... - Qu'est-ce que tu fais maintenant? - Regarde! Regarde! Les femmes passaient au galop, en frappant du talon, et Franquetti, le torse incliné et répétant un geste obséquieux du bras, les aspergeait au passage de compliments nasillards. On aurait dit un de ces automates qui dansent au-dessus d'un tambour. Au milieu des vagues humaines passaient des femmes essoufflées, croulant sous les paquets, tirant quelque enfant hébété; des gamines se cambraient sur leurs talons aiguilles et ressemblaient à des pelotes d'épingles avec leurs jupes courtes et bouillonnantes au-dessus du genou, et leurs coiffures géologiques, faites de couches et de strates superposées. D'autres fois, c'étaient de grandes femmes sarmenteuses, d'allure masculine, qui parlaient une langue étrangère. Brinez riait aux éclats, ce qui accentuait la couleur rouge tomate de ses joues. Puis il revenait avec insistance à son affaire. - C'est toi qui m'as proposé d'extorquer sa signature à Matute, Antunez. Tu ne peux pas te défiler maintenant. - C'est que je n'ai pas... ma parole! Tu sais que je travaille avec Anzola. - Anzola est riche, pas vrai? demanda Paredes. - Et comment! - Qu'est-ce que ça a d'étonnant? - A combien s'élève la fortune d'Anzola? - Je ne sais pas... - Approximativement. Fais une estimation. Il devrait être à cette heure-ci dans son cabinet. Au lieu de rester là à glander, il pourrait traverser, à

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ce moment précis, la petite salle d'attente du cabinet. L'ensemble avait un aspect plutôt modeste et pas du tout tape-à-l'œil. Des meubles étriqués tapissés de rouge, une grande photo sépia de l'Arc de Triomphe, des revues défraîchies. Les yeux calmes et humides de Gloria, la fille qui répond au téléphone, l'épient par-dessus son romanphoto. Quand elle se lève, la robe collée à la peau, elle remue ses petites fesses pointues comme des boules de pâte à modeler. - Qui est cet Encina qui travaille avec lui? - Je n'en sais pas plus que toi. Je crois qu'il vient de province. - Encina est un des meilleurs experts de ce pays en droit commercial. Un type fin, rectiligne il l'avait aperçu deux ou trois fois dans le cabinet -, avec un visage étroit et pâle. Il porte habituellement des costumes gris en toile légère, qui se calquent scrupuleusement sur ses os. Ses lunettes en bataille et une frange de cheveux jaunes, soyeux, peignés en arc de cercle, lui donnent l'aspect fragile et méticuleux de quelqu'un d'instruit. Alors qu'Anzola... avec son air insignifiant... maigre, déshydraté, la peau foncée, et une voix faible qui lui coule des lèvres comme un souffle froid sans que ses traits bougent. Cependant, quand il sourit à sa façon, en entrouvrant à peine une moitié de ses lèvres, et qu'il montre une rangée de dents menues et coupantes, sa figure prend un côté fuyant et roublard. Samedi dernier, ils avaient déjeuné ensemble au Transatlantique, un restaurant moderne du centre, où il prévoyait maintenant d'emmener Pastorita. C'est lui qui avait proposé d'aller à cet endroit afin de pouvoir payer l'addition; mais au moment où il allait le faire, Anzola s'y était opposé et avait sorti un portefeuille bien garni qui... Le soir, il l'avait emmené dans une maison de rendez-vous, où il fallait montrer patte blanche à l'entrée. La propriétaire s'était précipitée pour les accueillir, et elle avait embrassé Antunez sur la joue. Ils avaient attendu, assis dans de lourds fauteuils disposés en cercle et revêtus de toile à fleurs, face au rectangle vide d'une cour où l'on distinguait la pâleur du ciel nocturne. Il lui avait semblé que ce blanc crayeux laissait présager la pluie, et en effet, quand ils étaient ressortis, l'air était imprégné d'humi-

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dité et l'asphalte trempé et miroitant. La main d'Anzola avait tremblé légèrement quand il avait allumé une cigarette - il était maintenant dans sa voiture -, et l'éclat de l'allumette avait permis de voir - mais peut-être était-ce l'effet même de la flamme - l'expression farouche de son visage. Il semblait amer, blessé par quelque chose. Certains bruits du voisinage venaient échouer là - des bruits humains ou le choc de meubles et d'ustensiles -, après avoir flotté quelque temps à mi-hauteur, comme si c'étaient des objets fragiles qui perdaient du poids et disparaissaient avant de s'écraser sur le sol. C'étaient des bruits élémentaires, provenant d'une autre vie, peut-être plus vraie ou simplement plus crue ou plus stérile, avec sa géométrie de toits et de murs qui se propage interminablement autour d'eux, tandis que sur cette scène à demi éclairée ne s'agitaient que d'harmonieux assemblages de seins, de jambes et de culs ronds et fermes, tous pourvus de leur fente stérile, de leur grotte velue et humide, tout en bas. La lumière se répandait, comme une poussière rose, autour d'un écran de parchemin constellé de papillons rouges; en revanche, elle laissait les fauteuils plongés dans l'ombre. Les femmes n'arrêtaient pas de traverser la lueur rougeâtre des portes, disposées en file le long du couloir, avec leurs bras nus, laiteux ou bronzés, et leurs talons découverts, en fredonnant des chansons ou en échangeant des propos tonitruants, dans une cacophonie de timbres suraigus, sans se soucier de la présence des hôtes. Elles sortaient de partout, les unes franchement belles et attirantes, d'autres, au contraire, d'une laideur agressive rehaussée par un maquillage plâtreux, et toutes allaient et venaient dans la pénombre; les nœuds caoutchouteux de leurs vertèbres grouillaient comme des vers, les hauts fonds plats de leurs omoplates... Finalement, la patronne était réapparue du fond du couloir. Elle s'était avancée vers eux, souriante, en leur tendant un plateau avec des verres de whisky, qu'elle tenait à la hauteur du buste, comme si c'était un gâteau de noce; au lieu de la robe de chambre qu'elle portait quand elle était venue les accueillir à la porte, elle arborait à présent un bustier rouge qui mordait sur la masse moelleuse de ses seins. Sa grosse tête ronde, nimbée de bouclettes blondes, ressemblait à une tête de poupée naturalisée, pleine de retouches, 21

comme si on l'avait détachée des autres pièces et posée sur un bloc de chair, tandis que la peau de son visage, badigeonnée d'un maquillage aussi indélébide qu'un tatouage, semblait recouvrir une autre matière plus vieille et plus décrépite encore que le reste visible du corps, les épaules et les bras, où l'épiderme semblait lavé et poncé comme un parquet. - Un câlin? chantonnait-elle avec son accent étranger, sans cesser de se remuer, semblable à un gros bovin au milieu des fauteuils. - Un petit câlin, maître? Quel beau garçon! - Alors, tu vas te décider à parler à Matute, Antunez? insista Brinez. - Tu sais bien que je ne m'entends pas avec lui. - Il doit être là-haut? Tandis que Franquetti s'éloignait en se dandinant, les mains dans les poches, Antunez commença à parler rapidement de son travail avec Anzola. - Cet Italien dont je te parle est en bisbille avec son associé. Il s'appelle Filippo... ou je ne sais quoi. C'est vrai que c'est une crapule et un cabot, comme dit Anzola, mais on peut tirer de cette histoire près de vingt mille dollars... - Qu'est-ce que tu ferais avec vingt mille dollars, Antunez? Ils finirent par monter au tribunal. Tu te rends compte que nous sommes en plein carnaval? lui disait Brinez, alors qu'ils parcouraient à la hâte la pénombre brûlante d'un couloir, rempli d'odeurs corporelles, qui conduisait aux ascenseurs. La foule affairée allait et venait, multipliée par les grands miroirs plaqués contre les murs entre des moulures de stuc jaunâtre. Il flottait là un brouhaha épais de voix et de pas. Le démarrage brutal de l'ascenseur secoua Antunez. Accroché à la rampe, il se palpa le foie, dont il tira une douce sonorité de tambour. Le Turc éclata d'un petit rire, et Antunez parla de sa rencontre avec Anzola, la veille au soir, au Samba. Brinez n'arrêtait pas de rire en rebondissant sur les voyelles. - Je crois que Matute n'est pas là. Ce sera un miracle si on le trouve. - Ne sois pas chiant. Je sais qu'il est là. Je l'ai vu monter tôt ce matin.

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